‹ Nouvelles françaises inédites du quinzième siècleChapitre 8 sur 61 · est au neutre · texte numérisé non relu

est au neutre

'l CHAPITRE I

dist \ smarie, i pourquoy ne m'avez vous esveillee quant vous estes levée? Vous avez de coustume de m'y esveiller. Or ça '■ que voulez vous (jue je face? — .le vueil que toute nue saillez en place et venez en teste «aide robe et que vous voye devant et derrière. » Elle se leva, et y ala. La, messire Enguerran la vist toute nue devant et derrière, chief nu, visage, col, corps, bras, jambes, mains et piez, et le demouranl que pas ne vueil nommer. Oncques mais n'avoit veue si belle créature. Puis elle en sa chambre s'en ala. Et damoiselle Robine remena le chevalier, qui trésbien la contenta, la requérant qu'elle le tint secret. Elle le fist. Si demoura tant comme bon luy sembla, pour faire entendant au roy selon ce qu'il aviserait. Puis devers le roy ala. qui luy demanda comment il avoil exploitté, et se bien estoil informé. Qui luy dist : ci Sire, je vous certifie que j'ay tout veu, tenu, et, puis qu'il convient que tout vous die : j'ay dormy avec elle: car. quant mil pièces d'or luy donnay, je eus d'elle tout ce que je ln\ demanday. De sa beauté, j'en sea\ de [tins belles, comme damoiselle Gillette la Perdrielle, Lienarde, femme Jaquet Mercade, et aultres. ■•

(tuant le ro\ ce entendy. de courroux rougj contre .laques de Voisines. Quant lut devant luy. ly dist: « Jaques, vous n'estes ne bon ne loyal, quant m'avez ainsj ment} de vostre suer. Car elle n'est pas telle que m'aviez affermé. Il y a assez a dire, especialment de bonté, .le > ay envoyé uni: que bien congnoissez, qui m'a rapporté d'elle la vérité: car il a tout veu et tenu. etavecques elle concilié, parquo\ sçay que rienne valez. Et se par ung peu ne fut. je vous feisse escarteller ou a chevaulx detrairc. Tost île mon royaume vous départez, ou je vous prometz, par la foy que je doy a Dieu, que, se l'en vous y treuve ce moys passé, punir vous feray comme ung traistre. >

Jaques de ces paroles moult fui espouenté et troublé, ue scêut que respondre : car le r<>\ estoil 1res iré. [ncontement il se party; a Dieu mercy cria el a luy se recommanda. Vint devers sa suer: luy disl : « Ha ha! liés mauvaise, vous m'avez de tout mon bien cxillé. de mou service osté, et de ce royaume banny et mis en péril de mort honteusement, par vostre mauvais gouvernement et pour bien faire selon mon entendement '. Car vous me faictes tenir menteur de mon souverain seigneur et maislre le roy Claudin, pourcequeje luiavoye affermé en vérité que vous estiez et bonne et belle; et quant il s'en est informé par ung chevalier qu'il luy avoit envoyé pour en savoir la vérité comment il en aloit, il luy a rapporté tout le contraire de ce que luy avoie affermé: c'est assavoir que toute nue vous a veue et charnelment congneue: pourquoy jamais ne me verrez et a tousjoursde moy eslongnee serez, n A tant d'elle se départ, son nom mue cl se fait appeller Lyenard. et s'en va ou aventure le mènera, pour acquérir honneur et bonne renommée, et que par luy la foy de Dieu soit essaussee 3.

\donc Ysmarie demeure moult pensive de ce que son frère luy a dit, ne s'en puet assez csnieix ciller: puis print fort a penser et a Dieu se recommander, luy requérant qu'il la vueille garder et conseiller. S'en ala confesser et recevoir le saint sacrement de l'autel. Puis print a penser qu'elle pourroit faire sur ce que son frère luy avoit dit, et que faire en pourroit. Son droit courroux esloit pource que perdu l'avoit et que d'elle menty on avoit en la blasmant: mais tout ce nonobstant elle portoit paciemment.

Deux de sez parens elle manda, pour l'acompai-

i. C'est-à-ilire : et pour ce que j'avais cru bon de faire, i. Ms. Eslongné.

:■. Ms. essaussé.

O CHAPITHE I

gner et devers le roy aler avecques elle. Très honnestemenl se ordonna. Vint devers le roy Claudin, qui oyoit messe. Quant le roy l'cust oye, devant luy ^ smarie s'agenoulla et dist : v Très redoubté seigneur. Dieu vous dointjoye, grâce et honneur, pource qu'estes droitturier. A vous me plaings d'ung vostre conseiller et chevalier, nommé Engerran, lequel, comme il vous a dit. et comme par mon frère m'a esté relaté, qu'il m'a veue toute nue. manyee et charuelment congneue ; aultre preuve ne convient que luy. Pourquoy a vous me plaing et reclain de ce qu'il vous informe; je dis. que s'a esté par force et malgré mo\ . si vous en requier raison et justice. » Quant elle ot ainsy parlé, au roy en print très grande pitié, et se seigna, et en regardant messire Enguerran, qui La estoit, luy dist : « Or sus, tosl respondez, car vous estes en faiz contraires. A ous m'aviez dit que c'estoit de son bon gré, et elle me dit aultrement; si m'en clit tes tost le vray, ou je vous jure ma l'oy que, se ne le l'ailles, par raison y pourvoyeray. » Quant il vist qu'on le vouloit emprisonner, et qu'il avoit mauvaise cause, au roy et a elle mercy cria; tout le vray luy recita, comme dessus est spécifié; pourquoy le roy le volt faire mourir. Lors la bonne et belle damoiselle devant le roy s'agenoulla ; par humilité son pié baisa: luy requist que pour l'amour de Jhesu Crisl son mesfait luy pardon nast, et que tant fist ([lie son frère lui ramenast. Le ro\ a très grant paine et envis sa requeste luy acorda ; car il vouloit que justice fut faille du chevalier ; le quel humblement mercya la damoiselle et le roy de la grâce que faitte on luy avoit. promettant que jamais ne lineroit tant que son frère trouvé aroit, et le ramenroit sain et sauf. A tant il se parly pour aler quérir ce frère el en ol mainte paine : car il avoit ehangïé son nom. comme dit est.

Après elle mercia le roy de sa bonne justice en pre-

mini congié. Si luy dis! le ro\ : « Belle et bonne damoiselle, pas ainsx ae m'eschapperez, car vostre frère m'avoit ilille vérité, bien leay expérimenté et trouvé. Je vous requier que ma femme suiez. » Elle très humblement si acorda et a luy se donna ; i l'espousa et a merveilles l'ayma, car bonne et belle la trouva.

.laques lui quis en maint pais; tant (pie messire Enguerran a Rodes arriva el fort le demanda, mais un nesavoitqui estoit Jaques de Voisines. Mais il congneut bien messire Enguerran. fist enquérir ou il aloit ne qu'il demandoit ou queroit. Il luy en dist tout le vray, pourquoN il se fist congnoistrea lu\ . Messire Enguerran lux cria nierey et l'amena devers le roy, qui le fist ung très grant seigneur, el le inist en granl honneur, comme son t'rere.

Les versions de ce conte sont extrêmement aombreuses ; (i. Paris en a réuni une quarantaine, sous le titre de Cycle de lu Gageure (Romania, XXXII, p. 48i-55o). Dans le classement de G. Paris, la version que je publie forme un groupe à part (B'i, avec le texte encore inédit d'un manuscrit de Tours, le roman de Guillaume de Dole el une comédie de Lope de Rueda, Eufemia. Malgré' les rapprochements qu'on pourrait établir entre ces quatre rédactions, celle du manuscrit du Vatican ne procède d'aucune des trois autres ; à chacune de celles-ci manquent des traits traditionnels qu'elle a gaulés. Sa source immédiate m'es) inconnue, et peut-être a-t-elle à jamais disparu; si c'était un poème, comme celle des récits qui suivent dans le manuscrit, et qui laissent mieux reconnaître les procédés d'écriture de l'auteur, la versification de l'original a été trop soigneusement dissimulée pour qu'on puisse en signaler aucun vestige sans risquer d'être dupe d'une illusion. Le prosateur a dû suivre fidèlement son modèle, mais c'est lui qui a donné leurs noms aux personnages.

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