‹ Nouvelles genevoises: Illustrées d'après les dessins de l'auteurChapitre 11 sur 13 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Je rentrai chez moi, bien heureux et bien changé. II me semblait que dès ce jour seulement je comniençasse à vivre, et je pense encore aujourd'hui que c*étaii vrai ; car, si dès lors quelques traverses ont agité ma vie, je pe suis jamais relombé dans cet état de torpeur , fruit ordinaire d*une existence assurée et d'un avenir tout tracé y où le cœur est vide , où les facultés sont inactives, où Tesprit va se rapetissant et finit par se concenr trer sur les petits intérêts des salons, sur les frivoles préoccupations de la vanité. J'appartiens à une classe où cette situation est commune , de nos jours surtout , et , en voyant quel est le partage de ceux qui y demeurent , je sens que si j'avais encore à choisir ma vie , à défaut de celle où j'ai trouvé le bonheur, je préférerais la gêne laborieuse, d'où naissent de l'activité et des efforts , à cette oisive opulence où j'ai végété durant là moitié de mes plus belles années.

Je m'étais , comme le soir précédent , établi à songer au milieu d'une agitation remplie d'un intérêt vif et puissant , comme il arrive en ces instants solennels de la vie , où Ton dit adieu au passé pour se porter tout entier vers une destinée nouvelle. Tantôt assis et les regards fixés sur le feu , j'encourageais mes espérances de tout ce que je pouvais me rappeler d'affectueux dans les paroles ou dans l'expression de la jeune fille, et surtout de tout le poids qu'auraient auprès de ces dames les recommandations de mon ami; ou bien , regardant ces espérances comme accomplies, je me levais avec trans* port, je me promenais par ma chambre , et, anticipant sur les jours , sur les semaines, sur les années, je me

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peignais une félicité riante, à laquelle je faisais concourir mille charmants projets. Au milieu de ces songes, mes veux vinrent à tomber sur un billet à mon adresse, que , dans ma préoccupation , je n'avais pas remarqué, bien qu'il fût dépose en face de moi , sur la cheminée. A l'adresse, je reconnus aussitôt l'écriture de mou parrain , et je sonnai : Quand est venue cette lettre ? dis-je à Jacques. — Pendant que monsieur vient de sortir ; mémement qu'il y a une réponse , qu'ils ont dit. — C'est bon. J'ouvris la lettre avec un médiocre empressement ; la voici :

« 3IoN CHER Edouard ,

» Je veux bien tout oublier. £n te quittant, j'ai su ta fredaine , et que ton manteau y était resté. J'ai aussitôt agi auprès de qui de droit , et étouffé le bruit qui commençaità se répandre vigoureusement. Le plus pressé était d'amadouer monsieur le pasteur Latour, parent de ta future , et j'y suis parvenu. Rien n'est gâté.

» Une fois que tu as avili cette fille , je pense que tout est dit de ce côté. Tu leur dois quelque dédommagement^ et je m'en charge. Mais plus d'incertitude ni de délais. Nous terminons demain , et à ce prix (tu n*es pas bien h plaindre), tu retrouves l'héritage et l'amitié de ton affectionné parrain. »

La lecture de cette lettre me livra au plus violent emportement, et j'éclatai en insultes contre mon parrain , qui se dévoilait à moi comme un être sans cœur et sans moralité , dont la cynique parole profanait tout

ce que je regardais comme pur et sacré. Je pris aussitôt la plume , et j'écrivis une réponse dont l'impétuosité méprisante était trop excessive pour ne pas me surprendre moi-même quelques moments plus tard. Aussi

je h déchirai pour en refaire une autre, puis une troî- Même, jusqu'à ce que, déjà plus calme, et venant à réfléchir que mon sort , qui devait peut-être se décider le lendemain , serait une éclatante réponse à son outra* géante lettre, je finis par dédaigner de lui écrire, et je retournai, pour toute vengeance, à mes douces rêveries.

Il était près de trois heures du matin lorsque je me mis au lit. J'espérais tromper par quelques heures de sommeil l'impatience avec laquelle j'attendais le lendemain; mais à peine fermai-je les yeux pendant quelques instants , et , aux premiers rayons de lumière qui pénétrèrent dans mon appartement , je me levai pour m'habiller et pour attendre avec une impatience toujours plus vive. Les yeux fixés sur la pendule , je calculais l'heure à laquelle M. Latour devait se lever , se disposer à partir, être en route, et enfin se présenter à ces dames. Arrivé à ce moment , je composais son propre discours de mille manières , selon la situation , le lieu , les dispositions où il rencontrerait ses deux amies; puis, aidé de toute^ l'illusion du désir et de l'amour , je prêtais à l'expression de ma bien-aimée et aux paroles de sa mère un langage qui comblait mes vœux. A la fin, l'attente me devint insupportable, et je me décidai à sortir sur Theure, pour aller à la rencontre de la réponse que devait m'apporter M. Latour.

C'était dans sa propre campagne , à une lieue de la ville , que ce bon pasteur avait recueilli ces dames le jour précédent. J'en pris le chemin par une matinée de décembre , dont les impressions ne sortiront jamais de mon souvenir. Le temps était doux, les chemins affreux. Un soleil pâle éclairait d'une lumière argentine les champs sans verdure et les arbres sans feuillage , et la

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neige des montagoes brillait faiblement derrière uoe brume légère. Mais mon cœur réchauffait de ses propres feux cette nature glacée, et, comme attendri par l*espoir d*une félicité prochaine, il se peignait le bonheur et Tamour versant leurs dons jusque sur les moindres chaumières éparses dans les prés qui bordaient la route. Je me souviens que, m*étant assis pour attendre M. Latour, mes yeux s'arrêtèrent sur Tune de ces cabanes, presque ensevelie sous Tépais branchage des ormeaux» et d*où s'échappait une tranquille fumée. Je m'avisai de fixer mon sort sous cet humble chaume, j'y appelai mon amante, j'y arrangeai ma vie , et, animant insensiblement ces ombrages dépouillés du charme vivant de mes rêves, mon impatience, quelques instants trompée , laissait errer mes pensées autour de ce rustique asile. Quelquefois l'avenir donne aux songes du cœur comme l'air d'un pressentiment. Peu d'années après, c'est dans une retraite voisine de ce lieu que J'ai vu les miens se réaliser.

Pendant que j'étais assis, un char qui parut à l'extrémité de la route n»e ût lever comme en sursaut, et courir à sa rencontre. Je reconnus de loin qu'il était vide, et j'allais passer outre, quand l'homme qui le ^conduisait, après avoir ralenti le pas de son cheval, finit par arrêter, et me demanda si je n'étais point la personne que M. le pasteui* Latour envoyait chercher. .« £n un clin d'œil je fus dans le char, qui rebroussa rapidement Aussitôt le trouble et l'émotion, succédant •à l'impatience, m'ôtèrent toute présence d'esprit, en sorte que j'aurais donné tout au monde pour que le char m'emportât avec moins de vitesse.

Bientôt j'aperçus la maison, située au penchant d'un coteau. On y arrivait par une côte rapide « ombragée

de vieux noyers. Le cœur me battait avec force, et mes yeux cherchaient avec anxiété à reconnaître quelque mouvement à Tentour. Mais un silence tranquille planait sur celte retraite, et deux volets ouverts au rezde-chaussée indiquaient seuls qu'elle fût habitée. Cependant la côte tirait à sa fin ; déjà les haies , plus rapprochées, m'ôtaient la vue des bâtiments, j'apercevais un ])ortail, et les aboiements d'un chien se confondirent tout à coup avec le retentissement des roues , qui atteignaient le pavé de la cour. Le char s'arrêta, et tout rentra dans le silence.

Je venais de descendre, lorsque parut monsieur Latour. Une dame , d'environ cinquante ans , s'appuyait sur son bras. Elle était mise avec goût et simplicité, et^ malgré l'émotion qui troublait la sereine noblesse de son visage , son regard pénétrant et sensible , fixé sur ma personne, augmentait ma timidité en même temps qu'il gagnait mon cœur. Dans ces premiers instants^ Je ne sus rien lui dire, elle-même gardait le silence; mais le bon pasteur s'adressant à moi : Mon ami, me dit-il, j'ai présenté vos vœux à madame , qui a bien voulu en paraître touchée. C'est , je pense , tout ce que je pouvais faire ; le reste vous appartient , ou plutôt appartient à votre mérite, qui se fera mieux connaître par lui-même que par ma bouche. — C'est , dit alors la dame d'une voix émue, c'est d'une manière étrange, monsieur,

que nous venons à nous connaître néanmoins les

paroles de monsieur Latour sont loutes-puissantes pour vous gagner mon estime, et je n'ai pas à repousser une

demande qu'il appuie Ma fille ne sait rien encore,

mais je n'ai plus rien à lui taire... et, une fois que j'Ai donné ma confiance à votre caractère, je dois laisser le reste à son libre choix.... Mais entrez, je vous prie.«..

h HERITAGE. 289

J*étals trop troublé pour oser répondre; toutefois, oubliant , dans Texpausion de mon cœur, cette retenue à laquelle se conforme la politesse qui se possède , je saisis la main de celte dame , et j*y appliquai mes lèvres avec un transport auquel elle parut sensible. A \mne j*avais lu ce mouvement sur sou visage que, déjà moius timide 9 j*avançais mon bras pour recevoir le sien et la conduire dans le salon. A ce moment , je me sentis sou fils, et mon cœur, exalté par le bonheur et la reconnaissance , lui vouait avec serments cette affection sincère dont j*ai tâché depuis de réjouir ses vieux jours.

Dès que je fus entré dans le salon , la jeune fille me reconnut, et ses joues se colorèrent d'une vive rougeur. Puis , me voyant soutenir le bras de sa mère, elle reprit un air plus tranquille et s'inclina pour me saluer. £lle se tenait debout , dans une attitude pleine de grâce et de modestie, attendant pour s'asseoir que les autres personnes fussent placées. <' J'espère, mademoiselle, lui dis-je , que vous ne vous ressentez pas trop des fatigues de cette soirée à laquelle je dois l'avantage de vous counaiirc. » Elle rougit de nouveau , et , pour chasser rembarras que causaient ces souvenirs , je i)arlai de riucendie. La convemtion s'établit alors , mais froide et contrainte, comme il arrive loi^sque les paroles ne servent qu'à voiler les préoccupations du coeur. La jeune fille seule , étrangère à ces préoccupations , se livrait avec abandon au plaisir d'écouter, et ajoutait quelques paroles timides à ces récils qui captivaient sou attention sans partage.

Néanmoins, cette situation , en se prolongeant, devenait gênante , et , quoique déjà plus rassuré , les paroles de la dame m'avaient laissé incertain sur ce que je pouvais hasarder de dire. A la fin , M. Latour s'adrcsLant

290 KOLVELLES GENEVOISES.

à la j(?une demoiselle : — J'ai , lui dit-il , un Toett à fonner, mademoiselle Adèle : c'est que mon ami, qui est aussi cdui de madame votre mère , puisse un jour devenir le vôtre. — Vous savez bien , monsieur Latour, dit la jeune fiile timidement, mais sans honte, que j*aime tous ceux qui sont çhers à ma mère et à vous. Je compris alors qu'elle ne se doutait point du motif de ma venue , et que son cœur ingénu n'avait pas pénétré le sens des paroles de iM. Latour. — Mademoiselle , repris -je aussitôt , la moindre affection de votre part est* une faveur sans prix à mes yeux ; mais pourquoi vous taire le voeu auquel j*altache toute ma félicité?... c'est le don de vôtre main que j'implore , c'est le bonheur. d'associer ma vie à la vôtroj celui dé trouver, avec une compagne tout aimable, une mère que déjà j'aime et je vénère comme celle que j'ai perdue!

Pendant qee je m'exprimais ainsi , la jeune enfant , surprise, alarmée, jetait tour à tour un regard sur M. Latour, sur moi, sur sa mère. Celle-ci , sur le point de décider seule du sort d'une fiHe tendrement aimée , avait senti se rouvrir la. blessure de son cœur : en sorte que, déchirée par les souvenirs du passé, soumise et tremblante devant l'incertitude de l'avenir, son regard implorait l'affection , l'appui , la pitié ; et , cessant de se contraindre, elle laissait couler de ses yeux d'abondantes larmes. — Maman , lui dit sa fille en se réfugiant auprès d'elle, pouriyioi pleurez- vous ? J'aime monsieur, je vous suis sousitise disposez de moi pour

votre bonheur; là seulement je trouverai le mien.... Sa mère ne pouvait lui répondre ; mais, à la fin , ses alarmes cherchant e:i ni'^i liur refuge, elle saisit sa main, et 1 le 1 1 pli ç \ ('a is la mienne.

Dès ce n.omenl , nou> iilmes uni>. Ta \ra':e c:»nduir

l'héritage. S91

est^coDGaute, un cœur neuf à rameur se duinie sans réserve ; je trouvai inlacts dans celui d'Adèle ces trésors que d'ordinaire le monde souille ou efQeure, mais que la retraite embellit et conserve. Remarquable par sou élégante beauté, remplie de grâces et d'agréments douée de celte sensibilité qui, dans une femme, rehausse les talents et les connaissances , son âme généreuse et modeste ne connaissait d'autres plaisirs que ceux de l'affection et du dévouement ; et , en môme temps qu'elle semblait prodiguer les grâces de ses manières et de son esprit, je ne sais quelle pudique réserve donnait à se.s moindres faveurs un charme plus profond, plus piquant mille fois que celui que des femmes aussi belles cherchent en vain dans les calculs de la plus adroite coquetterie.

Il fut convenu que ces dames achèveraient de passer l'hiver dans cette retraite que leur offrait le bon M. Latour. C'est là que, chaque jour, pendant les rigueurs d'un hiver glacé , je venais avec transport m'enivrer, auprès de cette charmante fille, de toutes les délices d'un amour chaque jour plus vif, et chaque jour mieux partagé. Temps de félicité présente et de riant espoir î jours heureux de ma vie ! non , comme tant d'autres plaisirs que les années emportent sans retour, vous n'avez point passé sans laisser d'aimables traces ; vous fûtes la brillante aurore de ce bonheur que je goûte aujourd'hui ; et mon cœur, en rebroussant jusqu'à vous, n'a point à vous demander compte de douces promesses dont vous l'ayez leurré ! *

Au printemps suivant, iM. Latour nous maria dans l'église d'un village voisin ; heureux et fier d'une union qui fut l'ouvrage de sa prudence et de son désintéressement, il est demeuré notre plus constant ami. Jac-

ques in*a accompagné dans ma condition nouvelle , et mon parrain , mort deux ans après sans m*;ivoir pardonné , a partagé ses biens entre des parents moins for t unes que moi. Je fmis, lecteur ; nraurez-vous suivi jusqu'au bout? Pour moi , je mêle suis figuré, et c'est pourquoi j'éprouve tant de regret à vous quitter.

FIN DE l'héritage.

LE COL D'ANTERNE.

I^ vallée de Servoz est la première qui se présente au sortir de celle de Chamonix. Si les neiges ont disparu des cimes voisines , si les prés ont repris leur verdure, si le soleil du soir dore les rochers qui Tenserrent, cette vallée est riante, bien que sauvage. Quelques cabanes y sont éparses , et , parmi elles , une petite auberge , où j'arrivai le 12 juin au soir.

On peut sortir de cette vallée de bien des façons. Quelques-uns en sortent par la grande route , c'est le f)]us simple ; mais , dans ce temps-là , jeune, et de plus touriste , je dédaijgnais cette plate façon de sortir des vallées. Un touriste veut des cimes, veut des cols , veut des aventures, des dangers, des miracles; pourquoi? c'est sa nature. Ainsi qu'un âne n'imagine pas qu'on aille du moulin au four autrement que par le plus court, le plus plat, le meilleur chemin; ainsi un touriste n'imagine pas davantage qu'on aille de Servoz à Genève autrement que par le plus long , le plus ardu , le plus détestable chemin. Les commis-voyageurs , les marchands de fromage , les financiers , les vieilles gens fout comme l'âne ; les gens de lettres , les artistes , les Anglais et moi , nous faisons comme le touriste.

C'est pourquoi , dès que je fus arrivé dans la petite hôtellerie de Servoz , je m'informai de la nature des cols et passages. On me parla du col d'Anterne : c'est une gorge étroite, resserrée entre les pics des ¥ïz et les bases du mont Buet; le sentier est difficile, la cime

âpre et décharnée. ... je vis cjne c'était mon affaire, et je résolus de m'y engager le lendemain sur les traces d'un bon guide. Par malheur, il n'y a point de guides dans Tendroit , et l'on ne put que m'indiquer un chasseur de chamois qui pourrait , disait-on , m'en tenir lieu ; mais il se trouva que cet homme était déjà engagé par un touriste anglais , qui voulait se rendre à Sixt par la même roule que je me proposais de prendre.

Ce touriste, je l'avais vu sur le seuil de l'auberge , à mon arrivée. C'était un gentleman de bonne mine, d'une mise aussi propre que recherdiée , et de manières très-distinguées, car il ne me rendit point le salut que je lui adressai en passant: c'est, chez les Anglais bien élevés , un signe de bon ton , d'usage du monde. Toutefois , quand j'eus appris que le seul homme de l'endroit qui pût me guider au col d'Anterne se trouvait déjà engagé par ce touriste , je revins auprès de celuici , fort désireux de l'amener h me permettre de me joindre à lui pour passer le Col , en payant de moitié le chasseur de chamois.

L'Anglais était assis en face du Mont-Blanc, que d'ailleurs il ne regardait pas. Il venait de bâiller ; je bâillai aussi, en signe de sympathie; après quoi, je crus devoir laisser s'écouler quelques minutes, pendant lesquelles, milord ayant eu le temps de se familia« riser avec ma personne^ je me trouverais ensuite comme présenté, corn ne introduit à lui. Lorsque le moment me parut propice : — Magnifique ! dis-je à demi-voix, et sans m'adresser encore à personne, sublime spectacle!

Rien ne bougea , rien ne répondit. Je m'ap])rochai : —Monsieur, dis-je fort gracieusemeal, arrive sans doute de Chamonix ?

LE COL d'antkunk. 205

— Uï.

— J'en suis moi-même parti ce malin.

L'Anglais bâilla une seconde fois.

. — Je n'ai pas eu, monsieur, l'avantage de vous rencontrer en route; il faut que vous ayez passé par le Col de fialmc ?

— No.

— Par le Prarion , peut-être ?

— No. ,

— J'y arrivai hier par la Ïête-Noire , et je roe pro^ pose de passer demain le Col d*Antcrne , si toutefois je puis trouver un guide. Vous avez pu , me dit-on , vous en procurer un?

— Uï...,

Uïl no I le diable l'emporte I disais-je au dedans de moi-même. Sot animal I Puis , me décidant à brusquer l'affaire : — Y aurait-il de l'indiscrétion, monsieur, dans le cas où je i)e pourrais me procurer un guide, à vous demander la permission de m*as9ocier à vous, en payant le vôtre de moitié ?

— Uï; il y avé de l'indiscréchon.

— En ce cas , je n'insiste point , lui dis-je. Et je m'éloignai tout enchanté de ce colloque intéressant.

C'est une heure charmante , en voyage , que celle du soir, lorsque , dans une contrée soliiaire et sauvage , on erre doucement , à l'aventure, sans autre soin que de voir ce qui se présente , que de converser avec le passant , que d'amener h point un appolit que la marche a déjà aiguisé , et que le repas qni s'apprête va bientôt satifrfaire. Tout en me promenant , je me dirigeai sur un rocher couvert de ruines : on l'appelle le Mont Saint-Miohel. Deux chèvres y broutaient, qui s'en** fuirent k mon approche, mQ laissant maître de la place ,

OÙ je m'assis auprès de jeunes aunes qui croissent en ce lieu.

Ce n*est point ici une aventure dont je dispose les circonstances. Ne vous attendez à rien , je vous prie^ lecteur. J'étais assis, c'est tout; mais c'est beaucoup, je vous assure , à cette heure et dans ce lieu. La vallée est déjà dans l'ombre ; mais , du côté où elle s'ouvre sur le Mont-Blanc qui est tout voisin , une resplendissante lumière éclaife et colore les glaces de cette cime majestueuse, dont les dentelures se découpent avec magnificence sur un sombre azur. Â mesure que le soleil s'abaisse , l'éclat se retire par degrés des plateaux de glace , des transparente abîmes ; et quand , de la dernière aiguille , disparait la dernière lueur, il semble que la vie ait cessé d'animer la nature. Alors les sens , jusqu'à ce moment charmés, attentifs , et comme enchaînés à ces sommités, se ressouviennent de la vallée; la joue sent fraîchir le souffle du vent , l'oreille retrouve le bruit de la rivière, et des hauteurs contemplatives l'esprit redescend à songer au souper.

Un pâtre était venu chercher les chèvres. Au retour, je fis route avec lui. Ce bonhomme avait certaines notions sur le Col d'Anterne , et je lui eusse certainement proposé de me servir de guide le lendemain, sans l'extrême pusillanimité que je croyais remarquer en lui. « Les gens , encore , disait-il , mais les messieurs ! non. La neige est haute , en dessus ! Pas huit jours qu'il y a péri deux cochons : ceux de Pierre ; et sa femme aussi , qui les ramenait de la foire de Samoins. Deux cochons ^tout élevés ! Si encore elle les avait vendus , l'argent se serait retrouvé ! Je vous dis que c'est un mauvais passage en juin. » Je lui soutins , sur la foi de mon itinéraire , que le Col d'Anterne est au contraire

* LE COL d'anterne? 297

un passage très-facile, puisqu*il n*est élevé que de 708G pieds au-dessus du niveau de la mer, tandis que la limite des neiges éternelles est à 7812 pieds. Et, comme la force de mon argumentation ne liie parut pas avoir convaincu le pâtre , je pris mon crayon , et faisant, sur la couverture même de Titinéraire , une soustraction victorieuse , je démontrai que nous avions encore , à partir du sommet du Col , 726 pieds de roc nu , par conséquent sans neige ni glace.

— Ma s*y fiaz * ! dit-il dans son patois. Vos chiffres , je m'y connais pas ; mais tenez : il y a deux ans d'ici , dans ce même mois , un Anglais y est resté. C'était le fils. Je vis son père tout en pleurs et en deuil. On lui fit fête chez Renaud , on lui mit devant des noix sèches , de la viande , du bouché ; rien n'y fit. C'est son fils qu'il voulait. On l'eut trente-six heures après , mais c'était le cadavre.

Il me parut évident que cet homme faisait quelque confusion de noms , car l'itinéraire était positif, et la soustraction péremptoire. Au surplus, je voulais un peu de dabgers , et en supposant que le pâtre n'eût fait que représenter , avec l'exagéralion d'un esprit timide , des choses au fond vraies à quelque degré , il se trouyalt que le Col d'Anterne était le col qui me convenait tout particulièremeat entre les cols. Je persistai donc dans mon projet de le traverser sans guide , puisque je n'en trouvais point , mais avec le secours de mon excellent itinéraire, et en ayant soin de partir peu de temps après l'Anglais , de manière à suivre de loin ses traces.

En rentrant à l'hôtel, je trouvai le souper servi. Une petite table était dressée pour moi ; plus loin , milord

* Il ne faut pas s'y Ocr.

avait ]a sienne ^ où il mangeait en compagnie d'une jeune demoiselle , sa fiiie , que je n'avais point encore vue. Elle était belle, éblouissante de fraîcheur, et ses manières présentaient ce mélange de grâce et de roideur qu'on rencontre souvent chez les. jeunes Anglaises qui appartiennent aux classes aristocratiques. Comms je sais l'anglais , j'aurais pu profiter de leur conversation , sans toutefois y prendre part ; mais elle se borna à l'échange de quelques monosyllabes qui exprimaient un dédain rempli de dignité , au sujet du service des gens , de la qualité des mets, ou de l'équitoqtie propreté des ustensiles. Ces mets eux-mêmes étaient singulièrement choisis , et plus singulièrement répartis. Mademoiselle s'était fait servir un large beefs'eak , et ses jolies lèvres ne dédaignaient point de livrer passage h quelques rasades d'un vin que je jugeai devoir faire partie de la provision de voyage. Pendant ce temps , milord s'occupait de se préparer un thé qui devait constituer tout son repas. Il mettait à cette opération ce soin minu-^ tieux, cette importance grave que sait y mettre un An-* glais comme il faut ; et , bien que toute la maison fût sur pied à l'occasion de ce thé, prêle h tout faire, prête à se mettre au feu pour que ce thé. fût parfait , milord accueillait toute la maison avec cotte humeur roide qui, souvent aussi , caractérise l'Anglais de qualité , en voyage , à l'auberge , et sur le continent.

Sur la fin du souper, le giiide entra. — Ilolà ! hé! dites donc, monsieur, il nous faut partir de grand matin. Je viens d'examiner le temps : vers midi nous pourrions avoir de l'orage. C'est mauvais par là-haut à cause des neiges. Et puis , c'est pas rombrellede cette demoiselle qui la tirerait de là !

Celle façon cavalière de s'exprimer choquait visible-

LE COL D*ANTERI\E. 290

ment milord. Avant de répondre, 11 entama avec sa fillo un collcque en anglais. Pour la clarté du récit, je reproduis ce colloque dans cetic sorte d'idiome qu'emploient entre eux les Anglais lorsqu'ils conversent en français.

Milord à sa fille : Celte guide avé lune Irès-irré • verencious manière.

— Il me paraisse iune stiupid. Dise à lui que je ne voulé paarlir que si la ciel n'avé pas iune niuage.

Milord au guide : Je ne voulé paarlir que quand la ciel n'avé pas iune seule niuage.

— Eh bien ! c'est pas ça ! repartit le guide. De grand matin il y aura des nuages, je vous en préviens; et tout de même il faut partir de grand matin. Laissez donc , nous connaissons le temps et les endroits , nous autres !

Milord à sa fille : G'élé iune fourbe. Ju guide : Je dise à vos que je ne voulé paarlir que quand la ciel n'avé pas iune i unique niuage.

— Comme vous voudrez , ça vous regarde. Je parie que le ciel sera découvert vers neuf heures! Une supposition : vous partirez à neuf heures , mais je vous dis que vers midi il veut faire de Forage, et à midi nous serons justement au milieu des neiges; au lieu de cela , si nous partons de grand matin, à midi nous sommes à Sixt, et vienne la tourmente alors I

Milord à sa fille : G'été iune fourbe. Comprenévous le chose, Clara? Il connaisse qu'il faisé mauvais temps démain , et il voulé nous engager à commencer le journée de grande malin , parce que plus lard il faisé le pluie, et il perde sun aagont.

— Je crov é aussi.

— Ces hommes été lOlc rcmar(|uabeîinenl voleurs!

300 KOUVBLLËlS GENEVOISES.

— Tute. Ordonné-lui voter volonté ; il été bien attrapé !

Miiord au guide : Mon ami , je distingué paafaitcnient bien voter eslratadgem ! Je uevoulé paarlirque quand la ciel il n'avé pas plus de niuage que siur cette plate... (à Ciara ) : Howdo y au say plate, Clara?

Clara ; — Assiette.

— ... Que siur cette assiette... £utendez-vos?

— J'entends , j'entends ; mais c'est une bêtise. Tenez, laissez-moi vous amener Pierre. Avec ses deux cochons que ça lui a coûté!...

— Je défende vos d'amener des cochons...

— C'est pour faire voir à monsieur...

— Je défende vos !

— Comme vous voudrez.

— Je défende , diabel !

Le guide sortit , et de celte façon je ne pus , contre mon usage , décider dès la veille l'heure du départ. Je penchais à croire le guide sincère dans ses assertions ; mais, n'ayant pas voix au chapitre, je dus me contenter d^associer ma destinée h celle de miiord , et c'est dans cette résolution que j'allai me coucher.

Les guides ont leurs idées. Malgré les ordres qu'il avait reçus , celui-ci vint au petit jour faire vacarme pour réveiller miiord et le presser de partir. Miiord , déjà blessé dans ses plus intimes susceptibilités par la façon bruyante dont s'y prenait le chasseur pour réveiller son monde, sortit du lit , vint mettre le nez à la fenêtre, et , voyant le ciel tout couvert de nuages , ne put contenir sa vive indignation : — Vos été iune fourbe, mobieur! iune fourbe! criait-il au guide de derrière sa porte ; je connaisse voter estratadgem ! je connaisse !.. Je déclaré encore iuiie fois que je ne parte pas

LE COL D^ANTERNE. 301

s*ii y av<3 iune sieule iunique niuadge dans tutc la circumférence de la firniamente!... Âllé-vos-eu ! Tute suile! Tule!...

Le guide se retira en grommelant , mais sans trop comprendre le motif d'un si brusque accueil. Du reste, ses prédictions météorologiques ne tardèrent pas à se réaliser. Dès huit heures, le soleil perça le dais de nuages qui avait jusque-là plané sur la vallée , et bientôt , ayant dissipé les vapeurs devenues plus légères , on le vit briller dans un ciel parfaitement pur. Alors seulement milord et sa Glle, se décidant à partir, montèrent sur leurs mulets , qui , sellés et bridés , attendaient depuis plus de deux heures devant l'auberge , en compagnie du guide. Un troisième mulet portait leur valise à Sixt par une route moins longue et plus facile. Environ vingt minutes après leur départ , ayant chargé sur mon dos mon petit havresac , je partis à pied sur leurs tracés.

Cette montagne que nous gravissions est pittoresque, intéressante. Jusqu'à ml- hauteur , ce sont des croupes magnifiquement boisées : d*abord des noyers, puis les hêtres mêlés aux sapins, bientôt les premiers bouleaux, dont le tremblant feuillage couronne des troncs sveltes et argentés; enfin , les rochers des Fiz. Ce sont des roches qui s*élancent vers la nue , plus élevées, plus me* naçantes à mesure qu'on s*en approche, et formant une vaste chaîne qui court du côté de Sallenche , où elle se termine parla majestueuse aiguille de Warens. Ces roches sont vermoulues , minées par les eaux ; elles ont formé , par des éboulenients successifs , dont le plus récent eut lieu dans le siècle passé, ces croupes aujourd'hui boisées, parsemées de riants pâturages , mais qui

recouvrent des corps d'hommes , des hameaux , des

30% NOUVELLES GENfiVOll^fiS.

pays entiers. De loin en loin, quelques hardis chasseurs ont escaladé les Fiz; ils disent que sur cet âpre sommet on trouve un lac sombre , profond , dont on raconte , dans la contrée , des choses merveilleuses.

Le dernier village que Ton dépasse , lorsqu^^on monte de Servoz , c'est le village du Mont. Frappé du déiabrenient qui régnait dans ce petit hameau , où je n'apfercevais ni habitants ni bestiaux , j'y ûs halte auprès d'une fontaine ; mais personne ne parut à qui je pusse demander la cause d'une solitude si {Mt)fonde. Si jo l'eusse pu , un triste désenchantement eût accompagné ma curiosité satisfaite; en effet , dès le lendemain , en entrant à Bonneville, notre cocher m'indiquait du doigt la prison qui recelait tous les malheureux habitants de ce village.

C'est une histoire funeste. Ce hameau , comme les autres de la vallée , avait sa part de biens et de vertus ; comme dans les autres , le travail , la simplicité des mœurs y faisaient régner l'ordre, une modique aisance; 1rs générations s'y succédaient, obscures, mais unies et paisibles. Cependant quelques-uns , à la fin des guerres de l'empire , revenus dans leurs foyers , y rapportèrent des habitudes d'oisiveté , d'ivrognerie ; ils y enseignèrent comment ailleurs on délaissait l'église , comment on s'y moquait du curé ; ils dirent que les Savoyards sont en estime à Paris, qu'en peu d'années ils y recueillent , pour des services point rudes , une grosse somme d'argent ; en sorte que plusieurs , séduits , s'expatrie* rent , pour revenir après quelques années. Ils rapportaient la grosse somme , mais , en même temps , des vices inconnus , un libertinage honteux , la sdk?nce et le besoin de la dél^auche. Déjà auparavant le dédain des vieilles maximes , le mépris des rustiques usages.

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