‹ Nouvelles genevoises: Illustrées d'après les dessins de l'auteurChapitre 12 sur 13 · LE COL D INTERNE · texte numérisé non relu

LE COL D INTERNE

des pratiques religieuses , avaient préparé le sol : la corruption y germa, prit racine, s'étendit, pénétra jus^ qu'au cœur de tous ces foyers ; rintempérance , la inahdie, la misère, comme autant d*ulcères^ rongèrent ces familles jadis saines et aisées, et, au bout de peu d*an^ nées, cette petite société, ruinée par l'abandon des habitudes d'ordre et de labeur , et unie seulement par le lien du vice et du besoin , forniait contre la propriété des communes voisines un abominable complot. Ils s'appropriaient des bestiaux , ils contestaient des litres , ils prétendaient à des terrains, jusqu'à ce que, amenés devant la justice , ils gagnassent leur cause au moyen du faux témoignage , auquel ils s'étaient engagés tous , solidairement , par un exécrable serment. Le terme de ces crimes était enfin venu : les pères et les mères avaient été jetés dans les cachots , et leurs enfants , orphelins , flétris , dispersés , mangeaient autour des cabanes, ou sur le pavé des villes, le pain amer de Taumône.

Heureusement , je ne savais point ces choses. Assis auprès de la fontaine , j'en admirais le cristal , les mousses éclatantes ; je me figurais que ces bonnes gens que je ne voyais pas sous le porche des maisons, autour des étables , travaillaient dans la forêt , ou faisaient paître au loin leurs nombreux bestiaux. Comment , dans ces lieux écartés , sous ces aimables ombrages , se peindre une peuplade dévorée par ces plaies qui rongent la populace des grandes villes ? Comment renoncer, au sein des hautes Alpes, à ce change d'innocence que l'on vient y chercher comme dans un inviolable asile ? £t pourtant , bien des fois déçue , l'illusion renaît sans cesse , parce que, pour nous, hommes des villes, cette grande nature nous émeut , ce silence des mon*

lagnés nous parie, noire cœur s'élève, s*épure, il sem* ble reprendre sa primitive innocence , et bientôt , ne concevant plus le mal , les vices , les abjectes passions , il va prêtant à toutes choses ce charme qui Tenivre.

Je l'éprouvais , ce charme , dans toute sa pureté, et davantage à mesure que je m'élevais. Cependant , vers onze heures «^quelques nuages planaient au-dessus des gorges profondes ; le Mont-Blanc avait cet aspect mat qui laisse les arêtes du roc se dessiner toutes noires sur une blancheur terne, et du côté du sud le vent soufflait par froides bouffées. Je songeai aux prédictions du guide , mais seulement pour rire du bon niilord qui , afin de ne pas donner dans un piège imaginaire , s'en était tendu un très-réel à lui-même. De temps en temps, quand le taillis était moins épais et la pente plus escarpée , je voyais les deux mulets au-dessus de ma tête. Milord et sa fille cheminaient sans mot dire , lorsque , 1 3 guide , qui conduisait à la main le mulet de la jeune miss , s'étant arrêté pour lui montrer quelque chose , il s'ensuivit une sorte d'altercation.

Il faut savoir que les guides, en cet endroit, montrent au voyageur une tache , de couleur ferrugineuse, qui se voit à une grande hauteur contre la paroi des Fiz. Ils appellent cette tache V Homme des Fiz, parce qu'ils prétendent qu'elle a la forme et l'aspect d'une culotte jaune , tandis que , tout autour , d'autres apparences complètent , selon eux , la figure du géant. C'est celte curiosité que le guide indiquait du doigt à la jeune miss : mais, pour lui montrer l'homme, il lui désignait la culotte. L'on sait tout ce que ce mot a d'inconvenant pour des oreilles anglaises ; aussi une expression de haute pruderie se peignit-elle sur le visage de la jeune

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personne , tandis que milord laissait voir sur le sien les signes de la plus comique indignation.

— Ici en haut, à gauche, répétait le guide , une culotte jaune !

— Je défende vos , guide , de dire cette mote !

•— - C'est que monsieur ne la voit pas. Tenez , juste au bout de mon bâton... une culotte jaune?

Ici la jeune miss redoubla de pudique malaise , et milord, outré de celte récidive : — Vos été lune malproper, monsieur I j'avé dite à vos de ne pas prononcer celle sale mote ! Je payé vos , c'été vos d'avoir de Tobédience ! (A sa filie. ) Piqué la miulette , Clara.

La caravane reprit sa route. Le guide , simple chasseur de chamois , guide seulement par occasion , et point au fait , comme le sont ceux de Chamonix , des mœurs et coutumes , comprenait toujours moins à qui il avait affaire. Mais au fond , soucieux seulement de son salaire , il n'insista pas , et , mettant à sa bouche une énorme pipe bien bourrée* de tabac, qu'il venait de sortir de sa poche , il se mit à battre le briquet. . .

Clara à mitord : Oh ! le détestabel perfîume , si cette gaaçon voulé fiumer son pipe ! •

Mitord à Clara : Je n'avé pas connoissé iune si intolérabel homme ! Ju guide: Je défende vos , guide , de (îumer, pourquoi mon file il craigne la perfîume...

— C'est pas du perfîum , c'est du bon tabac , et puis du bon !

— Cet iune perfîume mauvaise , je défende vos ! — Eh bien ! tenez , la hôte est sûre , je marcherai

derrière....

Clara: Oh! oh!... ne quitté pas la miulette!

Miiord: Ne quitté pas!... Ohe I what feiiow we

havô therdJe défende vos de fiumer ! Si vos fiumé, je refiusé absoliument de payer vos !

— Ah ben ! ceux-lh !... vaut mieux mener les bêtes à la foire , dit le guide en remettant sa pipe dans sa poche. Voyons, avançons! ajouta-t-il. Le temps se brouille i il s'agit de passer les neiges.

EfTeciivement le ciel s'était de nouveau entièrement chargé de nuages; toutes les cimes étaient cachées, et le vent , déjà plus violent , faisait tourbillonner la pous-^ sière des ravins. Nous montions depuis près de trois heures, et néanmoins le haut du col paraissait encore éloigné. Depuis que nous avions atteint le Ixis des rochers des Fiz , en même temps que nous laissions der^ rièrenous les dernières traces de végétation, oes rochers, que nous commencions à tourner ^ nous dérobaient la vue de la vallée de Servoz. La scène était donc changée ; à gauche , des rocs verticaux ; à droite , les bases du Buet , toutes de glaces et de pierres nues : autour de nous, une contrée déserte et morne, dont Taspect n'était varié que par les blanches plaques de neige qui se montraient à chaque instant plus nombreuses , pour devenir bientôt continues.

Miiai*d à Clara : J'avé la suspicion que cette drôle ne connoissé pas la true chemin ?

— J'avé aussi , répondit Clara avec qn air d'inquié^ tude.

Miiord : Vos mené nous dans fune mauvaise chemin, guide?

— Ici ! c'est pas de quoi se plaindre. Attendez donc d'être en haut. Avançons, avançons!

Clara à miiord : Oh ! je craigne beaucoup , mon père!

— Avançons , avançons ! Vous n'avez pas voulu m'é-

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coûter hier ; c*C8t à savoir maintenant comment nous nous en tirerons.

— Je voulé ritorner , ritorner absoliument I s*écria la jeune miss très-effrayée.

— Impossible, mamselle. Mais c'est sûr qu'il vaudrait mieux pour nous que nous fussions à cette heure de l'autre côté.

— Arrêtez la miulette, guide, arrêtez! dit milord. Le guide , tout préoccupé, ne tint compte de cette injonction. Arrêtez ! répéta la jeune miss. Arrêtez I répéta milord, tute suite! tute I

Le guide , sans s'arrêter et sans répondre , regardait attentivement le ciel en arrière de nous. C'est mauvais, dit-il. Puis, arrêtant brusquement les mulets : -— Monsieur, mamselle, il faut descendre.

— Descenderl s'écrièrent-ils tous les doux à la fois.

— El vite ! Retourner , c'eçt impossible. Voici la tourmente qui nous prend à dos : le vent nous l'amène grand train. Nous n'avons qu'une chance, c'est qu'elle ne nous attrape pas. Le col est loin encore ; si nous y voulons passer , nous sommes péris avant d'y arriver. Il faut grimper cette rampe à gauche, elle abrège; audelà nous sommes en dehors du vent. A bas ! les mulets trouveront leur route. A bas donc !

Le sang-froid de cet homme im|K)sa à milord, en même temps que ses paroles lui causaient une grande inquiétude. U descendit sans mot dire ; alors je m'approchai. La jeune miss était toute tremblante. Sans demanderpermission, je l'aidai h descendre de sa monture, tout en lui adressant quelques paroles rassurantes. Quand son ptTe vit ses pieds délicats s'enfoncer profondément dans la neigej un mouvement d'effroi se peignit sur son visage. — r Guide, dis-je aussitôt à l'homme qui accro-

chait en toute hâlc les étriers à la selle des mulets, c'est à vous de nous tirer d'ici. On m'a parlé de voire courage , de votre force ; vous êtes Félisaz , le plus habile chasseur de la vallée : nous nous confions à vous. Me tournant ensuite vers milord : — N'ayez pas de crainte, monsieur. Je suis fort aussi habitué aux montagnes. Entre ce brave homme et moi, nous soutiendrons mademoiselle, vînt-elle à fléchir sous l'excès de la fatigue. — Oblidgé, me répondit-il tout distrait par une vive émotion.

Moins troublé que l'Anglais, je n'étais pas moins inquiet. Les récits du pâtre , que j'avais à peine écoulés la veille, se présentaient à tnon imagination, et me faisaient juger notre situation très-périlleuse. Cet homnie m'avait raconté dans tous leurs détails les circonstances qui avaient accompagné la mort du jeune x\nglais, celle de la femme de Pierre ; il me semblait les voir se reproduire toutes avec une effrayante vérité ! La malheureuse, arrivée près du sommet avec sa compagne, avait manqué de force pour s'enfuir , et, au bout de quelque temps, elle avait péri enveloppée dans la tourmente: c'est un vent qui , s'engouffrant dans les anfraçtuosités de ces gorges étroites, y tourbillonne avec violence, eu déplaçant d'énormes masses de neige , qui recouvrent comme d'un linceul tous les objets sur lesquels il promène ses fureurs. Or, c'était un tourbillon de celte sorte qui , s'élevanl derrière nous , comme du fond de la vallée, semblait devoir nous atteindre avant peu d'instants. Dès que le guide l'avait aperçu , et bien avaiit que nous pussions nous douter du danger, il ne l'avait plus quitté des yeux ; mesurant avec sagacité sa distance, pressentant sa direction, et jugeant, avec un coup d'œil aussi sûr que prompt , qu'il fallait , pour ne pas périr.

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escalader au plus vite la pente qu'il venait de nous montrer.

Nous nous y engageâmes. A peine libres , les mulets s'étaient enfuis avec vitesse, la tête haute et les naseaux au vent. Guidés par leur instinct, ils avaient quitté le sentier par lequel nous étions venus, et, se jetant sur la gauche pour s'éloigner de la trombe, ils s'enfonçaient dans une gorge obscure , où bientôt nous les perdîmes de vue. Avançons ! arrivons ! criait sans cesse le guide. Mais la pente était si roide que , sans la neige qui se tassait sous les pieds , il eût été impossible au plus habile chasseur de s'y tenir debout. Malgré cette circonstance favorable, nous avancions à peine, troublés plutôt que soutenus par les pressantes injonctions du guide. La jeune miss, comprimant sa frayeur pour ne pas ajouter à TeiTroi qui semblait enchaîner sou père, faisait des efforts inouïs pour s'élever ; mais ses forces s'y consumaient, et déjà, après avoir, par une réserve naturelle , manifesté quelque embarras en acceptant l'appui de ma main, elle- en était à se suspendre à mon bras, à me laisser le plus souvent le soin de la soutenir , de la porter presque. Épuisé moi-même , et me croyant h chaque instant arrivé au dernier terme de mes force^^ , le danger extrême que courait cette jeune demoiselle ranimait mon courage , et je tentais encore un effort. Enfin elle atteigpit au haut de la pente. Nous l'y laissâmes, car son père réclamait tous nos secours.

Une circonstance singulière avait ajouté à la détresse de ce pauvre monsieur. Pendant qu'il cherchait à diminuer la roideur de la pente en faisant des contours en zigzîg , ses pas l'avaient conduit sur un bloc de roche caché sous la neige, et posé, comme il arrive quelquefois, en équilibre. Le poids du corps avait fait un

peu basculer cette masse énorme, et la frayeur de milord avait été si soudaine et si vive , qu*incapable de la sur* monter , il s*était laissé tomber sur ses genoux tremblants. Son visage était pâle et défait; sa fille, qui^ du haut du col, venait de Tapercevoir dans cet état, poussait des cris de désespoir , et nous-mêmes nous ne savions que résoudre. — Laissez-moi, nous dit-il, et sauvez mon enfant I — Alors le guide : — Courage ! mon brave monsieur, ce n*ost rien. Kt s'adressant h moi : — Portons* lel Nous réunîmes nos eiTorts, et avec des peines infinies nous atteignîmes au sommet.

Il y avait sur ce sommet un espace de quelques pieds, qui, sans cesse balayé par le vent, se trouvait dépouillé de neige. C'est là que nous nous trouvions réunis tous les qnatre. La tourmente approchait toujours. — Il ne faut pas vieillir ici, dit le guide. Je prends le monsieur, c*est le plus lourd; vous, mamselle. Nous n'avons plus qu'à descendre, mais par-dessus vingt pieds de neige. Vous autres , mettez vos pas où j'aurai fait les miens. N'oubliez pas ça , c'est pour éviter les trous qui sont à l'entour des rocs. Courage ! mon brave monsieur ; courage! mamselle. (J'est rien ! Voici qui va vous revenir.

En disant ces mots, le guide avait tiré de sa poche une vieille gourde en cuir , qui contenait encore quelques gouttes d'une mauvaise eau-de-vie du pays. — A la guerre comme à la guerre, dit- il. Et en même temps il présentait la bouteille aux lèvres de la jeune miss. Celleci goûta la liqueur, et rendit la gourde avec un sourire de reconnaissance. Le guide y fît cni»uite boire milord; puis il me la passa. Elle était légère. — A vous, guide, lui dis-je. — Buvez seulement^ répliqua-t-il en S'apprétant à partir; c'est à peine si vous y trouverez de quoi. Puis, regardant au-dessus de sa tête : — £n route! s'é-

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cria-t-il soudain, et comme surpris en voyant Tétai du ciel. La trombe en effet, semblable à une immense colonne, s'avançait obliquement, et déjà sa partie supérieure , surplombant sur la place où nous étions , nous masquait les sommités des Fiz à notre gauche.

La petite goutte de liqueur avait un peu ranimé nos forces; nous commençâmes à descendre. Mais, dèâ les premiers pas , il se présenta des obstacles insurmontables. La neige , sur ce revers , abritée contre le vent froid qui régnait de Tautre côté , était amollie ; nous y enfoncions jusqu'à la ceinture. Bientôt les robes de la jeune miss , entièrement détrempées par le contact de cette neige > en se collant à ses jambes , la glaçaient ûe froid , et empêchaient d'ailleurs tous ses mouvements. A chaque moment elle se trouvait arrêtée , sans que je pusse, vu la nature de l'obstacle, la soulager en rien. Le guide s'en aperçut , et aussitôt , s'apostrophant luimême : — Bête que tu es !. . c'est en haut qu'ij fallait parler. Pardi l il faut que mamselle fasse comme les femmes du [)ays, de ses jupes une culotte !... La situation , depuis quelques heures, avait bien changé. Aussi la jeune Anglaise, non sans embarras, à la vérité, mais cette foi^ sans fausse pruderie, mit la main à l'œuvre, et, ramenant par derrière l'extrémité antérieure de sa robe, elle l'y fixa avec une* épingle , se faisant ainsi une sorte de pautalcm bouffant, qui lui permit de faire quelque espace de chemin avec plus d'aisance.

Pour milord, le soin de sa fille le préoccupait tout entier. — Obiidgé ! me disait-il à chaque pas, oblidgé ! Mon Dieu! mon Dieu! guide, été -ce encore long- temps comme cela? — Tenez, lui repartit le guide, nous sommes sauvés, mais regardez donc là où nous devions passer î

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A ces paroles du guide, nous nous séparâmes les uns des autres comme par un conmiun mouvement, et, tournant nos veux de ce côté, nous regardâmes en silence. La trombe s*y brisait avec un fracas épouvantable. Dimmcnses traînées de neige , frappant sur les rocs , rejaillissaient par les airs , et le vent , ressaisissant ces gerbes égarées , les heurtait les unes contre les autres , en sorte qu'on voyait comme une vaste nuée soudainement déchirée par tous les vents déchaînés. Au spectacle de ces horreurs, milord, croyant à peine sa fille échappée à la plus affreuse mort, se retourna vers elle pénétré d'une émotion profonde et comme pour la serrer dans ses bras... mais, émue elle-même, et saisie par le froid, cette jeune fille venait de perdre connaissance.

Je me dépouillai aussitôt de mon habit dont j'enveloppai cette jeune demoiselle, puis je la soulevai dans mes bras, pendant que son père tirait de mon havresac quelques bardes dont nous entourâmes ses jambes et ses pieds glacés. Elle rouvrit les yeux , et rougit en se voyant dans mes bras. — Cela va déjà mieux , dis-jc à milord; reprenez, monsieur, le bras du guide, et marchons. Je porterai mademoiselle jusqu'à ce que nous soyons en meilleur gîte. En cet instant la jeune miss dit d'une voix faible : — Merci, monsieur... marchez, mon père, je vous en prie. Et, passant son bras autour de mon cou , elle s'y retenait pour me rendre moins lourd le fardeau de sa personne. — Puisque c'est comme ça, dit le guide, tirons à droite; je sais une baraque. Effectivement, au bout de vingt minutes, ce brave homme nous trouva un mauvais chalet, dont la cheminée seule perçait répaisse couche de neige sous laquelle il était enterré. Ces cabanes sont fort basses ; le guide déblaya la neige, fît un trou à la toiture, descendit le premier, ire-

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çut la jeune fille de mes bras dans les siens , el bientôt nous fûmes tous ensevelis dans celte demeure, qui, pour parois avait des poutres noires, enfumées, et pour plancher un humide terreau , dont la nature indiquait assez le séjour qu'y avaient fait les troupeaux l'été précédent.

Sans cette misérable demeure , qui nous fut si précieuse, il est difficile de prévoir ce que serait devenue notre jeune compagne. A la tourmente^ qui avait éclaté avant de nous atteindre, avait succédé une pluie froide, mêlée de neige , dont les gouttes serrées piquaient le visage, gênaient la vue, et bornaient notre horizon à quelques pas , en sorte que le guide lui-même n'avait plus d'autre indice pour nous conduire que la pente de la montagne : c'était le reste de la tempête qui passait sur nos têtes. D'ailleurs, bien que la jeune miss fût légère, il m'eût été absolument impossible de la transporter plus loin; et, de son côté, le guide ne pouvait me succéder dans mon office, sans abandonner la conduite de notre petite caravane au milieu d'une route dont les difficultés et les dangers réclamaient toute son attention et toute la liberté de ses mouvements. C'est ce que ce brave homme avait pressenti avant nous, quand il s'était écrié brusquement : Je sais une baraque! Dès qu<3 nous y fûmes entrés , il en ébranla la porte , la souleva sur ses gonds, puis, l'inclinant convenablement et de façon qu'elle nous présentât le côté le moins humide, j'étendis par- dessus tout ce que recelait mon havresac, et nous y déposâmes la jeune miss. Milord, silencieux, mais en proie à une forte agitation intérieure, soutenait de l'un de srs bras la tête de sa Glle, pour qu'elle ne reposât pas sur le bois, et, de l'autre, il ramenait sur son corps refroidi tout ce qui nous restait de vêtements secs.

Pendant ce temps, Félisaz avait choisi parmi les taviiions * intérieurs de la toiture le petit nombre de ceux que n'avaient pas encore atteints les dégels du printemps, et, les ayant mis en tas sur quelques brins de paille recueillis un à un entre les poutres , sous les solives du chalet, il sortit son briquet de sa poche et se prit à dire en regardant milord : — Craignez rien. C'est pas pour ma pipe, c*te fois! A ce mot, qui, àTinsu du pauvre chasseur , renfermait un bien cruel reproche , un trait de vif regret, pénétrant jusqu'au cœur de l'Anglais, fit refluer la rougeur sur ses joues. Sa bouche resta muette, mais son regard exprimait la honte, toujours touchante chez un homme d'âge, et je pus y lire qu'il ne se pardonnait pas d'avoir été dur envers cet homme, à qui il se voyait maintenant redevable des jours de sa fille.

Déjà la flamme pétillait au foyer ; nous nous approchâmes. A cette douce chaleur , la jeune miss semblait revenir à la vie, les couleurs reparaissaient sur son beau visage ; peu à peu ses membres déroidis lui permettaient de plus faciles mouvements, et ses premières paroles, toutes remplies de reconnaissance pour nos soins, lui donnaient un air de grâce charmante , quand déjà sa beauté b#iUait d'un éclat inattendu , au milieu de cette noire demeure, et à la claire flamme du bienfaisant foyer. Pour milord, assuré désormais que sa fille lui iidXi rendue, il passait en ce moment de l'angoisse la plus vive à rémotion de la plus puissante joie, et les larmes ruisse- . laieut sur son visage avant qu'il eût encore pu prononcer une seule ()arolc. De temps en temps, quittant la main de sa fille, il serrait la mienne, il serrait celle du guide,

* Planchettes de \m% de sapin dont les chalets sont ordinairement couverts.

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et cet homme lui répondait atec simplicité : « Je vous disais bien , mon bon monsieur, c'est rien!... » Non , courir de grands dangers, voir pendant deux heures comme prochaines, comme présentes, les atteintes de la mort, ce n*est point acheter à trop haut prix ces moments sans pareils, où Fespérancc renaît au sortir de l'angoisse, où le bonheur reparaît soudainement dans toute sa chaude vivacité , où la joie du cœur déborde , se répand au dehors, se confond dans la joie de tous et de chacun. J'oublierai bien des folies joies, bien des riants plaisirs que j'ai cueillis sur le sentier de la vie , mais jamais mon cœur ne perdra le souvenir de cette heure passée avec trois étrangers , dans un chalet en* fumé, au sein des neiges, et au bruit de la tempête !

Le guide, toujours actif et prévoyant, avait fabriqué auprès du feu une sorte d'étendage où il suspendait et retournait nos vêtements; ceux de la jeune miss s'étaient séchés sur sa personne, et, déjà remise sur son séant, elle assurait pouvoir partir. Par le trou que nous avions fait à la toiture, et que Félisaz avait agrandi pour fournir à l'entretien de notre feu, un rayon de soleil qui se fit jour en cet instant, acheva de nous rendre la sécurité. — Signe de froid, dit le guide; la neige portera. C'est égal ; mes souliers ne seront pas de trop sur les pierres ! Il désignait ainsi une sorte de semelles en bois qu'il venait de tailler avec son couteau pour l'usage de la jeune miss , dont la chaussure délicate , et déjà fort endommagée, n'était en état de résister ni à l'humidité des neiges, ni, plus bas, aux aspérités du sentier. Pen* dant que nous achevions nos préparatifs de départ, il se mit à les lui ajuster lui-même, et bientôt nous quittâmes le chalet après avoir éteint le feu avec de la neige.

La soirée était belle; mais quel attrayant éclat lui

donnaicnl à nos yeux les heures qui venaieul de s*écoa 1er ! Combien la douce splendeur du soir était en accord avec cette sérénité qui succédait dans nos âmes à tant de sinistres agitations ! Nous marchions ensemble, heureux de ne plus craindre, et néanmoins unis encore par le récent souvenir d'un danger commun et d*un commun dévouement. La jeune miss s*appuyait sur mon bras ; son père Tavait voulu, lorsque par discrétion elle s'y refusait : dans ses idées, c'était un égard qui m'était dû; dans les miennes, c'était un procédé auquel j'attachais autant de prfx que j'y trouvais de secret plaisir. Au bout de trois quarts d'heure , nous fumes hors des neiges. — IVJaintcnant, s'écria milord avec transport, j'été heureuse, bien beaucoup heureuse! et je rende grâces à Dieu !. . . Puis s'adressant à moi : — Vos été mon ami, monsieur ! Je n'avé pas d'auter chose que je pouvé dire à vos !.... Vos, la guide, demandez à moi, et vos obtenez tute de mon gratitude et de mon affection. Vos été iune excellente, iune digne homme. J'avé mal judgé vos hier, et j'en avé iune grande remords!. ... Fiumez le pipe, mon ami, pour oblidger moi ! — Qu'à cela ne tienne ! répondit Félisaz. Et aussitôt il se mit à l'œuvre.

Le reste de la descente fut facile ; nous arrivâmes à Sixt avant la nuit. Là, l'Anglais et la jeune miss retrou vèrent leur valise , et purent enlin changer de vêtements. Ils exigèrent que jesoupasse avec eux, écoutant en ceci le mouvement de leur cœur bien p!us que l'extrême fatigue qui devait leur faire un si grand besoin du repos. Sur la fin du souper, le guide fut appelé, milord porta un toast en son honneur , et , tout en lui glissant dans la main quelques pièces d'or , il sut lui témoigner qu'il est des services qui s'acquittent n^oins

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avec de l'argent qu'avec l'estime et une affectueuse reconnaissance.

Le lendemain, nous nous séparâmes. La journée me parut longue, la route ingrate; que dirai-je de plus? Cette jeune miss, je l'avais portée dans mes bras; pendant quelques instants, sa vie, ses grâces , sa beauté, avaient été l'objet de ma sollicitude vive et tendre , en fallait-il davantage pour que, bien des jours encore, je trouvasse ingrats tous les lieux où elle n'était pas?

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