I.'IIRRITAGE. KSI
velles de ville; car celles d'Iîspagiie me touchent peu , celles de Belgiiiuc
m'assomment. Allons! point de suicide point d'accident sinistre; rien
en meurtres ni en incendies. Le sot journal ! C'est voler l'argent de ses abonnés.
Que je regrette les beaux jours du choléra ! Dans ce temps-là mon journal m'amusait : il tenait ma frayeur en haleine, et le plus petit fait relatif au monstre m'intéressait à lire. Je le voyais avançant, reculant, venant jusqu'à ma porte, ouvrant la gueule Tout n'était pas gai dans ces suppositions, mais au moins, entre l'espérance qu'il ne viendrait pas et l'effroyable peur f]u'il ne vînt, point de place pour l'ennui; sans compter une flanelle qui me chatouillait l'épiderme, en sorte que j'avais toujours à gratter quelque part.
Au fait, je ne sache pas d'ennui , pas de torpeur physique ou morale, qui ne cède a une démangeaison. Je suis certain que... « Qu'est-ce encore?
— Monsieur Retor.
— Dis donc que je n'y suis pas.
— C'est que. . le voici.
— Monsieur Retor, je suis trop occupé pour vous recevoir.
— Deux minutes seulement...
— Je n'en ai pas une à perdre.
— C'était pour vous soumettre ce tableau chronologique de l'histoire universelle des peuples...
— (Le diable l'emporte, lui et son tableau universel des peuples!!) Eh bien, quoi?
— Je vous fais observer, monsieur, qu'aucun tableau du même gcnie n'a encore atteint à la moitié de la perfection de celui-ci. Vous voyez là quatre chronologies différentes, avec la réduction en années de l'ère chrétienne ; et en années du monde. Vous avez ici toute la série complète des anciens rois d'Egypte et de ceux de Babylone...
— (Je voudrais qu'on te l;t pendît au dos ta queue de rois de Dabylone, et tes cinq chronologies, coquin ! C'est déjà trop d'une, et il m'en veut faire acheter quatre , et une autre ! ! ! I Monsieur Retor, c'est très-beau , n.ais je ne m'occupe plus d'histoire.
— Vous avez ici l'empereur Kan-tien-si-long...
— Superflu , monsieur Retor; je suis sûr que votre tableau est parfait.
— Monsieur veut-il permettre que je lui remette deux exemplaires?...
— Je n'en saurais que faire. J'ai celui de Hocquart.
— Celui de Hocquart ! plein d'erreurs! Je prie monsieur de me donner seulement une demi-heure d'attention pour comparer...
— (infâme! me faire, à moi, des propositions semblables!) Rien, monsieur Retor. Vos tableaux m'ennuient, je n'en veux point. »
Ici il y a un long moment de silence , pendant que M. Retor roule lentement son tableau , et que je le regarde faire, tris-impatient de le saluer cordialement.
« Monsieur n'aurait point occasion...
— Non.
— ... D'acheter une encyclopédie...
— Non.
— Trente volumes in-folio...
— Non plus...
— Avec les planches...
— Rien.
— Et tables des matières...
— Non!
— Par Mouclion?
— Eh non ! non ! ! !
— Alors, monsieur, j'ai l'honneur de... Monsieur m'obligerait pourtant beaucoup de prendre un seul de ces tableaux.
— Comment? ce n'est pas fini ! !
— Je suis père de famille...
— Intolérable !
— ... Sept enfants...
— Je n'y peux rien.
— Et pour cinq francs, au lieu de dix.
— (Sept enfants ? Ils en feront quinze! et à chacun il me faudra acheter un (ableau clironologique de l'histoire universelle des peuples! ) Voilà vos cinq francs, et laissez- moi. »
Je ferme la porte sur lui rudement , et je reviens m'asseoir. Une bile amère, une humeur abominable s'ajoute a mon ennui. Ce polype me veut emmener, m'emmènera ! En parcourant du plus pitoyable regaid mon tableau chronologique de l'histoire universelle des peuples, que l'autre a laissé étalé sur ma table, il n'est pas un des noms qu'il retrace, jusqu'à Kan-tien-si-long et Nectanebus, qui ne me semble mon ennemi personnel, un insolent fâcheux, un drôle a sept enfants , qui conspire avec les pères de famille contre ma bourse et ma santé. La colère me prend, me monte, me transporte... Au feu le tableau!
C'est singulier comme quelquefois là fureur est raisonneuse et "emportement prévoyant. Voilà que, même avant de l'y avoir mis , je retire mon tableau du feu : c'est (jue , d'une part, j'éprouve comme si je brûlais les cin I francs qu'il vient de me coûter ; de l'autre, ce tableau pourrait un jour être utile à mes enfants. C'est ceci, surtout, qui est prévoyant ; car je ne suis pas marié, et il est à croire que je ne me marierai point.
Celait pour vuus souniotire ce lableau cliioiiulogiquc de l'iiisluire uiiiveiselle.
l'héritage.)
L'HKKITAGE. J.S3
Je pense pourtant quelquefois que, marié, je m'ennuierais moins. Tout au moins nous serions deux pour nous ennuyer • ce doit être plus récréatif. Voyons-nous , d'ailleurs , que les pères de famille soient sujets ît l'eniiui? l'as le moins du monde. Les pères de famille sont actifs, gais, en train; toujours du bruit, du mouvement autour d'eux ; une femme qui les adore...
Une femme qui m'adorerait un an , deux ans, encore. Mais si elle allait m'ador»r trente ans, quarante ans! Voici ce qui me glace d'effroi. Quarante ans adoré! Que ce doit être long, interminable! Et puis, des enfants qui crient, pleurent, disputent, chevauchent sur des bâtons, renversent des meubles, se mouchent de travers, s'essuient mal... Et [lour toute compensation , leur former l'esprit et le cœur avec mon tableau chronologique de l'histoire universelle des peuples ! Ah ! il faut beaucoup, beaucoup réfléchir avant de se marier, sans compter mon polype au cœur.
J'ai pourtant des vues sur une jeune personne qui me conviendrait à tous égards. Figure agréable , jolie fortune : nos caractères se convienneiil. Mais elle a cinq tantes, pore, mère , deux oncles : en tout onze 'a douze grands parents. Depuis qu'on parle de ce mariage, tout ça me prévient, me sourit , me caresse, m'épouse; c'est à périr d'ennui. Je leur bâille contre; ils redoublent. Alors je sens positivement que mon amour cbancelle, et que je reste garçon.
Cependant, comme les cœurs sensibles ont un impérieux besoin d'affections tendres, le mien s'est porté d'un autre côté. Je sens trèsdistinctement que j'adore une aulre jeune personne que j'avais primitivement dédaignée, pour ne pas nourrir deux flammes à la fois. Celle-ci a un prolil si lin, des yeux si beaux, et un esprit si aimable et naturel, qu'il est impossible de ne pas l'aimer ; et point de grands parents. C'est ce qui fait (jue je deviens de jour en jour plus fou de ses attraits et d'une fortune disponible.
Il n'y a qu'une chose; c'est que pas un autre que moi ne lui fait sa cour. Cela linit par être cause que je me trouve bien bon de soupirer là tout seul. Si belle que soit une fleur à cueillir, si tous l'ont dédaignée. pour(]Uoi la voudrais-je? moi surtout (pii me pi(|ue d'un goût délicat et distingué.
Il y a quelque temps , quand j'arrivai au bal , elle dansait avec un bel oflicier. Gracieuse, liante, animée, elle ne parut seulement pas s'apercevoir (jue j'entrais. Voilà mon ardeur qui se rallume, mon cœur qui s'embrase, j'étais "a deux doigts de l'hyménée. Vite je vais l'engager pour la première russe. « Avec plaisir, monsieur. — Pour la seconde contredanse? — Avec plaisir. — Pour la troisième valse? — Avec plaisir. — Le cinquième galop? — Avec plaisir , » toujours avec plaisir ; plus un seul qui
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me la dispute. Mon ardeur décroissait à tel point, que je nie mis a manger des petits gâteaux toute la soirée.
C'est depuis ce jour que j'ai porté mes hommages à une antre demoiselle , pour qui j'avais d'abord peu de goiit , unicjuement parce que tout le monde s'entendait pour me conseiller, mon parrain surtout. C'est mademoiselle S***, la cousine de madame de Luze; cela veut dire qu'elle tient il la première famille et aux salons les plus distingués de la ville. Elle est grande , d'un beau port , recliercliée de cavaliers autant à cause-de son esprit qu'à cause de sa beauté, et plus riche de beaucoup que les deux premières. Aussi suis-je certain que je serais déjà marié avec elle, si ce n'était mon parrain.
Lundi passé, j'arrivai tard au bal. Il y avait foule autour d'elle. Je dus me contenter d'un engagement pour la sixième contredanse , et de la faveur d'un tour de russe partagé entre trois cavaliers. Ces obstacles commençaient à me transporter; je songeais déjà à des démarches positives pour le lendemain , et pas même le regard visiblement approbateur de mon parrain ne pouvait refroidir ma flamme.
Bien qu'elle ne parlât que des choses du bal, je lui trouvai un esprit délicieux, et d'autant plus qu'elle se contentait de sourire très-petitement à toutes mes saillies. J'ai beaucoup d'esprit quand je veux. Probablement, pensais-je, elle en a autant que moi. Chose inappréciable! Ainsi nos entretiens seront piquants; qu'elle parle ou qu'elle se taise, il y aura a penser, à deviner, à goûter inliniment de charme. Tout en songeant ainsi, je l'enlevais dans le tourbillon de la russe, avec un enivrement que je n'avais pas encore ressenti. Il me semblait tenir dans mes bras un céleste assemblage de beauté, d'esprit, de sentiment, et son corsage de satin, mollement pressé sous mes doigts, mêlait comme de voluptueux parfums à mon charmant délire.
J'étais décidé, absolument décidé, et d'ailleurs las d'être indécis, lorsqu'en sortant, je trouve mon parrain qui m'attend: « Eh bien, t'y voici enfin venu ! Bien fait ; car elle t'adore ! — Vrai? — Un mot, et tu as son oui. La famille te trouve charmant, tous te veulent. — Et êtes-vous donc siir? lui dis-je, désappointé. — Lui s'approchant de mon oreille: M II est déjà (juestion d'un appartement qui plairait à la jeune personne.
Hem ! Je te dis que tu es né coiffé. Laisse-moi faire » A mesure que
mon parrain me parlait, l'enivrement s'en allait, le céleste assemblage aussi, et le corsage avec. « J'y veux, lui dis-je froidement, j'y veux réfléchir. » Et je n'y pensai plus.
C'est ainsi que je me retrouve i»resque aussi incertain qu'auparavant... <ju'est-ce encore ?
« Monsieur dînera-t-il?
L'IIEHITAGE.
Min
— rarhloii ! si je diuerai.
— Mais chez lui?
— Atteiiils un peu... Oui, je dînerai ici.
— Je vais servir.
— f:h bien! non, ne sers pas. Toute ré(Ie\iuii faite, je dînerai on ville. »
ISO L'HERITAGE.
S'il vous en souvient, lecteur, nous nous ennuyâmes fort ensemble, lors de notre dernière entrevue. Je vous laissai bâillant, vous me laissâtes albinl dîner en ville.
C'était chez un de mes imis, marié, père de famille, aussi heureux et amusé que moi-môme je le suis peu. Lui et sa jeune épouse se comblaient d'amitiés, leurs rejiards s'ccliangeaient tout remplis d'une vraie tendresse, et, à bien des petits soins, à mille choses en apparence indifférentes, je pouvais juger de l'étroite union de leurs âmes. L'un aimait le mets que l'autre aimnit; l'un ne buvait pas (]ue l'aïKre ne bût aussi; la croustille de pain laissée à dessein par l'un était furtivement convoitée, saisie et dévorée par l'autre; de façon que, préoccupés ainsi de leur mutuelle affection, ils ne me parlaient que pour la forme, et je fi;;urais la comme un tiers tout au plus nécessaire pour introduire du piquant dans leurs innocentes et chastes amours.
Je m'eniunais profondément, et d'autant plus que je m'ennuyais en dépit de moi-même, contre mon propre vouloir, malgré des conseils intérieurs que je me donnais à moi-même. « Sache donc, me dis,iis-je, sache jouir de ce doux spectacle; et, faisant un retour sur toi-même, sache porter envie à ce couple aussi heureux qu'aimable, "a ce bonheur qu'il ne
tient qu'à toi de te procurer. Sache — De grâce, répondais-je à cette
voix estimable, sache te taire. Tu ressembles à mon parrain. C'est mon parrain (|ui te pousse à me parler ainsi. Sache me laisser manger en paix cette côtelette, c'est pour le moment ma seule jouissance, mon unique envie. »
Il est certain qu'une des choses qui nuisent le plus à la bonne inlluence des reproches intérieurs, c'est le timbre de voix, l'air que nous leur prêtons dans notre esprit. Pendant inliniment longtemps, je n'ai pas distingué la voix intérieure de ma conscience de la voix de mon précepteur. Aussi, quand ma conscience me parlait, je croyais lui voir un habit noir, un air magistral, des lunettes sur le nez. Elle me semblait pérorer d'habitude, faire son métier, gagner son salaire. C'est ce qui était
l'endaiit ce débat, les loiluies eiillaiiimees venaient de s'écrouler avec un lra':as tenible.
l'héritage.
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cause que, dès qu'elle se mettait a me régenter, je me mettais a regimber, tlu Ion à la fois le plus respectueux et le plus insolent du monde, toujours désireux de me soustraire à sa dépendance, et jaloux de faire autrement (ju'eile ne disait. J'ai tiré de la une règle que je compte mettre en prati(]ue quelque jour. C'est de donner à mes enfants un précepteur si aimable, si indulgent, si rempli de bonté naturelle, si dénué de pédanterie et de toute affectation, que si leur conscience vient plus tard a revêtir la figure de ce digne maître, elle n'en ait que plus de droit à les conduire et à s'en faire écouter. Ah ! quel dommage qu'avec des vues si sages sur l'éducation de mes enfants, j'aie une si incertaine vocation pour le mariage !
Je mangeais donc ma côtelette. Quand elle fut mangée, comme l'appétit m'avait quitté, je devins impatient de voir se terminer ce rei as que mes heureux liotes prolongeaient au contraire, tant en propos qu'en coups de donis. Quel unisson dans leurs appétits! pensais-je, mais surtout quel appétit! Est-il bien possible qu'on puisse manger autant lorsqu'on s'aime! C'est donc là que conduit l'amour conjugal! Oh! qu'il est différent de cet amour passionné dont le trouble fait le charme, qui vit de ses seules pensées, qui s'alimente de sa propre flamme ! Kt tu songerais, Edouard (c'est mon nom de baptême), tu songerais
« Vous êtes tout pensif, me dit alors obligeamment la jeune épouse de mon ami. Qu'avez-vous donc?
— il est triste, lui répondit pour moi celui-ci, comme sont les vieux garçons. A propos, oii en sont tes amours, Edouard?
— Ils sont, lui dis-je, beaucoup moins avancés que les vôtres.
— Diable ! je l'espère bien.
— Moi aussi. »
Je ne sais comment ce mot désobligeant m'échappa. Alon ami se tut; sa (emme parla d'autre chose, et je restai tout honteux et en colère contre moi-même, faisant en silence des petites boulettes avec de la mie de pain, et regrettant amèrement de n'avoir pas dîné chez moi, où je n'aurais désobligé personne. Aussitôt que je pus le faire sans trop d'impolitesse, je pris congé, et je m'empressai de regagner mon logis.
Il y avait bon feu ; je sortis mon cure-dent. Après la démangeaison, je ne connais rien comme le cure-dent pour aider les heures à couler. Sans le cure-dent, il y a ce grand moment de la journée, qui s'écoule entre le dîner et les réunions du soir, dont je ne saurais absolument que faire. Toutefois, c'est là un de ces passe-temps qu'il est plus séant de goûter que de décrire.
Le jour dont je parle, tout en me récréant ainsi, je songeais à mon ami le père de famille, et, remaniant par la pensée son air, son ton, sa phrase, j'en vins a m'applaudir presque de la brusque repartie qui m'était écliap-
ISS L'HKIUTAGE.
pée. Au fond, il existe une secrète rancune entre les jeunes mariés et les vieux garçons; tout au moins il ne peut y avoir entre eux entière et intime sympathie. Les jeunes mariés plaignent le vieux garçon, mais leur pitié ressemble, à s'y méprendre, à de la moquerie. Le vieux garçon admire les jeunes mariés, mais son admiration n'est séparée de la raillerie que par un cheveu. Je me disais donc que j'avais eu raison de couper courl à leurs quolibets, et que si j'avais mis un peu de vigueur dans ma ruade, c'était mon droit, celui du faible, puisque je me trouvais un contre deux.
« Monsieur !.... — Qu'y a-t-il? — Ah ! monsieur! — Eh bien? — On sonne au feu! — Ce ne sera rien. — Quatre maisons, monsieur! — Où ça? — Dans le faubourg. — Apporte-moi de l'eau chaude pour me faire la
barbe. — Monsieur veut — Je veux me faire la barbe. — Monsieur
entend il crier? — Oui. — Dois-je tout de même apporter de l'eau chaude à monsieur? — Eh oui, imbécile. Veux tu que, parce qu'on crie au feu , je ne me fasse pas la barbe?...
— C'est vraiment une belle chose que les assurances, pensai-je en ôtant ma cravate; voilà des gens qui peuvent voir brûler leurs maisons tout tranquillement, les bras croisés. Les drôles échangent des masures contre des maisons neuves. Un peu de désagrément, c'est vrai; mais qu'est-ce, en comparaison d'autrefois? Avec ça, il est heureux pour les assureurs que le vent ne soit pas plus fort.
— Eh bien, apportes-tu cette eau chaude? — Voici !... — Tu trembles, je crois. — Ah! monsieur... six maisons!... toulesen flammes... on craint déjà pour le quartier neuf. ... Et ma mère qui ne demeure pas bien loin ! — Et tu ne sais donc pas que, outre les secours qui abondent toujours, ces maisons sont toutes assurées? — Oui, monsieur; mais ma mère ne
possède que son mobilier. Si monsieur — Y aller? c'est que je vais
avoir besoin de toi. Eh bien , va , reviens me dire ce qui se passe, et, au retour, achète-moi de l'eau de Cologne. «
Je me mis à faire ma barbe, avec d'autant plus d'intérêt que j'essayais un nouveau savon perfectionné. L'écume m'en sembla aussi riche et moelleuse que le parfum en était subtil et délicat; seulement, l'eau n'étant pas très-chaude , j'en fus contrarié au point de maudire cet incendie qui en était la cause. Pendant ce temps, toutes les cloches de la ville carillonnaient, des cris lugubres retentissaient dans les rues voisines, et des troupes de gens venaient s'emparer, en face de chez moi, des seaux de la ville déposés sous un hagar. A ce bruit, j'allai vers ma croisée, tout délecté par une certaine émotion secrète que causent d'ordinaire ces scènes tumultueuses. Il faisait nuit, en sorte que je ne vis point les gens, mais j'aperçus au ciel une lueur rougeâtre, sur laquelle les toits et les cheminées des maisons se dessinaient en un noir opaque.
L'HÉRITAGE. ^Si)
Quelques reflets arrivaient jusqu'à la grosse tour de h\ cathédrale, du sommet de laquelle les cloches en émoi m'envoyaient leurs volées, tantôt en un bruit éclatant, tantôt en un murmure lointain, selon que le batuil frappait de mon côté ou du côté de l'horizon. C'est ningnilique! me dis-je, et je revins vers la glace pour achever de me faire la barbe.
Elle fut très-longue à faire et très-critique, à cause d'une petite coupure demi-cicatrisée qui, située sur l'arête du menton , exigeait les plus grands ménagements; d'ailleurs, j'nllai voir de temps en temps les progrès de la lueur rougeâtre, qui ne cessait de s'augmenter en étendue et en intensité. Déjà quelques flammèches, s'élevant en gerbe au haut des airs, retombaient gracieusement avec tout l'éclat d'un gigantesque feu d'artilice. Au fait, pensai-je, ce doit être un très-beau spectacle, j'ai fort envie d'y passer avant de me rendre au Casino. Je me hâtai donc d'achever ma toilette, et après avoir bouclé mon manteau et mis mes gants blancs glacés, je sortis, me dirij^eant du côté du faubourg. Il n'y avait personne dans les rues, les boutiques étaient fermées; seulement, je croisai deux ou trois équipages qui portaient au Casino quelques personnes de ma connaissance.
J'arrivai bientôt au faubourg. Le mal était affreux , l'effet sublime. Quatre ou cinq toitures embrasés lançaient au ciel des tourbillons do flamme et de fumée, et, au milieu de cette scène lugubre, une clarté de fête illuminait les quais , les ponts et des milliers d'hommes agissant parmi le désordre et les clameurs. Les habitants des maisons menacées jetaient leurs meubles par les croisées, ou emportaient au travers de la foule leurs effets les plus précieux, jusque dans un temple voisin qu'on leur avait ouvert pour les y déposer. De longues (iles d'hommes, de femmes, d'enfants, communiquant avec la rivii-re, faisaient arriver les seaux jusqu'aux pompes, dont le bruit cadencé dominait les cris de la foule. Au milieu du feu, des hommes armés de haches abattaient des poutres enflammées, tandis que d'autres, du haut des maisons voisines, dirigeaient au centre de l'immense brasier le jet bruyant des pompes.
« Sait-on, demandai -je à un bonhomme très-affairé, sait-on comment le feu a pris? — Allez a la chaîne, me dit-il. — Fort bien. Mais répondezmoi : sait-on — Votre serviteur de tout mon cœur. »
Cet homme me parut d'une grossièreté singulière, et je me mis a déplorer ce mauvais ton des basses classes, si commun aujourd'hui, qu'un homme bien élevé ose a peine s'adresser aux passants, même en employant les formes les plus polies. Mais une autre voix vint interrompre ces réflexions :
<i Hé ! l'amateur aux gants blancs, un peu d'aide par ici ! On vous fera place »
<9o i;hkritagk.
Je marchai (riin autre côté, vivement blessé de cette insolente et familière apostrophe.
« Ici! ici ! Factionnaire, amenez-nous ce joli cœur. »
Indigné, je tirai sur la gauche.
(I Hola! ici, le marquis! »
Exaspéré, je tirai sur la droite.
« Gredin ! si tu ne viens pas travailler, je te vas donnera boire! »
Horriblement blessé dans mes sentiments les plus honorables, je me décidai à quitter cette détestable société pour me rendre de ce pas au Casino, u On ne passe pas! » me dit un factionnaire, en me barrant le chemin avec son fusil.
« Permettez, monsieur, vous devez comprendre à ma mise que votre consigne ne s'adresse pas à moi. Je me rends au Casino.
— Au Casino! Mille tonnerres! ne voyez-vous pas qu'on mancjue de bras? A la chaîne! marche!
— Savez-vous , mon ami, que vous pourriez avoir à vous repentir de votre brutale grossièreté. Je veux bieu ne pas vous demander votre non), mais ôtez-vous de là, à l'instant.
— Je m'appelle Louis Marchand , qui ne vous craint pas, chasseur du cinquième, capitaine l.edru. A la chaîne, canaille! Croyez-vous donc que ces braves gens travaillent là dans l'eau pour leur jjlaisir^... Casino que vous êtes!... Aller danser, n'est-ce pas? quand ces femmes se morfondent »
Pendant ce débat, les toitures enflammées venaient de s'écrouler avec un fracas terrible que suivit un moment de silence, car l'immense foule, les yeux attachés sur ce spectacle, avait suspendu son travail On entendait distinctement le pétillement des flammes, auquel se mêlait le sourd retentissement d'une pompe qui arrivait dans cet instant d'une commune éloignée. Un homme à cheval survint qui cria ; « Courage! courage ! mes amis, on est bientôt maître du feu. » Plusieurs personnes l'entourèrent aussitôt, et je l'entendis qui leur disait : « Le feu gagne le quartier neuf, il vient de prendre aux foins de la Balance. Nous manquons de monde. Trois hommes ont péri!... » Puis il reprit le galoj) et disparut. « A l'ouvrage ! cria-t-on de toutes parts; à l'ouvrage! le feu est au quartier neuf! » Je fus entraîné par la foule, et je me trouvai bientôt former un anneau de l'immense chaîne.
Je n'eus pas d'abord le temps de me reconnaître. Les seaux se suivaient avec une rapidité continue, et, faute d'habitude ou d'adresse, je donnais à chacun une secousse (jui faisait jaillir l'eau contre moi, au grand détriment de ma toiletle. J'en étais fort contrarié, car je n'avais point renoncé encore au projet d'aller au Casino. Je voulus tirer mes gants, mais ils étaient si bien collés à mes mains, (jue je dus renoncer a cette opération,
L' HERITA G K. llH
pour laquelle il m'eût fallu beaucoup plus de temps qu'où ne m'en laissait. Je me trouvais placé sur le quai, tout près de l'endroit où la chaîne aboutissait à la rivière, par des degrés qui descendaient jusque sous l'eau. Là, par un froid intense, des hommes en blouse, dans l'eau jusqu'aux genoux, remplissaient les seaux sans relâche, "a la lueur d'une torche ; et, dans le cahotement de cette chaîne inclinée sur une rampe rapide, ils recevaient sur leurs épaules une partie de l'eau qu'ils tendaient aux hommes placés au-dessus d'eux. Autour de moi, des femmes de tout âge, mais non de toute condition, formaient le plus grand nombre, et des manœuvres, des ouvriers, quelques messieurs, remplissaient le reste des chaînons. Quoique placés assez loin de l'incendie, le vent, portant de notre côté, nous amenait une pluie de feu qui ajoutait encore à l'impression de cette scène sinistre.
H y a quelques instants encore que, insulté, indigné, je ne songeais qu'a aller réparer dans les salles du Casino les outrages faits à ma dignité; mais introduit presque forcément au milieu de cette nouvelle .scène, mes pensées avaient pris un autre cours, et malgré le froid, l'eau et la contrariété, je passais peu a peu sous l'empire d'émotions entraînantes et vives, dont le charme énergique m'était inconnu. Une sorte de fraternité fondée sur le commun besoin qu'on a les uns des autres, l'entrain du traviiil, la conscience d'être utile, faisaient régner autour de moi une gaieté cordiale qui se manifestait par des saillies sans grossièreté, par des procédés remplis d'un généreux dévouement. « Allons, bonne femme , donnez-moi votre place, passez aux seaux vides. — Laissez faire, l'ami,
je suis blanchisseuse : les bras dans l'eau, c'est mon métier — Hé! les
gants blancs, ce n'était pas a ce bal-ci que vous alliez! Voulez-vous changer de place? — Bien obligé, brave homme, je commence seulement. — Courage! amis, ça assouplit les bras. Pardieu ! blanchisseuse, nos chemises se lavent sans vous ; mon jabot est en lessive. C'est égal. I".n avant! une, deux! droite, gauche! » Survient un homme : « Veux-tu boire, toi? me dit-il. — Je veux bien, l'ami, mais après ceux-ci, après cette bonne femme qui travaille depuis plus longtemps que moi. — Non, non, buvez, pas de façons. » lit je bois le meilleur verre de vin que j'aie bu de ma vie.
En même temps que je me laissais gagner à ces émotions expansives, je me sentais peu à peu pénétrer de respect pour ces hommes en blouse, dont la torche me permettait de voir l'infatigable et rude travail. IN»ur eux, le zèle seul, l'abnégation d'eux-mêmes, le dévouement simple, mais grand , du manœuvre qui estime lui-même à bas prix ses indispensables services, étaient les seuls mobiles de leur activité désintéressée. Ils ne pouvaient ni causer, ni participer à la gaieté qui réj^nait dans nos rangs; ils n'avaient pas pour récréation la vue de l'incendie, ni pour ré-
192 L'HÉKITAGfc:.
compense les regards de la foule. Aujourd'hui, peiisais-je, dans l'ombre de la nuit, ces braves font le plus pénible de l'œuvre; demain, à la clarté du jour, ils rentreront ignorés dans les rangs obscurs de leurs
camarades Et un saint respect, une admiration enthousiaste, une
vénération pleine et reconnaissante saisissant mon cœur avec force , je me serais mis à leurs genoux : j'étais honoré de leur servir d'aide, plus que je ne le fus jamais du sourire des grands, de l'accueil flatteur des puissants. En ce moment, les voitures que j'avais rencontrées le même soir allant au Casino se présentaient à mon imagination pour essuyer mes plus fiers dédains, et pour me faire jouir moi-même avec transport de ce que mon égoïsme ne m'avait pas, comme a eux, fait préférer la fade société des oisifs à l'émouvante confraternité des hlanchisseuses et des manœuvres.
Vous le voyez, lecteur, j'avais bien changé de rôle. Je n'étais plus l'homme blasé, ennuyé, que vous connaissez; je n'étais plus le monsieur venant assister à l'incendie comme a un curieux spectacle. Je n'étais plus l'oisif insulté par les travailleurs; mais, bien au contraire, par une transformation assez plaisante pour vous qui venez de lire mon histoire , j'étais devenu le plus acharné contre les passants que je voyais de ma place errer sans se mettre à l'œuvre. « Hé! l'amateur, leur criai-je, ici! Il y a place, entrez en ligne, messieurs. Indignes gens! Voyez donc ces hommes dans l'eau depuis six heures de temps, et puis restez là les bras croisés! Allons, factionnaire! de la crosse contre ces fainéants! Bonne dame, n'est-ce pas une honte? Et vous, mademoiselle, je vous en conjure, retirez-vous : le froid vous saisit, vous êtes trop jeune pour cette besogne. «
La jeune enfant a qui je m'adressais ainsi se trouvait placée en face de moi. Je ne l'avais pas d'abord remarquée au milieu du désordre et de l'obscurité; mais, depuis que la lueur croissante de Fiiicendie avait permis de distinguer les visages, ses traits, sa jeunesse, et la blancheur délicate de ses mains avaient peu a peu attiré mon attention , aussi bien que la douce commisération que je voyais briller dans son regard , toutes les fois qu'elle le tournait du côté des flammes. Insensiblement toutes les impressions que je viens de décrire s'étaient confondues avec le sentiment que j'éprouvais à voir cette fille belle, et d'un si jeune âge, venant ajouter à l'œuvre robuste de la foule l'effoil de ses débiles bras. Une tendre pitié m'émouvait pour elle, et bien que ce fût ce sentiment qui me portait a lui conseiller de se rertirer, je sentais déjà que sou absence m'aurait enlevé à une douce ivresse, et qu'elle eût désenchanté pour moi toute cette scène oiî j'avais rencontré inopinément de si vives émotions.
Elle ne répondit à mes paroles que quelques mots, d'après lesquels je
Mdii ami, j'ai iHTseiiK' vos vfpux à Madame, iiiii a liicii vnuiu en paraître Iniiiliée.
( L'HÉniTAf.E.)
LUI- HliAGt:. ^!)3
compiis qu'elle atlenilait sa mère pour se relirer, et «ju un cinbairas l)ien naturel la l'orrait ;i rester, plutôt que de se relirer seule, ou h la merci de quelqu'un des hommes qui étaient autour d'elle. Cependant elle paraissait de plus en plus transie, et déjà ses voisins s'apercevaient que ses mains allaiblies ne pouvaient plus suflire à l'adivité de la chaîne. L'un d'eux, le même homme qui m'avait interpellé en inappelant les f/ants blancs, lui dit: « Pauvre petite, laissez-nous faire. Allez vous récliauffer chez vous. Voulez-vous (|ue je vous y conduise? Qui prend ma place? — Prenez la mienne, m'écriai-je, je remmènerai. — Avec plaisir, monsieur les juants i)lancs. Bon voyage! et a nous les affaiies. Attention les troupiers! Un temps, deux mouvements! Depuis qu'il en boit , le drôle devrait n'avoir plus soil'. Bravo ! mère Babi : à vous la croix d'honneur. Si le diable crève, c'est vous qui l'aurez gonflé. Lue prise, el en route ! o
Pendant que les éclats de rire accompagnaient les gais propos de ce brave homme, j'avais saisi la main glacée de la jeune enfant, el je m'éloignais de la chaîne vers les rues obscures, où ne pénétrait plus la lueur de l'incendie. J'étais si rempli d'un trouble délicieux, en me voyant devenu le seul protecteur de cette aimable tille , que j'oubliais entièrement de m'enquérir auprès d'elle du lieu de sa demeure, oiî pourtant je voulais la conduire. Pour elle, elle marchait précipitamment ; puis, ralentissant peu à peu le pas, elle linit par s'arrêter comme oppressée. Je ne sus point distinguer si c'était l'effet de l'émotion , ou d'un malaise causé par le froid ; mais l'ayant soutenue de l'un de mes bras, je détachai de l'autre mon manteau dont je la couvris, tout ému du plaisir de le voir servir à un si charmant emploi. Quelques instants après , ayant fait un effort : « Monsieur, me dit-elle d'une voix jeune et timide dont le son charma mon oreille, puisque je ne reneontre pas ma mère, peimetiez que je me retire seule... — Je ne puis, lui dis-je, vous accorder cette demande, quelque envie que j'aie de ne pas vous déplaire. Vous êtes souffrante, je ne vous quitterai pas que vous ne soyez chez vous, et entourée des soins que vous méritez. Jusque-là, daignez vous conlier a moi; votre jeunesse m'inspire autant de respect que d'intérêt... »
Elle ne répondit rien , et nous continuâmes à marcher. Je sentais son Inas trembler sur le mien, el le trouble de la pu leur agiter sa démarche. Lorsque nous fûmes arrivés auprès d'une certaine allée , elle letiia son bras : « C'est ici , dit-elle ; il me reste , monsieur, à vous remercier... — Mais trouverez-vous votre mère, quelqu'un? — Ma mère ne |)eul tarder à venir; je vous remercie, monsieur. — Alors, |)ermettez que je m'en assure, car, pour le moment, je ne crois pas qu'il y ait personne chez vous, et dans tout le voisinage je n'aperçois pas une seule lumière. Veuillez me précéder. Il y a plus d'honnêteté à re que je vous remeli(>
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aux inaiiis de iiiaclaino votie inèic qu'à ce qu'elle sache qu'un inconnu vous a reconduite. « Pendant que je parlais ainsi, la timide enfant, h la vue d'une personne qui passait , était entrée dans Tallée où je la suivis. Je n'osai plus, dans cet endroit obscur, lui offrir mon bras, ni l'intimider de mon approche; néanmoins, comme au contour de l'escalier, je vins à mancjuer la marche, elle me tendit sa main par un geste involontaiie. et en la saisissant j'éprouvai ce vif enivrement qui est commo les prémices du véritable amour, mais que je n'avais pas rencontré encore au milieu des sentiments factices et des convenances du grand monde.
Quand nous fûmes parvenus au troisième étage , la jeune tille ouvrit une porle. Je crus m'apercevoir qu'elle versait quelques larmes: « Avezvous quelque chagrin? lui dis-je. — Non, monsieur... mais... je ne sais comment vous engager à vous retirer... 11 me semble que vous ne devez pas entrer ici à cette heure... — Je n'entrerai pas, lui dis-je, si je vous chagrine si fort; mais j'attendrai ici, jusqu'il ce que votre more soit de retour. Entrez, allumez une bougie, reposez-vous et ne m'enviez pas, en souffrant que je reste ici sur le seuil, le bonheur de croire que je veille sur vous jusqu'à ce qu'un autre me relève. » Alors elle entra en déposant le manteau auprès de moi , et peu d'instants après une lumière parut qui éclaira un modeste réduit; espèce de cuisine propre et bien arrangée, où (pielques meubles élégants contrastaient avec les ustensiles de ménage qui brillaient sur les tablettes.
Dans ce moment, je ne pouvais pas voir les traits de la jeune tille; mais son ombre , répétée sur les rideaux qui cachaient au fond de la chambre une alcôve retirée, me laissait deviner une taille charmante et les grâces d'un maintien à la fois noble et tout embelli de jeunesse. Au mouvement de l'ombre, je jugeai qu'elle était occupée à réparer le désordre de ses cheveux, dont je voyais ondoyer les boucles flottantes autour d'un cou dont la lueur de l'incendie m'avait déjà révélé l'élégante beauté. Tout imparfait que fût ce spectacle, il me paraissait enchanteur, et de moments en moments mon cœur se livrait avec plus d'abandon à l'entraînante douceur d'un sentiment plein de charme et de vivacité.
Cependant les instants s'écoulaient dans un absolu silence. L'ombre seule m'apprenait quelque chose de celle dont la vue était encore refusée à mes yeux, impatients de la contempler. Je vis qu'elle s'était assise, la tête appuyée sur sa main ; mais un vacillement, que j'attribuai d'abord a la flamme tremblante de la lumière , me causait des illusions qui commen- (,aient à me donner quelque inquiétude. Je regardais avec anxiété la tigure qui semblait se pencher pour se relever avec effort, je croyais entendre quelques sou[)irs étouffés; à la lin, ne pouvant maîtriser mon trouble, j'entrai précipitamment, et je vis la jeune lille qui, pâle et les yeux éteints, succombait sous le poids de la fatigue , du malaise et du trouble.
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1:11 iiii I lin d'œil elle fut sur mes bnis, et je la Iransporlai sur le lil (jne cachaient les rideaux de Talcôve. La , je m'empressai de la couvrir de muu manteau, puis, cherchant parmi les ustensiles épars dans la cuisine, je trouvai bientôt du vinaigre, a\ec lequel J'humectai doucement son Iront et ses tempes.
Je ne tardai pas à être inquiet de Tétat de cette jeune (ille, et embarrassé de ma situation; non point qu'elle ne me parût plus charmante qu'aucune de celles où j'ai jui me trouver dans ma vie, mais parce que réellement elle pouvait compromettre et affliger justement celle qui m'était déjà si chère. A mesure que mes soins lui procuraient quelque soulagement, sa jolie main faisait quelques signes qui trahissaient les touchantes alarmes de sa pudeur. Alors je m'éloignais du lit, appelant de tous mes vœui le retour de la mère, qui seule pouvait apporter un remède efficace aux angoisses de la jeune malade. Plusieurs fois je crus entendre, vers le seuil, quelque bruit qui m'annonçait son approche; mais, trompé dans mon attente, je rentrais bientôt dans mes perplexités.
Apres quelques instants de silence, ayant écarté doucement le rideau, je reconnus que la jeune (ille s'était endormie paisiblement. Par un scrupule, dont je compiis la cause, elle avait écarté le manteau de dessus elle, et s'était enveloppée de la couverture. Je ne pus résister au désir de contempler ses traits, en sorte qu'ayant approché la lumière, mes yeux purent se repaître du spectacle de sa beauté, que rehaussait un air de grâce négligée et le doux éclat d'une pâleur touchante. Quelques cheveux épars voilaient à demi son front virginal, taudis que son cou délicat reposait sur les tresses en désordre de sa longue chevelure. Jamais, dans une situation plus enivrante, de plus rares attraits n'avaient séduit ma vue, ni plongé mon cœur dans le délire de plus vifs transports. Néanmoins, j'eusse plutôt percé mon sein d'un fer, qu'osé fléti ir par un seul baiser les roses intactes de ce modeste visage. Seulement, je m'étais baissé pour pouvoir respirer cette haleine dont la douce atteinte suffisait à embaumer mon cœur et moii imagination des plus purs parfums de l'amour...
« C'est infâme! Que faites-vous l'a? Qui êles-vous? »
Je me retournai rouge et tremblant comme un cou[(able « .Madame, balbutiai-je, je ne fais rien de mal... Vous l'apprendrez vousmême de votre enfant, lorsque ce sommeil (|ui a suivi son malaise l'aura soulagée...
— Quel malaise"? dit-elle en baissant la \oi\. Qu'avez-vous a faire ici? Je ne suis pas sa mère.
— Si vous n'êtes pas sa mère, quel droit avez-vous de vous courroucer ainsi, "a propos des soins que je donne à une enfant que le hasard a remise <à ma garde?.,.
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— A votre garde ' V>'wn ganlép, ma foi ! !... Indigne que vous êtes!... i;st -ce qu'on s'introduit ainsi dans une maison lionnelo?... Sortez...
— Vous me paraisse/, madame, emportée par de bien vils soupçons. Kl au lieu de me retirer, comme c'était mon intention de le faire dès que je |)oiirrais remettre à des mains sûres ce précieux dépôt, vos propos el voire air tendraient plutôt à me retenir dans ce lieu...
— C'est notre voisine, monsieur, dit alors la jeune tille d'une voix tremlilante; elle ignore vos bontés... Veuillez la laisser auprès de moi, et recevoir les remerciement'^ <liie je vous dois...
— .le le ferai , puisque vous m'en priez... Mais puis-je encore vous être utile en cherchant ;i retrouver madame votre mère , ou à lui porter de vos nouvelles? ..
— On la trouvera sans vous . reprit brutalement la voisine; passez seulement votre chemin. »
Sans répondre à cette femme , je pris congé de l'aimable enfant , en lui exprimant le vœu que je formais de la voir se rétablir promptement, et l'intention oiî j'étais de venir m'informer d'elle auprès de sa mère. Après quoi, je sortis sans songer à mon manteau resté sur le pied du lit.
J'étais indigné contre celte voisine, et vivement blessé d'avoir été surpris dans runii|ue moment où nue curiosité bien naturelle m'avait porté à mapprocber du lit ; mais il me semlilait, au regret avec lequel je m'éloignais de ce réduit , comme si j y eusse laissé n)on cœur. A mesure (|ue je cheminais . ce passé, encore si voisin , prenait peu à peu la teinte d'un songe lointain que je lâchais de ressaisir, et pendant (pio je le disput.iis ainsi à l'empire des impressions nouvelles, je m'éuarais dans les rues sans plus songer ;i ma demeure, à l'incendie , ni à l'heure avamée. Seulement, la vue d'un passant me faisait battre le C(eur; dans chacun je m'attendais ;i voir, je crouiis reconnaître la mère de ma protégée , et j'entourais déjà de respect et d'amour cet être inconnu qui avait donné le jour à mon amie. Mon amie! ainsi la nommais-je déjà dans mon cœur, dans ce secret sanctuaire, où nulle entrave ne gêne la tendresse du langage , où l'amour seul dicte les mots , et prête a chacun sa douceur, ses charmes et son pi'estige.
Après avoir ainsi erré pendant longtemps, je me trouvai dans le voisinage du fiubourg. Alors, seulement, je vins a songer à l'incendie , et les événements de la soirée se retracèrent "a mon esprit , mais comme des impressions presque effacées, au milieu desquelles je retrouvais sans cesse l'image de la jeune fille , ses mains blanches sur les seaux , son beau regard rédéchissant l'éclat des flammes. Reprenant un a un mes souvenirs, je raccompagnais de nouveau, je la couvrais de mou manteau, je saisissais su main dans l'obscurité; mais surtout je sentais avec énmtion sur mes bras l'empreinte de son jeune corps, et je retrouvais avec délices ce mo-
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ment où, chargé do ce doux faix, je Pavais (ransportée sur son lit, dans la solitude de sa demeure. Pendant que ces pensées me ravissaient , je passais presque sans curiosité devant les lieux que naguère dévorait la flamme. L'incendie, mnîtiisé à la fin par les efforts de la l'ouïe, exbalait en tourbillons d'une noire fumée ses dernières fureurs. Des solives charbonnées, des monceaux de ruines et de décombres gisaient entassés sur ce vaste espace, occupé quelques heures auparavant par des maisons populeuses, par des familles paisibles, maintenant errantes et désolées. Autour, veillaient quelques hommes du guet , et une pompe promenait son jet solitaire sur les points où les rafales d'un vent glocé ranimaient des feux mourants et mal éteints. Quittant ce théâtre de désolation, je me perdis dans le silence et rohscuiité des rues , et quelques instants après j'étais dans ma demeure.
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Il était deux heures de la nuit lorsque je rentrai clicz moi, le soir de l'incendie. Encore tout rempli des impressions de la soirée cl de Timage de ma jeune protégée, j'étais en proie a une secrète agitation qui m'ôtait toute envie de dormir; aussi, après avoir ranimé mon feu dont les tisons fumaient encore, je m'étaljisà rCver. C'était, celle fois, volontairement, par goût , sur un sujet qui me touchait au cœur , au lieu que d'ordinaire je rêvais forcément, par fainéantise et sur rien du tout.
Mais il est singulier" comme les moindres objets (jui nous entourent entrent en part dans la direction que prennent nos pensées. Tout en rêvant, j'avais devant les yeux mes instruments de barbe que j'avais laissés épars sur ma cheminée, et parmi eux le savon perfectionné qui répandait encore un subtil [larfum de rose. Ce parfum , que je n'avais point cherché , portait insensiblement à mes organes comme des émanations aristocratiques, qui faisaient peu a peu rebrousser ma pensée jusqu'au moment où je m'étais trouvé à cette même place, m'apprêtant :i aller promener ma jiersonne dans les salles du Casino, sous les regards de femmes brillamment parées, et au milieu de l'élégance du monde liisliionable.
Je chassai bien vile ces scènes de luxe et de grandeur, pour retourner dans l'humble demeure de ma jeune amie, mais j'avoue que je n'y rentrai déjà plus avec le môme charme qu'aupaiavant. La simplicité des meubles me paraissait nue , les ustensiles de cuisine blessaient mes regards, et le ton commun de la voisine résonnait à mon oreille de la façon la plus ingrate. J'avais besoin, pour conlre-balancer l'effet désastreux que faisaient.ces choses sur mes amoureuses rêveries, de tenir mon imaginalion constamment occupée de la jeune enfant, dont le port, les traits, la voix et même le costume ne m'avaient rien offert que de noble et de gracieux. C'est en me maintenant ainsi toujours sur le même ol)jet, que je parvins à m'endormir avec des affeclions encore intactes. Dérangé bientôt
Aimnlik' ;iiiiit\ ;ijoiil.u-ji' . iraiispiii'li' par rcxallalinii de iia's ikmi-c, s.
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l><ir le retour de Jaques . je prolitai d'un inlei v;dle de demi-réveil pour nie déshabiller el me mettre au lit.
Il est à croire que j'étais très-fatigué , car je ne lis qu'un somme jusqu'à deux heures après midi. Au moment où j'ouvris les yeux , la lumière du jour me frappa trcs-désagréablemont , en venant contraster avec l'univers nnclurne au milieu duquel mon imagination s'était endormie la veille. Je commençai donc par regretter la nuit, et surtout l'incendie, que, selon toute probabilité, je ne pouvais espérer de voir se renouveler le soir suivant, ni les auties J'en éprouvai un grand vide et beaucoup de découragement.
Mais j'avais du moins une démarche intéressante en perspective pour ma journée; je devais retourner chez ma jeune amie. C'était beaucoup, et je m'efforçais de m'en réjouir. Toutefois, je crus reconnaître que dix heures de profond sommeil, et surtout le retour de la lumière du jour, avaient un peu effacé sa cliarmante image et dé()0uillé ses attraits de quelque prestige. Je craignais de la retrouver bien portante , enhardie par l'appui de sa mère, occupée peut-être a que](|ue soin de ménaiie. Je considérais qu'une foule de circonstances fortuites, qui ne pouvaient plus se reproduire, avaient contribué à lui donner pour quelques moments à mes yeux un charme accidentel pour lequel je m'étais passionné, comme s'il eût pu être durable. Kniin , réfléchissant à certaines idées romanesques tendant au mariage, qui m'avaient paru naturelles peu d'heures auparavant, je ne pouvais m 'empêcher de les trouver parfaitement extravagantes , et cela, au grand détriment de ma passion naissante qui perdait ainsi l'avantage d'un dénouement possible.
C'est ainsi que je redevenais peu à peu l'homme de la veille. Cette flamme passagère, qui avait un instant brillé dans mon cœur, pâlissait par degrés, et déjà l'ennui, plus pâle encore, renaissait à côté. Toutefois, el c'est ainsi que tout se fane "a l'expérience, je ne pou\ais redevenir exactement le même. Cette émotion, une fois éprouvée , laisse son vide dans le cœur, el n'y peut plus renaître. A une seconde aventure pareille, je n'eusse plus retrouvé la même pureté d'impressions, ce charme vif de ce qui est nouveau, inopiné; et le sentiment que j'avais prodiijué sans fruit quelques-uns de ces précieux trésors m'était trop peu étranger, pour que je ne trouvasse pas quelque lie au fond de cette coupe à laquelle je venais de m'enivrer.
Tel esl l'état où je me trouvai au bout d'une ou deux heures iTcnnuyeux loisir. Tout m'était redevenu indifférent; j'avais oublié mon polype; mes habitudes mêmes, qui dordiuaire me servaient à combler le vide des journées, avaient perdu leur empire, et je restais immobile auprès de mon feu , sans plaisir à y demeurer et sans envie de le quitter. Une carte, fixée au coin de ma glace , me priait à passer la soirée chez
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madame de Luze ; je la luiisidérais avec dédain, avec dégoût; je me lévullais contre ses avances intempestives, et Unissant par y voir madame de Luze elle-même, qui me faisait le plus flatteur accueil au prolit de sa jeune cousine (c'est réponse que me destine mon parrain) , je me surprenais à lui refuser mon salut, a lui tourner le dos, a ne l'écouter pas , et à jouir, du n)ême coup, de la Cgure déconlite de mon parrain. Non ! leur disais-je à tous, non. Hier encore je pouvais trouver quelque amusement à vus prévenances; aujourd'hui, plus. Lue enfant pauvre, simple, obscure, passerait encore avant vous, si je me senlais quelque lorce pour aimer , le moindre désir de quitter cette place, d'où je bâille a vos avances el m'ennuie de votre accueil, tt pour mieu\ le leur prouver , je jetai la carte an feu.
(1 Jacques?
— Monsieur a-t-il appelé ?
— Allume la lampe, et souviens-toi que je ne veu.v recevoir personne.
— C'est qu'il y amonsieur votre parrain qui afaitdire comme ça, qu'il viendra vous prendre pour aller chez madame de Luze.
— Eh bien , n'allume pas la lampe, car je vais sortir.
— Alors faudra-t-il?...
— Rien.
— C'est qu'il viendra. ^
— Tais-toi.
— lit alors...
— Jacques , tu es le plus insupportable domestique que je connaisse
— C'est que ce n'est pas gai , ce que monsieur dit là.
— Je crois vraiment que tu n'en conviens pas.
— Si, monsieur! mais...
— Ne réplique rien. Va-t'en, laisse-moi, disparais! »
Je m'occupai aussitôt de mettre mes bottes pour sortir, alin d'échappeià mon parrain, dont l'imporlunité provoquait en moi les plus violents mouvements d'iiumeur. Non, disais-je, tant que cet homme voudra faire mon bonheur, je n'auiai pas un instant d'heureux! Quel rude esilavage ! et qu'un héiitage est dur a gagner ! Il me plairait de rester tranquille chez moi; eh bien, non. il faut ijue je m'en chasse moi-même! Ici mon tirant de botte cassa; je ne manquai pas de m'en prendre à mon [tarraiii . (pie j'envoyai à tous les mille diables d'enfer
« Monsieur!
— llecouds ce tirant. Vile !
— C'est (pie monsieur votre parrain est la!
— Imbécile ! J'étais sûr que tu me le pousserais ii la traverse. Kh bien , inoi. je n'y suis pas. Entends-tu ? «
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Jacques sortit épouvanlé, et sans oser prendre de mes mains la botte, dont le tournoiement menaçant accoinpa!j;nait l'emportement de mes gestes et la fureur de mes yeux. Il était à peine sorti, que mon parrain entrait, radieux, et tout plein de la plus désolante bonne humeur. « En route! en route! Edouard! Eh bien? tu n'es pas prêt! Dépèche-toi, pendant que je me chaufle les pieds. »
C'est toujours une chose déplaisante que cette familiarité amicale qui se campe chez vous, occupe voire foyer, s'étale dans votre fauteuil, et croit ne faire qu'user des droits de l'amitié, en violant l'abri du domicile et la liberté du chez-soi. Cette manière était éminemment celle de mon parrain, et cela seul contribuait d'ordinaire à refroidir mon accueil; mais cette fois, contrarié au plus haut degré, je rongeais mon frein, fort tenté de lui répondre avec une franche brusquerie. Toutefois, habitué à me contraindre devant son héritage, j'aimai mieux faire effort pour louvoyer. « Je crois, lui dis-je fort gracieusement, je crois, cher parrain, que je vous laisserai aller seul, si vous me permettez...
— Je ne te permets pas! Ce soir moins que jamais. C'est ce soir que nous bouclons l'affaire. Sois seulement bien mis, gracieux, moyennement aimable, et tout est dit. Mais un peu vite, j'ai promis que nous irions de bonne heure. »
Blessé au vif de voir qu'on eût ainsi disposé de moi, et que l'on prétendît m'imposer l'obligation d'être aimable , dans un moment où j'avais si peu l'envie de l'être, je risquai un refus plus positif : « Je crois, mon parrain , que je ne veux pas vous accompagner. »
Mon parrain se retourna pour me regarder en face. Toutes ses idées sur la docilité d'un héritier étaient bouleversées par ce ton de résistance , et, dans cette situation inattendue, il ne savait trop que dire.
Après m'avoir regardé : « Voyons ! explique-toi , me dit-il brusquement.
— Cher parrain 1 c'est que j'ai réfléchi...
— Ah! ce n'est que cela? Eh bien, suis mon conseil, ne réUéchis [dus; ou bien tu ne te marieras jamais. C'est pour avoir réfléchi , que moi je me trouve garçon à l'heure qu'il est, et pour le reste de mes jours. Si tu en fais autant, ma fortune et la tienne passenfà des tiers, et le nom s'éteint. Ne réfléchis plus; c'est d'ailleurs inutile. Eà où les convenances se trouvent, rang, richesse, personne belle et aimable, réfléchir est insensé. Il faut agir et terminer. Habille-loi et partons...
— Impossible, mon cher parrain. Je veux bien ne plus réfléchir, mais, tout au moins, pour que je me marie, il faut que j'en aie le désir...
— Ah! parbleu! es-tu décidé a ne pas te marier? Alors dis-le, voyons, parle... »
En disant ces mots, mon parrain avait pris un ton significatif, et sem-
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bl;iit me présenter son liéritage "a prendre ou a laisser. C'est cette terrible alternative que je voulais éluder, sans trop savoir comment y parvenir. Heureusement , je vins a songer à mes idées extravagantes de la veille , et les prenant pour prétexte : « VA si, lui dis-je avec un demi-sourire, si mon cœur s'était déjà porté d'un autre côté?...
— Prétexte ! dit-il. J'aime mieux que tu dises franchement : Je ne veux pas me marier. Alors, je saurai à quoi m'en tenir.
— Et si vous vous trompiez, cher parrain , et (pie je ïu^^e réolleintMit amoureux, me conseilleriez-vous d'épouser votre demoiselle quiind j'aurais donné mon cœur à une autre?
— C'est selon. Qui aimes-tu?
— J'aime une jeune personne charmante.
— Est-elle riche?
— Il n'y a pas d'apparence.
— Son nom?
— Je l'ignore.
— Voila qui est fort! Que diable est-ce que tout cela signilie?
— Cela signifie que, tout obscure et pauvre que soit celte jeune lille, elle m'est cepen<lant assez chère pour que, si je songeais a me marier 'a présent, ce qui n'est point, je fusse plus porté pour elle que pour toute autre.
— Ah! ah! pauvre, obscure et belle! C'est, je vois, une niaiserie dans les règles.
— Niaiserie? Parbleu non , mon parrain , je vous l'assure!
— Ne plaisantons pas!
— Croyez que je n'en ai nulle envie.
— Hé! laisse donc tran(iuille. Placé comme tu l'es, riche, de bonne famille, aller songer à une créature sans nom et sans fortune... On peut avoir, avec de telles personnes, une liaison, mais on ne les é[)ouse pas. I)
Ce propos de mon parrain, (]ui me semblait outrager la jeune lille dont la timide pudeur m'avait surtout ému, me mit hors de moi. IJi même temps qu'il réveillait dans mon cœur ces vifs sentiments qui l'avaient fait battre la veille, il y faisait naître le mépris pour un vieillard qui, ne trouvant d'estime et de louange que pour la richesse et le rang, semblait méconnaître les charmes sacrés de l'innocence, et comme ni'inviter à les profaner sans remords. « Mon parrain , lui dis-je avec l'eu, vous outragez une jeune lille aimable et vertueuse... une enfant plus i»ure (|ue vous ne |>ouvez le croire, plus digne de respect (jue celles que vous proposez à mon choix, et mille fois i>lulùl je l'épouserais que je n'irais la flétrir!...
— Kb bien . ne la flétris pas ; mais épouse l'autre.
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— Pourquoi, si je n'ai pas d'atlcclion pour elle, si mes penchants me portent ailleurs? Vous alléguez mou rang, je m'y ennuie; ma richesse... elle devrait, ce me semble, servir à me rendre plus libre qu'un autre dans le choiv d'une épouse. Quoi donc? si j'avais rencontré dans cette personne sans fortune et sans nom, dans cette lille dédaignée, dans cette créature enlin, la beauté, la vertu, et mille qualités aussi dignes de mon respect que de mon amour... qui m'empêcherait de suivre un penchant honnête?... qui pourrait hlàmer que j'eusse le désir de partager ma richesse avec son dénûment, d'appuyer sa faiblesse sur ma force, de lui donner un nom si elle n'en a point, et de trouver dans ces nobles et généreux motifs un bonheur plus viai, plus pur et plus mérité que celui que je puis attendre de l'accord de quelques convenances vaines et factices?... Ah! mon parrain, je voudrais en avoir la force, je voudrais n'être pas déjà énervé, corrompu par les maximes du monde où je vis, enchaîné par mille liens qui me gênent et m'entravent sans me donner le bonheur, et je saurais le trouser enlin auprès de cetle modeste compagne, objet de vos dédains et de vos outrages !
— Tu prêches 'a merveille, mais comme un sot. Ces idées là, on en est revenu. C'est bien dans les romans; dans la vie, c'est niaiserie. Si jamais tu faisais pareille sottise , ^ouviens-toi que tu partageras ton bien , mais non pas le mien. Je ne l'ai pas gardé, augmenté, iionilié, pour le faire tomber au\ mains d'une giisette, poui- l'employer justement 'a faire déchoir une famille, et le dissiper ii soutenir les gens de bas étage que tu nous auras donnés pour parents. «
Ces paroles n'étaient pas propres à me ramener ; je pris mon parti aussitôt. « Pour l'heure, mon parrain, je ne songe pas à me marier, mais j'aspire à le pouvoir faire librement, quand et comment il me conviendra, fût-ce avec cette jeune personne que vous méprisez sans la connaître. Il est trop juste, dans ce cas, que je me défasse de toute prétention a votre héritage. Reprenez-le, et rendez-moi le droit de disposer de moi. Que ce suit sans nous en vouloir mutuellement. Pour vous, croyez-m'en, je vous en conjure, vous ne m'en serez que plus cher quand je ne verrai plus en vous l'arbitre intéressé de ma destinée ; quand je ne serai plus fatigué de ployer, par ménagement, à vos vues qui ne sont pas les miennes; en un mot, quand je ne serai plus que votre neveu qui vous aime, et non plus votre héritier qui vous craint et vous résiste. »
Pendant que je parlais ainsi, le visage de mon parrain trahissait un ilépit rempli de \iolence et d'amertume. Ses plans renversés, ses volontés méprisées, ses bienfaits dédaignés, tout contribuait 'a le jeter dans un état d'emportement et de trouble, (jui le faisait pâlir et rougir tui:r "a tour. « Ah ! ah! c'est l'a ce que tu voulais anioner? dit-il enhn on éela-
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^ant ; ma bonU^ te la.sait? mon joug l'étail à charge? Tu voulais eu toute bonne amitié, envoyer promener mes conseils, mes soms, mes b.enta.ts! sTlIt. J'entemls. Mais, monsieur, passe.-vous de mon a-Ue comme e „,on bien ; ni Tun, ni l'autre ne vous apparl.ennent plus, et ne m emba.rasseront pas. .le vous salue. »)
U sorti. H après lavoir reconduit quelques pas, je revms dans ma
chambre.
4j'ris ^-
("csl UiMJdiirs mil' fliosr il('iil:iiS!iiilo (|iu' fillo l'.iiiiiliaiilc iiinir.ilo i|iii s'i'lnlo ilaiis voiro raiiloiiil.
(l.'llKr.lTAf.K. )
Lecteur, dormez-vous? Que vous semble de ma conduite? Est-ce a mon parrain, est-ce à moi que vous donnez raison? Je vais vous le dire.
J'entends que je pourrais vous le dire, si vous m'appreniez votre condition, votre âge, si vous êtes femme ou homme, garçon ou demoiselle.
Il me suflirait pourtant de savoir que vous êtes jeune, pour que je m'imaginasse que vous êtes de mon parti; non point que je le croie celui de la prudence, ni même de la sagesse, mais bien , je l'avoue, celui de l'imprudente lionnêteté, celui de la générosité inconsidérée, celui que l'on ne prend pas quand les années ont apporté plus de calcul dans l'esprit et moins de sève dans le cœur. Jeune ami, ou amie, si je me trompe, laissez-moi mon erreur, elle m'est chère; si j'ai deviné juste, que je ne vous ôte pas la vôtre! Assez tôt vous deviendrez prudent; assez tôt vous apprendrez la sagesse; assez tôt vos passions attiédies, cessant de prêter leur feu à vos sentiments honnêtes , laisseront le champ libre aux graves leçons de la raison, des intérêts et des préjugés.
Que si vous êtes vieux, assez malheureux pour n'être plus que sage, mais riche encore des débris d'un cœur qui fut chaud et généreux , je suis sûr qu'en me taxant à regret d'imprudence , vous me tendez néanmoins votre main défaillante; votre sourire m'accueille; en dépit de votre sagesse, votre air m'approuve, et votre estime me récompense. Bon vieillard, je vous connais, je sais que vous lirez ce récit... blâmez sans crainte, je lis dans vos traits vénérables plus de regrets que de reproches , plus dappui que de blâme.
Mais, si aux glaces de l'âge vous avez laissé s'unir Tégoîsme de caractère ou de condition, celui de l'avarice ou de préjugés; si de tout temps vous sîites calculer le présent pour l'avenir ; si vous sûtes toujours préférer la sûreté du bien-être aux hasards de riinpiudence gé-
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néreuse; si jamais la chaleur des passions ne sut rompre l'en\eloppe de votre vanité... homme sage! alors vous êtes pour mon parrain, alors vous blâmerez celui qui renonce a un héritage , vous le blâmerez plus encore, si, épris des charmes d'une enfant qui n'est que belle et pure, il méconnaît son rang et aspire a déchoir.
Pour moi, je ne sentis d'abord que le plaisir d'avoir secoué le joug , et je rentrai dans ma chambre le cœur content et plein de vie. Je l'avoue , en songeant aux sentiments qui m'avaient inspiré mes réponses, quelque orgueil se mêlait a ce contentement, et, bien que je n'eusse encore formé aucun projet sur la jeune tille dont j'avais pris la défense , je m'applaudissais d'avoir eu le courage de parler et d'agir avec autant de chaleur que je l'eusse pu faire par ce motif intéressé. Mais d'autres sentiments encore m'agitaient : j'avais rompu ma chaîne, mon sort m'appartenait on propre, j'étais libre , et la liberté ne se recouvre pas sans ivresse. Ma petite fortune, que j'avais toujours envisagée comme la source d'un bien-être provisoire, prit tout 'a coup de la valeur à mes yeux; elle devint un bien réel et présent, et dès ce moment me fut précieuse et chère. Je pouvais du moins en disposer à ma fantaisie , la partager avec (jui bon me semblerait; j'avais de l'intérêt à l'accroître, et, au lieu de cette torpeur dans laquelle j'avais été élevé, quelques lueurs d'ambition me faisaient considérer sans répugnance l'activité des projets et la nécessité du travail. Par un effet machinal, (|ue provoquait on moi l'instinct de la propriété réveillé par ces idées, je rangeais les pincettes "a leur place, je mettais en ordre mes instiuments de barbe, et jetant un regard ami autour de ma chambre, je trouvais à chaque objet, a chaque meuble, un prix tout nouveau. Bientôt, l'amour du chez-soi me faisant sentir ses premières atteintes, je voyais d'un autre œil mon domestique Jaques, je pensais à le former, 'a me l'attacher; et, considérant pour la première fois sous leur vrai jour toutes les ressources de ma condition, je songeais a crééer au plus tôt autour de moi ce bonheur que j'avais toujours entrevu comme lointain et dépendant de la mort d'un oncle. Au milieu de ces idées nouvelles, le désir des affections domestiques ramenait de temps en temps ma pensée vers une compagne qui animerait la solitude de ma demeure, et alors je retrouvais devant mes yeux l'image de ma jeime amie de la veille. Enlin, comme les plus heureux effets ont souvent de risibles causes , ce qui m'enchantait le plus , dans ma situation nouvelle , c'était de n'aller point ce soir au thé de madame de Luze.
Je passais de là 'a des réflexions très-philosophiques, selon l'habitude que nous avons de formuler en maximes générales toutes les leçons de notre expérience privée. Ah ! qui que vous soyez, qui faites dépendre votre sort d'un héritage, je vous plains ! Si votre homme ne meurt au plus vite, vous risquez de perdre vos plus belles années dans une ingrate et en-
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nuyeuse attenle; et fi, impatient de jouir, vous désirez sa mort, au monient même où vous lui prodiguez vos caresses, vous êtes un monstre, r^t puis, fju'ost-ce? liefouler derrière votre masque tous vos sentiments naturels, faire le sacrilice de vos pemhants, de vos opinions, souvent de votre droiture... Non. non, puint d'héritage! plutôt travaillei , [ilutnl souffrir, mais vivre lidre . indépendant, maître de sa personne e( de s';n cœur: le donnera celle qu'il aime, plutôt qu'à celle qu'on lui impose..., à une (ille pure, simple, retirée, qui vous rendra en tendresse et en dévouement le sacrilice que vous lui faites d'une position flatteuse, tout aussi bien qu'î) une demoiselle, qui , vous devant peu, exigera beaucoup, qui chiMclie un rang plutôt qu'un époux, des convenances plutôt que des affections, et dont vous aurez sans cesse à disputer le cœur aux vanités, aux dissipations et aux dangers du grand monde... Aimable amie, ;ijoutais-je , transporté par l'exaltation de mes pensées, modeste lille, toi que j'ai vue si douce et si craintive, si belle de puieté et de grâce ; toi que j'ai tenue dans mes bras avec des transports si vifs, mais si respectueux et si tendres, pourquoi redouterais-je de chercher auprès de toi ce bonheur dont seule tu m'as fait goûter les prémices et devinei' les attraits !
C'est ainsi que, provoqué par l'outrage , l'amour renaissait dans mon cœur, s'y confond;int avec la plus pure flamme du désintéressement, avec l'énergie des sentiments vrais et honnêtes. A ce vif essor succédait peu il peu quelque curiosité à l'égard de la personne qui en était l'objet . comme pour massurer qu'au besoin ses manières et son éducation ne se trouveraient pas trop en désaccord avec le vreu que je pourrais former d'obtenir sa main. C'est alors que diverses choses, que je n'avais point remarquées d'abord, se présentèrent 'a ma mémoire, et que je m'occupai d'en tirer des inductions. Je revenais souvent à la blancheur de ses mains, dont aucun travail manuel ne paraissait avoir altéré la délicatesse; je me rappelais avec plaisir que la fatigue de la chaîne, trop forte pour ses débiles bras, l'avait fait succomber sous le poids du malaise, comme si, accoutumée 'a une vie douce et tranquille, elle n'eût pu soutenir la rudesse d'un travail pénible et grossier. Bien que très-inhabile à juger des détails d'un habillement de lemme, le sien m'avait pourtant paru d'une élégance simple et gracieuse, et j'attachais un prix inestimable au souvenir qui me restait de ses jolis pieds, chaussés avec quel- (juc recherche de petits biudequins d'étoffe grise , lacés sur le côté. Knirant ensuite dans sa demeure, j'en parcourais de nouveau tous les. recoins, m'arrêtant "a quelques meubles de prix , qui m'avaient paru être les débris d'une aisance passée , et comme les indices d'une certaine élégance de mœurs. J'avais vu sur un fauteuil une mante en étoile de soie noire, bordée d'une pelisse de même couleur, et ce vêtement, que
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j'avais jugé appartenir à la mère , me donnait de son air et de sa mise une idée de noblesse et de simplicité vénérable. Mais surtout, je me souvenais qu'en cherchant le vinaigre, mes yeux étaient tombés sur une table où, parmi les feuilles de papier éparses, j'avais remarqué quelques volumes proprement reliés, et dont le seul qui se trouvât ouvert dans ce moment ét;iil !c poëme anglais de Thompson sur les Saisons, Réunissant tous ces indices, et les rapprochant du son de voix, de l'accent, des manières et surtout de la craintive réserve de ma jeune protégée , j'arrivais par degrés à compléter d'une façon charmante l'image imparfaite qui m'en était restée, et satisfaisant ainsi aux exigences que l'éducation , des goijls et des habitudes aristocratiques m'avaient rendues comme naturelles, je me surprenais a l'aimer cent fois davantage. L'impatience de la revoir devennit alors |)ressante, et je regardais avec anxiété l'aiguille de ma pendule , incertain si , maluré l'heure déjà avancée, je n'y porterais point sur-le-champ mes pas. Bientôt je me levai sui>itement, et je sortis.
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Dès que je me trouvai dans la lue, le calme du soir, Theure, l'obscurité, le silence, achevèrent de rendre à mes sentiments tout le prestige et la vivacité qu'ils avaient eus la veille. Je pris par les mêmes rues, aliu de mieux repasser par les mC'mes impressions, et je me trouvai bientôt dans le voisinage de la demeure oîi tendaient mes pas. Mais à mesure que j'approchais, une émotion qui m'était peu ordinaire ralentissait ma marche, et quand je fus entré dans l'allée, je m'arrêtai, incertain de nouveau si je voulais monter, ou renoncer pour le moment a mon projet.
Ce qui aurait dîi m'y faire renoncer fut ce qui me porta à le poursuivre. M'étant avancé jusque dans la cour, je ne vis point de lumière au troisième étage; j'aurais dû eu conclure que je ne trouverais personne , mais c'est justement cette chance qui , m'ôtant en partie mon embarras, m'encourage;iit ;i monter. J'y étais aussi engaj^é par un mouvement de curiosité , car cette obscurité avait contrarié mon attente. Il n'était que huit heures, et je ne pouvais supposer (]ue les personnes (\ue j'allais voir fussent déjà couchées.
Je m'engageai donc dans l'escalier, avec un battement de cœur qui redoublait à chaque fois que je heurtais quelque chose dans l'obscurité, on lorsque, m'arrêtant, je retrouvais le silence. A la lin , je parvins devant le seuil, mais je n'osai frapper tout doucement à la porte qu';iprès m'ôtre convaincu, par un long moment d'attente et d'examen, qu'il n'y avait proliablement personne qui pût me répondre. A peine avais-je frappé, que ma conviction me quittant tout à coup , je retins mon haleine , prêt à m'enfuir si j'entendais le moindre bruit; mais rien ne se lit entendre. Alors je frappai moins doucement, ensuite plus fort, et, après avoir acquis ainsi la certitude que l'appartement était inhabité dans ce moment, je me hasardai à sonner Aussitôt une porte s'ouvrit à l'étage au-dessous, et une
lumière éclaira d'une faible lueur la place où j'étais.
La personne ne bougeait ni ne parlait, et la lueur restait In même. Que
21(1 L IIEKJTAGK.
(levais-je l'aire;' Fuir dans les étages supérieurs? Celait me faire puuisuivre, et attirer sur moi la honte et le soupçon. Rester eu place i* Déjà une sueur l'roirle m'en ôtait le pouvoir, et chaque seconde qui s'écoulait dans cette situation me paraissait un siècle d'angoisse. Descendre li;irdiment? Je n'en avais pas le courage. Je me décidai à sonner encore. « C'est lui ! » s'écria une voix. Et aussitôt j'eus devant les yeux la voisine qui m'avait insulté la veille.
Le visage de cette femme respirait la fureur : « Indigne^ nie dit-elle, et vous osez revenir!!... Quelle impudence!... votre manteau, n'est-ce pas?... Il est chez M. le pasteur du quartier. Allez l'y chercher. Il sait tout, et vous trouverez là à qui parler. »
J'écoutais ces paroles violentes et entrecoupées avec plus d'élonnement (jue de colère: « Madame, lui dis-je , j'ignore qui vous êtes; ce que je comprends mieux, c'est l'imprudence avec laquelle vous compromettez cette iionnête enlant, en me calomniant moi-môme.
— .Monstre! interrompit-elle, je ne l'ai pas vu!... je n'ai pas vu ses pleurs!... ce n'est p;is moi qui ai recueilli voire manteau, resté auprès du lit!!...
— Je ne vous entends pas, interrompis-je à mon tour; au surplus , je ne viens ni pour vous écouter, ni pour recouvrer mon manteau. Si vous pouvez me dire "a quelle heure je pourrai rencontrer cette jeune (ille et madame sa mère , c'est la seule chose que je demande de vous.
— Ici vous ne les verrez plus; et là où elles sont, ne vous avisez pas
de les y chercher Allez, malheureux, quittez celle maison, et que
jamais on n"\ entende plus parler de vous! c'est la seule chose que je sois chargée <le vous dire. » En achevant ces mots, elle descendit en me précédant, et s'arrêta quelques instants sur son seuil, comme pour s'assurer que je m'en allais. Far une ouverture qui donnait dans la cour, j'aperçus dans ce moment plusieurs têtes qui étaient aux fenêtres, attentives à ce qui se passait. Comme ma surprise et surtout mon silence me donnaient presque un air honteux et coupahle au\ yeux de tout ce monde : t Madame, dis-je à la mégère qui venait de causer ce scandale, je liens, à cause des personnes qui nous écoutenl, à ne pas taire mon nom; je m'appelle Edouard de Vaux. Il se peut (]ue cette jeune personne et sa mère apprennent à me mieux connaître, et j'y ferai mes efforts; car je les \eÊ\)ecle trop pour que je pusse supporter leur mépris. Quant à vous, comptez sur le mien dans tous les cas; car , sans fondement quelconque et mue par la bassesse de vos |iropres senlinients, vous avez fait à cette jeune tille un tort peut-être irréparable. » Après ces mots, je descendis. In profond silence me permettait d'entendre les chuchotements des voisins que cette scène avait attirés vers leurs fenêtres. Bientôt je me retrouvai dans la rue.
Anssilot iiiie |ioi'l(> s"(iiiviit ;i l'êlage au-dessous".
( I.'lIRP.ITAf.E. )
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jV'Iais fort désappointé, bien moins cependant par Pinjaste sortie de cette femme, que parce que je n'avais iioint re\u la jeune fille, et que de plus j'ignorais dès lors le lieu de sa retraite. \e sachant .uipn's de qui m'en informer, et l'heure avancée m'ôtant tout espoir de pouvoir m'y présenter ce jour-là . je pris , fort à regret, le parti de rentrer chez moi.
Néanmoins cet incident, loin de refroidir mes sentiments . leur avait an contraire prêté une force plus intime, et la fuite imprévue de ces deux dames m'avait frappé par quelque chose de mystérieux et de romanesque qui, tout en m'affligeant, ne déplaisait pas a mon tour d'esprit. Ému des alarmes de la mcre . j'étais vivement impatient ile les calmer ; et la fille , un instant fanée par le souffle impur de la calomnie, ne m'en paraissait que plus louchante Comme c'était a mon occasion , je me sentais engagé ii la protéger encore; et ce rôle, au(]uel ma conduite 'a son égard donnait quelque noblesse, flattait mon amour-propre et secondait le penchant qui m'entraînait vers elle.
lin rentrant chez moi, j'appris de Jaques qu'une personne m'attendait dans le salon depuis quelques instants. J'y entrai précipitamment, et un monsieur inconnu, qu"a son costume je jugeai aussitôt pouvoii' être le pasteur qui avait mon manteau , se leva de devant le feu pour me saluer, n Vous ignorez, monsieur, ce qui m'amène, me dit-il avec assez d'émotion , et je suis moi- même embarrassé de vous le dire. — Est-ce vous , interrompis-je . qui êtes le dépositaire de mon manteau? — Oui , monsieur. — En ce cas, monsieur, je sais ce qui vous amène, et je suis prêt h vous écouter. »
Nous nous assîmes. « Monsieur, reprit-il, je dois vous dire que je ne vous connais point, et que, sans votre manteau qui porte votre nom sur l'agrafe, je n'aurais pas même eu le moyen de venir vous importuner. Du reste, mon titre a me présenter chez vous ne repose que sur les devoirs qui me sont imposés envers mes paroissiens , et je ne le ferai valoir qu'autant que vous le reconnaîtrez vous-même. — Je le reconnais, lui dis-je.
— Je vous parlerai donc avec franchise, monsieur, continua-t-il. J'arrive ici prévenu contre vous par des apparences, par les propos d'une voisine, et plus encore parla douleur d'une more respectable, qui voit, ponr la première lois, le scandale et la médisance effleurer la couronne sans tache qui faisait le plus bel ornement et la seule richesse de son enfant. Mais je n'ignore point que le scandale et la médisance n'épargnent pas les intentions les plus pures et les procédés les phn honnêtes, et je suis encore prêt 'a croire les vôtres tels. Seulement . monsieur , il m'importait, dans une chose qui intéresse le bonheur de deux personnes que leur isolement recommande plus spécialemcnf <à ma protection, de venir à vous.
212 L'IlKlilTACK.
tU' vous parler, irap[»ieii<lre , si je le puis, (juel daugei elles uni euiiiii ou peu\ent courir encore, aliii crèlre mieux à inêine de les guider selon le hon sens el la vérilé. Je vous l'avouerai encore, quelque coupable ou tjuel- (jue imprudent que vous puissiez avoir été, je n'ai pas désespéré que les discours d'un \ieiilard désintéressé pussent vous détourner de faire le mal, ou tout au iiuuns vous inspirer des sentiments de respect ou de pitié favorables "a mes deux paroissiennes.
— Monsieur , répondis-je aussitôt , je ne blâme ni vos motifs , ni vos préventions; mais il me semble i|u'un témoignage était encore préférable au mien, c'est celui de la jeune fille. Si cette enfant m'accuse d'avoir manqué d'égards , si ses paroles déclarent autre chose que les soins respectueux que je lui ai rendus, si elles tiahissent de ma part la moindre atteinte à sa pureté... qu'esl-il besoin de venir à moi? Ne croirez-vous pas plutôt au témoignage de cette n)odeste enfant qu'à celui d'un homme que déjà les apparences accusent? Aussi, monsieur, tout en respectant vos intentions, je ne m'explique ni votre démarche, ni le scandale qui la provoque. Encore une fois, j'en appelle à la jeune lille elle-même, et, si elle me condamne , j'accepte, avec cet arrêt, son mépris et le vôtre.
— Vos paroles, reprit le pasteur, respirent la franchise et l'honnêteté, et , de plus, le témoignage que vous invoquez ne vous est point défavorable. Seulement, il est incomplet ; il est celui de l'inexpérience et de la candeur que l'on ciaint d'altérer par des (|uestions indiscrètes. Cette jeune lille, ignorante de ce qu on lui veut , troublée par ce qu'elle entend , ne sait que verser des larmes, en attestant vos soins honnêtes. Pour ma part, j'en croirais avant tout le tact de son innocence. Mais vous convenez peut-être que vous auriez pu, même à son insu, manquer a la stricte honnêteté; et quand un témoin oculaire vous dénonce, et vient porter la terreur dans l'àrae d'une mère que des apparences fâcheuses disposent à récouter, vous ne devez pas trouver étrange ni dénuée de motifs la démarche que je fais en recourant a votre sincéiité. Elle est pénible , je vous l'assure , cette démarche : suspecter la loyauié, la délicatesse, les intentions; opposer le doute aux dénégations d'une bouche honorable: c'est, sinon la plus cruelle, du moins la plus pénible tâche que puisse nous imposer notre ministère.
— C'est vrai, monsieur, lui dis-je sèchement. Toutefois, puisque vous balancez entre mon témoignage et celui de cette femme, je ne veux ni m'offenser , ni me taire. Voici ce qui s'est passé. Mais après que je vous aurai lait ce récit, je vous en préviens, monsieur, je ne supporterai de votre part ni doute , ni incertitude. »
Alors je lui racontai tous les événements de la veille, tels qu'ils sont connus de vous, lecteur. Je ne lui cachai ni mon empressement, ni ma
i;heriïa(.i:. •2\^
Ipiulresso : car si ces clioses sont, pour une âme dégradée, des indices suspects, il en est autrement des caractères nobles, pour qui elles sont le plus sûr garant de la pureté du cœur et des procédés. Jl m'écouta avec intérêt; je crus voir plus d'une fois se peindre sur ses traits des signes de sympathie et d'approbation, je vis son regard m'absoudre
et sa main prête à saisir la mienne Aussi , lorsque après avoir Uni mon
récit, je le vis rester immobile et silencieux, j'en éprouvai une vive indignation, et 'j'étais près d'éclater en paroles insultantes, lorsqu'il reprit :
« Ne vous fâchez point, .l'ai écouté votre récit; entre vous et cette femme je n'hésite pas. Pardonnez pourtant si , faisant violence à mes propres convictions, je vous refuse encore les paioles d'estime et de réparation que je désire vous devoir. Mais un aulre témoignage plus fort, plus respectable, une personne intéressée à vous justilier, en cherchant tout a l'heure à vous disculper auprès de moi , a plus fait pour ébranler cette conviction, que n'eiit pu le faire toute voix accusatrice »
J'écoulais ces paroles avec une attente confuse, et le cœur agité des plus violents mouvements de colère, de mépris et de Gerté.
« Je ne veux rien feindre, continua-t-il; mademoiselle S***, la cousine de madame de i.uze, est ma parente; il y a peu de jours que, consulté par sa famille, j'ai donné mon assentiment à son union avec un homme que, dans mon opinion, ses mœurs, son caractère, recommandaient mieux encore que son rang et sa fortune... "a son union avec vous, monsieur. C'est votre parrain que vous aviez chargé de vos démarches ; c'est lui aussi qui , tout ;i l'heure, alarmé des conséquences que pourraient avoir les bruits que vous venez de démentir, et sachant qu'ils étaient parvenus à ma connaissance en même temps que ce manteau accusateur, est venu se faire auprès de moi votre défenseur, il avait vos aveux, il implorait mon induli;ence, il me priait d'étouffer un scandale qui pouvait vous nuire, il me suppliait d'employer mon influence à vous
.détourner d'une honteuse liaison Maintenant, mettez-vous à ma
place; ju^ez vous-même combien la vérité est diflicile à atteindre, même pour celui qui la cherche avec le plus de désir, et ne vous offensez plus de ce que vous ne rencontrez pas, dès l'abord, cette réparation pleine et facile que votre innocence peut vous faire envisager comme un droit évident et sacré. »
En proie a mille sentiments contraires et impétueux, indigné contre mon parrain, dont l'àme trop peu élevée avait interprété mes paroles honnêtes comme les feintes honteuses du libertinage, possédé d'estime et de respect pour riiomme qui me parlait, et pressé de répondre a tout à la fois, je restai quelques instants en silence, dominé par une agitation
214 i;iii:i{iTAr.i<:.
([u\, peu à (leii, se calmait, à mesure (|ue j'écartais de ma pensée toutes les réponses qui n'auraient pas paru péremj)toires, ni satisfait aux exigences de ma Jicrté et de mou innocence, toutes deux outragées. A la lin, trouvant un langage : « Monsieur, lui dis-je avec autant de calme que pouvaient m'en laisser les émotions que je comprimais, vous ne m'offensez point. Quand un parent me llétrità plaisir, pourquoi attendrais-je de vous une opinion honorahle qu'il n'a pas lui-même? Mais j'ai de quoi détruire vos soupçons et rassurer vos scrupules... oui, monsieur, j'aime cette jeune lille .. mais ce que vous ignorez, ce que mon parrain n'a eu garde de vous apprendre, c'est qu'à cause d'elle je l'ai mécontenté; à cause d'elle, j'ai secoué son joug, j'ai refusé son héritage, et quelque chose > de plus flatteur encore, monsieur, la main de votre parente, l'alliance de
votre famille En agissant ainsi, je n'avais point encore arrêté mes vues
sur voire jeune protégée; mais aujourd'hui qu'elle est compromise, awjdurd'liui que les propos envenimés des uns, les discours ofdcieux des autres, sont parvenus à la llétrir, je demande sa niain, je la désire, je la veux!... et c'était, avant votre venue, le seul projet de mon cœur. Vous aurai-je pour appui dans le désir que je forme, coiilinuai-je d'un ton moinsemporlé, voudrez -vous être le porteur de ma demande, c'est ce que j'ose espérer de vous, monsieur, si, convaincu de ma droiture, vous me
rendez enlin justice d
Alors il me tendit la main, non sans (|uelque attendrissement : « Depuis longtemps, dit-il, je vous rends justice, mon jeune ami; mon estime est à vous, entière, sincère, et mon cœur s'émeut ;i ces vertueux transports qui, peut-être, vous emportent trop loin Je n'ai point mission
de plaider pour ma paiente, et plutôt encore plaiderais-je en mon nom qu'au sien, tant vous répondez a l'opinion honorable que j'avais conçue de votre caractère ; mais c'est le sort de votre vie que vous décidez ainsi en un instant Vous rejetez mille avanlages... vous répudiez une personne aimable et digne de vous... vous vous aliénez un parent... vous perdez une fortune qu'il vous destinait... et que trouverez-vous en re- \ anche? La vertu, sans doute, les grâces du corps et celles de l'esprit,mais une personne obscure et sans fortune ; une enfant délaissée du monde que vous voyez, et ((ue les préjugés vous défendront d'y produire Au surplus, continua-t-il , à Dieu ne plaise que je veuille nuire
à celles qui me sont conliées, et que je détourne d'elles un bonheur que peut-être la Providence tenait en réserve à leur infortune et 'a leurs vertus! Voyez vous-même, mon bon ami, j'ai voulu vous éclairer et non corrompre votre honnête énergie; j'ai voulu, non pas éteindre ces trans. jtorts, mais y adjoindre la réflexion, qui seule peut les rendre sages. Que si vous persistez dans ces généreux projets, ne craignez point que je laisse a d'autres le doux soin d'en porter l'annonce, d'en être l'appui
l-'IlKlilTAC;!:. 21 o
lidôle, (le vous vouer dès aujourd'luii une affectueuse estime, el d'adresser à Dieu les plus ferventes prières pour une union formée sous d'aussi touchants auspices. »
A ces mots, je me jetai dans ses bras, et, l'ayant embrassé, j'achevai de lui ouvrir mon cœur. Il put voir que mes réflexions .ivaient précédé les siennes, et que ma résoliilion, pour s'être formée fortuitement, n'en était pas moins fondée sur des convenances vraies, el sur le désir de trouver, dans des attacliements et des devoirs, un bonheur que m'avait jusque-là refusé une situation trop heureuse et facile. Bientôt, cliassaiil tous ses scrupules, il huit par s'associer à mes projets avec tout l'entraînement d'un cœur chaud et généreux, et, comme il arrive lorsqu'une véritable sympathie a fait disparaître les distances d'âge , de condition ou de rang, cet homme vénérable, a qui je parlais pour la première fois de ma vie, m'inspirait le respect d'un père et toute la confiance d'un ancien ami. C'est alors que je commenrai à le (juestionner sur ces deux dames, qui, déjà si liées ;t mon existence, ne m'étaient pas même connues de nom.
Il m'apprit que la jeune fille se nommait Adèle Sénars, et, je l'avoue, ce nom m'enchanta. Je suis très-sujet a trouver aux noms propres un air commun ou distingué, et, par un fravers d'esprit dont je n'étais pas coirigé, j'aurais préféré mille fois un nom i|ui ne me déplut pas à des avantages réels de foitune ou de rang. Mais l'aimable nom d'Adèle, outre le charme que j'y attachais déjà, en prit un que les années n'ont pu détruire, parce que, ^ravé dès lors aux plus doux endroits de mon cœur, il rallie à lui les dernier, s impressions de ma jeunesse, et tout ce que j'ai pu goûter depuis de vrai bonheur.
Mais tout d'ailleurs, dans ce que m'apprit le pasteur, sans choquei' aucun des pi éjugés qui me sont propres, redoublait mon ivresse et mon contentement. Le père de cette jeune lille était Suisse, ainsi que moi. Entré jeune au service de la marine anglaise, il était parvenu 'a un grade peu élevé, mais honorable, et, pendant son séjour en Angleterre, il y avait épousé la mère démon Adèle. Ceci, en m'expliquant pourquoi j'avais vu sur la table le poème des Saisons, me semblait prêter à l'air de cette jeune lille cet attrait qu'ont d'ordinaire pour nous les femmes étrangères, et j'aimais à attribuer a son origine anglaise son teint éblouissant, la mélanrolique douceur de ses grands yeux bleus, et l'aimable innocence de son Iront. Depuis quelques années, sa mère l'avait amenée en Suisse pour lui donner à moins de frais une éducation qu'elle envisageait comme sa ressource future, et, depuis la mort du père, arrivée deux ans auparavant, ces deux dames, réduites à vivre de la modi(|ue pension que la loi anglaise assure à la veuve d'un oflicier mort au service , étaient venues habiter la demeure où le hasard m'avait conduit 'a leur rencontre. De là ces meubles
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élégants que j'avais remarqués, avec d'autres indices d'une condition jadis [iliis aisée.
Toutes ces choses me ravissaient. « Mais pensez-vous, lui disais-je, que cesdaraes, ainsi prévenues contre moi, voudront accueillir ma demande?... Pensez-vous que je saurai me faire aimer de cette jeune (ille, pour qui les avantages de fortune que je puis lui offrir ne sont rien sans doute, et dont le cœur, rendu timide et craintif par la pudeur nuirae, n'osera se livrer' aux atteintes de l'amour?... .le sens que je n'ai de ressource et d'espoir (|u'en vous, leur digne protecteur, celui qui peut seul, par le respect qu'il inspire, détruire les préventions de ces deux dames, et leur faire agréer des vœux dont peut-être elles se défient.
— C'est à quoi , me dit-il, je m'emploierai , mon jeune ami. Du reste , redoutez peu leurs préventions et davantage leur fierté. Aux prem-ières cl imeurs de cette voisine emportée, mon soin le plus pressé a été de soustniire mes deux amies a son influence, tout en les dérobant à vos atteintes, si réellement je trouvais, après vous avoir vu, les propos de cette femme fondés. De cette manière, leurs préventions n'ont pu s'accroître, et mon témoignage, dont elles attendent tout, suffira à les rassurer pleinement. Mais elles ont l'orgueil de l'honnêteté pauvre : votre fortune, votre rang supérieur au leur, peut effaroucher leur fierté; et les idées de la nièrCj que j'ai moi-même encouragées, ont toujours été de chercher le bonheur de sa fille dans une condition obscure, la seide dont leur position leur laissât la chance, mais dont une éducation trop cultivée leur fermait peut-être le chemin. Car vous ne sauriez croiie, ajoula-t-il pendant que mon cœur dévorait ses paroles, combien d'intelligence, de goiit, de vraie parure de l'esprit, embellit les hôtes du réduit si simple que vous avez vu. Cette jeune fille, si timide et si inexpélimentée d'ailleurs , possède et cultive une foule de connaissances; elle s'est adonnée à la musique, au dessin, et, a toutes ces choses, elle apporte l'avantage d'une aptitude naturelle , et je ne sais quelle grâce remplie de sentiment. Sa mère unit à des qualités pareilles ce qu'y ajoutent rex[)érience, les voyages, une vie bien employée, mais surtout cette aménité douce qui provient d'une sensibilité exercée aux épreuves comme aux joies du cœur. Aussi trouvé-je toujours un plaisir nouveau "a les visiter. C'est l'endroit aimable de ma paroisse : je m'y oid)lie souvent, et je n'en sors jamais que je n'admire combien de grâces et d'agréments l'honnêteté, le travail, la culture, peuvent rassembler autour de ce pelit foyer si voisin de la gêne et de la misère. >;
Cet entretien dura fort tard. Je le i)rolongeais par mille (luesliuns, ne pouvant me lasser d'entendre mon respectable ami me raconter ce qu'il savait des personnes qui m'inspiraient un intérêt si vif. Nous convînmes que (lès le lendemain matin il se rendrait auprès d'elles; que, sebui la
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disposilioii où il les tioiivcrail, il ferait les preinihes oiivertiiies, et que, peut-être, pour rëpondie à uiou impatience, il me rappoilerait une réponse avant midi. Apicscela. il se leva pour se retirer, mais je voulus raceompagner juscpi à sa demeure, où je pris congé de lui, le cœur rempli d'affection, de joie el d'espérance.
,--.:«i.lÀ
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Je rentrai chez moi, bien heureux et bien changé. Il me sembhiil que dès ce jour je commençasse à vivre, et je pense encore aujourd'hui (|ue c'était vrai; car, si dès lors quelques traverses ont agité ma vie, je ne suis jamais retombé dans cet état de torpeur, fruit ordinaire d'une existence assurée et d'un avenir tout tracé, où le cœur est vide, oîi les facultés sont inactives, où l'esprit va se rapetissant et finit par se concentrer sur les petits intérêts des salons, sur les frivoles préoccupations de la vanité. J'appaitiens à une classe où cette situation est commune, de nos jours surtout, et en voyant quel est le partage de ceux qui y demeurent, je sens que si j'avais encore à choisir mu vie, à défaut de celle où j'ai trouvé le bonheur, je préférerais la gêne laborieuse d'où naissent de l'activité et des efforts, a cette oisive opulence oîi j'ai végété durant la moitié de mes plus belles années.
Je m'étais, comme le soir précédent, établi a songer au milieu d'une agitation remplie d'un intérêt vif et puissant , comme il arrive en ces instants solennels de la vie, où l'on dit adieu au passé pour se porter tout entier vers une destinée nouvelle. Tantôt assis et les regards fixés sur le feu, j'encourageais mes espérances de tout ce que je pouvais me rappeler d'affectueux dans les paroles ou dans l'expression de la jeune fille, et surtout de tout le poids qu'auraient auprès de ces dames les recommandations de mon ami; ou bien, regardant ces espérances comme accomplies, je me levais avec transport, je me promenais par ma chambre , et, anticipant sur les jours, sur les semaines, sur les années, je me peignais une félicité riante, à laquelle je faisais concourir mille charmants projets. Au milieu de ces songes, mes yeux vinrent à tomber sur un billet a mon adresse, que , dans ma préoccupation , je n'avais pas remarqué, bien qu'il fut déposé en face de moi, sur la cheminée.
A l'adresse, je reconnus aussitôt l'écriture de mon parrain, et je sonnai : « Quand est venue celte lettre? dis-je à Jaques. — Pendant que monsieur vient de sortir; mêmement qu'il y a une réponse, qu'ils ont
An |iiiiilciii|is Miiviiiil. M. Laiour muis maii:i ihiiis l'église d'un village voisiii.
(l'héritage. )
(lit. — C'est bon. « J'ouvris la lettre avec mi médiocre empressement; la voici :
a Mon cher Edulard,
« Je veux bien tout oublier. En te quittant, j'ai su ta fredaine, et que ton manteau y était resté. J'ai aussitôt agi auprès de qui de droit, et étouffé le bruit qui commençait à se répandre vigoureusement. Le plus pressé était d'amadouer M. le pasteur Latour, parent de ta future, et j'y suis parvenu. Uien n'est gâté.
« Une fois que tu as avili cette lille, je pense que tout est dit de ce côté. Tu leur dois (|ueli]ue dédommagement, et je m'en charge. Mais plus d'incertitude ni de délais. Nous terminons demain, et, 'a ce prix ftu n'es pas bien a plaindre), tu retrouves l'héritage et l'amitié de ton affectionné parrain. »
La lecture de cette lettre me livra au plus violent emportement, et j'éclatai en insultes contre mon parrain, qui se dévoilait à moi comme un être sans cœur et sans moralité, dont les dégoiitaotes paroles profanaient tout ce que je regardais comme aussi pur que sacré, .le pris aussitôt la plume, et j'écrivis une réponse dont l'impétuosité méprisante était trop excessive , pour ne pas me surprendre moi-même quelques moments plus tard. Aussi je la déchirai pour en refaire une autre, puis une troisième, jusqu'à ce que, déjà plus calme, et venant "a réfléchir que mon sort, qui devait peut-être se décider le lendemain , serait une éclatante réponse à son outrageante lettre, je linis par dédaigner de lui écrire, et je retournai, pour toute vengeance, à mes douces rêveries.
Il était près de trois heures du matin, lorsque je me mis au lit. .l'esporais tromper par quelques heures de sommeil l'impatience avec laquelle j'attendais le lendemain : mais "a peine fermai-je les veux pendant quelques instants, et aux premiers rayons de lumière qui pénétrèrent dans mon appartement , je me levai pour m'habiller et pour attendre avec une impatience toujours plus vive. Les yeux fixés sur la pendule, je calculais l'heure à laquelle M. Latour devait se lever, se disposer à partir, être en route, et enfin se présenter a ces dames. Arrivé à ce moment, je composais son propre discours de raille manières, selon la situation, le lieu, les dispositions où il rencontrerait ses deux amies; puis, aidé de toute l'illusion du désir et de l'amour, je prêtais 'a l'expression de ma bien-aimée , et aux paroles de sa mère, un langage qui comblait mes vœux. A la fin, l'attente me devint insupportable, et je me décidai à sortir sur l'heure, pour aller à la rencontre de la réponse que devait m'apporter M. Latour.
C'était dans sa propre campagne, à une lieue de la ville, que ce bon pasteur avait recueilli ces dames le jour précédent. J'en pris le chemin
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))iir une matinée de décembre, dont les impressions ne sortiront jamais de mon souvenir. Le temps était doux; les cliemins affreux. Un soleil pâle éclairait d'une lumière argentine les champs sans verdure et les arbres sans feuillage ; et la neige des montagnes brillait faiblement derrière une brume légère. Mais mon cœur réchauffait de ses propres feux cette nature glacée, et comme attendri par Tespoir d'une félicite prochaine, il se peignait le bonheur et l'amour versant leurs dons jusque sur les moindi'es chaumières éparses dans les prés *iui hordaient la roule Je me souviens que m'étant assis pour attendre M. Latour, mes yeux s'arrêtèrent sur l'une d'elles, presque ensevelie sous l'épais branchage des ormeaux, et d'oiî s'échappait une tranquille fumée. Je m'avisai de tixer mon sort sous cet humbh' chaume, j'y appelai mon amante, j'y arrangeai ma vie, et, animant insensiblement ces ombrages dépouillés du charme vivant de mes lêves, mon impatience, quelques instants trompée, laissait errer mes pensées autour de ce rustique asile. Quelquefois l'avenir donne aux soiiues du cœur comme l'air d'un pressentiment. Peu d'années après, c'est dans une retraite voisine de ce lieu que j'ai vu les miens se réaliser.
Pendant que j'étais assis, un char qui parut a l'extrémité de la route me lit lever comme en sursaut, et courir "a sa rencontre. Je reconnus de loin qu'il était vide, et j'allais passer outre, quand l'homme qui le conduisait, après avoir ralenti le pas de son cheval, linit par arrêter, et me demanda si je n'étais point la personne que M. le pasteur Latour envoyait chercher... fin un clin d'œil, je fus dans le char, qui rebroussa rapidement. Aussitôt le trouble et lémotion, succédant 'a l'impatience, m'ôtèrent toute piésence d'esprit, en sorte que j'aurais donné tout au monde pour que le char m'emportât avec moins de vitesse.
Bientôt j'aperçus la maison, située au penchant d'un coteau. On y arrivait par une côte rapide, ombragée de vieux noyers. Le cœur rae battait avec force, et mes yeux cherchaient avec anxiété à reconnaître quelque mouvement à l'entour Mais un silence tranquille planait sur cette retraite, et deux volets ouverts au rez-de-chaussée indiquaient seuls qu'elle fiit habitée. Cependant la côte tirait à sa lin ; déjà les haies, plus rapprochées, m'ôtaient la vue des bâtiments; j'apercevais un portail , et les aboiements d'un chien se confondirent tout à coup avec le retentissement des roues, qui atteignaient le pavé de la cour. Le char s'arrêta, et (out rentra dans le silence.
Je ven.iis de descendre, lorsque parut M. Latour. Une dame, d'environ (iu(juante ans, s'apjtuyait sur son bras. Elle était mise avec goût et simplicité, et malgré l'émotion qui trouldait la sereine noblesse de son visage, son regard pénétrant et sensilile, (ixé sur ma personne, augmentait ma timidité, en même temps qu'il gagnait mon ccpur. Dans
ces premiers instants, je ne sus rien lui dire, elle-même jfardail le si- Jenre; mais le bon pasteur s'adressanl à moi : « Mon ami, me dit-il, j'ai présenté vos vœux à madame . qui a bien voulu en paraître toucliée. C'est, je pense, tout ce que je pouvais faire; le reste vous appartient, ou plutôt appartient a votre mérite, qui se fera mieux connaître par lui-même que par ma bouche. — C'est, dit alors la dame d'une voix émue, c'est d'une manière étrange, monsieur, que nous venons a nous connaître... Néanmoins les paroles de M. Latour sont toutes-puissantes pour vous gagner mon estime , et je n'ai pas à repousser une demande qu'il appuie... Ma llle ne sait rien encore, mais je n'ai plus rien a lui taire... et une fois que j'ai donné ma conGanoe à votre caractère , je dois laisser le reste à son libre choix... Mais entrez, je vous prie... »
J'étais trop troublé pour oser répondre; toutefois, oubliant, dans l'expansion de mon cœur, cette retenue a laquelle se conforme la politesse qui se possède, je saisis la main de cette dame, et j'y appliquai mes lèvres avec un transport auquel elle parut sensible A peine j'avais lu ce mouvement sur son visaiie, que, déjà moins timide, j'ouvrais mon bras pour recevoir le sien et la conduire dans le salon. A ce moment je me sentis son tils, et mon cœur, exalté |)ar le lionlieur et la reconnaissance, lui vouait avec serments cette affection sincère dont j'ai depuis tâché de rejouir ses vieux jours.
Dès que je fus entré dans le salon, la jeune tille me reconnut, et ses joues se colorèrent d'une vive rougeur. Puis, me voyant soutenir le bras de sa mère , elle rei)rit un air plus tranquille et s'inclina pour me saluer. Elle se tenait debout, dans une attitude pleine de grâce et de modestie, attendant pour s'asseoir que les autres personnes fussent placées. « J'espèie, mademoiselle, lui dis-je , que vous ne vous ressentez pas trop des fatigues de cette soirée à laquelle je dois l'avantage de vous connaître. » Elle rougit de nouveau, et, |)our chasser l'embarras que causaient ces souvenirs, je parlai de l'incendie. La conversation s'établit alors, mais froide et contrainte, comme il arrive lorsque les paroles ne servent qu'a voiler les préoccupations du cœur. La jeune (ille seule, étrangère 'a ces préorcupations , se livrait avec abandon au plaisir d'écouler, et ajoutait quelques jtaroles timi<les a ces récits qui captivaient son attention sans jiartage.
Néanmoins cette situation, en se prolongeant, devenait gênante, et, quoique déjà plus rassuré, les paroles de la dame m'avaient laissé incertain sur ce que je pouvais hasarder de dire. A la lin , M. Latour s'adressant à la jeune demoiselle : « J'ai, lui dit -il, un vœu à former, mademoiselle Adèle; c'est que mon ami, qui est aussi celui de madame votre mère, puisse un jour devenir le vôtre. — Vous savez bien , monsieur Latour, dit la jeune lille timidement, mais sans honte, (|ue j'aime
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tous ceux qui sont chers a ma mère et à vous. » Je compris alors qu'elle lie se doutait point du motif de ma venue, et que son cœur ingénu n'avait pas pénétré le sens des paroles de M. Latour. « Mademoiselle, repris-je aussitôt, la moindre affection de votre part est une faveur sans prix à mes yeux; mais pourquoi vous taire le vœu auquel j'attache toute ma félicité... c'est le don de votre main que j'implore, c'est le bonheur d'associer ma vie "a la vôtre, celui de trouver, avec une compagne toute aimable, une mère que déjà j'aime et je vénère comme celle que j'ai perdue! »
Pendant que je m'exprimais ainsi, la jeune enfant, surprise, alarmée, jetait tour à tour un regard sur M. F.atour, sur moi, sur sa mère. Ci'lle-ci , sur le point de décider seule du sort d'une lille tendrement aimée, avait senti se rouvrir la blessure de son cour; en sorte que, déchirée par les souvenirs du passé, soumise et tremblante devant l'incertitude de l'avenir, son regard implorait laffectiou , l'appui , la pitié, et cessant de se contraindre, elle laissait couler de ses yeux d'abondantes larmes. « Maman, lui dit sa lille, en se réfui;iant auprès d'elle, pourquoi pleurez-vous?... .l'aime monsieur, je vous suis soumise... dispose/ de moi pour votre bonheur, là seulement je trouverai le mien... e Sa mère ne pouvait lui répondre, mais, à la fin, ses alarmes cherchant en moi leur refuge, elle saisit sa main , et elle la plaça dans la mienne.
Dès ce moment nous fumes unis, La vraie candeur est confiante, nn cœur neuf à l'amour se donne sans réserve; je trouvai intacts dans celui d'.\dèle ces trésors que d'ordinaire le monde souille ou effleure, mais ()ue la reiraite embellit et conserve. Remarquable par son élégante beauté, remplie de grâces et d'agréments, douée de cette sensibilité qui, dans une femme, rehausse les talents et les connaissances, son âme généreuse et modeste ne connaissait d'autres plaisirs que ceux de l'affection et du dévouement; et, en même temps qu'elle semblait prodiguer les grâces de ses manières et de son esprit, je ne sais quelle pudique réserve donnait à ses moindres faveurs un charme plus profond , plus piquant mille fois, que celui que des femmes aussi belles cherchent en vain dans les calculs de la plus adroite coquetterie.
Il fut convenu que ces dames achèveraient de passer l'hiver dans celle retraite que leur offrait le bon M. Latour. C'est là (jue, chaque jour, pendant les rigueurs d'un hiver glacé, je venais avec transport m'enivrer auprès de cette charmante lille de toutes les délices d'un amour chaque jour plus vif, et chaque jour mieux partagé. Temps de félicilé présente, et de riant espoir! jours heureux de ma vie! non, comme tant d'autres plaisirs que les années emportent sans retour, vous n'avez point passé sans laisser d'aimables traces; vous fûtes la brillante aurore de ce bonheur que je goûte aujourd'hui , et mon cœur, en rebroussant jusqu'à
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vous, n'a point à vous demander compte de douces promesses dont vous l'ayez leurré!
Au printemps suivant, M. Latour nous maria dans l'église d'un villaire voisin ; lieureux el fier d'une union qui fut l'ouvrage de sa prudence et de son désintéressement, il est demeuré notre plus constant ami. Jaques m'a accompagné dans ma condition nouvelle, et mon parrain , moit deux ans après sans m'avoir pardonné, a partagé ses biens entre des parents moins fortunés que moi. Je Unis, lecteur; m'aurez-vous suivi jusqu'au huut? Pour moi, je me le suis figuré, et c'est pourquoi j'éprouve tant de regret a vous quitter.
Col ictie l'iiriu^'ilé i|tii- le giiidi- iiiilii|Uiiil du duigl :i l;i jeune misï.
(le col d'anternl.
vvuuuvuuuiruuuuvuuuuuijuvuuuui/uuuimuiA/i/uuuiAmuuuuuuuuu
LK
COL D'ANÏERNE
La vallée de Servoz est la première qui se présente au sortir de celle de Chamonix. Si les neiges ont disparu des cimes voisines, si les prés ont repris leur verdure, si le soleil, du soir dore les rochers qui l'enserrent, cette vallée est riante bien que sauvage. Quelques cabanes y sontéparses, et parmi elles, une petile aulierge, où j'arrivai le 12 juin au soir.
On peut sortir de cette vallée de bien des façons. Certains en sortent par la grande route, c'est le plus simple; mais, dans ce temps-la, jeune, et de plus touriste, je dédaignais cette plate façon de sortir des vallées. Un touriste veut des cimes, veut des cols, veut des aventures, des dangers, des miracles. Pourquoi? c'est sa nature. Ainsi qu'un âne n'imaiiiine pas qu'on aille, du moulin au four, autrement que par le plus court, le plus plat, le meilleur chemin ; ainsi un touriste n'imagine pas davantage qu'on aille de Servoz à Genève autrement que par le plus long, le plus ardu, le plus détestable chemin. Les commis voyageurs, les marchands de fromage, les financiers, les vieilles gens font comme l'âne; les ;;ens de lettres, les artistes, les Anglais et moi , nous faisons comme le touriste.
C'est pourquoi, dès que je fus arrivé dans la petite hôtellerie de Servoz, je m'informai de la nature des cols et passages. On me parla du col d'Anlerne : c'est une gorge étroite, resserrée entre les pics des Fiz et les bases du mont Buet ; le sentier est difficile, la cime âpre et décharnée... je vis que c'était mon affaire, et je résolus de m'y engager le lendemain sur les traces d'un bon guide. Par malheur, il n'y avait point de guides dans l'endroit, et l'on ne put que m'indiquer un chasseur de chamois qui pourrait, disait-on. m'en tenir lieu ; mais il se trouva que cet homme était déjà
226 LL CUL D'A M li H. XL.
engagé par un touriste anglais, «jui voulait se rendre à SInî par la même route que je me proposais de pi endre.
Ce touriste, je ra\ais vu sur le seuil de l'auberge, à mon arrivée. C'était un gentlonai) de bonne mine, d'une mise aussi propre que recherchée, et de manières très-distiniiuées, car il ne me rendit point le salul que je lui adressai on passant : c'est, chez les Anglais bien élevés, un signe de bon Ion, d'usage du monde. Toutefois;, quand j'eus appris que le seul homme de l'endroit qui put me guider au col d'Anterne se trouvait déjà engagé par ce touriste, je revins auprès de celui-ci , fort désireux de l'amener ;i me permettre de me joindre ii lui pour passer le col, en payant de moitié le ciiasseur de cbamois.
L'Anglais était assis en face du Mont-Blanc, que d'ailleurs il ne regardait pas. il veu;iil de bâiller; je bâillai aussi, en signe de sympathie; après (juoi, je crus devoir laisser s'étouler quelques minutes, pendant lesquelles inilord ayant eu le temps de se familiariser avec ma personne, je me trouverais ensuite comme présenté, comme introduit "a lui. Lorsque le moment me parut propice : « Magniiique! dis-je à demi- voix, et sans m'adresser encore à personne, sublime spectaele!... »
Rien ne bougea, rien ne répondit. Je m'approchai : u Monsieur, dis-je l'uil gracieusement, arrive sans doute de Chamonix?
— Uï.
— J'en suis moi-même parti cci matin. » L'Anglais bâilla une seconde fois.
V- Je n'ai pas eu, monsieur. l'avantage de vous rencontrei- en loule ; il faut que vous ayez passé pai' le col de Balmey
— Car le Prarion, peut-être?
— No.
— J"y arrivai hier pai la Tête-Xoire, et je me propose de passer demain le col d'Anterne, si toutefois je puis trouver un guide. Vous avez pu, me dit-on, vous en procurer un?
— Uï... "
Uï! no! le diable l'emporte! disais-je au dedans de moi-même. Sot animal! Puis, me décidant à brusquer l'affaire : « Y aurait-il de l'indiscrétion, monsieur, dans le cas où je ne pourrais me procurer un guide, à vous demaiidei la permission de m'associer à vous, en payant le vôtre de moitié.
— Uï. Il y avé de lindiscreihon.
— En ce cas, je n'insiste point, » lui dis-je. Kl je m'éloiguai tout enchanté de ce colIo(pie iuléressant.
C'est une lieure charmante, en voyage, que celle du soir, lorsque, dans une contrée solildire el sauvage, on erre doucement, à l'aventure, sans
Le ciel s'cliiit de niiiive;!ii enlieicmeiil clini';,'!' de nuagi'S.
( LE COI, n'vNTF.RNE )