I.F COI. I) WTKP, m
autro soin que de voir ce qui se présente, que de converser avec le passant, que d'iimener a point un appétit (|ue la marche a déjîi aiguisé, et que le repas qui s'apprête va bientôt satisfaire. Tout en me promenant . je me dirigeai sur un rocher couvert de ruines : on l'appolie le Mont-Saint- Micliel. Deux chèvres y broutaient , qui s'enfuirent à mon approche, me laissant maître de la place, où je m'assis auprès de jeunes aunes qui croissent en ce lieu.
Ce n'est point ici une aventure dont je dispose les circonstances. Ne vous attendez à rien, je vous prie, lecteur. J'étais assis, c'est tout. Mais c'est beaucoup, je vous assure, à cette heure et dans ce lieu. La vallée est déjà dans l'ombre; mais, du côté où elle s'ouvre sur le Mont-Blanc qui est tout voisin, une resplendissante limiière éclaire et colore les glaces de cette cime majestueuse, dont les dentelures se découpent avec magnidcence sur un sombre azur. A mesure que le soleil s'abaisse, réclat se retire [lar degrés des plateaux de glace, des transparents abîmes; et quand, de la dernière aiguille, disparaît la dernière lueur, il semble que la vie ait cessé d'animer la nature. Alors les sens, jusqu'à ce moment charmés, attentifs, et comme enchaînés "a ces sommités, se ressouviennent de la vallée ; la joue sent fraîchir le souffle du vent, l'oreille retrouve le bruit de la rivière, et des hauteurs contemplatives l'esprit redescend a songer an souper.
Un pâtre était venu chercher les chèvres. Au retour, je lis route avec lui. Ce bon homme avait certaines notions sur le col d'Anterne, et je lui eusse certainement proposé de me servir de guide le lendemain, sans l'extrême pusillanimité que je croyais remarquer en lui. « Les gens, encore, disait-il, mais les messieurs! non. La neige est haute, en dessus! Pas huit jours qu'il y a péri deux cochons : ceux de Pierre; et sa femme aussi , qui les ramenait de la foire de Samoins. Deux cochons tout élevés! Si encore elle les avait vendus, l'argent se serait retrouvé! Je vous dis que c'est un mauvais passage en juin. » Je lui soutins, sur la foi de mon Itinéraire, que le col d'Anterne est au contraire un passage trèsfacile, puisqu'il n'est élevé que de sept mille quatre-vingt-six pieds audessus du niveau de la mer ; tandis que la limite des neiges éternelles est à sept mille huit cent douze pieds. VA comme la force de mon argumentation ne me parut pas avoir convaincu le pâtre, je pris mon crayon, et faisant, sur la couverture même de l'Itinéraire, une soustraction victorieuse, Je démontrai que nous avions encore, "a pai tii- du sommet du col , sept cent vingt-six pieds de roc nu, par conséquent sans neige ni glace.
« Ma s'y fiaz ( I ) ! dil-il dans son patois. Vos chiffres, je m'y connais
(<) Tl ne fant pas s'y lier.
22S LE COL D'AMERMi.
pas; mais tenez : il y a deux ans (rici, dans ce même mois, un Anglais y est lesté. C'était le lils. Je vis son père tout en pleurs et en deuil. On lui lit fête (liez Kenaud , on lui mit devant des noix sèches, de la viande, du bouché : rien n'y lit. C'est son lils qu'il voulait. On l'eut trente-six heures après, mais c'était le cadavre. »
Il me parut évident que cet homme faisait quelque confusion de noms, car l'Itinéraire élait positif, et la soustraction péremptoire. Au surplus, je voulais un peu de dangers, et en supposant que le pâtre n'eût fait que représenter, avec l'exagération d'un esprit timide, des choses au fond vraies en quelque degré, il se trouvait que le col d'Anterne était le col qui me convenait tout particulièrement entre les cols. Je persistai donc dans mon projet de le traverser; sans guide, puisque je n'en trouvais point, mais avec le secours de mon excellent Itinéraire, et en ayant soin de partir peu de temps après l'Anglais, de manière ;i suivre de loin ses traces.
En rentrant à l'hôtel, je trouvai le souper servi. Une petite table était dressée pour moi ; plus loin, milord avait la sienne, oit il mangeait en compagnie d'une jeune demoiselle, sa lille, que je n'avais point encore vue. Elle était belle, éblouissante de fraîcheur, et ses manières présentaient ce mélange de grâce et de roideur qu'on rencontre souvent chez les jeunes Anglaises qui appartiennent aux classes aristocratiques. Comme je sais l'anglais, j'aurais pu proliter de leur conversation, sans toutefois y prendre part; mais elle se borna à l'échange de quelques monosyllabes qui exprimaient un dédain rempli de dignité, au sujet du service des gens, de la qualité des mets, ou de l'équivoque propreté des ustensiles. Ces mets eux-mêmes étaient singulièrement choisis, et plus singulièrement répartis. Mademoiselle s'était fait servir un^large beefsteak, et ses jolies lèvres ne dédaignaient point de livrer passage à quelques rasades d'un vin que je jugeai devoir faire partie de la provision de voyage. Pendant ce temps, milord s'occupait de se préparer un thé qui devait constituer tout son repas. Il mettait a cette opération ce soin minutieux, cette importance grave que sait y mettre un Anglais comme il faut; et, bien que toute la maison fiit sur pied 'a l'occasion de ce thé, prête à tout faire, prête à se mettre au feu pour que ce thé fût parfait, milord accueillait toute la maison avec cette humeur roide qui, souvent aussi, caractérise l'Anglais de qualité, en voyage, à l'auberge, et sur le continent.
Sur la lin du souper, le guide entra : « Holà ! hé ! dites donc, monsieur, il nous faut partir de grand matin. Je viens d'examiner le temps : vers midi nous pourrions avoir de l'orage. C'est mauvais par là-haut, à cause des neiges. Et puis, c'est pas l'ombrelle de cette demoiselle (lui la tirerait de là ! »