‹ Nouvelles genevoises: Illustrées d'après les dessins de l'auteurChapitre 13 sur 13 · FIN DU COL D'ANTERNE · texte numérisé non relu

FIN DU COL D'ANTERNE

De Sîit on peut se rendre dans la vallée de TArve , en franchissant une chaîne de hautes montagnes qui s'étend entre Cluses et Salienche. Ce passage n'est guère connu et pratiqué que des contrebandiers qui abondent dans cette contrée. Ces hommes hardis s'approvisionnent à Martiguy en Yallais ; puis s'acheminant, chargés de poids énormes , au travers de cols inaccessibles , ils viennent descendre dans les vallées intérieures de la Savoie, pendant que les douaniers font bonne garde sur la lisière du pays.

Les douaniers sont des hommes qui ont un uniforme, les mains crasseuses, et une pipe à la bouche. Assis au soleil , ils fainéantent , jusqu'à ce que vienne à passer une voiture , qui ne passe devant eux que par cette raison justement qu'elle ne contient pas trace de contrebande. — Monsieur n'a rien à déclarer? — Non. Et les voilà aussitôt, nonobstant cette réponse catégorique, qui ouvrent les valises , et fourrent les susdites mains parmi le linge blanc , les robes de soie et les mouchoirs de poche. L'État les paie pour exercer cet état. Cela m'a toujours paru drôle.

Les contrebandiers sont des hommes armés jusqu'aux dents , et toujours disposés à piquer d'une balle un douanier qui aurait Fidée d'aller se promener sur le chemin qu'ils se sont réservé pour eux. Heureusement les douaniers, qui se doutent de cette circonstance , ne se promènent pas, ou se promènent partout

320 KOLVELI.ES GENEVOISES.

ailleurs. Cela ni*a toujours paru un signe de tact chez les douaniers.

Douanes et contrebande , deux ulcères de nos sociétés. Les lignes de douanes sont une ceinture de vices, de libertinage, qui enserre un pays. Les expéditions de contrebande sont une admirable école de brigandage et de crime, d*où sortent annuellement de bons élèves que la société se charge plus tard de loger et de nourrir à ses frais dans les prisons et dans les bagnes.

J'ai eu souvent aiTaire avec les douanier^. Mes chemises ont eu l'honneur d'être palpées sur toutes les frontières par les agents de tous les gouvernements , al)solus ou autres. Us n'y ont rien trouvé de prohibé. A propos de chemises , voici une histoire. J'allais à Lyon. A Bcliegarde , on fouilla nos malles , on voulut aussi palper nos personnes , crainte d'horlogerie ; car Genève n'est pas loin. Je me prêtai débonnairement à cette opération ; mais un officier anglais qui faisait partie (les voyageurs , s'étant fait expliquer ce qu'on lui voulait , tira tranquillement son couteau de sa poche , et déclara qu'il couperait en deux « la premier, comme aussi la second » qui ferait mine de le palper , même de loin.

Ce fut une grande rumeur. Les douaniers ne demandaient pas mieux que d'exécuter le règlement; mais ce grand gaillard de Waterloo , avec son coutelas d'acier fin, les intimidait souverainement. Cependant le chef répétait avec autorité : «Fouillez cet homme! » mais l'autre répétait avec une croissante fureur: «Vénél et je coupé en deux la premier, comme aussi la second , et encore la troisième avec ! « Par ce troisième il désignait le chef.

Les choses auraient pu finir d'une manière tragique.

tant était grande l'exaspération de ce digne gentleman, lorsque je m'avisai d'iqlervenir. « Que monsieur, disje, fasse passer ses habits aux douaniers, et ils exécuteront leurs ordres sans que sa dignité ait à en souffrir le moins du monde. » A peine eus-je ainsi parlé que l'Anglais , acquiesçant à ces conditions , ôta ses habits précipitamment, les jetant à mesure à la figure des douaniers. Il se mit nu comme la main , et je n'oublierai jamais de quel air il coiffa le chef avec sa chemise , en disant : Téné ! misérabel ! téné !

J'ai eu moins souvent affaire aux contrebandiers ; cependant j'eus quelques rapports avec eux le jour où je m'avisai de vouloir passer seul de Sixt à Sallenchc par les montagnes dont j'ai parlé. Je m'étais fait indiquer la route : une heure avant d'arriver au sommet, on* côtoie un petit lac , nommé le lac de Gers ; au delà on suit une arête de rocs qui traverse une plaine de neiges glacées ; après quoi, l'on redescend vers les forêts qui couronnent, du côté de Sallenche, la cascade de l'Arpenas. Au bout de trois heures d'une montée rapide , je découvris le petit lac. C'est un étang encaissé entre des pentes verdoyantes, qui s'y reflètent en teintes sombres, tandis que la transparence de l'onde laisse plonger le regard jusqu'aux mousses éclatantes qui , au fond, tapissent le sol. Je m'assis au bord de cette flaque, et, à l'instar de Narcisse, je m'y regardais.... je m'y regardais manger une aile de poulet , sans que le plaisir de contempler mon image me fît perdre un seul coup de dent.

Outre ma personne , je voyais aussi dans la flaque l'image renversée des cimes voisines, des forêts, de toute la belle nature enfin , y compris deux corbeaux qui , volant au plus haut des airs, me paraissaient, dans ce miroir, voler au plus profond des antipodes. Pendant

322 NOUVELLES GENEIOISES.

qne je m'amusais à considérer ce spectacle , une tête d*homme, ou de femme, ou de bête, tout au moins quelque chose ayant vie , me parut avoir bougé sur le penchant d'un mont. C'était celui que j'allais gravir. Je levai subitement les yeux pour y reconnaître l'objet luimême , mais je ne vis plus rien, en sorte qu'attribuant ce phénomène à quelque ondulation de h surface de l'eau , je me remis en route bien persuadé que je me trouvais seul dans la contrée. Toutefois , persuadé éga- 1 cment que j'avais vu quelque chose , je m'arrêtais de temps en temps pour regarder de côté et d*autre , et, quand je fus voisin de l'endroit où j'avais cm aperce* voir la tête, je fis avec précaution le tour de quelques rocs , et je redoublai de circonspection.

On m'avait fait , en bas, une histoire au sujet du couloir de rochers que je gravissais dans cet instant. C'est, je croîs, l'heure de la dire. Dix-huit contrebandiers , chargés chacun d'un sac de poudre de Berne, passaient par là. Le dernier en rang s'aperçut que son sac s'allégeait sensiblement, et il était déjà tout disposé à s'en féliciter, lorsqu'il vint à se douter ingénieusement que l'allégement avait peut-être lieu aux dépens de la chaire. Ce n'était que trop vrai : une longue traînée de poudre se voyait sur la trace qu'il avait suivie. C'était une perte, mais surtout c'était un indice qui pouvait trahir la marche de la troupe et compromettre ses destinées. Il cria halte, et, à ce cri, les dix-sept autres s'assirent en môme temps sur leur sac, pour boire un coup d'eaude-vie et s'essuyer le front.

Pendant ce temps , l'autre, l'ingénieux, rebroussait jusqu'à l'origine de sa traînée de poudre. Il y atteignit au bout de deux heures de marche , et il y mit le feu avec sa pipe : c'était pour détruire l'indice. Deux raî-

LE LAC 0£ GEES. 323

nules après 9 il entendit une détonation superbe , qui , se répercutant contre les parois de ces montagnes, roulant par les vallées , et reçoontant par les gorges , lui causa une surprise merveilleuse : c'étaient les dix-sept sacs , qui , rejoints par» la traînée , sautaient en Tair, y compris les dix-sept pères de famille assis dessus. Sur quoi je remarque deux choses.

La première , c'est que celte histoire est une vraie histoire, agréable et récréative, suffisamment vraisemblable , prouvée par la tradition , et par le couloir qui subsiste toujours, comme chacun peut aller s'en assurer. Je la liens pour aussi certaine que le passage d'An* nibal par le mont du petit Saint-Bernard. Comment prouve-t-on le passage d'Annibal par le petit Saint-Bernard ? On commence par vous montrer une roche blanche au pied du mont; après quoi , l'on vous démontre que c'est celle que le Carthaginois , arrivé au sommet, fit fondre dans du vinaigre.

La seconde chose que je remarque, c'est que, dans cette histoire, dix-sept hommes périssent; mais, remarque^ bien , il en reste un pour porter la nouvelle* C'est là, si je ne m'abuse, le signe, lecHteriutnd^une histoire modèle; car, dans une bataille, un désastre, une catastrophe , que peu périssent , c'est mesquin ; que tous périssent , c'est nuit close. Mais que, du beau milieu d'une immense déconfiture, un, un seul en réchappe, et tout justement pour porter la nouvelle , c'est l'exquis du genre , et la joie de l'amateur. Et c'est pour*quoi l'histoire , tant la grecque que la romaine et li moderne, est riche en traits tout pareils.

Il faisait fort chaud dans mon couloir; toutefois, à cette élévation , la chaleur est tempérée par la vivacité de l'air ; d'ailleurs, la beauté du spectacle que l'on a

SOUS les yeux captive Tâme , et fait oublier Jes petites incommodités qui , dans une plaine ingrate, paraissent quelquefois si intolérables. En me retournant ^ je voyais de fort près le dôme de glace du mont Buet... je crus voir aussi , pas bien loin , quelque chose qui bougeait derrière les derniers sapins que j'avais dépassés ; j'allai m 'imaginer que ce pouvaient être les pieds dont j'avais vu la tête , en sorte que je continuai de marcher avec une croissante circonspection.

Malheureusement, je suis né très-peureux ; je déteste le danger, où les héros se plaisent , dit-on ; je n'aime rien tant qu'une sécurité parfaite en tête , en queue et sur les ailes. L'idée seule que , dans un duel , on est exposé à voir une pointe d'épée en face de son œil droit, a toujours suffi pour me rendre d'une prudence grande, malgré mon naturel qui est vif, d'une susceptibilité obtuse, malgré ma fierté qui est chatouilleuse. Et ce pouvait être ici pis qu'un duel, ce pouvait être un attentat sur ma bourse , ou sur ma personne , ou sur toutes les deux à la fois ; ce pouvait être une catastrophe épouvantable ; et personne pour en porter la nouvelle ! Quand cette idée me fut venue , je n'en eus plus d'autre, et elle me domina si bien , que je finis par me cacher parmi les rochers , pour observer de là ce qui se passait sur mes derrières.

J'observais depuis une demi -heure environ (c'est très-fatigant d'^server ) , quand un homme de mauvaise mine se hasarda à sortir doucement de derrière les sapins. Il regarda long-temps dans la direction des rochers parmi lesquels j'étais caché , puis il frappa deux fois des mains. A ce signal, deux autres hommes parurent , et tous les trois , chargeant un gros sac sur leurs épaules, fc mirent à mon 'er tranquillement, en fumant

leurs pipes qu'ils rallumèrent. Ils arrivèrent bientôt ainsi à Tendroit même où j'observais, tapi contre terre, et ils s'y assirent sur leurs sacs, précisément comme les dix-sept. Par bonheur, lis me tournaient le dos.

J'eus tout le loisir de faire mes remarques.. Ces messieurs me parurent fort bien armés. Ils avaient entre eux trois une carabine et deux pistolets , sans compter le gros sac , que mou imagination , Qdèle aux leçons de l'histoire , ne manqua pas de remplir dje poudre de Berne. Et je frémissais déjà à l'idée de quelque traînée, lorsque l'un d'eux, s'étant levé pour s'éloigner de quelques pas , déposa ^ur son sac sa pipe tout allumée. A cette vue, je recommandai mon âme à Dieu, et j'attendis l'explosion, t^uten me serrant -étroitement contre un roc sur l'abri duquel je comptais tout juste assez pour ne pas hurler de frayeur.

L'homme qui venait de s'éloigner avait gravi une hauteur d'où il jeta un regard d'observation sur la route qu'ils allaient parcourir ; puis , revenant vers ses compagnons : — On ne le voit plus, dit-il. — Tout de même, dit l'autre, ce gueux-là suffit pour nous vendre ! — Et je parie, interrompit le troisième, que c'est pour cela qu'il galope en avant. Un douanier déguisé : je vous le dis. Il s'arrêtait comne pour flairer ^ il regardait de ci , de là , et autre part... — Ah I que nous ne l'ayons pas dépêché, ni vu ni connu, dans ce petit coin propice et solitaire I II n'y a que les morts qui ne reviennent pas.

— Aussi Jean<Jean n'est il pas revenu , reprit le second qui avait parlé. Voici tout justement, au bas de cette rampe , le trou où a péri sa carcasse. Le malin , quand nous le prîmes, pour se donner l'air d'un particulier, venait de jeter loin sa carabine : c'est celle-ci.

326 INOLVËLLES GENEVOISES.

Son procès fut Tite fait. A peine on le tint que Lamèche l'attacha à un arbre, et Pierre Taballit d'une balle dans la (enipe ; et le farceur ne lui dit qu'après : Jean-Jean» fais ta prière I -*- Un affreux rire suivit ces horribles paroles , jusqu'à ce que le même homme s'étant levé pour donner le signal du départ : « Pardieu I s'écria-t-il en m'apercevant, nous trouvons la pie au nid. Voici notre amateur I » Les deux autres, à ces mots, se levé* rent en sursaut, et je vis ou je crus voir une multitude innombrable de pistolets braqués sur ma tempe.

— Messieurs, leur dis-je, messieurs, je... vous vous trompez..... permettez.... baissez d'abord ces armes... Messieurs , je suis le plus honnête homme du monde (ils froncèrent le sourcil)... baisse^, je vous prie , vos armes qui pourraient partir Fans voire volonté. .. Je suis

homme de lettres tout particulièrement étranger

aux douanes.... marié, père de famille Baissez, je

vous en conjure , vos armes qui m'empêchent de re* cueillir mes idées. Daignez continuer votre chemin sans vous inquiéter de moi... Je me moque des douanes. Je m*in1éresse même à votre métier pénible. Vous êtes d*honnêies gens , qui portez l'abondance chez les victimes d'une odieuse fiscalité. J'ai l'honneur, messieursi de vous saluer avec respect*

— Tu es ici pour nous observer ! reprit, d*un ton de Cartouche , le plus mauvais des trois.

— Du tout! du tout!... je suis ici pour....

— Pour nous observer et nous vendre. On le connaît. On t'a vu là-bas épier, regarder....

— .... La belle nature, mes bons messieurs, rien

iautrc.

— La belle nature?.... Et ce coin, où tu t*es tapi » . étail-cc, dis-moi, pour cueillir des simples? Mauvais

métier que celui que tu fais. Ces montagnes sont à nous. Malheur à qui vient nous y flairer ! Fais ta prière. . .

Il leva son pistolet. Je tombai par terre. Les deux autres s*approchèrent, plutôt qu'ils n'intervinrent, et tous les trois échangèrent à voit basse quelques paroles , à la suite desquelles l'un deux plaçant sans façon sa charge sur mes épaules : — Yu fcria-t il. C'est ainsi que je me trouvai faire partie d'une expédition de contre-bande. C'était pour la première fois de ma vie; je me suis depuis toujours arrangé pour que ce fût la der« nière.

Il paraît que mon sort venait d'être décidé dans ce conseil secret, car ces hommes ne s'occupaient plus do moi. Us marchaient en silence , portant tour à tour les deux charges restantes. J'essayai, toutefois, de revenir sur la démonstration de mon innocence , mais leur œil exercé plaidait plus en faveur de mon dire que ne pouvaient le faire toutes mes assurances; ils en étaient souiement h ne pas s'expliquer pourquoi j'avais marché avec circonspection , et regardé autour de moi , alors que je devais encore me croire seul. Je leur donnai la clef de ce mystère en leur avouant l'apparition qui m'avait frappé quand j'étais h considérer la flaque d'eau. — C'est égal, dit le mauvais, innocent ou non, tu peux nous vendre : marche. Voici tout à l'heure la forêt. On t'y fera ton affaire.

Que l'on juge du sinistre sens que je dus attacher «'i ces paroles. Aussi, durant la deoli-heure de promenade qui nous conduisit à la forêt prochaine, j'eus le temps de me faire une juste idée des angoisses d'un patient que l'on conduit à l'échafaud. Elles sont, je puis Tassu* rcr , fort dignes de pitié. Encore avais-je en ma faveur mon innocence d'abord , et puis la chance de renconlrcr

quelqu'un , sans compter celle qui m'était offerte de hic précipiter^ moi et ma charge, dans. un abîme fort convenable qui s'ouvrait à notre droite. La première de ' ces chances ne se présenta pas , je ne voulus pas de Tautre , en sorte que ii|f us arrivâmes sans encombre à la forêt. Là , ces messieurs m'ôtèrent ma charge ; ils me lièrent fortement à un gros mélèze, et... et au lieu de m'abàttrey comme ils avaient fait Jean-Jean : — IL nous faut , me dirent-ils, vingt-quatre heures de sécurité. Tenez-vous en joie. Demain , en repassant , nous vous délierons, et la reconnaissance vous rendra discret. Après quoi, ils reprirent leur charge et me quittèrent

Je crois que jamais la nature ne me parut belle et radieuse comme dans ce moment-là. Chose singulière! mon mélèze ne me gênait nullement. Vingt-quatre heures me semblaient une minute ; ces hommes , de bien honnêtes gens , un peu brusques par nécessité , mais d'ailleurs estimables et connaissant les usages. C'est que ' la vie m'était réellement rendue ! Aussi , au bout de quelques minutes, une joie puissante succédant au trouble le plus effroyable , j'éprouvai une sorte d'anéantissement , et , quand je revins à moi , les larmes inon^ daient mon visage. Je n'ai pas voulu mêler au récit d'angoissées devenues risibles par le dénouement auquel elles aboutirent, celui des mouvements qui agitèrent mon cœur dans cette occasion ; mais pourquoi tairaisje qu'à peine délivré je rendis grâces à Dieu de toutes les forces de mon âme, et que ces larmes, qtie je versais avec tant de douceur, étaient celles de cet amour et de cette gratitude profonde qui ne peuvent être sentis que pour celui là seulement qui tient nos jours en sa main. Je le bénis mille fois, et le premier sentiment qui suc-

LE LAC DE GERS. 32d

céda à ces actions de grâces, fut celui du bonheur que j'éprouverais, après de si vives angoisses, à me retrouver au milieu de ma famille. J'étais tellement impatient d'aller me jeter dans ses bras , que c'est par là que je commençai à ressentir l'inconvénient d'avoir un mélèze attaché à sa personne.

Il était deux heures de l'après-midi. Je n'en avais plus que vingt-trois à attendre. Cet endroit était sauvage, tout voisin des neiges, nullement fréquenté des voyageurs. Au surplus, une personne eût paru dans ces premiers moments, que, tout pénétré encore d'un profond respect pour mes persécuteurs ^ qui ne pouvaient être' fort éloignés, je l'eusse priée, je crois, de ne me délivrer point, de n'approcher pas. Toutefois, vers quatre heures, mon respect avait diminué en raison directe du carré des distances, et en même temps mon mélèze , toute figure à part , commençait à me scier le dos d'une façon étrange; mais je n'en étais guère plus avancé, et je ne voyais plus que le rat de la fable qui pût me tirer de là , lorsque parut un naturel.

Ce naturel était lui-même très-fabuleux. Il avait un chapeau percé , des culottes , point de bas , et , sous le nez, une sorte de forêt noire provenant de l'usage immodéré d'un tabac , de contrebande apparemment. — Holà! hé! au secours! brave homme, lui ci'iai-je. Au lieu d'accourir, il s'arrêta court, et huma une énorme prise.

Le paysan savoyard n'est pas cauteleux, mais prudent. Il ne précipite rien, il n'allonge le bras que là où il y voit clair , et ne se mêle d'une affaire que lorsqu'il n'aperçoit au travers ni noise avec l'auiorité, ni brouillerie avec ses voisins, ni frottement quelconque avec les carabiniers royaux; d'ailleurs, le meilleur homme

330 NOIV ELLES GGNEVOIRES.

du inonde : ce que je dis sérieusemenr, et pour Tavoir éprouve en mainte occasion.

Mon naturel était donc le meilleur homme du monde; mais cet homme attaché à un mélèze, ça ne lui sembla pas clair. Ce pouvait Hre de par Tautorité , ou de par quelqu'un ou de par autre chose. C'est pour cela qu'avant de s'avancer, il voulait me voir venir.

 la fin : — Fait un bien joli temps ! me cria-t-il en souriant matoiscment , et comme si j'eusse été là pour l'agrément de ta promenade ; bien joli !

— Venez donc me délier , au lieu de me parler de beau temps , plaisant que vous êtes !

— On vous déliera assez. Y a-t-il long-temps que vous êtes là ?

— Il y a trois heures. Allons! à l'ouvrage!

Il fit deux pas : — C'est-il rien des méchants qui vous ont ainsi arrangé ?

— Je vous conterai tout cela. Déliez toujours.

Il fit encore trois pas, et je crus que j'étais enfin ar^ rivé au terme de mes tribulations, lorsqu'il se prit a dire à voix basse et d'un air mystérieux ; — Dites voir ? C'est'il rien des gens de la contrebande?

— Tout juste. Vous y et s. Ces scélérats^là m'ont attaché dans ce bois, pour que j'y meure d'ici à de.nain qu'ils repasseront.

Ces mots firent un effet prodigieux sur le naturel. Il recula de frayeur, et fit mine de me planter là. Alors, ne pouvant plus contenir ma colère , je l'insultai , et je le traitai comme le dernier dei misérables qui ont, on plutôt qui n'ont pas une face humaine. Pour lui , san s'émouvoir de mes injures : — On verra voir, murmurait-il en se retirant tout doucement. On vous déliera

9ssczl..« Puis, doublant le pas,, il disparut au tournant du sentier. Je raccompagnai de mes malédictions.

Je ne savais que penser ni que faire. Ma situation me semblait aggravée par ce que j'avais dit à cet homme , qui pouvait me compromettre auprès des contrebandiers, si encore il n'était pas lui-même un affilié delà bande. Aussi mon imagination commençait-elle à s'assombrir singulièrement; et, sans les ébats de deux écureuils qui m'offrirent quelque sujet de distraction, j'aurais été fort malheureux. Ces jolis , mais timides animaux , se croyant seuls dans le bois, y jouaient avec cette libre aisance et cette grâce de mouvements que tue la crainte, et, se poursuivant d'arbre en arbre» ils me surprenaient par l'agilité de leurs sauts et par Télégaute gentillesse de leurs manœuvres. Comme je faisais corps avec le mélèze , Tun d'eux descendit étourdiment le long de ma personne, pour escalader un arbre voisin, sur lequel l'autre le poursuivit de branche en branche jusqu'à la cime. Tout à coup ils demeurèrent immobiles , co iime d'un commun accord ; ce qui me fit conjecturer que , de là-haut, ils voyaient quelqu'un s'approcher.

Je ne me trompais point. Un gros homme parut, suivi du naturel à la forêt noire. Ce gros homme avait trois mentons, une face de pleine lune, l'œil petit et malheureusement très-prudent, un chapeau à cornes et un habit à queue. Quand il m'eut aperçu, il se constitua en état d'observation. — Qui êtcs-vous ? lui criai-je.

— Le syndic de la commune, répondit-il sans avancer d'un pas.

— £h bien I syndic de la commune , je vous somme de me délier, ou de me faire délier par ce subalterne qui se bourre de tabac à vos côtés !

— On vous déliera assez ! dirent-ils tous les deux en

même temps.... Dites voir un peu votre affaire , ajouta

le syndic.

Instruit par Texpérience, je m'étais promis de ne plus souffler mot des contrebandiers. -^ Mon histoire? elle est fort simple. J'ai été attaqué et dépouillé par des brigands qui m'ont attaché à cet arbre , et je demande d'être délivré promptement.

-^ Ah ! voilà l'affaire î dit le syndic. Des brigands , que vous dites?...

— Oui, des brigands. Je passais la montagne avec un mulet qui portait ma valise. Ils m'ont volé et le mulet et la valise....

— Ah! voilà l'affaire !

— Bien certainement que voilà l'affaire ! Et maintenant que vous êles au fait, avancez et déliez-moi promptement. Allons!

— Voilà l'affaire! répéta -t -il au lieu d'avancer. Dites voir! C'est que ça va coûter beaucoup en écritures....

— Déliez-moi toujours, misérable î Que voulez-vous

donc que je fasse de vos écritures?

— C'est que, voyez-vous, il faudra verbaliser, comme de juste.

— Vous verbaliserez après. Déliez-moi toujours.

— Pas possible , mon bon monsieur. Je serais en faute. Verbaliser d'abord, et puis vous délier après. Je vas faire quérir des témoins. Il faut que j'en aie deux à même de signer leur nom. C'est du temps qu'il faut pour les avoir , vous concevez ; et puis leur journée à payer , mais monsieur a les moyens... Puis se tournant vers le naturel : — Descends voir chez la Remette, à Maglan. Elle t'indiquera où est son homme le notaire ; lu iras le quérir pour qu'il monte; après quoi, tu tires sur

Saint-Martin, où tu trouves Benaiton le marguillicr , qui y est , bien sûr, puisqu'il sonne aujourd'hui la noce pour les Chozet ; tu lui dis qu'il monte de même. Et que le notaire apporte l'écritoire ; la noire s'est répandue mardi, à la veillée , et aussi le papier timbré. Ya , mon garçon , fars diligence ; avec les honnêtes gens on compte après , et on n'y perd rien. Va , et en passant à Veluz dis à Jean-lMarc que sa cavale a la morve, et qu'on lui a mis les feux ; mais que l'automne la refera. Va.

— Qu'il aille au diable ! et Jean-Marc , et sa cavale ,

et vous avec! Magistrat stupide! misérables sans

humanité! Ou bien , tenez, déliez moi, et je vous

donne un louis d'or à chacun.

A cette proposition , le naturel , qui s'était déjh mis en chemin , s'arrêta court en ouvrant de grands yeux de concupiscence. Mais le syndic : — Vous paierez les écritures et les frais, et vous baillerez , par après, un pourboire à volonté : s'il est fort , quiconque ne veut s'en plaindre ; mais pour ce qui est d'acheter le monde par avance , vous mettriez louis d'or sur louis d'or, que ça n'y ferait rien. Savez-vous qu'on est syndic de la commune, de père en fils , depuis Antoine-Baptiste , mon ancêtre , et qu'avant qu'on se donne une tare , l'Arve n'aura plus d*eau! Vas-tu! toi, cria t-il au naturel. Prenez patience, ajouta-t il en me quittant, je vas vous quérir une chôplue de rouge, qui vous veut réconforter des mieux.

C'est ainsi que la désolante, mais méritoire honnêteté de ce bonhomme me fut aussi contraire que son respect pour les formes. Je demeurai de nouveau seul , et , cette fois, bien certain que je ne serais délivré que le lendemain matin , je tâchai de m'accoutumer à cette

idée. Heureusement la soirée était chaude , et ]*air d*une sérénité délicieuse. Le soleil , déjà sur son déclin, pénétrait horizontalement dans la forêt, fermée durant le jour 'à ses rayons , et les troncs de mélèze se projetaient en longues ombres sur un sol mousseux, tout resplendissant de teintes chaudes et éclatantes. Quelques buses que j'avais vues planer au-dessus de ma tête avaient disparu ; les corbeaux traversaient en croassant la vallée de l'Arve , pour gagner leur gîte nocturne, et les cimes elles-mêmes , en se décolorant peu à peu , semblaient passer de Tactivilé de la vie au silence du sommeil. Cette paix du soir , ce spectacle de la nature, qui s*enveloppe d*ombrcs'ets*cndortdansla nuit, exercent sur Tâme une secrète puissance , qui y éteint le trouble et les préoccupations dans le charme d'une douce mélancolie. Malgré le désagrément de ma situalion , je n'échappai pas à ces impressions. Mou cœur , mollement remué , se reportait sur les heures de cette orageuse journée , et, en y retrouvant la trace des angoisses du matin , il savourait avec plus de vivacité la tranquille douceur de la soirée et le rassérénant espoir d'une délivrance , sinon immédiate , du moins assurée et prochaine.

Cependant, aux derniers rayons du couchant , je vis paraître sur mon hori/on quelques hommes, des femmes, des enfants, tout un village. Ces figures , placées entre le soleil et moi, se détachaient en mouvantes silhouettes sur le transparent feuillage des mélèzes inférieurs , en sorte que je ne reconnus pas d'abord parmi elles mon syndic et sa chopine. Il s'y trouvait pourtant, et à ses côtés le curé qu'amenait aussi la renommée do mon aventure. La visite de cet ecclésiastique ranimi mes espérances, et je m'apprêtai h faire tourner au

profit de ma délivrance tout ce que je pourrais trouver en lui de vertus chrétieuncis.

Ce curé était fort âgé, infirme ; il montait lentement. *— Ohé ! dtt-ii en m'apercevant , ces scélérats vous ont vilainement emmaillotté , monsieur ! Je vous salue.

Le ton franc et i*air ouvert de ce bon vieillard me ravirent de joie. — Vilainement en vérité , répondis-je; excusez-moi si , par leur faute, je ne puis ni m'incliner, ni vous tirer mon chapeau , monsieur le curé. Puis-je vous entretenir quelques instants en particulier?

— Le plus pressé , ce me semble , c'est de vous délier, reprit-il. Vous m'entretiendrez après plus commodément. Allons , Antoine , dit-il au syndic , à l'oeuvre I et coupez -moi ces cordes , ce sera plus tôt fait.

Je me confondis en expressions de reconnaissance , et certes elles partaient du cœur. Antoine ayant tiré son couteau se disposait à couper mes liens, lorsque le naturel , qui convoitait la corde et qui était jaloux de la posséder dans son intégrité , écarta le couteau et alla droit«au nœud qu'il parvint à défaire au bout de quelques instants. A peine libre , je serrai la main du curé, et, dans le premier mouvement de ma joie , je le balisai sur les deux joues. Mais aussitôt une vive douleur se fit sentir dans tous mes membres, et, incapable dé mouvoir mes jambes engourdies, je fus contraint de m'asseoir sur la place mémo. Alors Antoine s'approcha avec la chopine, pendant que le curé envoyait un de ses paroissiens chercher sa mule pour la mettre à mon service. Ces ordres donnés : — Je suis prêt à vous écouter, me dit-il. £t tout le village, femmes, marmots, pâtres , syndic et marguiilier , firent cercle autour de nous. Le soleil venait de se coucher.

Je contai mon histoire dans toute sa vérité. Les cir»*

constances atroces qui avaient accompagné la mort de Jean -Jean pénétrèrent d'effroi ces bonnes gens; et lorsque j*cus répété le blasphème qui avait provoqué le rire des contrebandiers : Jean-Jean^ fais ta prière ! tous, curé et paroissiens, se signèrent d*un commun mouvement, au milieu d'un respectueux, silence. Ému à cette vue , et vivement pressé de m*associer à ce naïf essor d'un sentiment si naturel , je portai instinctivement la main à mon chapeau , et je me découvris.... Les paroissiens parurent surpris, le curé demeura grave et immobile, et moi.... je me trouvai déconcerté. — Continuez, continuez, me dit le bon vieillard. J'achevai l'histoire , sans oublier la prudence excessive du naturel , ni le louable désintéressement du syndic.

Quand j'eus achevé ce récit : — C'est bien , dit le vieux curé. Puis , s'adressant à ses paroissiens : « Vous autres , écoutez-moi. Vous tremblez devant ces scélérats, et voilà pourquoi ils osent tout; car ce sont les poltrons qui font les braves. £t ce qui est bien pis, c'est que quelques-uns profitent de leur abomkiabic négoce. Vois-tu bien , à présent , André, où t'a conduit ton désordre de tabac , et celte brutale façon d'en cousommcH* par-dessus tes moyens? Ton nez est gorgé, et tu n'as pas de bas; passe encore de n*avoir pas de bas: mais, ce tabac, tu l'achètes des fraudeurs ; et puis voilà que , pour ne pas te brouiller avec eux , tu n'oses délivrer un homme en peine, comme doit faire un chrétien I Mais sais-tu , André , que ces brigands-là seront grillés en enfer, et tirés à quatre diables.... et que je ne réponds de rien pour ceux qui les ménagent ! Croismoi , mon garçon , prends moins de tabac, et acbètc-lc au bureau. Pour Antoine, il a cru bien faire, et, ce qui vaut mieux ^ il a bien fait. C'est la règle qui l'en-

chaîne , lui , et non pas ses appétits. » Le bon curé , en achevant ces mois, frappa familièrement sur l^épaule d^Anloine , qui , glorieux de cette approbation donnée par-devant toui le village à sa conduite prudente et désintéressée , se rengorgea naïvement , tenant sa cbopine d'une main et son chapeau à cornes de l'autre.

Pendant ces discours, la mule était arrivée. Ou m*aida à me hisser dessus , et je pus enfin prendre congé de mon mélèze. Nous descendîmes. Le syndic tenait la bride, le bon curé causait à mes côtés, puis venaient hs paroissiens , et cette pittoresque procession marchait à la lueur d'un clair crépuscule , tantôt éparse sur les mousses de la forêt, tantôt agglomérée dans le fond d'un ravin , ou descendant à la file les contours sinueux d'un étroit sentier. Au bout d'une demi-heure , nous atteignîmes des pâturages ouverts , d'où l'on découvrait l'autre revers de la vallée de l'Arve , déjà enseveli dans une nuit profonde , et , à peu de dislance de nous , quelque culture , des hêtres , et la flèche penchée d'un clocher délabré. C'était le village. Quand nous y entrâmes : « Bonsoir à tous ! dit le curé à son monde. Pour vous , monsieur., je vous offre un lit et à souper. C'est jour maigre , mais j'ai vu là-haut que vous n'êtes pas catholique; ainsi nous vous restaurerons de notre micuî^. Marihel cria-t-il en approchant de la cure, apprête au plus vite un poulet, et donne-moi la clef de la cave. »

Je soupai en têle-à-tête avec cet excellent homme , qui fit maigre pendant que je dévorais le poulet. Après que nous eûmes vu la fin d'une bouteille de vin vieux qu'il avait débouchée en mon honneur , je pris congé de mon hôte pour aller goûter un repos dont j'avais grand besoin.

Le lendemain , je descendis à Maglan. Mon but avait

îi9

338 IVOLVBLLES GENEVOISES.

été de visiter Gliamonix ; mais , après des émotions si vives et une si rnde aventure, je ne me sentais plus la moindre velléité de courir le pays, en sorte que je tournai le dos aux montagnes, et je me hâtai de regagner mes foyers par le plus court chemin.

LA VALLEE DE TllIENT.

Il y a trois ans, je partis un matin de Chamonix pour me rendre à Martigny en Valais. Beaucoup d'autres touristes en firent autant ce jour-là. Tous avaient leurs mulets ; moi seul je partais à pied : mais , dans ce pays montagneux , le piéton a sur les autres voyageurs ravantage de la vitesse , comme li a déjà celui d'une entière liberté dans ses allures.

La route était donc animée par l'aspect de diverses caravanes cheminant à quelque distance les unes des autres. Je délibérai en moi-même sur l'usage que je voulais faire de mon indépendance. J'avais à choisir entre trois partis : ou former solitairement l'arrièregarde; ou dépasser tout ce monde et marcher seul en tête ; ou enfin aller d'un groupe à l'autre , lier connaissance , et ajouter au charme de la promenade celui de la conversation. C'est ce dernier parti qui me parut préférable.

J'atteignis la société dont je me trouvais le plus rap» proche , mais peu s'en fallut que je ne m'y fixasse pour toute la journée. Il s'y trouvait en effet uue jeune demoiselle aimable, belle, enchanteresse, c'est au

moins l'impression qu'elle produisit sur moi. Mais j'ai remarqué une chose : c'est qu'en voyage toutes les demoiselles me produisent cette impression ; d'où je conclus que cette demoiselle n'était peut-être ni plus enchanteresse , ni plus belle qu'une autre.

£n voyage, le cœur prend des allures romanesques et aventureuses, il s'épanouit plus promptcment , il est

décidément plus fendre; le sexe , ou la beauté , comme dirait un agréable, lui apparaît plus encore qu'en d'autres temps digne de ses hommages ; et comme d'ordinaire , dans ces rencontres fortuites , nul projet sérieux, nul calcul d'hyménée ne retient comme un lest salutaire l'essor du pur sentiment , le sentiment pur prend aussitôt son vol, et s'élève en peu d'instants à une hauteur prodigieuse.

Et non - seulement le cœur se comporte ainsi en voyage , mais il est sûr aussi qu'une jeune personne y contracte certains attraits de circonstance qu'elle ne saurait avoir dans un salon. Elle est isolée d'abord, isolée de ses compagnes plus belles ou aussi aimables ; c'est une fleur plus ou moins rare , plus ou moins brillante : mais cette même fleur, qui ne serait rien, perdue dans l'orgueilleux éclat d'un bouquet , plaît , touche , paraît charmante et gracieuse lorsque, solitaire sur une pelouse écartée , elle en anime l'aspect et y répand ses parfums. Au fond , est*il rien de bête comme un bouquet , indigne sérail où un maître stupide entasse beauté §ur beauté , et , des ruines de chacune , se compose un assemblage éclatant mais sans grâce ; des parfums délicats de xhacune, une grossière odeur? Va, va, vil sultan , salis , flétris , immole à tes plaisirs la fraîcheur de

mille roses Pour moi , j'irai chercher ma fleur aux

lieux où elle balance sa tige solitaire , et , jaloux de ses grâces modestes, loin de lui donner des compagnes, je craindrai même de la cueillir.

Ce n'est pas tout : cette jeune personne , en voyage, est plus rapprochée de vous; ou bien son cœur, qui s'est déjà donné, la porte à fuir la vue des jeunes hommes, ou forcément votre présence l'intéresse, vos attentions lui sont agréables; l'empire qu'elle exerce

sur vous , le bonheur que vous éprouvez à ses côtés', ne sauraient. ni lui échapper, ni lui déplaire , à supposer du moins que , délicat autant que sensible , vos sentimonts -se trahissent plus qu'ils ne se font voir. £t que d'occasions, à propos d'incidents qui naissent, ou. d'objets qui se présentent , de témoigner un empressement flatteur , de se rencontrer dans une commune pensée , de sentir ensemble , de provoquer ou do voir naître cette sympathie à laquelle l'âge , le penchant , un irrésistible attrait convient deux jeunes cœurs ! Cette sympathie , elle sera de quelques heures , d'une journée peut-être; mais, si elle est passagère, elle est vive, elle est pure, et il en reste, au lieu de regrets, un souvenir plein de charme.

£t que sera-ce si ces objets qui se présentent à vos yeux sont ces valions , ces forêts , ces monts sans nombre , ces glaces infinies, en un mot cette nature tantôt riante , tantôt sublime des grandes Alpes ; si à chaque instant un spectacle attachant provoque cette admiration expansivc, ce besoin de partager des émotions dont le flot ne peut tenir tout entier dans le cœur , et que leur religieuse pureté affranchit du joug d'une pudique réserve? que sera ce si la jeune fille , au milieu de ces transports , oublieuse de sa rustique nionture , vous laisse usurper le doux soin d'en diriger la marche et d'en régler les caprices? Pendant que , la bride au poiiig, vous mettez entre la mule et l'abîme le rempart de votre corps , elle admire , elle s'émeut ; son visage s'embellit de la vie du sentiment , la brise matinale qui soui&e des hauteurs ravive les roses de son teint , et , se jouant daui les plis de sa mante , dessine ou découvre los grâces df! son attitude. Ah! jeune homme, déjà votre cgear, déjà votre regard, infidèle aux montagnes,

erre avec amour autour de cette créature charmante ; elle est aimable, n'est-ce pas? elle est belle, enchanteresse,... c'est tout ce que je voulais prouver.

J'éprouvai ce jour-là tous ces sentiments que je viens de décrire. J'eus la bride au poing. Je fis de mon corps un rempart ; malheureusement il n'y avait pas d'abîme. Près du glacier du Tour nous nous arrêtâmes. Nous venions de découvrir, en avant de nous , cet étroit et sauvage vallon où finit , contre les pentes du col de Balme , la vallée de Ghamonix : l'ombre y planait en^ core. Mais , en arrière de nous , cette même vallée se montrait déjh dans tout l'éclat de sa splendeur mati* noie. Le soleil , arrivé à la hauteur des gorges , y lan* çait SCS feux au travers de bleuâtres vapeurs, rasant de leur cime jusqu'à leur base les arêtes dentelées des glaciers , et faisant scintiller au-dessus ^u sombre rideau des forêts les innombrables aiguilles des Bols, des Bossons , du Taconay ; puis , laissant dans Tombre l'Ârve et ses îles boisées , il venait dorer, au pied des parois du Brévent , les tranquilles pelouses où brillent éparses les cabanes du Prieuré. — Quel spectacle ! dit ma compagne, je veux descendre Déjà je l'y aidais , et

l'une de mes mains dégageait l'étrier , tandis que l'autre, doucement pressée par la sienne, lui servait d'appui pour sauter légèrement à terre. Alors nous nous assîmes sur un bloc de granit, pendant que la mule , dont je tenais toujours la bride , broutait aux touffes d'herbo qui forment la lisière du chemin.

il y a des moments où la contemplation est do rigueur, sans en être pour cela plus facile. 11 s'agissait d'admirer , nous ne nous étions assis que pour cola ; mais si ma compagne , peu faite aux mœurs pastorales, éprouvait quelque embarras de se trouver ainsi seule

h\ V/VLMîK DE TniENT< 34*^

avec moi , j*étais de mon côté trop préoccupé par sa préseoce pour qu*il me fût aisé de parler éloquemment des montagnes. J'essayai toutefois; mais, après quelques lieux communs , dont la niaiserie m'importunait moimême 9 je rebroussai comme je -pus vers an sujet bien aulremcat à Tordre du jour que la splendeur mati* nalc, — Vous remarquez , mademoiselle , lui dis-je , qu'ici la route se bifurque ; oserai-je vous demander si vos parents se sont décidés pour la Téte-Noire ou pour le col de Balme?.,., — Je l'ignore, monsieur, me répondit-elle. Puis , se tournant de l'autre côté pour me dérober la vue de sa rougeur ; «^^ Je crois que ce sont eux que l'on aperçoit là-bas.,..

Effectivement , le reste de la caravane , que nous avions laissé en arrière, nous rejoignait insensiblement. Je remarquai que le père et la mère de ma jeune corn* pagne avaient à leur tour pris les devants sur les autres voyageurs, et que, sans nous voir encore, ils pressaient le pas de leurs mulots. Quand Ils nous eurent atteints : '— Ab çà I mesdames , dit le père , c'est le moment de nous décider. Puis se tournant vers moi ; — Et vous , monsieur , par où passez-vous ?

Cette insidieuse question ne me surprit pas autant qu'elle me contraria. J'avais dit imprudemment à ce monsieur, la veille déjà , que mon projet était de passer par la Tête-Noire, et j'avais cru procéder habilement; car ce passage, plus facile que l'autre, est celui que choisit d'ordinaire une société où se trouvent des dames. IVlais, la veille aussi, ce monsieur m'avait fort prudemment prévenu que , pour lui , il était encore incertain sur celui des deux passages qu'il choisirait. H était donc manifeste que ce père prévoyant avait voulu se mé^ nager toutes les éventualités, entrd aMtres celle de faire

passer sa fitle par le côté où je ne passerais pas. Aussi , Comprenant à merveille toute la i)ortée de sa question , et jaloux de sauver au- moins ma dignité : — Vous le savez , monsieur , répondis-je , mon projet a été de passer par la Tête-Noire.... 11 m'interrompit : — Malheureusement nous inclinons , nous , pour le Col de Balme. J'en ai du regret, vraiment. Bon voyage, monsieur ; enchanté d*avoir du moins joui pendant cette matinée de l'avantage de votre société. — Je me confondis en. civilités tout aussi sincères, et nous nous séparâmes.

Je demeurai fort triste , face à face avec la belle: nature , qui ne me sembla plus belle du tout. Le Prieuré me paraissait morne, les Bosson^ m'importunaient.

Assis sur mon granit , je me livrais à de rancunières réflexions sur l'hypocrite tyrannie des pèreS , que seconde souvent si mal à propos la soumission par trop angélique des filles. Dans ce moment vint h passer une autre caravane à laquelle je me joignis, faute de mieux, et aussi pour combattre par la distraction les blessures du sentiment.

Cette caravane se composait de trois messieurs à pied et d'un mulet chargé de pierres. Ces messieurs étaient des géologues. C'est une charmante compagnie que les géologues, mais pour les géologues surtout. Leur manière 'est de s'arrêter à tout caillou , de pronostiquer à chaque couche de terre. Ils cassent les cailloux pour eu emporter; ils égratigiient les couches pour faire un système l\ chaque fois: c'est fort long. Tls ne sont pas sans imagination , mais coite imagination a pour domaine le fond des mers , les entrailles de la terre ; elle s'éteint dès qu'elle arrive à la surface. Montrez-leur une cime superbe : c'est une soufflure ; un ravin rempli de gla-

ces : ils y voient Taaion du feu ; une forêt : ce n'est plus leur affaire. A nii-cheniin d^ Yalor^ine , un mauvais éclat de rocher, sur lequel je nie reposais, mit mes trois géologues en émoi : il fallut me lever bien vite et leur abandonner mon siège. Pendant qu'ils le mettalent en pièces , je m'éloignai tout doucement , et ils me perdirent de vue. Sic nie servavit JpoUo.

Toutefois , s'il m'arrive d'éviter le géologue , j 'aime en tout temps la géologie. L'hiver surtout , au coin du feu, qu'il est charmant d'entendre raisonner sur la formation de ces belles montagnes que l'on a visitées durant les beaux jours, sur le déluge et sur les volcans, sur la grande débâcle et sur les soufflures , sur les fossiles surtout ! Quand on en est aux fossiles, je ne manque jamais d'introduire dans l'entretien le grand Mastodonte de je ne sais qui , ou le Mégaiosaurus de Cuvler : c'est un grand lézard de cent vingt pieds de long , dont nous n'avons plus que les os moins la peau. Mais figurez-vous donc cette bête royale se promenant au travers de l'ancien monde, et nourrissant sa petite famille d'éléphanls en guise de moucherons ! Vivent les pittoresques ! ils propagent , ils popularisent la science : c'est là que j'ai pris toute ma géologie.

An surplus, même sans les pittoresques, qui n'est un peu géologue ? Qui ne se demande, à la vue des accidents ou des merveilles qu'étale une montagneuse contrée , comment se sont ouverts ou creusés ces abîmes, comment ces cimes se sont élancées dans les deux, pourquoi ces pentes douces et pourquoi ces rocs tour • mentes; d'où viennent ces colosses de granit qui pèsent sur la plaine , ou ces dépouilles marines enfouies aux montagnes? Ces questions sont de la géologie pure , à la fois élémentaire et transcendante : les géologues ne

s*en adressent pas d'autres ; bien plus » sur la façon de les résoudre , ils ne sont jamais d'accord : c'est l'eau , c'est le feu , c'est l'érosion, c'est la soufflure. Partout des systèmes , et nulle part des vérités; beaucoup d'ouvriers , point d'experts ; des prêtres , et point de dieu ; en telle sorte que chacun peut approcher son hypothèse de la flamme de l'autel , et dire , en la voyant flamber : Fumée pour fum(!^e , la mienne , monsieur , vaut la vôtre.

Et c'est précisément par là que j'aime cette science. Elle est infinie , vague , comme toute poésie. Gomme toute poésie, elle sonde des mystères, elle s'y abreuve, elle y flotte sans y périr. Elle ne lève pas les voiles , mais elle les agite , et , par de fortuites trouées , quelques rayons se font jour qui éblouissent le regard. Au lieu d'appeler à son aide les laborieux secours de l'entendement , elle prend l'imagination pour compagne , et elle l'entraine dans les profondeurs ténébreuses de la terre ; ou bien, rebroussant avec elle jusqu'aux premiers jours du monde , elle la promène sur de jeunes et verdoyants continents , tout fraîchement éclos du chaos , tout brillants de leur primitive parure , et que foulent ces races perdues , mais dont les gigantesques débris nous révèlent aujourd'hui l'existence. Si elle n'arrive pas à un terme , en y tendant elle parcourt une route attrayante ; si elle divague ou déraisonne sur les causes secondes , sans cesse , et de toutes parts , et en vertu de son impuissance môme , elle nous met face à face avec la cause première : et c'est pour cela que , toujours aimée, toujours jcultivée, cette science est aussi antique que l'homme. La Genèse en est le plus vieux et le plus sublime traité ; et, chez le peuple poète par excellence, chez les Grecs, les théogonies , les cosmogo-

nies abondent dès le premier âge ; dès lors , comme aujourd'hui , les Vulcaniens', les Neptuniens , s'y disputent , non pas à la vérité les suffrages du monde savant , mais l'admiration naïve , l'oisive curiosité , le poétique sentiment d'une foule intelligente et crédule.

A Valorsine , je rejoignis trois touristes : c'étaient un Français et deux Anglais , gens sans aucune espèce de rapport entre eux , si ce n'est celui qu'établissent temporairement des manières comme il faut , et cette sorte de sympathie aristocratique en vertu de laquelle des hommes qui s'estiment d'égale condition consentent h frayer ensemble, lorsque d'ailleurs ils ne peuvent frayer avec d'autres.

Les Anglais étaient deux beaux et grands garçons, de ces ci-devant écoliers , pas encore hommes , que niilord leur père envoie, à peine échappés de Cambridge, faire leur tour de continent , accompagnés d'une sorte de gouverneur subalterne qui cire leurs bottes et paie leur Champagne. Je les avais déjà rencontrés les jours précédents. A l'hôtel, à table, ils m'avaient paru avoir tout le décorum du gentleman anglais; en route, je les avais aperçus folâtrant entre eux ou avec des passants : aussi me rappelaient-ils ces grands chiens de Terre-Neuve qui , sur le point de devenir graves, se surprennent encore à bondir de gaieté ou à jouer avec les roquets du continent.

Le Français était un élégant jeune homme , carliste d'opinion, de langage et de moustaches; un de ces politiques de salon qui se flattent d'avoir conspiré, qui estiment avoir combattu en Vendée , et qui se persuadent que , rouest pacifié , ils doivent à la tranquillité de leur " famille de faire une tournée en Suisse pour fournir au gouvernement un prétexte honnête de fermer les yeux

sur Taudace de leurs antécédents ; du reste , jovial , le meilleur homme du monde , et des gants blancs.

Les deux Anglais étaient sobres de paroles , gauches de manières , mais très-passablement intelligents des beautés de la contrée. La fraîcheur des herbages , la limpidité des eaux , surtout la hardiesse des cimes , leur causaient une sorte de satisfaction intérieure , dont les exigences de leur dignité ne suffisaient pas toujours à réprimer Texpression. ^eaufî/ti/.^murmuraient-ilsde temps en temps , en échangeant un regard. D*ailleurs , ils étaient accoutrés avec cette simplicité confortable et dispendieuse qui distingue les touristes de leur nation : de beaux chapeaux de paille à larges ailes , parfaitement propres, mais froissés par Tusage, et négligemment posés sur leur tête ; des vestes en toile grise, d'une coupe commode , et recelant dans des poches profondes une longue-vue de Dollond , un porte-cigare en argent et l'attirail des ingrédients nécessaires ou utiles dans un voyage en pays.de montagnes. Même simplicité, même propreté recherchée dans leur linge ; et , au milieu de la gaucherie un peu lourde de leurs mouvements, cette assurance de jeunes lords qui, accoutrés en vue du but qu'ils se proposent , ont compté sur leur tailleur pour être ^ Taise , sur leur bonne mine pour se faire distinguer, et comptent en tout temps sur leurs guinées pour se faire respecter et chérir des aubergistes du conti" nent.

Le Français , au contraire , était éminemment commuuicatif , aisé et vif dans ses manières , hautement enthousiaste des beautés alpestres, dont il n'avait d'ailleurs nul sentiment. Comme les Anglais, il était charmé de la limpidité ^es ondes , mais c'était pour en avoir comparé la fraîcheur aux eaux tièdes qu'on boit à Paris.

LA VALLEE DE TlilEXT. 349

Les cimes Tenchantaiont, mais c'était en vae des sauts prodigieux qu'ont à faire les chamois pour passer de l'une à l'autre, et surtout dans l'espoir de les y pour^ suivre bientôt, lorsqu'il aurait reçu de Paris un excellent fusil de chasse de Lepage , qu'il s'était bâté d'y demander. « Le premier que j'abats, disait-il, je l'envoie à Prague I » D'ailleurs , il était habillé comme le serait Robinson accoutré par une modiste. Un charmant chapeau imperméable, à petites ailes, était coquettement posé sur sa chevelure lustrée; une cravate, imperméable aussi, lui serrait le cou ; sa lévite en velours, avec les pans élégamment échaucrés par-devant pour faciliter la marche, une taille basse et étranglée, pour donner de la légèreté, était fournie de poches et de contre-poches remplies de futilités microscopiques, doiit la plupart étaient sans usage, soit par leur nature, soit en vertu même de leur ténuité portative. Mais un chefd'œuvre de l'art, c'était sa canne. Cette canne se déployait en chaise , pour jouir commodément des points de vue; elle s'ouvrait en parasol, pour préserver des ardeurs du soleil ; elle se refermait en bâton, pour gravir les montagnes. Le bâton était lourd comme un soliveau, le parasol échancré comme une aile de chauvesouris, la chaise confortable comme un tabouret, sans paille; et néanmoins le possesseur satisfait, triomphant , à cause de la foule d'agréments indispensables dont ce chef-d'œuvre lui assurait la jouissance.

Je trouvai ces messieurs assis non loin des mulets qui prenaient leur ordinaire, et engagés dans une conversation dont le Français faisait les frais pour les dix-neuf vingtièmes au moins. £n eiïet, il venait de traiter à fond toute la question dynastique, celle de la république et celle des doctrinaires; puis il avait passé à Henri V, et

mtmf^m

de là aux chamois, à propos d*uB coup de carabine qui s'était fait eutendre du côté des sommités. Sur ce quadrupède comme sur la politique , son érudition était close, son idée faite, ses axiomes tout formulés ; évidemment il avait étudié son chamois dans les livres d'Alexandre Dumas, de Raoul Rochette et d'autres théoriciens fameux, mais en écolier qui va plus loin que ses maitres , et pour qui les théories émises ne sont plus bientôt que babioles, tirelires, eu comparaison de'cellc qu'il est venu chercher sur les lieux. Rien n'était plus plaisant que de voir ce pétulant orateur haranguant deux flegmatiques Anglais, trop sensés pour être crédules, trop polis pour contredire, quoique parfaitement assommés d'ailleurs par un babil brisé, rapide, intarissable. Sans se mettre en grands frais d'attention, ils fumaient leur cigare, tout en songeant confortablement en eux-mêmes « combien le nation française été foolish^ loquace, et tute habillé comme iune maîlerà danser. » — Messieurs , leur disait le Français , un fait singulier et que vous ne connaissez pas Je le tiens

d'un chasseur qui a tué, en un an, vingt bouquetins et quatre-vingt-dix-neuf chamois, entre autres une fois deux d'un seul coup; je vous conterai cela après... Un fait qui n'appartient qu'à cette chasse, la seule que je n'aie pas pratiquée ; j'ai chassé jiu chevreuil, au sanglier : je l'aurais abattu sans le roi, à. qui on laisse l'honneur du coup Un fait curieux, c'est qu'on ne tire

pas le chamois en ligne droite, en face de soi, comme une bécasse. Le chamois est fm , défiant ; s'il aperçoit le bout d'une carabine, adieu ! courez-lui après... Mais que font-ils ? Voici le chamois sur la pointe de son roc; cb bien ! le chasseur, qui s'est embusqué, ajuste uu roc \oisin, près, loin, c'est selon : le coup part , la balle

h^ VALLEE DE TBIENT. 351

ricoche* et le chamois tombe sans savoir d*oà lui vient

cette prune Voilà qui est fort, je crois ! — Guide,

interrompit en cet instant un des Anglais, faisé diligence. Je craigne que nous avons le pluie; nous raar* chons en avant. A ces mots^ tous les quatre nous nous levâmes pour nous mettre en route, au moment où les géologues entraient à Valorsine. Au delà de ce hameau, la vallée se resserre ; bienlôt après. Ton se trouve engagé dans les sauvages défilés de la Téte-Noire.

Le temps , si radieux le malin , avait effectivement bien changé. De blanches ei fines vapeurs, flottant avec rapidité, avaient voilé insensiblement Tazur des cieux, et terni l'éclat du soleil : à cette heure elles se formaient en menaçantes nuées qui s'amoncelaient tumultueusement autour des cimes. Un vent chaud, qui soufflait de la vallée du Rhône^ remontait avec impétuosité cette gorge étroite, en soulevant les sables, en couchant les herbes, et en sifflant dans la chevelure des sapins. Nous cessâmes de causer, et^ marchant avec vitesse, nous dépassions de temps en temps de petites croix plantées en terre sur les bords du sentier. Ces croix marquent la place où durant Thiver, et aux premiers redoux du printemps, des montagnards ont péri, surpris par le froid ou par Favalanche. Au pied de Tune d*ellrs , une pauvre femme agenouillée disait des prières pour le trépassé, pendant que sa chèvre, effrayée de notre appro* che, se mit à sauter de pierre en pierre jusque sur le rebord d*un petit ravin, d'où elle nous considérait curieusement. Bientôt après, l'orage éclata, la pluie survint; mais nous arrivions à la Pierre desAnglais, où nous cherchâmes un abri.

Celte pierre est une énorme roche qui s'avance en sallie par- dessus le sentier. Une inscription, sculptée

352 NOL'VELLES GENEVOISES.

dans Tendroit le plus apparent, indique que ladite roche a élé bien et dûment achetée de la commune par une dame anglaise. — liens I dit notre Français en apercevant de loin l'inscription , un monument ? un tonnibeau ?... Mais quand il eut lu la légende : — En voici une bonne! s*écria-t-il en éclatant de rire. .. . Parlez-moi d*un joujou comme celui-là... je défie les géologues de

remporter! Et la commune, dites donc, pas bête

Soit ; nous sommes ici en Angleterre. Bien reconnaissant, messieurs^ de Thospitalilé, ajouta -t-ii en s*adrcssant aux Anglais; j*y voudrais seulement un roastbeef et du bordeaux I

Les deux Anglais, qui ne goûtaient nullement ce ton irrévérencieux , appliqué par un Français à un fait dont Texcentriciié même leur paraissait au fond « iune chose grand !» et la bizarrerie « iune chose national beaucoup ! » se renfermèrent dans une taciturnité à la fois dédaigneuse et décontenancée. Il était visible qu*avec très-peu d'effort, et sans autre soin que de flatter adroitement leur secrète pensée pour la faire surgir au dehors, ont les eût amenés bien vite à s'exalter au sujet de ce trait « i/eautifui et enthusiasUc, » à déclarer les Anglais et les Anglaises « la premier péople de la terre, » que sais-je ? à entonner un rauque et solennel God save thô King.... ce qui aurait été tout autrement amusant que le silence qu'ils gardèrent alors. Toutefois, s'ils s'étaient trouvés offensés, ils eurent une prompte revanche. Notre compagnon, pour jouir de la vue, venait d'établir sa chaise mécanique ; à peine s'y fut-il posé que, les trois pieds se brisant à la fois, il tomba à la renverse, le dos dans la poussière, et la tête dans une flaque... Non , je n'ai jamais vu deux Anglais éclater de rire avec un si parfait ensenible, un timbre

plus bruyant, et une plus entière satisfaction. Pour le Français, il se releva eu jurant, lança les débris de sa mécanique dans le torrent, et fit ensuite chorus avec nos rires le plus franchement du monde.

Cependant la pluie, au lieu de cesser, tombait avec une violence croissante : — Nous sommes ici en Angleterre dit bientôt le Français, je ne m*y trouve pas mieux pour cela Après tout, mieux vaut marcher trempés que de sécher sur place. Qui m*aime me suive! £t il se mit gaiement en route. Les Anglais en firent autant bientôt après, et je suivis leur exemple.

Lorsqu'on est jeune , en bonne santé , lorsque surtout on a le goût et Thabitude des voyages à pied, ce n*est point une aussi triste condition qu'on le pense que de poursuivre sa route en affrontant la tempête. On est mouillé ; l'eau, comme dit Panurge, entre par le collet et ressort par les talons , mais ce sont là les arrhes du vif plaisir qui vous attend : celui d'atteindre le gîte , celui de dépouiller ses vêtements humides , celui de présenter à la claire flamme du foyer ses membres roidis, celui enfin de venir asseoir sa fatigue et restaurer ses forces autour d'une table bien servie. D'ailleurs , n'est-ce rien qm d'assister à ces grandes scènes? L'âme n'y goûle-t-elle aucun charme, elle en tout temps avide de mouvement, d'émotion, de pensée ? après avoir r^été, comme le miroir d'un lac, la fraîche sérénité du matin, les radieuses ardeurs de midi, elle reflète à leur tour les grises nuées, elle se ride sous l'haleine orageuse du vent; le trouble de la nature y pénètre, et, soulevée alors, elle rencontre au sein même du trouble ces mystérieuses joies qui sont refusées à la torpeur du bien-être.

Pour mieux goûter ces émotions , j'étais demeuré en arrière de mes compagnons. J'aimais à me voir seul dans ce gouffre de la Tête-*Noire, battu de la pluie , étourdi par le fracas du torrent , par le bruit des pierres qui descendaient les ravins en s'entre-choquant , par celui de la foudre , dont les éclats saccadés se prolongeaient en grondements majestueux, tantôt lointains, tantôt tout voisins et comme au-dessus de ma tête. La scène était si magnifique, et ma préoccupation si entière ; que je fus presque désappointé lorsque je vis près de moi les cabanes de Trient , dont je me croyais encore éloigné. Des rires se firent entendre sur la galerie d'une cabane : c'était le Français qui venait de m'apercevoir. « Il y a du vin ici , me cria-t^il , venez un peu tremper votre eau. » J'entrai dans le chalet.

Les cabanes de Trient sont assises au milieu d'une petite vallée dont l'aspect est frappant et plein de ca** ractère. Cette vallée, qui n*a en aucun sens plus d'un mille de longueur, est si profondément encaissée entre des cimes d'une hauteur immense, que le soleil n'en éclaire le fond que vers le milieu de la journée, et durant un petit nombre d'heures. Â l'une des extrémités, le glacier de Trient, pressé entre les parois d*un étroit couloir de granit, fait entendre de souills craquements, et, ouvert à sa base, il vomit, comme par une gueule azurée , des flots noirs et tourbillonnants , qui fuient bientôt d'un cours plus doux au travers de la prairit . A l'autre extrémité , une montagne fendue perpendi"* culairement jusqu'à la base, donne passage à ce torrent qui se perd dans de ténébreux abîmes, inconnus au regard de l'homme , pour aller ressortir près de Mar« tigny en Valais, et s'y jeter dans le Rhône. La situation de cette vallée, cotte ombre perpétuelle, ce glacier, ces

hX VAtLÉiS BE TRI^INT, 355

eaux , y entretiennent une ravissante fraîcheur ; et les pelouses qui en tapissent le fond , lorsque du haut de la montagne on les voit pour la première fois , resplendissent de l'éclat d'une verdure incomparable. Il semble qu'on découvre un Éden inaperçu encore , une retraite où vivent cachés depuis des siècles les primitifs habitants de la rx)ntrée. L'on descend, Ton entre dans cette ombre limpide, l'on savoure cet air récréateur, Ton écoute cette voix sonore et continue des eaux qui arrivent et qui fuient ; une neuve splendeur émerveille les yeux , et remue doucement le cœur.

C'est dans ce vallon qu'aboutissent les deux passages dé la Téte-Noire et du Col de Baime. Les deux sentiers .s'y réunissent au pied de la Forciaz, qu'il faut encore gravir et redescendre pour arriver à Martigny. On n'y trouve , en fait de gite , que le cabaret où je venais d'entrer. C'est, au rez-de-chaussée , l'étable, le fenil , et, au-dessus , la chambre des buveurs : on y monte par quelques échelons do sapin , aboutissant à la galerie d'où le Français m'avait appelé. Comme il arrive de loin en loin qu'un voyageur , surpris par la nuit ou par l'orage , est contraint de s'arrêter à UYlent , les gens du cabaret entretiennent dans cette même chambre deux petits lits. Au moment où j'entrai, les deux Anglais, renonçant à pousser jusqu'à Martigny par un temps si affreux , venaient de s'en assurer la possession, et après avoir changé de linge et d'habits et rallumé leur cigare , ils s'y délassaient par anticipation.

La tempête était devenue si terrible que j'étais fort inquiet au sujet de la caravane que j'avais quittée le marin , et fort impatient d'apprendre qu'elle avait déjà descendu le col et dépasse Trient. Comme j'allais questionner l'hôte , un éclair éblouissant , suivi à l'instant

même d'un cITroyable coup de tonnerre, nous fit tressaillir. L'hôte se signa , et sa femme accourue vers la fenêlre cria : « C est sur le bois Magnin I » Nous regardâmes. Un homme sorti du bois s'enfuyait à toutes jambes de notre, côié. Quand il fut plus près, nous rappelâmes. Je le reconnus aussitôt pour l'avoir vu le matin auprès des parents de ma jeune compagne , et , rempli d'anxiété , je le questionnai. Il pe m'apprit rien. Vers le sommet, on lui avait fait prendre les devants, avec ordre de pousser jusqu'à Marligny pour y retenir des logements. Une heure après , la pluie était venue , puis l'orage, puis la foudre. —Elle est tombée, ajoutaitil , sur le chalet de Privaz, qui brûle à cette heure , et les bestiaux sont épars, notamment une génisse que j'ai^

dépassée , qui beuglait à fendre le cœur Elle m'a

suivi jusqu'à ce coup de tonnerre qui a frappé entre elle et moi, que j'ai cru que c'étions la fin du monde! Tout à coup le Français, qui avait écouté ce colloque : — Des dames dans ce bois !. . . des dames parmi cette tempête i Parbleu I il ne sera pas dit que je ne les en aie pas tirées. Qui vient avec moi ? — Je suis votre homme, et vous êtes le mien , lui dis-je. En route ! Je prends ces deux peaux de mouton suspendues à la muraille.— £t moi ce cordial , dit le Français, en versant le vin de notre chopine dans sa gourde. Sans autres apprêts , nous partîmes. Kn ce moment arrivaient les trois géologues dans quel état, bon Dieu ! ruisselants par les

coudes , par les poches , par le nez , par les cinq doigts; des hannetons flottants dans le cataclysme d'une ornière, des noyés du déluge nageant vers l'arche!.... et néanmoins attentifs encore aux cailloux , regardant du coin de l'œil aux stratifications. Ils entrèrent dans la cabane.

LA VAL£EE DE TfilENT. 357

Nous fûmes bientôt engagés dans la montée du Col de Balme. — Ces marchands, disait le Français, sont des voleurs , avec leur imperméable; toute Teau du ciel est

dans mon chapeau ! À propos, sont-elles jolies vos

dames? Un nouveau coup de tonnerre ^ suivi de roulements effroyables , me dispensa de répondre; d'ailleurs on avait une peine inûnie à s'entendre. Le sentier était devenu le lit d'un ruisseau furieux; de toutes parts l'eau tombait en cascades , et , à mesure que nous nous élevions , le froid devenait de plus en plus vif. Au dessus du bois Magnin , la pluie était glacée et mêlée de grésil. Une heure après , nous nous trouvâmes au milieu de la neige. Alors le silence succéda tout à coup au fracas des eaux et au sifflement du vent dans la forêt.

On ne distinguait plus le sentier, et personne ne répondait aux cris que nous poussions de temps en temps; aussi nous désespérions déjà du succès de notre tentative , lorsque nous aperçûmes au-dessus de nous une mule qui descendait le col. £lle était seule , toute sellée : la bride traînait à terre. PoUr ne pas l'épouvanter, nous nous cachâmes derrière la saillie d'un rocher, et , lorsqu'elle passa près de nous , mon compagnon lui barra le chemin , pendant que je sautais sur la bride. J'y reconnus celle que j'avais tenue le matin , c'était la mule d'Emilie I Alors nous commençâmes à présager les plus sinistres choses. Sans perdre de temps , le Français sauta sur l'animal , tandis que , demeuré derrière, je le fouettais pour le contraindre à marcher et à nous guider en même temps. Mais, quand nous fûmes arrivés au-dessus d'nn plateau ouvert de tous côtés , la mule , se jetant brusquement sur la gauche , se mit «i fuir de •toute sa vitesse, en tâchant de se débarrasser de son

homme. Le Français , ])on cavalier , se piqua d'honneur , tint bon, et, au bout de quelques instants, je ]e perdis de vue. Je demeurai ainsi seul , agité par la plus vive inquiétude , et ne sachant de quel côté me diriger. Après avoir erré quelque temps, je retrouvai les traces que la mule , en descendant , avait laissées empreintes sur la neige , et je pris le parti de les suivre. Ce fut une heureuse idée, car, au bout d'un quart d'heure , je me trouvai face à face avec un homme qui descendait en suivant ces mêmes traces.

C'était le guide qui courait après sa bêle. •«'Nous avons votre mule , lui criai-je : mais où est votre monde? — Où ils sont, où ils sont? Que sais-je? Cette neige d'à présent , c'est le soleil après les tempêtes d'il y a une heure. Plus de sentier, plus de vue ; un vent à balayer les sapins, et la foudre aux quatre coins du temps. Nous étions chacun à notre bête , moi pendu à la bouche de la mienne; on ne s'est plus revu. Par bonheur, j'ai pu tirer vers une caverne , pas bien loin , où j'ai mis leur demoiselle à l'abri, mais bien en peine qu'elle est, la pauvre fille , et encore que sans ma bête je ne l'en peux tirer.

Ces dernières paroles, qui s'étaient fait attendre, me firent passer d'une affreuse inquiétude aux transports de la joie. Non-seulement Emilie était en sûreté, mais j'arrivais merveilleusement à propos. — Bonhomme, lui dis^je , vous allez battre le pays jusqu'à ce que vous les ayez tous retrouvés , et moi je ne bouge pas de la ca* verne que vous n'ayez reparu. Où est-elte? il m'indiqua à quelque distance un rocher noirâtre : — C'est droit en dessous, dit-ii; le chemin ne veut pas vous manquer. £t il partit.

Je m'acheminai vers le rocher. Mais que dites-vous,

lecteur, de la situation ? Et si la vie de voyage , en isolant une jeune personne de ses compagnes , en Tappro^ chant de vous^ ou seulement en faisant naître l'occasion de quelques entretiens, rehausse à vos yeux ses attraits, double sa grâce, embellit sa beauté, que sera-ce si, accouru en libérateur, vous la surprenez dans Tombre d'une grotte, seule, tremblante, et néanmoins se rassurant à votre approche, accueillant d'un sourire de gratitude votre empressement & voler à son aide ! 11 est vraiment à craindre que, troublé vous-même par le plaisir, enhardi par vos avantages, vous ne laissiez trop voir un empressement que la conjoncture rendrait vite importun. C'est ce que j'avais grand soin de me dire à moi-même en montant vers le rocher.

Mais , quoi qu'il puisse faire pour se maintenir dans les termes d'une respectueuse civilité, un jeune homme n'apparaît point ainsi à l'entrée d'une grotte , que la jeune ûUe qui s'y est réfugiée n'éprouve ce pudique embarras dont déjà le sentiment de sa solitude la pré*servait à peine. A ma vue , une vive rougeur colora les joues d'Emilie, et, quittant aussitôt la place reculée où elle était assise , elle accourut sur le seuil , comme pour se mettre sous la protection du jour et des deux. Ce mouvement , tout naturel qu'il fût , ne pouvait m'êlrc agréable; car l'alarme, même la plus passagère, outrage un sentiment délicat et honnête. Toutefois , le déplaisir que j'en ressentis me fut de quelque secours pour donner à mon apparition !e tour prosaïque que récla'roaient les convenances. Je racontai à Emilie à quelle suite de circonstances je devais le bonheur d'être conduit auprès d'elle. Je lui fis part des mesures que je venais de prendre pour hâter sa réunion avec ses parents, sans aucun douie déjà l'assurés à cette heure par

36D -NOUVELtES GENEVOISES.

l'arrivée de mon ami aupoès d'eux ; puis , encouragé par le plaisir visible que causaient ces bonnes nouvelles, j'arrangeai mes discours de manière à ramener assez de sécurité pour que ces courts moments d'un tête-àtête si iaecipéré ne fussent pas troublés par les poisons de l'inquiétude et de l'effroi. Emilie sourit alors, des larmes d'attendrissement mouillèrent ses yeux ; et si , à la vérité , elle conserva quelque embarras , il n'avait cette fois (l'autre cause que la décente réserve qui l'empêchait d'oser me témoigner assez une reconnaissance qu'elle ressentait vivement.

£n ce moment , la neige avait cessé de tomber^ et le vent , maître du coi et des hauteurs, tenait les lourdes nuées suspendues au haut des airs. Un jour triste et blafard éclairait la surface des plateaux , tandis qu'une nuit humide régnait dans les gorges, du fond desquelles

. s'élevaient par lambeaux déchirés de grises et incertaines vapeurs. Nous nous assîmes à la place où nous nous trouvions, et , les yeux fixés sur ce spectacle, nous commençâmes à nous entretenir des aventures de la journée , des fureurs de l'orage , de ces magnifiques contrastes offerts à nos regards dans l'espace de quelques heures , jusqu'à ce que , nous étant doucement rencontrés sur mille impressions que nous avions ressenties ensemble , bien que séparés , il s'ensuivit des paroles moins réservées , et un abandon plus intime. Emilie m'avoua qu'une fois réunie à ses parents , elle compterait cette journée , où elle avait éprouvé tant d'émo-

, tions , de terreurs et de joies , parmi les plus belles de sa vie... Je me hasardai alors à lui répondre que ce moment, où j'avais le bonheur de la rencontrer iseuie et de pouvoir lui faire l'aveu des sentiments dont mon cœur était plein , était un moment auquel je n'en pou-

vais comparer aucun dans ma vie passée, et dont je ne saurais jamais retrouver le pareil loin de sa présence. Ces paroles lui causèrent un trouble extrême. Pour faire diversion , et comme elle était transie par le froid de ces hauteurs, je la pressai de revêtir cette peau de mouton que j'avais apportée de Trient. G*est une sorte de manteau grossier, dont s'affublent les pâtres du pays. Elle se prêta à mon envie en souriant , et tandis que , d'une main, je tenais suspendu Thabit du pâtre, de l'autre , j'allais , par l'ouverture des manches , à la rencontre de la sienne. Mais voici que , sous cet agreste accoutrement , les grâces délicates de son visage brillèrent d'un éclat si vif et si nouveau que , transporté jn d'amour , mes lèvres s'égarèrent sur cette main que je ^^^ tenais encore , et elles y imprimèrent un baiser. Gon-K" fuse et tremblante , Emilie retirait sa main , lorsque^ * ^ des voix se firent entendre. Nous nous levâmes en sursaut. C'était le guide.... et derrière lui le père I

Je n'ai jamais vu chez un père la joie de retrouver sa fille aussi expressivement mélangée du dépit de ne la trouver pas seule. Emilie, pour lui cacher sa rougeur, s'était élancée dans ses bras ; moi-même je m'empressais de lui témoigner combien je prenais de part à cette heureuse réunion ; et néanmoins ni ses paroles ni ses manières ne pouvaient en aucune façon se mettre à l'unisson des nôtres , bien que la situation lui commandât de se montrer tendre envers sa fille, et surtout recoouaissant envers moi. Aussi son embarras, presque trop marqué, se communiquait déjà à nous-mêmes, lorsque , pour trouver une contenance , il se prit à rire de l'accoutrement pastoral d'Emilie. Ce fut une issue admirablement trouvée , par laquelle nous sortîmes tous de peine , riant à qui mieux mieux , sans avoir , ni les

362 NOUVELLES GENEVOISBâ.

DOS ni kg autres, la moioclre envie de rtre. Vlapènt ensuite les explications mutuelles sur les incidents de la journée. Mon ami , le Français , avait fait merveille. Il avait rencontré le guide , il avait retmuvé le père , retrouvé la mère , et rassuré tous les deux en leur ap* prenant que leur fille était depuis une heure sous ma garde , au fond d'une grotte. C'est sur ce mot que M. Desalle ( le père d*Émilie ) , au lieu de manifester une grande allégresse , s'était levé brusquement pour nous rejoindre en toute hâte.

Une chose que j'ai oublié dédire , lecteur, c'est que cette jfiune personne , je l'avais remarquée dès longtemps à Genève déjà, au milieu des réunions de l'hiver; je l'avais remarquée aussi aux premiers beaux jours , alors que les jeunes filles , échangeant les laines et les pelisses de la saison froide contre les robes légères et les écharpes flottantes, semblent comme des fleurs fraîchement écloses de l'enveloppe jalouse qui voilait leur éclat. Je l'avais remarquée encore lorsqu'au mois d'août elle était partie pour visiter les glaciers, et que j'étais parti sur ses traces. Demanderez-vous si elle m'avait remarqué à son tour ? Ce n'est pas à moi de le dire ; mais ce que je puis affirmer, c'est que ses parents m'avaient, eux, inûniment remarqué. Mes assiduités , qui troublaient leur repos et qui contrariaient leurs vues , les avaient seules portés à se déplacer pour venir voir une be^le nature dont ils n'avaient que faire, et, comme on l'a vu plus haut , à préférer le passage*pé^ nible du Col de fialmc au trajet facile de la Tôte-Noire: Cette courte information explique bien des choses ; je pourrais la rendre plus complète en anticipant sur un avenir peu éloigné, si je ne craignais de nuire à l'intérêt de mon rédt , en rapprochant de ces poétiques aven-

tures le dénouement, heureux à la vérité, mais prosaïque , auquel elles aboutirent à sii mois de là. Je re«prends mon récit.

Le temps, sans cesser d'être sombre, n*était plus orageux; le peu de neige qui était tombée commençait à disparaître , et tout promettait une soirée tranquille. Nous quittâmes la grotte , et nous nous dirigeâmes vers un tourbillon de fumée qui , s*élevant de derrière un bois de mélèzes , marquait la place oii nous étions attendus. Le Français était absent pour l'heure , mais nous y trouvâmes madame Desalle confortablement établie dans le plus joli bivouac possible. « Votre ami , monsieur, est un homme charmant! » me dit-elle dès qu'elle m'aperçut. En effet , avec cistte a* tivité secourable et galante que développe si vite chez les Français la vue du sexe en détresse , mon compagnon avait en quelques instants dressée une sorte de chaise longue . au moyen de quelques pierres juxtâ-posées et recouvertes d*un lit de mousses sèches ; au-dessus, il avait entrelacé les branchage^ des mélèzes , de manière à former un abri impénétrable à la neige ; puis , allumant un petit fbu à Tusàge de mâdaitie Desalle , il avait entassé plus loin de gros branchages de façon à produire un brasier ardent , autour duquel des baguettes , portées sur des roches faites aux mélèzes voisins , attendaient qu'on y i9uspend!t , potir y êtt*e séchés, les effets de la caravane. Ces égards poUr tihe dame qui n*é!ait plus Jeutle, et ces soins prévoyants pour assurer le biert-ôire de notre petite colonie ^ provoquèrent chez nous tous ce sentiment de gratitude qui est si merveilleux poul* changer les situatiobs les plus ingrates en ntomcilts pleins d'agrément. Mais à la tue d'un petit ustensile d'argent, formé de trois ou quatre pièces artistement ajustées,

et rempli d*an liquide en ébuliition , je ue pus m'empêcher de rire. J*y reconnus une cafetière mécanique à deux ou trois fins, dont mon compagnon nous avait démontré les propriétés à Yalorsine , et dans laquelle il Tenait de verser quelques gouttes d'essence. de café achetée à Paris sur une poignée de neige ramassée au Col de Balme.

En cet instant , nous Taperçûmes lui-même qui remontait le mamelon sur lequel nous étions, en tirant après lui une mère vache qui le suivait sans trop de

peine « Bravo! s*écria-t-ii en nous voyant tous

réunis, j'en amène pour tout le monde; mais du café seulement pour ces dames. Je vous salue, mademoiselle; veuillez, messieurs, déposer sur les baguettes ce châle, ces manteaux. Je me charge du reste. » Aussitôt, après avoir ouvert et déposé auprès de ces dames un petit sucrier de poche, il se mit à traire la vache dans deux de ces tasses en bois de coco qui servent à boire aux sources ; puis, y ayant versé le café^ il présenta le breuvage d'un air à la fois empressé et glorieux qui était à mourir de rire. Je riais donc , mais cette fois de gaieté , de contentement, et sans mélange aucun de malice, comme j'avais pu faire à Yalorsine. En effet , je venais de comprendre seulement alors une chose bien simple pourtant , c'est qu'en voyage , comme ailleurs , il n'est de vilain accoutrement que celui qui , ne convenant qu'à son maître , est sans emploi pour autrui.

Au sortir de l'angoisse , les cœui;^ s'ouvrent aisément à l'indulgence , au bonheur , à une cordialité expansivc qui en chasse tout sentiment rancunier. Déjà M. et madame Desalle semblaient ne se souvenir ni de la grotte, ni d'autres contrariétés plus anciennes; et moimême, reconnaissant de l'accueil amical qu'ils me fai-

LA \ALtm DE TRIENT. 365

saient, j'évitais de lear donner de Tombrage en me montrant trop empressé auprès de leur fille. Pour celleci , revenue de son trouble, mais intérieurement agitée, elle s'efforçait de cacher ses préoccupations sous un air d'enjouement, tandis que mon nouvel ami, le Français, ayant remis en poche sa batterie de cuisine, s'occupait avec les guides des préparatifs du départ.

Au moment où nous partîmes, le soleil venait de reparaître à l'horizon , et le dais de grises nuées qui avait plané jusqu'alors sur nos têtes, empourpré tout à coup par les feux du couchant , s'était changé en un dôme d'une sublime splendeur. Insensiblement cet éclat s'effaça , les pâles feux des étoiles brillèrent çà et là dans le ciel , et la nuit nous surprit au milieu de la descente. Il ne pouvait plus être question de pousser jusqu'à Martigny „ et , d'un autre côté , coucher à Trient semblait un parti désespéré. Les guides eux-mêmes ne nous y engageaient pas. « Rien pour coucher , disaient-ils ; et pour vivres, des œufs.... — Des œufs ! interrompit le Français , écoutez , je me charge du souper ( il réfléchit un instant) et de la couchée ! ajouta-t-il;

j'ai des lits pour ces dames. Mais il faut que je prenne les devants ; ainsi , bon voyage , et au revoir ! » Nous voulûmes le retenir, le remercier du moins, mais il était déjà hors de vue. Au bout d'une heure et demie , nous sortîmes du bois Magnin. A la vive lumière qui brillait aux fenêtres d'une maison, nous reconnûmes de loin les cabanes de Trient , et nous jugeâmes que notre compagnon était à l'œuvre. En approchant, nous croisâmes deux voyageurs que nous vîmes avec surprise s'engager, à cette heure avancée, dans le sentier de la Forclaz. C'étaient nos deux Anglais. A son arrivée , le Français n'avait rien eu de plus pressé que de les ré-

6è6 NbbViLLÉë Gfe»(feVWsËsi.

^t\lM )H)û^ teùb ânribncër Fâgi-édble ilmiVelle ^m, tbmptàtltàuf iëûf ttollté$§ëi H àHH ptmh lebrs Ut» à di^tix Uïm qui allaient arrittfr: Les deilk ÂUglâR, vi- Hbl^HiëHl cUfliNHes -, étâiéht Si)Hi§ du lit iiileilè(l;u$ëliîënt , et , àprè^ k'tïtQ WHiéi contre l*hôtë^âë; qui leur pH)t)0^it de doutm mni le fëîlil ; 113 Vi^tâietit décidée à partir.

J*éi dëcHt plu» hadt l*hmël db lied; Ndu$ y art-iirâiiies Téh dtk hëUHéè. Ëh )^i^à\n devàtit là pbrle dé là cuisine , ttbu» apër'çûihëë dh ghéhd iboùTëment de geils allaht, ieMtït, éï, au Uiiliéu, hdth;i*rànça{s qdi , llldnlihé t)àr lé Dattlbbyant éicUt du Ibyér , donnait âe» ordres, tdiit ëU tëiliàdt »ur uhë io)rVe de casserole ob bouillonnait bn mets écum^ux. a Mbhtez! montez! noUs cria-t-il. Illipdésibtë ^de je quitte iilbfl samhayoh; il y Ta dé m gloire et de tbtrë ëbtl>éihel». >) Nous montftbie» dSIHl là salle d^ëu hâbt, t)à M trois gédlc^u^, cbhVtëâ àd festid , Hbds accueilliretlt àVëc dbë cordiale botibddifé: Je trbuvéi celte salle bien cbadgée. Les dëut lits H'avaieht pb êti-ë eblëV@s , malâ ils étaient disposés ateb déëëncë, et le Pbatlçàii;, à'étant fait Hirrfer toutes les tlâppes db la biaisbn, le» avait SuâpëndbëàilUt fenêtres en fitm de ridëâbx, f)rdr]tâtît de rétbpkbi- de ce» Blanches toile» pour les relevëî- eri Tcsidn» sur les c5lé^. Cèttte seule dl»pd»itlbri , èrt ôtant de tiêllfe Salle dé babdret le soutetiir de »à fle»tltlatiori , Idi dbtlnéit nn aspect de bottrëhabce et de propreté qui rehâUs^ait le plaisir de tbus , et de Hdà damëS sdrlbdt. Mais ce qd^il follàit àdbiirer, c'était )â table. Siit chdndelldâ, prbpretiléilt éjdstées dàil» des Mntelllë» , illumidàlent bttë d^ppë chargée de met» i*ustiqu^s et d'ustensiles pittoresques; au milieu, dn pdtagë fnttiani ; »ur les ailes , tl-bis oU quat^e variétés d'ortlëiëttes ; autour, et symétriquement dis(toséëè, des

chdpiiiës li'êlàltt reiiiiilifeS , lés lirteà d'Un petit muscat dli Tâilàis , féS autres de l*eàu dti glacier. ?(ôùs noits àsistiheS SVec dièllfces. Le plalèli* d*alTiver, la surprise de rencontrai- tëiiî de ressobrceS , et , [Jlùs que tout cela , le sëûiiitlent que loutes ces choàes étaient sorties de terre , au tôup de baguette dû plu§ aimable empressement, portèrent à soh comble un cohtehtement auquel se mêlait, dân§ cieà prërtiiers moitiénts, lé charme pltrs sérieux de la rt*connaissànce.

Le PraiitàiS tte tarda pas h paraître. DerHère lui , l'hôtesse, trtUtë gravé d'bb^issance et de bon vouloir, portait le sainhar/oh. Nouk ilbiis récriârties sur le plaisir de la surprise et sur l'habile ordonnance du festin. « ?ï*ëst-ce pas? Et voilà ce qiië C'est, ajouta-t-il en se tdurnaht vers là pauvre femme, que de rencontrer de braves gens qui ouvrent leUr cave , livrent leurs œufs, donnent leurs riâppes. Allez, bonne femme, envoyez coucher vos hommes , et , quand le vin sera bouillant, appplëz-moi. C'est un négus, nous dit-il. A table maintenant! Ici madame Desalle , là mademoiselle Emilie, M. Desalle en haut, moi eh bas, vous et ces mesfeieui-s ddns le$ îtatervalles ; et vive Tauberge de Trient ! » Nous fîmes Un chorus général , moi surtout , qui venais d'assurer à ma chaise une place entre celle d'Emilie et celle de §a Hiêré.

Le sotipër , cbttime on peut Croire , fut charmant. Dès la soupe , qui était bonne . mais claire, ce furent des exclamations qui se renouvelèrent à chacun des mets ; et , sans parler de ce que le cœur y mettait du sien , tous ceux qill dnt passé dans les montagnes une journée de fatigues et de privations savent ce que vaut un médiocre potage , et avec quelle facile complaisance on trouve exquis les plus simples aliments. Mais, quand vint;

le tour da satntayon, les acclamations redoublèrent. Le Français, plus joyeux que nous tous, y répondait par des saillies de pétillante gaieté, en telle sorte que le tumulte , commencé par des propos de félicitations , se prolongeait par des éclats de rire. L'arrivée du iiégus suspendit ce tumulte. Dès qu'il fut servi , tout le monde à la fois, et le Français aussi, réclama la faveur de porter un toast; mais M. Desalle s'adjugeant la parole à raison de son âge : « Je porte , dit-il , la santé de notre amphitryon ! Qu'il m'excuse si je le désigne ainsi , en attendant que je sache un nom qui nous demeurëfâ cher à tous , et à ma famille en particulier. Monsieur a fait , d'une journée de fatigues et d'alarmes , une journée de plaisirs et de délassements ; je lui en exprime notre affectueuse et vive gratitude. » Nous nous levâmes tous pour choquer nos verres contre celui du Français, qui répliqua incontinent : o La modestie m'empêche de me nommer, mais voici mon nom écrit au fond de mon. chapeau. Qu'il me soit permis de dire à mon tour que, depuis que je voyage , je n'ai pas pris encore autant de plaisir qu'aujourd'hui , et d'en conclure que je' ne m'étais pas trouvé encore en si aimable compagnie. Je bois à la vôtre , mesdames et messieurs ! »

Bientôt après, nous prîmes congé des dames, et nous gagnâmes notre couche rustique, où, grâce aux fatigues de la journée, nous ne fîmes qu'un somme jusqu'à l'aurore.

J*al connu autrefois un enfant qui annonçait les plus ' brillantes qualités militaires; malheureusement il était bossu. Enfant aussi dans ce temps-là , je raccompagnais aux revues , aux parades , à l'exercice , partout où le tambour battait , où des uniformes défilaient ; non pas que ces spectacles eussent pour moi un attrait bien vif, mais parce qu'attaché à mon camarade, j'aimais à perdre mon temps dans sa compagnie.

Ce bossu s'animait donc au son des fifres et des tambours ; et quand , à cette musique de bruit , succédait la musique plus expressive des instruments à vent , je ne sais quelle véhémente impression , venant à remuer son âme, répandait sur ses traits comme un rayon de belliqueuse fierté , de martiale ardeur. Si ensuite les feux de file, le tonnerre de l'artillerie retentissaient dans la plaine ; si les régiments , marchant les uns contre les autres , simulaient l'attaque, la victoire, la retraite, et tout le spectacle de la guerre , l'enfant alors , passionné par cette vue , s'élançait dans les tourbillons de fumée : il se mêlait aux tirailleurs, il accompagnait les pièces, il courait sur l'aile des escadrons , s'exposant à chaque instant à être écrasé sous le pas des colonnes , ou maltraité par les soldats dont il gênait les mouvements. La revue finie , il marchait en cadence à côté de la tête du bataillon , les yeux fixés sur le commandant , et simulant, par quelque geste , qu'il obéissait à tous les ordres , qu'il exécutait mentalement toutes les

évolutions. Ges ïnanières le faisaient remarquer de la foule , et les getiS riaient à le voir ; maisi lui , sous Tem* pire d*un sentiment sérieux , continuait de marcher en cadence , insensible à la moquerie et tout ivre d'émotions de gloire , de patrie et de batailles.

«Je veux, me disait-il, lorsqu*errant le soir aux «nvih)hs àè la ville -, notis hôtl^ prokneiiidiis ddlitairement , je veux , dèii que j'aurai i*âgé , m'engagfer. As-tu vu le commandant quand il galdpait au travers de la plaibë?... Cdtiitnahdcr un escàdrdti ! fondra tommê Téclair stit* lés lignes hérisséel de fér ! gagrîef là gloire , non pas en attendant là rtioH , niais en volàht la chèhcher ou la dobner ! rompre^ disperser, poursuivre !..< Mon arme, Louis, c'est iâ caValerië ! *

Un peti remué par tant d'eiithoUsiàsme ^ je ttlls sbrpretlàis à romppe au§si en imagination , à disperser , à poursuivl-é;...; Pbur lui , reprenàbt : « Et ce ti'ëSt rien ëbeorë ! Les Vdilà qui fuient , laissant ^ur la placé leurs bleiSsés , leurâ moHâ... Alors je rallié mes dragons tout cbuv^ts dé pouâëière, d'écUme , de ^Ug , et bous ré-^

prebons le chemiii de là ville ^aUvéë OU voit de foin

là foule qui inonde les remparts, qut couvris leà toits

des maisdns On approche, ob défile Le chef

bli^ssé tàràcblé ft là tété dé ses bràveâ....; Tous les regards lui lâbcent des roUrbnnes, tous les ccfeurs votent à Sa rencontre!... MoU àrbie; Loblé, c'est la cavalerie! »

Je b)e plaisais à ces discours , animés qu'ils étaient par le M d'Ub Sentiment Vif et passionné. D'ailleurs , habitué à Voir dans cet enfant un àini , avant d'y avoir vu Un bossu ; l'idée grotesque de sa pâuvre personne ëUfourchée sur un noble coursier ne se présentait point à ma pensée pour y ternir i'éclàt de ces brillants tablieAtt]^. Bien loin dt)ne ^ sourlrB) j 'écoutais avide-

ment ; puis , dominé bientôt par cet ascendant qa'eicerce un caractère fort et ardent , je devenais le soldat de mon généralissime , et , aprè» avoir exécuté sous ses ordres d'habiles manœuvres , nous reprenions le chemin de la ville, tantôt marquant, tantôt accélérant le pas, au son des fifres , de la musique et des tambours. Candeur charmante du premier âge I aimables enfants dont les cœurs ingénus s'aiment et s'unissent malgré la laideur corporelle, en dépit des témoignages du regard; dont les jeux ne sont point troublés encore parles hontes et les poisons du ridicule I

J'ai toujours vu , dans les dispositions de cet enfant, comme une éclatante preuve de cette différence que Ton dit exister entre les deux substances dont se compose

notre être. Quoil ce corps grêle et difforme et au

dedans cette âme chevaleresque , s'enivrant de l'ombre même de la gloire et du triomphe ! ce malheureux que sa stature appelle à s'effacer , à se taire, à refouler tout

essor de sentiment, d'enthousiasme, de passion et

cette âme , belle autant que les plus belles , tout avide d'émotions, de fiers transports, d'éclatants dévouements ! n'est-ce pas Fimage frappante d'un assemblage forcé de deux natures sans rapport entre elles, d'une terrestre et grossière enveloppe qui retient captive une pure essence?

Au surplus, il n'est besoin de recourir aux bossus pour recueillir des enseignements tout pareils. Regardez autour de vous. Combien de visages durs , sombres , laids , d'où s'échappent pourtant comme des rayons de bonté sereine , de délicate affection ! Combien de fragiles statures renfermant des âmes de fer ! combien de colossales charpentes, toutes d'os et de muscles, recouvrant des âmes molles et sans vigueur I £t, sans regarder à

autrui, qui ne sent vivre au dedans de soi cet hôte étranger au logis qu'il habite, ce noble exilé qu'étouffent les murailles de son étroite prison ? qui ne le sent s'attrister ou jouir de sa tristesse et de sa joie propres? qui ne le sent s'agiter, bondir, frémir d'enthousiasme ou d'allégresse , alors même que le corps semble sommeiller, et sonimeiller alors même que le corps se démène au sein de ses plus chères délices ?

Quand paraît sur la scène la douce et pure Desdemoua , quand Othello échange avec elle les transports d'une confiante tendresse, quand ce serpent d'Iago rampe autour de ces deux créatures si heureuses, si sereines à cette heure encore... quand déjà le venin , circulant dans les veines du More , enflamme son sang , faii jaillir l'éclair de sa prunelle et pénétrer dans son cœur le démon des vengeances... voyez, dans l'amphithéâtre, ces milliers de figures assises à la file les unes des autres, silencieuses, et comme privées de vie : ce sont les enveloppes corporelles, les cadavres terrestres... Pendant qu'étrangers au drame qui se dérouje, ils chargent les gradins de leur masse immobile, les âmes s'en sont envolées : ardentes , agitées, tumultueuses, frémissantes d'horreur ou saignantes de pitié, elles errent en désordre sur la scène ; elles s'épanchent en flots de malédiction sur lago , elles crieqt au More qu'on l'abuse; elles entourent, elles enveloppent, elles protègent de tout ce qu'elles ont de compassion et d'amour l'amante pure et menacée ; et , par un frappant contraste , tandis que tout est repos et torpeur dans la vaste enceinte, tout est passion, mouvement, orage, dans l'invisible région où elles se pressent éperdues !

Je reviens à mon bossu. Il était dans la destinée de ce pauvrd enfant que chacune des illusions auxquelles

LA TAAVERSÉE. 373

son cœur ouvrait un si facile accès, dût s'y évanouir aux premières leçons d'une précoce expérience. Aussi ses transports guerriers furent-ils de courte durée : à mesure qu'il grandissait , le rire et la moquerie le trouvèrent moins insensible, une honte craintive contraignit peu à peu l'essor de ses penchants , il comprit avec amertume que la cavalerie n'était pas son arme. Mais ce n'est qu'à la longue que le naturel se transforme , et si Henri >( c'est le nom de mon camarade) ne fréquentait plus les revues , il n'avait pas abjuré tout désir de se distinguer et de conquérir les suffrages de la multitude. Seulement ce désir changea d'objet Témoin un jour du triomphe d'un avocat, il vit aussitôt la carrière du barreau s'ouvrir devant lui , et , l'envie de s'y faire un nom enflammant ses espérances , il regretta moins dès lors cette gloire du soldat , qui, avant toute autre , avait si vivement séduit sa jeune imagination. Bien qu'encore enfant, il se livra à l'élude avec une ardeur dont ses maîtres ne savaient pas le secret, et, tout pénétré de la gravité et de la noblesse de ses futurs travaux , il se passionnait pour l'innocence, et s'essayait à tout propos en plaidoyers empreints d'une juvénile emphase. Les plaidoyers, c'était désormais l'unique et constant sujet de nos entretiens , l'attrait principal de nos promenades. « Tu es l'accusé , s'écriait-il tout à coup lorsque nous étions arrivés dans quelque solitude écartée ; ton crime, je te l'apprendrai : assieds-toi. Ici les juges, là les jurés , de ce côté la foule ( car il lui fallait la foule) , et je commence :

«Juges! disait-il avec solennité du haut de son tertre, pendant que, nonchalamment étendu sur le gazon , je me laissais débonnairement défendre, juges , à h vue de cet infortuné qu'une sanglante catastrophe a

amené sur ee banc d^igEOBÛBia , je suis aavoé de doa« leur et trembhat de eraiate.... Sa eau^ est belle pouFv tant I mais je me méfie de mes forces, et en songeant que le sopt , que la vie peut-êtfe de mon dipnt , dé-^t pendra de l'usage que je vai^j faire de cette parole qui m^est laipsée pour quelques instants, je ne puis ib0 défendre d'un trouble involontaire

— Le soleil me grille , interrom|ns-je en pe levant pour changer de place.

— Ne bouge , ami I ou je ne te défends pas s-é-^

cria Tavocatavec un emportement très-sériettY.

« Je vais raconter les faits. Loin de moi toute rétl-^ eence , tout subterfuge ; car c'est dans Fexposé fidèle de la vérité que je vois la force de ma cause. Écoutez-» moi donc , jurés ; j'appelle | mon aide votre attention , vos lumières , vos consciences , et , certain que cette même conviction où je puise à cette heure mon courage va bientôt passer dans vos âmes , j'attends aveo confiance votre sentence duprémc.

» Louis Desprez, mon client (c'est mon propre nom qui figurait ainsi au procès) , s'est marié , il y a douze ans , avec Éléonore Kersaint , la fille d'un avocat dont la voif a souvent retenti dans cette enceinta Les premières années de cette union furent heureuses, et cinq enfants »

Ici le plaidoyer fut tnterr>6mpu par de grands éclats de rire : c'étaient des camarades qui , se pitomenant à l'entour, venaient de nous apercevoir. Le bossu des^ cendit de son tertre. Un autre y monta aussitôt pour le contrefaire , en faisant risiblement contraster la tournure de l'orateur, sa physionomie grôle, ses gestes anguleux et rétrécis , avec l'emphase sonore de ses pa^ rôles. Mon pauvre ami , pâlissant et déconcerté , s'el

torfi ii Mtfrifi i ee^ traits qui lui déehlraMnt te elBUf i Mis ia pHM cfatrC espéranee lui tétait eliteTét ^ be liio» mtllt tmyfliit voir eu effet i ddfts les rires doiit il était robjm , lltupressioii qu'il était appelé I faire un jour itir ètm fMd dont il âmbiUoonail les toffrages^ te dééëufagiMSnt l'énapai-a de lui i et , dès ce moment , il ne ^éligba pltis k la irarrière du barreaiii Mais il y avait renoncé depuis long^t^ips, qn*il aykit encore à subir M iiill|fies et eés quolibets qu'autorise , entre camarade f une fiialiliarité qui n'est trop souyent que le manque de la plus ottliuaire bontés

il ne lui trrivi pis néantnoins , dans cette occasion ni dans d'aMri*B \ teié qui arrive fréquemment aux bossus i et tê qui Vsl causig 4"^ ^ proverbe leur attribue in caraMre todt pariioulièrement malicieiDKj Sans cesse en Mitle lui attaquw du ridicule i ils ramassent l'arme ^*Oti leur laâce i et la renvOietit aiguisée par une ma- Heë Jéà^gètemti C'est dans be triste eierdce que itur fléil 8é ibrtiië I saisir du premier coiip le côté vulnérable de leur fldVersjlire) et I y décocher^ d'une main prompte et sAré , un trait qui frappe juste et fort. C'est, en par» tlcdlieri dans œ triste etenàice que les bossus du bas peuple , eeut que rie» ne protéi^ et que rien ne con-» (raiht , bohtntteut cet air d'ignoble malice^ ce cf niqtie SMirirëi ee regard dii|raeleux et Jaioui) cet esprit caustique ettfiu , que le pn^Verbe signalé , saits ajouter ni foire ehieédrè qu'il n'est que l'arme d'bne légitime defiSilSe opposée à une agresi^n basse et méchantes POUr Hbnrl \ qut)iqu'au mHièu dé la vie républicaine dés collège II se traovflt eonstamment exposé aux fcioquêrii^ et eut lareashies , son bieur n'y perdît Heii 0e sa hOMeiisé ni de sa bontét taebant ses blessures derrière un masque d'indifférence ou de résignation « il

dédaignait de ramasser le trait qui lui était lancé, parce qu'il n*eftt trouvé aucun soulagement à rendre le mal qui lui était fait. Il préférait être moqué , mais bien tu de ses camarades, aimé d'eux peut-être , au triste avantage d'être craint , mais délaissé. Cette noblesse d'âme se peignait sur son visage , dont les traits aimables et l'expression douce et mélancolique faisaient oublier, sans le détruire , le vice de sa stature.

C'est ainsi qu'après une ingrate adolescence., Henri s'avançait vers une jeunesse dépouillée à l'avance de tous ses prestiges. Ses yeux s'étaient dessillés par degrés, il avait entrevu les bornes de la sphère dans laquelle il lui était permis de se mouvoir, et devinant , sans les attendre , les rudes leçons du ridicule , il employait ses efforts à maîtriser des facultés jalouses de se produire , et à dompter les mouvements d'un naturel ardent et expansif. C'était sage; mais, lorsqu'il y fut parvenu , sa condition n'en fut que plus triste.. Les choses mêmes qui l'avaient captivé jusqu'alors, l'étude, le savoir, lui devinrent peu à peu indifférentes à mesure qu'il arrivait à y voir, non plus un moyen de se distinguer dans une carrière active et publique , mais seulement une occupation oiseuse , une récréation stérile. Après avoir végété durant quelques années, il finit par se résigner à l'obscurité , et se laissa guider par ses parents dont il avait jusqu'alors contrarié les vues , sé« vères sans doute , mais prévoyantes. Ils lui firent embrasser la carrière du commerce , et ce jeune homme» enseveli désormais dans l'antre d'un bureau , y appli^ quait cette intelligence et ces talents dont il avait rêvé de faire à ses semblables un hommage désintéressé , à apprendre comment l'on gagne de l'or et l'on grossit sa fortune.

Ce n'étaient là , toutefois , que les prémices de maux plus réels. Henri approchait de cet âge où naît dans le cœur une ambition plus légitime , et tout autrement impérieuse , que celle de se distinguer ou d'obtenir de la gloire. Aimer, être aimé , connaître les joies d'un amour partagé et le bonheur d'une union intime et tendre , c'est le vœu de la nature et l'irrésistible penchant de tout mortel. Ce penchant , nul ne le trompe sans se dépraver; nul n'entreprend de le refouler, de le vaincre, sans se vouer à un long supplice dont l'âge amortit Ja souffrance, mais dont la mort seule est le terme. Telle est pourtant la destinée qui menace tout être difforme , celui justement en qui de longues et secrètes amertumes ont aiguisé le besoin d'affections , et qu'un veuvage forcé livi e en proie aux tortures d'un isolement éternel et détesté.

Aussi est-ce par là que l'infortuné est surtout à plaindre., et que sa vue jette dans le cœur un trait de douloureuse pitié. Un jour^ un étranger visitait une manufacture. On lui fit remarquer, parmi d'autres travailleurs , un ancien soldat devenu artisan. Le visage de cet homme était défiguré d'une façon hideuse par d'horribles cicatrices. A cette vue, l'étranger fut péniblement ému. £$t-il marié?» demanda- t-il. Sur la réponse affirmative, son émotion parut se calmer subitement, et il passa outre en disant : « £n ce cas , réservons notre compass^n pour d'autres. » J'étais présent : le mot est resté long-temps gravé dans ma mémoire comme un mot étrange et dur à la fois; aujourd'hui, j'y reconnais un sens aussi juste que rempli d'humanité.

C'est assez l'ordinaire , en effet, chez lésâmes ardentes et généreuses, que, vers l'âge d'homme, ce sentiment qui leur faisait ambitionner les hommages et

â7H NOUVELLEli bEflËVbiSES.

m sympathie» d^ la fôûlé , cbangte d*objét , m chéréhe dans l'amoar cl Ti^llme d'iihe compagne cfe ({ull dfecspêre d'atteindre ailleurs, ftien des héros àdoleScetitS, déçus dans lenrâ rêves de gloire , ou naufragés dand leurs espérances dlinraortalité, sont venus aborder ati port d*une obscure et paisible union. Ils n'étaient point 21 plaindre. Rencontrer ramôur, se voir renaître , asseoir âa vieillesse au foyer domestique, c'esl acconlplii^ sa destinée ; c'est, tout au nlbins , parmi les biens pré-^ ticux qui semblent promis i tous, avoir obtenu sa part. Mais entrevoir ces biens , léS contempler répétidus autour de soi , y aspirer de toute là fdricte dé feoti âme, et n'y pouvoir jamais atteindre; mais tivl-e au miliéli de ces jeunes filles dont la vue seule jette danà le cœur Un irrésistible désli* de poîîsession , et èq Sentir exclu à toujours du bonhenb de plaire et d'être aimé; h'étre pour tbuté fèmmi* qu'un ttionsire , dont Thomniâge rie Saurait être qu'insultant ou risible.... ih\ c'est bien là être plus à plaitidreque léderHièrdé^ tifiisérables; il y à bien de quoi comprendre pourquoi cet élt-àngér, dont je parlais tout h l'helirè , en he s'àpitoyant pai et eh passant outre , était un digne tiônliné, humain ^t sensible au bon endroit.

Heureusement cette perspective d*un effroyable isolement né se montre ni tout d*uil l;olip , ni eommle céHâiîlé&tl iHalH'eureut qu'elle attend; et c*estairist, àans dOule y qu'au lieu de se briser avec désespoir contre l'injuste rigueur du sort, H ploie par degrés, fet pofte just{n'àu bout Ib fardeau d'une vie saîià doucetir^. Quand mon ami entra dans le monde , bien que désabusé Sut' mille fchoscs par une précoce expértence , il n'y apportait point Tidiic (jne l'hommage d'un cœiir èbrtime le iien lût llidigité d'étrfe agréé ^ ni c)ué la edt^

riirè dû mm^è fiût M êini r^rhiêë dimmfè mvè m

bàtfeàil ôii dS la iiiëri^ë. lltMërdH; sit 1^ âiiiStlil «^ illusions à cet égard, il avait âssei ë[)roÙTë dû thé- Cbhiïitëà pour Se fnontfê? llrttldë , èràlmlf àajirfe des femmes , {tbur ne Todl5ir pHirte ^bë {Mr ië§ à^rêkiteiit§ d'un esprit àimàbîê et MÏ\H, Mb jâtiMIs téhtèr de captiver par retprëssioh de* SleHtlrtteihà *ift et Irop réels dont son cœur était plein. Cette SitUàtiod Idi était bti piège contintiët. Oh (e satifTràltî ôii aimait soti corniheirce, on te cherchait même , à h condition qu^ii occupât tbtijotirS cette |5laëë i mais lui , pour s'y tënil' toujours, pour h^os'er jâmàiè provoquer ni hasarder tin mot d'àfTectioii , ne pouvait qit^ i$e cotisumer en efforts s'il y réussissait, ou s'attirer de barbares morliflcationâ s*il laissait percer dan^ se^ manières ou dahs m dîsèôtil^ le hioihdrë lîgflë d'une teadrë Jiréfehmcè; J'étais àlOrS sort cbtiWerit i U vtersdit SbuVënt des hrrbë^. 5'eô savais là càiiâë , mâi^ je hë le provoquai! point 9 hié dét;ouvrir dë§ bles^nrë§ autqdëllëS je iié ébnAàissais aucun remède i et Ibi-iiiéme, par une sorte dtê rtpiighàhce qu'il éprouvait ^ remonter josqti*â Hgnôblé e^iisë de së^ souffhiîiteë , âiihait itiiéûx nié imef ÛMtm Éê& hiani que d'en pàrlëb bliVërteiiiëht àfëc moi. (^ddrt^tlt H Itii arrivait de the dire : « Celle qttë j'àdôrë est belle , dié est élmébië entre toutes!:.; mais i je iê te jure , plutôt l^uë de SéMëùrer sëiil , je ÏB'àflPétlS^ah) à k moine belle -, & la moins aimable , si je savais que celle doht lèii diilrt^s ilë teuléht poiiit pià m votilolir et itt^aitiiér ! » le t'ëncatirageàis dans ces ^tëux filôdëStél^ i et \ (yrofttaiit de Sort abattëbtent mêlhë pbur conibatttni IH hai^i^àiile pàssioil qiii l'etltrâthàit Ver^ Un choix iliiposslblë , ]è iui fàisàiè (îottëidéror , avec tni ë^ii* qéë je psrl«g^i» ttlbitllêktte -, qâ'èti tmrtiftnt Mm

380 NOUVEtLES GENEVOISES.

ses prétentions , et en renonçant à des avantages de figare séduisants, mais passagers, il ne pouvait manquer d*étre heureux un jour.

Ces mortifiantes consolations Taffligeaient ; toutefois, il avait trop de sens pour n'en pas tenir compte , et ses manières étaient telles que du moins le ridicule ne s'attaquait pas à des sentiments dont rien au dehors ne révélait l'existence.

Mais , ici encore , si Henri échappait aux traits d'un monde dur et moqueur , le découragement et la tristesse l'atteignaient non moins sûrement par une autre voie , et lui enlevaient jusqu'aux biens même qui lui semblaient acquis. Il n'avait pas tardé à se distinguer dans sa nouvelle carrière : déjà la considération publique l'y entourait; devant lui s'ouvrait un avenir de brillante fortune , et il lui appartenait plus qu'à tout autre d'ennoblir sa profession par l'élévation du caractère et par l'éclat des services rendus. Mais , à mesure qu'il découvrait mieux l'impossibilité de faire hommage de ces biens à une compagne de son choix, leur valeur décroissait à ses yeux , et insensiblement toute flamme d'ambition s'éteignait dans son cœur. Il s'arrêta bientôt dans cette route qu'il avait jusqu'alors parcourue avec distinction ; il réduisit sa situation commerciale à ne lui être plus qu'un simple métier pour vivre ; puis, laissant se rompre la plupart de ses relations , il s'exila des salons qu'il avait fréquentés, et finit par se concentrer dans une vie taciturne et solitaire.

Un trait singulier, étrange, peint bien, ce me semble, la situation d'âme où se trouvait mon ami vers cette époque, et donne l'indice des tumultueux mouvements qu'y entretenait une dévorante amertume. Un jour que nous nous promenions ensemble , deux voix

LA TRAVEBSËE. ^ 381

de lemmes^ accompagnées de la harpe , se firent entendre, à quelqae distance. Henri , sur qui la musique exerçait en tout temps beaucoup d*empire, s'arrêta pour écouter; puis il m'entraîna vers le côté d'où les voix semblaient partir. C'était la cour silencieuse d'un riche hôtel. Nous y trouvâmes deux chanteuses de carrefour.

Ces deux femmes chaniaienl une aniique ballade. Il y avait dans leur mise et dans leurs manières un air de décence et d'honnêteté. L'une d'elles , jeune et timide enfant^ paraissait être la fille de l'autre. Des cheveux d'un blond pâle et soyeux étaient lissés sur son front bruni par le soleil , de longs cils fauves voilaient son regard modeste , et ses traits présentaient ce mélange de grâce délicate et de sauvage rudesse dont le poétique attrait ne se rencontre guère que chez les femmes ainsi vouées à une vie errante et aventureuse. En voyant sa jeunesse ainsi exposée au regard hardi de la foule , on ne^pouvait se défendre d'un sentiment de compassion f et l'on contemplait avec une sorte de mélancolie cette jeune plante abandonnée aux injures de l'air, et fleurissant loin du sol natal , sous la menace des orages du ciel et de l'outrage des passants.

Mais. ce qui n'est pour lout autre qu'une fugitive impression suffit quelquefois pour remuer profondément UD cœur malade. Debout et immobile à mes côtés, mon ami considérait cette enfant avec une tendre pitié. Aux sons de cette mélodie peu variée^ mais douce et simple^ ses traits s'animaient d'un rayon de sentiment, et les larmes venaient mouiller sa paupière. Il semblait qu'il fût passé sous le charme de ces songes éclatants, de ces transports sans cause, que fait surgir du sein de l'âme un chant expressif, et que son cœur battît de reconnais-

8S2 tVOUYELLBS GBfEVOlSES.

satice pour la jeune fille dont lés accents lui (ntmurmerit cette passagère mais vire félicité. Comme ces émotions n'araieiit en général pour effet que â*af[gràver plus tard sa tristesse» je voulus y couper leourt en nous éloignant; mais il ne me retint ni ne me suiviti Après une baK lade , ces femmes en chantèrent une autre : la jeune enfant vint en rougissant cueillir notre offrande ; puis elles se retirèrent pour recommencer plus loin, f^ous les suivîmes de place en place, ju^u'au soir*

Quand nous les eûmes quiitées , Henri dltmeura longtemps sileUtieui et pk*éoècupé, jusqu'à te qu'enfin ^ donnant essor à sa pensée s « Qui arrachera ces femmes^ dit-il brusquement, à ce métier abject et pénible?.;^ Qui remettra cette enfonl à la place qu'elle; est digne ^ j'en suis sûr ^ d'occuper T. «; Non^ sijouta-t-il , non» m ne rotigit pas ainsi » l'on n'a pas ce regard timide, ne front châiiste$ si l'on n'est honnête et pure!.;;«

Toht en parlant ainsi aven un air passionné) Henri me regardait fixement , comme pour pénétrer l'impressioii lecrèté que hie faisaient ses paroles, fit comnàe, iaeer^tain moi-même sur le sen!» qu'il fallait y àuaeher, j'hé* sitais à répondre : ^ C'est moi, reprit^l aVee Téhé* mence , c'est moi qui voudrais l'y mettre , i cette place dont elle est digne!... Mais c'est elle qui ne Tondrait pas de moi , et vous n'osez me le dire ! * Bn aehevant ces mots , sa voii s'altéra ) et le» larifnei tinrent k 9m yeiix.

tt Henri ) lui dis-je , Hertri ^ vous volis égarez; Poh^ vais^je vous rompriendre? Je ct^ià que ces femmes sont honnêtes; malé quelle apparence qne l'épinion tOM pardonnât ie Scandale d'une semMable union !.«.»

Ces mots le jetèrent darts un transport de fureur et de désespoir : I L'bpinhHi ! interrdm{)il-ii tout pâlftsant

LA tbavbri^ée. 383

de dédain; des sacrifices à l'opinion, moil Et à quel titre î que lui dois-je?... L'opinion! je la hais, je la mépris^, je la brave.... je ne veux ni soullVir ni monriir pour elle, entende^-vQus, Louis I... L'opinion I le scandale I ^b I piût au ciel qgc ce fussent là les seules bfirrières!... Mais pon, dites vrai, dites qu'une fille que j'aurais ramassée dans la rue est encore un trop précieux parti pour que. j'ose y aspirer... dites que je suis condainné à vivre et à mourir seul et misérable... dites que vans-mémey vous, mon anu» vqus ne pouvez >'«us défendre de souscrire à cei arrêt...» Jl ne put cppUtiuef ; lei^ sanglots étouffèrent sa voix.

Ainsi se termina cet entrelien ; il ne fut plus qursUon 4e ce^ femmes, et Henri retomba bientôt dans un spm-:^ bre abattement. Mais depuis ce jour nqs relations f^reut niQiqs fréquepies et nos conversations moins intimes. Il avait trouvé mes discours, et plus riiçore mon silence, «riiels; et, comme «'il eut à décompter sur l'aveugleip^ut de mon amitié, la sienne se refroidit insensiblement, Ouelqaes mois après, il fit, sans m'en instruire, une déman^be auprès d'une jeune personne qui était san» avantage de figure ni de fortune. Refusé, il mit ordre à ses afiaires, siina mystère, mais sans faire connaître sei projets, et hientfit on apprit qu'il avait quitté la ville. BeauiM)up de bruits cipculèrent au sujet do ce départ clandestin, et j'ignorais moi-même quelle avai( pu être la destinée de mon ami, lorsqu'^près sept années de silence de sa part, j'ai reçu ces jours passes la lettre qu'on va lire, et écrit k cette gccatiion les pages qui pré-. eèdeot.

« Vous souvient-il , Louis, d'un pauvre bossu que tous avez «mé , supporté , consolé? Il est aujourd hui

384 NOLVELLES GENEVOISES.

marié, père, et content comme comme ne le fat

jamais homme sans bosse. C'est lui qui vous écrit.

» Le malheur aigrit, aveugle. Quand je partis, je me détestais moi-même, et je ne vous aimais plus. Aujourd'hui je songe avec larmes que j*ai pu méconnaître votre longue et patiente amitié, et mon cœur ue se pardonne pas d'avoir été ingrat envers le vôtre.

» J'ai une compagne, Louis I Ce bonheur que j'ai tant rêvé , je le goûte dans toute sa plénitude ; Dieu m'a tiré du bord de l'abime vers lequel m'entraînait le dés^poir , pour m'élever à cette condition d'homme et de père , dont la félicité répond à tout ce que se flguràit mon imagination elle-même. Autour de nous grandissent trois enfants dont la vue seule me transporte de plaisir, et me fait aimer avec adoration celle qui me les a donnés. Dites, Louis, à vos demoiselles qu'elles épousent des bossus. Je crois , en vérité , qu'un bossu pourrait bien être le plus dévoué, sinon le plus séduisant des maris. 8a femme est pour lui bien plus qu'une femme, c'est une Providence qui l'a sauvé; il ne se croit point son égal, mais sa reconnaissante créature ; surtout, surtout il ne peut oublier jamais qu'en lui accordant cette affection à laquelle il ne pouvait prétendre, elle l'a remis en possession des joies du ciel dont il était déshérité , et son cœur tout entier ne peut suffire à la chérir dignement.

» Quand je partis , je n'allai pas vous dire mes projets. C'est que je n'en avais pas, cher ami. Ma seule envie était de fuir des lieux où j'avais tant souffert, et de m'en éloigner le plus possible. Aussi, lorsqu'après quelque séjour à Paris , on m'y proposa de passer en Amérique pour y terminer une affaire dans laquelle étaient engagés de grands intérêts , je m'empressai

LA TIlAVEnSEE. 385

d*accepter , et quelques jours après je voguais sur l'Océan.

» Le navire était encombré de passagers. Parmi eux, je remarquai un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, dont Fair grave et triste à la fois attira dès les premiers jours ma sympathie. J*allai à lui , nous causâmes. Il paraissait travaillé de quelque mal qu'il supportait avec un tranquille courage. Ce mal s'aggrava beaucoup durant la traversée , qui fut longue et pénible , et nous étions déjà en vue de la terre , qu'il était devenu peu probable qu'on pût Ty débarquer vivant. Sa jeune épouse ne le quittait pas un instant. Je me souviens que , té* moin des tendres soins qu'elle lui prodiguait, je regardais ce moribond d'un, œil jaloux , et j'aurais acheté de tout ce qui me restait de biens ou. d'espoir le plaisir de mourir dans les bras de cette angélique créature.

» Ce monsieur était un jeune ecclésiastique, plein de foi et de désintéressement, qui se rendait dans un des districts éloignés de l'ouest, pour y desservir une église naissante. Son frère, établi depuis quelques années dans la contrée, l'y avait appelé. Ce fut lui-même qui me conta ces choses :« Mais, ajouta-t-il, un jour que sa femme ne pouvait nous entendre, je doute que je puisse arriver jusque là-bas I Ce que je demande à Dieu, puisqu'il me retire à lui, c'est de me laisser le temps de remettre ma femme aux soins de mon frère... » Ces derniers mots lui causèrent un attendrissement contre lequel il s'efforça de lutter, en priant Dieu avec une simplicité de termes et une candeur de foi qui m'empêchaient de trouver étrange qu'il passât ainsi, devant moi, de la conversation à la prière.

» 11 vécut assez pour prendre terre. Leur isolement

m'avait rendu nécessaire^ et je trouvais roubli entier de mes propres chagrins dans Tidée de n'être pas inutile à ces deux affligés. Afin de m'accommoder à leur situation, qui demandait la plus stricte économie, j'allai choisir, parmi les hôtels de New-York, le plus modeste, et je vins m'y établir avec eux. Le repos , et surtout les soins d'un habile docteur, suspendirent quelques jours les progrès de la maladie, mais sans rendre à cet infortuné l'espoir de guérir et de vivre. Comme nous nous succédions, sa femme et moi, à son chevet, je saisis ces occasions que j'avais de le voir seul , pour calmer les angoisses que lui causait le prochain délaissement de sa jeune compagne. Je lui promis que je la conduirais moimême auprès de son frère, dès que j'aurais terminé l'affaire qui m'amenait à New-York, et que, si elle ne se déterminait pas à rester auprès de lui, je la ranoènerais en Europe pour l'y remettre aux mains de sa propre famille. Ces promesses lui rendirent le calme. Il ne s'occupa plus de son épouse que pour la préparer à unç séparation prochaine; et soutenu jusqu'au dernier moment par les espérances de la foi , il s'éteignit paisiblement au bout de peu de semaines.

» Je restai ainsi le protecteur de sa veuve. Notre situation était équivoque aux yeux du monde , mais elle était pour nous deux claire et nettement définie , car Jenny (c'est le nom de cette jeune dame) avait appris de son mari lui même et mes promesses, et l'acquiescement qu'il y donnait. Je la voyais tous les jours, et vous connaissez assez, Louis, quelle était la situation de mon âme à cette époque, pour deviner, sans que je vous les exprime, les sentiments qui durent y naître bienôt; mais alors, comme auparavant, j'en refoulais l'expression , et , me bornant à remplir les engagement^ que

j'avais contractéSi je regardais comme un bonheur d*atoir au moins à protéger et à servir celle que j*idolâtrais dans le secret de mon cœur.

D Nous vécûmes ainsi pendant une année , différant de mois en mois notre départ jusqu'à ce que mes affai-» res fussent terminées ; puis nous nous engageâmes dans un voyage dé plus de neuf cents milles, jusque dans les contrées perdues de Touest. Jenny, sensible à mes soins) m'en témoignait sourent sa Mve reconnaissance ; puis tious causions de son avenir, de sa famille, des pays que nous parcourions , et le lien d'une intimité qui , pour bile V était douce et sans combats , s'établissait entre nous. Elle unissait è xiûe âme simple un esprit cultivé ; au^si trouvais-je dans sa conversation un attrait asseâ vif pour me faire oublier, tant que j'étais auprès d'elle^ tbtte afireuse pensée que je ne lui serais jamais rien. Elle devinait cependant en moi quelque secrète peine, et, au sioiil qu'elle préhait de ne jamais s'arrêter sur certainis sujets, je jugeai que je commençais à lui être connu.

i) L'endroit où s'était établi le beau-frère de Jenny est un de ces petits bourgs qui s'élèvent de toutes parts «ur les confins du désert, pour être bientôt eux-mêmes laissés en arrière par les hardis colons qui s'avancent sans cesse dans ces solitudes. En arrivant , nous nous trouvâmes entourés par les habitants de ce pittoresque batneau, qui nous indiquèrent la demeure que nous cherchions; mais ils nous apprirent en même temps ijiîé nous n'y trouverions plus le maître. La même maladie à laquelle avait succombé son.frère l'avait emporté deux mois auparavant. Il avait légué ses biens à l'époux de Jehny^ Mais la mort de celui-ci les faisait passer à un autre frère resté en Europe , et cette jeune dame se lt*otlvait ain^i dénuée de toute ressource.

388 IVOUVËLLES GENEVOISES.

» Â ces nouvelles, le découragement s'eoapara de Jenny ; elle se vit comme abandonnée du ciel et des hommes, au milieu de celte lointaine contrée, et, cédant à un transport de désespoir , elle se jeta dans mes bras et m'inonda de ses larmes. A ce mouvement d'une jeune femme qui semblait implorer ma protection , et se livrer à moi comme au seul ami qui lui restât sur la terre, j'éprouvai la plus forte impression que j'eusse jamais ressentie.... le bonheur, le trouble m'ôtèrent la voix ; je respirais à peine; un rayon d'espoir qui venait de se faire jour dans mon cœur y jetait, au milieu du tumulte des sentiments, le délire de la plus puissante joie. Ce moment, Louis, changea mon être : une infranchissable barrière était tombée; j'étais comme délié de ces chaînes de crainte et de honte qui, depuis tant d'années^ pesaient lourdement sur mon cœur. Aussitôt que nous fûmes plus calmes l'un et l'autre , j'osai faire à Jenny le libre aveu de mes sentiments , et lui proposer d'unir nos destinées dès que nous serions rendus à une situation plus fixe et moins précaire. £Ue m'écouta avec émotion, mais sans surprise, et, convaincue que c'était bien plus une affection sincère qu'un sentiment de pitié pour son dénûment qui me suggérait ma démarche , elle me dit avec simplicité : « Je serai votre femme , monsieur Henri. Puissiez-vous rencontrer en moi une compagne digne de vous! C'est le vœu de mon cœur que je vous livre avec joie. »

» C'est de ce moment , mon cher ami, que datent pour moi les jours d'un bonheur constant et sans nuage. Je bénis la Providence qui, par une mystérieuse voie et d'étranges circonstances, m'a conduit comme par la main au devant du seul bien dont je fusse avide, et qui me l'a fait rencontrer alors même que je m'en croyais

LA TRAVEASEÉ. 389

plus éloigné que jamais. Telles ont été ses dispensations à mon égard , qu'aujourd^bni l'affection , la reconnaissance et la joie se partagent mon cœur, et que ma condition présente tiré , des angoisses et des misères par lesquelles j'ai passé , un charme inexprimable. > » Jenny avait perdu son père et sa mère; il ne lui restait en Europe qu'un oncle chargé de famille. Ainsi, la nécessité plus encore que l'affection aurait pu l'y rappeler ; moi-même je n'y serais retourné qu'avec repugnance. Mais , de plus , j'étais séduit par l'idée de demeurer au milieu de la société nouvelle au sein de laquelle venaient de s'ouvrir pour moi d'heureux jours. I^ contrée où nous étions était magnifique , à peine changée par les premiers travaux de Thomme , toute sauvage et silencieuse, et néanmoins animée sur quelques points par le mouvement de la civilisation naissante. J'étais désireux d'entrer dans ce mouvement, de revivre dé cette vie sinipleet primitive, où les affections de famille, que relâchent vos mœurs et vos mondains plaisirs, se resserrent, se concentrent et se goûtent dans leur savoureuse plénitude. Je communiquai mes désirs Il Jenny, qui les partagea aussitôt , et nous ne songeâmes plus qu'à les mettre à exécution. Je me présentai pour acquérir la maison et la propriété du beau-frère de ma femme, et, l'ayant obtenue pour un prix modique, je déposai une somme qui est retournée plus tard aux héritiers.

» Voilà mon histoire , mon cher Louis, et vous pouvez vous figurer le reste. Je fonde une ville, je défriche, je suis l'une de ces actives fourmis qui parcourent, abattent, transportent , et qui changent par leur action imperceptible, mais constante, la face de ce vaste continent. J'élis, je vote, je suis tout chargé de droits poli-

890 NOUVBLLBa GENEVOISES.

tiques , qui , vu mon satorél et }a direction èé mes penchants , sont la seule chose qui me fatigue et me pèse dans cette admirable contrée; liais c'est un mal passager, et quand j'ai (irié, élu^'vqtél^endant toute une journée, je retrouve ma Jennf) mes marmots, et je juge âdknirables , sublimes , led lattitutious politiques d'un pays où j'ai une femme et trois enfants.

» Il y a dans notre colonie trob autres bossus; félicitez-moi de ce que je m'y trouve en compagnie, mais ne les plaignez point, Louis. Leur bosse ne leur est pas plus lourde que ne m'est la mienne aujourd'hui , bien que deux d'entre eux ne soient pas mariés encore. Mais ils trouveront flemme quaâd ils>budroat. Ici$ les indi-^ gents, c'est-à-dire les paressewL seuls» en manquent. Le mariage n'y est pas le dénouement d'un délicat penchant ou d'une romanesque passion \ mais un ample établissement : il ne s'agit que d'unir l'aeiitité d'une eonipaghe à celle qu'on a sm-ihénie , et d'avoir un enfant tous les ans. L'homme aisé^ industrieux, habile en affaires et de bonne santé, fût-il de la plus ingrate stature, peut choisir entre les plui» jolies fiUes du pays, et remporter sur tel adotais qui ne sait ni traiter un marché, ni exploiter un terrain^ ni prévoir lin gain à faire. Si j'étais né dans ce cein dh monde, avet: ce que j'ai eu d'aptitude aux affaires, je serais deténu le premier parti de l'endroit, et j'aurais évité bien des souffrances; Toutefois, je n'ai garde de me plaindre de ma destinée. Si j'ai souffert davantage^ je jouis outre mesure. Je serais un dé ces hommes faeui-eui dont le bénheur me cause plus de {Saisir que d'envie 5 et mille sentiments vifs, daiis lesquels je trouve le charme de tnoii existenee, mt seraient inconnuis.

» EaToylez-nous donc vos bossus , nous leui* tiroilve^

hA TRAVERSEE. 391

rotis femmes. Mais, à ce propos, quelle pitoyable mégère, dites-nioi, que cette c^inion dont vous voulûtes un jour me faire peur ! Dans ce pays-ci , un bossu fait son chemin, ne rencontre bulle entrave, s'il est actifs industrieux , probe , même médiocrement ; il devient époux, père, jnge, président, que sais-je? £t dans ce même pays tout fier, tout fanatique de démocratie, de Bberté, d'égalité, un homme, s'il est beau, brave, probe, mais noir; s'il est bon, généreux, aimable, mais mulâtre; s'il est actif, industrieux, habile et entreprenant, itiais quarteron ; cet homme est tenu pour marqué d'une tache indélébile, il est repoussé, méprisé, exclu à tonjours de tout échange d'affection, de tout lieu desociété et de famille avec les blancs; il n'épouse point leurs filles , il ne s'assied point à leurs places , il est parqué dans tes villes, parqué dans les théâtres, parqué dans

les églises Voilà ce que l'opinion, l'opinion libre»

républicaine par excellence, toute (ière, toute hautaine de ses théories de démocratie et d'égalité , trouve ici juste, ordinaire, naturel ! Quelle folle barbare, inconséquente, gratuitement inhumaine !... Encore ces procédés moqueurs et cruels qui, dans vos l^ociétés polies» s'ackrnent contre !es malheureux de ma sorte, s'attaquent-ils à des difformités réelles et repoussantes ! En-^ edre ceux qui en font usage ne se piquent-ils nullement d'être généreux, humains par excellence, et, en tourmentant, en déchirant leurs victimes, ils ne s'enorgueillissent point de leur douceur» ils ne se tai^uent paU de leur charité !

» Mais éloignons de notre pensée cet attristant sujet ; dé plus attrayants ne me manqueraient pas , s'il ne fallait clore enfin cette longue lettre. Combien , mon cher Louts; le commerce d'uii atiii tel que vous nie serait

précieux, dans cette terre surtout, si féconde en spectacles intéressants, où la race humaine, venue d*hier, se fonde une destinée nouvelle ; où la société se crée sous vos yeux; où tant de questions, controversées depuis des siècles parmi vos penseurs, arrivent journellement à subir, sur un sol vierge et chez une nation sans précédents, répreuve de la pratique et de rexpérimenta* tion ; où au bout de chaque idée nait un fait qui la rend sensible aux yeux, qui la pose devant la pensée , et lui fournit le sujet d'une investigation animée, vivante, pleine d'attrail pour un esprit curieux! £t si, renouant nos habitudes d'autrefois, nous quittions les villes pour errer dans les campagnes , que ne présenteraient pas d'aimable, de ravissant, nos courses dans ces environs, où la nature règne en souveraine depuis la création ; dans ces solitudes sombres, verdoyantes, silencieuses, remplies de grandeur et de mystère , où les yeux se promènent de merveilles en merveilles , où la pensée s'agrandit et s'épure, où Thomme faible et périssable, se trouvant face à face avec les œuvres de l'éternelle puissance, éprouve comme un frisson de religieuse terreur, et se réfugie , s'abrite avec amour et tremblement sous l'aile de l'éternelle bonté ! Ah ! mon ami , si ces émotions me pénètrent quand j*erre solitairement dans ce désert, que serait-ce si nous les partagions ensemble ! Pour ces gens qui m'entourent, ils ne ressentent rien de semblable ; ils sont aventureux sans sensibilité, religieux sans poésie; de purs Yankees, allant, venant , spéculant , ne voyant dans les plus sublimes objets qu'une matière à exploiter, et dans les charmes si vrais de la contemplation que le procédé le plus sûr pour s'ennuyer mortellement. Aussi ne désiré-je , des années d'autrefois, que le bonheur que j'avais de vous

LA. THAVËRSÉE. 893

voir chaque jour. J'ai dès long-temps oublié la cavalerie, ce que j'ai vu du barreau m*a dégoûté du barreau, il ne me reste qu'une vaine image de cette enfant pour qui j'éprouvai jadis un si impétueux sentiment; mais, tant que je vivrai, je regretterai que la destinée m*ait séparé de vous, et, si je fais un jour un voyage en Europe, c'est vous, vous seul, mon bien cher ami, qui m*y aurez attiré. »

Nous étions à Tbôspice du grand Saint-Bernard, les pieds contre le feu, en compagnie du prieur. Celuici , après maints récits provoqués par nos questions, se prit à dire : « Du reste , messieurs , notre mont Saint- Bernard est plutôt célèbre qu'il n'est bien connu

— Et je Tais vous dire pourquoi , mon père , interrompit un gros monsieur qui, assis à la droite du foyer, n'avait point encore pris part à la conversation : il est mal connu parce qu'il a été souvent décrit. Il qq est de votre mont célèbre comme de tant d'auteurs du jour, célèbres aussi , et que nous , public , nous conuaissoiis par les feuilletons , par les biographies , par les estampes. Les feuilletons plaisantent , les biographies mentent , les portraits flattent : 1^ tout est faux comme une épitaphe I »

Ce monsieur se tut ; mais moi qui suis public aussi , moi qui ai mes idées et mes convictions de public , je me sentis froissé par la leste brusquerie de son propos : « Permettez , lui dis-je , les épitaphes. . . — Il ne me laissa pas achever : — Les épitaphes I Voudriez- vous par hasard prendre la défense des épitaphes? alors je vous enverrais promener... (je tressaillis» et mon regard, j'en suis sûr, étincela ) pendant une heure seulement au ci-? metière du Père-Lachaise. Vous ne nierez pas , monsieur , qu'il n'y ait bi^n quelques diables sous cette terre. Eh bien! les épitaphes n'y signalent que des anges.

— Possible , lui dis-je. Au surplus , l'on conçoit que les survivants , dans Texcès de leur douleur. . . — Il m'interrompît encore : — Vous êtes jeune , monsieur , vous êtes fort jeune. Il vous reste à apprendre que ce n*est jamais la douleur , mais bien le faste , la vanité ou la joie qui dictent et qui paient ces mensonges. — Je me récriai : — La vanité encore ; mais la joie , monsieur, la joie au cimetière, sur une tombe ! — La joie, monsieur, l'allégresse, si vous aimez mieux, cette allégresse sourde , puissante , où jette la venue

d'un copieux hériuige Par un sentiment d'ailleurs

naturel , mais qui n'a rien de commun avec la douleur , on veut reconnaître de quelque façon le bien qui nous est fait, et l'épitaphe se présente. C'est la plus commode d'entre toutes les façons, la moins coûteuse , et , à ces causes, la plus anciennement pratiquée. Grave , grave , mon sculpteur ; grave à fond , grave toujours ; mets-en , des vertus , mets-en encore ; acquitte le tribut de... de quoi ? messieurs , s'il vous plaît , si ce n'est de notre gratitude profonde envers le défunt , de notre parfaite et entière satisfaction, de notre allégresse, d'autant plus vive, d'autant plus chaude au dedans, qu'il lui est pour l'heure interdit de s'épandre...

— Il y a des monstres , repris-je indigné , qui sont faits ainsi, mais... — Retirez ce mot , jeune homme , et réservez-le pour de plus odieuses choses. Ce qui est misère, misère inhérente à l'humanité, ne saurait, sans injustice, être dit monstrueux. Je vous parle là de faits communs , je vous parle d'égoîsme plutôt laid que pervers , d'hypocrisie décente et honnête parmi les hypocrisies; je vous parle de ce qu'ont pu faire des monstres tels que vous et moi, par exemple. Tout ce que je veux dire , c'est que ces mêmes monstres , s'ils sont réelle-

ment affligés, n'ont que faire de mausolées ni d'épitaphes. La douleur se nourrit d'elle-même; elle est timide, craintive; elle a ses pudeurs; jusqu'à ces habits de deuil que lui impose l'usage , en attirant les regards, lui sont importuns. La douleur pleure l'être tout entier, avec ses défauts qu'elle excuse, avec ses vertus qu'elle chérit et auxquelles elle rend le culte secret des amers soupirs et des larmes ignorées. La douleur, monsieur, vraie, profonde ! loin de s'étaler, elle se laisse à peine surprendre ; et si , fils ingrat , je voulais faire croire à la mienne, avant tout , je me garderais d'aller poser un marbre sur la tombe de ma mère ! »

Ce monsieur qui parlait ainsi me déplut. Le prieur me déplut aussi qui témoignait se ranger à une opinion dont l'expression me paraissait tristement sévère , et le sens faux et paradoxal. Pour ne pas contredire, et faire diversion : — Va pour les épitapbes , monsieur ; mais nous parlions tout à l'heure de descriptions ^ de biographies, de portraits d'auteurs!...

— Je crois à tout cela comme aux épitapbes, et ce n'est pas à dire que je n'y croie point du tout. Écoulez donc : ces diables du Père-Lachaise , il se peut au fond que ce fussent de bons diables ; à coup sûr, ils n'étaient pas sans qualités , et l'épilaphe ment peut-être autant par celles de leurs vertus qu'elle omet que par celles qu'elle leur décerne.... De même, ces portraits de nos célèbres, ils ne sont pas sans ressemblance; mais c'est pareillement du J)eau qui est faux sur du vrai qui est incomplet. Ce n'est pas la figure de l'homme qu'on nous donne, c'est le visage de l'immortel; ce n'est pas, comme jadis , cette mesquine tête de Fénelon enfouie dans une perruque , c'est un magnifique masque grimé, coiffé, ébouriffé pour le public et' pour la pos^êrité. . . .

Autrefois ) oti laissait au public le soin de reUDUvcr sur la niesquiue figure Tânie qu'avaient révélée les écrits \ aujourd'hui , c'est à ce même public de retrouver dans les écrits rinspiration, l'originalité^ Vitttime, Vhuma'nitaire, inscrits au visage. Ëpitaphe! monsieur. Sur tous ces masques lithographies, burinés ou peints, jts lis en gros caractères : Voici le plus grand des pdôles! Voilà le plu» sublime des lyriques! Celui-ci fut hâVe de méditation , celui-là creux de profondeur s cet ôutve bouffi de génie! Éjpitapbe! monsieur, tout est épila-^ phe!.... Mais pour en revenit" au grand Saint-Bernard

En ce moment quelque tumulte se fit entendre dans le bas de l'hospice» du côté du seuil, et les aboiements des chiens couvrirent la voix de notre gros monsieur» « Ce sont des arrivants, » dit le prieur. Et il nous quitta pour aller les recevoir. Nous demeui^âmes seuls, le gros monsieur et moi , occupés chacun de notre côté à former des conjectures sur ce qui se passait , et sans plus songer aux épitaphes. Au bout de quelques instants, un monsieur entra dans la salle.

Ce monsieur était un touriste , âgé de (rente ans environ , fort bien mis , très-commubicatif. — Je vous salue, messieurs. Il prit un siège; nous noUs rangeâmes pour lui faire place. — iPardon , mais le feu fait plaisik* quand on sort de l'avalanche.

— Une avalanche? dit le gros monsieur.

— Dans cette saison ? ajoutai-je.

-^ Et puis belle , je vous en reponds ; d^un quart de lieue au moins.

Je ne compris rien à l'avalaUche de ce monsieur. Eft effet, nous étions à la fin de juillet, dans une saison par loAséquont^Û, les sommitf^ vt)îlslnes éiani entière*-

LE GHAND SA11ST-IIE9NAIID. 39^

ment dépouillées de neige , cette neige qui H*y est pas ne saurait se précipiter eu avalanche. N'osant toutefois contredira , je me bornai à prier ce monsieur de nous conter son aventure.

— Volontiers , dit^il. Nous avons quitté la cantine à six heures. (La cantine, c'est, du côté du Vallais, la dernière maison habitée que Ton rencontre avant d'arriver h rhospice.) J'avais à quinze pas devant moi une société; ce sont eux qui arrivent. Deux messieurs, une jeune fille , jolie , ma foi I m^is poitrinaire. Us l'emmènent passer Thiver en Italie. L'un des deux hommes est son père ; l'autre , ^on. fiancé , un grand Jacques tranquille , empressé comme une statue* Ces Suisses sont comme cela. Arrivés sur l'avalanche....

Ici , j'essayai d'interrompre : — Permette? , monsieqr , c'est ordinairement l'avalanche qui arrive sur vons. . .

-^ Attendez. Arrivée sur Tavalanche , je vois que la pule de cette den^oiselle y enfonce jusqu'au ventre , et qu'ils ne s'en tireront pas , ^ cause du guide qui n entend rieii à manœuvrer une bête. Alors je nVapproche, j'éqarte le maqant , je prends la bride , et je vous fais marcher la mule, il fallait vpirl... Mais voici que la demoiselle s'effraie , le père se fâche , U fiancé crie , si bien que la rosse devient quinteqse , et le guide s'en mêle , qui veut m'empêcher de la rouer de coups, Parbleu ! lui dis-je , reprenez-la , votre mule , et je lui lance la bride. Mon imbécile la manque , je lui lance une taloche , la bête s'abat , et la demoiselle roule au fond de l'avalanche...

—' Mais, permettez, interrompis-je encore , c'est ordinairement l'avalanche qui roule sur la demoiselle..,.

— Attendez donc. Voilà mes deux poltrons qui se

400 NOLVELLES GENEVOISES. .

mettent à vociférer «^ le guide qui jure, la demoiselle qui cric au secours. Je les envoie à tous les diables, et, n^apercevant ni père, ni chiens, je me lance dans l'avalanche, j'arrive droit sur leur demoiselle , et, aidé du guide , je la ramène saine et sauve sur la chaussée, Yoiià rhisloire, dit notre touriste en terminant. — Puis s*étant prisa tousser :~ Ça enrhume, l'avalanche. Bonne nuit , messieurs. Je vais nie coucher et boire chaud. Là-dessus il se retira , sans nous avoir donné le t(>mps de rectifier l'idée singulièrement erronée qu'il se faisait d'une avalanche.

On sait en effet qu'une avalanche, c'est une pelote de neige , qui , venant à se détacher des hauteurs , se grossit des neiges sur lesquelles elle roule, devient en peu d'instants une masse formidable, et , dans sa chute précipitée, brise, renverse, écrase tout sur son passage. Des circonstances accidentelles peuvent déterminer une avalanche dans tout endroit où la neige repose sur des pentes rapides; mais c'est en général dans les mêmes couloirs et aux mêmes endroits qu'elles ont lieu chaque année , en vertu de circonstances favorables et constantes qui leur font prendre cette route. En plein été , lorsqu'on voyage dans les Alpes, on reconnaît fort bien ces couloirs : ce sont de vastes pentes, entièrement dégarnies d'arbres , de rocs , et au bas desquelles sont accumulés des débris séculaires que la végétation envahit et recouvre à mesure qu\n s'amoncelant ils se servent de remparts à eux-mêmes. Dans les hautes vallées, où les chaleurs sont de^courte durée , les neiges qui se sont accumulées durant l'hiver au bas de ces couloirs , n'ayant pas le temps de fondre , y demeurent en permanence , et il arrive aux gens du pays d'appeler avalanches ces restes de Tavalancliç vérila|)lè. De là

la méprise de notre touriste , qui, visitant ces vallées pour la première fois , et la tête farcie de notions d'itinéraires , s'était persuadé avec empressement qu'il avait eu glorieusement affaire à ce redoutable fléau des hautes Alpes.

J'aurais essayé de le désabuser s'il nous en eût laissé le temps , bien que ce soit une tâche malaisée et ingrate que de désabuser un homme, lorsqu'il croit fermement à une chose qui flatte son amour - propre. Quand mon cousin Ernest se battit en duel , nous , honnêtes témoins et bons parents, nous avions chargé à poudre : l'adversaire ajusta , Ernest tira en l'air, on s'en alla déjeuner, et l'honneur fut satisfait. Mais quand il raconte l'histoire, mon cousin Ernest , il prétend que la balle effleura son oreille , il imite le sifflement du projectile ; ma tante Sara frémit , toute la compagnie frémit, et nous nous honnêtes témoins et bons parents , nous sommes contraints de frémir avec la compagnie et avec ma tante. Frémirions-nous, si ce n'était chose ingrate et malaisée que de désabuser notre cousin ?

Le tounste venait de nous quitter lorsque deux messieurs, qui me parureut être le père et le fiancé, entrèrent dans la salle. Ces messieurs se mirent à table, et parurent s'apprêter à bien souper. Leur appétit me choqua, et leur sécurité me déplut. Ce monsieur âgé me paraissait par trop tranquille pour un père dont la fille, déjà poitrinaire , venait de passer une demi-heure dans la neige ; et quant au fiancé, à chaque bouchée qu'il s'administrait , je m'en indignais , comme d'un outrage fait à la beaulé malheureuse et souffrante. Je me souviens même qu'à l'exemple du touriste , je tirais de ce spectacle des inductions tout à fait défavorables à la sentimentalité suisse.

402 KOUVELL^S GSNevOIttES.

Pendant que j*éiai9 tout occupé de mea iaductioas • un domestique outra dans la talle , apportant du thé sur un plateau , et tout aussitôt parut la demoiselle elle-^ même. C'était bien elle, car son père s*éiant levé Tembrassa au front , en témoignant une grande joie de la voir si promptement rétablie, tandis que ce malotru de fiancé , au lieu d'entrer en extase , ou de se confoa* dre en expressions senties de vif bonheur et de tendre joie , continuait de manger en disant avec l'accent le plus calme et le plus vulgaire ! « Louise , assieds^toi là , et prchds ton thé pendant qu'il est chaud. « Certes , ce n'était pas là le tutoiement passionné de Saint^Preui s'a^ dressant à Julie; aussi cette tranquille familiarité me faisait-elle l'cfTot d'une profanation.

Cette demoiselle était eflectivement fort Jolie , et le danger qu'elle venait de courir rehaussait à mes yeux

l'agrément de ses traits et les grâces de son visage

Seulement , je ne lui trouvais ni le pudique embarras d'une fiancée que deux messieurs considèrent , ni cet air de touchante mélancolie qu'on s'attend h rencontrer chez une jeune personne frêle et menacée. Mais ce qui me déconcerta bien autrement, ce fut de surprendre sur ce visage , ou je cherchais l'abattement et la Irit'tesse , les signes visibles d'un fou rire que notre présence comprimait i peine. Ce fou rire se communiqua au fiancé d'abord , puis au père , qui , n'y pouvant plus tenir, se tourna vers nous en disant : « Pardon , mes^ sieurs , ces rires doivent vous paraître déplacés, mais iU sont irrésistibles; excuscz^nous. » Tous les trois alon , atfranchis de gêne , éclatèrent de rire , pendant que nous les considérions avec l'étonnement le plus sérieux.

Je jugeai à propos de me retirer, et déjà je m*y dist-

LE aii4NP flAINT-BSHNAHD. 403

posais, tout en regrettant de m'êir^ riiip en trm de compassion pour des gens an fond si contents, lorsque 1^ père «'adressant à moi ; -^ Je yeux vous n)et(re au fait , monsieur, de la cause de cette biiarilé qui dojt vous paraître étrange. Il s'agit d'un monsieur. ,'t -n^ Ce monsieur qui était ici tout à Tl^eure ?.,, , -r- Précisément ; le plus obligeant du mondç , mais le plus dangereui^ que je saci^e. Nous ne Tavions jamais vu , lorsqu'il s'est fourré dans la tête , iii-bas vers ces neiges , que npui^ courions quelque grand danger d'a^valanche. Far pur dévouement alors, çt avec un imperturbable aplomb, il a écarté notre guide, ro^sé notre mule et jeté ma Glle dans le rayin..,. Les riras interrompirent ce récit, Mn effet , plus l'alarme avait été vive, plus, le danger passé, ces circonstances se prér sentaient sous leur côté comique «i l'esprit des trois voyageurs , et excitaient en eux la gaieté dont j'étais le témain, et dont je fus bientôt le oomplipet J'y mis le comble en leur apprenant que , dans l'esprit du touriste, la jeune demoiselle passait pour poitrinaire, et son frère ppur un ftancé auquel il reprochait une prosaïque froideur.

Le gros monsieur, toujours mh au coin du feu , avait écouté cet entretien sans y prendre part et sans s'associer à nos rires. A la fin , s'étant levé . comme pour gagner sa chambre s «.,.,. Un sot , dit-il • et un da mes compatriotes , vous pouvez y eomptçr, Il n'y a qu'un du mes compatriotes qui réunisse à c(^t heureux degré Tétourderie et l'aplomb, la présomption et l'ignorance . et qui , plutôt que de douter de lui-même, vous jettera dans ce qu'il prend pour une avalanche une fraîche demoiselle qu'il prend pour une poitrinaire,.,. . Messieurs, je vous souhaite le bonsoir, u Là^'de^sus , le

gros monsieur prit une lumière et se retira. Bientôt après nous en fîmes autant.

Les chambres réservées aux voyageurs à Thospicedu grand Saint- Bernard sont de petites cellules séparées les unes des autres par une cloison en bois. Lorsque j'eus éteint ma lumière , j'aperçus une clarté qui se projetait sur mon lit au travers des fentes de cette cloison. Il est rare , en pareille conjoucture, qu'une curiosité très-indiscrète , mais très-vive aussi , ne vous porte pas à approcher votre œil de celle des fentes qui voit; , paraît la plus large. C'est ce que je' ne manquai pas de faire , en prenant les plus sages précautions pour qu'aucun bruit ne trahît mon indiscrétion. Alors je vis , à ma grande surprise et peut-être avec quelque désappointement, notre touriste assis sur son lit, le buste et la tête chaudement enveloppés , et qui , tenant la plume , paraissait absorbé dans un travail de composition. Â côté de son lit, une théière fumante et un flacon d'eau de cerises. De temps en temps , il cessait d'écrire pour relire et corriger, et toutes les nuances ' de satisfaction , depuis le simple sourire de contentement jusqu'au sérieux le plus admiratif , venaient se peindre sur son visage. Un moment il ne put résister au désir d'écouter le flatteur murmuré de sa période, et , dans le morceau qu'il se lut à lui-même, je distinguai seulement qu'il s'agissait de moiosses , de violettes^ et d'une jeune personne nommée Emma. Je conclus que notre touriste était un auteur, peut-être même un voyageur de l'école d'Alexandre Dumas, qui était occupé pour le moment à rédiger les impressions , les souvenirs et les catastrophes de sa journée. Sur ce , je le laissai à son travail et je m'endormis.

Le lendemain , à déjeuner, j'appi*is que le touriste

clait parti depuis une heure; de son côté le gros monsieur s'apprêtait à gagner Martigny ; je m^nssociai donc, pour descendre à la Cité d*Aoste , aux trois personnes avec qui j'avais fait connaissance la veille d'une façon si gaie. Ces trois personnes, dans Tune desquelles le touriste avait deviné du premier coup d'oeil un Suisse flegmatique, ne lai&aient pas que d'être de Chambéry. Elles se rendaient h Ivrée pour y célébrer les noces de la jeune fille, promise dès long-temps par son père , aubergiste à Chambéry , au fils d'un Piémontais , aubergiste à Ivrée. P£^ la même occasion , le bonhomme comptait s'approvisionner en vins et en riz, puis, après avoir terminé ses affaires, rentrer en Savoie par le petit Saint-Bernard. Chemin faisant , il m'expliquait toutes ces choses avec cette gaie et affectueuse bonhomie qui est naturelle aux Savoyards, et, comme je paraissais y prendre intérêt , chemin faisant aussi il me priait à là noce , et sa fille , avec une aimable ingénuité , m'encourageait à leur faire l'honneur d'y assister. Sans refuser précisément, je n'étais pas non plus décidé à accepter, car voici ce qui se passait au dedans de moi. La veille déjà , l'air de cette jeune personne m'avait vivement intéressé; mais aujourd'hui je commençais à en devenir amoureux. C'est aller vite en besogne. Mais outre qu'en voyage le cœur, plus aventureux et pïus libre, est plus prompt à s'enflammer, en tout temps il est peu à l'épreuve de certains traits d'un charme inaccoutumé , et d'une grâce pour lui nouvelle. Élevée auprès des religieuses du Sacré-Cœur, cette jeune fille était sortie du couvent depuis quelques semaines seulement, en soi'te que, novice, sans expérience et à peine rendue au monde, elle était charmante à la fois par ses manières naïves, et par je ne sais quelle fleur de joie et

406 NOUVEIiLESi QENEVOiaES.

d'espérance , dont rien cnGoi'c ii'a?ait terni les tendres et délicatesi couleurs, Gracieuserocnl montée sur sa mule qui, selon l'instinct propre à ces animaux, suivait le bord extérieur de la chaussée , elle penchait sur le précipice sans cesser de folfttrer avec une sécurité qui chez elle n*était pas courage, maia insoucieuse confiance. Cependant, lorsque Tentretien passait de la qualité des riz ou du prix des ^ius à des sujets plus de son goût , elle y prenait part , tantôt en se livrant à des saillies d'enjouement, tantôt en écoutant avec un sérieux plein d'intelligence. A deux ou trois reprises il fut question de son fiancé; elle ne l'avait vu qu'une fois, elle parlait de lui Fans embarras eomme sang passion, sans paraître non plus voir dans le mariage autre chose qu'une fête délicieuse et perpétuelle. Aimable enfant! tout en attsr chant sur elle mes regards, je me représentais sa future destinée , son désenchantement si prochain , et , après avoir deviné quels mécomptes l'attepdment probable*ment au sein même d'un bonheur domestique incertain encore, j'aurais voulu être l'homme qui devait les lui épargner par sa constante tendresse , et par les ménar gements qu'inspire un coeur délicîit et vivement épris. Mais, comme je ne devais pas être cet homme, j'aimais niieux ne pas nourrir un sentiment qgi devient bien vite pénible lorsqu'il est sans espoir. Voilii pourquoi je n'étais pas encore intérieurement décidé k assister à la noce du Piémontaii>.

Au boyt de quatre heures nou9 arrivâmes i 1a Uité d'Aobte. C'était jour de foire. Sous l'ombre des ruines de l'amphithéâtre , et tout autour des antiques portes romaines, les paysans descendus des montagnes éta* laient leurs denrées { ici les fromages s'élevaient en piles , là mugiwient des génifiaes , plus loin de timidea

brebis bêlaient autour des échoppes» ou allaitaient leurs agneaux sous l'abri des chariots. Nos deux messieurs, à peine arrivés , s'étaient vus entourés des marchands k qui ils avaient affaire, et , tout disposés déjà à me traiter comme on fait une ancienne connaissance, ils avaient abandonné à ma protection leur jeune demoiselle. L'hôtel où nous étions descendus était bruyant et encombré de monde» Pour Ton faire sortir, je lui proposai un pèlerinage à la Tour du Lépreux. Après y avoir consenti avec un joyeux empressement, et comme nous nous y acheminions déjà, elle me demanda qui était le lépreux. Je lui pi*omis qu'elle le saurait bientôt, et, étant entré dans la boutique d'un libraire, j'y achetai le livre de M. de Maislre. Alors nous nous dirigeâmes vers l'agreste enclos où s'élève la vieille tour qu'il a immorta-*^ lisée ; et, quand nous l'eûmes visité, nous allâmes chercher dans la prairie voisine un ombrage pour nous y asseoir et faire notre lecture. C'étaient des chênes touffus, et non loin quelques bouleaux , ceux-là peut-être au* près desquels le lépreux , ayant vu ia jeune femme pencher ia tête sur (e sein de son époux, sentit son coîur se serrer, et son âme près d'être brisée par un affreux désespoir.

Ma jeune compagne , élevée chez les religieuses dî! !^cré-Cœur , n'avait guère lu que des "livres de piété. Poiîr la [première fois elle écoutait un écrit tout ensemble grave et attachant , dont le style , plein de niouve-^ ment et d'éloquence, tantôt pénètre mollement le cœur, tantôt l'élreint et le fait bondir de pitié. Calme d'abord, et presque distraite, elle regardait alternativement cette tour, ces montagnes, ce vallon, jusqu'à ce que, cap* tivéc de plus en |>lus par l'intérêt du récit, elle montra «lie sorte de surprise , à laquellt' succédait insensible-

408 KOLVELI.es GEAEVOISES.

ineiU en elle Tenchaateresse émotion d'une âme neuve qui s'ouvre à la poésie. Son visage brillait de plaisir. Toutefois, à ces pages de plus en plus sombres où se , déroulent les soulTrances amères du lépreux, ses yeux se mouillèrent de larmes; et, quand j'approchai du moment où la sœyr de cet infortuné va lui être retirée, sa compassion se trahit par des pleurs... . elle me pria de ne pas poursuivre. Alors je fermai le livre, et, en le lui offrant pour qu'elle pût achever plus tard cette lecture , je la priai de conserver ce petit volume en souvenir de moi. Elle me le promit avec effusion, mais en rougissant, £n effet , nous venions de sentir ensemble, de nous émouvoir ensemble , nos cœurs s'étaient secrètement approchés Tun de l'autre , en sorte que la bienveillance ingénue de la veille venait de faire place, chez cette jeune fille, aux troubles pudiques du sentiment.

Nous retournâmes à l'hôtel. Les deux messieurs, tout entiers à leurs affaires , s'occupaient de les terminer afm de repartir. Â peine s'aperçurent-ils que leur jeune demoiselle était bien changée. Pour moi , j'avais si bien la conscience du mal que je venais de lui faire imprudemment en troublant le calme de son cœur, et en l'ouvrant à la poésie tout juste au moment où elle allait contracter le plus saint, mais le plus prosaïque des engagements, que j'en éprouvais une sorte de compatissant chagrin. Ce mal, je ne pouvais déjà plus le guérir, mais je pouvais l'accroître peut-être en continuant de cheminer dans la société de cette jeune personne, comme j'y étais porté par un désir pressant et presque coupable déjà en raison même de si vivacité. Aussi, faisant un effort extrême pour résister aux sollicitations affectueuses du père, du frère, et aux timides,

LE GnAND SAi:^T'BERNAnD. ^09

mais instantes prières de leur compagne, je me séparai d'eux après les avoir remerciés de leur accueil. Quelques instants après, ils partirent. Je demeurai à Aoste, éprou^'ant au milieu de cette foule un vif sentiment de solitude , et le cœur tout rempli d'une mélancolie que j'allai nourrir à cette même place où nous nous étions assis le matin sous les chênes.

Le lendemain et les jours suivants, je continuai d'être en proie à une préoccupation qui me laissait pou de curiosité pour observer les contrées ou les villes que j.'é(ais venu visiter. A Ivrée, où je passai de grand matin, il fallut d^ouvcau me faire violence pour ne pas m'y arrêter au moins quelques heures. Lès rues étaient désertes , l'air troid , la Doire à peine blanchie par les premières lueurs de l'aube, et néanmoins il me semblait que cette contrée fût la plus charmante de l'Italie, et cette ville la seule où j'aurais aimé fixer mes jours. Je voulus la traverser à pied. £n passant, je vis plusieurs hôtels, et devant chacun je m'arrêtais, incertain s'il était la demeure de la jeune fille, probablement endormie à cette heure, peut-être aussi rêvant toute éveillée à ses émotions de la veille , et à ce jeune homme C|ui en avait été sinon l'objet, du moins l'occasion. Comme je m'oubliais dans ces haltes successives, le cocher de ma cariole, à qui j'avais commandé de m'attendre au sortir de la ville, revint sur ses pas pour m'appeler. Je le suivis, la carriole roula, et, au moment où le pavé de la dernière rue cessa de retentir sous la fuite des roues , j'éprouvai une inexprimable tristesse. Toutefois, avec le cours des semaines, celte préoccupation s'efîaça insensiblcsnent, et bientôt le vif sentiment que j'empolitî^e trouva transformé en un tendre souvenir. Je viffli Gênes, Florence , llonie ,

4tO NOUVELLES GENEVOISES»

Naples ; et, quand il fallut songer «lU retonr, je ehot«lt» pour traverser les Âlpes le passage du Simplon , toni autant parce que mon cœur^ redevenu libres ne me pressait plus de repasser par Ivrée, qne parce qne j'au*rais i^outé, en y passant, de voir s*y flétrir un souve^ nir si tendre, si pur et si rempli de fraîtheuré

Arrivé à Genève, Tautomne dernier, j'allai, selon rtion usage, faire visite à ma tante Sara. Plus baut^ j'ai parié d'elle à propos du duel de mon cousin. Ma tante Sara habite la campagne : c'est » aux portes de la ville^ un jardinet séparé par des murailles des jardinets voisins. Ce jardinet offre l^agrément d'une balançoire $ une pompe, dont l'eati ne tarit que dans lei^ teûips de sécheresse « y fournit aux arrosoments ; et^ à l'angle nord-est, mon cousin Ernest a fait élever une jolie montagne , sur laquelle II a construit et peint en vert un pavillon chinois , d'où la vue plane sur la maison de l'octroi et sur les fortifications de la ville»

Ma tante Sara est une excellente dame > m^hitenani âgée, qui n'a éprouvé durant sa vie qu'un seul malheur, celui de perdre son époux , il y a quarante ans , après trois mois d'un bonheur sans n^éiange , comme elle dit elle-même naïvement. Six mois après cette catastrophe» elle accoucha d'un fils posthume sur lequel se concentrèrent dès lors toutes ses afiectious : ce fils , c'est mon cousin Ernest, qu'elle a élevé commfe une mère teôdttî, qui fut institutrice dans sa jeunesse, élève un fils unique, et, de plus, posthume. Dès le bas-âge, des méthodes d'oixire, des habitudes de bienséance, dts leçons de maintien ; plus tard, pour fbritter le cœur, des sen* tences, des quatrains, la morale en exemples, le vice puni , la vertu récompensée ; plus tard , pour formef

rcs|)rit , des règles d'urbanité ^ de conversation , et ,

dès la première adolçseeuce , des gants, une badine, un frac, lea pied^ en dehors, el des manières conformes; plus tjirdMc rien. A quinze ans, mon cousin Ernest é(aH un hoflome fait , parfait, un homme-modèle, faisant la joie de sa mère, et la joie aussi de quelques cama^ rades riQurs et dégourdis, dont ma tante trouvait le ton détestable. AHJourd*bui mon cousin Ernest , tou^ jours unique et posthume , est en outre un célibataire rpngé, propret, qui élève des œillets , qui arrose des tulipes, et qui va chaque jonr à la ville , à huit heures en été, à midi eu hiver, pour retirer la gazette après Ucture, et pour échanger , chee la loueuse de livres, le tome premier du roman que lit ma tante contre le tome deuxième, Si les chemins sont humides , il porto des socques; s'ils sont poudreux, il chausse ses souliers de peau jaune ; si la pluie tombe ou si le baromètre est menaçant» il prend place dans l'omnibus. Sans Tomni-* bus I il n*aurait jamais eu de duel.

Chose bizarre I je suis militaire de mon métier, assez vif de mon naturel, très-chatouilleux sur le point d'honneur, Qt je n'ai pas encore eu mon duel. Mon cousin :grn6st passe sa vie au milieu de bonnes vieilles dames; il ne fréquente ni les salons, ni les lieux publics; il est débonnaire, il est unique, il est posthume. ... et le destin a voulu qu'il edt son affaire d'honneur. C'est qu'au fond les habitudes sont pour mon cousin Ernest ce que sont pour d'autres les passions , et le droit d'être en route k huit heures, quand il a pris l'omnibus de huit heures, ce qu'est pour d'autres mauvaises tâtes le droit iipprescriptible d'entonner la Marseillaise, ou de fumer au nés d'une comtesse. Or , un jour , au moment où mon cousin prend place dans l'omnibus de huit heures, il se trouve que, sur la prière d'un jeune étranger, le

conducteur vient de consentir à retarder le départ de quelques minutes, pour donner à la dame qu'attend cet étranger le temps d'arriver. Ceci attriste mon cousin , qui entrevoit dès lors un ^rand trouble apporté dans toute l'économie de sa journée. Le quart sonne; ceci aigrit mon cousin , qui songe que cette dame va être la cause d'une série continue d'irrégularités ricochant les unes sur les autres , et aboutissant à déplacer l'heure de son dîner', l'heure de son café , l'heure de sa sieste.... Aux vingt-cinq minutes, il n'y lient plus et se prend à gronmielerj^Aù diable la demoiselle! Aussitôt le jeune étranger lui donne son adresse, lui demande la sienne, et tout se trouve arrangé pour le lendemain à huit heu ^ res, à huit heures précises , ajoute l'étranger. Ce jourlà, mon cousin se fit attendre. Il apportait des excuses, on n'en voulut pas. Alors, honnêtes témoins et bons parents, nous fîmes le reste, et l'honneur fut satisfait. Je reviens à la visite que je fis à ma tante Sara l'automne dernier. Introduit dans lé jardinet , je la trouvai établie dans le pavillon, chinois , et faisant une lecture à quelques bonnes dames du voisinage. II fallait que le sujet en fût touchant , car je trouvai toute cette société dans l'attendrissement , hormis pourtant mon cousin Ernest , qui , toujours unique et posthume , fumait un cigare, nonchalamment assis sur un banc rustique, à i'ombre d'un acacia pommelé. Après avoir salué tout ce monde et embrassé ma tante , je priai ces dames de ne pas interrompre leur lecture à cause de moi , et j'allai m'asseoir et fumer aussi sur le banc rustique^ à l'ombre de l'acacia pommelé. Ma tante lisait exactement comme lit une mère tendre qui fut institutrice dans sa jeunesse, avec une emphase didactique, d'après des principes raisonnés, et selon toutes les règles de l'épeilation la plus

Strictement régulière, en sorte que c'était un charme de l'entendre. Après avoir replacé ses lunettes sur son nez , elle continua sa lecture :

« (!ette jeune fille était une de ces blanches

figures de femme qu'entoure comme d'un voile crépusculaire une bleuâtre auréole d'intimes tristesses. Condamnée par le sort à subir llautorilé d'un père incapable de comprendre les mystérieuses aspirations d'une âme qui cherche à combler les gouffres de son cœur et à compléter la réalisation de son être , elle se consumait en douleui*s secrètes et en sanglots étouffés. C'est que cette plante , créée pour fleurir sur le radieux penchant des Apennins, avait dû germer au milieu des pentes froides de l'Hdvétie , en sorte que , sur le point de s'épanouir en éclatante corolle, le vent glacé des hauteurs la forçait de s'emprisonner dans l'ingrate enveloppe de son pâle calice; »

ft Cousin , quelle est donc cette plante ? demandaije au célibataire posthume qui fumait à mes côtés. -— C'est.... c'est une délicieuse création de femme, (^lon cousin était dressé à répéter les expressions choisies de sa mère.) — Et ce livre, quel est-il? — Une impression de voyage. — Pas gaie? — Non. — ïrisle? — Trèsfort » Et mon cousin , de qui ces questions , bien plus que les sanglots étouffés de la blanche figure de femme, troublaient la quiétude , se remit à fumer d'un air qui signifiait que, sans vouloir s'engager à écouter, il m'engageait néanmoins à le laisser tranquille.

« Aussi, taudis qu'elle cherchait en vain, parmi

les êtres positifs d4)nt elle était entourée, celui qui devait ouvrir et peupler de son amour le palais désert de son cœur, son père (cousin! quel est ce père? — C'est le sien ) , organisation vulgaire , et l'un de ces hommes

414 WOIIVBLI-ES GBNIVOISSS.

dont la vie se dépense tout entière en mercantiles opô» rations (un négociant, pas vrai? -^ Qui), son père, au lieu de proposer à sa tendresse quelqu'un de cei no* blés exilés qu'au jour de ses convulsions la volcanique Italie a lancés au delà des Alpes (Giani? Mazzinit — J'ignore ) , quelqu'une de ces natures riches et embra* sées, telles qu'en produit encore Naples ou la ville aui gondoles (Venise... Hem? -<* Huml), avait jeté les yeux sur un jeune Suisse au% formes massives , aux jouQS pleines et fraîches, ii la chevelure blonde, symbole bla* fard d'une âme terne et sans bouillonnement. Ainsi , la pâle fleur , sans cesse agitée par les vents glaces , au lieu de rencontrer dans les fleurs, ses compagnes, un élastique support , allait battre du front au flanc brut de ces deux blocs de granit qui la tuaient en voulant l'abriter. « *

Ici , ma tante , qui fut institutrice dans sa jeunesse, ne put s'empdcher de faire remarquer combien ce livre était délicieusement écrit. Elle trouvait à ce style d'iofi* nies nuances qui répondaient aux mille harmonies d'une âme sensible , et elle insistait particulièrement sur es retour imprévu d'une comparaison qui jetait tant de lumière sur la situation décolorée de l'héroine. Les vieilles dames , tout en partageant entièrement cette opinion , témoignaient d'ailleurs le dédain le plus mar« que pour ces deux pauvres blocs de granit , et Tune d'elles épousait avec une exaltation si prononcée les douleurs de cette femme incomprise que je me pris k conjecturer qu'elle-même avait eu beaucoup à souffrir de l'Indifférence stupide d'un sexe sans discernement. « Ëst-^lle mariée , cette dame? demandai*je tout bas à mon cousin, — Non. » Pour moi , bien que je fusse à mille lieue» de me douter encore que cette plante étiolée

était ma fraîche compagne d'Aoste, et ce bloc, Tauber* giste de Cbambéry, je m'intéressais vivement à une lecture qui , sans altérer Je moins du monde la quiétude de mon bon cousin , ébranlait à ce point la sentimentalité de ces dames, et provoquait de leur part des remar* ques non moins délicieuses que le style qui en était robjet

« Lorsque je les rencontrai , poursuivit ma tante en continuant sa lecture, ils cheminaient du côté des plaines de ritalie , dans le fol espoir que les baieine9 les plus douces d*un climat embaumé arrêteraient les ravages de cette destinée déçue. Mais moi, de qui Tâme comprenait cette âme , je voyais la vierge s*acheminant comme par une allée de cyprès vers sa fosse déjà creusée, et le poids d'une immense douleur pesait sur mon âme affaissée. Auprès d'elle , son blond fiancé promenait â la lumière des deux Fampleur massive de ses formes, dont aucun embrasement intérieur ne venait colorer la fade fraîcheur , ai tordre et saccader les mouvements prosaïques : une épaisse stupidité de cœur recouvrait cet homme comme une armure de plomb, et l'approche même d'une effroyable avalanche (ici , j'écoutai à deux oreilles) ne suffisait pas à lui inspirer les égoïstes alarmes de la frayeur la plus vulgaire.

» Cependant la nuit approchait, les noires dentelures des cimes semblaient mordre les nuages du soir , et les gorges du Saint-Bernard absorber , immenses gueules , les dernières lueurs du couchant. L'avalanche était là , béante , insondable , paie comme un linceul , avide comme une tombe ! Tout à coup , une blanche apparition s'élance, tournoie, et s'abîme dans le gouffre... C'est Emma! (Emma! m'écriai-jc... en moi-même.) Plus prompt que l'éclair , je m'y jette sur sa trace , je

roule, je bondis,, je plonge de vide en vide, cherchant à devancer la mort qui roule à ma poursuite , et , vainqueur dans cette lutle funèbre, j'arrive auprès de la vierge pâlissante et glacée.... Elle avait voulu trouver dans ce gouffre la fin de ses tourments ! Alors je lui laisr sai voir que moi, l'étranger , que moi, rinconnu , j'avais deviné sa pensée. Comprise enfin , pour la seule fois peut-être , ses paupières s^'ouvrirent pour laisser briller la flamme du ravissement, et le sourire radieux, ineffable, accourut sur les violettes (!I) de ses lèvres. En même temps arrivaient les molosses (!!!) de Tbos* pice , chargés de cordiaux, aboyant le secours et la délivrance. Du haut de la chaussée on nous tendit un câble, les pères vinrent à notre rencontre , je remis aux hommes du ciel la victime du monde, et, après la leur avoir remise, je m'éloignai à pas désespérés! »

Je partis d'un grand éclat de rire.... Les dames se levèrent indignées , mon cousin regarda sa mère , ma tante me regarda, je regardai tout ce monde en larmes, et, n'étant plus maître alors de réprimer. une hilarité que ce spectacle même portait à son comble , je pris le parti de saluer la compagnie et de prendre congé , en m'excusant d'avoir causé un si grand scandale.

Tout en regardant. mon hôy^l, je me ressouvins de ce gros monsieur qui disait :

^pitaphe! tout est épitaphe!

if

li. ■ ' — '

» Aux portes de la ville de Genève, TArve , torrent qu i

i descend des glaciers de Savoie , vient unir ses eaux

f fangeuses aux ondes limpides du Rhône. Les doux

!> fleuves cheminent long -^ temps sans confondre leurs

it eaux ; en sorte que c*est un spectacle curieux pour ceux

iij) qui n*y sont pas accoutumés que de voir couler parai-

[if lèlement dans un même lit une onde bourbeuse et des

1$ flots d'azur.

La langue de terre qui sépare ces deux rivières, près tu du pont où elles se réunissent, forme un petit delta, dont

1,1 la base, large de quelques centaines de pas seulement ,

f. est occupée par le cimetière de la ville. Derrière ce lieu

1^ sont des jardins plantés de divers légurafes , et arrosés

iji au moyen de grandes roues qui élèvent les eaux du

,« Rhône et qui les distribuent dans une multitude de ri-

goles qui s'entrecroisent. Quelques cultivateurs habitent f seuls cette étroite plaine que termine un bois de saules,

puis une grève stérile. C'est à l'extrémité de cette grève que les deux rivières se réunissent et courent s'encaisser entre des roches vermoulues qui bornent l'horizon. Quoique voisin d'une ville populeuse, ce lieu présente un aspect mélancolique qui en écarte la foule. A la vérité, quelquefois une bande joyeuse d'écoliei*s parcourt les rives du fleuve , et , séduite par cet attrait de liberté qu'offrent les lieux déserts , vient camper sur la grève dont j'ai parlé ; mais plus souvent on n'y rencontre que

quelques promeneurs isolés , et plutôt de ceux qui aiment à se soustraire aux regards et à rê?er avec euxmêmes. Il n'est pas rare que des malheureux , fatigués de vivre, y soient venus chercher la mort dans les flots.

J'ayais environ sept an$ l.orsqqç je parcourus ce petit pays pour la première fois , tenant par la n^s^in mon aïeul. Nous marchions sous l'ombrage de grands bê« très, dans les rameaux desquels il me montrait, du bout de sa canne , les petits oiseaux qui sautaient de branche en branche. ^ « Ils jouent , lui disais^je, — Non , mon enfant , ils vont par la plaine d*9lentour cJiercber de la nourriture pour leurs petits, et ils U leur apportent, et puis rQpartent pour recommencer,-™ Qii sont- ils les petits oiseaux? -^ Ils sont dans leurs nid$, que nous ne voyons pas, -^ Pourquoi ne les voyons^ nous pas?.., »

Pendant que je faisais ces questions enfantines, nous avions atteint Textrémité de ceUe 9llée d*9rhres que termine un gros portail en maçonneri^^ Pur la porte qui se trouvait entr'ouverle , on apercevait an delà quelques cyprès et des saules pleureurs ; mais dans (e fronton du portail était incrustée une grande inscription en lettres noires sur un marbre blanc. Cet objet , singulier pour un enfant , me frappa. ^ » Qu'est-ce? dis-je il mon graiid'père. -- Lis toi-même , me dii'il. «-- Non , repris: je , lise^ , grand-père ; » car il y ayait dans l'impression que j'avais reçue quelque chose qui me rendait craintif.

u C'est la porte du cimetière , rne dit^il , l'endroit

LA PEun. 4l9

où l'on porte les morts. Cette inscription est un passage de U Bil)le :

HEUREUX ceux QUI MEORËMT AU «Elt&NSUR; lU 6E REPOSENT Dtt LEURb TRAVAUX, ET LEURS OEUVRES LES SUIVENT.

» Gela veut dire * mon enfant..,.. -— Mais où est-ce qu'on les porte? dis-je en l'interrompant. — On les porte dans la terre* — Pourquoi , grand-père î Leur fait^on du mal? — Non, mon enfant; les morts ne sentent plus rien dans ce monde^ci. »

Nous dépassâmes le portail , et je ne fis plus de ques* tions. De temps en temps je retournais la tête du côté de la pierre blanche^ rattachant à cet objet toutes sortes d'idées sinistres sur les morts , sur les sépulcres et sur les hommes en manteau noir que j'avais souvent ren« contrés dans les ruefi, portant des bières couvertes d'un linceul

51ais le soleil brillait , et je tenais la main de mon aïeul; ces impressions s'alTaiblireni devant d'autres, et, quand nous eûmes atteint les bords du Rhône ^ la vue de l'eau , ei surtout celle d'un homme qui pochait , attirèrent toute Ynon attention.

Les eaux é(ant basses, cet homme, chaussé de grandes bottes en cuir , s'était avancé au milieu dn courant. ^- Voyez, grand-père, il est dans l'eau t — C'est un homme qui prend du poisson ; attendons un mo nent , tu le vtgrtas bouger dès qu'il ^sentira quelque chose au bout du fil

Nous restâmes ainsi à le regaixier ; mais l'homme ne bougeait point. Peu à peu je me pressais contre mon aifeol ) et je serrais sa main avec plus de force , car rimmobiiité du pêcheur commençait à me paraître

4*20 NOLVELLtS GENEVOISES.

élrangc. Ses yeux fixés sur le bout du ûl , ce fil qui plongeait mystérieusement sous Teau , le: silence de cette scène , foules ces choses agissaient sur ma frelc imagination , déjà ébranlée par la vue de Tinscripiion en lettres noires. A la fin , par une illusion bien ordinaire , mais nouvelle pour moi , le pécheur me parut descendre la rivière , et le bord opposé se mouvoir en remonlant le courant. Alors je tirai mon grand-père par la main , et nous poursuivîmes notre promenade.

Nous longeâmes la rive sous les saules qui ombragent le sentier. Ils sont vermoulus , percés de pourri-^ ture ; une mousse vive rajeunit leUr base , tandis que de leur tête décrépite s'échappent de flexibles branches qui s'abaissent sur le fleuve. Nous avions à notre droite le Rhône , à gauche les jardins dont j'ai parlé. La roue qui élève l'eau dans de petites auges, d'où elle retombe dans une rigole , m'intéressa beaucoup ; néanmoins , dans la disposition où j'étais , j'aimais mieux n'être pas seul à contempler l'immense machine tournante; d'ailleurs, le pêcheur était toujours là -bas, immobile. Enfin nous le perdîmes de vue , et nous arrivâmes à la grève qui termine la langue de terre. Mon grand-père me fit remarquer dans le gravier une foule de pierres plates et rondes , et m'apprit à les faire voler sur la surface de Teau , en sorte que j'avais complètement oublié le portail , le pêcheur et la roue.

II y avait sur le rivage une petite anse^ remplie d'une eau claire et peu profonde. Mon grand-père m'invita à m'y baigner , et , m'ayani ôtc mes vêlements , il me fit entrer dans l'eau. Lui-même s'assit au bord , et , appuyant son menton sur le pommeau d'or de sa vieille canne , il me regardait jouer. Je vins à porter mes regards sur sa figure vénérable , et , je ne sais pourquoi,

LA PELll. 421

c'est sous cette image qu'il est resté depuis empreint dans mon souvenir.

Nous fîmes le tour de la pointe pour longer au retour la rive de TArve. La sécurité élait revenue , et le bain m'avait rois en tr^in. Je jouais avec mon grand-père , le tirant par le pan de son habit ^ jusqu'à ce que lui , se retournant subitement , feignit de me poursuivre en grossissant sa voix. Quand nous atteignîmes le bois de saules , il se mit à se cacher derrière les arbres , et moi à le chercher avec uii plaisir mêlé d'émotion , me livrant à une joie éclatante lorsque j'avais trouvé sa cache ou seulement lorsqu'il était trahi par le bout de sa canne ou de son chapeau.

Un moment je perdis sa trace, et, le cherchant d'arbre en arbre, je m'enfonçai dans le bois sans le retrouver. J'appelai , il ne répondit point. Alors, précipitant ma course et me dirigeant du côté où le taillis me semblait le moins sombre , je manquai le sentier et je me trouvai sur le rivage , en face d'un objet dont la vue me remplit d'horreur.

iG'était la carcasse d*un cheval gisant sur le sable. L'orbite profond des yeux , le trou des naseaux , la mâchoire décharnée , ouverte comme par un bâillement infrrnal , et présentant un hideux râtelier , me firent line impression si soudaine et si forte , que je m'écriai de toute ma force : « Grand-père ! oh ! grand-père !... » Mon grand-père parut ; je me jetai contre lui , et je l'entraînai loin de ce lieu d'effroi.

. Le soir, quand on me fit coucher, j'étais fort inquiet, agité , redoutant le moment où Ton me laisserait seul. J'obtins que la porte de la chambre , qui donnait suc celle où mes parents étaient à souper , demeurerait en-

tr'ouverte , et le sommeil me délivra bientôt de mes terreurs.

L*aaDée suivante mon ftïeul mourut* Sa di^paritiod ne me frappant par aucune image sensible, j*cn fus moins touclié que de la douleur de mon père » dont rabattement et la tristesse me faisaient pleurer. On m 'babilla de noir » Ton entoura mon chapeau d*ua crêpe , et » quand vint le jour des funérailles , je dus suivre le cercueil avec les hommes de la famille , tous, comme moi, i^têtus de longs manteaux noirs.

Au sortir de la maison , je n'osai pas demander à mon père où Ton allait ; car, outre que son chagrin me rendait timide , j'étais moins familier avec lui que je ne l'avais été avec mou aïeul : c'est le cas ordinaire dis enfants. J'avais oublié ce que ce dernier m'avait dit des morts et de la terre où on les porte , en sorte que je m'acheminais plutôt curieux qu'inquiet ; et , lorsque j'eus entendu derrière moi mes grands parents qui s^entretenaient de choses indifféreules tout en saluant les passants , la cérémonie cessa tout à fait de nie paraître lugubre.

 la porte de la ville, le factionnaire présenta les armes , et les soldats du poste se mirent en ligne pour faire de même. Je ne savais pas que ce Tût pour nous , mais j*y trouvai une distraction très-agréable. Néanmoins un des soldats , que je considérai de toute mon attention à cause de 3a figure martiale, se mit à sourire en me regardant ; je cJrus qu*il riait de mon accoutrement , en sorte que je rougis, et je continuai à rougir toutes les fois que les regards des passants s'arrêtaient sur moi.

Pendant ({ue j'étais distrait par ces t^t)5t^ et par

Boilie iiutres mm qui aboliraient à nui vue, je ne m'étais pas aperçu de la direction qu'avait prise le convoi. Tout h coup me retrouvant sous Talléede hêtre», en face du gros portail , les impressions de l'année précédente se représentèrent à mon imagination , et je ne doutai plus que je ne fusse acteur dans une de ces scènes de morts et de sépulcres , dont le mystère lugubre m'avait souvent causé tant de trouble.

Dès ce moment ma pensée se reporta sur mon grand*- ' père, que je savais être dans le cercueil; je compris qu'on le portait dans la terre , comme il m'avait dit qu'on pratiquait à l'égard des morts , et , dans Timpuis^ sancc ou j'étais encore de me figurer un Ciidavre, je me le représentais couché tout vivant dans l'étroite bière, et j'attendais avec anxiété de voir ce qu'on allait lui faire. Quoiqu'un peu de curiosité se mêlât à la crainte que j'éprouvais, j'espérais bien que tout se passerait h distance , et que Ton ne franchirait pas le portail, Mais il en fut autrement.

Je n'avais jamais vu de cimetière, et comme je m'étais représenté ce lieu funèbre sous un aspect cfifrayant, je fus assesK rassuré lorsqu'étant entré , j'aperçus des arbres , des fleurs , et les rayons d'un beau soleil qui doraient la surface d'une grande prairie, Aussitôt des images plus douces s'offrirent à mon esprit , entre autres celle de mon grand'père, tel qu'il m'était apparu l'année précé^ dente au bord de la petite anse. Je me le figurai habitant cette prairie , et s'y reposant au soleil , comme c'était sa coutume aux beaux jours d'août ou de juillet. Je venais d'être si agité que, par une réaction naturelle , la paix et le calme renaissaient rapidement dans mon cœur,

Toutefois , diverses choses me causaient encore quol^

que inquiétude. Noos dépassions de temps en temps dts pierres avec des instrlptious, et de petits enclos entourés de balustres noirs, l'rès de l'un d'eux, j'avais remarqué de loin une femme dans une attitude de recueillement. Je m'attendais ï ce qu'elle touroerait la tête pour nous voir passer :' mais, penchée sur l'enclos, elle n'en détourna point ses regards, et un sanglot étouiïé, qui me parut venir du côté où elle était agenouillée, me jeta dans une agitation eitrême. En effet, la voyant immobile, je me figurai bientôt que le sanglot pariait de dessous l'herbe qui était dans l'eDclos , et l'image d'un mort gémissant sous le poids de la (erre me glaça d'épouvante.

Pendant que j'étais ainsi ébranlé, j'aperçus en avant du convoi deux hommes qui paraissaient nous attendre, A mesure que nous approchions, .leur figure bâiée, leurs ~ Iraits rudes, leur air silencieux , me faisaient une impression plus sinistre ; mais loruiu'iiirivé près d'eux , le cercueil s'arrêta, et que j'eus vu des pelles, des pioches et un grand trou dans la terre , mes yeux se troublèrent et je sentis mes jambes chancpler sous moi. Ces hommes affreux prirent le cercudl par les deux bouts, ils le déposèrent dans le trou , el , saisissant leurs pelles , ils firent rouler dessus la terre amonccli^e sur les bords de la fosse. Au bruit reteniiss.-int des caillons <?i des os qui tombaient sur le bois , mon imagination mêlait des sanglots , des cris , des gémissements ; et, quand le bruit devint plus sourd , je croyais entendre encore les râlemcnts étouiïés de mon grand-pére.

Quelques instants après , nous étfons de retour au logis. Mon père se livra ^ une violente douleur, et je m'y associai , persuadé qu'il pleurait sur le supplice de mon pauvre grand-père oppressé sous la terre.

Il faut que je sois né peureux. Ces impressions sont demeurées ineffaçables , et prêtes à se réveiller dans la nuit et la solitude , toutes les fois du moins que l'absence d'une pensée, d*un sentiment ou d'un but précis leur ouvrait un libre accès dans mon âme. Mais je reprends le récit des circonstances qui , à peu d'années de là , me livrèrent à ' des émotions bien plus fortes encore.

G^était aux premiers jours de mon adolescence. Comme il arrive quelquefois à cet âge , l'amour, dans toute la vivacité de ses premières atteintes , s*était emparé de mon jeune cœur. Tout entier à mes chères pensées , sans cesse préoccupé de douces chimères « j'étais devenu rêveur, taciturne, inappliqué. Aussi mon père s'en chagrinait , et mon régent affirmait que je n'avais aucune aptitude pour les langues mortes. ' " Amour d'adolescent, ai-je dit. En effet , je hrûiaisi pour une personne qui aurait pu à la rigueur être ma mère, et c'est pourquoi j'avais soin de cacher à tous les regards ma secrète flamme , que le mystère entretenait vive et pure, tandis que la moquerie l'eût éteinte.

La dame de mes pensées était une belle personne qui habitait la même maison que nous. Elle venait souvent chez mes parents^ et , grâce à mon âge, j'allais librement chez elle. A mesure que je m'éprenais davantage, je trouvais des prétextes pour m'y rendre plus souvent, pour y rester plus long-temps; à la fin j'y passais mes journées. Debout à ses côtés pendant qu'elle travaillait à quelque ouvrage d'aiguille , faute d'oser soupirer, je jasais, je tenais son écheveau, ou je courais après son peloton s'il venait à rouler sur le plancher. Que si quelque soin domestique l'appelait à sortir de la cham-

bre , je profitais des instants pour baiser avec transport les objets. qu'elle avait touchés, je passais mes mains dans ses gants , et , pour que le chapeau qui avait pressé ses cheveux pressât aussi les miens, me voilà affublé d*un chapeau de femme, ayant horriblement peur d'être surpris , et rougissant de ma rougeur môme.

Hélas ! une si belle passion devait être malheureuse. Par une plaisanterie que je prenais au sérieux , cette demoiselle m'appelait son petit mari. Ce titre était mon privilège , je ne le partageais avec aucun autre, et cela «eul suffisait pour me le rendre infiniment cher. Un soir, beau et pimpant, je montai chez la dame de mes pensées, qui m'avait elle-même convié, pour ce soir-là, à une réunion de famille. J'entrai glorieux dans le salon; rassemblée était nombreuse. Par une préférence déli*cate , qui offensa gravement plusieurs grands parents^ je n'eus de çaluts et de civilités que pour ma belle voisine, à qui je consacrai toute l'amabilité et les agréments dont je pouvais disposer, lorsqu'un grand jeune homme qu'on venait d'introduire, après m'avoir hautement déplu en détournant de moi l'attention de ma souve*raine, se prit à me dire : — Ah çà, vous êtes le petit mari; moi , je vais être le grand.... J'espère que nous vivrons bien ensemble.

Tout le monde se mit à rire, surtout lorsqu'on m'eut vu retirer avec humeur ma main qu'il avait prise» et lui lancer un regard de tigre. A ce rire , le dépit , la honte et le trouble me suffoquant , je sortis brusque* ment.

Je n'osai pas rentrer tout de suite chez mon père , et d'ailleurs je n'avais qu'une envie , celle de me livrer loin de tout regarda la douleur que je ressentais. Dès que je fus seul et dans la campagne , mes larmes coulèrent.

h\ PEU». 427

J'étais ridiculo , et pourtant bien à plaindre. Sans doute ; ma passion était sans but, sans espoir, même à mes propres yeux ; mais , tout innocente et précoce qu'elle fût , elle était pure , sincère , pleine de fraîcheur et de sève , et depuis quelque temps elle formait ma vie. Je savais bien qu'il me fallait quitter le collège avant de songer au mariage , aussi je n'y songeais point ; mais qu'un autre épousât celle à qui j'avais avec délices consacré mon servage , c'était bien pour lors le plus fatal événement qui pût détruire ma félicité.

£n proie au regret , au dépit , et à d'autres passions jalouses et colères , je n'avais remarqué ni l'heure avancée , ni la direction que prenaient mes pas vers des lieux qu'en d'autres temps je n'eusse point choisis pour une promenade nocturne ; mais je fus ramené à moi*môme , comme par un coup de foudre , lorsque , l'horloge s'é-* tant mise à sonner, je crus avoir compté douze coups... Les portes de la ville m'étaient fermées depuis une heure.

J'espérai m'élre trompé , et je courais déjà de toute ma force , lorsque la cloche lointaine d'un village se fit entendre; je comptai avec une horrible anxiété neuf, dix, onze coups,.... le douzième vint m'achever. Rien n'est inexorable comme une horloge.

J'avoue qu'en cet instant j'oubliai mes amours ; niais ce ne fut point pour retrouver le repos , car la pensée de l'angûiise où allait être plongée ma famille vint me livrer au plus affreux tourment. Ils me croiraient perdu, mort, et, dans ma simplicité, j'allais jusqu'à craindre qu'ils ne liassent ma disparition au récit qu'on ne man*

querait pas de leur faire, chez nos voisins, de ma boute, de mon désespoir et de ma brusque sortie.

Mais où croit-on que m*avaient porté mes pas? Sous les saules, dans le sentier, à^ette place d'où, six années auparavant , j'avais considéré le pêcheur. C'est là que je sanglotais , sans savoir quel parti prendre. Néanmoins mon esprit , tout entier au milieu de ma famille, n'était point encore dominé par la peur; et d'ailleurs, an travers de mes larmes , je voyais briller à l'autre rive une lumière qui me tenait compagnie sans que je m'en doutasse.

Cette lumière, en s'éteignant bientôt après, me donna le premier sentiment de ma* solitude. Au moment où elle disparut, je retins machinalement mes sanglots, et je retrouvai le silence et là nuit. £n regardant au-: tour de moi dans l'ombre , j'entrevis des formes que l'éclat de la petite lumière avait d'abord éclipsées , et , pendant que je me livrais à cet examen , les larmes tarissaient tout à fait à mes paupières.

Je ne tardai pas à oublier aussi ma famille , et bien malgré moi, car je faisais tous mes efforts pour y retenir ma pensée , qui conmnençait à errer avec crainte dans l'ombre d'alentour. Comme je prévis que chaque instant allait ajouter aux terreurs dont j'étais menacé , je m'étendis tout doucement sous la haie qui me séparait des jardins, bien décidé à m'endormir.

L'idée était bonne, mais l'exécution difficile. A la vérité , mes yeux étaient clos , mais ma tête veillait plus qu'en plein jour, et mes oreilles bien ouvertes me transmettaient, avec les moindres bruits, des images effrayantes qui écartaient toujours plus le sommeil de

LA PEim. 429

mes paupières. Aussi, voyant rinutiliié de mes efforts, j'inventais des expédients pour dérober mon esprit aux visions , en le fixant sur quelque chose. Je me donnai la tâche de compter jusqu'à cent , jusqu'à deux cents, jusqu'à mille; mais mes lèvres seules se chargeaient de la besogne , et mon esprit 1^ laissait faire.

J'en étais an nombre deux cent quatre-vingt-dixneuf, lorsque j'entendis, à deux pas de moi, un frémissement dans le feuillage ; je précipitai mon compte avec plus de vitesse encore, afin de dépasser le plus promptement possible certaines idées de couleuvres froides et de crapauds à yeux fixes , vers lesquelles mon esprit inclinait évidemment. Mon émotion ne fit qu'en redoubler, et ce frémissement ne tarda pas à revêtir des figures si étranges , si fâcheuses , qu'à la fin il me devint avantageux de rebrousser , môme vers les couleuvres; « Après, tout , me disais-je , les couleuvres n'ont rien de si abominable; elles sont innocentes les couleuvres, et surtout... (oh! que cette idée me vint à propos!) si ce n'est qu'un lézard. » Ici le frémissement se fit entendre de nouveau et de plus près; je me crus happé, avalé, broyé, eu sorte que, m'étant levé en sursaut, je franchis la haie , si épouvanté du bruit et du mouvement que je faisais , que je sentais à peine la pointe des épines qui déchiraient ma peau.

Quand je fus de l'autre côté , j'éprouvai un grand soulagement. Je me trouvai au milieu des laitues, des choux , des rigoles , toutes choses qui , en me rappelant le travail de l'homme , diminuaient d'autant le senti-

0ient de ma solitude. Je me souviens que j'essayai de prolonger le mieux que je ressentais , en me représentant les détails de la culture auxquels j'avais assisté souvent à cette place même : les hommes bêchant au soleil , les femmes cueillant des légumes , les enfants arrachant les mauvaises herbes , toute une idylle enfin. Seulement , j'évitais de songer aux arrosements , crainte de songer en même temps à la grande roue , qui dans ce moment gesticulait pas'bien loin de moi.

Et puis , j'étais sous la voûle du ciel qui seule , du-> rant la nuit, n'inspire point de frayeur. J'avais autour de moi de l'espace et quelque clarté. S'il vient , pen^ sais-je , je le verrai venir.

S'il vient! Attendiez- vous quelqu'un?— Sans aucun doute. — Kt qui ? *— Celui qu*on attend quand on a peur.

Kt vous, n'eûtes-vous jamais peur ? Le soir , autour de l'église , à l'écho de vos |)as ; la nuit , au plancher qui craque; en vous couchant, lorsqu'un genou sur le lit vous n'osiez retirer l'autre pied , crainte que , de dessous , une main. . . Prenez la lumière, regardez bien : rien, personne. Posez la lumière, ne regardez plus : il y est de nouveau. C'est de celui-là que je parle.

Je restais donc immobile au milieu de cette plaine ; mais déjà l'idée de l'espace que j'avais autour de moi, après m'avoir soulagé , commençait à influer sur mon esprit d'une manière fâcheuse , non pas tant eu avant , où rien ne pouvait échapper à mes regards , mais der* rière , de côté , et partout où ils ne plongeaient pas ;

LA PEtR. 431

car, quand on le sent venir, c'est toujours du côté oà Ton ne regarde pas. Je me tournais donc souvent, et subitement , comme pour le surprendre ; puis je me retournais bien vite , ix)ur ne pas laisser Fautre côté sans surveillance. Ces mouvements bizarres me faisant peur à moi-même, je croisai les bras, et je commençai à me promener en ligne droite, au grand détriment det) choux et des laitues , car pour un empire je n'aurais dévié vers le bocage et les sentiers.

Encore moins aurais-je dévié vers Taulre côté de celle pctile plaine , car c'était là que , dans mon enfance , j'avais vu, étendu sur la grèvo.... Aussi, bien que du coin de l'œil je donnasse une attention particulière à ce côté de l'espace , j'évitais d'y regarder en face, et surtout de me rendre compte des motifs qui m'en tenaient éloigné.

iMais cet effort même tournait contre moi. En répons* sant le monstre, je lui donnais de la prise; en voulant l'écarter de ma pensée, je l'y amenais... déjà il en forçait l'entrée. C'était un affreux assemblage d'os et de dents , un oeil sans regard , une béte toute de côtes et de vertèbres qui se mouvaient et craquaient , en trottant vers moi. Et j'en étais à lutter de très-près , lorsque, par l'effet du chemin que j'avais fait, tes immenses bras de la grande roue m'apparurent tout à coup , à quelques pas, tournoyant mystérieusement dans l'ombre. J'eus le temps de pressentir quel affreux rapprochement allait s'opérer; aussi, recueillant tout ce qui me restait de sang-froîd, je rebroussai doucefnent, et je me nus à siffler d'un air dégagé. Qoand un homme qui

432 NOUVELLES GEKCVOISES.

a peur en est à sifDer , Ton peut compter qu'il est extraordînairement bas.

Je n*cus pas plutôt rebroussé, que le rapprochement se Gt de la roue et du monstre aux vertèbres. Je l'entendis galoper, je sentis son haleine et le crus sur mon dos. Je voulus tenir ferme et ralentir ma niarche, comme ponr lui Imposer ; mais, cet effort étant au-dessus de mes forces, je bâtai le pas, je courus, je volai jusqu'au pied d'un mur qui me barrait le chemin. Lk je me retournai haletant.

Un mur, c'est quelque chose en pareil cas. D'abord, c'est un mur : chose blanche, compacte, sans mystère ; cho^e qui change en réalité palpable l'espace indé&ni , peuplé d'apparences, domaine des fantôme ; ensuite, je pouvais m'appuyer contre, et de là voir venir ; c'est ce que je fis.

En me retournant , je n'avais vu que l'ombre et le vide ; mais la bêle n'en vivait pas moins dans mon imagination, et je la supposais prête à fondre sur moi de tous les points dont la nuit ou les objets me voilaient la vue. C'est ce qui fut cause que mes terreurs commençaient déjà à se porter sur le revers du mur auquel j'étais adossé; lorsqu'à iin bruit, que je crus être parti de ce côté, elles s'y concentrèrent toutes.

. C'était un bruit semblable à celui que font entendre les chouettes; nul doute que ce ne fût la bete.... Je la sentais, je la voyais gi*imper de l'autre côté du mur, en insérant les os de ses doigts 'entre les jointures des pierres; en sorte que, les regards. enchaînés au sommet

dé la muraille, je m'attendais de seconde en seconde à voir sa (été s'avancer lentement, et les deux orbites fixer sur moi leur regard immobile et cave

Cette situation devenant intolérable , l'angoisse me poussa à sa rencontre. J'aimais mieux encore l'aller trouver que de l'attendre fasciné et palpitant Je m'aidai donc des rameaux de quelques pêchers adossés à la muraille, et je grimpai ainsi jusqu'au sommet, que j'enfourchai.

Point de béte ! Quoique je m'y attendisse parfaitement , j'eus tout le plaisir de la surprise. Les peureux prêtent l'oreille à deux voix qui se contredisent , celle de la peur et celle du sens commun , en sorte qu'écou-^ tant tantôt Tune , tantôt l'autre , ou toutes les deux en même temps, ils sont sujets aux plus étranges iuconsé-^ quences.

Au lieu de la bête , je voyais une plaine entourée de murailles, plus loin des arbres, et , au delà , la ville, dominée par la grosse tour de Saint-Pierre.

La vue de la ville me fit plaisir ; mais il n'y avait pas une lumière aux maisons , et la tour de Saint-Pierre ne me présentait rien de bien rassurant , lorsque le carillon de l'horloge se fit entendre......

Toutes mes terreurs s'envolèrent subitement Ce son si connu me transporta comme en plein jour , et l'idée que d'autres écoutaient avec moi me fit perdre tout à fait le sentiment de n[M)n isolement Je redevins calme ,.

brave, hardi, mais pour fort peu de temps. Le

carillon se tut , l'horloge sonna deux heures , et toute la nature, qui m'avait semblé écouter le carillon avec moi y

itae parut de nooTeau reporter toute son attention sur moi, perché là -haut snr ma muraille. Je me faisais petit, je m'effaçais, je me couchait) tout de mon iongsar cette crête étroite : impossible d'échapper aux regards. Les choux , les choux eux-mêmes , plantés en longues files, me semblaient des têtes alignées, des bouches ricanantes, des milliers d'y^ttx fixés sur ma personne. Je préférai donc redescendre, et, à cause de la grande roue, je descendis sur le revers opposé de la muraille.

J'avais fait quelques pas avec assez de bonheur, lorsque je vins à me heurter contre un objet que mes yeux n'avaient pu distinguer de la noirceur de Tombre. Âa choc subit , je poussai un cri , croyant que c'était la bête elle-même; mais lorsque, revenu de cette première impression , j'eus touché des baiustres noirs, une sueur froide parcourut tout mon corps. J'étais dans le cimetière !

A cette soudaine idée , mille visions effrayantes s'élevèrent devant moi , jaillissant comme du sein d'une lueur bleuâtre qui leur prêtait une pâleur sépulcrale. C'étaient des spectres veriâoulus, des crânes, des os,

une femme noire ^ d'affreux fossoyeurs Mais la plds

horrible de toutes , celle qui finit par éclipser les autres, c'était celle de mon grand-père â moitié caché sous la terre. Ses traits défigurés présentaient des os creusés, des orbites vides ; sa bouche, dépouillée de dents, semblait étouffer sa plainte , et , de ses bras décharnés, il écartait avec effort une |K>ussière immonde.

Hors de moi , je marchais rapidement , comme pour m'éloigner de ces pensées en même temps que des ba-

lustres noirs; mais, à mesure que je marchais, le spectre sortait de sa fosse ; il tournait ses orbites sur la plaine, il m'avait reconnu ; déjà il allongeait sur ma trace sou pas sourd et mystérieux, et, comme si à chaque seconde il eût été sur le point de m*atteindre , mon cœur battait avec violence. Tout à coup mon chapeau tombe , et je sens sa main froide et dure s*appesantir sur ma tête.. ,.. « Grand-père ! oh I non , grand-père ! » m*écriai-je en fuyant de toute la vitesse que me permettait le délire de la plus affreuse terreur.

C'étaient les branches inférieures d'un saule , contre lesquelles ma tête était venue se heurter.

Au mouvement de ma fuite, au bruit de mes pas, surgissaient mille autres spectres , et j'en sentais déjà une armée à ma poursuite , lorsqu'ayant franchi enfin le portail , je continuai de courir jusqu'aux portes de la ville. « Qui vive ? •> cria la sentinelle.

A cette voix d'homme , adieu fantômes , spectres , monstres , couleuvres. « Ami ! » répondis-je d'un accent presque passionné. Une heure après , j'étais rendu à ma famille.

Cette crise me fit grand bien. J'oubliai mes amours, et je retrouvai mon chapeau.

Page 1