‹ Nouvelles genevoises: Illustrées d'après les dessins de l'auteurChapitre 3 sur 13 · COMTE X4V1ER DE MAISTRE · texte numérisé non relu

COMTE X4V1ER DE MAISTRE

Paris , avril md.

Il y a des moments dans la vie où une heureuse réunion de circonstances semble fixer sur nous le bonheur. Le calme des passions, Tabsence d'inquiétude nous prédisposent à jouir; et si au contentement d'esprit vient s*unir une situation matériellement douce, embellie par d'agréables sensations, les heures coulent alors délicieusement , et le sentiment de l'existence se pare de ses plus riantes couleurs.

C'est précisément le cas où se trouvaient les trois personnages que j'avais sous les yeux. Rien au monde dans leur physionomie qui trahît le moindre souci , le plus petit trouble, le plus faible remords; au contraire, on devinait, au léger rengorgement de leur cou, ce légitime orgueil qui procède du contentement d'esprit : la gravité de leur démarche annonçait le calme de leur cœur, la moralité de leurs pensées ; et dans ce moment même où, cédant aux molles influences d'un doux soleil , ils venaient de s'endormir, encore semblait-il que de leur sommeil s'exhalât un suave parfum d'innocence et de paix.

â NOUVELLES GENEVOISES.

Pour moi (rhomme est sujet aux mauvaises pensées), depuis un moment je maniais une pierre. A la fm, fortement spUicité par vm maliii dé^if*, je la lançai 4ansL la mare, tout à côté... Aussitôt les trois têtes sortirent en sursaut de dessous Taile.

C'étaient trois canards , j'oubliais de le dire. Ils faisaient là leur sieste, tandis qu'assis au bor4 de la flaque, je songeais , presque aussi heureux que mes paisibles compagnons.

Aux champs, l'heure de midi est celle du silence, du epos, de la rêverie. Pendant que le soleil darde à lomb ses rayons sur la plaine, hommes et anjifiaux suspendent leur labeur; le vent se tait, l'herbe se penche, et les insectes seuls, animés par la chaleur, bourdonnent à l'envi dans les airs , formant une lointaine musique qui semble augmenter le silence mêpie.

A quoi je songeais ? à toute sorte de choses , petite^, grandes, indifférentes ou charmantes à mon cœur. J'écoutais le bruissement des grillons ; ou biop, étendu sur le dos, je regardais au firmament les métamorphoses d'un nuage ; d'autres fois, me couchant contre terre, je considérais, sur le pied d'un saule creux, une mousse humide, toute parsemée d'imperceptibles fleurs; je découvrais bientôt dans ce petit monde des montagnes , des vallées , d'ombreux sentiers , fréquentés par quelque insecte d'or , par une fourmi diligente. A toi^s ces objets s'attachait dans mon esprit une idée de mystère et de puissance qui m'élevait insensiblement de la terre au ciel, et alors, la présence du Créateur se faisant fortement sentir, mon cœur se nournssail de grandes pensées.

LE t^llESBYTÈRE. 3

Quelquefois, les yeux fixes sur les montagnes, je songeais à ce qui est derHère, aux lointains pays, aux côtes sablonneuses , aux vastes mers ; et si , au milieu de ma course , je venais à heurter quelque autre idée , je la suivais où elle voulait me conduire, si bieii que, du bout de l'Océan, je rebroussais subitement jusque sur le pré voisin, otl sur là manche de mon habit.

11 m*arrivait aussi de tourner les yeux sur le vieux presbytère, à cinquante pas de la mare, derrière mol. Je n'y manquais guère lorsque Taiguille de l'horloge approchait de rheure, et qu'à chaque seconde j'attendais dé voir , au travers des vieux arceaux du clocher , le matteau s'ébranler, noir sur l'azur dii ciel, et retomber sur l'airain. Surtout j'aimais à suivre de l'oreille le tintement sonore que laissait après lui le dernier coup, et j'en recueillais les ondes décroissantes, jusqu'à ce que leur mourante harmonie s'éteignît dans le silence des airs.

Je revenais alors au presbytère, à ses paisibles habitants, à Louise; et, laissant retomber ma tête sur mou bras, j'errais en compagnie de mille souvenirs, dans un monde connu de mon cœur seulement.

Ces soiivenirs^ c'étaient les jëilx, les plaisirs, les agréâtes passe-temps dans lesquels s'était écoulée notre enfance. Nous avions cultivé des jardihs, élevé des biseaux, fait des feux au coin de la prairie; nous avions mené les bêtes aux champs, monté sur l'âne, abattu les noix et folâtré dans les foins; pas un cerisier du verger, pas un pêcher de ceux qui cachaient au midi le mur de

]a cure, qui ne se distinguât pour nous de tous cetn du monde entier par mille souvenirs que ramenait, comme les fruits, chaque saison nouvelle. J'arais (l'enfant est sujet aux mauvaises pensées] , j'avais, pour elle , picoré les primeurs chez les notables du voisinage ; pour elle encore j'avais eu des affaires avec le chien , avec le garde- champêtre , avec le municipal ; incorrigible tant qu'elle aima les primeurs. Dans ce temps-là, tout entier au présent , j'agissais , je courais -, je grimpais ; je songeais peu, je rêvais moins encore, si ce n'est parfois, la unit, au garde-champêtre.

Riais ce jour dont Je paile , ce n'était pas du gardechampêtre que j'éiais occupé. Et puis, il était mort, et son successeur, m'ayaut trouvé plus souvent solitaire au bord de la mare qu'attentif aux primeurs, avait conçu de moi une opinion trés-avanlageuse. Cet homme sensé avait deviné que la préférence que je marquais pour les arides jjords de la flaque ne pouvait provenir que d'une préoccupation entièrement étrangère à cette préoccupation des primeurs que son métier était de contenir dans de justes bornes.

En effet, malgré l'ingrale aridité de ses étroites rives, j'avais pris en affection singulière cette petite mare et son sauJe ébranché. Peu i peu j'en avais fait mou domaine , sûr que j'étais , k l'heure de midi , de n'y rencontrer personne que les trois canards , dont la tranquille société me plaisait beaucoup, depuis que le sentiment de leur présence s'était associé au channe de mes rêveries.

Il faut dire aussi que, par un singulier changement qui s'était fait en moi, j'aimais presque mieux , depuis quelque temps, songer à Louise qu'être auprès d'elle.

Ce goût étrange m'était venu, j'ignore comment; car nous étions les mêmes êtres qui jusqu'alors n'avions eu d'autre instinct que de nous chercher l'un l'autre, pour jaser, courir et jouer ensemble. Seulement j'avais vu quelquefois la rougeur parcourir son visage; une timidité plus grande , un sourire plus sérieux , un regard plus mélancolique 9 et je ne sais quelle gêne modeste » avaient remplacé sa gaieté folle et son naïf abandon. Ce changement mystérieux m'avait beaucoup ému. Aussi, quoique je l'eusse toujours connue, il me semblait néanmoins que je la connusse depuis peu de temps, et de là naissait quelque embarras dans mes manières auprès d'elle. C'est vers cette époque que j'avais commencé à fréquenter la mare , où , accompagné de son image , je m'oubliais des heures entières. Je m'y complaisais surtout à rebrousser dans le passé , pour embellir les souvenirs dont j'ai parlé de ce charme tout nouveau que je trouvais en elle. Je les reprenais un à un, jusqu'aux plus lointains, et, portant dans chacun d'eux les récentes impressions de mon cœur, je repassais avec délices par toutes les situations , si simples pourtant , de notre vie champêtre , y goûtant un plaisir qui me les faisait chérir avec tendresse.

Je reçus une visite : c'était un moineau qui vint se poser étourdiment sur le saule. J'aime les moineaux, et je les protège ; c'est un rôle héroïque pour qui vit aux cliamps y où tous les détestent et conspirent contre leur

6 NOUVELLES (lEM-AOlSES,

sciMi'rale vie ; car leur crime juiiriialitr, c'est de rllaiigcr dii grain.

Ci'liii-iâ , je le connaissais , et trois ou quairc dtttrcs éiictirc, avec qui nntis conspirloiis à imirc toiir contre l'égolsine des liomtnes. Les h\às (^tanl mûrs , l'on a\ait planté au milieu du cliaitlp tiii grand ^cbalas, SMw ûntë d'un chapeau percé, qui serTail de l^te ï des haîlbns flottants; les moineaux voyaient Wn les épis gros et dorés; maïs, pour tout le grain du monde, ils n'eUsscnt 03^' toucher â un seul, sous les yeuï du grave magistrat qtli PI) avait la garde. Il eu résultait qile, tenant i la mare , te long de la lisière du ctiamp , je ne litaiiquals pas tl'aiTacher une douzaine d'épis, sans remords aucun, avec une secrtte joie. Je les dispeisais ensuite autour de moi, el je voyais, avec un plaisir que je ne puis rendre , les moineaux fondre des branches voisines sur celte moditlne pâture, et piquer le gralu presqile sur

ma main t^lt quand au rclotir je repassais devant lé

faniSme, un léger mouieinent d'orgueil eflleurail luoii ccLur.

Le moineau , après une courte station sur le saule , fondit sur tin des épis qui se trouvaient i côté des canards. Les canards sont maîtres chez eux , et troiivetit inconvenant qu'un moineau les dérange. Ceux-ci, allongeant le cou d'un air colère, se dirigèrent en criant contre le I^er oiseau, qui, déjh remonté dans les airs, regagnait joyeusement sa couvée, l'épi dans le bec, à la barhc du fantôme.

Mais le chant des canards, — ce ne fut point, Je pense , par uu mouvement d'impertinence, mais plutôt par l'elTet puissant de ces lois mystérieuses qui prési-

dent aux associations d'idées, — le chant tin peu t-auque que venaient de faire entendre mes Ifois compagnons , porta involontairement ma pensée sur le chantre du presbytère. Ce qui me fait croire qu'en cela je ne fus point conduit par une maligne intention, c'est que j'aimais peu à songer à cet homme , et , le plus que je pouvais, je l'écartais de mes souvenirs, dans lesquels il ne figurait que pour en altérer le calme. En effet, avant tout autre , il m'avait fait connaître la peur , la honte, la colère, la haine même et d'autres passions mauvaises, que sans lui j'eusse ignorées long-temps encore.

Il passait pour juste , je le trouvais méchant ; on le disait sévère , je le trouvais brutal ; et j'avais , pour trouver cela, des motifs qui, à la vérité, m'étaient personnels. Par justice, il avait dénoncé plus d'une ibis mes délits aux notables, au garde-champôtre , à mon protecteur même, me faisant la réputation d'un incorrigible garnement. C'était par sévérité que , joignant le geste au reproche, il ol'avait plus d'une fois fait connaître la vigueur de son bras, et l'éclat sonore de sa large main. Yoilà ce qui influençait mon opinion. Si j'eusse vécu avec lui seul, peut-être j'aurais pris en habitude ces procédés, et, remarquant que presque jamais je n'étais irrépréhensible, je les eusse regardés comme la conséquence d'une vertueuse indignation. Mais j'avais sous les yeux d'autres exemples, et l'indulgente bonté que je rencontrais dans le cœur d'un autre homme formait un contraste qui me faisait paraître la vertu du chantre tout à fait repoussante. C'est ainsi qu'il ^ avait pour moi deux justices, deux vertus :

Tune rigide, colère et peu aimable ; l'autre indulgente, douce , et digne d'être éternellement chérie.

Mais un autre grief m'animait contre le chantre , et celui-là plus profond que les autres. Depuis que j'avais grandi, il ne recourait plus aux mêmes arguments qu'autrefois ; mais son humeur s'exhalait en reproches violents et en discours empreints d'une défiance qui commençait à blesser ma fierté. Je la méritais pourtant jusqu'à un certain point; car, comme il y avait à la cure un autre homme pour qui mes actions étaient sans voile , je ne me croyais point tenu de tout avouer au chantre ; en sorte que, déjà absous à mes propres yeux du reproche de mensonge ou de fausseté , je mettais auprès de lui quelque malice dans mes réticences. En provoquant ainsi sa colère quelque temps auparavant, je m'étais attiré une punition cruelle. Un mot funeste lui était échappé, qui, tout en me montrant chez cet homme l'intention de m'outrager , avait en même temps altéré profondément l'heureuse sécurité où j'avais vécu jusqu'alors.

Gomme j'avais l'air de braver sa fureur en opposant à la violence de ses emportements la douceur patiente de mon protecteur : « Il est trop bon pour un enfant trouvé, » m'avait-il dit.

Plein de stupeur, je m'étais hâté de fuir dans un endroit solitaire, pour y calmer le trouble où ces mots avaient jeté mon âme.

Depuis cette époque , je fuyais sa présence , et mes plus belles journées étaient celles où les travaux de la

campagne rappelaient à s'absenter de la cure. Alors j*éprouTais, dès le matin, une confiante sécurité qui répandait son charme sur tous mes projets, et j'oubliais jusqu'aux funestes paroles qui m'avaient tant ému. Quelquefois aussi , songeant que cet homme était le père de Louise , je surprenais dans mon cœur une involontaire vénération pour lui , et sa rudesse même ne me semblait pas un obstacle à l'aimer. Portant ce sen liment plus loin encore, plus il m'inspirait d'éloignement, plus je trouvais digne d'envie de combler la distance qui me séparait de lui par le dévouement , le sacrifice et la tendresse; et, voyant luire au delà des jours sans haine, je cédais au besoin de mon cœur, et du sein de ma solitude je chérissais cet homme redouté.

Tout en songeant au chantre , je m'étais étendu sur le dos, après avoir placé mon chapeau sur mon visage pour me défendre du soleil.

J'étais dans cette position , lorsque je sentis une légère démangeaison qui , commençant à l'extrémité de mon pouce , cheminait lentement vers les sommités de ma main droite, négligemment posée par terre. Quand on est seul , tout est événement. Je m'assis pour mieux reconnaître la cause. C'était un tout petit scarabée, d'un beau rouge moucheté de noir, de ceux que chez nous on nomme pernettes, Ils'était mis en route pour visiter les curiosités de ma main , et, déjà arrivé près de la première phalange, il continuait tranquillement son voyage. L'envie me prit aussitôt de lui faire les honneurs du pays, et, le voyant hésiter en face des obstacles que lui présentaient les replis de la peau dans cet endroit, je saisis de l'autre main une paille que j'a-

10 KOLVELLES GËSËVOISES.

jusiai enire le police el l'index, de InaniËre à lui former un beau pont. Alors , l'ayaiic un peb guidé en lui fermant les passages , j'eus le bonheur inexpriiHible de le voir entrer sur moii [wiit, malgré la profondeur de l'abîme, au fond duquel les replis de mon pantalon, éclairés par le soleil , devaient lui apparaître comme les avèles vives d'un affl'eui précipice. Je n'aperçus pourtant point que la tête lui tournât; mais, par un malheur heureusement fort rare , le pont vint h chavirer avec son passant. Je redoublai de précautions {lour retourner le tout sans accident, et mon hôlê lorlcha bientôt ail bord opposé, oii il poursuivit sa marche jusqu'au bout de l'index qui se trouvait noirci d'cdcre.

Cette tache d'encre arrCta mes regards , et ramena ma pensée sur mon protecteiir.

C'était l'obscur pasteur du petit troupeau dissémiué par ies champs autour du vieux presbytère. Enfant , je l'avais appelé mou père; plus tard, voyant que son nom n'éiait pas le mien, avec tout te monde je l'avais appelé M. Prévi^re. Mais , lorsque le mot dil chantre m'eut révélé un mystère sur lequel , dcpiiis peu seulement, je commençais à rélléchîi-, M. l'réïfre m'était apparu comme un autre homme , et avait cessé de ine paraître nu ptre, pour me sembler plus encore. Dès lors, à l'uirection confiante et familière que sa bonté m'avait inspirée, était venue se joindre uiié secrète vénération, qu'accompagnait un respect plus timide. Je me peignais sans cesse cet homme pauvre, mais plein d'humanité, recueillant h lui mon berceau délaissé. Plus tard , je me le ra[)pelais excusant mes fautes, souriant i mes plaisirs, et taiitOt me doimaut d'indulgonics

leçons , plus souyent encore provoquant mon repentir p^r la tristesse de soi} regard et la visible peine de soi) cœur; en tout temps attentif à compenser par ses tendres soins rinfériorité où pouvait me placer , aux yeuK des autres , le vice de ma naissance. £n songeant que durant tant d'années il avait dédaigné d*en trahir le secret, et de s'en faire un titre à ma reconnaissance, je me sentais attendrir par les plus vifs sentimenls de respect et d'amour.

Mais, en même temps que j'éprouvais plus d'affection pour lui, j'étais devenu plus timide à la lui témoigner. Plusieurs fois, ému de reconnaissance, j'avais été sur le point de me jeter dans ses bras , laissant à mes pleurs et à mon troublQ le soin de lui montrer tout ce que je n'osais ou ne savais lui dire , et toujours , la retenue que m'imposait sa présence comprimant l'essor de mes sentimenls, je restais auprès de lui gauche , silencieux, et, en apparence, plus froid qu'à l'ordinaire. Alors aussi j'éprouvais le besoin de m'éloigner, et, mécontent de moi, je revenais dans ma solitude. Là, j'imaginais mille incidents d'où je pusse tirer occasion de lui parler; et bientôt, trouvant un langage, je lui tenais tout haut les plus tendres discours. Mais , l'oserai-je dire ? souvent , par un tour bizarre que prenait mon imagination , j'aimais à me supposer atteint d'un mal mortel, appelant à mon chevet cet homme vénéré; et là , comme si l'attente d'une mort prochaine et prématurée dût imprimer à mes paroles un accent plus touchant et plus vrai , je lui demandais pardon de mes fautes passées; je bénissais avec attendrissement ses soins, ses bienfaits; je lui disais un dernier adieu, et.

versant dans mes discoui-s l'émotion croissante dont j'étais pénétré , je jouissais en idée de sentir une de ses larmes se mêler i mes sanglots.

J'avais encore recours k un autre moyen tout aussi étrange, mais qui n'allait pas mieux au but. Cet homme que je voyais tous les jours , i qui je pouvais parler à chaque instant, j'avais imagiué de lui écrire des lettres; et la première fuis que cette idée me vint, elle me sembla admirable. Enfermé dans ma chambre, j'en composais plusieurs. Je choisissais ensuite celle qui me plaisait le plus , et je la mettais dans ma poche pour la remettre moi-mëme aussitôt que j'en trouverais l'occaùon. Mais, dès que j'avais cette lettre sur moi, j'évitais le plus possible de me trouver avec M. Pi-évère , et , si je venais îi le rencontrer seul, une vive rougeur me montait au visage , et mon premier soin , pendant qu'il me parlait, létale de froisser et d'anéantir au fond de ma poclie celte lettre où se trouvait pourtant ce que j'aurais taut aimé lui dire.

Mais ce n'était pas 1> l'occasion d'une lettre semblable que, ce jour-là, je m'éiais noirci le bout du doigt. Voici ce que je lui avais écrit, le matin même, sur une feuille que j'étais venu relire auprès de la mare :

Monsieur Phévère,

Je vous écris, parce que je n'ose vous parler de ces choses. Plusieurs fois j'ai été â vous; mais, en vous voyant, les mots m'ont manqué, et pourUnt je voulais vous dire ce que j'ai sur le cœur.

LE paesbytÈre. 13

C'est depuis six mois, monsieur Prévère, depuis la course aux montagnes , d'où nous revînmes tard, Louise et moL Je n'ai plus été le même , et je ne sais plus trouver de plaisir qu'à ce qui se rapporte à elle; aussi je crains de vous avoir souvent paru distrait , négligent et peu appliqué. C'est involontaire , je vous assure , monsieur Prévère , et j'ai fait des efforts que vous ne savez pas ; mais , au milieu , cette idée me revient sans cesse, et toute sorte d'autres que je vous dirai , et que vous trouverez, je crains , bien extravagantes ou blâmables. A présent que je vous ai dit cela, je sens que j'oserai vous parler si vous me questionnez.

Charles.

Je lisais et relisais cette lettre, bien déterminé à la remettre le jour même.

Un soir de l'automne précédent, nous étions partis , Louise et moi , pour visiter les deux vaches de la cure , qui passaient l'été aux chalets , à mi-côte de la montagne. Nous prîmes par les bois , jasant , folâtrant le long du sentier, et nous arrêtant aux moindres choses qui se rencontraient. Dans une clairière , entre autres , nous fîmes crier l'écho ; puis , à force d'entendre sa voix mystérieuse sortir des taillis , une espèce d'inquiétude nous gagna , et nous nous regardions eu silence , comme si c'eût été une troisième personne avec nous dans le bois. Alors nous prîmes la fuite d'un commun mouveiâent , pour aller rire plus loin de notre frayeur. Nous arrivâmes ainsi près d'un ruisseau assez rempli d'eau pour rendre le passage difficile , à pied sec du moins. Aussitôt je proposai à Louise de la porter sur

l4 NOUVELLES GENEVOISES.

l'autre rive ; je l'avais fait cent fnis lille refusa et

tandis que, sur|)riii, je la regardais , une vive rougeur SB répandit sur son visage, en mâme temps que mille impressions confuses me faisaient rougir moi-môme. C'ûiait comme une boute jusqu'alors inconnue qui nous portait ensemble à baisser les yeux. Je songeais â lui faire un pont de quelques grosses pierres, lorsqn'ayant cru deviner à son embarras et i son geste qu'elle voulait Ctcr sa cbaussure , je ra'acbcminaî en avant.

J'enteudis bientOl derrière moi le bruit de ses pas ; mais je ne sais quelle honte m'empëcbait de me retourner, en me faisant craindre de rencontrer son regard. Comme si nous eussions été d'accord, elle éluda ce moment eu venant se replacer â cOté de moi, et nous continuâmes à marcher sans rien dire, et sans plus songer ans chalets , dont nous laissâmes le sentier sur la gauche , pour en prendre un qui nous ramenait vers la cure.

Cependant la nuit s'était pou à pou étendue sur la plaine , ei les étoiles brillaient au Qrmament ; quelques bruits lointains , ou , plus près de nous , le chant monotone du coucou , se mfllaient seuls par intervalles au silence du soir. Dans les endroits où le taillis était peu épais, nous apercevions la lune scintillant parmi les feuilles et les branchages ; plus loiu nous rentrions dans une obscurité profonde, où le sentier se distinguait i peine du sombre gazon de ses bords. Louise marchait près de moi , et, quelque frémissement s' étant fait entendre sous on buisson , cUc me saisit la main comme par un mouvement involontaire. Un sentiment de conrage prit aussitôt la place de l'inquiélude que je commenraisàpariageravec elle, et l'impression d'un plaisir tout nouveau me lit battre le cœur.

Dans la situation où nous étions , c'était comme une issue à notre gêne, et quelque chose de la douceur d'une réconciliation. Il s'y joignait aussi pour moi un charme secret , comme si elle eût eu besoin de ma protection , et que j'eusse été un appui pour sa timide faiblesse. Profitant de l'obscurité qui empêchait qu'elle ne s'aperçût de ma préoccupation , je tournais sans cesse les yeux de son côté , sans être rebuté de ce que je ne pouvais la voir. Mais je sentais mieux sa présence , et je savourais avec plus de douceur les teridres sentiments dont j'étais pénétré.

C'est ainsi que nous atteignîmes la lisière dû bois, où, retrouvant la voûte du ciel et la lumière de la lune , je retombai dans un autre embarras. Il me sertibla qu'il n'y avait plus de motif pour que je retinsse sa main ; et d'autre part je trouvais qu'il y eût eu de la fVoideul* ou de l'affectation à retirer la mienne ; en sorte que, dans ce tnoment, j'aurais désiré de tout mon cœur qu'elle m'échappât d'elle-même. Je tirais toute sorte d'inductions des plus insensibles mouvements de ses doigis , et les plus involontaires frémissements des miens me causaient une extrême émotion. Par le plus grand bonheur, une clôture se présenta qu'il fallut franchir. Aussitôt je quittai la main de Louise , après avoir passé par tant d'impressions aussi vives que nouvelles.

Quèl(|ues instants après nous arrivâmes à la cure.

Pendant qiie je relisais ma lettre , le bruit d'une croisée qui s'ouvrit à la cure me fit tourner la tête. Je vis M. Prévère qui , debout dans sa chambre , me cou

16 NOUVELLaS G£Nï;yOISES.

sidérait. J'anéantis aussitôt ma lettre comme j'avais fait des autres,

M. Prévère continuait de rester les bras croisés, dans une altitude de réflexion et sans m'appeler , comme il lui arrivait quelquefois, pour nous donner une leçon , à Louise et à moi« Remarquant qu'il avait mis son chapeau et l'habit avec lequel il avait accoutumé de sortir, je pris le parti de m'asseoir , dans l'espérance que je le verrais bientôt s'ôter de cette fenêtre, où sa présence m'imposait une grande gène, sans que je voulusse néanmoins la lui laisser voir en m'éloignant moi-même.

Heureusement un ami, qui souvent déjà m'avait rendu d'éminents services, vint me tirer d'embarras.

C'était Dourak , le chien de la cure. Il n'était pas beau, mais il avait une physionomie intelligente, et une sorte de brusquerie vive et franche qui donnait du prix à son amitié. Sous les grands poils noirs qui hérissaient sa têle , on voyait briller deux yeux dont le regard un peu sauvage se tempérait pour moi seul d'une expression caressante et soumise. Du reste, haut de taille et plein de courage, il avait eu souvent des affaires , et l'automne précédent , quelques jours après notre course , il était revenu glorieusement des chalets avec tous ses moutons et une oreille de moins , ce qui lui avait valu l'estime et les compliments du hameau.

C'est lui qui vint me trouver. Je me levai comme pour le caresser, et , ayant l'air de le suivre où il voulait me conduire, j'allai chercher plus loin une autre retraite.

LE PRBSBTTERB. 17

A quelques pas de la mare ; un mur soutenait l'espèce de terrasse sur laquelle s'élevait , au milieu des tilleuls et des noyers, le paisible presbytère. Des mousses, des lichens, des milliers de plantes diverses, tapissaient cette antique muraille , dont Tabord était embarrassé par une multitude d'arbres et de buissons qui croissaient en désordre dans ce coin retiré. En quelques endroits où la terre était moins profonde , Therbe seule couvrait le sol , formant ainsi de petits enclos parmi Tombrage et la fraîcheur.

C'est dans une de ces retraites que je vins m'établir. Le chien m'y avait précédé , flairant le terrain et faisant partir les oiseaux que recelaient ces tranquilles feuillages. Dès que je me fus assis , il vint s'accroupir en face de moi, comme pour savoir à mon air ce que nous allions faire.

G*est à quoi je songeais moi-même , lorsque je crus entendre un petit bruit à quelques pas de nous. Je me levai aussitôt , et , ayant écarté les branches flexibles qui me fermaient le passage , je vis le chantre qui faisait sa méridienne , couché contre terre.

Je le regardai quelques instants , retenu par je ne sais quelle curiosité. Je trouvais de l'intérêt à considérer, endormi et sans défiance , cet homme que j'étais habitué à voir sous un aspect tout différent. Il me semblait, à la Tue de son paisible sommeil, que je sentais mon cœur s*épurer, et l'éloignement qu'il m'inspirait se perdre dans un sentiment de respect pour son repos. Aussi me retirais-je déjà tout doucement, lorsque je fus ramené plus doucement encore par une indiscrète veUéité.

13 \Oi:VELLES GENE\01SES.

Le chantre poriait une jaquelle de gros drai» noir, ayant deux largts poches m deiiors. J'avais remarqué que, de l'une d'elles, sortait k moitié un papier ployé en forme de lettre. Je ue sais quel bizarre rapprochement ie vins à faire dans muu esprit entre ce papier et l'attitude pensive où je venais de laisser SI. Préïfre; mais ce fut à une idée aussi vague que se prit ma curiosité.

Je retournai donc sur mes pas, mais dès lors avec l'émotion d'un coupable. Tremblant au plus petit bruit qui se faisait aleulour, je m'arrêtais de temps eii temps pour lever les y eOK en haut, comme si quelqu'un m'eût regardé de dessus les arbres ; puis je les baissais bien vite , pour né pas perdre de vue le cbantre. Ses cheveux noirs et courts , les robustes formes de son cou , cette têie dure et hâlée, appuyée sur deux grosses maius calleuses , m'inspiraient im secret elîroi , et l'Idée d'un réveil terrible épouvantait mou iniagÎDaiion.

Cependant Dourak , trompe par nion air d'attente et d'6mdtion , s'était mis ï guetter tout alentour, la patte levée et le nez au ^ent, lorsqu'au bruit d'un lézard qui glissait sous des feuilles sèche:!, il fil un grand bond, et tomba bruyamment sur ces feuilles rctcntissanics. Je restai immobile , tandis qu'une sueur froide parcourait tout mon corps.

Ma A-a^edr avait été telle , que Je tne Serais éloigné iiiamëdiatément , sans une nouvelle tirconstance qui vint piquer aii plus haut degré ma curiosité. J'étais assez près dti papier pour y distinguer l'écriture de Louise.

D'ailleurs, le bruit asseï fort qu'avait fait Dourak' u'ayaut eu aucune façon altéré le profond sommeil diT chantre , j'étais sorti de ma peur ï la fois soulagé et eu ■

hardi. Je ne conservais plus qu'une grande indignation contre Doui'ak , à qui je tis des signes muets de colère, et toute sorte d'éloqiientes gesticulations pour m'assurer de son silence. Mais, m'apercevant qu'il prenait la chose au grotesque, je finis bien vite ma harangue, car je voyais avec une âfîreùse angoissé qu'il allait faire un saut et m'aboyer au nez.

Je fis encore un pas. La lettre n'était pas reployée entièrement , mais négligemment froissée. Le chantre venait probablement de la lire , ce que je reconnus à ses lunettes qui étaient auprès de lui sur le gazon.

Mais j'éprouvai la plus délicieuse surprise lorsque , sur le côté extérieur, je lus ces mots tracés par la main de Louise : A monsieur Charles, J'eus la pensée de m'emparer de la lettre, comme étant ma propriété , mon bien le plus précieux ; puis , réfléchissant aux conséquences que pourrait avoir cette démarche , je chancelai , et un petit mouvement nerveux que ût le chantre , à cause d'une mouche qui s'était posée à fleur de sa narine , acheva de m'ébranler. Je cherchai donc à lire dans l'intérieur des deux feuillets , tout en inspectant les mouches.

Il y en eut une , entre autres , qui me donna un mal inGni. Chassée de la tempe , efle revenait sur le nez , pour se poser ensuite sur le sourcil. Dourak, voyant les mouvements que je faisais pour reconduire, se leva, tout prêt à sauter dessus. Je laissai donc la mouche pour retourner a la lettre , tout en inspectant Dourak.

Je conimençai ftar soufller entre les feuillets pour les écarter, et je pus ainsi entrevoir les mots qui formaient

ie bout des lignes. Les premiers que je lus, lout iiiin- Iclligibks qu'ils étaient , me caiisÈrent une grande surprise; c'étaient ceuï-ci : n .,., cette lettre , voua serez d(ja loin de.,.. »

La ligne finissait là. Je crus m'ètrc trompé. Qui sera loin? loin de quoi? et je me perdais en conjectures. Espérant que les lignes suivantes me découvriraient quelque chose , je repris mon travail , mais avec moins de fruit encore ; car, le pai)ier se pr6senlanl de biais , les lins de lignes devenaient toujours plus courtes, et la dernière ne me laissait plus voir qu'une ou deux lettres.

Je lus des mots Ëpars, des lambeaux de phrases, qui , sans m'apprendre rien de plus , me jetèrent néanmoins dans une vive anxiété.

Je m'occupai aussitût de lire le revers intérienr de la feuille , qui m'oiïraii. le commencement des lignes suivantes dans un espace de même lonne, et je passai bientôt aux transports de la joie la plus douce que j'eusse encore ressentie. Le sens n'était pas complet , mais c'était mieux encore ; car j'en voyais assez pour suppléer librement et selon mon gré h ce qui en restait voilé.

Oui, Charles, disait -elle , je me le reproche

maintenant ; mais plus je m'attachais à vous , plus il me semblait qu'un invincible embarras s'opposât aux moindres signes qui eussent trahi le secret de mon cœar. Mais, mon ami , aujourd'hui que... »

A ce langage, des larmes troublèrent ma vue. Je m'arrêtai quelques instants; puis, revenant i mon travail, je pris les deux feuillets par le bout afin de les écarter et de lire plus bas Alors, comme si tout dans ce

jour eût dû concourir à réaliser le charme de mes rêves les plus chéris , j'aperçus une boucle de ses cheveux

Ici le chantre souleva brusquement la tête... Je me jetai contre terre à la renverse.

Je ne voyais plus, et la peur m'ôtait le souffle. Donrak / surpris de ma chute , vint me lécher la figure : je lui donnai sur le museau une tape qui provoqua un cri plaintif. Alors, la honte et le trouble me suffoquant , je fis , à tout événement , semblant de dormir moi-même.

Mais , dès que j'eus fermé les yeux , je n'osai plus les rouvrir. Je m'apercevais bien , au silence profond qui s'était rétabli, que le chantre ne faisait plus de mouvements; mais , loin de le supposer endormi de nouveau, mon imagination me le représentait agenouillé auprès de moi , sa tête inclinée sur la mienne , et son œil soupçonneux cherchant à surprendre ma ruse dans mon regard , au moment où j'ouvrirais les paupières. Je voyais sa main levée, j'entendais son rude langage, en sorte que, fasciné par cette image menaçante, je demeurais les yeux clos, et couvrant de la plus parfaite immobilité l'agitation extrême à laquelle j'étais en proie.

A la fin , faisant un effort immense , j'entr'ouvris les yeux , que je refermai bien vite; puis , par degrés, je les ouvris tout à fait , et je tournai la tête.... Le chantre dormait de tout son cœur, après avoir changé de position.

J'allais me relever tout doucement , lorsqu'au bruit d'un char qui passait sur la route, Dourak s'élança impétueusement hors du taiUis, en sautant par-dessus le

ii NOUVELLES GENEVOISES.

chaiilre. Je retombai bien vile dans moD proioiid sommeil.

Le cbanire , troublé dans son repos , fit entendre uii grogneinL'Dt indistinct , et marniottà quelques mois de gronderie contre le cbieD.... J'allendais mon tour. Cep^idant , comme sa voix s'en allait mourant , je concevais déjà quelque espoir, lors({ue je me sentis frapper lourdement ta Jambe. Je redoublai de sommeil , après avoir été secoué par un énorme soubresaut.

J'eus le temps de faire des conji^clui-es, car les mêmes terreurs me tenaient les yeux fermés. A la Un , je sentis avec épouvante que le monstre avait une chaleur sensible; et, l'angoisse montant à sou comble, je regardai C'était la grosse main calleuse, noncbalam-

nient étendue sur ma jambe, avec tout l'avant-bras y attenant.

Cetie fois, j'étais pris, pris connne à la trappe. I! n'y avait moyen de reculer ni d'avancer. Toutefois , la peur me donnaul du courage, et lu chantre ne bougeant pas , je mo mis !i réfléchir avec assez de sàng-froîd adt ressources que pouvait encore m'olTrir ma situation. J'imaginai de substituer h ma jambe (jnelque appui ariiîiciol , de façoh qu'après l'avoir dégagSé peu 3 peil je plisse m'écbapper. kt déjà je m'ciifuyais en idfë S toutes jambes , lorsque , du hatil de la terrasse , uiie voit ni*iippela : Charles ! i;'élalt celle de M. Prévère 1

Au même moment, Dourak bondit par les taillis, pousse droit à moi , piétine le chantre , et remplit l'air de ses aboiements.

Le chantre se leva , et moi aussi. Son premier mouvement fut de porter les yeux et la main sur la poche où était la lettre ; après quoi nous nous regardâmes.

— Vous ici ! s'écria-t-il.

— Charles î appela encore une fois M. Prévère. A cette voix , le chantre se contint , et ajouta seulement ces mots : — Allez , ça va finir.

Je m'échappai tout tremblant.

Je fis un détour pour rejoindre M. Prévère, afin dç gagner un peu de temps ; car le désordre de mes traits était tel , que je n'osais me présenter à lui. Mais il se trouva devant moi au sortir du taillis.

— C'est vous que je cherchais , Charles , me dit-il; Votre chapeau : nous irons faire une promenade ensemble.

Ces mots m'embarrassèrent beaucoup, car mon chapeau était resté auprès du chantre ; et , à peine délivré de son terrible regard , je redoutais horriblement de m'y exposer de nouveau. Néanmoins, ne voulant pas paraître hésiter, je rentrai dans le taillis; mais la surprise et rémotion me firent chanceler quand je vis , sous les arbres , le chantre qui nous observait silencieusement au travers du feuillage. Il s'approcha de moi, et me présentant mon chapeau : — Le voici, dit-il à voix basse ; prenez , et allez.

Je pris et j'allai , encore plus déconcerté par ce ton inaccoutumé de modération , qu'accompagnait un regard sans colère.

Je rejoignis M. Prévère , et nous nous éloignâmes. Pendant que je marchais à ses côtés, mon trouble se

a NOUVELLES GENEVOISES.

dis.-jpait peu â peu; mais, h mesure que le calme renaissait dans mou âme, une inquiétude d'un aulic genre commençait à y poindre. L'air du chantre , la tristesse de M. ('révère , cette promenade ioallenduc , toutes ces choses présentes h la fois h mon esprit, s'y liaient ensemble d'uue façon mystérieuse , el une attente àuislre suspendait ma pensée, impatiente de se porter sur la lettre de Louise.

M. Prévére conlinuait à marcher en silence. \ la fin , je jetai furtivement les yeux sur sa figure , et je crus y surprendre une espèce d'embarras. Le subit effet de cette remarque fut de m'ôler celui qui m'était ordiuairc auprès de lui, et je conçus l'espoir de lui parler cette fois selon le gré de mon cœur. L'idée que cet homme , si digne d'être heureux, portait en lui quelque secret chagrin , achevait du m'enhardir, par la pensée que peut-être il ne dédaignerait pas de le partager avec moi.

— Si vous aviez quelque peine, monsieur Prévére, lui dis-je eu rougissant, est-ce que vous ne me jugeriez pas digne de la partager? — Oui, Charles, me répondit-il , ' j'ai une peine, je vous la conlierai; et je vous crois si digne de la connaître , que je fonde ma consolation sur la manière dont vous la supporterez vous-même. Mais allons plus loin , ajouta-l-lL

Ces mois me troublèrent , et mille conjectures se croisèrent dans mon esprit. Néanmoins un sentiment d'orgueil se mêlait à ce trouble, car les paroles confiantes de M. Pi'évère me relevaient dans ma propre estime

Arrivés vers le pied de la montagne , M. Prévèrc s'arréla. — Itestons ici , dil-il , nous y serons stuls.

C'était une espèce d'enceinte , formée par les parois d*une carrière anciennement exploitée , où quelques noyers formaient un bel ombrage. De là on découvrait de lointaines campagnes , tantôt unies et divisées par d'innombrables clôtures, tantôt montueuses ou couvertes de bois , et sillonnées par le cours du Rhône. De loin en loin quelques clochers marquaient la place des hameaux, et, plus près de nous, les troupeaux épars paissaient dans les champs. C'est là que nous nous assîmes.

. — Charles, me dit M. Prévère avec calme, si vous avez quelquefois réfléchi sur votre âge, vous serez moins surpris de ce que j'ai à vous dire. Votre enfance est finie , et de l'emploi que vous allez faire de votre jeunesse dépendra votre carrière future. Il faut maintenant que votre caractère se développe par la connaissance du monde , par vos rapports avec vos semblables ; il faut que des études nouvelles étendent votre savoir, perfectionnent vos facultés , afin que peu à peu , selon vos efforts , vos talents et votre honorable conduite , vous entriez dans la place que la Providence vous aura assignée ici-bas.... Mais , mon ami , ce n'est plus dans ces humbles campagnes

Je le regardai avec effroi.

Ce n'est plus auprès de moi , Charles, que vous

pourriez désormais trouver ces ressources nouvelles...» Il faudra nous quitter.

Ici , M. Prévère , dont ces derniers mots avaient altéré la voix, s'arrêta quelques instants, pendant que, livré à mille combats intérieurs , je restais immobile. Il reprit bientôt :

Les devoirs qui me retiennent ici m'empêcheront de vous accompagner et de diriger vos premiers pas dans le monde, comme je l'atu-ais désiré. AJais peut-

êlre sera-ce un bien pour tous , Charles^, que de tomber dans des mains plus capables an sortir de mes maiits Irop amies. Là où les lumières et la force me manqueraient , un autre saura les eniploj'«r pour votre bonheur , et je jouirai de ce qu'il aura pu faire , sans lui reprocher ce que je n'aurais pas su faire moi-même. Cet homme , que vous apprendrez h Vénérer, c'est un de mes amis; il habite Gen(:vG, ma patrie, et il vous recevra dans M maison. Vous y trouverez l'exemple de bien des clioses bonnes el vertueuses que vous ne trouveriez pas ici , où la vie plus simple et plus passive des champs peut laisser inactives les plus nobles qualités de l'amc. Ce n'est pas sans un grand effort , mon bon ami , que je me sépare de vous ; mais , ainsi que je vous l'ai dit, mon chagrin sera moins grand si vous reconnaissez, comme moi , la nécessité de cette séparation. Ne vous abusez pas vous-mûme ; voyez gu delîi de vos désirs , de vos penchants , el n'oubliez jamais que nous aurons un jour à répondre de ce que nous n'aurons pas fait, selon notre place et nos moyens , pour notre perfectionnement et pour le bien de nos sembables.

Pendant que M. Prévére parlait , le regret , l'espoir déçu avaient serré mon cœur, jusqu'à ce que la modestie de ses expressions et la noblesse de ses dernières paroles vinssent l'attendrir; mais j'étais incapable de loi rien dire, et je comprimais en siienccles larmes qui se pressaient à mes yeux fixés sur la terre. Il vit mon trouble , ei coniinua :

C'est d'ailleurs quelques années seulement,

Charles, après lesquelles tous choisirez Tous-mêmc votre carrière. Libre à vous alors , après que vous aurez essayé vos forces, devoir si vous préférez aux situations plus brillantes que peut vous offrir la ville , m)e Vie

simple et obscure , comme celle où vous me voyez. Je l'espère , là Providence nous rapprochera plus tard l'un de Taulre ; et si jamais elle inclinait votre ciœur vers là même carrière où je suis engagé , ce petit troupeau , où vous êtes àinié , pourrait passer un jour de mes mains dans lés vôtres.

Ces derniers mots firent briller dans mon cœur un vif éclair de joie. Je crus entrevoir moù vœii le plus cher caché sôus les paroles de M, Prévère; et aussitôt, à mon abattement, succédèrent les transports d'un énergique courage. Une ambition nouvelle m'enflammait ; l'absence , l'étude , les privations , me paraissaient légères, désirables, si c'était pour me rendre digne de Louise , revenir auprès d'elle et lui consacrer ma vie.

— Monsieur Prévère, lui dis-je alors enhardi par cette idée, si je vous ai bien compris , vos paroles vont au -devant de mes plus chers désirs; mais pensel^-vous bieti qiie je puisse faire ciBS choses avec l'espérance que Louise partage un jour mon sort , et que nous vivions auprès de vous? Oh ! monsieur Prévère , si je savais que ce dût être là le terme de mes efforts , que me coûteraient quelques années pour y arriver, et qu'appellerais-je sacrifice ce qui serait ^ dès aujourd'hui , une espérance pleine de charme et de bonheur!....

Pendant que j'achevais ces mots, je vis un nuage de tristesse se répandre sur le front de M. Prévère , et qu'une pénible répbtise avait peine 5 sortir de ses lèvres. Après un inoment d'hésitation : — Non , me dit-il avec un regard de compatissante douleur, non, Charles, je ne dois pas vous abuset*... Il faut chasser ces pensées... Prenez courage , mon enfant... Louise aussi vous le dirait avec moi. Voudriez-vous qu'elle eût à choisir entre tous et l'obéissance qu'elle doit à son père?

S8 KiOLVELLES CE^E^nISES.

— Son père!... Et ansgilôt une aiïreusc lueur vint m'éclairer. Je m'expliquai tout ï la fois et la Irisiesse de M. Prévère, et l'air du chanirc, et la lettre loiit entière , et cumment cet homme soupçonneux m'avait rayi jusqu'aux consolalions que sa fille me préparait à l'avance. Son père! repris-je avec amertume, ab! cet homme m'a toujours haï !

— Charles, interrompit H. Prévère, respectons sa ïoIonii5; ses droits sont sacrés. Surtout, gardons-nous, mon bon ami, d'ôlre injustes par passion , en lui prSrant des sentiments qui sont loin de son cœur. Ne sondons point ses motifs; ils peuvent firc mal fondés, sans cesser d'Être légitimes.

A ce trait de lumière : — Je les sais ! m'écriai-Je , je les sais!... Ah! monsieur Prévtre, ah ! mon bienfaileur I mon père, mon seul ami sur la terre !... Je suis un enfant trouvé ! Et, tombant •■ genoux , je cachai dans ses deux mains mes sanglots et mon désordre. Je sentis bientôt ses larmes se confondre avec les miennes , et quelque douceur se mC'Ier à mon désespoir.

Nous demeurâmes longtemps en silence. A mou agitalion avait succédé une triïtlesse plus calme, et la vue de M. Prévère achevait de détourner de moi mes pensées.

Une émotion profonde était empreinte sur sa belle figure , et l'on y lisait une peine assez violente pour dominer cette ame , pouriant si forte sur clIe-mOme , malgré son angélique douceur. Il semblait que mes paroles lui eussent enlevé le fruit de ses constants elTorts h écarter de mes jeunes ans jusqu'à l'ombre de l'humiliation , et qu'allerré stas çeite révèlaliou soudaLqe ,

il déplorât avec une poignante amertume le sort d'un jeune homme auquel son humanité, et cette tendresse qui naît delà pratique des vertus difGciles, Tavaient affectionné dès long-temps. Je me souvins que , tout à rheure encore, il avait voulu, au prix même de la franchise qu*il chérissait , éluder ce danger, en composant ses discours; j'y vis la cause de son embarras , et , reconnaissant que moi-même j'avais provoqué , par mes impétueuses paroles, ]a douleur sous laquelle je le voyais brisé, je fus ému d'une pitié profonde : — Monsieur Prévère, lui dis -je alors dans toute la chaleur de mon mouvement, monsieur Prévère, pardonnez- ^)oi ! Dans l'unique occasion où je pouvais vous montrer mon dévouement , j'ai failli. Pardonnez-moi ! Je vous prouverai mon repentir par ma conduite. Je m'efforcerai de profiter des avantages que vous mettez à ma portée.... J'aimerai votre ami, monsieur Prévère.... Tous les jours je bénirai Dieu de m'avoir mis sous votre garde... de m'avoir fait le plus heureux des enfants. .. Je tâcherai d'oublier Louise... d'aimer son père... Je veux partir ce soir I

Pendant que je parlais ainsi , mon protecteur passait par degrés à une douleur moins amère , et un faible rayon de joie brillait parmi les larmes de sa paupière. Sur ses joues pâles , la rougeur d'une humble modestie accueillait mes accents de reconnaissance ; et quand l'émotion m'eut coupé la voix , il prit ma main et la serra avec une étreinte de sensibilité où perçaient l'estime et quelque contentement. Puis nous nous levâmes en silence , et nous reprîmes tristement le chemin de la cure.

30 WOVVÉLIES GENEVOISES-

J'aurais voulu rencontrer Louise ; nous ne la vîmes point. Le chantre ne se mnutra pas, la cour était solitaire. Je compris que, seul, j'avais ignorC ce qui m'attendait , et je montai dans ma ciianlbre pour faire un paquet de quelques liardes ; le reste devait me paneuir ensuite.

J'ôtai [le la muraille, où je l'avais suspendu, un pciit dessin de Louise qu'elle In'avait laissé prendre quelques jours auparavant. Il représentait la mare el ses aîeotours , avec le saule el le fantôme. Je le plojai soigneusement en deux, pour qu'il pût entrer dans la Bible que M. Prévère m'avait donnée lors de ma preinière communion. Ces deus objets me rappelleraient tout ce que j'aimais sur la terre.

M- Prévère entra. Nous étions si émus l'un el l'anire, que nous retardions, comine d'un commun accord, !e moment de uous dire adieu , prolougcant le temps cii discours indifférents. A. la lin , il me remit quelque cbose d'enveloppé dans du papier, c'étaient deux loulâ d'or et qnelque monnaie. Alors il ouvrit ses bi'as , ei, confondanl nos larmes, uous restâmes unis dans un long cmlirassemcut.

11 était environ sept heures lorsque je quittai là cure par une soirée dont l'éclat radieux ajoutait h ma tristesse. En passant pr(-s de la mare, j'y jetai les yeux, elle me sembla aride et morte-, seulement , je regardai avec quelque envie les trois cauards qui se récréaieiit au soleil du soir sur cetle glÈbc où ils étaient sûrs de demeurer heureux et paisibles; et, songeant aux henres si douces que j'avais passées dans leur société , je m'é-

LE PRESBYT£IIE. 31

loignai d'eux avec un vif regret. Bientôt après, je rejoignis la route.

Cesi seulement alors que je me sentis hors de là cure , et seul au monde. tJn passif abattement lie tarda pas à succéder aux émotions bien moins àmères du regret et de la douleur. Dépouillé de mes souvenirs, dé mes espérances, de tous les objets auxquels jusqu'alors s'était liée ma vie, je m'acheminais vers un monde nouveau, ^ërs une ville populeuse; et tel était l'état de mon cœur; que j'eusse préféré mille fois ni'avahcer vers les plus arides solitudes. Nulle vie ne se faisait plus sentir : tout m'était fermé en arrière ; en avant tout m'était odieux. Autour de moi, les objets inanimés eux-mêmes, les haies, les prés; les clôtures que je dé-^ passais; avaient changé d'apparence , et , loin d'en regretteb la vue; je hâtais mes pas, dans l'espérance d'éprouver moins de malaise quand le i)ays me serait moins familier. Il the fallait traverse!* le hameau ; mais , à la viie de quelques paysans qui goûtaient la fraîcheur du soir devant leurs maisons ; je pris un sentier qui re-^ joignait la route au delà du village , et je dépassai l'ftne de la cure qui paissait dans on pré.

Néanmoins l'éclat de la soirée, les teintes animées du paysage dans cette saison de l'année , et la vue de ce tieux serviteur, qui tant de fois avait porté Louise souS ma conduite , agissant ensemble sur mon iUiaginatioU ) vinrent y remuer d'anciennes impressions, et combler peu à peu le vide que j'éprouvais par des réminiscenT ces vagues d'abord et lointaines , ensuite plus récentes et plus vives. Bientôt j'atteignis au matin de celte journée , aux rêveries de la mare , à M. Prévère , au

33 NOL'VELLES GEXEXOlSRS.

cbaotre, ï cette lettre enrin, ofi Louise avait tracé l'aveu de son cœur. Au seul souvenir de ces lignes , je tressaillis de joie : pour quelques instants , il me semblait que je fusse encore heureux, etj'oubliais que chaque pas m'éloignait de cette jeune fille , en qui avait passé

J'étais arrivé au sommet d'un coteau. Avant de descendre sur le revers , je jetai encore une fois les yeuï sur la cure , que j'allais perdre de vue. Le soleil , près de se coucher, dorait d'une lisière de pourpre la crSte des tilleuls et le sommet des vieilles ogives du presbytère, tandis qu'une ombre bleu.ltre couvrait de ses teintes tranquilles le vallon qui me séparait de ces lieux.

A la fraîcheur du soir, l'herbe redressait sa tige, les insectes se taisaient , et déjà quelques oiseaux de nuit voltigeaient autour des taillis obscurs. Dans le lointain, quelques chanls isolés, le mugissement d'une vache, le bruit d'un chariot, aunonçaut la fin des travaux du jour, semblaient préluder doucement au repos des campagnes , cl préparer le majestueux silence de la nuit. Insensiblement la clarté du jour se retira de ces douces vallées, et les riantes couleurs des prairies s'éteignirent dans un pâle crépuscule. A ce spectacle , j'avais senti mon cœur s'émouvoir, et je m'étais assis au bord du chemin. Sur le point de m'éloigner, je trouvais & ces impressions je ne sais quel charme touchant, comme si chacune d'elles eflt eu un langage qui me parlât du passé, et qui endormit ma peiue dans le vague d'une attendrissante mélancolie.

En ce moment, Thorloge de la cure sonna huit heures. Ce son si connu , me surprenant dans la disposition où j*étais, acheva de transporter mon imagination autour du presbytère. Je me sentis comme présent au milieu d*eux, à cette heure où d'ordinaire, assis sur l'antique terrasse, nous passions les belles soirées d'été, tantôt en paisibles entretiens qu'ennoblissait toujours la conversation simple et élevée de M. Prévère, tantôt recueillis en face de l'imposante profondeur des cieux. J'aimais surtout ces moments depuis qu'un nouveau sentiment avait donné du sérieux à ma pensée , et que souvent s'y rencontraient, par des sentiers mystérieux, l'image d'un Dieu plein de bonté , et celle d'une jeune fille d'une pureté céleste. A cette heure aussi , l'obscurité voilant l'expression des visages , notre mutuelle timidité se changeait en des manières plus aisées, et, si le moment où l'on allait s'asseoir sur le banc nous trouvait à côté l'un de l'autre , la nuit ne trahissait ni notre honte ni notre plaisir. Alors je sentais contre ma main les plis de sa robe , quelquefois le souffle de ses lèvres arrivait jusqu'à mes joues, et je n'imaginais pas qu'il pût y avoir une plus*grande félicité sur la terre.

Un chariot, que j'entendais monter sur le revers du coteau , vint me distraire de ma rêverie ; et , songeant aussitôt à l'heure avancée , je me levai pour reprendre ma route. A peine avais-je perdu de vue la cure depuis quelques instants, que mon cœur commença à se gonfler de tristesse. Je dépassai le chariot; mais lorsque, m'étant retourné , je le vis qui allait aussi disparaître derrière le coteau , et me laisser seul, mes larmes cou-

34 ivouvÈlles genevoises.

lèrent. J'enirai dans un pré, et, m'étant jeté sur Therbe, mes regrets éclatèrent en bouillants sanglots. A ]*iniage de Louise , qui m'était ôtée pour toujours , je poussais des accents confus de douleur. « Ah ! Louise , murmurais-je avec désespoir, Louise... vous qui m'aimiez... Louise I... pourquoi vous ai-je connue?... Et voiis , monsieur Prévère!... »» buis, restant quelque temps dans le silence , des projets extravagants se présentaient à mon esprit , qui suspendaient mes pleurs , jusqu'à ce qu'ils vinssent échouer contre l'insurmontable obstacle de mon respect pour ceux même qui en étaient

l'objet.

Quand je me relevai , là nuit couvrait depuis longtënips la campagne, et l'oii n'entendait plus que le bruit lointain de la rivière. Deiix liëùes me restaient à faire avant d'arriver àli village ôii M. trévère in'avait adressé , pour y coucher ce soir - là chez lin de ses amis, je rie trouverais personne debout, il faudrait taire lever les gehs^ et l'Idée dé jbir du inonde m'était insupportable. Je cbmniènçai à eiiirévoir que je pduvais passer la nuit dans l'endroit où j'étais. Le lendemain, qui était un dimanche , je partirais avant le jour , et j'arriverais le soir à la ville sans avoir eu à converser avec personne qu'avec moi-même. Ce projet, qui séduisait ma tristesse, lut bientôt arrêté, et je marchai vers la haie pour m'y choisir un abri.

Mais, pendant que je cherchais ainsi nion gite, la pensée de nie rapprocher de la ciire se présenta à mon esprit. L'idée qu'en agissant ainsi je tromperais M. Prévère, m'y Ot d'abord renoncer. Néanmoins je revins machinalement sur le chemin , où je rebroussai

lentement jusqu'au sommet du coteau. Là, je commençai à composer avec moi-même, tout en avançant toujours ; et, bien que le remords et la crainte me pressassent à chaque instant de m'arrêter, j'ajoutais sans cesse un pas au pas précédent. Je me retrouvai enfin près de la mare.

Qqe tout étîi|t cl^angé I Loin de retrouver dans çe^ lieqx les illusions que j'y cherchais pour quelques instanls ei^corç, je n*éprouv^is que Tamère imp^essipa de ip'y sentir désormais étranger. Tout était froid , désenchanté , et les objets qui aytrefois me causaient le plus de plaisir à voir étaient justement ceux qui , 4ans ce moment, blessaient le plus mes regards. Je me décidai de nouv^u à ra'éloigner, ne sachant plus que faire de fnoi-même.

J'avais déjà rebroussé de quelques pas , lorsque je vis une pâle lueur qui éclairait le feuillage des tilleuls. Je m'approchai tout doucement , et je reconnus que la lumière partait de la chambre de Louise. Je restai immobile , les yeux fixés sur la modeste boiserie où se projetait son ombre, tandis qu'au sentiment de sa présence tout reprenait vie autour et au dedans de moi.

Louise était assise devant la petite table qui se trouvait auprès de la fenêtre. Je jugeai qu'en ce moment elle était occupée à écrire, et l'espoir que ces lignes m'étaient destinées vint sourire à ma tristesse. Mais, pendant que je regardais avec une avide curiosité les moindres mouvements de son ombre, elle-même, s'étant levée, parut à ma vue. Alors , comme si pour la première fois la beauté touchante de cette jeune personne eût frappé mes

36 NOL'VSLLES GENEVOISES,

regards, les élans de la plus vive leadresse firent baitie mon cœur , s'y confoudant avec les douces émoliotis que la lettre y avait lai)>sées. Quelques îustaiits s'écoulèrent , pendant lesquels je pus recannailre , ît la Irislessc de son visage, qu'une peine commune nous unissait encore ; puis, s'étant tournée vers la glate qui était au-dessus de la table, elle ôla son peiguc, et ses beaux cheveux tombèrent 11 oltans sur ses épaules. Je ne l'avais jamais vue sous cet air de grâce négligée; aussi j'éprouvai un tiouble secret , où le plaisir se mêlait a la boute d'avoir surpris ce mouvement, et je reculai sous le feuillage des tilleuls.

Dans ce moment, j'entendis s'ouvrir une porte dans la cour; et aussitôt après parut le chantre, une lumière àlamaiu. Je voulus fuir; mais, l'épouvante m'en ôtant la force , je ne pus que me traîner vers le petit mur qui bordait le cimetière. Après l'avoir escaladé , je me lapis derrière , incertain si j'avais èié aperçu.

Le chantre s'était d'abord arrêté sous ta fenêtre de Louise , comme pour s'assurer qu'elle ne reposait pas encore; puis, altiré peut-être par le bruit que j'avais fait , il se remit b marcher. Une lueur , que de ma place je vis passer sur le haut des ogives, m'annonça qu'il approchait. Alors je rampai sur l'berlie jusqu'à la porte de l'église , que je refermai doucement sur moi.

U , je commençai ï respirer. En regardant par les fenies du vicuï portail ce qui se passait h l'extérieur, j'aperçus bienlAt le chantre qui, ayant éteint sa lumière, marchait doucement dans les ténèbres, regardant de tous côlés , et prêtant l'oreille aux moindres bruits. Il s'éloigna lenteincnl, cl, peu de temps après, quel-

que mouvement que j'entendis du côté de Téglise où se trouvait son logement, me ût comprendre qu'il était rentré. Au profond silence qui s'établit ensuite , je jugeai que , seul , je veillais dans la cure , et je me crus sauvé.

Ma frayeur était trop récente pour que j'osasse sortir tout de suite , et d'ailleurs je ne savais où aller. Je me décidai donc à passer dans l'église deux ou trois heures, pour en partir avant le jour , et j'allai m'asseoir à la place de Louise. L'horloge sonnait une heure , j'étais épuisé de fatigue ; après avoir lutté quelque temps , je finis par me coucher sur le banc , et le sommeil m'y surprit.

Je fus réveillé par un grand bruit. C'était la cloche du temple qui appelait les paroissiens au service divin. Je me levai en sursaut , et , le bouleversement m'ôtant toute présence d'esprit, je me mis à parcourir l'église, sans savoir où me diriger. Bientôt , au bruit de la cloche succéda un silence plus effrayant encore. Une clef cria dans la serrure , du côté de la sacristie; je volai sur la galerie où je me cachai derrière l'orgue.

C'était le chantre , qui venait marquer les versets et préparer la chaire. Par la porte , qu'il avait laissée ouverte, j'entendais les paroissiens qui s'assemblaient déjà sous les tilleuls. Quand il les eut rejoints, je me rappelai que l'orgue , à cause des réparations qu'on y faisait , ne serait pas joué ce dimanche , et je vins me cacher dans une niche que formaient la saillie du clavier et les côtés de l'instrument. J'ajustai le siège, qu'on avait démonté, de manière qu'il fît face aux bancs d'où je pouvais être aperçu, et je me résignai à attendre là

mon sort, regrcllant mille fois de n'avoir pas Écouté, le soir précédent, la voix qui me défendait de revenir sur mes pas.

Bientôt quelques personnes entrèrent , la galaîe se remplit tout autour de moi , et , comme pour rendre mon angoissa plus forle , l'assemblée se trouvait plus nombreuse qu'à l'ordinaire. Toutefois je remarquais une préoccupation qui pouvait m'élrc favorable , et , quand JG me fus aperçu que j'en élais en parCÎc l'objer, la curiosité suspendit pour quelques instants mes alarmes.

Autour de moi, l'on parlait de mon départ, <te M. Prévère, du chantre. Personne ne blâmait celui ci,

quelques-uns plaignaient Louise, d'aulres irouvaienl que M. Prévère avait eu tort de m'éiever chez lui. Cne voix ajouta : « Voyez-vousT qui ne naît pas de bon lieu, lïnit toujours mal. —C'est sûr, reprit une autre vols; c'étaient des mendiants qui n'en savaient que faire, cl ils l'ont [TOsé là. iM. Prévére les aurait connus s'il avait voulu : ï telles enseignes qu'on In! dit que Claude, revenant des I hatets, avait vu la mère au bots d'eu haut ; mais il ne voulut jamais qu'on leur courût après. Comme ça, l'enfant lui est resté.

— C'était pour bien faire , reprit un autre homme. « Le bon Dieu me l'envoie, que îl. l'rcvère se sera dît ! l'irais-je rendre à ces vauriens pour qu'ils le jettent dans un puits? » Et il l'a gardé. C'est-il mal fait? Moi, je dis que non, pour qui a les moyens. D'accord que ça n'a ni pÈre ni mère, et que je ne lui donnerais pas ma fille... Tout de même, c'est un mendiant de moins par le monde. Et puis, tenez, faut tout dii'e, c'était un bon garçon, M. Charbs! St aussitôt, ces mêmes paysans ,

dont pour la première fois je voyais à nu les égoïstes préjugés, firent à l*envi mon éloge avec une bienveillance qui ne pouvait me paraître suspecte. J*en fus surpris, car j'ignorais alors que, dans la même âme, peuvent vivre ensemble les préjugés les plus durs et une bonté naturelie ; néanmoins leurs paroles me touchèrent, et versèrent quelque baume sur le dccbirc^ 0ient de mon cœur.

Dans ce moment , Louise entra , et , peu d*instanls après, M. Prévère. Aussitôt les conversations cessèrent, et un silence inaccoutumé régna dans Téglise. Pendant que M. Prévère montait les degrés de la chaire , tous les regards se dirigèrent sur lui ; ils se portèrent ensuite sur le chantre, puis ils revinrent sur Louise. Cette jeune fille, en tout temps si timide, avait baissé la tête, et Taile de son chapeau dérobait aux regards sa rougeur et son U'ouble.

M. Prévère lut dans la liturgie la belle prière qui ouvre, chaque dimanche, Texercice de notre culte; après quoi, le chant des psaumes commença. Contre son liabitude, il ne joignit pas sa voix à celle du troupeau ; mais, s*étant assis, il paraissait triste et abattu. Il porta plusieurs fois les yeux sur la place où il avait l'habitude de me voir, et qui était demeurée vide; et, autant qu*il osait le faire sans distraire ses paroissiens, son visage compatissant se tournait du côté de Louise. Les chants cessèrent; et, après la seconde prière, dont quelques expressions avaient provoqué une attention plus particulière , M. Prévère ouvrit la Bible, et y lut ces mots : Quiconque reçoit ce petit enfant en mon nom^ H me reçoit. Puis il parla ainsi :

«Mes cbers paroissiens....

» Permettez que j'interrompe aujourd'hui le cours ordinaire de nos instructions. J'ai à vous faire entendre des vérités qu'il n'est plus opportun de vous taire. Puissiez-vous les écouter avec humilité ! puissent-elles sortir de mes lèvres pures de passion et d'aigreur!

» Il y a dix-sept ans que nous fûmes attirés , vers onze heures du soir, par les cris d'un petit enfant. C'était dans la cour même de cette cure; vous le savez, Pierre , et vous aussi , Joseph , qui vous trouvâtes là dans ce moment. La pauvre créature , enveloppée de baillons, était transie de froid. Nous la recueillîmes, nous la réchauffâmes, et nous lui cherchâmes une nourrice parmi les mères de cette paroisse.... Aucune ne refusa , aucune ne vint ; et, dès cette nuit même , notre chèvre, mes frères... notre chèvre lui donna son lait!

» Dieu permit dans sa bonté qu'il puisât au sein de ce pauvre animal la force et la santé. Mais il ne reçut pas ^es tendres soins qui appartiennent à cet âge; au lieu des caresses que vous prodiguez à vos enfants, une curiosité maligne entoura son berceau , et à peine ea-> trait-il dans la vie, que déjà tout le poids d'un préjugé

barbare pesait sur son innocente tête Ai-je tort de

dire cela ? ou bien vous souvient-ii que cet enfant, qui n'avait pas de mère , eut peine à trouver , au milieu de vous, un homme qui voulût lui donner son nom, et le présenter au baptême?...

» Il grandit Ses bonnes qualités, son caractère aima* ble, généreux, devaient trouver grâce devant vous. Aussi vous l'aimiez , vous l'attiriez dans vos maisons , vous le traitiez avec bonté, et mon cœur reconnaissant vous en bénissait à chaque fois.... Hélas! je m'abusais. Vous

Faimiez ! mais sans oublier jamais la tache que vous imputiez à sa naissance... YousTaimiez! mais il était toujours pour vous Venfant trouvé Ainsi le dédaigniez- vous dans Torgueil de votre cœur; ainsi le nommiez-vous dans vos entretiens; ainsi apprit-il ce qu'il importait tant de lui cacher; ainsi vint l'humiliation flétrir sa jeunesse, et empoisonner ses plus beaux jours. Oui, vous l'aimiez ! mais si la Providence, exauçant mes vœux les plus chers, eût voulu que ce jeune homme cherchât à retrouver une famille en ces lieux, mes frères!... pas un de vous, peut-être, ne lui eût donné sa fille!

» C'est ce que j'ai pressenti , continua IVI. Prévèrc d'une voix altérée, et j'ai dû l'éloigner. Ajouterai-je que , déjà parvenu aux confins de la vieillesse, je reste seul, séparé de celui qui m'en rendait l'approche moins triste? A Dieu ne plaise! J'ai perdu la compagne que je m'étais choisie, j'ai vu mourir le seul enfant que Dieu

m'eût donné je n'ai pas dû compter sur ce bien

plus que sur les autres.

M Assez sur lui , assez sur moi , mes frères. Mes espérances sont au ciel , les siennes s'y porteront : de là ne vient pas ma tristesse, mon effroi... Mais où suisje? Qu'ai-je fait au milieu de vous? Où vous ai-je conduits? Quel compte te rendrai-je, ô mon Dieu ! si, après vingt ans que j'exerce ton ministère , tel est l'état des âmes dont tu m'as confié le soin, qu'un barbare orgueil y étouffe jusqu'aux faciles devoirs, jusqu'aux plaisirs de la compassion la plus naturelle! O Jésus! comment regarderions nous à toi ? que te pourrions-nous dire ? Où est cette charité à laquelle tu promis tout , sans laquelle on ne te connaît point? Tu avais commis à cette paroisse le soin d'un de ces petits que ta bonté

42 NOUVËLLfiS GfiNEVeiSES.

signale k la protection de ceux qui t'aiment ; et il n*a pu y trouver une mère , un ami , une famille ! et il faut qu'il aille, déjà flétri, découragé, chercher auprès d'hommes inconnus ce qui lui fut ici refusé ! Le trou- ?era-t-il du moins? Hélas! vous qui n*êtes que de pauvres gens des campagnes, vous qui aviez vu son enfance, vous qui connaissiez, qui aimiez cet infortuné.... vous l'avez rejeté... Jugez donc vous-mêmes de ce qui peut l'attendre au sein des villes, au milieu des distinctions sociales , auprès d'étrangers qui , ne ceonaissant pas comme vous ses vertus, sauront trop tôt <|uelle fut sa naissance ! A toi , mon Dieu ! à toi seul à le prradre sons ta garde. Pour nous* nous le pouvions, mais nous ne l'avons pas fait

» Charité, humilité ! vertus si belles ! êtcs-vous donc trop pures pour celte terre? Êtes- vous remontées avec mon Sauveur au céleste séjour? Autrefois, j'ai vu piurmi la foule des cités quelques hommes vous vouer un culte sublime... Néanmoins, à de si rares exemples, mes yeux attristés se portaient avec espoir vers les campagnes, et je croyais que ces paisibles champs dussent être votre asile... Amers mécomptes! Là aussi, vous êtes méconnues, oubliées; là aussi, le paysan, le laboureur, le journalier , si près qu'ils soient de la poudre d'où ils furent tirés, mettent à haut prix leur naissance, et méprisent l'enfant pour le crime de ses pères !...

» Qu'il aille donc dans une autre paroisse, l'enfant trouvé ! qu'il se présente à d'autres portes ! Ici l'heureux repousse le malheureux , le pauvre rejette le pauvre ,

la famille bénie rebute l'infortuné sans famille Ah!

mes frères, mes ch'ers frères! quoi! si peu de temps sur la terre , et en méconnaître ainsi l'emploi ! SI peu d'occasions de pratiquer des vertus, et laisser infruc-

tueuses les plus douces, les plus belles! Le sublime exemple d'un maître divin qui relève avec bonté une fefflme adultère ; et, chez d'obscurs mortels, tant d'orgueil , taat de dureté à rabaisser un jeune homme pur et honnête!

j» Je TOUS ai parlé dnrement, mes chers paroissiens, et je ne suis qu*un pécheur comme vous. Pardonnezmoi. Après tant d'années que j'ai dû vous taire ces paroles , elles s'échappent de mes lèvres avec trop peu

de mesure, et vous pleurez Ah ! laissez couler vos

larmes; elles ne vous seront pas stériles, et, pour moi, efles Bie sont douces. £n coulant sur mon cœur , elles y lavent Tamertume quV avaient amassée de longs froissements soufferts dans le silence; elles y laissent l'espoir que , désormais , vous saurez voir dans le pauvre , dans le misérable , dans l'enfant trouvé , l'ami de Jésus, l'hôte qu'il vous envoie, l'enfant qu'il recommande à votre amour.

» Que si tel devait être le fruit de mes paroles, j'en regretterais peu la rudesse , et bien plutôt je bénirais Dieu de leur avoir prêté cette salutaire efficace. Alors , comptant que les promesses faites à la charité vous sont assurées, je verrais s'approcher avec moins d'anxiélé le terme de ma carrière... O mes bien-aimés paroissiens ! entrons sans délai dans les voies du salut , mettons à profit le reste de nos jours , avançons vers la tombe en nous chargeant d'oeuvres; et, quand elle aura englouti ces corps périssables, puissions-nous être agréés du souverain juge, vous, pour avoir réformé vos cœurs ; moi, pour lui avoir ramené ce troupeau, l'objet de toutes mes affections sur la terre! »

44 NOLVELLES GENEVOISES.

Quand je relevai la tête, je De vis plus Louise. Le chantre , courbé sons le poids d'une douloureuse angoisse, pleurait la tête baissée ; et, au travers des larmes qui inondaient ma paupière, M. Prévêre m 'apparaissait comme un être céleste, dont j'eusse baisé les pieds avec adoration. J'avais compris la piété , la vertu , la beauté du sacriGce ; et, avant que l'espérance vînt amollir mon cceur, je me balai de quilter ces lieux dès que je pus le faire sans être aperçu.

Trois jours après, je reçus cette lettre du père de Louise :

CUABLBS,

« Hier, au prwlie, M. Prévêre parla de vous, et ii dit des choses qui me firent peine , venant d'un si respectable pasteur. Alors, après le [.rêchp, l'ayant trouvé seul aux acacias, je lui pris la main, ayant peine ^ parler, du cœur gros que j'avais.... — Parlez, mou

vieux ami, me tlît-il; vous ai-je paru trop sévère?

— Ce n'est pas ça,luiaî-jefait; mais, depuis ce malin, je me repens; di'jà depuis hier au soir, M. Prévèro. C'est dimanche fèie, je ne veu\ pas communier qu'il ne soit revenu. Uonnez-lui Louise.

» Alors nous nous sonnnes embrassés, et j'ai senti que j'avais bien tait, dont je remercie Dieu de ra'avoir éclairé à temps. M. Prévère m'a causé' ensuile. C'était pour dire que, tout de même, vous devez rester li-bas, pour

n famiEièrc dans

y apprendre un état. Il vous écrira, et Louise aussi, après qu'elle aura reçu de tos nouvelles.

» £n foi de quoi, Charles, je vous envoie ma montre en présent , aussi bien comme je la tiens de mon père. Jean Renaud Ta nettoyée, et recommande que la nuit vous ne la teniez pas de plat, mais au clou, par rapport au mouvement.

B Adieu, Charles. Faites-vous sage et appliqué.

» Reybaz. »

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