‹ Nouvelles genevoises: Illustrées d'après les dessins de l'auteurChapitre 2 sur 13 · LETTRE A L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

LETTRE A L'ÉDITEUR

PAR M. LE COMTE XAVIEA nE MAISTRE.

Monsieur ,

Je reçois à Tinstant les exemplaires de la nouvelle édition de mes œuvres que vous avez la bonté de ra'envoyer, ainsi que Taimable lettre qui les accompagne, et je m'empresse de vous en témoigner toute ma reconnaissance. Parmi les jouissances nombreuses et inattendues que j'éprouve en arrivant à Paris , mon amour-propre ne peut qu'être infiniment flatté, non- seulement de cette élégante publication qui va donner un prix à ces opuscules , mais aussi de les voir annoncés par vos soins dans les journaux comme tenant une place honorable dans la littérature française , faveur à laquelle j'étais loin de m'altendre. Étranger à la France, où je viens pour la première fois à la fin de ma carrière, vous comprendrez facilement ma surprise.

n y a maintenant plus de quarante ans que mon premier essai , le Voyage autour de ma chambre, fut publié à Lausanne; les autres parurent vingt ans plus tard. Pendant ce long espace de temps , j'ai vécu en Russie et en Italie , où je n*entendais guère parler d'eux ^ Vous voyez que j'ai eu tout le temps de les oublier, et j'ai pu croire qu'ils Tétaient aussi de tout le monde : c'est donc , à mes yeux , une véritable résurrection que vous avez opérée.

* Nous pensons faire plaisir aux lecteur^i en impriin.mt celte lellrc de M. le comte Xavier de Maistre loui entière, bien que le dernier paragraphe neuleraent concerne M. Tdppffcr.

Il LETTRE A L EDITEUR.

Vous m'iavilez , munsieur , dans votre letlre , k composer quelque nouveau chapitre pour augmenter le lr<ip l^er volume

de mes œuvres , qu'on a décoré depuis toD);-temps du titre d'Œuvres complètes, dani: la prévision sans doute qu'elles n'aU' raient pas de suite; j'en si ratifié de bon ctrat l'auguie. Je sais bien que la fécondité accompagne ordinairement le talent , et je devrais envier cette prérogutive qui m'a été refusée; mais aussi combien d'auteurs célèbres ont trop écrit! // en est plus de trois que je pourrais nommer. Cette considération et mille autres plus fortes encore s'opposent au désir que j'aurais de vous satisfaire sur ce point. — Le temps pèse sur moij comment retrouverais je aujourd'hui le lil léger qui me conduisait jadis dans les voj^es dont vous venez de publier la description ? Il e^ Irop tard ! il faudrait pour cela me renfermer de iiuuvi'au dunri tua chambre, et j'ai tant île diodes à voir bors de ciiez mol, que je ne pourrais jamais m'y résoudre. Si même j'entreprenais d'écrire les observations de loat genre que JG puis faire k Paris, vous sentez bien qu'en gardant un* juste pr.)]iortiou avec cdles que j'ai faites autour de ma cliainltri', plusieurs) volumes in-folio ne sufQraieut pas pour les contenir; il me sérail plus fadie de vous parler de Naiiles, d'où j'empurlc tant de regrets; do Vésuve , du beau climat d'Italie , qui contraste si fort avec la pluie et le brouillard qui m'ont accueilli A mun arrivée ici. — Le letnps est beau maintenant: me direz-vou» Mais, en employant ï écrire le peu de temps qu'il m'i'Kl donné de rester à Paris, je lépondrais mal au procédé de quelques amis qui me font sentir tiiement le tmnlieur que j'ai eu de (es connaître à Napleit; ce serait mécoiioallre aussi celui que j'éprouve en général de vos indulgents compatriotes. Ainsi, lorsque j'aurai satisfait, autant qu'il me sera possible, aniL devoirs de l'amitié et de la reconnaissance , )e me contenterai de parcourir Paris dans tous les sens pour le plaisir de mes yeun. Fant-il vous le dire , monsieur , je veux Iliner ii loisir : j'ai déjï vu le musée du Louvre, le panorama de Paris s'est développé devant moi du sommet des tours de Nutie-Dame, j'ai faille tour de la grande colonne, que sa masse a défendue contre l'orage qui renversa la statue. — La voilà cependant ï sa place , la formidable figure; elle y est remontée d'elle-même sur les ailes

LBTTRB A l'eDITEUR. III

de la gloire. Paris me parait un vaste musée 06 l'on peut s'amuser et s'instruire sans autre peine que celle d'ouvrir lesyeax et de regarder. Toutes les merveilles que les sciences, les arts et l'industrie peuvent produire sont exposées aux yeux et semblent venir au-devant de l'observateur. — tn passant auprès d'une librairie , je n'ai pas besoin d'entrer ni de demander le catalogue ; les livres sont lÀ rangés avec ordre, je peux en lire les titres , je pourrais les prendre et les ouvrir sans la glace transparente qui les couvre sans les cacher ; les parapets des quais et des ponts en sont couverts ; d'ailleurs, ne voit-on pas annoncés partout, en énormes caractères, les cliefs-d'œuvre de la semaine qui recouvrent ceux du mois passé? — Combien d'aimables invitations écrites en lettres d'or me sollicitent dans mes courses! combien de découvertes à faire dans une prome> nade sur les boulevards! Mais c'est surtout le soir, lorsque je passe en voiture le long des riches magasins et des cafés resplen» dissantsde lumière, que je jouis d'un spectacle nouveau dont je n'avais aucune idée. Tout ce que le génie du luxe et de l'indus. trie a su imaginer pour le plaisir et l'utilité du monde entier, passe successivement devant moi à mesure que j'avance; la glace de ma voiture devient un véritable kaléidoscope , une suite de tableaux merveilleux qiii me donne une haute idée de la richesse et de l'ingénieuse activité des habitants, et je garde jusque dans mon sommeil de la nuit l'impression de ces mille soleils que le gai a4'ait briller de toutes parts à mes yeux éblouis. Cependant, lorsque je veux me donner, une jouissance complète et toute de mon goût dans mes excursions, ce ne sont pas les grands monuments ni les inventions modernes que je recherche de préférence ; ce sont plutôt les hommes et les choses qui oe sont plus, et que l'histoire et les voyageurs m'ont fait connaîtra dans les anciennes descriptions de Paris; je puis de cette manière comparer le passé au présent : je m'informe de la rue où< logeait madame de Sévigné , de celle d'o6 partait Racine pour se rendre au passage du roi; je veux connaître la maison de Boileau, celle de Bosauet, celle enfin de tous les écrivains célèbres qui m'ont appris à lire et à parler. J'aime à me perdre au. Marais, ot demeurait autrefois la belle société; j'évite le Panthéon, mais je regarde avec plaisir de loin la coupole de Sainte*

IV LEtmE A L EBITEUD.

GenetUve, TOtre patronne, qu'on a nllée; je paise npldement SDTle quai Volliire, mes regards fliés sur h Seine; enllil, iDDgeiDt le flenve, j'anîTe, an pea fatigué, an Palafg-Boiirboa ■■ ti'ttX li qm se troDTe la chambre dm d^téi. — C'nt le

VÉsuïe !

A celle idée du VSsnve, je sens battre mon •.•.(var, mes yein dierchent le ciel d'ilaliB et le beau soieil qui rajoane aor l'Iieureuse PartMnope. — Il faut l'sablier ; mais, pour y ptnenir, H faudrait cesser dp vivre. Naples! Naples! paya d'encliantements! recuis d'ici mes tristes et derniera adieux. - — Adieu h jamais !

Quelques goultep de pluie m'a verM «seul que ma promenade wt terminée ; des nuages sombres menacent dans i'éJoignnnent; je reviens au logis, et, pour me distraire des émotions qui m'ont troublé, je récite tout bas une fable de La Fontaine.

J'irais volontiers passer la soirée dans un des cercles où se l'éunissent tant d'hommes distingués; les Parisiens sont si alta- Ues , qu'ils m'y recevraifnt sans peine; mais les femmes n'y Mut pas admises, et que faire dans un cercle sans elles, i moins de parler politique? Or, je vous conflerat, entre nous, que j'ai une telle inaptitude pour cette science , qu'un des bommes les plus patients qae je connaisse s'est rainement donné la peine de m'eKpliquer tout au long ce qu'il i^l entendre par un doc-, trioaire, [larle centre gaucbe, le juste-milieu, la coalition, etc-, dénominations nouvelles pour moi qui retentissent t mes oreille.'^ depuis mon arrivée en France. Eh bieni monsieur, je n'j ai Tien compris, li en est réïnlté dans ma tète laîlile un mélange confus, un cliaos aussi incohérent que celui qu'on observe jour- Mllemeul dans la chambre elle. même des député?.

Vons parierai-je encore d'une autre didicullé qui m'ompéche d'écrire aujourd'hui F Je trouve une si grande dinérence ratre lea idées que je m'étais faites dana nu jeunesse sur la Mtlénture et celtts que je vois adoptée* maintenant par les auteurs joui»' Mnt de la faveur publique, que j'en suis déconcerté ; Je les admira souvent, souvent aussi Je ne les comprends pas ■■ je vote des mots, des expressions bizarres, et dont je ne puis pas saisir le sens. Que s'est-il donc passé pendant le long séjour que J'ai Riil dans le Nord P Me fandra-t-ïl apprendre une nouvelle langue dans mes vieuT jonrs f Je n'en ai pas le courage.

LETTRE A L^EDITEVR. V

J'espère, monsieur, tous avoir persuadé de l'impossibilité où je suis d^ajooter quelque chose à mon petit recueil ; cependant le désir que j*ai de répondre à votre bonne intention m'engage à vous envoyer des opuscules que je viens de recevoir, et qui pourraient faire suite aux miens. Ne pouvant vous offrir des ouvrages que je n'ai pas eu la possibilité de faire, je vous recommande ceux-ci que je voudrais avoir faits. Je ne connais pas Fauteur, M. TOpffer, de Genève, autrement que par le plaisir que m'a donné leur lecture, et je suis sûr que vous le partagerez, ainsi que vos lecteurs, si vous les publiez; vous pouvez surtout les recommander aux lecteurs qui, se trouvant encore sons l'impression de quelques-uns des drames terribles du moment, voudraient se reposer agréablement au moyen d'une lecture qui les fera presque à la fois sourire et verser de douces larmes.

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