DE MON ONGLE
J*ai eonna des gens élevés sur le seuil de la boutique de leur père ; ife avaient retenu de ce genre de vie certaine connaissance pratique des hommes, certain penchant musard, le goût des rues, quelque trivialité d*idées , la morale et lés préjugés du quartier. On en a fait des avocats, des ministres, et, dans chacune de ces vocations, ils ont apporté de ce seuil de boutique bien des éléments bons ou mauvais, toujours ineffaçables.
D'autres , en ce temps-là , je veux dire vers quinze ans, avaient leur petite chambre sur une cour silencieuse , sur des toits déserts. Ils y sont devenus méditatifs , peu au fait des affaires de la rue , assez riches d'observations privées sur un petit nombre de voisins. Ils y ont acquis une connaissance de Ihomme moins générale, mais plus intime. Combien de fois aussi ^ privés de tout i^ectacle, ils ont vécu avec eux seuls, pendant que l'autre, sur son seuil, toujours récréé par la vue de quelque objet nouveau , n'avait ni le temps ni l'envie de faire connaissance avec lui-même. Avocat ou ministre , pensez-vous que celui de la petite chambre n'aura pas une ornière autre que celui du seuH 7
48 NOliMDLLEi; GGMtVOISES.
£t ce qu'on voit passer de son l(%is, et les gens qui circulent autour, et les bruits qui s'y entendeat, et les objets tristes ou rîanis qui s'y rencontrent, et le Toisinage.etles cas forluits?Oh! que l'éducation est une cbose dilGcilc ! Tandis qu'à lumineuse intention ,' sur le conseil d'un ami ou d'un livre , tous dirigez l'esprit et le cœur de votre fils vers le côté qui vous agrée , les choses, les bruits, les voisins, les cas fortuits conspirent contre vous , ou vous secondent, sans que vods puissiez détruire ces influences ni vous passer de leur concours.
Plus tard, il est vrai, après vingt, vingt-cinq ans , le logement fait peu. Il est triste ou gai , confortable ou délabré , mais c'est une école où les enseignements ont cessé. A cet âge, l'homme fournit sa carrière ; il a atteint ce nuage d'avenir qui , tout in l'heure encore, lui, paraissait si loinlain ; son âme n'est plus rêveuse et docile : les objets s'y mirent , mais ils n'y laissent plus d'empreinte.
Pour moi , j'habitais un quartier solitaire *. C'est derrière le temple de Saint-Pierre , près de la prison del'évèché. Par -dessus le feuillage d'un acacia, je voyais les ogives du temple , le bas de la grosse tour, un soupirail de la prison , et au delà , par une trouée , le lac et ses rives. Quels beaux enseignements, si j'avais su en profiter 1 Combien la destinée m'avait favo-
' Ce qanriier est celui qui avoisine l'église ciilliWrale àc Genève. La ni.niBon dont il est ici ijuMliou y est connue sons le nom de tn/tUon de la Bourse française , parte qn'elle Bppartieot i tin étalilisse tuent de bienlaisance destiné il secourir les Genevoi» prulwlanb tl'orielne franfaiae.
risé entre les garçons de mon âge! Si j'ai mal proûté , je tire gloire néanmoins d'être issu de cette école, plus noble que celle du seuil de boutique , plus riche que celle de la chambre solitaire , et d'où devait sortir un poète, pour peu que ma nalure s'y fût prêtée.
Au fait , tout est pour le mieux ; car je me doute qu^à aucune époque les poètes n'ont été heureux. En savez-vous un , parmi les plus favorisés , qui ait jamais pu étancher sa soif de gloire et d'hommages ? en connaissez-vous un, parmi les plus grands, et surtout parmi ceux-là , qui ait jamais pu être satisfait de ses oeuvres , y reconnaître les célestes tableaux que lui révélait son génie ? Yie de leurres, de déceptions, de dé-^ goûts ! £t encore » ceci n'en est que la surface ; je m'imagine qu'elle recouvre des troubles plus grands » des dégoûts plus amers. Ces têtes-là se forgent une félicité surhumaine que chaque jour déçoit ou renverse; ils voient par-delà les cieux, et ils sont cloués à la terre; ils aiment des déesses , et ne rencontrent que des mortelles. Tasse, Pétrarque, Racine, âmes tendres et malades, cœurs jamais paisibles, toujours saignants ou plaintifs, dites un peu ce qu'il en coûte pour être immortels I
Ceci est l'effet et la cause. C'est parce qu'ils sont poètes qu'ils éprouvent ces tourments, c'est parce qu'ils éprouvent ces tourments qu'ils sont poètes. De cette lutte qui se fait en eux jaillit , comme l'éclair de la nue, cette lumière qui nous frappe dans leurs vers; la souffrance leur révèle les joies , les joies leur apprennent la souffrance , leurs désirs vivent à côté de leurs déceptions .; de ce riche chaos , de ces fécondes dou-»
SO 1iiOUVELI.KS GEXEVOISES.
leurs naissent leurs sublimes pages. Aiosi ce soot les Tents orageux qai tirent de si doux sous de cette harpe solitaire.
Je m'étonne donc moins d'avoir ou! dire i on bcnuo de sens qu'il laut mieux être l'épicier du ceia que le poète du moude; Giraud, que Dante Alighieri.
Celte idi^e tiueje me fais du poète , elle est si Traie, que voyez , je vous prie, à quoi prétendent tout d'abord ceux qui aspirent à cette vocation. N'est-ce point il ce trouble, h ces peines, àcericbc cliaos, si possible I Ainsi que l'on singe la vertu par des paroles de sainteté , ils singent , eux , la pofsie par des paroles de tristesse, d'angoisse, d'ineiïables douleurs; ils souiïrent dans leurs vers, ils gi^iiiissent dans leurs vers, ils y traînent h vingt ans tin reste éteint de vie décolorée, ils y meurent : presque tous commencent par lï. Ali I mon ami , il n'est pas si facile que tu penses d'Ptre Irîsle, malheureux, affligé; d'èire tourmenté de désirs, fasciné d'esiascs; de décolorer sa vie, de mourir comme Millevoye ! Otc donc ton masque , que noua toyions ta face réjouie. Pourquoi, [Jourquoi, mon gros camarade, ne pas suivre la nature? Quel a>antagc si grand trouves-tu donc ï passer pour gémissant et plaintif , pour mort et jamais enterré 7
Au reste , quand je parle de fécondes douleurs , je n'entends point dire par là que tout grand poéic gémit et pleure nécessairement dans ses vers , mais , au contraire, que SCS plus riantes extases recouvrent d'amers déplaisirs. Alors mAne quH bors eniraiiM dans un
aimable élysée , alors même qu'il peint la beauté sous ses plus céiestes traits , c*est le vide de la terre qui le fait déployer son essor vers ces hauteurs fortunées : il est peintre de la santé, parce qu'il est malade ; de l'été, parce qu'il erre sur les glaces ; des eaux fraîches, parce que tout est aride alentour. Le malheureux goûte quelques instans d'ivresse , et il nous fait boire à sa coupe. Pour nous le nectar, pour lui la lie.
Mais voici qu'à ce propos je découvre une pensée honteuse qui se cache derrière un repli de mon cerveau, c'est la pensée que je suis bien aise , pour mes plaisirs, qu'il ait existé de ces âmes souffrantes... que des infortunés aient vécu de peines durant de longues années, pour laisser quelques pages, quelques strophes qui me charment, qui m'émeuvent un instant!... Profond égoïsme du cœur, cruauté du plaisir qui s'immole tout à hii-méme! Mais aussi... Racine épicier I Virgile détaillant !... Non, je n'ai pas encore assez de sens, sur mon crâne chenu n'ont pas passé assez d'années encore. Un jour viendra , et trop tôt ! où plus sensé , non moins égmste, je tiendrai ce propos devant les jeunes hommes. Et la pensée que je radote , s' élevant dans leur cerveau , s'épandra sur leur front, et no s'arrêtera que sur leurs lèvres.
Il y a dans le cerveau beavcoup de ces pensée honteuses qui se cachent par pudeur, qui se t«sent crainte 4e se faire honnir, qui parfoi», venant à surgir hors de iear cachette , font circuler la rougeur sur les fronts ^inêtes. Un jour, un homme fit une battue dans son propre cerveau ; il en sonda les replis , il chercha dessus, dessous; il visita les plus obscurs recoins, et , de
ce qu'il tronTa, fil ud liïre, le livre des Maximes, miroir fidèle , où l'homme se voit bien plus laid qu'il
ne croyait l'être.
Le duc, en cela , avait suivi la maiime de Socrate, qui exborte l'homme à regarder dans son cerveau. rïw3( irtauriv (c'est du grec) ne signifie pas autre chose. Pour moi , je doule fort s'il y a beaucoup à gagner dans cette habituelle conlemplation. Sur bien dL's cboses , niioiix vaut s'ignorer soi-mâuie. Certains, à se connaître mieux, deviendraient pires. Tel, voyant son champ ingrat au bon grain , prend l'idée de tirer parti des mauvaises faerbi:s.
Aussi , je ne regarde plus tant dans mon cerveau , mais ce m'est un passe-temps des plus récréatifs que de lorgner dans celui des autre?. J'y applique la loupe , le microscope , et vous ne sauriez croire ce que j'y découvre de petites particularilÉâ curieuses , sans compter les grosses , qui se voient à l'œil uu , et les nions- Iruosiiés qui frappent â distauce. Bien fou Gali , qui prétend juger du contenu par le contenant, du goût d'une orange par ses aspérités , d'un onguent par la boîte. Moi, j'ouvre et je goûle; j'ôte le couvercle et je flaire.
Imaginez-vous que tous les cerveaux sont faits de même, j'entends qu'ils ont tous le même nombre de loges, contenant les mêmes germes, ainsi qu'en toute -orange niCme nombre de pépias babitcDt même nombre de loges pareillement disposées. Mais voici que bieiil6t, de CCS germes, les uns avortant, les autres se développant outre mesure , il résulte des disproportioDS ,
d^où éclatent ces différences de caractères qui font les hommes si dissemblables.
Ce qui est curieux , c*est qu'il y a un de ces germes qui n'avorte jamais , qui s'alimente de rien comme de beaucoup, qui prend sa croissance l'un des premiers , et décroît le dernier de tous ; si bien que , celui-là mort 9 on peut être assuré que tout le reste de l'homme a cessé de vivre : c'est celui de la vanité. Je tiens ceci d'un visiteur de morts, lequel m'a confié que, pour sa part , il s'en tenait à ce signe, le regardant comme plus sûr que tout autre ; en sorte qu'appelé auprès d'un dé* funt , il s'assurait tout d'abord qu'il n'y eût plus envie aucune de paraître, aucun soin de son air, de sa pose, nul souci du regard des autres ; auquel cas, sans même tâter le pouls , il donnait son permis ; et que , pour avoir toujours pratiqué cette recette, il était convaincu de n'avoir jamais envoyé en terre un vivant, ce que , disait-il , font souvent ses confrères , lesquels s'en tiennent au pouls, au souffle, et autres signes incomplets.
Il prétendait, ce visiteur, que ce n'est pas tant selon la condition, la richesse ou la profession, que ce bourgeon-là varie ; que , si quelque chose influe , ce serait plutôt l'âge. Dans l'enfance , il n'est pas le premier à se montrer: dans la jeunesse , il n'est pas le plus gros ; mais dès vingt ans c'est un tubercule respectable et vo« race, qui s'alimente de tout.
J'oublie que c'est de mon logis que je voulais parler. J'y coulais dans une paix profonde les riants loisirs de ma première adolescence, vivant peu avec mon maître, plus avec moi-même , beaucoup avec Eucharis , avec Calatée, avec Estelle surtqnt,
64 NOUVELLES UENEVOISES.
I) y a DQ ^e , un seul à la vérité , et qui dure p«tl ,
où les pastorales de M. de Florian ont im cliainiu loiit particulier : j'étais £i cet âge. llien ue me semblait aimable comme ces jeunes bergères; rieu de naïf comme leurs phrases précittises et leurs sentimciils i l'eau de rose ; rieu de chanipûtre , de rustique comme leurs élégants corsages , comme leurs gentilles Louletles â rubans floilants. A peine trouvais-je aux plus jolies demoiselles de la ville la moitié de la grice, de l'élégance, de l'esprit , du seuiiment surtout , de mes chères gardeuses de moutons. Aussi leur avais-jc donué mou cœur MUS réserve, et ma novice imagination se chargeait de le leur garder fidèle.
Enfantines amours , premières lueurs de ce feu qui , plus lard, péuèlre, étreinl, embrase I... Que de chat me, que de riaut et pur éclat dans ces imiocouies prémices d'un seutinieut si fécond en orages I
Le malheur de celle passion-là , c'est que je u'usais pas m'y livrer avec sécurité ; et ceci , îi cause dnu entretien très-grave que j'avais eu tout récemment aiec nion maître. C'était h, propos de la belle conduite de Téif^maquc dans l'île de Calyjiso, alors qu'il quille lOucbaris pour la verlu, laquelle conduite nous traduisions ensemble en fort mauvais latin :
Et il précipita Télfiniiqiie d.ins la ni^r....
Et TeletnacfiKm tu mui-r, de rupe, prircipitavit, ïenais-je de traduire, lorsque SI. Ilalin, c'était won maître, s'avisa de me demander ce que je pensais de ce procédé de Aleulor.
Celte iiueslion m'embarrassa fort, lant jo savais dt^ît
LA AiaLtOTHEQUE DE MON ONCLE. 55
qu'il ne faut point bilmer Mentor devant son précepteur. Cependant, an fond, je trouvais que Mentor s'était comporté, en cette occasion, d'une façon brutale. — Je pense, répondis-je, que Télémaque fut bien heu*reux d'en être quitte pour avoir bu i*onde amère.
— Vous ne comprenez pas ma question, reprit M. Ratin. Télémaque était amoureux de la nymphe Eucharis. Or , l'amour est la passion la plus funeste , la plus méprisable, la plus contraire à la vertu. Un jeune homme qui aime s'adonne au relâchement et à la mollesse ; il n'est plus bon à rien qu'à soupirer auprès d'une femme, comme fit Hercule aux pieds d'Omphale. Le procédé du sage Mentor était donc le plus admirable entre tous pour arrêter Télémaque sur les bords de l'ainme. Voilà, ajouta M. Ratin, ce que vous auriez dû me répondre.
C'est de cette façon indirecte que j'appris que mon cas était grave, et que j'avais déjà bien dévié de la vertu; car j'aimais Estelle tout aussi évidemment à mes yeux, que l'autre, Eucharis. Je résolus donc, à part moi , de combattre un sentiment si coupable , et qui pouvait tôt ou tard m 'attirer quelque catastrophe, à en juger du moins d'après l'admiration que M. Ratin professait pour le procédé de Mentor.
Le discours de M. Ratin m'avait fait d'ailleurs une gl*ande impression, bien moins pourtant par ce que j'en pouvais comprendre que par ce que j'y trouvais d'obscur et de mystérieux. En môme temps que , pour être sage et ne pas tomber dans l'abîme , je réprimais une bien innocente ardeur, mon imagination s'attachait
aux paroles sinistres de M. RatiD pour en pêaélrer le sens, et pour y chercher des révËlations.
Ce fut là mou premier amour. S'il n'eut pas de suites, vu sa nature tout imaginaire , la façon dont il fub refoulé par le discours de M. Baiin a imprimé îi mes autres amours c^tains traits que l'on pourra reconnaître dans les récils qui suivront.
Cette prison , dont j'ai parlé , n'a qu'une seule fenêtre qui donne de mon câté. £n général , les prisons ne
sont pas lieiits au feiiOlres.
Celle fpnfitre est percée dans une muraille d'un aspect noir et triste. Des barreaux de fer cmpËchent le prisonnier d'avancer la tétc au dehors; el un appareil extmeur, qui lui dérobe la vue de la rue, ne laisse pénétrer dans le fond de sa retraite qu'un peu de la lumière du ciel. Je me souviens que la vue de ce soupirail ne m'inspirait alors que terreur et colère. C'e^t qu'en elTct , dans une société que je me figurais tout entii^re com|)osée d'honnêtes gens , il me paraissait infâme que quelqu'un s'y permit d'être assassin ou voleur; et la justice, qui protégeait des gens parùits contre des monstres, m'apparaissail cumme une matrone saintement sévère , dont les arrêts ne pouvaient être trop lerrililes. Depuis, j'ai changé : la justice m'est apparue moins sainte ; ces gens parfaits ont baissé dans mon estime; et dans ces monstres j'ai re»)nnu trop Bouvcnl les victimes de la misère, de l'exemple, de l'injustice... Alors la compassion est venue tempérer la colère.
L'esprit des enfants est absolu parce qu'il est borné. Les questions, n'ayant pour eu\ qu'uije face, sotil lou-
tes simples ; en sorte que la solution en paraît aussi facile qu'évidente à leur inteUigence plus droite qu'éclairée. C'est pour cela que les plus doux d'entre eux ^-disent parfois des choses dures , que les plus humaioB tiennent des propos cruels. Sans être de ces phis humains, cela m'arrivait souvent; et, quand je voyais conduire un homme en prison , toute ma sympathie était pour les gendarmes, toute mon horreur pour cet homme. Ce n'était ni cruauté, ni bassesse; c'était droiture. Plus vicieux, j'aurais détesté les gendarmes, plaint l'homme.
Un jour, j'en vis passer un qui alluma toute mon indignation. C'était le complice d'un atroce assassin. Entre eux deux, ils avaient tué un vieilkird pour s'emparer de son argent ; puis, aperçus par un enfant au moment du crime, ils s'étaient défaits de cet innocent témoin par un second meurtre. Le camarade de cet homme avait été condamné à mort; mais lui, soit habileté dans la défense , soit quelque circonstance atténuante , était condamné seulement à une réclusion perpétuelle. Au moment où , près d'entrer dans la prison , il passa sous ma fenêtre , il regardait les maisons voisines avec curiosité. Ses yeux ayant rencontré les miens , il sourit comme s'il m'avait connu !
Ce sourire me fit une impression sinistre et profonde. Pendant toute la journée rien ne put le chasser de ma pensée. Je résolus d'en parler à mon maître , qui saisit cette occasion pour me faire une remontrance sur le temps considérable que je perdais à regarder dans la rue.
C'était, quand j'y songe, un drôle d'homme que mon maître : moral et pédant , respectable et risible , grave
ftfl NOUVELLES GENEVOISES.
H ridicule, en telle aorte qu'il me faisait ub« impreséoa à la fois véuéraUe et boufiiwiie. Tel est pourlant l'emiùre de l'homifieté , l'asc^tdant dea principes, lorsque la conduile est en accord aiec ptix, que, malgré l'eiïet Traimcnt risible que me faisait M. Itatin, il a\ait sur moi plus d'influence que tel inailre bien plus haute, ou bien plus sensf, mais en qui j'aurais surpris le moindre désaccord entre les préceptes qu'il me donnait b suivre, et ceux qu'il suivait lui-même.
Il était pudibond i l'excès. Nous fianiions des pages eniières de Télémaque , comme coniraîres aux Imnnes mœurs, et il prenait soin de me prémunir contre toute Bym]>alhie pour l'amoureuse Calypso, m'avcrlissant que je rencontrerais dans le monde une foule de femmes dangereuses qui lui iTssemblerit. Celte Calypso, il la délestait ; celte Calypso , bien que déesse , c'était sa faéte noire. Quant aux auteurs latins, nous n'avions garde de les lire ailleurs que dans les textes expurgés ptrlejésnite Jouvency; encore enjambions-noits bien des passages que ce pudique jésuite avait crus sans danger. De là l'épouvantable idée que j'étais poi-ic à me faire d'une foule de choses ; delà aussi l'épouvantable frayeur que j'avais de laisser voir à M. Ratin mes plus innocentes pensées, si seulement elles avaient quelque teinte amonreuse , quelque lointain rapport avee Calypso , sa bêle noire.
11 y aurait beaucoup ii dire sur ce point. Celte méthode enllatmiie plus qu'elle ne tempère ; elle comprime plus qu'elle ne ])révient ; elle doimo des préjugés plnlôt que des principes; sou premier effet surtout est d'altérer presque infailliblement la candeur, celte fleur déliwle, qu'un rire Hêtrit, que lien ne relève.
Au surplus, M. Ralin, tout farci de latinité et d'an-
cienne Aoine, mais bon homme au demeurant, était plus harangueur que sévère. A propos d'un pâté d'encre, il citait Sénèque; à propos d'une espièglerie, il me proposait Caton d*Utique pour exemple ; mais nne chose qu'il ne pardonnait pas , c'était le fou rire. Cet homme voyait dans le fou rire les choses les plus singulières, l'esprit du siècle, l'immoralité précoce, le signe certain d'un avenir déplorable. Sur ce point , il pérorait avec passion, interminablement. J'attribue ceci à une verrue qu'il avait sur le nez.
Cette verrue était de la grosseur d'un pois chiche, et surmontée d'une petite houppe de poils très-délicats , très-hygrométriques aussi: car j'avais remarqué que, selon l'état de l'atmosphère, ils étaient plus roides ou plus bouclés. 11 m'arrivait souvent, durant mes leçons, de la considérer le plus naïvement du monde, comme un objet curieux, sans aucune idée de moquerie; j'étais, dans ces cas-là, brusquement interpellé, et tancé vertement sûr ma distraction. D'autres fois, plus rarement, une mouche voulait obstinément s'y poser malgré l'im^ patience colère de mon maître , qui pressait alors Texplication, afin qu'attentif au texte, je ne m'aperçusse point de cette lutte singulière. Mais cela même m'avertissait qu'il se passait quelque chose , en sorte qu'une curiosité irrésistible me faisait lever furtivement les yeux sur son visage. Selon ce que j'avais vu , le fou rire commençait à me prendre, et, pour peu que U mouche insistât , il devenait irrésistible aussi. C'est alors que M. Ratin , sans paraître concevoir le OMins du monde la cause d'un pareil scandale, tonnait contre le fou rire en général, et m'en démontrait les épouvantables conséquences.
60 MÏHVELLES GENEVOISES,
Le fon lire est néanmoins une des douces choses que je coanaisse. C'est frail défendu , partant exquis. Les barangues de mon maître ne m'en ont pas tant guéri que l'âge. Pour fourirc avec d<!'lices, il faut être écolier, et, si possible, avoir un maître qui ait sur le nez une verrue et trois poils follets :
.... Cet Sgc e.^1 fnns pilié !
Itéflécbisïianl depuis à cette verrue , je me suis imagina que tous les gens snsceptibics ont ainsi quelque infirmité physique ou morale, quelque verrue occulte nu visible , qui les prédispmc â se croire moqués de leur prochain. >'e riez pas devant ces gens-là : c'est rire d'eux ; ne parlez jamais de loupe ni de bourgeon : c'est faire des allusions ; jamais de Cicéron , de Scipioa Nasica : vous auriez une alTaire.
C'était le temps dos hannetons. Ils m'avaient h'u-n diverti autrefois , mais je commençais îi n'y prendre plus de plaisir. Comme on vieillitl
Toutefois, pendant que, seul dans ma chambre, je faisais mes devoirs avec un mortel ennui , je ne dédaignais pas la compagnie de quelqu'un de ces animaux. A la vérité, il ne s'agissait plus de l'attacher â nn fil pour le faire voler, ni de l'atteler à un petit chariot : j'étais déjà trop avancé en Sge ponr m'abandonner h ces puériles récréations; mais penseriez-vous que ce sort là tout ce qu'on peut faire d'un hanneton ? Eneur grande : entre ces jeux enfaniias et les éludes sérieuses du naturaliste, il y a une multitude de degrés à parcourir.
J'en tenais tai sons un verre renversé. L'anim.il grimpait péniblement les parois pour retomber bienlôl, cl
recommencer sans cesse et sans fin. Quelquefois il retombait sur le dos : c'est, vous le savez, pour un hanneton un très -grand malheur. Avant de lui porter secours, je contemplais sa longanimité à promener lentement ses six bras par l'espace , dans Fespoir toujours déçu de s'accrocher à un corps qui n*y est pas. — C'est vrai que les hannetons sont bêtes ! me disais-je.
Le plus souvent , je le tirais d'affaire en lui présentant le bout de ma plume, et c'est ce qui me conduisit à la plus grande, à la plus heureuse découverte; de telle sorte qu'on pourrait dire, avec Berquin, qu'une bonne action ne reste jamais sans récompense. Mon hanneton s'était accroché aux barbes de la plume , et je l'y laissais reprendre ses sens pendant que j'écrivais une ligne, plus attentif à ses faits et gestes qu'à ceux de Jules- ' César, qu'en ce moment je traduisais. S'envolerait-ii, ou descendrait-il le long de la plume ? A quoi tiennent pourtant les choses I S'il avait pris le premier parti , c'était fait de ma découverte, je ne l'entrevoyais même pas. Bien heureusement il se mit à descendre. Quand je le vis qui approchait de l'encre, j'eus des avant-cou^ reurs , j'eus des pressentiments qu'il allait se passer de grandes choses. Ainsi Colomb , sans voir la côte , pressentait son Amérique. Voici en effet le hanneton qui, parvenu à l'extrémité du bec , trempe sa tarière dans
l'encre. Vite un feuillet blanc c'est l'instant de la
plus grande attente !
La tarière arrive sur le papier , dépose l'encre sur sa trace, et voici d'admirables dessins. Quelquefois le hanneton , soit génie , soit que le vitriol inquiète ses organes, relève sa tarière, et l'abaisse tout en cheminant; il en résulte une série de points, un travail d'une délicatesse merveilleuse. D'autres fois, changeant d'idée.
62 NOUVEILES GBIHEVOIRES.
il se déwurne ; puis , cliaiigtaiit d'idée encore , il revient : c'est uae S !. . . A celle vue , ua Irait de lumière m'êblouit.
Je dépose l'ctonnant animal sur la première page de mon cailler, la tarière bien pourvue d'encre; puis, armé d'un briti de paille pour diriger les travaux et barrer les passages, je le force h se promener de telle façon qu'il écrive lui-mSme mon uom! Il fallul deux beures; mais quel chef-d'œuvre!
La plu£ noble conquête que l'homme ail jamais faite,
dit BulTon, c'est c'est bien certainement le Lan-
Belon !
Pour diriger cette opération , je m'étais approché àa jour. Nous achevions la dernière lettre, lorsqu'une voix appela doucement : — Mon ami ? Je regardai auguiôt danslarue. Il n'y avait personne. — Ici! ditlamCmc voiï. — Où î répoiidis-Je. — A la prison.
Je compris que ces paroles, sorties du soupirail, m'étaient adressées par le scéléi'at dont l'alTreuv sourire m'avait tant bouleversé. Je reculai jusque dans le fond de ma chambre.
— N'aie pas peur, continua la voix , c'est un braie homme qui te paile... — Coquin I lui criai-je,si vous continuez h me parler, je vais avertir le factionnaire . là-bas 1
Il se lut un moment. — En passant l'autrejour dans la rue , reprit-il , je vis votre figure , et je vous attribuai un coîur capable de plaindre nue victime infortunée de rinjuslice des hommes..,, — Taisez-vous! lui criai-je encore, scélérat, qui avez tué un vieillard, un enfant! — Mais TOUS âtes, je le vois, aveuglé comme
LA BIBLIOTHËIiJIJË BB MON ONCLE. 63
les autres. Bien jeune, (KNirtant, pour déjà croire au mal ! Il se tut à Fouîe d*une personne qui passait dans la rue. C/étak un monsieur vêtu de noir. J*ai su depuis que c'était ua eiii{doyé aux pompes funèbres.
Lorsque cet homme se fut éloigné : — ^YoiU , dit-il , le respectable aumônier de la prison. Celui-là sait , Die» merci , que mon cœur est pur et mon âme sans tache ! Il se tut encore. Cette fois c'était un gendarme. J*h6<itai à Tailler pour lui redire les paroles du prisonnier; mais ces pardes même avaient déjà assez agi sur ma crédulité pour que je comprimasse ce mouve^nent. Il me semblait d'ailleurs qu'il y eût eu quelque trahison à le faire, puisque le prisonnier s'était fié à la( candeur de mon visage. C'eût été démentir un éloge qui flattait mon amour-propre. J'ai dit plus haut que le bourgeon s'alimente de tout ; il n'est main si vile qui ne puisse •ficore le chatouiller agréablement.
Après cet entretien , qui m'avait attiré vers la fené'* tre, le prisonnier continuant à se taire, je retournai à mon hanneton.
Je suis certain que je dus pâlir. Le mal était grand , irréparable ! Je commençai par saisir celui qui en était l'auteur» et je le jetai par la fenêtre. Après quoi, j'exar minai avec terreur l'état désespéré des choses.
On voyait une longue trace noire qui , partie du chapitre quatre de Betlo gaitico, allait droit vers la ERflffge de gauche ; là , l'animal trouvant la tranche trop roide pour descendre , avait rebroussé vers la marge de droite; puis, étant remonté vers le nord, il s'était décidé à passer du livre sur le rebord de l'encrier, d'où, pur une pente douce et polici il avait glissé dans l'abîme,
dans la géhenne, dans l'encre, pour son malheur et pour le mien !
Là, )e hanneton, ayant malheureusement compris qu'il se fourvoyaii , avait résolu de rebrousser chemin; et, eu deuil de la tête aux pieds, il était sorti de l'encre pour retourner au chapitre quatre de Beilo gai~ tico, où je le retrouvai qui n'y comprenait rien.
C'étaient des pâtés moustrueux , des lacs, dos rivières, et toate une suite de catastrophes sans délicatesse, sans génie. un spectacle noir et af&eui ! !
Or, ce livre, c'était l'Elzévirde mon maître. EIzévir in-quarto, EIzévir rare, coûteux, introuvable, et commis ï ma responsabilité avec les plus graves recommandations. Il est évident que j'étais perdu.
J'absorbai l'encre avec du pa|Her brouillard , je fis sécher le feuillet ; après quoi , je me mis à réfléchir sur ma situation.
.l'éprouvais plus d'aujjoissi; ([lie (le rfuiiiids. Oi qui m'elTrajait le plus , c'était d'avoir k avouer le hanneton. De quel œil terrible mon maître ne cousidérerait-il pas cette honteuse manière de perdre mon temps , ii cet 3g? de raison nb il disait que j'étais maintenant parvenu, et de le perdre en puérilités dangereuses , et très-probablement immorales I Cela me faisait frémir.
Satan , dont je ne me défiais point pour l'heure, se mil à m'offrir des calmants. Saian est toujours là h l'heure de la tentation. Il me présentait un tout pclit mensonge. Durant mon absence , cet infôme chat de la voisine serait entré dans la cliambrc, et aurait renversé l'encrier sur le chapitre quatre (/d Bella gattico. Comme je ne devais point sortir cnire les leçons, j'au-
rais motivé mon absence sur la nécessité d'aller acheter une plume. Gomme les plumes étaient dans une armoire à ma portée , j'aurais avoué avoir perdu la clef hier, au bain. Comme je n'avais pas eu permission hier d'aller au bain , et que je n'y avais réellement pas été , j'aurais supposé y avoir été sans permission , et avoué cette faute , ce qui aurait jeté sur tout l'artifice beaucoup de vraisemblance, et en même temps diminué mes remords , puisque je m'accusais généreusement d'une faute , ce qui à mes yeux m'absolvait presque...
Ce chef-d'œuvre de combinaison était tout prêt , lorsque j'entendis le pas de M. Ratin qui montait lescalier !
Dans mon trouble , je fermai le livre , je le rouvris, je le fermai encore pour le rouvrir précipitamment, sur ce motif que le pâté parlerait de lui-même , et m'épargnerait l'embarras terrible des premières ouvertures.. ••
M. Ratin venait pour me donner ma leçon. Sans voir le livre , il posa son chapeau , il plaça sa chaise , il s'assit, il se moucha. Pour avoir une contenauce, je me mouchai aussi; sur quoi M. Ratin me regarda fixement, car il s'agissait de nez.
Je ne compris pas d'abord que M. Ratin sondait l'intention que j'avais pu avoir en me mouchant presque au même instant que lui , en sorte que , m'imaginant qu'il avait vu le pâté , je baissais les yeux , plus décon« tenancé par son silence scrutateur que je ne l'aurais été par ses questions , auxquelles j'étais prêt à répondre. A la un , d'un ton solennel : — Monsieur ! je lis sur
volj?e figure — Non , monsieur — Je lis , vous
dts-je.... — Non, niossietir, c'est le cbat, interrouapis-je....
Ici, M. Itatin changea de couleur, tant cette réponse lui sembla d^sser (ouïes les limites coniiues de l'irré-
scs yeuï éi^iil lomiR's ^iir k' mitJi^inieux ^làiO , ccllu ïue lui produisit un soubresaut qui , par toiilre-coup , en produisît un sur moi.
C'était ie raoïmnl de conjurer l'orage. — Monsieur,
pendant quej't^iais sorti, léchai |Hiur aclia-
t4:r une plume. ... le cliat. . . . parce que j'avais perdu la clef... hier au bain... le chat.,.
A mesure que je parluis, le regard de M. Ratin devenait si terrible, qu'à la fin, nu pouvant plus le soutenir, je passai sans transilion h l'aveu de mes crimes. — Je mms.... inoosieur Raiia.. c'est miH qai ai bit ce malfaeiir.
Il se Gt an grand silence.
— No vous étonne?, point, monsieur, dit enfin M. Ilatin d'une voix solennelle , sï l'excès de mon indignation en comprime et en relarde Texpression. Je dirai mflmc que l'espression me manque pour quafifier. . . . . Ici une ffiouchc... un soulHe de fuu rire parcourut mon visage.
Il se fit de nouveau un grand silence.
Enfin M. Ratin se leva. — Vous allez, monsieur, garder la chambre pendant deuï jours , pour réfléchir snr votre conduite , tandis que je réfléchirai moi-même au parti qupjedois prendre dans une conjoncture aussi gravn....
Lï-dessus , M. Ratin sortit , en fermant l'appirlemcnt dont il em|>orta la clef.
L'«?ea sincère m'ataît soulagé; le départ d€ M. Ratin m'ôlait la bofite , de façon que 166 premiers moments 4e ma captifité ressemblèrent ibrt à une heureuse déli* vrance ; et , sans Tobligation où je me voyais de songer deux jours à mes fautes , je me serais fc rt réjoui, comme on y est disposé au sortir des grandes crises.
Je me mis donc à songer : mais les idées ne venaient pas. Quand je voulais approfondir ma faute, je n*y voyais de grave que le mensonge , réparé pourtant par un aveu que je me {faisais à trouver spontané. Toutefois, pour la bonne règle , je tâchais de me repentir; et, voyant la peine que j'avais à y parvenir, je commençais à craindre que mon cœur ne fût effectivement déjà bien mauvais , immoral , comme disait M. Ratin , en sorte que je formais avec contrition le projet de renoncer désormais au fou rire.
J'en étais là , quand vint à passer dans la rue le marchand de petits gâteaux. C'était son heure. L'idée de manger des petits gâteaux se présenta naturellement à mon esprit; mais je me fis un scrupule de céder à cette tentation de la chair, dans un moment où c'était sur l'âme qu'il m'était enjoint de travailler, de façon que , laissant le marchand attendre et crier, je restais assis au fond de ma chambre.
Mais ceux qui ont observé les marchands de petits liteaux savent combien ils sont tenaces envers la pratique. Celui-ci , bien qu'il ne me vit point paraître encore , ne tirait de cette circonstance aucune induction fâcheuse pour son affaire, mais, bien an contraire, continuait à crier avec la plu i robuste foi en ma gourmandise. Seulement il ajoutait au mot de gûieaux l'épi"
tbète pressante de tout chauds , et il est bien vrai qne cette épithète laisait des ravages dans ma moralité. Heureusement je m'en aperçus, et j'y mis bon ordre.
Je crus devoir cependant ne pas laisser dans son erreur cet bonnête iiidusEricl , ï qui je Taisais perdre un temps précieux ; je me mis ï la feuËIre pour lui dire que je ne prendrais pas de gûteaux pour ce jnur-Ià. — DÉpâchous , uic dil-il, je suis pressé. .. J'ai déjà dit qu'il croyait en mot plus que moi-même.
— Non, repris-je, je n'ai poiril U'ai-geiit,
— Crédit.
— £t puis, je n'ai pas faim.
— Mensonge.
— Et puis , je suis Irfs-occupé.
— Vite!
— Et puis, je suis prisonnier.
— Ah ! vous m'ennuyez , dit-il , en soulevant son panier comme pour s'éloigner.
Ce geste me fit une impression prodigieuse. — Attendez ! lui criai-je.
Quelques Instants après, une casquette arlistement suspendue <i une ficelle bissait deux petits gâteaux.... tout chauds!
Bete de hanneton, — pensais-je en mangeant mon gâteau, — qui, avec quatre ailes pour s'envoler, se la jeter dans un puits! Sans cette stupidité inconcevable, je faisais mes devoirs tranquillemeat , j'élais sage , H. Ralin content , et moi aussi : point de mensonge , point Ab prison.... B£le de hanneton.
Heureuse idée que j*eus là ! J*aTais trouvé le bouc expiatoire , on sorte que , peu à peu , le chargeant de tous mes méfaits , ma conscience reprenait un calme charmant. Ce qui y contribuait , je m*imagine , c'est que rindignation de M. Ratin avait été si forle, qu'il avait entièrement oublié de me donner des devoirs à faire. Or, deux jours et point de devoirs , c'était peutêtre, de toutes les punitions, celle que j'aurais choisie comme la plus délicieuse.
Une fois en paix avec ma conscience, et ayant devant moi deux jours de fêle, je voulus embellir ma demeure par quelques dispositions qui me souriaient fort. La première fut d'éloigner de ma vue l'Ëlzévir, le dictionnaire, tous les livres et cahiers d'études. Cette opération faite, j'éprouvai une sensation aussi agréable que nouvelle ; c'était comme si l'on m'eût ôté mes fers. Ainsi , c'est en prison que je devais connaître pour la première fois tout le charme de la liberté.
Charme bien grand ! Pouvoir légitimement dormir, ne rien faire , rêver. .. et cela à cet âge où notre propre compagnie est si douce , notre cœur si riche en entretiens charmants , notre esprit si peu difficile en jouissances ; .où l'air, le ciel, la campagne, les murs, ont tous quelque chose qui parle, qui émeut; où un acacia est un univers , un hanneton un trésor ! Ah ! que ne puis-je remonter vers ces heures fortunées, retrouver ces loisirs enchanteurs! Que le soleil est pâle aujourd'hui ! que les heures sont lentes , les loisirs ingrats !
Je retrouve sans cesse cette idée sous ma plume. Chaque fois que j'écris , elle me presse de lui donner ^ jour ; J€ l'ai fait mille fois , je le fais encore. £a
70 NOUVELLES QENEVmSES.
Tain le bonbear m'dccoinpagae , en vain les années m'ont apporté chacune un tribut de biens , en vain les jours se lèvent purs et sereins, rien n*efface de mon cœur ces souvenirs d'alors ; plus je vieillis, plus ils semblent rajeunir, plus j'y trouve un sujet d'attendrissante m^ancolie. Je possède plus que je ne désirais, mais je regrette l'âge du désir ; les biens positifs me paraissent moins savoureux que ce nuage vide , mais brillant, qui, m'euveloppant alors, m'entretenait dans une constante ivresse.
Fraîches matinées de mai , ciel bleu, lac aimable, Vous Toici encore; mais.... qu'est devenu votre éclat? qu'est devenue votre pureté? où est votre charme indéfinissable de joie, de mystère, d'espérance? Vous plaisez à mes yeux, mais vous ne remplissez plus mon âme; je suis froid à vos riantes avances; pour que je TOUS chérisse encore , il faut que je remonte les années, que je rebrousse Ters ce passé qui ne reviendra plus! Chose triste , sentiment amer !
Ce sentiment , on le retrouTe au fond de toute poésie , si encore il n'en est pas la source principale. Nul poète ne s'alimente du présent , tous rebroussent ; ils font plus : refoulés Ters ces souvenirs par les déceptions de la vie , ils en deviennent amoureux ; déjii ils leur prêtent des gi-âces que la réalité n'avait pas, ils transforment leurs regrets en beautés dont ils les parent, et, se créant à l'enTi un brillant fantôme, ils pleurent d'avoir perdu ce qu'ils ne possédaient pas»
lin ce sens , la jeunesse est l'âge de la poésie , celui où elle amasse ses trésors , mais non , comme quelques-uns le croient , celui où elle peut en faire usage.
De cet or par entassé autour d'elle, elle ne sait rien tirer. Vienne le temps qui le lui arrache pièce à pièce ; alors, en lui disputant sa proie , elle commence ^ eoo^ naître ce qu'elle avait; par ses pertes , elle apprend ses richesses; par ses regrets, ses joies taries. Alors le cœur se gonfle , alors l'imagination s'allume , alors la pensée se détache et s'élève vers la nue.... alors Virgile chante I
Mais que dire de ces poètes imberbes qui chantent à cet âge où, s'ils étaient vraiment poètes, ils n'auraient pas trop de tout leur être pour sentir, pour s'enivrer en silence de ces parfums que plus tard seulement ils sauront répandre dans leurs vers !
Il y a des mathématiciens précoces , témoin Pascal ; des poètes, non. Homère sexagénaire est plus croyable que La Fontaine enfant. Avant vingt ans , quelques lueurs peuvent apparaître; avant ce terme, et plus loin encore, aucun génie de poète n'a atteint à sa hauteur. Beaucoup pourtant étendent leurs ailes bien plus tôt : faible essor, chute prochaine ; pour avoir pris leur vol prématurément , ils gisent bientôt sur le sol. Gazettes, coterie», c'est votre ouvrage; relevez-les.
La Fontaine s'ignora bien tard, toute sa vie peut-être ; n'est-ce point là son secret? Lisez ses préfaces, je vous prie. Se doute-t-il qu'il soit autre que tout le monde? Et ce n'est pas modestie , il n'a pas seulement assez de vanité pour être modeste ; c'est nature simple et naïve, c'est bonhomie pure. Il chante, c'est son plaisir, non la mission qu'il se donne , non le but qu'il se propose; il chante , et la poésie coule à flots de ses lèvres.
Il était bête , vous saTez. Il se persuadait que l'hëdre était son mattre; il oubliai! de louer Louis-ie-Grand; saus y songer, il offensait les marquis, et manquait les pensions. Bien niais, en effet, en onnparaison de tant de poètes d'esprit I
Quand j 'eus fait disparaître ces livres et cahiers d'études, je fus un peu embarrassé de savoir que faire. J'allais y songer lorsqu'il se fit quelque bruit dans la chambre h cùié. Je regardai par le trou de la serrure : c'était le chat de la voisine qui avait guerre avec un énorme rat.
Je pris parti d'abord pour le chat, qui était de mes amis ; et je vis que l'appui de mes rœux ne lui serait pas inutile; car, déjà blessé au museau, il attaquait timidement un ennemi bien déterminé. Cependant , quand j'eus assisté quelques instants ii la lutte , le courage et l'babileté du faible , en face d'un adversaire si terrible , commencèrent k attirer ma sympathie ; en sorte que Je résolus de garder une stricte neutralité.
Mais j'éprouvai qu'il est bien difficile d'être neutre , c'esi'<i-dirG indifférent entre le chat et le rat , surtout lorsque j'eus reconnu que ce rat et moi nous nous trouvions être du même bord en matière d'EIzévirs. En effet , l'animal s'était retranché dans le creux mÊme que ses dents lui avaient préparé au sein d'un gros infolio gisant sur le plancher. Je résolus de le sauver ; et aussitôt , ayant lancé contre la porte un violent coup de pied pour effrayer le nialou , je réussis si bien que la sirrure saul.i et la porte s'ouvrit.
Il n'y avail plus que Tia-folio : rennemi , disparu ; de mou allié, pas de nouvelles. Cependant j'étais compromis.
Cette chambre était une succursale de la bibliothèque de mon oncle , pour lors absent ; un réduit poudreux , garni à Tentour de bouquins. Au milieu, une machine électrique délabrée , quelques tiroirs de minéraux ; vers la lucarne, une antique bergère. A cause des livres , on tenait cette chambre toujours fermée « pour que je n'y pénétrasse point. Quand M. Ratin en parlait , c'était mystérieusement , et comme d'un lieu suspect. Sous ce rapport, l'accident servait merveilleusement ma curiosité.
Je voulus faire de la physique ; mais , la machine ne jouant pas , je m'occupai de minéralogie ; après quoi , je revins à l'in-folio. Le rat y avait travaillé en grand ; sur le titre on ne lisait plus que Dictio Dictionnaire! pensai-je, voici un livre peu dangereux. Dictionnaire de quoi?... J'entr'ouvris le volume. Il y avait un nom de femme au haut de la page ; au-dessous , du grimoire mêlé de latin; en bas, des notes. Il s'agissait d'amour.
Pour le coup ; je fus bien étonné. Dans un dictionnaire ! qui l'aurait jamais cru ? De l'amour dans un dictionnaire I Je n'en revenais pas. Mais les in-folios sont pesants; j'allai donc m'établir dans la bergère, près de la lucarne , assez indifférent pour le quart d'heure au magniGque paysage qu'elle encadrait.
Ce nom , c'était Héloïse. Elle était femme , et elle écrivait en latin ; elle était abbesse , et elle avait un amant ! Mes idées étaient bouleversées par des anomaiies si étranges. Une femme aimer en latin ! Une abbesse avoir un amant ! Je reconnus que j'avais affaire
b UD ti-Ès-mauvais livre , et l'idée qu'un diclionnnirG pût se permuttre des histoires semblables, atténuait mon antique estime pour cette espèce d'ouvrages, d'ordinaire si respectables. C'était comme si M. Katin , mon maître, comme si Mentor se fât mis tout à coup à chanter le vin et l'amour, l'amour et le tin.
Je ne posai pourtant point le livre comme j'aurais dû le faire; mais , au contraire, alléché par ces premières données , je lus l'article, et , toujours plus alléché, je lus les notes , je lus le latin. Il y avait des choses singulières, d'auires touchantes, d'autres mystérieuses; mais une partie de l'histoire manquait. Aussi je n'étais plus lani pour le rat , et il me semblait qnc la cause du cliat fût , à quelques égards , bien soutenabic.
Dans les Tolumes tronqués, c'est toujmirs ce qui manque qui semble le plus désirable à connaître. Les lacunes piquent la cnriosi«; , mieut qne les pages ne la satisfont. J'ai rarement la tentation d'ouvrir un volume; je défais toujours les cornets pour les lire. Aussi, trouïé-je que, pour nn auteur, finir chez l'i'ptcier, c'est moins triste que de languir clie/. le libraire.
Héloïse vivait an moyen-âge. C'est un temps que je me figurais tout de couvents, de cellules , de cloches , avec de jolies nonnes , des moines barbus , et des sites boisés , planant sur des lacs et des vallées ; témoin Pommiers et son abbaye , au pied du mont Salève. Ea fait dp moyen-a^'', je ne sortais pas de h.
flotte ji'iirti' (illo '■■Inil la niùrc d'un chanoine; iwlle et pieuse enfant, charmante à mes yeux autant par ses atiraits naturels que par l'habit de religieuse sous ie-
LA BIBLIOXfl£QUE DE MON OIVCLE. 75
quel je me ]a représentais. J'avais vu à Chambéry des sœurs du Sacré-Cœur, et, sur ce modèle , je façonnais toutes les nonnes, toutes les religieuses, et, au besoin, jusqu'à la papesse Jeanne.
Dans le temps qu'Héloïse, au sein d'une retraite profonde , s'embellissait de grâces pudiques et d'attraits ignorés , on ne parlait en tous lieux que d'un illustre docteur nommé Abeilard. 11 était jeune et sage , d'un Taste savoir et d'une inlelligence hardie. 8a figure attachait autant que ses paroles , sa beauté égalait sa gloire, et devant sa renommée avait pâli celle de tous les autres. Abeilard disputait , dans les écoles , sur les questions qui s'agitaient alors , et , dans ces tournois , il avait terrassé tous ses adversaires sous les yeux de la foule, sous les yeux des femmes qui se pressaient dans l'amphithcâire , attentives aux grâces du bel athlète.
Parmi cette foule se trouvait la nièce du chanoine. Cette ûUe, distinguée d'esprit, ardente de cœur, écoutait avec trouble. Les yeux attachés sur le jeune homme, elle dévorait ses paroles, elle suivait ses gestes , elle combattait avec lui , elle terrassait avec lui , elle s'enivrait de ses triomphes; et, sans le savoir, elle s'abreuvait à longs traits d'un ardent et impérissable amour. C'est la science qu'elle croyait iiimer : aussi , son oncle , charmé de cultiver d'heureux dons , appelait auprès d'elle Abeilard pour la guider et pour l'ius* truire... Heureux amants ! chanoine insensé!..*
Ici commençait le travail du rat.
Je passai au revers ; mais que tout était changé I Héloïse avait pris le voile... J'en fus ému, car je
l'aimais , je partageais son ivresse, et , belle que je me la figurais déjà , je la vis alors plus belle de tristesse , plus jeune sous les antiques arceaux du cloître d'Argenteuil, plus touchante succombant à ses douleurs jusqu'au pied des autels.... Le livre relatait le tout dans un gothique langage ; de ses pages antiques s'échappait comme un parfum de vétusté , en telle sorte que la vive impression du passé mariait son charme à la fraîcheur juvénile de mes sentiments.
Cachée dans ce monastère , Héloïse s'efforçait d'éteindre aux eaux de la piété des feux brûlants encore ; mais la religion , impuissante è guérir cette âme malade, ajoutait à ses tourments. La tristesse, les regrets amers , le remords , un insurmontable amour , dévoraient les journées de cette pâle recluse ; ses yeux se mouillaient de larmes, elle pleurait Abeilard absent, les jours de sa gloire et ceux de son bonheur. Femme coupable, mais bien touchante ! Belle et tendre pécheresse, dont l'infortune colore d'un charme poétique tout cet âge lointain!...
« Abeilard , traduisais-je avec émotion d'une lettre où Héloïse demande des forces à son amant , Abeilard , que de combats pour ramener un cœur aussi perdu que le mien ! Combien de fois se repentir, pour retomber encore ; vaincre , pour être ensuite vaincue ; abjurer» pour reprendre , pour ressaisir avec une nouvelle ivresse I
j> Temps fortunés ! doux souvenirs où se brise ma force, où s'éteint mon courage!.... Quelquefois, je verse avec délices les larmes de la pénitence , je me prosterne devant le trône de Dieu , la grâce victorieuse est près de descendre dans mon cœur... puis... votre image m'apparait , Abeilard.... Je veux l'écarter, elle
me poursuit ; elle m'airacbe à ce calme où j'allais entrer, elle me replonge dans ce tourment que j'adore en l'abhorrant... Charme invincible! lutte éternelle et sans victoire ! Soit que je pleure sur les tombeaux, soit que je prie dans ma cellule, soit que j'erre sous la nuit de ces ombrages, elle est là, toujours là, qui plaît seule à mes yeux, qui les baigne de pleurs, qui jette le trouble et le remords dans mon âme!... Que si j'entends chanter l'hymne saint , si l'encens s'élève vers la nef, si l'orgue remplit de ses sons l'enceinte sacrée , si le silence y règne... elle encore, toujours elle, qui trouble ce silence, qui détruit cette pompe, qui m'appelle, qui m'entraîne hors des parvis. Ainsi, votre Iléloïse, au milieu de ces vierges paisibles que Dieu a reçues dans son port, demeure coupable, battue des orages, noyée dans une merde passions ardentes et profanes... »
Après que j'eus savouré le puissant attrait de ces lignes mélancoliques , je me portai vers Abeilard. Où le retrouverai-je ? Hélas! l'orage avait grondé sur sa tête; lui , si brillant naguère, je le retrouvai déchu, proscrit, fuyant de retraite en retraite, et dérobant ses misérables jours aux fureurs de l'envie et de la persécution : les saints le dénonçaient , les moines lui donnaient du poison , les conciles brûlaient ses livres... Abreuvé d'amertume, il s'enfuit dans un lieu sauvage.
« Dans mes jours heureux , écrit-il lui-même , dans mes jours heureux , j'avais visité une solitude ignorée des mortels, habitée des bêtes fauves, où ne s'entendait que le cri rauque des oiseaux de proie. Je m'y réfugiai. Avec des roseaux je bâtis un oratoire que je cou-
78 KOUVELLEti GENEVOISES,
Tris de cliauiiiu, cl, iii'i'llorçaiit d'uulilicr Hêiuïse, ju cherchais la paix dans le sda de Uicti... »
Je lis une paiist; dans ce di^scrt , que la lettre d'Aiieilard met comme sous les yeux; admiraol l'ùtrmigetd de ces antiques aveiilures , le mouvement passionuéde ces vies, ce poétique assemblage li'amour et de dévotion, de gloire ei d'amertume. Et comme il arrive, quand le cŒur est ajiiorcé 'Ct rimagiaatioii séduite , j'oubliais les malheurs de ces deux iufortuués, pour ne me souveDJi' plus que de cette ardente et mutuelle teudresse à laquelle je portais envie.
Abeiiard priait dans cet asile sauvage; ailleurs, ou regrellait sa voix puissante, on plaignait ses nmllieurs, et la renommée de sa fuite soudaine préoccupait la publique aileiite. Mais la ferveur ct raniitic avaient retrouvé sa trace ; quelques pèlerins, d'anciens disi'iples, arrivaicnl jusqu'il lui ; bieniùt la foule, chargée de riches offrandes , prenait la roule du désert. Uc ces dons , Abeiiard avait bQli la belle abbaye du l'araclei , sur la place même oh s'élevait naguère l'oraloife de chaume, lorsqu'il apprit que les moines de Saiut-L'euis, s'em]»rant du monauttre d'Argenteuil , eu avaieut cbasaé les religieuses. Aussitôt , se dépouillant de son asile , il y ai^ela sa chère Héloïse.
La juuae abbesse y vint avec ses compagnes. Devant elle s'était retiré Abeiliird , et l'abbaye de ^aini-Gildas de Ruys , dans le diocèse de Vannes, abritait sa triste destinée.
Cette abbaye s'élève sur un rudier sans cesse baltu des Ilots de la mer. Nulle forOt, nulle prairie m s'y vuit uluuLour, aaii st^ulsmeiit une vaAtc plaine, W gineut
sur un terreau stérile quelques pierres éparses. L'escarpement des rives , en mettant à nu des rocs déchirés , forme comme une ligne blanchâtre qui seule varie le morne aspect de cette contrée. De sa cellule , le solitaire voit la longue ligne s'enfoncer avec les golfes, reparaître aux promoniuircs, ceindre les côtes lointaines, et se perdre dans l'immense horizon.
Cette affreuse terre ne fut point trop triste pour Abeilard : son âme était plus triste encore. Toute joie y était tarie ; les fumées de la gloire s'en étaient envolées; l'image même d'Héloïse n'y restait empreinte que pour y nourrir un regret amer, un repentir sombre. Cependant, au sein d'une solitude dont aucun bruit du monde ne variait la lugubre uniformité, l'illustre pénitent , ramené sans cesse sur lui-même , repassait les égarements de sa vie ; il sondait à loisir le vide de la gloire , la vanité des plaisirs ; il se pénétrait de plus en plus du néant des choses humaines ; puis , ému pour Héloïse , dont l'impénilence se dévoilait dans des lettres brûlantes, il retrouvait quelque pieuse ardeur ; un saint effroi relevait son courage, ranimait ses forces éteintes. C'est alors que cet homme, grand autant qu'infortuné, entreprend la difficile tâche d'épurer son âme, de briser les liens qui l'enchaînent encore à la terre, de tendre vers les célestes demeures , et d'y entraîner après lui son amante. C'est alors qu'il écrit cette fameuse lettre, où, vainqueur enfin de cette lutte q)iniàtre, il tend à son Héloïse une main de secours , il encourage ses efforts, soutient ses pas, et fait luire à ses yeux, au travers de la poussière du sépulcre , la vive et consolante lumière des cieux.
<' Héloïse, écrit-il eu terminant, je ne vous reverra plus sur cette terre; mais lorsque l'Éternel, qui tient
nos jours entre ses mains , aura tranché le fil de cette vie infortunée , ce qui , selon toute apparence, arriTcra
avant la fin de votre carrière je vous prie de faire
enlever mon corps, eu quelque endroit que je meure, et de le faire transporter au Paraclet , pour y être enterré auprès de vous. Ainsi , Héloîse, après tant de traverses, nous nous trouverons réunis pour toujours, et désormais sans danger comme sans crime ; car alors crainte, espérance, souvenir, remords, tout sera évanoui comme la poussière qui s'envole, comme la fumée qui se dissipe dans l'air, et il ne restera aucune trace de nos parements passés. Vous aurez même lieu, Héloïse, en considÉrant mon cadavre, de rentrer en vous-mc^me, et de reconnaître combien ilest insensé de préférer, par un aitachcnienl déréglé, un peu de poussière, un corps périssable, vilo pSlure des vers, au Dieu toul-puissant, immuable , qui peut seul combler nos désirs , et nous faire jouir de l'éternelle félicité I "
J'avais fini depuis long-temps de lire celle histoire , que mon esprit y demeurait lout entitr atlaclté. Le livre sur les genoux , et les regards tournés vers le paysage que doraient les feu\ du couchant, j'étais réellement au Paraclet , j'errais au pied de ses murailles , je voyais sous de sombres allées la triste Héloïse, et, lout rempli de sympathie pour Abeilard , avec lui j'adorais celte amante infortunée. Ces images ne tardèrent pas ïi se confondre avec les objets qui frappaient ma vue, en sorte que, sans quitter l'antique liergère, je me trouvais transporté dans un monde resplendissant d'éclat, et tout rempli d'émotions poéli<|Uts et tendres.
-tlais outre cette lecture, outre la vapeur cmlirasée
du soir et le brillant spectacle que m'ouvrait la lucarne, d'autres impressions se mêlaient à ma rêverie. Parmi les bruits confus qui , dans une ville , signalent Tactivité des rues , le travail des métiers , le mouvement du port, les sons éloignés d'un orgue de Barbarie , apportés par les airs , venaient doucement mourir à mon oreille. Sous le charme de cette lointaine mélodie , tous les sentiments prenaient plus de vie , les images plus de puissance , le soir plus de pureté ; une fraîcheur inconnue parait la création tout entière, et mon imagination, planant dans des espaces d'azur , goûtait au parfum de mille fleurs sans se fixer sur aucune.
Insensiblement je m'étais éloigné d'Héloïse, j'avais délaissé son ombre auprès des vieux hêtres , sous les gothiques arceaux; j'avais navigué sur les âges, et bientôt , perdant de vue les cimes bleuâtres du passé , je m'étais rapproché de rivages plus connus , de jours plus voisins, d'êtres plus présents. Aussi, quand l'orgue vint à se taire , je rentrai dans la réalité , et le gros livre qui pesait sur mes genoux , m'étant redevenu indifférent, j'allai machinalement le reporter dans sa case
Qu'elle est morne l'heure qui succède à ces émotions ! que le retour est amer des éclatants domaines de l'imagination aux rives ingrates de la réalité ! Le soir m'apparaissait triste , ma prison odieuse ^ mon oisiveté un fardeau.
Pauvre enfant , qui aspires à sentir , à aimer, à vivre de ce poétique soufQe , et qui retombes ainsi affaissé sous ton propre effort , j'ai compassion de toi ! Bien des mécomptes t'attendent ; bien des fois encore , ton âme,
82 NOUVELLES bEnEVOlSEB.
comme soulevée par uue douce ivresse, tenleradese déucher de la terre pour voler vers la nue ; autant de fois une lourde cliaine reliendra son essor , jusqu'à co que , domptée enfin , faite au joug , elle ait appris à se Iraîiier dans le sentier de la vie.
lleureusemeut je n'en étais point Ù, et , sans sortir de ce sentier de la vie, j'y rencontrais une personne autour de laquelle mou cœur, repurtant toutes ce» émotions, en prolongeait à son gré le charme et la durée. Celte pertiounc, je ne manquai pas, pour l'heure, d'en faire mon lléloïsc , non pas infortunée , mais tendre; non pas péchercst<e, mais aussi pure que belle; cl, comme si elle eût été présente, je lui adressais tes apostrophes tes plus vives, les plus passionnées
On voit que j'étais amoureux. C'était depuis imit jours , et , depuis sii , je n'iivais pas revu l'objet aimé.
Comme font les amants malbeurem, les premiers jours, je m'étais bercé d'espoir. J'avais ensuite cbercbé des distractions , qui , comme on t'a vu , m'at aient fort mal réussi. Etait venue ensuite ma captivité , et , dus les premiers loisirs de celte vie oisive , je n'avais eu garde d'ouMier mes amours. Alais, ce soir-lâ, ma passion, fortement attisée par la romanesque lecture que je venais de faire, finit par se lasser des apostrophes et par me porter vers des voies désespérées.
Que l'on sache seulement qu'en |>énétrant dans la chambre qui était au-dessus de la mienne , je pouvais y voir ma bien-aiméel.... Elle s'y trouvait seule ii celte heure... La lucarne m'ouvrait un chemin pour y pénétrci' par les toits.
La bibliothÈqde de mon oncle. 83
La tentation était donc irrésistible, d'autant plus que je me trouvais déjà sur le toit depuis un petit moment. Je m*y assis pour prendre du courage et me familiariser avec mon projet , car ce commencement d'exécution me causait une émotion si grande , que j'étais sur le point de rebrousser. Pour le moment , je n'eus rien de plus pressé que de m'effacer entièrement, en me couchant sur le toit.... Je venais d'apercevoir iM. Ratin dans la rue!
Un peu revenu de ce coup de foudre, je me hasardai à soulever la tête , de manière à voir par-dessus la saillie
du toit Plus de M. Ratin ! il m'était évident qu'il
montait l'escalier , et qu'avant une minute il me surprendrait allant en bonne fortune. Ah! que j'avais de remords et de contrition ! que le repentir m'était facile,
et que je ressentais bien l'énormilé de ma faute!
lorsque je vis reparaître M. Ratin , et disparaître le remords et l'énormité. iM. Ratin , après avoir traversé une allée , cheminait tranquillement dans une direction qui l'éloignait de moi.
Bientôt je le perdis de vue; mais je compris que je ne pouvais rester à cette place, sans risquer d'être aperçu du soupirail de la prison , dans le fond duquel , de cette région élevée , je plongeais avec effroi mes regards. Je me remis donc en route pour profiter de ce qui restait de jour , et, en quelques pas, j'atteignis à la fenêtre que je cherchais. Elle était ouverte....
Mon cœur battait avec force, car, malgré la certitude que j'en avais, je ne pouvais assez me persuader que ma bien-aimée fût seule en ces lieux. J'hésitais donc, lorsque tout à coup je m'entendis dire : Entrez ! et ne
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craiguez pas qu'on tous trahisse , bou jeune faornuic. C'était la voix du prisonnier. Dès le premier mot, perdant toute présence d'esprit , je sautai brusquement dans la chambre , où je me trouvai sur les épaules d'une belle dame richement habillée , qui roula par terre avec
Je ne puis décrire se qui se passa dans les premiers instants qui suivirent la cliule, car j'avais perdu tout sentiment. La première chose qui me frappa quand je revins à moi , c'est que la dame gisait la figure contre terre , ne faisant onlendre ni cri , ni plainte. Je m'approchai en rampant à moitié : — madame ! lui dis-je d'une voix basse et altérée.... Point de réponse. — ïladamcHI.... Rien.
Me voici arrivé à un événement bien lugubre, L'nc
resperlable dame morte un écolier assassin! Mon
critique va dire que je lorce à dessein la situation, pour sacrifier au faux goût moderne. — Se te hâte pas de dire cela, critique. Celle dame était un mannequin. J'êiaia dans l'alclier d'un peintre. Dis autre chose, critique .
Je commençai par relever la dame, après néanmoins que je me fus relevé moi-m^tne. Le plus béte des sourires cîrconvolait par sa face vermeille, bien que son nez eûl gravement soufferi. J'y fis quelques r(:pa rai ions , mais c'était une li'Op petite partie du mal |)our que je m'y arrêtasse long-temps.
En eflct , cette dame avait été donner du nez contre la )>oite à l'huile, qui. perdant l'équilibre, était lonibée, catépondant par k chambre les pinceawt, la pa-
LA BIBLIOTHEQUE DE BlON ONCLE. 85
lette et les huiles. Je voulus remettre quelque ordre dans ces objets, mais c'était encore une trop petite partie du mal pour que je m'y arrêtasse beaucoup.
£n effet , la boîte à Thuile , en tombant , avait atteint le pied d'un grand nigaud de chevalet, lequel, s'étant mis aussitôt à chanceler , avait finalement pris le parti de tomber^ en mirant juste dans la poitrine d'un beau monsieur qui, pendu à un clou , nous regardait faire. Le clou avait suivi son monsieur , qui avait suivi le chevalet, et tous ensemble étaient venus s'abattre sur la lampe , qui avait brisé la glace en renversant une bouilloire !
Le dégât était horrible, l'inondation générale , et la dame souriait toujours.
Au milieu de cette catastrophe, mes amours avaient un peu souffert , par l'effet de distractions si vives et si inattendues. Pendant que je reste là à réfléchir sur ma situation , je profite du quart d heure pour faire savoir de qui j'étais amoureux , et comment je l'étais devenu.
Au-dessus de ma chambi^ était celle d'un habile peintre de portraits. Ce peintre avait le grand talent de faire les gens à la fois ressemblants et agréables. Oh ! quel bon état quand on le pratique ainsi ! Quel appât merveilleux , où se viennent prendre carpes , brochets, carpillons, et jusqu'aux loutres et aux veaux marins, et de plein gré , et sans se plaindre du hameçon , et en remerciant le pêcheur !
Souvenez-vous du bourgeon. Une fois que vous êtes devenu aisé , riche , n'est-ce pas l'un des premiers cons,iils qu'il vous donue , que de faire reproduire sur la toile votre intéressante , originale , et , à tout prendre ,
si aimable figure? ne vous dit-il pas que vous devez cette surprise à votre mère , à votre épouse , à votre oncle , à votre tante ? S'ils sont tous morts , ne vous dit-il pas qu'il faut encourager l'art , faire gagner un pauvre diable? Si le pauvre diable est riche, n'a-t-il pas mille autres rubriques? orner un panneair, faire un pendant... Car enfin, que veut-il le bourgeon? Il veut que vous vous voyiez là , sur la toile , joli , pimpant , frisé , linge fin , gants glacés; il vent surtout qu'on vous y voie, qu'on vous y admire , qu'on y reconnaisse et vos traits, et votre richesse , et votre noblesse , et votre talent , et votre sensibilité , et votre esprit , et votre finesse , et votre bienfaisance, et vos lectures choisies, et vos goûts délicats, et tant d'autres choses exquises qui font de vous un être tout à fait à part , rempli de mille et une qualités charmantes , sans compter vos défauts qui sont eux-mêmes des qualités. Voulant tout cela , est-il étonnant que le bourgeon vous presse au nom de votre père, au nom de votre mère , par votre épouse et par vos enfants, de vous faire peindre , repeindre, et peindre encore? Bien plutôt je m'étonnerais du contraire.
L'art du portrait est donc éminemment lié à la théorie du bourgeon , et beaucoup de peintres, pour avoir méconnu ce principe , sont morts à l'hôpital. Ils faisaient le brochet, brochet; le marsouin, marsouin. Grands peintres, mauvais portraiteurs! les gens s'en sont éloignés , et la faim les a détruits.
Ce peintre avait donc toutes les mines fashionables à reproduire , et il ne se passait pas de jour que Ton ne vît de belles voitures apporter leurs maîtres et les attendre devant la maison. Ce m'était un passe-temps dé-
licieux que de considérer les beaux chevaux, de les voir se chasser les mouches, que d'écouler les cochers sifller, ou faire claquer le fouet. Mais , eu outre , ces mêmes personnes qui sortaient de la voilure, et dont je ne pouvais voir le visage de ma fenêtre, j'étais sûr de pouvoir, au bout de deux ou trois jours, contempler leurs traits à loisir et autant que j'en aurais envie.
En effet, le peintre avait pour habitude, entre les séances , d'exposer ses portraits au soleil , en dehors de sa fenêtre , les suspendant à deux branches de fer disposées à cet eiïcl. Une fois qu'ils étaient là , je n'avais qu'à lever les yeux , et je me trouvais au milieu .de la plus belle sociéié : milords et barons, duchesses et marquises. Tous ces gens , pendus au clou , se regardaient, et je les regardais , et nous nous regardions.
Or, le lundi précédent, au bruit d'une voiture, j'étais accouru à mon poste. Celait un brillant carrosse : quatre chevaux, attelage superbe, gens en livrée. La voiture s'arrêta , et il en sortit un vieillard infirme que soutenaient respectueusement deux laquais. Je notai son crâne chauve et ses cheveux argentés , pour le bien reconnaître lorsqu'il arriverait à la galerie.
Quand le vieillard eut mis pied à terre, une jeune fille descendit de la calèche. Alors les deux laquais se retirèrent, et le vieillard s'appuyant sur le bras de la jeune fille, ils entrèrent doucement dans l'allée; un gros épagneul les suivait eu jouant.
Je me sentis ému à cette vue , non point tant à cause •de ce qu'il y a réellement de touchant à voir une fille jeune et belle servir d'appui au vieil âge , mais surtout parce que, dans mon habituelle préocci pation de tendres
pensées , cette aimable nymphe , parée de tout ce qui rehausse la grâce et la beauté même , en me montrant la mortelle que je rêvais confusément, fixait sur elle les vagues sentiments, les feux sans objet, qui, depuis quelque temps , agitaient mon cœur.
Une chose plus particulière à cette jeune personne avait contribué à me séduire par un charme inattendu : c'était la grande simplicité de sa mise. Au milieu de tant de signes d'opulence , je ne sus lui voir qu'un simple chapeau de paille , qu'une robe blanche , et néanmoins tant d'élégance et de grâce qu'il me semblait que seule, en des lieux écartés , et privée de tout cet entourage de richesse , je n'eusse pu méconnaître à son port , à sa démarche, à tout son air, son rang, sa richesse, et jusqu'à ce noble dévouement qui la portait à se dérober aux hommages des jeunes hommes , pour soutenir les pas d'un vieillard.
Et puis, le dirai-je? j'étais déjà gâté par la société que je voyais à ma fenêtre : le rang, la richesse, la grâce et le bon goût des manières , de la mise , toutes ces choses avaient pris pour moi un irrésistible attrait. A voir ces personnes , j'avais perdu toute sympathie pour ce qui est commun , pour ce qui est vulgaire, pour ma classe et mes semblables ; et si , à la vérité , soûs quelque habit que ce fût , une jeune fille m'eût vivement ému, sous l'aspect de celle-ci elle devait m'enflammer , me passionner sans mesure.
C'est ce qui ne manqua pas d'arriver, en sorte que je me trouvai subitement épris de cette jeune Antigone. Du reste, ma passion était d'une qualité si pure, si distinguée, que je ne songeai seulement pas à me demander si ce n'était point là une de ces Galypso dont M. Ratin m'avait tant parlé.
Et ceux qui croient qu*un amour d'écolier, pour être sans espoir et sans but , n*est pas vif et dévoué , ceuxlà se trompent.
Ce sont des gens qui n*ont jamais été écoliers ; ou bien ce furent des écoliers bien forts sur la particule et le qv>e retranché; des écoliers admirables de mémoire, sages d'esprit, tempérés de cœur, rangés d'intelligence, bridés d'imagination, et toutes les années couronnés par trois fois; des écoliers modèles, des modèles selon M. Ratin, desmonsienr Ratin en espérance.
Ils sont à présent des ministres , des avocats, des épiciers , des poètes , des înstiiuteurs , des marchands de tabac, et , où qu'ils soient , au tabac ou dans la chaire, à la banque ou sur le Parnasse , ils sont toujours des ministres modèles , des épiciers modèles , des poêles modèles, des modèles, tous des modèles ^ et rien que des modèles, sans plus ni moins, et c'est déjà bien beau!
Que mon amour ne fût pas vif et dévoué, parce que je ne pouvais m'en promettre que de folles extases ; que je ne lui eusse pas tout sacriûé quand même je n'en pouvais rien attendre ? Ah ! que vous vous trompez fort I Pour un seul regard de cette aimable ûlle, j'aurais donné M. Ralin ; pour un sourire , j'aurais mis le feu aux quatre Ëlzévirs du Vatican.
lis montaient l'escalier. Quand ils eurent dépassé mon étage , j'entr'ouvris doucement ; alors l'épagneul se précipita dans ma chambre , joyeux , brillant , amical.
C'était un animal magnifique. Outre sa beauté et l'extrême propreté de son poil soyeux , ses allures, son
air^ et jusqu'à ses manières^ avaient quelque chose d'élégant et d'aiiuable ; en sorte que , faisant abstraction de la différence de nos natures , je me surpris à le re* garder avec quelque envie , comme chien de haut lieu, comme chien familier avec des personnes trop élevées pour seulement se plaire à mes respects, surtout comme chien aimé de celte belle demoiselle , pour qui , moi , je n'étais rien. Au nom qui était gravé sur le collier , je me confirmai dans l'idée qu'elle était Anglaise.
Quand le chien fut sorti, je n'eus rien de mieux à faire que de m'occuper de ce qui se passait au-dessus de moi. Pour saisir quelque chose de ce qui s'y disait, je m'approchai doucement de la fenêtre. Le peintre et le vieillard causaient ensemble , mais la jeune (ille dé~ meurait silencieuse.
— Vous avez là , monsieur , disait le vieillard , une triste figure à peindre ! et comme la copie est destinée à survivre bientôt à foriginai , ce que vous pourrez y mettre de moins triste sera bien venu , car je ne suis point curieux de faire peur à mes petits-enfants. Certes, continua-t-il en souriant doucement , ce n'est pas co* quettcrie que de me faire peindre à Tâge et dans l'état où me voici , et je pense que beaucoup de vos modèle§ choisissent mieux leur moment ?
— Pas toujours , monsieur, dit le peintre ; une figure aussi vénérable que la vôtre se rencontre plus rarement peut-être que la fraîcheur et la jeunesse elles-mêmes.
— C'est un compliment , monsieur ; je l'accepte. Je n'ai plus beaucoup de temps à en recevoir.... Lucy , je vous attriste ; mais , ma chère enfant , ne sauriez-vous envisager l'avenir aussi tranquillement que votie père.
LA BIBLIOTHEQUE DE UO^ OIMGLE. Ol
Je vous prie , quaud nous nous quitterons^ qui de nous deux aura le plus à regretter? J'en fais juge monsieur...
— Je nie récuse, monsieur, et il me paraît , comme à mademoiselle , qu'une pareille séparation doit éire si à craindre pour tous les deux , qu'il vaut mieux en détourner les yeux.
— Voilà justement, monsieur, ce que j'appelle faiblesse ; c'est celle dont je voudrais guérir ma fille. Je l'excuse, cette faiblesse, quand il s'agit de ces coups qui, trompant de légitimes espérances, frappent la jeunesse dans sa fleur, et lui ravissent ces belles années qui lui semblaient acquises. Mais quand la mort nous
atteint au terme prévu de la vie quaud elle est
comme le sommeil qui vient succéder aux fatigues d'une journée laborieuse.... quand un père, heureux jusqu'au dernier moment de la tendresse de sa fille
chérie, n'aspire plus qu'à s'endormir dans ses bras
est-ce donc là un si triste tableau qu'il faille en détourner les yeux , et faut- il tant de force pour en soutenir la vue?... Lucy , pourquoi ces larmes?... Voyez, tâchez de voir comme moi, mon enfant.... et nos jours seront paisibles, et nous en goûterons les joies jusqu'au
dernier terme et ce malheur, bien moins grand
lorsqu'on a pu l'envisager en face, ne se grossira pas de tout ce que l'imagination, les fausses terreurs, une inutile résistance , y peuvent ajouter de sinistre et de terrible.... Pardon, monsieur, ajouta- t-il , c'est notre sujet de guerre avec ma Lucy ; et sans ce portrait qui m'a ramené vers ces idées , je n'eusse pas pris la liberté de renouveler ici les hostilités. . .
J'écoulais avec ravissement ces paroles qui, tout en m'apprenant tant de choses, paraient encore celle jeune fille d'un attrait de mélancolie et de fdiale tendresse.
02 NOUVELLES GE^EVOISES.
Quoi ! pensaîs-jc , ces beaux chevaux , ces laquais respectueux , celte calèche , tout ce luxe , tant de sujets de joie ou de vanité, et la reine de ces choses, les yeus mouillés de larmes , qui s'attriste i l'idée de ne pas se dévouer pour toujours à son vieux père?
Ce jour même, le portrait vint â tn galerie. C'était une simple ébauche, où je reconnus s.ids peine le beau vieillard. Il occupait la gauche du lableau; sur la droite, un grand espace , laissÉ vido , produisait h mon sens uu ti'&s-nianvais effet.
Mais , dès la scc-ndo séance, le tableau ayant été retiré de la galerie , bien que celte fois la jeune miss fût veuue seule, ,e me confiniiai dans l'idée que l'espace vide lui était réservé, et que j'allais enfin contempler ses traits,
— Vous m'aviez promis, mademoiselle, lui dit le peintre, de me fournir un croquis de l'endroit de votre parc où monsieur votre piVe désire être placé?
— J'y ai jiensé, monsieur, répondii-elle; il est dans la voiture, l'uis , s'approchent de la fenCtre : — John .'
iring me m;/ allitim, ifyou ])least Mais je
m'aperçois que John n'y est plus , reprit-elle en souriant.
En elTel, ses gens, ayant laissé un pauvre diable au- ' prés des chevaux, se récréaient dans quelque café du voisinage. ~ Je vais y aller , dit le peintre.... Mais je l'avais précédé , et déjà je remontais l'escalier, imprimant mes lèvres sur l'album de la jeune miss. J'espérais parvenir jus([u'â la porte de l'atelier , et , de ft , entrevoir sa figure; mais je rencontrai le peintre en chemin : — Grand merci 1 vous êtes ma fui le plo^
charmant garçon que je connaisse. Et il prit le livre de mes mains.
Je retournai à mon poste plus tranquillement que je ne l'avais quitté , et j'eus grand tort; j'avais perdu des paroles dont chacune avait un prix inestimable.
— ....Le complaisant enfant! Il sait donc l'anglais? — Fort bien. C'est lui qui d'ordinaire me sert de truchement auprès de vos compatriotes Un aimable
jeune homme? Il est fâcheux qu'il ne soit pas destiné à devenir un artiste , comme l'y porteraient ses goûts et ses talents....
Le peintre s'interrompit, puis s'étant levé : — Je veux
vous montrer Voici! c'est un croquis qu'il fit un
jour à cette fenêtre... le lac, un morceau de la prison... ce mauvais chapeau suspendu à portée des passants, pour quêter l'aumône y indique la présence du pauvre prisonnier pour qui cette belle nature est invisible.
— Une charmante composition ! dit-elle, et remplie de sentiment... Mais pourquoi gêner un penchant qui paraît si décidé?
— Ce sont ses tuteurs; ils veulent qu'il suive la carrière du droit.
— Ses tuteurs!... Il est donc orphelin ?
— Depuis long-temps. Il n'a plus qu'un vieil oncle qui pourvoit à son éducation.
— Pauvre enfant ! dit la jeune Anglaise avec un accent plein de compassion.
Ces paroles m'enivrèrent. Elle m'avait plaint ; c'était assez pour que je fusse glorieux de me trouver orphe-
lin , poar changer en félicité mon plus grand malheur.
Oh ! que j'eusse voulu retenir sur moi sa pensée I Mais , au lieu de ce bonheur suprême , ses discours changèrent d'objet, et j'appris , par quelques mots, que dans huit jours elle repartirait pour l'Angleterre. Que deviendrais-je alors, face à face avec M. Ratin! Je m'abandonnai à la tristesse.
Angleterre ! pays charmant , vers lequel voguent les navires; frais rivages, parcs ombragée, où vont les
jeunes miss promener leur mélancolie! Ici, tout
est sans charme; ici , rien n'est aimable ; et je regardais le lac sans plaisir.
Quand elle s'éloignera! quand d'autres contrées la verront passer!... quand, à l'heure de midi, elle voyagera par les routes poudreuses , laissant tomber ses re^
gards sur la verdure des arbres , des prés! que ne
suis-je dans ces prés, sous ces arbres! Jeune miss,
vous fuyez? Que ne suis-je devant ses chevaux,
exposé à être foulé par eux ! Je verrais sa crainte , jq retrouverais sa compassion! Et je m'imaginais que, sans sa compassion , ce n'était pas la peine de vivre.
La séance était finie. Tout en songeant .ainsi, j'attendais avec une avide impatience que le portrait vînt à la galerie; mais le soir arriva a\ant qu'il eût paru, et les jours suivants se passèrent dans cette ingrate attente. C'est alors que » les événements m'ayant conduit vers la lucarne , je ne pus résister au désir d'aller , jusque dans l'atelier même, contempler les traits de celle qui régnait sur mon cœur. On a vu quelle catastrophe s'ensuivit , et comment j'étais resté à songer au milieu d'un beau désordre. Je reprends mon récit.
J*aTais. cette fois le seniimcnt très-net de ma ruine définitive. Déjà coupable de mensonge et de lèse-Elzévif, aller encore enfoncer une porte, lire des livres défendus, puis oi'échapper de ma prison, puis courir les toits, puis porter le ravage et la destruction dans un atelier, déranger un mannequin, percer un tableau!.... Affreuse série de crimes, dont M. Ratin tenait le premier chaînon , à savoir le fou rire.
Que faire? arranger, réparer, remettre en place? Impossible , il y avait trop de mal. Inventer une fable 7 Tout à rheure , h propos du hanneton , je n'avais pas trouvé que ce fût si facile. Avouer? Plutôt tout au monde ; car il aurait fallu Liser voir que j'étais amoureux, et, au seul soupçon d'une pareille immoralité, je voyais toute la pudeur de >l. Ratin lui monter au visage, et son seul regard m'anéantir.
Je résolus de reprendre lo chemin de ma chambre, de refermer sur moi la |K)rte, et de m'adonner k l'étude avec plus de zèle que jamais, soit pour écarter de mon esprit d'importunes terreurs, soit pour donner le change à iM. Ratin, qui serait très-certainement content de ma moralité 9 si je lui présentais une copieuse provision de devoirs bien écrits, soigneusement faits, et témoignant de ma parfaite application. Seulement , comme le jour baissait rapidement, je crus devoir différer mon départ de quelques minutes encore, afin que l'obscurité me dérobât aux regards du prisonnier quand je repasserais sur le toit.
Je mis à profit ces minutes pour contenter ma curiosité. Après quohjues recherches , je trouvai le portrait adossé à la niuraillc, et je l'approchai du jour.
S6 KOUVELLSS GENEVOISES.
H était presque achevé, La jeune miss, dans une gracieuse attitude , était assise auprès de son père, et sa main délicate reposait négligemment sur le cou du bel épagoeul. D'antiques hêtres ombrageaient la scène, et, par une trouée, on apercevait un beau château assis sur une pelouse qui dominait la mer.
A la vue de ces traits tout remplis de grâce, et animés par un touchant attrait de douceur et de mélancolie, j'éprouvai les plus tendres émoiioos, mais pour retomber bientôt dans l'amer regret de ne lui être rien, de la voir s'éloigner bientôt. Tout en me repaissant du charme de son regard: — Pourquoi, lui disais- je, pourquoi n'ètesvous pas ma sœur 1 Que vous me trouveriez un frère tendre et soumis I que je rendrais heureux avec vous ce vieillard I Que la verdure est belle où vousëtesl...., que les déserts seraient aimables avec vous î. . . Lucy I... maLucyl... ma bicn-aimée 1
La nuit était venue. Je me séparai tristement du portrait, et je me retrouvai bientôt dans ma chambre , au moment où l'on m'apportait de la lumière et mou souper.
Dans l'élat d'agitation où je nie trouvais, je n'avais ni faim, ni sommeil ; aussi, je tic songeai qu'à me mettre vile ti l'ouvrage , afin d'Être en mesure de présenter i M. Batiii les preuves visibles de mou travail et de mon entière régénération , à quelque moment qu'il vînt me surprendre.
Après César, Virçile; après Vii-gile, Bourdon; après Bourdon, trois pages de cuii>[io.siiioui après les trois pages je m'endormis.
Je fus bien élooné d'être réveillé au petit jour par une voix qui psalmodiait à plein gosier. Je prêtai To*
rciile c'était le prisonnier. Il continua sur un ton
moins éclatant y et fînit par cesser tout à jfait. Cette pratique pieuse me donna de cet homme une opinion presque favorable. Après quelque silence :
— Vous avez, me dit-il, bien travaillé cette nuit?...
— Chantez-vous ainsi tous les malins? intcrrompis-je.
— Dès mon enfance... Pensez-vous que, sans les consolations de la religion , je pusse ne pas succomber à mon infortune ?
— Non. Je m'étonne plutôt que la religion ne vous ait pas détourné du crime qui vous a conduit en prison.
— Ce crime , j'en suis innocent. Dieu a permis l'erreur de mes juges; que la volonté de Dieu soit faite! Je serais résigné, ajouta- t-il, si seulement, avec la
nourriture du corps, j'avais le pain de l'âme mais
je n'ai point de Bible I
— Quoi! inlerrompis-je , on vous refuserait une Bible?
— On refuse tout à celui que l'on croit méprisable.
— Il faut que vous ayez une Bible ! je veux que vous en ayez une! j'irai plutôt vous porter la mienne!!!
— Bon jeune homme ! dit-il avec un accent de reconnaissance; pénétrer jusqu'à moi? impossible. D'ailleurs, je n'y consentirais pas. L'aspect de cette affreuse demeure ne doit pas contrister vos regards... Vous dirai je toutefois ce qui me porte à m'adresser à vous? Hier, quand je vis une corde remonter ces gâteaux jusqu'à vous que n'y a-t-il, pensais-jc avec envie,
une âme compatissante qui, pareillement, fasse remonter le pain de vie jusqu'au pauvre prisonnier!
A ce trait de lumière ; — Avea^-voiis une corde ? — La
Providence, reprit-il, a permis que j'en pusse avoir une, que je réservais pour cet unique usage... — Vous aurez une Bible! m'écriai-je en l'interrompant, vous l'aurez!!!
Et, tout joyeux de l'idée d'être si véritablement utile à cet infortuné, je cherchais avec empressement ma Bible parmi les livres que, la veille , j'avais entassés dans l'armoire.
Pendant que je cherchais ainsi, il me sembla en* tendre, du côté de la prison, comme un murmure étouffé.... Ayant prêté l'oreille : — Est ce vous? dis-je au prisonnier. Il ne répondit rien, mais le murmure continuait de se faire entendre plus distinct et plus plaintif. — Qu'est-ce? qu'avez -vous? lui criai-je alors d'un accent ému et pressant.
— Un horrible mal. . . répondit-il, et sans remède. . . L'un de n\es fers, trop étroit pour ma jambe, a provoqué une enflure qui, pressée par le métal... Aïe! s'écria-t-il , en s'interrompant.
— Achevez... . achevez, pauvre homme I
— .... Me fait souffrir les plus cruelles tortures? C'est ainsi que, privé de tout sommeil, je vous voyais travailler cette nuit.
— fnfortuné ! et vous ne demandez pas qu'on vous soulage?
— Ils ne me visitent que tous les cinq jours... Aïe!... Encore trois. . . et je leur demanderai. . .
— Oh! que vous me faites pitié! Ne pourrais-je donc...
— Rien ! rien ! pauvre enfant 11 faudrait. . . . mais
je sens déjà que votre pitié me soulage.... Il faudrait pouvoir Ohé! Aïe! aïe!....
— Il faudrait pouvoir ?. . . .
— Miséricorde! miséricorde!.... le sang coule !
pouvoir user un peu le fer..,.
— Une lime ! ra*écriai-je , uneJinie ! Attendez ! dans ma Bible
' J'avais une lime (car, à travers tout mon latin» j'étais un peu menuisier comme Emile ) ; je la mis précipitamment dans le livre. iMais , après avoir lié le tout avec une ficelle, je me souvins avec désespoir que j'étais enfermé. Cependant le prisonnier continuait à se plaindre de la façon la plus lamentable , et chacun de ses cris me déchirait le cœur. Aussi, je songeais déjà à forcer la serrure de ma porte, lorsqu'à la vue d'un chiffonnier qui passait dans la rue j'éprouvai le plus vif plaisir.
— Tiens , lui criai-je , attache cela à cette corde que tu vois là-bas contre la muraille. Vite ! vite I c'est pour soulager un pauvre homme.
Le chiffonnier attacha le paquet qui remonta rapidement. Au même instant, on ouvrait ma porte.
C'était M. Ratin ! H me trouva à l'ouvrage.
— Hier, monsieur, me dit-il, dans l'indignation où m'avait jeté votre conduite, j'oubliai de vous donner des devoirs à faire pendant ces deux jours. .. .
— J'en ai fait , lui dis-je tout tremblant.
M. Ratin examina les devoirs avec quelque défiance, tant le procédé lui paraissait nouveau. Puis, certain que c'était bien de l'ouvrage fait depuis *ma captivité :
— Je vous loue , reprit-il , d'avoir fui de vous-même les dangers de l'oisiveté. Un jeune homme oisif ne saurait que faire des choses détestables , car il est à la merci de toutes les pensées mauvaises qui , à l'âge où vous
lOO NOUVELLES GENEVOISES.
êtes , assiègent son esprit paresseux. Souvenez- vous des Gracques, qui ne causèrent tant de plaisir à leur mère que parce qu'ils furent de bonne heure rangés et studieux.
— Oui , monsieur, dis-je.
— Vous ne vous êtes pas donné le temps de manger ? reprit M. Ratin en apercevant mon repas resté intact.
— Non, monsieur.
— J'aime à y reconnaître l'effet du chagrin profond que vous avez dû ressentir de votre conduite d'hier.
— Oui , monsieur.
— Avez-vous fait à cet égard de sérieuses réflexions?
— Oui , monsieur.
— Avez-vous bien reconnu comment , du fou rire , vous êtes tombé dans l'irrévérence?
— Oui , monsieur. (Dans ce moment quelqu'un montait l'escalier!)
— Et de l'irrévérence dans le mensonge ?
— Oui , monsieur. (On ouvrait la porte de l'atelier ! !)
— Et du mensonge. ... ?
— Oui, monsieur. (On faisait un cri de stupéfaction!!!)
— Quel est ce bruit ?.. . .
— Oui , monsieur. ( On en était aux exclamations , aux apostrophes , aux grandes prosopopées ; j'étais près de me trouver mal ! ! ! ! )
Rassemblant néanmoins toutes mes forces pour détourner l'attention de M. Ratin de dessus les prosopopées: — Quand vous m'eûtes quitté hier, lui dis-je...
— Attendez.... interrompit-il, toujours plus attentif à ce qui se passait dans l'atelier.
Il est vrai que le vacarme y était grand : — Perdu! perdu ! criait le peintre h tue-téle. Il faut qu'on soit entré par la fenêtre ! Il s'en approcha.
— Jules! êtes -vous resté chez vous depuis hier soir?
— Oui , monsieur , dit en s*avançant M. Ratin , et par mon ordre.
— Ehbien! monsieur, mon atelier est en déroule, mes tableaux détruits, mon chevalet à bas!... et voire élève doit avoir tout entendu....
— Voulez-vous écouter un pauvre prisonnier ? dit alors une voix qui partit du soupirail de l'Évêché; moi, j'ai tout vu , je vous dirai tout,
— Parlez, dites....
— Vous saurez donc , monsieur, qu'hier soir, il y avait grande société sur ce toit , précisément à l'entrée de votre fenêtre. C'étaient cinq chats. Vous savez que quand ces messieurs content fleurette.
— Abrégez , dit M. Ratin.
— .... Leurs propos sont bruyants. La chatte était coquette
— Abrégez , vous dis-je , répéta M. Ratin ; ceci n'importe pas au fait principal.
• — Je vous demande bien pardon, monsieur, car sans la coquetterie de cette demoiselle et la jalousie des quatre galants....
— Jules! me dit M. Ratin, retirez-vous un instant sur l'escalier.
Je ne me fis pas prier.
102 l^OUVELLES GENEVOISES.
— Tout, continua le prisonnier, se serait passé
en douceur. Us miaulaient donc, et d'une façon fort tendre; mais madame , n*écoutant à aucun , se lustrait le visage du velours de sa patte. Vous eussiez dit Pénélope au milieu des prétendants
— Et puis? dit le peintre. Un peu vite...
— £t puis , tout à coup , voici un des malous qui se permet d'appliquer sa griffe sur le museau d'un des prétendants. Celui-ci prend mal la chose, les autres s'en mêlent , pli ! pla I c'est le signal : guerre à mort I. •. Ce n'est plus qu'une pelote fourrée , hérissée de griffes, de dents , un concert à réjouir le diable. Pendant qu'ils se battent, Pénélope saute dans l'atelier, toute la pelote lui saute après.... Je n'ai plus rien vu; mais, au sabbat qui se fit, je jugeai qu'ils avaient pu renverser quelque objet , qui en aurait renversé quelque autre. C'était à près de huit heures.
J'étais très-Iiumilié du service que me rendait en cet instant le prisonnier, d'autant plus que ce mensonge hardi après tant de piété, ce ton facétieux après de si vives souffrances , calmaient subitement tout l'intérêt que m'avait inspiré cet homme. Aussi, je suis convaincu que , sans la présence de M. Ratin , j'aurais eu la force de le démentir sur l'heure, et de tout avouer au peintre ; mais il y avait de l'amour dans mon crime , et la haute pudeur de M. Ratin ni'apparaissait comme un grand roc sinistre, contre lequel, au moindre soupçon de sa part, j'irais me briser sans retour.
Pendant que ces choses se passaient , la calèche venait d'arriver devant la maison; déjà la jeune miss et son père montaient l'escalier. —Ma séance 1 s'écria le peintre
LA BIBUOTHëQCjë DE MON ONCLE. 103
avec désespoir. Prisonnier! vous nous faites un conle absurde» Voilà un portrait que j'avais adoî'Sé à la muraille, et que je retrouve tourné à rexléricur... Sont-ce
les chats qui retournent mes portraits? On est
venu, on est venu par la fenêtre Jules I qu'avez-
vous vu?....
• — Jules I chassez ce chien , me dit au même instant M. Ratin.
11 faut savoir qu'en cet instant le bel épagneul flairait curieusement le parapluie neuf de M. Ratin. Je m'empressai de le chasser jusque dans les grcnit rs, et par delà , pour laisser au peintre le temps d'oublier sa fatale question.
Quand je rentrai , il était en elTct occupé à accueillir ses hôtes, les priant de l'excuser s'il les recevait au milieu d'un aussi affreux désordre. — Si vous ne partiez pas demain, ajouta-t-il, je vous prierais de remettre à un autre jour celte dernière séance. — Il est malheureusement impossible que nous différions notre départ, répondit le vieillard; mais, de grâce, ne vous gênez point, et que notre présence ne vous empêche pas de faire ces premières recherches, indispensables pour arriver à la connaissance du coupable. Alors le peintre monta lui-même sur le toit pour en examiner les abords.
Fort heureusement, M. Ratin, qui était à mille lieues de me supposer la moindre part dans ces événements , après avoir remis soigneusement son parapluie dans le fourreau , était revenu auprès de la table feuilleter mes livres, y marquant à mesure les endroits qui devaient faire le sujet de mes devoirs. — £n considération , me
dit-il , du travail que vous m'avez présenté et des dispo* sitions meilleures où je vous vois. ... Ici le peintre entra, et tout préoccupé de son idée :
— N'avez- vous pas une chambre^ monsieur?... Ah ! ouï , la voici! Auriez-vous la bonté de me l'ouvrir? On n'a pu parvenir sur le toit que par là , et nous saurons par où l'on a pu s'introduire dans la chambre. — Volontiers , monsieur , dit M. Ratin. Et ayanj: pris la clef dans un tiroir à son usage , il la mit dans la serrure que j'avais rajustée de mon mieux , tandis que , pâlissant de stupeur, je feignais une grande application au travail.
Pendant que ces messieurs procédaient à leur inspection , je m'aperçus d'une rumeur dans la prison. Des hommes parlaient avec véhémence, quelques mots sinistres parvenaient à mon oreille, le factionnaire était aux écoutes, et deux passants s'étaient arrêtés pour attendre l'issue de cette scène.
— Voici la corde ! cria une voix.
— La lime ! la lime ! cria une autre voix ; ici , tenez, sous cette pierre.
— C'est bien son mouchoir de poche ! dit au même instant M. Ratin. Serait-il possible!... Jules!
La porte était ouverte. Je m'enfuis tout chancelant d'épouvante , sans autre projet que de me dérober pour l'instant aux affreuses tortures de la peur et de la honte. Mais , quand j'eus fait cent pas dans la rue, et qu'ayant tourné la tête, j'eus reconnu l'honnête chiffonnier qui entrait dans la maison , en montrant à un magistrat le chemin de ma demeure, je doublai le pas, et, dès que j'eus tourné l'angle de la rue voisine , je courus de tou-
tes mes forces jusqu'aux portes delà ville, que je franchis , uon sans éprouver une grande terreur à la vue des paisibles gendarmes qui stationnent auprès.
Tout en m'éloignant, j'eus le loisir de réfléchir sur ma situation qui me parut désespérée. Retourner sur mes pas, ce n'était plus seulement retomber dans les mains de M. Ratin , c'était bien certainement me livrer aux gendarmes , et cette idée me causait la plus sinistre épouvante. Ainsi agité par ces réflexions , et la frayeur soutenant mon courage , je marchai tout d'une traite jusqu'à certain pré voisin de Coppet, où je m'assis enfin sur la terre étrangère.
C'est à peine si , dans ce lieu écarté, je me croyais en sûreté contre les atteintes de la justice. Je tournais sans cesse mes regards du côté de la grande route , et chaque fois*que des bestiaux , un âne , quelque chariot , y soulevaient un peu de poussière, je m'imaginais voir toute la gendarmerie lancée à ma poursuite dans toutes les directions. Cette angoisse me préoccupant de plus en plus , je pris un parti décisif , c'était de poursuivre ma route du côté de Lausanne , où mon onele faisait un séjour. Je me remis donc en marche.
A tout âge, c'est une triste chose que l'exil; mais, pour Tenfant, qu'il est voisin du seuil paternel ! Trois lieues à peine me séparaient de ma ville natale • et il me semblait qu'abandonné au sein du vaste univers, j'eusse perdu tout appui, tout asile. Aussi suivais-je, le cœur bien gros , la rive de ce lac si riant jadis à voir de ma fenêtre. A mesure que je m'éloignais , moins dominé par la crainte , ces sentiments prenaient sur moi plus d'empire, et deux ou trois fois, m'étant assis sur le
bord de la route , ma tristesse devint si forte , que je fus tenté de rebrousser chemin , et d'aller implorer le pardon de mon maître.
Il était trop tard. D'ailleurs , à force de marcher , j'allais me trouver bientôt aussi près de Lausanne que de Genève , de mon oncle que de M. Ralin< Cette circonstance ranimait puissamment mon courage; le calme renaissait en moi ; déjà je recommençais à songer à la jeune miss , et à renouer le fil des tendres rêveries qui ^ m'avaient charmé la veille , à la même heure. Au milieu de celte nature enchantée ^ son image se présentait à mon cœur plus douce encore ; elle s'y associait à la pureté des cieux , aux teintes vaporeuses des monts , à la fraîcheur de ces beaux rivages , et l'exil perdait sa tristesse.
Que de sève dans l'adolescence ! Est-ce biei\ moi que je viens de peindre I Est-ce bien moi , ce jeune garçon qui suit la rive d'un pied léger , regardant avec amour l'azur des flots, les côtes vertes de Savoie, l'antique manoir d'Hermance, peuplant l'air et l'espace du vif sentiment qui le domine !
Au crépuscule , je me détournai de la route pour demander asile chez des paysans , qui acceptèrent en retour l'unique pièce de monnaie que je possédasse. Je partageai leur soupe et leur gîte rustique , et le lendemain , au point du jour , je les quittai pour continuer mon voyage.
J'éiais parti sans casquette ; les rayons du soleil levant brûlaient mon visage. Aussi m'arrêtais-je sous le porche des fermes, pour y goûter quelque fraîcheur, jusqu'à ce que le regard des métayers ou des passants me chassât
de ces retraites. En effet, je redoutais toujours quequelque soupçon des crimes que j'avais commis ne fût le motif de cette curiosité , dont ma jeunesse et mon bizarre accoutrement étaient Tunique cause.
Après le tranquille village d'Âltaman , on voit sur la gauche de la route de magnifiques chênes, qui forment la libère d'un grand bois. De dessous ces ombrages , Tœil , planant sur toute l'étendue du lac , s'arrête , du côté du Yallais, contre les majestueuses parois des Alpes; ou , tourné vers Genève , se promène mollement sur une suite de cimes douces et lointaines , dont les dernières se confondent avec les plages du ciel. Je ne pus résister aux charmes de cet ombrage, et j'allai m'y établir pour y manger le morceau de pain noir dont les paysans m'avaient pourvu.
Je songeais au plaisir de me jeter bientôt dans les bras de mon oncle. Ce désir était si pressant, si extrême, qu'à la seule pensée qu'il pût être déçu, je m'abandonnais au découragement. — Mon oncle I mon bon oncle ! disais-je le cœur gonflé d'attendrissement , que je ^ous voie seulement, que je vous parle... que je sois où vous êtes !
En ce moment, une voiture de voyage passait sur la grande route, traînée par six chevaux de poste, dont le galop soulevait un long tourbillon de poussière. Le postillon faisait claquer son fouet, tandis que les domestiques dormaient nonchalamment sur les sièges. Cçtte voiture avait déjà dépassé d'environ deux cents pas l'endroit où j'étais assis, lorsqu'elle s'arrêta, et un des domestiques étant descendu, se dirigea vers moi.
J'allais m'enfuir , lorsque je crus reconnaître John ,
le domestique de la jeune miss. — Êtes-vous , me ditil , le jeune homme qui a disparu hier de la maison de Saint-Pierre?
— Oui, lui dis-je.
— Alors, suiyez-moi.
— Où?
— Vers la voiture. Votre maître est dans un bel état, allez !
— Où est-il mon maître ?
— Il vous cherche par les quatre chemins.... petit drôle!
— Ces mots me donnèrent quelque soupçon que M. Ratin pouvait s*être joint aux voyageurs , en sorte que je me refusais à suivre John, lorsque je vis de loin une robe blanche descendre de la voiture. Je me levai aussitôt, et je me mis à courir vers la jeune miss pour ne pas l'obliger à marcher sur cette route poudreuse ; mais quand j'approchai , la honte et Témotion me firent ralentir le pas, et je unis par m'arréter à quelque dislance d'elle.
— Vous êtes monsieur Jules , n'est-ce pas ? me ditelle d'un ton affable.
— Oui , mademoiselle.
— Oh ! comme le soleil vous brûle I montez, je vous prie, dans la voiture... Votre maître est fort en peine, et j'ai bien du plaisir que nous vous ayons rencontré...
— Montez , mon ami , dit le vieillard, qui avait mis la te te à la portière, montez ; nous causerons un peu de votre affaire... Vous devez être fatigué?
Je montai, et la voiture repartit aussitôt. !
J'étais dans un état d'ivresse qui m'ôtait la parole. Le bonheur, le trouble, la honte, faisaient battre mon cœur^ et coloraient d'une vive rougeur mon visage hâlé. Je tenais encore le reste de mon morceau de pain noir.
— Vous n'avez pas fait bien bonne chère, à ce que je vois, me dit le vieillard. De quel hôtel sortez-vous , je vous prie?
— De chez des paysans, monsieur, qui m'ont hébergé cette nuit.
— Et où comptiez-vous aller ce soir?
— A Lausanne, monsieur.
— Aussi loin que cela ! reprit la jeune miss , et dé« couvert comme vous êtes ?
— Plus loin encore I partout, mademoiselle, jusqu'à ce que j'aie rencontré mon oncle ! Et les larmes me vin rent aux yeux.
— Il n'a plus que lui I dit-elle à son père. Et elle fixa sur moi un regard compatissant , dont le charme réalisait tout ce que j'avais rêvé de plus hardi à ma fenêtre.
— Mon enfant, reprit le bon vieillard, vous allez rester avez nous jusqu'à Lausanne, où nous vous remettrons aux mains de votre oncle. Vous avez fait là un coup de tête ; de quoi donc aviez- vous si peur ?
— C'est moi, monsieur, qui ai donné cette lime au prisonnier. Il souffrait cruellement, je vous assure. C'était seulement pour desserrer un de ses fers...
— Eh bien ! je ne vois là , mon ami , que le mouvement d'un bon cœur. A votre âge, on n'est pas tenu de savoir que, lorsqu'un prisonnier emprunte une lime, ce n'est jamais que pour un certain usdige. Mais vous ne
nie parlez pas de Tatelier. C'est pourtant vons, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur. Je l'aurais dit au peintre , à mon oncle, à vous... mais j'avais peur de M. Ratin.
— C'est donc un terrible homme que ce monsieur Ratin ! Mais encore , qu'alliez-vous faire dans cet atelier? Est-ce vous qui avez retourné le portrait de ma fille?
Je rougis jusqu'au blanc des yeux.
Il se mil à rire. — Ab ! ah ! c'est ceci qui est grave ! car ce n'était sûrement pas pour voir ma fiçrure. A vous, Lucy, de vous fâcher.
— Point du tout, mon père, dit-elle en souriant avec une grâce charmante. Je sais que M. Jules aime les arts; il dessine lui-même avec talent; rien de plus naturel qu'il voulût voir l'ouvrage d'un ho:rme habile.
— Lucy, reprit le vieillard avec une douce malice, vous n'ôtes pas tenue non plus de savoir que, lorsqu'on retourne un tableau où se trouve votre figure, il est fort naturel que ce soit pour la voir... Puis, comme il voyait ma honte : — Ne rougissez pas , mon enfant; croyez bien que je ne vous en estime pas moins, et que ma fille vous pardonne. N'est-ce pas, Lucy?
Un léger embarras succéda à ces paroles, mais H ne se prolongea que pour moi seul. Bientôt j'eus à répondre à toutes les questions que me firent ces aimables personnes. Après ce qui venait d'être dit, j'avais remarqué chez le vieillard une gaieté plus cordiale encore et en même temps , chez la jeune miss , un peu plus de réserve, mais non moins d'intérêt et de sollicitude pour ma situation. Pour moi , je ne tournais pas les yeux sur
çlle que je ne me sentisse comme enivré de s» vue, et rempli des plus doux transports de plaisir.
Mi^is nous touchions à la ville. — Votre oncle voui^ grondera-t-il? me dit le vieillard.
— Oh! non, monsieur... Et puis je serai si jayeu^ de le voir, qu'encore cela me ferait-il peu de chagrin.
— Aimahle enfant, dit Lucy eu anglais.
-r- Je veux tout d^ même vous remettre entre ses mains. Rue du Chêne, dites-vous? John! faites arrêter rue du Chêne, n") 3.
Toute ma crainte était que nous ne trouvassions pas mon oncle chez lui, lorsque, la voiture s'étant arrêtée, un jeune enfant nous dit qu'il était en ce moment dans sa chambre. — Qu'il descende ! dis-je h Tenfant.
— Non, nous monterons, dit le vieillard. Est-ce bien haut?
— Au premier, répondit l'enfant.
Et, comme chez le peintre, la jeune miss, soutenant le bras de son père, entrait dans l'allée avec lui, pendant que j'aurais baisé les traces de ses pas.
Mon oncle venait de rentrer. A peine Teus-je vu, que je courus me jeter dans ses bras. — C'est toi , Jules , dit-il. Mais je l'accablais de caresses sans 'pouvoir lui répondre.
— Tu arrives sans chapeau , mon enfant , mais en bonne compagnie , à ce que je vois. Madame et monsieur , veuillez prendre la peine de vous asseoir. Je quittai sa main pour approcher des sièges.
— Nous ne voulons, monsieur, dit le vieillard, que
remettre entre vos respectables mains cet enfant, coupable, à la vérité, d'nne étourderie, mais dont le cœur est bien honnête. Il vous dira lui-même par quelles circonstances nous avons eu le plaisir de l'avoir pour compagnon de voyage, et pris la liberté de nous présenter chez vous. Adieu, mon ami, me dit-il en me touchant la main, je vous laisse mon nom sur cette carte, afin que vous sachiez qui je suis, si jamais vous me faites le plaisir de recourir à mon amitié.
— Adieu, monsieur Jules.... ajouta Faimable fille. £t elle me tendit sa main.
Je les vis se retirer les yeux mouillés de larmes.
C'est de cette façon que je retrouvai mon bon oncle Tom. Au bout de quelques jours, nous retournâmes à Genève. Il m'ôta M. Ratin, et me prit avec lui.
Ainsi s'ouvrit ma jeunesse. Je raconterai , dans le prochain chapitre, comment j'en sortis à trois ans delà.
Afin d'utiliser mes vacances, mon oncle m'a conseillé de lire G rotins, pour lire ensuite Puffendorf, pour lire ensuite Btirlamaqui, égaré pour le moment. Aussi je me lève matin, je vais à ma table, je m'établis, je croise les jambes, puis j'ouvre à l'endroit... mais voici ce qui m'arrive.
Au bout d'une demi-heure, mon esprit, ainsi que mes yeux, commence à faire des excursions à droite et à gauche. C'est d'abord sur la marge de l'in-quarto, où je gratte un point jaune, je souffle un poil , je détache une paille avec toute sorte d'ingénieuses précautions; c'est ensuite sur le bouchon de mon encrier, tout rempli de petites particularités curieuses dont chacune m'occupe à son tour : jusqu'à ce qu'enfin, passant ma plume dans la bouclette, je lui imprime une moelleuse rotation qui me réjouit infiniment. Après quoi , volontiers , je me renverse sur le dossier de mon fauteuil, en étendant les jambes , et croisant les mains sur ma tête. Dans cette situation , il me devient très - difficile de ne pas siffler un petit air quelconque, tout en suivant avec une vague fixité les bonds d'une mouche qui veut sortir par les vitres.
Cependant, les articulations commençant à se roidir, je me lève pour faire , les deux mains dans mes gous-
114 ]\OtVELLES GENEVOISES.
selS) une petite promenade qui me conduit au fond de ma chambre. Là , rencontrant l'obscure paroi , je rebrousse tout naturellement vers la fenêtre, contre laquelle je bats, du bout des ongles, un joli roulement où j'excelle. Mais voici un char qui passe , un chien qui aboie, ou rien du tout ; il faut voir ce que c'est. J'ouvre... Une fois là, j*ai éprouvé que j'y suis pour longtemps.
La fenêtre ! c'est le vrai passe-temps d'un étudiant ; j'entends d'un étudiant appliqué, je veux dire^ qui ne baote ni les cafés» ni les vauriens. Oh! le brave jeune homme ! il fait l'espoir de ses parents , qui le savent rangé, sédentaire; el ses professeurs, ne le voyani ni fréquenter les promenades, ai cavalcader dans les places, ni jouer aux tables d'écarté, se plaisent à dire qu'il ira loin, ce jeune homme-là. En attendant, lui ne bouge de sa fenêtre.
Lui... c'es^onc moi, modestie à part. J'y passe mes journées, et si j'osais dire... Non ,. jamais mes professeurs, jamais Grotius » Puffendorf , ne m'ont donné le centième de l'instruction que je hume de là, rien qu'à regarder dans la rue.
Toutefois, ici comme ailleurs, on va par degrés. C'est d'abord simple flânerie récréative. On regarde en l'air, on fixe un fétu, on souiQe une plume^ on considère une toile d'araignée , ou l'on crache sur un certain pavé. Ces choses-là consument des heures entières, en raison de leur importance.
Je ne plaisante pas. Imaginez un homme qui n'ait jamais passé par là. Qu'est -il? que peut- il être? Une sotte créature, toute matérielle et positive, sans pensée,
LA BlBUOXIliilQU£ DE M0^ pIVCLE. U5
saas poésie, qui descend la pente de la vie âau3 jaQ)ai& s'arrêter, dévier du chemin , regarder alentour, ou se lancer au delà. C'est un automate qui chemine de la vie à la mort, comn^e i^ne machine à vapeur de Liverpool à Manchester.
Oui , la flânerie est chose méce^air^ au moins une fois dans la vi£, mais surtout à di^-huit ans, au sortir des écoles. C'est là que se ravive Tâme desséchée sur les bouquins ; elle fait halte pour se reconnaître ; elle finit sa vie d'emprunt pour commencer la sienne propre. Ainsi, un été entier passé dans cet état ne me paraît pas de tr(^ dans une éducation soignée, il est probable même qu'un seul été ne suffirait point à faire un grande homme : Socrate flâna des années; Rousseau, jusqu'à quarante ans; La Fontaine ;, toute sa vie.
£t cependant, je n'ai vu ce précepte consigné dans aucun ouvrage d'éducation.
Ces pratiques, dont je viens de parler, sont donc la base de toute instruction réelle et solide. £n effet, c'est pendant que les sens y trouvent un innocent aliment, que l'esprit {contracte le calme d'abord, puis la disposition à observer ;
Car, que faire ^ flânant, à moins que IV9 q'obsurve;
puis enfin , par suke et à son insu , l'iiabilude de classer, de coordonner, de généraliser. Et le voilà tout seul arrivé à celte voie philosophique recommandée par Bacon, et mise en pratique par Newton, lequel un jour, flânant dans son jardin et voyant choir une pomme , trouva l'attraction.
L'étudiant à sa fenêtre ne trouve pas l'attraction ;
mais par un procédé tout semblable , à force de regarder dans la rue, il lui arrive au cerveau une foule d'idées qui, vieilles ou neuves en elles-mêmes, sont du moins nouvelles pour lui , et prouvent clairement qu'il a mis son temps à profit.
Et ces idées venant à heurter dans son cerveau ses anciennes idées d'emprunt , du choc naissent d'autres lumières encore; car, par nature, ne pouvant flotter entre toutes,, et surtout entre les contraires, le voilà qui, tout en fixant un fétu, compare, choisit, et se fait savant à vue d'œU.
Et quelle charmante manière de travailler, que celte manière de perdre son temps !
Mais , quoiqu'à la rigueur un fétu suffise pour flâner avec avantage, je dois dire que je ne m'en tiens pas là; car ma fenêtre embrasse un r.dmirable*ensemble d'objets.
En face, c'est l'Hôpital, immense bâtiment, où rien n'entre, d'où rien ne sort, qui ne me paie tribut. Je suis les intentions, je devine les causes, ou je perce les conséquences. Et je me trompe peu; car, interrogeant la physionomie du portier à chaque cas nouveau, j'y lis mille choses curieuses sur les gens. Rien ne marque mieux les nuances sociales que la figure d'un portier. C'est un miroir admirable où se viennent peindre, dans tous leurs degrés, le respect rampant, l'obsi^^quiosité protectrice, ou le dédain brutal, selon qu'il réfléchit le riche directeur, l'employé subalterne, ou le pauvre enfant trouvé ; miroir changeant, mais fidèle.
Vis-à-vis de ma fenêtre , un peu plus haut , est celle d'une des salles de THôpital. De la place où je travaille, je vois Tobscur plafond, quelquefois le sinistre infirmier, le nez contre les vitres, regardant dans la rue. Que si je monte sur ma table , alors mes yeux plongent dans ce triste séjour, où la douleur, Tagonie et la mort ont étendu leurs victimes sur deux longues files de lits. Spectacle funèbre, où souvent néanmoins m'attire un intérêt sombre , lorsqu'à la vue d'un infortuné qui se meurt, mon imagination se promène autour de son chevet, et tantôt rebroussant dans cette vie qui s'éteint, tantôt s'avançant vers cet avenir qui s'ouvre , se repaît de ce charme mélancolique , toujours attaché au mys* tère où s'enveloppe la destinée de l'homme.
A gauche , au bas de la rue , c'est l'église , solitaire la semaine, remplie le dimanche et retentissant de pieux cantiques. Là aussi, je vois qui entre, je vois qui sort; je conjecture, mais moins sûrement. £n effet , point de portier. £t il y en aurait un que je n'en serais guère plus avancé , car c'est le propre du portier de s'arrêter à l'habit : au delà, il est aveugle, muet, sourd, et sa physionomie ne réfléchit plus rien. Or, c'est l'âme de ceux qui hantent l'église qui m'intéresserait à connaître : malheureusement l'âme est sous l'habit , sous le gilet, sous la chemise, sous la peau , et encore bien souvent n'y est pas, s'allant promener pendant le prêche. Je vais donc tâtonnant, hésitant, supposant, et ne m'en trouve pas plus mal; car c'est précisément le vague, l'incertain, le douteux qui fait l'aliment comme le charme de la flânerie.
A droite, c'est la fontaine, où tiennent cour, autour
118 KOUVËLLaS GENEVOISES.
deTeau bleue, servantes, mitrons, valets, commères. On s*y dit des doucems au murmure de la seille qui s'emplit, on s'y conte Tinsolence des maîtres, les ennuis du service , le secret des ménages. C'est ma gazette . d'autant plus piquante aussi , que , n'entendant pas tout , il faut souvent deviner.
Là haut, entre les toits, je vois le ciel, tantôt bleu, profond î tantôt gris, borné par des nuages flottants; quelquefois traversé par un long vol d'oiseaux , émigrant aux rives lointaines par-dessus nos villes et nos campagnes. C'est par ce ciel que je suis en relation avec le monde extérieur, avec l'espace et l'infmi : grand trou , où je m'enfonce du regard et de la pensée , Iç menton appuyé sur )e poignet.
Quand je suis fatigué de m'élever, je redescends sur les toits, lÀ ce sont les chats, qui, maigres et ardents , miaulent dans la saison d'amour; ou, gras et indolents, se lèchent au soleil d'août. Sous le toit , les hirondelles et leurs oisillons, revenus avec le printemps, fuyant avec l'automne, toujours volant, cherchant, rapportant vers la couvée criarde. Je les connais toutes, elles me connaissent aussi; non plus effrayées de voir là ma tête, qu'à la fenêtre au-dessous un vase de capucines.
Enfin , dans la rue , spectacle toujours divers , toujours nouveau : gentilles laitières, graves magistrats, écoliers polissons ; chiens qui grognent ou jouent follement; bœufs qui mâchent, remâchent le foin, pendant que leur maître est à boire. Et si vient la pluie, croyezvous que je perde mon temps? Jamais je n'ai tant à faire. Voilà mille petites rivières qui se rendent au gros ruisseau, lequel s'emplit, se gonfle, n^ugit, entraînant
LA BIBLIOTHEQUE DE MON ONCLE. tl9
dans sa course des débris que j'accompagne chacun dans ses bonds avec un merveilleux intérêt. Ou bien , quelque vieux pot cassé , ralliant ses fuyards derrière son large ventre , entreprend d'arrêter la fureur du torrent : cailloux, ossements, copeaux, viennent grossir son centre, étendre ses ailes; une mer se forme et la lutte commence. Alors , la situation devenant dramatique au plus haut degré , je prends parti , et presque toujours pour le pot cassé ; je regarde au loin s'il lui Tient des renforts , je tremble pour son aile droite qui plie, je frémis pour l'aile gauche déjà minée par un
filet tandis que le brave vétéran , entouré de son
élite, tient toujours, quoique submergé jusqu'au front. Mais qui peut lutter contre le ciel ! La pluie redouble ses fureurs, et la débâcle... Une débâcle! Les moments qui précèdent une débâcle , c'est ce que je connais de plus exquis en fait de plaisirs innocents. Seulement , si pour franchir le ruisseau les dames montrent leur fine jambe, je laisse la débâcle, et je suis de l'œil les bas blancs jusqu'au tournant de la rue. Et ce n'est là qu'une petite partie des merveilles qu'on peut voir de ma fenêtre.
Aussi je trouve les journées bien courtes, et que , faute de temps, je perds bien des choses.
Au-dessus de ma chambre est celle de mon oncle Tom. Assis sur un fauteuil à vis , l'échîne courbée en avant, tandis que le jour glisse sur ses cheveux d'argent, il lit, annote, compile, rédige, et enserre dans son cerveau la quintessence de quelques mille volumes qui garnissent sa chambre tout alentour.
Au rebours de son neveu , mon oncle Tom sait tout
i 20 NOUVELLES GENEVOISES.
ce qu'on apprend dans les livres, rien de ce qu'on apprend dans la rue. Aussi croit-il à la science plus qu'aux choses mêmes. Vous le trouveriez sceptique sur sa propre existence, très-dogmatique sur tel système nuageux de philosophie. Du reste, bon et naïf comme un enfant, pour n'avoir jamais vécu avec les hommes,
Trois bruits distincts m'annoncent presque tout ce que fait mon oncle Tom. Quand il se lève, la vis crie; quand il va prendre un livre , l'échelle roule ; quand il s'est distrait d'une prise de tabac, la tabatière frappe la table.
Ces trois bruits se suivent d'ordinaire, et j'y suis tellement habitué , qu'ils me détournent peu de mes travaux. Mais un jour....
Un jour, la vis crie, l'échelle ne roule pas, j'attends la tabatière. . . Rien. Je fus réveillé de ma flânerie^ comme l'est un meunier de son somme, quand la roue de son moulin vient à se taire. J'écoute; mon oncle Tom cause , mon oncle Tom rit... Une autre voix... « C'est bien cela, » me dis-je très-ému.
C'est qu'il faut savoir que, depuis que je travaillais à la fenêtre, je n'étais point resté dans les généralités. Je m'étais, depuis quelques jours, occupé tout particulièrement d'un objet qui avait atténué l'intérêt que je portais aux autres. £t voici les symptômes qui ont signalé ce changement dans la direction de mes travaux.
Dès le matin, j'attends; dès deux heures, le cœur me bat; quand elle a passé, ma journée est finie.
Avant ^ je n'avais jamais songé que je fusse seul;
d*ailleurs, n'étions-nous pas moi et mon oncle, et le ruisseau, et les hirondelles, et tout le monde? Aujourd'hui je me trouve seul , tout seul , excepté vers trois heures, que tout reprend vie autour et au dedans de moi.
Je vous ai dit comment auparavant coulaient mes douces heures. Aujourd'hui je ne sais plus ni m'occuper, ni être oisif, ni flâner, ce qui est fort différent. C'est au point que, l'autre jour encore, une grosse plume tournoya lentement à deux doigts de mon nez, sans que l'idée seulement me vînt de souffler dessus. £t je pourrais citer cent traits pareils.
Au lieu de cela, je songe tout éveillé. Je rêve qu'elle me connaît, qu'elle me sourit, que je lui agrée; ou bien, cherchant les voies et moyens de lui être quelque chose , je la rencontre , je voyage avec elle, je la protège, je la défends, je la sauve entre mes bras; et je m'attriste profondément de n'être point ensemble tous les deux, en un bois sombre, attaqués par d'affreux brigands que je mets en fuite, quoique blessé en la défendant.
Mais il est temps de dire ce qu'était cet objet. Je ne sais comment m'y prendre , car les mots sont bien inhabiles à peindre sous quel air nous apparut la première fille qui fit battre notre cœur ; impressions fraîches et vives, qui auraient besoin d'un langage tout jeune.
Je dirai donc seulement que tous les jours, sortant vers trois heures d'une maison voisine , elle descendait la rue et passait sous ma fenêtre.
Sa robe était bleue et si simple , que vous ne l'eussiez pas distinguée sur tant d'autres robes bleues qui
passaient ; ni moi non plus, n'était que je lui trouvais une grâce toute singulière h flotter autour de cette jeune taille. I*:t cette jeune taille me semblait tenir son charme de Tair modeste de Faimable filk» si douce à voir ; de façon que, revenant ensuite à la robe, il me devenait impossible d*en imaginer une plus à mon gré , cent lieues à la ronde, et chez les premières faiseuses.
Aussi, tant que cette robe était sur mon horizon, tout me semblait sourire et s'embellir alentour ; et , quand elle avait disparu , il me fallait encore une robe bleue pour tous mes rêves de félicité.
Or, ce jour-lh, je la vis venir à son ordinaire, et approcher jusque sous ma fenêtre, d'où mes yeux se disposaient à la suivre jusqu'au tournant de la rue, et mes pensées au delà encore, lorsque, faisant un détour, elle entra dans l'allée, juste au-dessous de moi. J'en fus si troublé, que Je retirai ma tête comme si elle fût entrée de plain-pied dans ma chambre. Puis j'allais réfléchir qu'elle traversait dans l'autre rue , lorsque se passèrent, dans la bibliothèque de mon oncle Tom, les choses extraordinaires qui causèrent l'émotion dont j'ai
parlé. Quoi! elle parle à mon oncle! Et je faisais
d'incroyables efforts d'ouïe pour saisir quelques mots, lorsqu'un événement imprévu vint boulverser l'univers qui commençait à se former autour de moi.
Cet événement si grave était au fond de mince importance. L'échelle venait de rouler, et j'entendais mon oncle Tom monter les degrés en causant. Je crus même distinguer le moi hébraïque sortant de sa bouche.
De tout cela il résultait clairement que mon oncle Tom avait affaire en ce moment à quelque docteur hébraïsaut qui remaniait avec lui quelque vétille d'érudition. Car, pour elle, s'imaginer que sa jeune tête s^enquît de niaiseries scientifiques, ou que sa jolie main voulût feuilleter de poudreux in-folios, il n*y avait pas moyen.
Je me remis machinalement à la fenêtre , fort désappointé, et regardant sans voir, comme lorsqu'on a une idée qui vous rend absent de vous-même. Cependant, en face, au gros soleil, deux ânes philosophaient, attachés au même gond. Après un grand moment, Tuu fit une réflexion ; ce que je reconnus à un imperceptible frisson de son oreille gauche ; puis , allongeant la tête , il montrait amoureusement de l'autre son vieux râtelier ; sur quoi celui-ci ayant compris en fit autant , et ils se mirent tous deux à l'œuvre, se grattant le cou avec une telle réciprocité de bons offices, avec une nonchalance si voluptueuse , une flânerie si suave, que je ne pus m'empêcher de sympathiser, moi troisième. C'était la première fois depuis ma préoccupation. C'est qu'il est dans la naïveté de certains spectacles des attractions irrésistibles qui enlèvent l'âme à elle-même , et la font infidèle à ses plus doux pensers. Aussi allais -je m'enivrer de celui-là, lorsqu'une robe bleue sortit de l'allée. C'était elle. « Hé ! » m'écriai-je involontairement.
La jeune fille, entendant quelque chose , leva la tête assez pour que l'aile de son chapeau laissât passer son beau regard, qui vint m'inonder de honte, de trouble, et d'un plaisir rapide comme l'éclair. Elle rougit et continua d'aller.
C'est le charme de cet âge de rougir au souffle du vent , au bruit d'une paille ; mais rougir à mon occa-
sion me sembla néanmoias une faveur inexprimable , une circonstance qui changeait beaucoup ma situation : car c'était la première fois que , d'elle à moi , il se passait quelque chose.
Ce qui diminua bientôt ma joie, ce fut un prompt retour sur moi - même. Elle m'avait vu disant « lié ! » la bouche béante , Toeil ahuri , de l'air d'un idiot qui voit choir son chapeau dans la rivière. L'idée de cette première impression que j'avais dû lui produire, m'était singulièrement amère.
Mais que pensez- vous qu'elle eût sous son bras? Un in-octavo couvert de parchemin , fermé de clous d'argent , misérable bouquin , que cent fois j'avais vu traîner dans la chambre de mon oncle, et qui alors, doucement pressé sous son bras , me semblait le livre des livres.... Je compris pour la première fois qu'un bouquin peut être bon à quelque chose. Sage , mon oncle Tom , d'en avoir amassé toute sa vie ! Imbécile , moi , de n'avoir pas eu en ma possession ce fortuné livre , dont le titre même m'était inconnu.
Elle traversa la rue , se dirigeant vers l'entrée de l'Hôpital où elle dit quelques mots au portier, qui me parut la connaître, et ne lui accorder que juste ce qu'il fallait de protection pour qu'elle osât passer. Bien qu'indigné contre le brutal , cela me fit plaisir , en me prouvant que la fille de mes pensées n'était pas d'une condition assez riche ou élevée , pour rendre ridicules à mes propres yeux les vœux qui commençaient à germer dans mon cœur.
J*éprouvai un grand plaisir à la savoir si près de raoi, car j'avais craint de la perdre jusqu'au lendemain. Je brûlais d'apprendre ce qui l'avait amenée chez mon oncle, et ce qui pouvait l'attirer dans ce lieu. Mais pour le moment , enchaîné par le désir de la voir sortir, je me résignai à attendre jusqu'à ce que, la nuit étant venue , je perdis l'espoir de la revoir ce jour-là , et je montai en toute hâte chez mon oncle Tom.
Il avait déjà allumé sa lampe, et je le trouvai considérant avec la plus grande attention au travers d'une fiole remplie d'un liquide bleuâtre. — Bonjour, Jules, me dit-il sans se déranger; assieds -toi là, je vais être à toi.
Je m'assis impatient de questionner mon oncle , et considérant la bibliothèque qui m'apparaissait tonte changée. Je regardais avec respect ces vénérables livres, frères de celui que j'avais vu sous son bras, et les choses que je voyais, l'air que je respirais, me semblaient autres, comme si la jeune fille venue en ce lieu y eût laissé quelque signe de sa présence.
— J'ai fait, dit mon oncle. A propos, Jules, tu ne sais pas?....
— Non, mon oncle....
— Remercie une jeune fille qui est venue ici
En disant ces mots il prit le chemin de sa table ,
pendant que j'entendais battre mon cœur d'attente. Puis se retournant :
— Devine.... me dit-il, comme voulant jouir de ma surprise.
J'étais hors d'état de rien deviner.
— £lle TOUS a parlé de moi ? dls-je avec uoc émotioD croissante.
— Mieux que ça, reprit mon oncle d'un air fin.
— Dites, dites, mon oncle, je vous en supplie.
— Tiens , voilà mon Burlamaqui retrouvé.
Je tombai du ciel sur la terre , faisant des imprécations intérieures contre Burlamaqui, que, par respect, je substituai à mou oncle en cette occasion.
— En lui cherchant un livre , continua mon oncle Tom, je t'ai retrouvé celui-ci, que je croyais perdu.
— Oh ! Taimable fille! reprit-il, et qui vaut bien, ma foi, douze de tes professeurs.
J'étais de son avis pour le moins, et celte exclamation de mon oncle Tom me raccommoda un peu avec lui.
— Elle lit l'hébreu comme un ange î
Je n'y étais plus du tout. — Elle lit l'hébreu? Mais, mon oncle. .. . Car cette idée m'était désagréable.
— Et j'ai eu un plaisir extrême à lui faire lire le psaume xLViii dans l'édition de Buxtorf. Je lui ai expliqué, en comparant les variantes avec l'édition de Croesius, combien le texte de Buxtorf est préférable.
— Vous lui avez dit cela? à elle?
-—- xMais c'est clair, puisque je lui parlais.
— Elle était là, devant vous, et vous avez pu lui dire cela!
— Mais oui ; d'ailleurs, ce que je lui ai dit là ne peut guère se dire qu'à une juive!
— Elle est juive !
D'autres sont-ils fait comme moi? Juive! belle et juive ! Je l'en trouvai tout de suite dix fois plus belle, et l'en aimai dix fois davantage.
LA BlBUOT|l£QtË DE ]ILO.\ O^CLE. 1^27
Gela est peu chrétien ; j'assure pourtant qu'il en fut ainsi , et que le charme que je lui trouvais déjà s'en trouva rafraîchi , vivifié , comme si , dés lors , les mêmes choses que j'aimais en elle se fussent trouvées différentes et nouvelles.
Je sais encore qu'en ce point je raisonnais fort mal , et que le plus mince logicien eût pu me convaincre d'absurdité , à plus forte raison mon oncle Tom ; aussi je ne lui en parlai pas , car je tenais plus encore a mon erreur qu'à la logique.
Mais l'impression fut ce que j'ai dit. D'ailleurs
aime-t-on sa sœur d'amour? Non. Sa compatriote? Mieux. L'étrangère? Plus vite encore. Mais une belle juive ! et puis , délaissée peut-être , mal vue des bonnes gens! c'était à mes yeux un avantage, comme si cela l'eût rapprochée de moi.
— Yeut-elle donc hébraîser? dis -je à mon oncle Tom.
— Non , bien que je l'y aie engagée de tout mon pouvoir. Il s'agit d'un pauvre vieillard qui s'en va mourant. £Ue venait m'emprunter une bible hébraïque pour lui faire quelque lecture pieuse.
— Elle ne reviendra donc plus ?
— Demain vers dix heures, pour me rapporter le livre.
Et mon oncle se remit à examiner sa Cole , pendant que je restais à songer. — Demain, ici, dans cette même chambre ! me disais-je. Si près de moi , sans que je lui sois rien ! pas même autant que mon oncle Tom et sa ûole ! Je redescendis tristement chez moi.
Je fus très-surprîs de trouver ma chambre éclairée par une légère lueur. Ayant reconnu que c'était le reflet d'une lumière qui brillait vis-à-vis, dans la salle de l'Hôpital, ordinairement sombre à cette heure, je montai sur une chaise d'où je vis d'abord une ombre qui se projetait contre la muraille du fond. Ma curiosité étant vivement excitée , je me guindai entre la chaise et la fenêtre , de telle façon que je pus plonger assez bas pour reconnaître , suspendu à cette même muraille , un chapeau de femme. « C'est elle!» m'écriai-je. Mettre la chaise sur la table , Grotius et Puffendorf sur la chaise, et moi sur le tout , fut l'affaire d'un clin d'œil. Et je retenais nion souffle pour mieux jouir du spectacle qui s'offrait à moi.
Au chevet d'un vieillard p5le et souffrant , je la voyais pieuse , recueillie , embellie de tout l'éclat que prêtait à sa jeunesse et à sa fraîcheur cet entourage de maladie et de vieillesse. Elle baissait ses belles paupières sur le livre de mon oncle , où elle lisait les paroles de consolation. Quelquefois , s'arrêtant pour laisser reposer le malade , elle lui soutenait la tête , ou lui prenait affectueusement la main, le considérant avec une compassion qui me paraissait angélique.
— Heureux mourant! disais-je. Que ses paroles doivent lui être douces, et ses soins pleins de charme I... . Oh ! que j'échangerais ma jeunesse et ma force contre ton âge et tes maux !
Je ne sais si je fis ces réflexions tout haut , ou si ce fut un pur effet du hasard ; mais en ce moment la jeune fille , s'interrompant , leva la tête et regarda fixement de mon côté. J'en fus troublé comme si elle eût pu me voir dans la nuit où j'étais, et , ayant fait un mouvement
en arrière , je tombai, emmenant avec moi la chaise , la table , Grotius et Puifendorf.
Le vacarme fut grand , et je restai quelque temps étourdi par la chute. Au moment où j*aiiais me relever, mon oncle Tom parut un bougeoir à la main.
— Qu'est-ce, Jules? me demanda-t-il effrayé.
— Ce n'est rien, mon oncle.... c'est.... ici au plafond (mon oncle jeta les yeux sur le plafond). Je
voulais suspendre... (mon oncle jeta les yeux tout alentour, pour voir quelque chose à suspendre).... et puis pendant que.... alors je suis tombé.... et ensuite.... je suis tombé.
— Remets-toi, remets-toi, mon ami, me dit mon oncle Tom avec bonté. La chute t'a probablement affecté les fibres cérébrales , ce qui est cause de l'incohérence de ton discours. Il me fit asseoir, et, pendant ce temps, s'empressa âe relever les deux in-folios , dont il avait considéré les ais fracassés avec plus d'émotion sans doute qu'il n'en avait ressenti en parlant à la belle juive. Il les replaça avec soin sur la table ; puis revenant à moi : — Et tu voulais suspendre quoi 7 me dit-il en me prenant la main de manière à glisser furtivement son index sur mon pouls.
Cette question m'était très -embarrassante, car en vérité il n'y avait pas apparence de chose à suspendre dans toute ma chambre. Aussi , connaissant d'ailleurs l'indulgente douceur de mon bon oncle Tom , j'allais lui raconter tout, lorsqu'au moment de le faire, je ne le fis point.
C'est que, pour ce que j'avais dans le cœur, l'indulgence n'était déjà plus assez. J'aurais voulu de la sym-
130 ftOLl ELLES GENEVOISES.
patbie , et moo oncle n'en pouTÛt éprouYer que pour des idées abstraites , scieotiliques. C'est ce qui ût que je répugnai à lui ouvrir mon cœur , crainte de faner un sentiment que j'étais jaloux de nourrir à ma guise.
— C'était pour suspendre... Âb ! mon Dieu , déjà!
— Hé?
— Ab ! mon oncle ! c'est fini.
— Quoi?
En ce moment la lumière venait de s'éteindre dans la cbambre du mourant, et avec elle tout mon espoir.
Pour mon oncle , à cette exclamation , il commença à juger le cas très-grave, et m'engagea à me mettre au lit , où il m'examina avec attention , pendant que je songeais à la jeune fille dont la vue venait de m'étre ravie.
Mon oncle Tom était loin de se douter de la cause de mon mal. Cependant, après m'avoir anatomiquement considéré, palpé, il se convainquit, avec une certitude faisant bonncur à sa science , que le squelette était en parfait état. Débarrassé de toute inquiétude à ce sujet, il s'occupa d'examiner le jeu de la respiration , celui de la circulation et de toutes les fonctions vitales; passant ensuite aux symptômes tout à fait extérieurs , il parut enfin avoir satisfait sa curiosité , et, de l'air d*un homme qui emporte quelque cbose dans sa tète pour y songer, il me quitta.
Il était environ minuit Je restai seul avec mes idées, où je me plongeais tout entier, lorsque le roulement de l'écbelle me fit tressaillir, et peu après je m'endormis.
J'étais fort agité. Mille images sans rapport avec Tob-
LA BIBLIOTHEQUE DE BION OKCLE. l31
jet de mes pensées se croisaielit, se succédaient dcTant mes yeuK ; ce n'était ni le sommeil , ni la veille , encore moins le repos. Enfm à ce trouble succéda Tépuisement, et bientôt mes songes , quelque temps suspendus , revinrent et prirent une autre teiute<
Je rêvai qn*en un bois silencieux je marchais souffrant , mais pourtant calme , et Tâme |)énétrée dé je ne sais quel sentiment , tout plein d*un charme qui m'était inconnu. Personne d'abord , et rien de tout ce qui aurait pu me rappeler la vie ordinaire. C'était bien moi , mais doué de beauté , de grâce , de tous les avantages que je désire éveillé.
Fatigué, je m'étais assis dans une clairière solitaire. Une figure s'était approchée que je ne connaissais pas, mais dont les traits étaient animés par l'expression d'une mélancolique bonté. Insensiblement elle avait pris
un air qui m'était plus connu; enfin elle s'était
trouvée ma chère juive. Elle aussi , douée de tout ce que je lui désire , paraissait se plaire à me considérer , et, quoiqu'elle ne parlât pas, son regard avait un langage qui me louchait au plus doux endroit de mon cœur. Je voyais sa belle tête s'incliner sur mon front, je sentais sa douce haleine , et à la fin sa main avait trouvé la mienne. Alors, une émotion croissante m'agitant , mon rêve peu à peu perdit sa quiétude. Les images devinrent flottantes et incertaines, et, de figure en figure, je ne vis plus que celle de mon oncle Tom qui avait pris ma main pour me tâter le pouls , et dont la tête , inclinée sur la mienne , me considérait au travers de ses besicles.
O que la figure de mon oncle Tom me parut affreuse en ce moment-là I Je l'aime , et beaucoup , mon
onde Tom ; mais passer du plus doux objet à la figure de son oocle , des plus charmants songes du cœur aux froides réalités ! Il en faut moins pour faire prendre en dégoût et la vie et son oncle.
— Tranquillise-toi, Jules, me dit-il, je suis sur la trace de ton mal. Et continuant à m*observer, il feuilletait un vieux in- quarto comme pour ajuster, d'après l'auteur , le remède aux symptômes.
— Oh I je n'ai point de mal ! vous vous trompez , mon oncle; le seul mal est de m'avoir réveillé. Ah ! j'étais si heureux !
— Tu étais bien, tu étais tranquille, heureux?
— Ah ! j'étais au ciel. Pourquoi m'avez-vous réveillé ?
Ici , une joie visible , mélangée d'une teiute d'orgueil et de docte satisfaction , se peignit sur le visage de mon oncle Tom , et je crus l'entendre dire : — Bon I le remède opère.
— Que m'avez- vous donc fait? lui dis-je.
— Tu le sauras. Je tiens ici ton cas, page 64 d'flip* pocrate , édition de La Haye. Pour le moment , il ne nous faut que de la tranquillité.
— Mais, mon oncle....
— Quoi ?
Je ne savais comment m'y prendre pour engager mon oocle à me parler de la jeune juive , sans lui révéler ce que je sentais pour elle. J'aurais voulu le mettre sur la voie.
•^ Demain, ne m'avez- vous pas dit? et je me
tus.
— Demain î
— Elle vient chez vous.
— Qui?
Je craignis d'en avoir trop dit. — C'est la fièvre... — La fièvre ?
Aussi mes questions et mes réponses lui semblèrent -w elles incohérentes au dernier point , et je l'entendis murmurer le mot de délire ; sur quoi il sortit. Bientôt l'échelle roula , je tressaillis ; mais c'est tout ce que je pus ressaisir de la situation d'où je venais de sorlir. Je fis d'incroyables efforts pour retrouver le sommeil et mon songe. Rien. Je ne pouvais pas même ressaisir cette réalité , dont auparavant je me contentais : le songe l'avait effacée , sans que je pusse le faire renaître; c'était le vide. Ce ne fut qu'après m'être reporté en idée au lendemain , que je pus retrouver l'image de ma juive, antérieure à mon sommeil. Je me représentai de mille façons sa venue chez mon oncle , et , à force d'imaginer des moyens de la voir, de lui parler, de me faire connaître à elle , j'en vins à former le projet le plus extravagant.
Écarter mon oncle , la recevoir moi-même,
lui parler.... Mais que lui dirai -je? Savoir que lui dire était la première condition pour que mon plan fût possible; et j'étais fort embarrassé , car c'était la première fois que j'avais à parler d'amour. Je n'avais pour guides que quelques romans que j'avais lus , où l'on me semblait parler si bien, que je désespérais de pouvoir atteindre à cette perfection.
Oh ! si seulement je pouvais hii peindre l'état de mon cœur ! disais-je. Il me semble qqe toute fille accepterait ce que je ressens pour elle. Et je sautai à bas du lit pour essayer ce que je pourrais lui dii^.
Après avoir allumé ma bougie , je plaçai en face de moi une chaise à qui je pusse m'adresser, et, m'étant recueilli un moment , je commençai en ces termes :
— Mademoiselle!
Mademoiselle? Ce mot me déplut. Un autre? Point. Le sien? Je Tignorais. Je pensai qu'en cherchant... Je cherchai bien. Rien que Mademoiselle ! Me voilà arrêté au début.
— Mais est-ce bien une demoiselle? Est-ce pour moi une demoiselle comme la première venue? Mademoiselle I Impossible. Il ne reste plus qu*à tirer mon chapeau et dire : J'ai bien l'honneur d'être, etc. Je m'assis fort désappointé.
Je recommençai plus de dix fois , sans pouvoir trouver autre chose. Je me décidai enûn à éluder la difficulté en écartant ce mol , et je repris d'un ton passionné :
— Vous voyez devant vous celui qui ne veut vivre , qui ne veut brûler que pour vous.... Et dès ce jour.... mon cœur vous jure un éternel...
— Ah ! mon Dieu ! c'est un quatrain I Car je sentais arriver au galop une rime fatale. Je me rassis désespéré. C'est donc si difficile d'exprimer ce que Ton sent! pensais-je avec amertume. Quedeviendrai-je? Elle rira.... ou plutôt elle prendra en pitié ma bêtise , et je serai perdu I Celte pensée me rongeait , et je renonçais déjà à mon projet.
Cependant mille sentiments gonflaient mon cœur, comme s'ils eussent cherché une issue; en sorte que, malgré moi , je roulais dans ma tête une foule de phrases , de protestations , d'apostrophes passionnées , qui formaient un cauchemar pénible sous lequel je restais affaissé.
Je me levai pour me soulager, et je me promenai dans ma chambre, laissant échapper des mois, des phrases entrecoupées.
— Vous ignorez qui je suis, et déjà je ne vis
plus que de vous ou de votre image... Pourquoi je suis ici?... J'ai voulu vous voir... J'ai voulu, au risque de vous déplaire, vous faire savoir qu'il est un jeune homme dont vous êtes Tunique pensée... Pourquoi je suis ici? C'est pour mettre à vos pieds mon amour, mon sort , ma vie... Juive? Et qu'importe! Juive, je vous adorai; juive, je vous suivrai partout.... ma chère juive! trouverez-vous ailleurs qui vous aime comme mol?.... Trouverez'vous ailleurs la tendresse , le dévouement , la félicité que mon cœur vous tient en réserve ? Ah ! si vous pouviez partager la moitié de ce que j'éprouve , vous béniriez le jour où vous me vîtes à vos pieds, et aujourd'hui même vous me laisseriez l'espoir que je ne vous ai pas parlé en vain.
Je m'arrêtai soulagé. J'avais versé dans ces mots une partie des sentiments qui inondaient mon âme, et, au feu dont j'accompagnais mes discours, je croyais voir la jeune fille rougir, s'émouvoir, et mes paroles arriver jusqu'à son coeur. Alors portant la main sur le mien : — Ah ! non , ajoutai-je , par piiié pour un malheureux, ne me repoussez pas, vous me repousseriez dans l'abîme ! La vie pour moi , c'est où vous êtes !... Hé !.. . Le diable remporte ! Oh ! mon oncle ! mon oncle !
Tout était perdu , perdu sans ressource , et je fus sur le point d'en verser des larmes amères. La passion m'avait ennobli à mes propres yeux ; pour quelques instants cette défiance de moi-même , ce dégoût , ces craintes
qui toujours venaient empoisonner mes espérances, avaient disparu ; je me trouvais comme posé d'égal à égal devant ma divinité , et , en achevant ces mots , je portais ma main sur mon cœur, que je sentais brûlant jusqu'à la peau , lorsque.... JNon! j'eusse mis la main avec moins de dégoût sur une froide couleuvre, sur un humide crapaud.... J'arrachai le monstre, et je le jetai loin de moi.
£n cet instant entra mon oncle Tom, calme comme le Temps , une fiole à la main , et son livre sous le bras.
— iMaudits soient , lui disjeavec emportement , votre Hippocrate, vos bouquins, et tous ceux qui... Qu'avezvous fait? Dites, mon oncle , qu'avez- vous fait ?... Deux fois troubler les plus doux instants de ma vie ! Qu'estce encore? Venez-vous m'empoisonner !
Durant cette apostrophe , mon oncle Tom , bien loin de se fâcher, avait repris la chaîne de son raisonnement là où il l'avait laissée , et , s'étant c )nfirmé dans l'idée que le délire continuait, il avait pris l'attitude d'un observateur finement attentif. Sans tenir aucun compte du sens de mes paroles, il étudiait avec sagacité, au geste, à l'altération de la voix , au feu de mes regards, la nature et les progrès du mal , notant dans son esprit jusqu'aux plus petits symptômes pour les combattre ensuite.
— Il a ôté l'emplâtre , dit-il tout bas. Jules !
— Quoi I
— Couche-toi , mon ami; couche-toi , Jules ; fais-moi ce plaisir. Et, tout bien considéré , je me couchai, songeant qu'il m'était devenu impossible de prouver à mon oncle que je n'étais pas fou , à moins de lui avouer
mon secret, ce qui, dans ce moment, aurait ruiné tout mon projet , sans lui prouver que je fusse sain d'esprit.
— Et voici une boisson que je t'apporte. Bois , mon ami , bois.
Je pris la fiole , et , faisant semblant de boire, je laissai couler le liquide entre le lit et la muraille. Mon onc!e m'entoura la têle d'un mouchoir à lui , me couvrit jusqu'aux yeux , ferma les rideaux , les volets , et tirant sa montre : — Il est trois heures , dit-il ; il doit dormir jusqu'à dix heures : à dix heures moins vingt minutes, ce sera le moment de descendre. Et il me quitta.
Épuisé de fatigue, je dormis quelques instants ; mais bientôt l'agitation me chassa de mon lit , et je m'occupai des préparatifs de mon projet. Je fis un mannequin aussi semblable à moi qu'il me fut possible, je lui entourai la tête du mouchoir de mon oncle , je le couvris bien; puis je refermai les rideaux, bien sûr d'ailleurs que mon oncle, sur l'autorité d' H ippocrate, ne les ouvrirait pas avant dix heures. Après quoi j'allai m'établir à la fenêtre.
Déjà passaient quelques laitières ; le portier ouvrait , les hirondelles étaient à l'ouvrage. Le retour de la lumière , la fraîcheur du matin , la vue des objets accoutumés , ramenant en moi plus de calme , me faisaient voir mon entreprise sous un aspect moins favorable , et je chancelais presque ; mais , lorsque les impressions de mon songe me revenaient en mémoire , il me semblait que, renoncer à ce projet, c'était renoncer sans retour à tout ce qu'il y a de plus doux au monde, et je
retrouvais tout mon courage.
138 NOliVELLES GENEVOISES.
Cepeudaot le temps s'écoulait. Je venais de tirer ma montre , quand la vis cria. C'était dix heures moins un quart. Je sortis promptement , et je hiissai mon oncle s'installer auprès du mannequin, pendant que j'allais sans bruit m'établir dans la silencieuse biblioibèque.
J'entrai très-doucement , et je courus vers la fenêtre. Debout derrière les vitres, les yeux fixés sur l'extrémité de la rue, à l'endroit où elle devait paraître , je corn* mcnçai à trembler d'attente et de malaise. Pour comble de malheur, je m'aperçus que ma harangue s'échappait, et , voulant en retenir les lambeaux, je tombais dans des transpositions si étranges que j'en étais suffoqué d'émotion. Je me voyais perdu , et ma peur devint si forte que je me mis à siffler, comme pour m'en imposer à moi-même. En ce moment , l'horloge sonna dix heures. J'en conçus l'espoir qu'une fois dix heures sonnées, elle ne viendrait pas ce jour-là , et je me mis à compter les coups, dont chacun se faisait attendre un siècle. Enfin le dixième sonna , et j'éprouvai un grand soulagement.
Je commençais à me remettre, lorsqu'une robe bleue parut. C'était elle!... Mon cœur bondit, ma harangue s'envola. Je n'eus plus de sentiment que pour désirer de toute ma force qu'elle fût sortie dans quelque autre but , et j'attendais, dans une anxiété inexprimable, de voir si , arrivée devant la maison, elle passerait outre , ou se détournerait pour entrer. Observant jusqu'aux plus légères déviations de sa marche, j'en tirais des inductions qui me comblaient tour à tour d aise et de terreur, et la seule chose qui me rassurât
LA BIBLIOTH£Qlj£ HE MON ONCLE. 139
un peU| c'est qu*eUe marchait de l'autre côté du ruisseau.
Elle le franchit! et, comme les vitres m'empochaient d'avancer la tête, je la perdis de vue. Aussitôt je la sentis dans la bibliothèque , et , toute présence d'esprit m'abandonnant, je courus vers la porte pour m'enfuir; mais, en traversant le vestibule, le bruit de ses pas, répercuté dans la silencieuse cour, me fit réfléchir que j'allais la rencontrer. Je m'arrêtai. Elle était là.... Au coup de cloche, mes yeux se troublèrent, je chancelai, et je m'assis bien déterminé à ne pas ouvrir.
En ce moment la chatte de mon oncle , sautant du haut d'une lucarne voisine, vint tomber sur la tablette de la fenêtre. Au bruit, je fus secoué par un énorme tressant , comme si la porte se fût ouverte tout à coup. L'animal m'ayant reconnu, je vis avec une affreuse angoisse qu'il allait miauler; il miaula! alors il me
sembla si bien que le secret de ma présence était trahi, que, baissant les yeux de honte, je sentis la rougeur me monter au visage. Un second coup de cloche vint m'achever.
Je me levai , je me rassis , je me levai encore , les yeux toujours fixés sur la cloche que je tremblais de voir s'ébranler de nouveau. J'écoutais attentivement, dans l'espérance que je l'entendrais s'éloigner ; mais un autre bruit frappa mon oreille, c'était celui des pas de mon oncle Tom qui bougeait dans ma chambre. Alors, la cr«nte plus grande encore d'être surpris par lui en présence de la jeune fille, me troublant tout à fait, j'aimai mieux aller à la rencontre du danger que de l'attendre. Je retournai tout doucement en arrière pour paraître venir de la bibliothèque, puis je toussai, et, d'un pas affermi par la peur, je vins et j'ouvris.... Sa
gracieuse figure se dessinait en silhouette sur le demijour de Tescalier : — iMonsieur Tom est-il chez lui? dit-elle.
Ce furent les premières paroles que j'entendis sortir des lèvres de la belle juive. Elles résonnent encore à mon oreille, tant eut de charme pour moi le son de cette voix. Pour le moment, quoique la question ne fût pas compliquée, je n'y répondis rien, moins par adresse pourtant que par trouble, et je me mis gauchement à la précéder vers la bibliothèque, où elle me suivit.
J'allai sans me retourner jusqu'à la table de mon oncle. J'aurais désiré que cette table fût bien loin, tant je redoutais le moment de rencontrer son regard. A la fm, je la vis ; elle me reconnut et rougit.
Où était ma harangue ? A mille lieues. Je gardais le silence, plus rouge qu'elle, jusqu'à ce que, la situation n'étant plus lenable, voici comment je débutai :
— Mademoiselle... et j'en restai là.
— Monsieur Tom reprit-elle. Puis surmontant
son embarras : — Je reviendrai , puisqu'il n'y est pas. Et après s'être légèrement inclinée , elle s'en allait , me laissant tellement hors de moi , que je ne songeai à la reconduire qu'après qu'elle eut déjà franchi le seuil de la bibliothèque. Alors seulement je me pressai sur ses pas. Elle était troublée, moi aussi ; et pendant que, dans l'obscurité du vestibule, nous cherchions ensemble à ouvrir la porte, nos mains s*étant rencontrées, un frisson de plaisir circula par tout mon corps. Elle sortit ; je restai seul, seul au monde.
LA BIBLIOTHEQUE DE MON ONGLE. I4l
A peine fut-elle loin que ma harangue revint tout entière. Je me mis à déplorer ma gaucherie , ma sottise , mon embarras. J'ignorais alors que cet embarras, cette gaucherie , ont aussi leur langage éloquent auprès de quelques femmes , et plus mal aisé à contrefaire que l'autre. Bientôt pourtant me rappelant son air, son trouble et son regard , je fus moins mécontent. J'allais me replacer vers la fenêtre pour la voir sortir, lorsque j'entendis la porte s'ouvrir. Je n'eus que le temps de sauter sur le lit de mon oncle , où je me cachai derrière les vieuï rideaux verts qui en écartaient le jour.
— Mais , ma belle enfant, ce que vous me dites là...
— Un jeune homme , je vous assure, monsieur Tom.
— Un jeune homme ! ici ! Impudent ! £l comment est-il fait?
— Il est fait Il n'a pas l'air impudent , monsieur.
— Ce n'est pas autre chose Permettez, s'introduire ainsi....
— reut-être quelqu'un de votre connaissance....
— Moi ou mon neveu ; personne autre.
— Je crois que c'est lui, dit-elle en baissant la
voix et les yeux.
— Lui! que je quitte en cet instant! au-dessous de cette chambre!.... Et dites-moi, le connaissez-vous, mon neveu ?
Ici il y eut une pause , une pause d'un siècle.
— Vous rougissez, ma belle enfant!... Soyez sûre que vous en pourriez rencontrer de moins honnêtes,... de moins aimables aussi... Mais dites, d'où le connaissez-vous ?
— Monsieur,.... vous dites qu'il depieure au-dessous
de votre chambre. J'y ai vu quelquefois à la fenêtre
le même jeune homme qui m'a reçue ici.
142 IKOUVfiLLBS GENEVOISES.
— Impossible, je vous dis. G*est bien mon neveu que vous avez vu à la fenêtre , car il y passe sa vie ; mais pour s'être introduit ici , il en est bien innocent, mon pauvre Jules I Jît je vous dirai pourquoi. Hier soir , vers neuf heures , Tétourdi s'était perché sur un échafaudage , sans que j'aie pu comprendre pour quelle cause, si ce n*est peut-être pour quelque espièglerie dans la salle de THôpital, vis-à vis. (Ici la jeune iille, de plus en plus troublée, détourna la tête de mon c5té, pour cacher à mon oncle sa rougeur.) £t puis crac... un grand bruit , j'accours , et je le trouve gisant , de telle façon que je Tai fait mettre au lit où il est encore. . . Mais tenez , voici , moi , ce que je suppose. Une jeune personne de votre air doit souvent trouver des jeunes gens sur ses pas. Quelqu'un d'eux plus hardi.... vous
m'entendez, a pu vous précéder. Pas de honte,
ma fille; pas de honte , il n'y en a pas à être belle... £h bien! laissons cela si ça vous embarrasse. Une autre fois je fermerai mieux ma porte. Et parlons d'autre chose. Vous me rapportiez mon livre î Hem , que ditesvous de ce texte ? £h bien ! posez-le jà , et attendez un
instant. Je veux attendez. — Et il entra dans un
cabinet qui ouvrait dans la bibliothèque. Je frémis , car ce cabinet, ordinairement fermé, communiquait avec ma chambre par un escalier intérieur.
Je restais seul avec elle. J'étais l'unique témoin qu'elle eût durant ces instants : cela me parut une inestimable faveur , comme si j'eusse été associé à son secret ; et dans ses traits , son attitude , ses mondres gestes , je croyais Ure des choses semblables à celles qui .venaient de se passer en moi. Moments de mystère I moments
d*un calme délicieux , où mon cœur retrouvait dans la réalité quelques-unes des impressions de mon songe! C'était la première fois que , la voyant de près , je pouvais me repaître du charme que je trouvais en elle. Que ne puis-je le répandre dans ces lignes, et la pein* dre comme elle m*apparaissait! Et encore semblait -il que la bibliothèque de mon oncle Tom lui fût comme un cadre merveilleux qui rehaussait son éclatante beauté. • Sur les rayons poudreux, ces livres vénérables représentant la suite des âges , ce parfum de vétusté y ce silence de Tétude, et au milieu cette jeune plante toute de fraîcheur et de vie;... ce sont choses qui ne se peuvent enclore dans des mots.
Cependant, debout depuis long- temps, elle alla s'asseoir près de la fenêtre , sur le fauteuil de mon oncle; et , appuyant sa joue sur sa jolie main, elle se mit à regarder le ciel , pensive et mélancolique : un sourire léger comme le souffle parcourut ses lèvres. Puis , ses regards se portèrent négligemment sur le gros in-folio que mon oncle venait de quitter ; peu ^ peu ils s'y fixèrent , et un intérêt croissant se peignit sur son modeste visage que colorait une vive rougeur. « Je l'ai ! » cria en cet instant mon oncle Tom. Alors elle se leva, sans pourtant ôter ses yeux de dessus l'in-folio, jusqu'à ce que mon oncle fût rentré dans la bibliothèque.
— Le voilà , et non sans peine! Je vous le donne , pour l'amour de l'hébreu. Je garde l'autre plus précieux pour moi qui tiens au texte; le maroquin de celui-ci siéra mieux à vos jolis doigts. Tenez , et souvenez-vous du docteur Tom.
— Vous êtes trop obligeant, monsieur. J'accepte votre joli livre , et je ne vous oublierai point , quand même je n'espérerais pas de revenir vous voir.
Et quand j'y serai, lui dit mon oncle en souriant, crainte des neveux, A propos , j'oublie que j'ai le mien... Adieu... au revoir.
£t il raccompagna. Déjà Tinfolio qui avait attiré ses regards était en ma possession ; mais je tremblais que mon oncle ne me donnât pas le temps de m'évader. Heureusement il avait laissé la porte du cabinet ouverte. Je m'y élançai. £n un clin d'œil mon livre est en sûreté, le mannequin sous le lit, et moi dessus, attendant mon bon oncle Tom , qui entre.
— Oh ! oh ! levé ! dit-il, et réveillé à quelle heure?
— À dix heures sonnantes, mon oncle.
Ici, une satisfaction complète se peignit sur le visage de mou oncle Tom. Il était content de me voir rétabli, plus content encore de Thonneur qui en résultait pour la science. Alors prenant un ton solennel : — A présent, Jules, je vais te dire ce que tu as eu : c'est une hémicéphalalgie,
— Croyez- vous, mon oncle?
— Je ne crois pas, Jules, je sais, et je sais bien; car je ne me suis pas écarté d'Hippocrate d'un iota. C'est la chute qui, par l'ébranlement du cervelet, a fait extravaser les sécrétions internes de la membrane cérébrale. Et sais-tu bien dans quel état je t'ai trouvé ? Pouls précipité, regard fixe, délire complet. Sur ce... emplâtre...
— Ah ! mon oncle , n'en parlez plus , et ne contez cela à personne.
— L'emplàlre provoque une légère transsudation : il y a du mieux ; le délire cependant ne paraît pas diminuer. Sur ce, julep*
— Oui , mon oncle.
— £t alors, sommeil paisible.
— Oh ! oui , mon oncle , délicieux !
— Sommeil prévu , prédit ^ prophétisé, d'une heure de la nuit à dix heures sonnantes du matin ; et te voilà convalescent I
— Guéri ! mon oncle.
— Non ; et surtout évitons une rechute. Tu vas te tenir tranquille pendant que je te préparerai un léger sinapisme ; après quoi , nous verrons. Repose-toi , et , pour aujourd'hui , ne travaille pas. Promets-le moi.
— Vous pouvez y compter.
Aussitôt que mon oncle fut sorti, je me jetai sur Tinfolio ; mais je tombai dans une autre perplexité. Le livre avait deux mille pages, et, dans ma précipitation, j'avais négligé de marquer celle qui seule m'intéressait. Fouiller cet antre ! Il y a là-dedans une pensée, un mot peut-être , qui a pu la toucher ; et ce mot , le découvrir entre un million d'autres I Cependant une invincible curiosité me poussait à le chercher, comme si mon sort eût dépendu de celte découverte.
Je me mis à l'œuvre. Oh ! que de grimoire passa sous mes yeux I quelle ardeur à l'étude I Si mon oncle m'eût vu , ou seulement mon professeur I — Studieux jeune homme, ménagez- vous , m'eût-il dit; vous y allez trop fort.
C'était un recueil de vieilles chroniques du moyen âge , où étaient relatées maintes aventures fabuleuses , amoureuses, maintes pièces de blason, des notes, des actes : un pot-pourri dans le goût de mon oncle. J'y trouvai pourtant beaucoup de choses qui pouvaient s'ap-
146 m)lJVELL£S GENEVOISES.
pliquer à elle , à moi , mais non plus qu'à tout autre. J'arrivai ainsi à la deux-ceatième page.
Cependant la vis criait, l'échelle roulait, uoe agita* tien extrême se manifestait dans la chambre de mon oncle, et éfidemment, pendant que je me Imm à Tétude, il perdait son temps. Il me vint une idée... Je montai.
£n effet, mon oncle Tom était dans un état d^lorable, comme une lionne à qui.... Je veux dire qu'il errait, cherchant son bouquin, le redemandant à ses layettes , à sa table , au ciel ; le trouble et le désordre avaient envahi son tranquille et silencieux domaine.
— Volé! je suis volé, Jules et perdu! (Il m'expliqua le fait.) Ce livre est sans prix, introuvable, et j'étais sur le point, à la page même... Mais je n'ai plus mon autorité I Libanius ! tu vas triompher I
— Pas possible! Il faut absolument... voyons... et à quelle page, mon oncle ?
— Eh ! le sais-je? Trois années de disoiissiaBi sur la Buiie Unigenitus, et faire naufrage au pert 1
— La bulle? dites- vous...
— Unigenitus 1
— Unigenittis ! Il est vrai que c'est affreux. Et cette page?
— Relatait la bulle avec une variante qui ue se trouve nuUe part attleurs.
— Et rien autre?
— Et tu trouves, toi, que ce n'est pas assez! Je doublerais ce que j'ai pour cette page. Mais je l'aum, contiima-t-il. Une seule pers(Hine a pu fake le coup..... Il faudra bien qu'elle me fasse connaître quel est ce drôle qui prend les in-folios. «.« AUons* Et mon boa oncle
rajusta sa perruque, prit sa vieille canne, mit Son (letil chapeau à cornes, et sortir. Je redescendis aussitôt, répétant tout bas : Bu(4e Utiigeniitis, Buiie Vnig€* nittis. . . . crainte de perdre mon mot.
Bulle Vnigenitus, Bulle Unigenitus ! disais-je, en fouillant mon bouquin, Bulle Unigenitus,,,. La voilà en grosses lettres ! C'était du latin ! horrible mécompte I Depuis cette impression-là j*ai toujours eu de la répugnance pour le latin, qu*auparavant, à la vérité ' je n*aimais pas. Remarquant toutefois que la bulle commençait au milieu de la page, je jetai les yeux sur ce qui précédait. Voici :
Comment la chastellerie d'Anglivois entra en la hranche des Chauvin far le m^ariaige de messire d^ Saintré avec Henriette d'Entra-