ELI SA I:T WIO.MEK
touchantes amours, je laisserais parler les lettres mr-nies que je possède ; car quel récit pourrait atteindre au charme de ces lignes tout imprégnées (le tendresse et de grâce, où l'ingénuité, la fraîcheur, l'énergie de l'adolescence se montrent sous leuis plus aimables traits, oii la confiante sécurité de cet âge f.iit un si émouvant contraste avec une séparation affreuse et prochaine? Mnis je ne puis; j'aime mieux affaiblir ce charme que de le profaner.
Élisa Meyer était née h Zurich, et y avait passé sa première enfance. Son père, homme aimable, et rempli lui même d'attachantes qualités, avait pris en affection singulière cette enfant , et s'était plu à cultiver en elle d'heureuses dispositions qui encliantaient sa tendresse. Mais il paraît que, parmi des soins éclairés d'ailleurs, il se livra trop au plaisir de développer de bonne heure la sensibilité de sa (ille, et d'en recueillir les fruits précoces, A l'âge où ses compagnes n'étaient encore qu'enjouées ou folâtres, Elisa connaissait mille sentiments forts ou délicats, et son âme exaltée rêvait dcjii l'Iiénusme de l'amour, du dévouement, de la foi jurée; aussi, quand au bout d'un petit nombre d'années, son père lui fut enlevé, le chagrin accabla cette frêle enfant, et elle faillit le suivre. Elle n'avait que dix ans alors; j'ai sous les yeux un portrait d'elle, fait a cette époque : ses traits sont lemplis de grâce et de finesse, mais il est facile de reconnaître, à l'expression de ses yeux, au mélancolique sourire de sa bouche, à je ne sais quelle auréole de sérieux qui semble entourer son pâle front, que cette enfant avait déjà franchi son âge, et que son co'ur devait connaître de bonne heure des passions j>rofondes.
C'est après la mort de son époux que ma tante, désirant se ra;'proclier de sa famille, vint se lixer ici. Elle y connut ma mère, et je me souviens qu'elle lui conservait un souvenir plein d'affection et d'estime. Occupée de l'éducation de ses deux enfants, elle cherchait à ralentir le développement trop hâtif de sa fille, et a assurer les progrès de son fils, moins âgé qu'Élisa. Un jeune homme donnait des leçons à celui-ci. Pauvre, mais instruit et estimé, il devait 'a une protection que lui avaient méritée sa conduite et ses talents, d'avoir été introduit dans la maison de ma tante. C'était Widmer. Élisa assistait souvent à ses leçons : elle écoutait d'une oreille avide ses enseignements, mieux à la mesure de son esprit que les futiles connaissances qu'elle recevait des maîtresses il la mode; peu a peu son intérêt s'étendait au maître lui-même : elle le questionnait, elle aimait à l'entendre, et ce jeune homme, captivé pail'intelligence et les grâces de cette aimable écolière, s'abreuvait à longs traits du charme puissant qu'il ne s'avounit pas encore. Sans doute, dès lors, ma tante avait deviné ce pencliant naissant; mais, tendre mère et femme sans préjugés, elle entrevoyait dans cet honnête jeune homme.
LLISA Kl WIDMKIl. 2.i7
celui (|ui, destiné à fixer les nffcctions de sa lillc, lui |ii(''sciil;iil d'ailieuis les plus sùies garanties pour son boidieur.
Élisa avait environ quatorze ans, Widnier en avait sei/.e. I)éj;i ils s'ai inaient de cet amour ({uo sa pureté même exalte, et d'après une lettre de ma tante ii Widmer, je conjecture que, dans leur ingénuité, ces deux enfants n'avaient point cru mal l'aire en s'avouant leur penchant, et eu se jurant une éternelle tendresse. Dans la leltre dont je parle, ma tante, instruite par les aveux spontanés de sa fille, tient à Widmer un langage plein d'indulgence et d'élévation, elle ne risque point, par un blâme imprudent, de lui inspirer do la dé.ance sur un ade (|u'elk; sait pur et honnèle; seuleiin'nt elle rinj.truit des choses <) ;♦:' (tiuniandent les convenances, elle l'éclairé sur sa position, sur les efforts qu'il doit faire, sur les ménagements qu'exige le caractère trop sensible de sa fille, et, sans enuager encore sa promesse, elle lui l'ail entrevoir que celte union peut devenir le prix de son avancement, de sa conduite et de son honnêteté. Je ne m'étonne pas que, tempéré par les avis de cette femme aussi sensée que tendre , le penchant de ces deux jeunes gens ail pris par degrés cette force intime, contre laquelle devait se iiriser l'assaut des ans et de la destinée.
Widmer, transporté par celte espérance, s'adonnait sans relâche au travail; l'ambition, voilée sous les dehors de l'amour, emportait son yrèJe vers les hauteurs de l'élude, et déjà, entre les jeunes gens de son âge, on le remarquait comme :ippelé 'a fournir une carrièn' brillante. Outre le courage qu'il puisait à ses feux, Élisa l'avait enflammé du sien propre, pour tout ce qui est lirand, noble et digne d'entliousiasme; l'exaltation de cette jeune tille avait passé en lui pour s'y accroître encore; c'était elle à son tour (|ui modérait les transports qu'elle avait fait naître, et qui letirdait l'essor de son amant. Dans ce commerce élevé, leurs âmes, dignes lune de l'autre, so confondaient ensemble, s'unissaient par tous les points, et siins doute ils étaient déjii bien loin de ces temps oii leuis l>ouches croyaient devoir engager l'avenir par de mutuels sermenis. Il ne s'agissait jdus de promesses, et déjà ma tante voyait avec quelque iftioi ces deux vies dépendre l'une de l'autre. J'en trouve la pieuve dans les lignes que lui adresse ;i ce sujet Widmer. Ce malheureux, avec celle sécurité téméraire (|u'inspirent les sentiments forts, lassurela mère d'Klisa ; il semble bra\er la destinée, il défie ses coups, et, abusé par une | assion qui l'élève passagèrement au-dessus de l'humanité : « Ou'importe, écrit-il, qu'importe (|ue nos corps puissent être pendant quelques jours séparés par la mort, si nos âmes sont à l'abri de ses atteintes! Que l'une précède l'autre dans le ciel, c'est pour l'attendre, et, dans cette attente même, auraient-elles cessé d'être ensemble, d'être l'une à l'autre , de se chercher, de se ren-
258 liLISA ET WinMblR.
contrer sans cesse? Chassez ces craintes, cliere maman, elles sont indignes d'un amour dont la flamme pure et céleste peut être attisée, mais jamais éteinte par l'impuissante haleine des vents qui soufflent sur cette terre. »
De cette époque, ces craintes de ma tante avaient pris à ses yeux un degré de réalité qui la préoccupait beaucoup. A diveis signes, elle croyait reconnaiire chez Iilisa les indices secrets de quelque dépérissement. Une [làleur plus habituelle avait remplacé les tendres couleurs de ses joues, (pielque maigreur s'était mêlée h la linesse de ses traits, et, tandis qu'un air plus frêle s'attachait à son visage, le feu calme et |uofond de son reijard indiquait trop qu'une àmo ardente minait lentement ce corps si gracieux et si fragile. Bientôt ces craintes devinrent assez fortes pour provoquer des soins qui en révélèrent le sujet à Widmer. Par le conseil des médecins, ma tante dut conduire sa hlle dans des climats plus doux, oh néanmoins le voisinage des monts niilàl a hi chaleur de l'air son influence vive et restauratrice. Dés le printemps suivant, elles partirent pour la cité d Aoste , petite ville du Piémont, voisine des iiorges du ;irand Saint-Bernard, et oij la proximité des Alpes tempère la chaude h;deine des vents dltalie. Les deux amants se sépari-reut ; triste es.Nai de la séparation plus longue dont ce jour était le piésage!
Mais pour les cœurs passionnés, tout est aliment à la (lamme qui les dévore. Dans ce nouveau séjour, Élisa, loin de Widmei-, se consunjait de l'impatience de le rejoindre; contrainte de ne plus le voir, de ne plus lui parler, elle suppléait à ces douceurs par l'essor de sa pensée, tonstamment présente aux rives où elle savait que Widmer coulait un ingrat exil ; elle observait en regard de son amant ces lieux nouveaux , cette |)euplade étrangère, ce pittoresque assemblage de ruines romaines et d'habitations modernes qui caractérise la ville d' Aoste; elle s'émouvait à contempler, si voisines de ce vallon fleuri, les ci ncs neigeuses des grandes Alpes, el , Jalouse de n'éprouver rien où son ami ne lût en part, elle passait les longues heures du jour a lui letracer ses impressions, mêlant les poétiques descriptions de ce séjour aux expressions passionnées d'une tendresse que la distance rendait moins timide. Au milieu de cette vie de trouble, d'émotions, de sentiments brûlants, la douceur du climat deveriait impuissante à défendre le corps contre les ravages du cœur; Klisa s'affjiihlissail : déj'a elle supportait moins la fatigue des |»ronienades el du lra\ail , dcjà eib; se privait a\ec ameilume de tout écrire, el son exaltation, combattue |iar le déclin de ses lorces, se tournait souvent en des pleurs involontaires, en un atiendrissement amer non moins contraire au retour de s.» santé.
Créature aimahie, touchante lille, qui t'inclines ainsi vers le tombe.iu! tendre (leur (|ui \as te fanant, encore toute parée de dons et
Élisa fui police en litière jiis(iii"a l'Iiospire.
(ÉLISA ET WlD.Mtl;
EL ISA i: T WIDMKR. 259
fie grâces! frôle rameau bientôt détaché du jetiue arbre (jui te ser\ait d'appui!... J'ai peine à poursuivre: la tristesse serre mon cœur, les larmes troublent ma vue... Si du moins je pouvais retarder cet instant qui s'avance,... vous conduire vers ces cyprès en vous en masi|uant l'approche... Je ne puis; le mystère voile de son ombre ces derniers beaux jours: pour recueillir les rares fleurs dont ils furent semés encore, il faudrait (]ue le feu rendît ces lettres qu'il a dévorées pour toujours.
A l'approche de Ihiver, ma tante délihéra si elle devait ramener sa fille à Genè\e. ou ia conduire vers des contrées plus éloignées des frimas. Widmer le voulait, il écrivait (ju'il allait les rejoindre, qu'il attendait tout du doux soleil de la Toscane. Déjà il s'était mis en route, mais, arrivé à Martigny , une lettre de ma tante le prévint de leur prochain retour, en le chargeant de cliercher aux environs de la ville une maison bien exposée. Il paraît qu'Elisa, pressée déjtà par de ■^inisties pressentiments, avait voulu s'assurer de revoir le ciel de sa patrie et les lieux témoins de ses premiers serments. Elles se mirent en route par la plus courte voie: c'était le grand Snint-Bernaid ; mais, déjà trop faible pour se soutenir sur une monture, Élisa fut portée en litière jusqu''a l'hospice. Sa mère, montée sur une mule, ne quittait pas ses côtés , dévorant en secret ses douleurs, et affectant un courage qui venait échouer contre les caresses de son anizélique lille.
' ependant Widmer, ayant loué la petite maison qu'il a possédée depuis , avait tout préparé pour y recevoir Elisa et sa mère. Ce jeune homme n'était point abattu : de trop forts sentiments l'agitaient. Tantôt se peignant un mal grave qui minait sourdement les jours de son amante, tantôt se prenant aux moindres signes de mieux (|u'il découvrait dans les lettres de ma tante, il passait du désespoir le plus violent 'a la plus folle j"ie. Informé qu'Elisa avait franchi les Alpes , il volait 'a sa rencontre, lorsqu'il reçut quelques lignes de madame Aleyer qui le priait d'attendre leur arrivée. Cette malheureuse mère, après avoir pnssé par les plus cruelles angoisses, forcée enfin par l'état de sa lille de s'arrêter dans le petit hameau de Saint-Branchier , avait cru ne pa^ la ramener vivante jusque dans ses foyers ; et après s'être remise en route, elle redoutait que l'npparition soudaine de Widmer et les émotions d'une entrevue ne vinssent rompre le iil léger auquel tenaient encore les jours d'Élisa.
Le premier vendredi de septembre, ces dames arrivèrent. "Widmer s'était éloigné, sur le conseil de ma tante. Il se tenait sous ces arbres touffus qui dominent la maison. C'est de là qu'il aperçut Elisa, pâle et changée , à demi couchée dans le fond d'une voilure ouverte. Tout entier au bonheur de la revoir, son cœur bondissait de plai.^ir, et il
lieu I- I.IS\ Li W IIKMKK.
;ittiiliiiait à la l'atii-Mio du \o\aue <(; qui le l'ia|)|i i! dans les Iraits cl dans lattilude de soii amante. Mais quand il eut vu le voitiirin s'approcher et la prendre dans ses bras pour la transporter dans la maison , toute sa joii' , violemment refoulée dans sou (œur, \ lit place au délire du plus affreux désespoir. Dès qu'Élisa fui entrée, voyant madame Meyer revenir dans la cour, il courut se jeter dans ses bras, et ces deux êtres, qu'unissait une douliMii conimune, s'inondèrent en silence de larmes a mères.
Hieiitôt ils entrèrent dans la maison en essuyant leurs pleurs. Elisa , resiée seule, étendue sur un sofa, parcourait de ses regards éteints cette uduvelle demeure qu'é<laira t faiblement le jour on sou déclin. Affaissée sons le pi ids de la fatigue et de l'émotion, une dt'bile langueur enchaînait ses membres et ne laissait luire en son âme que les ternes lueurs de souvenirs confus, auxquels se mêlait une tristesse sans espoir et sans courage. Ouand sa mère rentra et vint s'asseoir auprès d'elle , prête à lui pailer de "VNidmer, elle lui donna affectueusement la main, mais sans lompre ce lugubre silence. Durant ces instants, Wiilmer, errant dans le corridor voisin, entrevoyait pour la première fois l'horreur de sa destinée, et le bonheur s'arrachait violemment de son cœur, en le brisant pour toujours.
La servante apportait une himière. "Widmer, ne pouvant plus supporter l'attenle, la suivit jusque sur le seuil de la poite: « Widmer! dil Élisa , sans surprise et d'une voix douce. — Élisa ! » s'écria-t-il en se précipitant vers elle... A la vue de son amante faible et décolorée, ses yeux brillèrent d'une sombre flamme; [tuis, ne pouvant plus vaincre la poignante amertume à laquelle ce spectacle le livrait en proie, il tomba :i ses côtés, prit ses mains, et , les couvrant de baisers, il cherchait à confondre ses sanglots dans les étreintes des plus vives caresses. A ces témoignages d'un si pur amour, Élisa reprenait des forces peur s'attendrir, quelques larmes sillonnaient son pâle \isage , le désir de la vie recommençait à poindre dans son cœur résigné, et le regret pour elle-mCme s'y mêlait à la tendre compassion ijue lui inspirait l'infortuné W idmer, bientôt appelé à lui survivre.
« Widmer, lui dit-elle après ces moments de silence qu'est devenue votre Élisa!... » Et les pleurs éteignirent sa faible voix; puis faisant effort pour les surmonter : « J'avais cru que je supporterais avec plus
de courage ces moments qui me restent mais je suis sans force,
Widmer, contre vos c.iresses Mon ami! mon doux amil c'eiit
été trop de félicité pour des mortels Dieu me retire Je le remeicic
de in'avoir donné assez de jours pour goûter ces délices dont m'abreuvait
votre amour »
A ces discours déchirants, madame Meyer ne savait répondre que p<;
lîlJSA Kl' N\ IDMKIÎ. :^<.l
les pleurs qui roppressaiciit . et Widiuer, redevenu silencieux, le cœur serré, l'œil sec, pressait ;i\ec agitation, clans ses mains brûlantes, les mains dél>iles d'Elisa. i.e murmure s'élevait dans son âme contre le ciel, contre Dieu, qui retirait cette lille céleste, digne de tons biens, vouée à la nioit; el d'affreu\ projets, égarant alors sa pensée, provoquaient sur ses lèvres un sinistre sourire. Puis, a la vue de celte viclime résignée, il avail bonté de lui-même, et comprenant que tout ce qui ne serait pas patient, courageux, noble, le rendait indigne d'Elisa, et l'en séparait peut-être pour l'éternité, il étouffait le murmure el refoulait les projets. Kamené ainsi en face d'un malheur sans remède, la douleur trop forte fermait une issue à ses larmes.
(I Non! Élisa,... dit-il à la fin,... l-llisa,... non. Dieu ne vous retire pas!... Élisa!... fille adorée!... moi sans vous ici-bas? Non!... que je périsse avec vous, ou que vous me soyez rendue !... » Kt comme le désespoir remportait aux plus violents transport., madame Meyer, craignant à la fois pour Elisa et pour lui, l'entraîna hors de la chambre.
Madame Meyer revint bientôt auprès de sa iille. Depuis longtemps elle seule coucliait dans sa chambre , adoucissant par ses soins la longue angoisse des nuits. Contre sou attente, Elisa, épuisée probablement par les émotions de cette journée, reposa quelques heures. Pour Widmer, il ne se coucha pas, et dès le point du jour il se promenait autour de la maison, préoccupé de pensées qui paraissaient lui redonner quelque courage. Quand les volets s'ouvrirent a demi à la chambre d'Elisa , il parut en ressentir du plaisir, et il épiait avec impatience le moment de revoir madame Meyer. Dès qu'elle fut descendue au rez-de-chaussée, il courut pour l'embrasser; il apprit avec attendiissement «lu'Elisa, après une nuit bonne, reposait encore: puis, Fentraînant dans la cour, il s"y promena loniilem|>s avec elle, lui faisant part, avec un calme contraint, de choses auxquelles cette dame paraissait opposer des considérations de sagesse et do prudence. A cette résistance, Widmer s'animait par degrés : il pressait, il conjurait; ou bien sa tristesse menaçante ramenait madame Meyer à ne pas le pousser à bout par ses refus. En se retirant, elle parut céder quelque chose, et Widmer' s'éloigna plus tranquille.
Une lettre que j'ai sons les yeux , me met sur la trace du projet de Widmer. Il y rend compte a madame Meyer d'une entrevue iju'il vient d'avoir avec Élisa. Plusieurs billets, écrits sur des chiiïons. se rapportent il ces funestes jours; parce que madame Meyer étant constamment occupée autour d'Elisa, Widmer, qui souvent ne pouvait la voir seule, ni lui causer devant sa fille, l'entretenait par ce moyen de ce qu'il désirait lui faire savoir.
Dans cette lettre, Widmer annonce h madame Meyer qu'il a vu Elisa, qu'elle accède ;i son projet, s'il peut être accompli loin de tout regard.
262 KMSA I:T WIDMRR.
« Autrefois, éorit-il , autrefois, dans ces jours, à jamais regrettaldes. nous jurions d'clrc l'un ;i l'autre, mais nos serments s'arrêtaient au court espace de cette vie,... celui que nous venons de faire enihrasse l'autre....
Il est sacré, indesiructihie ! mais ce n'est pas assez. Je veux que
cette union soit scellée devant Dieu ! je veux que ma liancée me soit remise par vous devant les autels, que la mort m'enlève mon épouse et non plus seulement mon amante!... à cette condition je supporterai la vie I)
Tels étaient les projets de cet infortuné. On y reconnaît cette teinte d'exaltation qui avait toujours présidé a leurs amours, et qui , si elle avait contribué à resserrer ce nœud maintenant si affreux à rompre, alors du moins, versait quelque baume sur leurs blessures, et trompait (joelques instants leurs douleurs. Pour Élisa, surtout, dont les instants étaient comptés, ces choses n'étaient point sans douceur : Widmer répondait îi son attente; ce qu'elle eût fait elle-même, elle voyait avec joie son aniaui le faire; la mort ne détruisait plus cette union qui avait été le lève de sa vie, et la tombe pour y attendre Widmer, lui semblait plus légère. Ola seul me fait goûtera ce projet un charme consolateur; il me semble plus toucliant ()u'étrange alors que je songe qu'il put adoucir, pour celte victime, l'horreur du sacrifice. Dès qu'il fut formé, Élisa pnrul reprendre quelque vie, son regard se ranima, une force factice soutint ses membres, et, tiu sofa où elle demeurait étendue, elle prenait part elle-même aux préparatifs de cette journée.
Madame Meyer, sentant l'impossibilité de résister au vœu de ces deux amants, s'était occupée de prendre des mesures qui pussent en assurer l'accomplissement, l-'lle avait toujours conservé des relations avec le pasteur qui avait instruit Elisa dans sa religion : ce fut à lui qu'elle s'ouvrit, en implorant son appui. C'était un digne vieillard qui desservait la cure de Sattigny, petit village du Mandement. Il offrait de tâcher d'obtenir une autorisation pour venir dans la maison même bénir ce mariage, alin d'éviter à Elisa les fatigues d'un déplacement; mais cette jeune lille, consultée par sa mère, s'y opposa; en sorte qu'il fut convenu que, dès le jour suivant, après le coucher du soleil une voituie se trouverait de vaut l'église, et qu'à cette heure le pasteur se tiendrait prêt à monter en chaire.
Widmer, madame Meyer et El sa passèrent ensemble toute la journée du lendemain. Cette jeune iille, devinant au travers du calme des visages la secrète angoisse de ses deux amis, leur tenait d'affectueux discours, et tâchait de leur communiquer sa tranquille résignation : mais , à mesure que les heures s'écoulaient, ils osnent moins parler de la cérémonie du soir. Ce fut elle qui, voyant le soleil disparaître derrière les cimes bleues du .lura, leur dit : « C'est l'heure; > et, s'étant mise sur
Je viens de vous linir en farc de rÉlernel.
( F.LISA ET WIIiMER.
EL Isa II W IL» .M 11 H. 2t)3
sou séant, elle lit quelques pas jusque vers une chaise voisine, où elle se reposa. Sa mère l'enveloppa d'une ;imple pelisse, pendant que Widmer préparait la voiture pour la recevoir. Elisa voulut descendre elle-mOnie, appuyée sur leurs bras, et bientôt après elle se trouva dans la voiture qui s'éloigna doucement , pendant que la servante, restée seule, pleurait dans la cour.
Élisa était pla* ée entre sa mère et Widmer. donnant une de ses mains à chacun d'eux. Elle leur adressait de tem|)S en temps quelques douces paroles, mais ils n'osaient répondie qu'en lui pressant la main, car leur cuur gonflé était prêt d'éclater en sanglots, au moment où leurs lèvres s'ouvriraient pour parler. Seulement, pour se donner à lui-même du courage et tromper ses préoccupations, Widmer regarda sa montre, et dit quelques mots des mesures prises avec le pasteur pdur le rendez-vous. Mais lorsque, après le crépuscule, les ténèbres eurent voilé l'expression des visages, ils purent pleurer en silence, et plus d'une larme, cû tombant sur les mains d'Élisa, lui apprit quelles funèbres pensées roulaient dans l'àme de sa m* re et de sou amant. Arrivée devant l'église, la Noiturc s'arrêta : au bout de quelques secondes, la porte s'ouvrit , et le vieux pasteur, une lampe a la main, accueillait ses hôtes avec une bienveillante bonhomie. Mais à la vue de celte pâle liancéeque soutenaient deux êtres gémissants, il devint grave, et ses pensées s'élevèrent vers un Dieu miséricordieux et réparateur.
Un fauteuil fut placé au bas de la chaire pour Elisa; Widmer était à genoux auprès d'elle; madame Meyer, debout, entourait d'un de ses liras la tête languissaute de sa lille, qui, a\ant presque atteint au terme de ses forces, en employait les derniers restes à vaincre le trouble sous lequel elle défaillait. Uu haut de la chaire, la lampe projetait a [)eine quelque clarté sur ces infortunés, et, au milieu d'un lugubre silence, les moindres bruits allaient retentir dans le vide ténébreux des voûtes.
Après une courte invocation, le pasteur lut la liturgie. Il avait eu soin d'en retrancher quelques-unes de ces phrases qui, présa^zeant de longs jours de bonheur, font tressaillir les jeunes époux qu'un riant espoir accompagne aux autels; mais qui, eu face de cette vierge mourante, eussent fait un trop déchirant contraste. Après qu'il eut achevé cette lecture, il lit une pause, puis, pénétré de compassion pour ces êtres désolés, il ajouta ces paroles d'une voix émue :
« Je viens de vous unir en face de l'Eternel;... ses voies sont inconnues, mais sa bonté est certaine. En cet instant même ses regards sont sur vous, il voit vos pleurs, il lit dans vos cœurs contristés, et s'il n'est pas donné à son humhle ministre de contempler sans larmes ces nuages qui voilent passagèrement la félicité dont vous êtes si dignes, lui, plein de miséiicorde et d'amour, vous prépare des bienfaits d'autant plus assurés,
264 I:LISA 11 WIDiMKli.
d'.iutant plus giiiuds, que votre flainme est plus pure, que votre bonheur était plus mérité, et que vous aurez mieux supporté l'épieii\e si sa sagesse vous la destine
« Élisa Meyer, mou enfant, laissez-moi vous donner ce doux
tilre; je vous connais,... je sais ce que vous pouvez entendre... J'invoiiue ici, de toutes les puissances de mon âme, le souverain dispensateur des
içràces pour qu'il piolonge vos jours sur celle terre Ouc ne puis-je
obtenir' qu'il daigne prendre sur ma trte blanchie ce peu d'années qu'il me destine encore, pour les ajouter aux vôtres ! je les donnerais avec
joie, mais si tels ne sont pas ses décrets, chore enfant ! alors voyez
le ciel ouvert pour vous recevoir; voyez au bout d'un peu de temps
votre mère vous y suivre; voyez ce jeune homme, maintenant votre
époux, dont le cœur a vous dès longtemps, à vous pour toujours, va n'attendre [lus que l'heure de quitter a jamais cette leiie d exil {)our vous rejoindre aux célestes demeures, dans ces lieux où la mon n'a plus d'entrée, où la félicité n'a plus de terme, où cet amour sacré, (|ui vous unit ici bas, vous réunira de nouveau pour Téternilé ! »
Le vieux p:isleur se lut; quelques gémissements sourds se faisaient entendre au b;is de la chaire. Il descendit, et venant se mêler à ses affligés, il les soutenait par des paroles de paix et de consolation ; mais telle était l'éneigique tristesse de cette scène, que le pauvre vieillard , navré de douleur, avait senti sa voix faiblir et man(|uer. Widmer prit Elisa dans ses bras, et, arrivé dans la voilure, il ne voulut plus s'en séparer. Il l'appelait son épouse, sa tendre é|iouse, (jue plus rien ne saurait lui ravir; et l'accablant de compatissantes caresses, il semblait que son c<eur tout entier se répandît au dehors, comme pour ranimer cette vie pi* s .de s'éteindre. Déjà Élisa ne répondait plus a ses transports <|ue par les faibles étreintes de ses bras.
Ils arrivèrent ainsi a la maison. Hlisa, replacée dans sa chambre, leur Il signe de s'approcher d'elle. Son souffle était court et précipité, le Irisson parcourait ses membres, et les pâles violettes de la mort marbraient
son beau visage « C'est l'instant de nous séparer dit-elle avec
ellort ; pauvre maman, je vous biisse avec lui.. .. Widmer, je vais
vous attendre; que le souvenir d'Elisa vous soutienne et vous prci-
lége! » Elle ne put poursuivre, et, pendant que sa mère et son amant
la tenaient embrassée, recueillant le dernier souffle de ses lèvres, elle expira, et son âme pure s'envola vers les cieux.
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LAC DE GERS
De Sixt on peut se rendre dans la vallée de l'Arve, en franchissant une chaîne de liantes montagnes, qui s'étend entre Cluses et Sallenche. Ce passage n'est guère connu et pratiqué que des contrebandiers qui abondent dans celte contrée. Ces hommes hardis s'approvisionnent a Martigny en Valais; puis, s'achemiiiant, chargés de poids énurmes, au travers de cols inaccessibles, ils viennent de-cendre dans les vallées intérieures de la Savoie, pendant que les douaniers font bonne garde sur la lisière du pays.
Les douaniers sont des hommes qui mU un uniforme, les mains crasseuses, et une pipe a la bouche. Assis au soleil, ils fainéantent, jusqu'à ce que vienne à passer une voiture, tiui ne passe de\;ini ru\ que par celte raison justement qu'elle ne contient pas trace de contrebande. « Monsieur n'a rien "a déclarer? — Non. » El les voilà aussitôt, nonobstant cette réponse catégorique, qui ouvrent les valises, et fourrent les susdites mains parmi le linge blanc, les robes de soie, et les mouclioirs de poche. L'État les paye pour exercer cet état. Cela m'a toujours paru drôle.
Les contrebandiers sont des hommes armés jusqu'aux dents et idujours disposés "a piquer d'une balle un douanier qui aurait lidée d'aller se promener sur le chemin qu'ils se sont réservé pour eux. Heureusement les douaniers, qui se doutent de cette circonstance, ne se promènent pas, ou se promènent partout ailleurs. Cela m'a toujours paru un signe de tact chez les douaniers.
Douanes et contrebande, deux ulcères de nos sociétés. Les lignes de
266 LL LAC L) !•: (iliKS.
douanes sont une ceinture de vice, de libertinage, qui enserre un pays. J.es expéditions de contrebande sont une admirable école de brigandage et de crime , d'où sortent annuellement de bons élèves , que la société se charge plus tard de loger et de nourrir à ses frais dans les prisons et dans les bagnes.
J'ai eu souvent alÏMire avec les douaniers. Mes chemises ont eu l'honneur d'èire palpées sur toutes les IVuntières, par les agents de tous les gouvernements, absolus ou autres. Ils n'y ont rien trouvé de prohibé. A propos de chemises, voici une histoire. J'allais à Lyon A Bellegarde, on fouilla nos malles, on voulut aussi palper nos personnes, crainte d'horlogeiie; car Genève n'est pas loin. Je me prêtai débonnairement à celle opération , mais un oflicier anghiis, qui faisait partie des voyageurs, s'élant fait expliquer ce qu'on lui voulait, tira tranquillement son couteau de sa poche, et déclara qu'il couperait en deux « la premier, comme aussi la second » qui ferait mine de le palper, même de loin.
Ce fut une grande rumeur. Les douaniers ne demandaient pas mieux que d'exécuter le règlement, mais ce grand gaillard de Waterloo, avec son coutelas d'acier lin , les intimidait souverainement. Cependant le chef répétait avec autorité : <i Fouillez cet homme! » mais l'autre répétait avec une croissante fureur : « Véné! et je coupé en deux la premier comme aussi la second, et encore la troisième avec! » Par ce troisième, il désignait le chef.
Les choses auraient pu Unir d'une manière tragique, tant était grande l'exaspération de ce digne gentleman , lorsque je m'avisai d'intervenir. « Que monsieur , dis-je , fasse passer ses habits aux douaniers , et ils exécuteront leurs ordres sans que sa dignité ait a en souffrir le moins du monde. » A peine eus-je ainsi parle, que l'Anglais, acquiesçante ces conditions, ôta ses habits précipitamment, les jetant à mesure à la ligure des douaniers. Il si- mit nu comme la main, et je n'oublierai jamais de quel air il coilfa le chef, avec sa cliemise , en disant : « Téné ! misérabel ! !
rené! »
J'ai eu moins souvent affaire aux contrebandiiMs ; cependant j'eus qiiel- (jucs rapports avec eux , le jour où je m'avisai de vouloir passer seul , de Sixt il Sallenclie, par les montagnes dont j'ai parlé; je m'étais fait indiquer la roule : une heure avant d'arriver au sommet, on côtoie un petit lac, nommé le lac de Gers; au delà on suit une arête de rocs qui traverse une plaine de neiges glacées, après quoi l'on redescend vers les forêts qui couronnent, du côté de Sallenclie. la cascade de l'Arpenas. An bout de trois heures de montée rapide, je découvris le petit lac. C'est un étang encaissé entre des pentes verdoyantes, qui s'y rellètent en teintes sombres, tandis que la transparence de l'onde laisse plonger le regard jusqu'aux mousses éclatantes qui , au fond , tapissent le sol. Je m'assis an bord
L'homme qui veiiail de s'éloigner avait gravi une liauleur.
( LV. LAC DP. GERS
LK LAC DE GKRS. 2H7
(1p ceUe llaque. et à l'instar de Narcisse, je m'y regardais... je m'y reiiardais manger une cuisse de poulet, sans que le plaisir de contempler mon image me fit perdre un soûl coup de dent.
Outre ma personne, je voyais aussi dans la flaque l'image renversée des cimes voisines, des forêts, de toute la belle nature entin , y compris deu\ corbeaux qui, volant au plus haut des airs, me paraissaient, dans ce miroir, voler au plus piol'ond des antipodes. Pendant que je m'amusais a considérer ce spectacle, une tète d'homme, ou de femme, ou de bête, tout au moins quelque c'iose ayant vie, me parut avoir bougé sur le penchant d'un mont. C'était celui (lue j'allais gravir. Je levai subitement les yeu\ [)our y reconnaître l'objet lui-même, mais je ne vis plus rien, en sorte que, attribuant ce phénomène ii quelque ondulation de la surface de leau , je me remis en mute bien persuadé que je me trouvais seul dans la contrée. Toutefois, persuadé également que j'avais vu quelque chose, je m'airêtais de temps en temps pour regarder de côté et d'autre, et quand je fus voisin de l'endroit où j'avais cru apercevoir la tête, je lis avec précaution le tour de quelque> rocs, et je redoublai de circonspection.
On m'avait fait, en bas, une histoire au sujet du couloir des rochers que je gravissais dans cet instant C'est, je crois, l'heure de la dire. Dixhuit contrebandiers, chargés chacun d'un sac de poudre de Berne, passaient par la. Le dernier en rang s'nperçut que son sac s'alléueait sensiblement, et il était déjà tout disposé à s'en féliciter, lorsqu'il vint 'a se douter ingénieusement que l'allégement avait peut-être lieu aux dépens de la charge. Ce n'était que trop vrai; une longue traînée de poudre se voyait sur la trace qu'il avait suivie. C'était une perte, mais surtout c'était un indice qui pouvait trahir la marche de la iroupe, et compromettre ses destinées. Il cria halte, et à ce cri, les dix-sept autres s'assirent en même temps sur leur sac , pour boire un coup d'eau-de-vie, et s'essuyer le front.
Pendant ce temps, l'autre, l'ingénieux, rebroussait jusqu'à l'origine <le sa traînée de poudre. Il y atteignit au bout de deux heures de marche, et il y mit le feu avec sa pipe : c'était pour détruire l'indice. Deux minutes après, il entendit une détomition superbe, qui, se répercutant contre les parois de ces montagnes, roulant par les vallées, et re montant par les gori;es, lui causa une surprise mei veilleuse. C'étaient les dix-sept sacs, qui, rejoints par la tiaînée, sautaient en l'air, y compris les dix-sept pèies de famille assis dessus. Sur quoi je remarque deux choses ;
La première, c'est que cette histoire est une vraie histoire, agréable et récréative, sufiisamment vraisemblable, prouvée par lu tradition, et par le couloir qui subsiste toujouis, comme chacun peut aller s'en a.ssu-
2(;S Li: LAC DK r.KliS.
rer. .le la tiens pour aussi certaine <|ue le passade d'Annihai [)ar le mont du petit Saint-Bernaid. Comment prouve-t-on le passa;;e d'Annibal par le petit Siiiiit -Bernard ! On commence par vous monlror une roche Manche au pied du mont, après quoi l'on vous démonire que c'e'it celle que le Carthaginois, arrivé au sommet, lit fondre dans du vinaigre.
F^a seconde chose que je remarque, c'est que, dans cette histoire, dixsept hommes périssent; mais, remarquez bien, il en reste un pour porter la nouvelle. C'est là, si je ne m'abuse, le signe, le critère d'une histoire modèle; car, dans une bataille, un désastre, une catastrophe, que peu périssent : c'est mesquin ; que tous pi'rissent : c'est nuit close. Mais que, du beau milieu d'une immense déconiiture, un, un seul en réchappe, et tout justement pi)ur porter la nouvelle : c'est l'exquis du genre, et la joie de l'amateur, Kt c'est pourquoi l'histoire, tant la grecque que la romaine et la moderne, est riche en traits tout pareils.
Il faisait fort chaud dans mon couloir; toutefois, à cette élévation , li chaleur est tempérée par la vivacité de l'air; d'ailleurs la beauté du spectacle que l'on a sous les yeux captive 1 âme , el fait oublier les petites incommodités qui, dans une plaine ingrate, paraissent quelquefois si intolérables. En me retournant, je voyais de fort \n\s le dôme de glace du mont liuet... je crus voir aussi, pas bien loin, quel(|ue chose qui bougeait derrière les derniers sapins que j'avais dépassés; j'allai m'imaginer que ce pouvaient être les pieds dont j'avais vu la tête, en sorte que je continuai de maiclier avec une croissante ciiconspection.
Malheureusement, je suis né très-peureux ; je déteste le danger, où les héros se plaisent, dit-on; je n'aime rien tant qu'une sécurité parfaite en tête, en queue, et sur les ailes. I.idé(^ seule que, dans un duel, on est e.vposé 'a voir une pointe d'épée en face de son œil droit, a toujours sufli pourme rendre d'une prudence grande, malgré mon naturel qui est vif, d'une susceptibilité obtuse, malgré ma tierté qui est chatouilleuse. Et ce pouvait être ici pire qu'un duel : ce pouvait être un attentat sur ma bourse, ou sur ma personne, ou sur toutes les deux à li fois; ce pouvait être une catastrophe épouvantable, et personne pour en porter la nouvelle! Quand cette idée me fut venue, je n'en eus plus d'autre, et elle me domina si bien que je finis par me cacher parmi les rochers, pour observer de la ce qui se passait sur mes derrières.
J'observais depuis une demi-heure environ (c'est très-fatigant d'observer), quand un homme de mauvaise mine se hasarda à sortir doucement de dei'rièie les sapins. Il regarda longtemps dans la direction des rochers parmi lesquels j'étais caché, puis il frappa deux fois des mains. A ce signal, deux autres hommes paruient, et tous les trois chargeant un gros sac sui' leurs épaules, se mirent à monter tranquillement ,
>lcbsii'uis ! Icui (li!i-je, messieurs, je... suiis \ou> irompez.
(le lal ni: gehs. )
1,1- LAC l)K r.KRS. 2H9
en fumant leurs pipes qu'ils rallumèrent, ils arrivèrent bientôt ;i l'endroit même où j'ol'servais, tapi contre terre, et ils s'y assirent sur leurs sacs , précisément comme les tlix-sept. Par bonheur ils me tournaient le dos.
J'eus tout le loisir de faire mes remarques. Ces messieurs me parurent fort bien armés. Ils avaient entre eux trois une carabine et deux pistolets, sans compter le gros sac , que mon imagination . (idèle aux leçons de l'histoire, ne manqua pas de remplir de poudre de Berne. Kt je frémissais déjà, a l'idée de quel(|ne traînée, lorsque l'un d'eux, s'étant levé pour s'éloigner de quehiues pas, déposa sur son sac sa pipe tout allumée. A celte vue, je recommandai mon âme à Dieu, et j'attendis l'explosion, tout en me serrant étroitement contre un roc sur l'abri duquel je comptais tout juste assez pour ne pas hurler de frayeur.
L'homme qui venait de s'éloigner avait gravi une hauteur, d'où il jeta un regard d'observation sur la route qu'ils allaient parcourir, puis revenant vers ses compagnons ■ « On ne le voit plus, dit-il. — Tout de même, dit l'autre, ce gueux-l'a sufdt pour nous vendre ! — i:t je parie, interrompit 11' troisième, (jue c'est pour cela (ju'il galope en avant. Un douanier déguisé : je vous le dis. 11 s'arrêtait comme pour flairer, il regardait de ci, de la, et autre part... Ah ! que nous ne l'ayons pas dépêché, ni \u ni connu, dans ce petit coin propice et solitaire ! Il n'y a i]ne les morts i|iii ne reviennent pas.
— Aussi Jean-Jean n'est il pas revenu, reprit le second qui avait parlé. Voici tout justement, au bas de cette rampe, le trou où a pourri sa carcasse. Le malin, quand nous le prîmes, pour se donnei' l'air d'un particulier, venait de jeter loin sa carabine : c'est celle-ci. Son proci's fut vite fait. A peine on le tint, que l.anièclie lattaclia à un arbre, et Pierre l'abattit d'une balle dans la tempe. Lt le farceur ne lui dit qu'après : Jean-Jeau, fais ta prière! " Un affieux rire suivit ces horiibles paroles, jusqu"a ce que le même homme s'étant levé pour donner le signal du départ: « Pardieu ! s'écria-t-il en m'apercevant, nous trouvons la pie au nid. Voici notre amateur ! >> Les deux autres, à ces mots, se levèrent en sursaut, et je vis ou je crus voir une multitude innombrable de pistolets braqués sur ma tempe.
« Messieurs, leur dis- je, messieurs, je... vous vous trompez... permettez... baissez d'abord ces armes.... Messieurs, je suis le plus honnête homme du monde... (ils froncèrent le sourcil), baissez , je vous prie, vos armes qui pourraient partir sans votre volonté... je suis homme de lettres... tout paiticulicrement étranger aux douanes... marié, père de famille... Baissez, je vous en conjure, vos armes qui m'empêchent de recueillir mes idées. Daignez continuer votre chemin sans vous inquiéter de moi... Je me moque des douanes. Je m'intéresse même à votre métier pénible.
•270 LK lAC l)K GKRS.
Vous êtes d'Iionnêtes gens qui portez rabondaiicc «hez les victimes d'une odieuse liscalilé. J'ai l'honneur, messieurs , de vous saluer avec respect.
— Tu es ici pour nous observer? reprit , d'un ton de Cartouche, le plus mauvais des trois.
— Du tout! du tout ! je suis ici pour...
— Pour nous observer et nous vendre. On te connaît. On t'a vu là-bas épier, regarder...
— ... La belle nature, mes bons messieurs, rien d'autre.
— La belle nature?. . Et ce coin, où tu t'es tapi, était-ce, dis-moi, poui' cueillir des simples? Mauvais métier que celui que tu fais. Ces montagnes sont à nous. Mallieur à qui vient nous y flairer ! Fais ta prière... »
Il leva son pistolet. Je tombai par terre. Les deux autres s'approchèrent , plutôt qu'ils n'intervinrent, et tous les trois éciianiièrent a voi\ basse quelques paroles, à la suite desquelles l'un d'eux plaçant sans façon sa cliiirge sur mes épaules : « Yn ! » cria-t-il. C'est ainsi que je me trouvai (aire partie d'une expédition de contrebande. C'était pour la première fois de ma vie ; je me suis depuis toujours arrangé pour que ce fût la dernière.
Il paraît que mon sort venait d'être décidé dans ce conseil secret , car ces hommes ne s'occupaient plus de moi. Ils marchaient en silence . portant tour à tour les deux charges restantes. J'essayai, toutefois, de revenir sur la démonstration de mon innocence, mais leur œil exercé plaidait plus en faveur de mon dire que ne pouvaient le faire toutes mes assurances; ils en étaient seulement à ne pas s'expliquer pourquoi j'avais marché avec circonspection, et regardé autour de moi, alors que je devais encore me croire seul. Je leur donnai la clef de ce mystère , en leur avouant l'apparition qui m'avait frappé quand j'étais à considérer la flaque d'eau. « C'est égal, dit le mauvais, innocent ou non, tu peux nous vendre : marche. Voici tout à l'heure la forêt. On t'y fera ton affaire, »
Que l'on juge du sinistre sens que je dus attacher à ces paroles. Aussi, durant la demi-heure de promenade qui nous conduisit dans la forêt prochaine, j'eus le temps de me faire une juste idée des angoisses d'un patient que l'on conduit "a léchafaud. Klles sont, je puis l'assurer, fort digues de pitié, t'.ncore avais-je, eu ma faveur, mon innocence d'abord, et puis la chance de rencontrer quelqu'un, sans compter celle qui m'était offerte de me précifùter, moi et ma charge, dans un abîme fort convenable qui s'ouvrait 'a notre droite. La première de ces chances ne se présenta pas ; je ne voidus pas de l'autre ; en sorte que nous airivàmes sans encombre 'a la forêt. La, ces mesjsieurs m'ôtèrent ma chariie; ils me lièrent
Kl je m- voyais plus inic le rai de la lalile «lul piil nie lirT ilc l,i , jorsipie pariH iiii iiatiiicl
( LE LAC DE GERS
LE LAC DL GEHS. 271
fortement "a un gros mélèze, et... et au lieu de m' abattre, ci)inme ils avaient fait de Jean-Jean : « il nous faut, me dirent-ils, vingt-quai le heures de sécurité. Tenez-vous en joie. Demain , en repassant, nous vous délierons , et la reconnaissance vous rendra discret. » Après quoi , ils reprirent leur charge et me quittèrent.
Je crois que jamais la nalure ne me [larut belle et radieuse comme dans ce moment-là. Chose sinjiulière! mon mélèze ne me gênait nullement. Vingt-quatre heures me semblaient une minute, ces hommes, de bien honnêtes gens, un peu brus lues par nécessité, mais d'ailleurs estimables et conniiissant les usages C'est que la vie m'était réellement rendue ! Aussi, au bout de quelques minutes, une joie puissante succédant au troui)le le plus el'iroyable, j'éprouvai une sorte d'anéantissement, el quand je revins à moi . les larmes inondaient mon visage. Je n'ai pas voulu mêler au récit d'angoises devenues risibles par le déuoùment auquel elles aboutirent , celui des mouvements qui agitèrent mon cœur dans cette occasion; mais pourquoi tairais-je qu'à peine délivré, je rendis grâces à Dieu de toutes les forces de mon àme , et que ces larmes , que je versais avec tant de douceur, étaient celles de cet amour et de cette gratitude profonde, qui ne peuvent être sentis que pour celui-là seulement qui tient nos jours en sa main! Je le bénis mille lois, et le premier sentiment qui succéda à ces actions de grâces fut celui du bonheur que j'éprouvais, après de si vives angoisses, à me retrouver au milieu de ma famille. J'étais tellement impaiient d'aller me jeter dans ses bras, que c'est par là que je commençai à ressentir l'inconvénient d'avoir un mélèze attaché à sa personne.
il était deux heures de l'après-midi. Je n'en avais plus que vingt-trois à attendre. Cet endroit était sauvage, tout voisin des neiges, nullement fréquenté des voyageurs. Au surplus, une personne eût paru dans ces premiers moments, que, tout pénétré encore d'un profond respect pour mes persécuteurs, qui ne pouvaient être fort éloignés, je l'eusse priée, je crois, lie ne me délivrer point, de n'approch(îr pas. 'ioutel'ois , vers quatre heures, mon respect avait diminué en raison directe du carré des dislances, et en même temps mon mélè/e, toute tii-'ure à part, commençait à me scier le dos d'une façon étrange, mais je n'en étais guère plus avancé, et je ne voyais plus que le rat de la fable qui pût me tirer de là, loisque parut un naturel.
Ce naturel était lui-même très-fabuleux. H avait un chapeau percé, des culottes, point de bas, et sous le nez, une sorte de forêt noire provenant (le l'usage immodéré d'un tabac, de contrebande apparemment. « Holii ! Hé^Au secours! brave homme,» lui criai-je. Au lieu d'accourir, il s'arrêta court , et huma une énorme prise.
Le paysan savoyard n est pas cauteleux, mais prudenl. Il ne précipit(;
272 LR LAC Dl- (iKKS.
rien; il n'alloiifie le bras que là où il y voit clair, et ne se mêle d'une alïiiiie que lorsqu'il n'aperçoit au travers ni noise avec l'autorité, ni biouillerie avec ses voisins, ni frottement quelconque avec les carabiniers royaux. D'ailleurs, le meilleur homme du monde, ce que je dis sérieusement, et pour l'avoir éprouvé en mainte occasion.
iMon naturel était donc le meilleur homme du monde . mais cet homme allaché 'a un mélèze, ça ne lui sembla pas clair. Ce pouvait étie de par l'autorité, ou de par quebiu'uii , ou de par autre chose. C'est pour cela qu'avant de s'avancer, il voulait me voir venir.
A la lin : « Fait un bien joli temps! me cria-l-il en gouriant matoisement, et comme si j'eusse été la pour l'agrément de la promenade; bien joli!
— Venez donc me délier, au lieu de me parler du beau temps, farceur que vous êtes !
— On vous déliera assez. Y a-t-il longtemps que vous êles là?
— Il y a trois heures. Allons! à l'ouvrage. »
Il lit deux pas : « C'est-il rien des méchants qui vous ont ainsi arrangé?
— Je vous conterai topt cela. Déliez toujours. »
Il lit encore trois pas , et je crus que j'étais enDn arrivé au terme de mes tribulations, lorsqu'il se prit à dire 'a voix basse et d'un air mystérieux : « Dites voir? c'est-il rien des gens de la contrebande?
— Tout juste. Vous y êtes. Ces scélérats-là m'ont attaché dans ce bois, pour que je meure d'ici a demain qu'ils repasseront. »
Ces mois tirent un effet prodigieux sur le naturel. 11 recula de frayeur, et lit mine de me planter la. Alors, ne pouvant plus contenir ma colère, je Tinsultai, et je le traitai comme le dernier des misérables qui ont, ou plutôt qui n'ont pas, une face humaine. Tour lui, sans s'émouvoir de mes injures : « On verra voir, murmurait-il, en se retirant tout doucement. Ou vous déliera assez!... » Puis, doublant le pas, il disparut au tournant du sentier. Je l'accompagnai de mes malédictions.
Je ne savais que penser ni (jue faire. Ma situation me semblait aggravée par ce (]ue j'avais dit à cet homme, qui pouvait me compromettre auprès ties contrebandiers, si encore il n'était pas lui-môme un afiilié de la bandé. Aussi mon imagination commençait-eile "a s'assombrir singuliilement; et, sans les ébats de deux écureuils qui m'offrirent (juebiue sujet de distraction, j'aurais été fort malheureux. Ces jolis, mais timides animaux, se croyant seuls dans le bois, y jouaient avec cette libre aisance et cette grâce de mouvement que lue la crainte, et se poursuivant d'arbre 'a arbre, ils me surprenaient par l'agilité de leurs sauts et [)ar l'élégante gentillesse de leurs manœuvres. Comme je faisais corps avec le mélèze , l'un d'eux descendit étourdiment le long de ma personne ,
1,0 syndic toii:iil la biiile ; le lion '•nir raiisail :i mes riMés.
(I.K I.Ai; DK r.EKS. )
LE LAC Di: G EU S. 27:5
pour escalader im arbre voisin, sur lequel Tautre le poursuivit de brandie en branche jusqu'à la cime. Tout îi coup ils demeurèrent iiuiuobilos, comme d'un commun accord, ce qui me fit conjecturer que, de là-haut, ils voyaient quelqu'un s'approcher.
Je ne me trompais point. Un gros homme parut, suivi du naturel à la forêt noire. Ce gros homme avait trois mentons, une face de pleine lune, l'œil |)etit et malheureusement très-prudent , un chapeau à cornes et un habit à (]ueue. Quand il m'eut aperçu, il se constitua en état d'observation. (I Qui ctes-vous? lui criai-je.
— Le syndic de la commune, répondit-il sans avancer d'un pas.
— Eh bien, syndic de la commune, je vous somme de me délier, ou de me faire délier par ce subalterne qui se bourre de tabac à vos côtés.
— On vous déliera assez! dirent-ils tous les deux en même temps
Dites voir un peu votre affaire ! » ajouta le syndic.
Instruit par l'expérience, je m'étais promis de ne plus souffler mot des contrebandiers. « Mon histoire? elle est fort simple. J'ai été attaqué et dépouillé par des brigands qui m'ont attaché à cet arbre, et je demande d'être délivré promptement.
— Ah ! voila l'affaire! dit le syndic. Des brigands? que vous dites
— Oui, des brigands. Je passais la montagne avec un mulet qui portait ma valise. Ils m'ont volé et le mulet et la valise
— Ah ! voilà l'affaire !
— Bien certainement que voilà l'affaire! Et maintenant que vous êtes au fait, avancez et déliez-moi promptement. Allons!
— Voilà l'affaire ! répéta-t-il au lieu d'avancer. Dites voir? C'est que ça va coûter beaucoup en écritures
— Déliez-moi toujours, misérable! Que voulez- vous donc que je fasse de vos écritures!!
— C'est que, voyez-vous, il faudra verbaliser, comme de juste.
— Vous verbaliserez après. Déliez-moi toujours.
— Pas possible, mon bon monsieur. Je serais en faute. Verbaliser d'abord , et puis vous délier après. Je vas faire quérir des témoins. Il faut que j'en aie deux ;i même de signer leur nom. C'est du temps qu'il faut pour les avoir, vous concevez; et puis leur journée à payer, mais monsieur a les moyens » Puis, se tournant vers le naturel ; « Descends voir chez la Pernette, à Maglan. Elle t'indiquera où est son homme, le notaire; tu iras le quérir pour <iu'il monte, après quoi tu tires sur Saint-Martin, où tu trouves Benaîton le marguillier, qui y est, bien sûr, puisqu'il sonne aujourd'hui la noce pour les Chozet; tu lui dis qu'il monte de même. Et que le notaire apporte l'écritoire, la nôtre s'est répandue mardi, a la veillée, et au«si le papier timbré. Va, mon gar-
274 LE LAC DE GERS
çon, lais diligence; avec les honnêtes ;^ens on compte après, et on n'y perd rien. Va, et en passant à Véluz, dis à Jean-Marc que sa cavale a la morve, et qu'on lui a mis les feux, mais que l'automne la refera. Va.
— Qu'il aille au diable! et Jean-Marc, et sa cavale, et vous avec!... Magistrat stupide!. misérables sans humanité!... Ou bien, tenez, déliezmoi , et je vous donne un louis d'or à chacun. » ^
*A cette proposition, le naturel, qui s'était déjà mis en chemin, s'arrêta court, en ouvrant de i;rands yeux de concupiscence. Mais le syndic : « Vous payerez les écritures et les frais, et vous baillerez, par après, un pourboire h volonté : s'il est fort, quiconque ne veut s'en plaindre; mais pour ce qui est d'acheter le monde par avance, vous mettriez louis d'or sur louis d'or, que ça n'y ferait rien. Savez-vous qu'on est syndic de la commune, de père en fils, depuis Antoine-Baptisie, mon ancêtre, et qu'avant qu'on se donne une tare, l'Arve n'aura plus d'eau! Vas-tn, toi? cria-t-il au naturel. Prenez patience, ajouta-t-il en me quittant, je vas vous quérir une chopine de rouge, (|ui vous veut réconforter des mieux. »
C'est ainsi que la désolante mais méritoire honnêteté de ce bonhomme me fut aussi contraire que son respect pour les formes. Je demeurai de nouveau seul , et cette fois, bien certain que je ne serais délivié que le lendemain malin, je tâchai de m'accoutumer a celte idée. Heureusement la soirée était chaude, et l'air d'une sérénité délicieuse. Le soleil, déjà sur son déclin, pénétrait horizontalement dans la forêt, formée durant le jour 'a ses rayons, et les troncs de mélèzes se projetaient en longues ombres sur un sol mousseux, tout resplendissant de teintes chaudes et éclatantes. Quelques buses que j'avais vues planer an-dessus de ma tête avaient disparu; les corbeaux traversaient en croassant la vallée de l'Arve, pour gagner leur gîte nocturne, et les cimes elles-mêmes, en se décolorant peu 'a peu, semblaient passer de l'activité de la vie au silence du sommeil. Cette pai\ du soir, ce spectacle de la nature qui s'enveloppe d'ombres et s'endort dans la nuit , exercent sur l'âme une secrète puissance, qui éteint le trouble et les préoccupations dans le charme d'une douce mélancolie. Malgré le désagrément de ma situation, je n'échappai pas à ces impressions. Mon cœur, mollement remué, se reportait sui- les heures de celte orageuse journée; et en y retrouvant la trace des angoisses du matin, il savourait avec plus de vivacité la tranquille dduccur (i(! la soirée, et le rassurant es[>oir d'une délivrance, sinon immédiate, du moins assurée et prochaine.
Cependant, aux derniers rayons du couchant, je vis paraîlre sur mon horizon quelques iiommes, des femmes, des enfants, tout un village, (.es ligures, placées entre le soleil et moi, se détachaient en mouvantes sil-
.le M.s [Muillie.... qui.'lques luimini'b, îles Itiiiiiii:- , ilcs- ciilaiii>, imii un villa-e.