‹ Nouvelles genevoisesChapitre 18 sur 33 · i2 l£LISA KT WIDMLK · texte numérisé non relu

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aux lioinmes el aii\ choses de mon pays, sans relations anciennes et sans «lésir d'en former d'autres. Mon pèie itait mort durant mon absence , je recueillis la petite succession de ma mère; et tandis que j'aurais été disposé a fuir des proches parents, je n'avais garde de m'enquérir de ceux dont j'ignorais jusqu'à l'existence. Jeu ai du regret. Si j'avais connu l'homme dont je n'ai appris l'histoire (jue sur sa tom'De , j'eusse trouvé du charme à porter mes douleurs auprès des siennes; dans cet infortuné, j'eusse rencontré peut être l'ami qui me manque, et que je ne saurais cherclier parmi ceux qu'un sort plus prospère me rend étrangers.

Je Os ce récit à la bonne femme, pour lui expliquer létonnement que j'avais manifesté 'a la vue du livre, et je vis (jue l'idée de rencontrer un parent de son maître souiiaità son cœur aussi bien qu'à sa probité. « Vous me faites plaisir, me dit-elle, mon bon monsieur; j'avais quelque scrupule 'a me trouver seule ici avec les effets de mon maître. D'ailleurs j'ignore ce

qu'il faut faire Je comptais aller aujourd'hui chez le monsieur qui lui

apportait son argent : c'est maintenant inutile, si vous voulez bien prendre en main les affaires de votie parent.

— Je n'en ai pas le droit , lui répondis-je ; mais vous ne m'avez pas dit s'il vous a laissé quel(]ue ordre? — Oui , monsieur; le même jour, après que j'eus brûlé les lettres, il me dit ((u'après sa mort je trouverais, dans ce tiroir, un papier cacheté où étaient écrites ces dernières intentions II y est, le voici. — Et vous ne l'avez pas ouvert? — Non ; je ne voulais pas le faire sans témoins, et puis j'en étais [)eu pressée... ce papier fermé me faisait effroi. — Il est à votre adresse, voulez-vous l'ouvrir, ou préférezvous que ce soit moi ? — Faites, » dit-elle.

J'ouvris le papier. Il en contenait d'autres, mais sur l'enveloppe étaient (pielques lignes adressées a Marguerite Je lui en lis lecture, pendant que la pauvre femme fondait en larmes. Les voici :

Ma bonne Marguerite ,

C'est à toi que je confie les papiers inclus. Après que tu m'auras fermé les yeux, lis ce qu'ils contiennent, et porte-les aussitôt chez M. le notaire Pigalle, à qui je recommande tes intérêts dans l'incluse que tu lui remettras. Je désire que tu te reposes et que tu ne serves plus.

Adieu, Marguerite; quand tu liras ceci, ton maître sera heureux. Souviens-toi de lui pour l'aimer et non |)our le plaindre.

Ton reconnaissant ami ,

Charles Widmer.

Les autres papiers étaient ouverts, excepté la lettre au notaire; j'en Os lecture à Marguerite : l'un contenait un état des propriétés du défunt;

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l'autre, ses dispositions leslanientaires. Comme ce deinior écrit peut oiïrir quelque intérêt à ceux (jui auront poursuivi jusqu'ici la lecture tie ce lécil, j'en transcris les deux seules dispositions qu'il contenait.

« Ne laissant aucun héritier, je lègue mes biens, dont le détiil ci-contre, par deux parts égales, l'une aux indigents de la commune oiJ est sise mu maison, lautre à Marjiuerile Besson, désirant reconnaître eu faible partie les soins qu'elle m'a donnés durant vingt années. Je désire, sans en faire une condition, qu'elle possède et continue d'habiter cette maison, où nous avons vécu ensemble. Je lui lègue, en outre et en sus de sa part ci-dessus, tout le linge, l'argenterie et le mobilier existant dans mon domicile, au jour de mon décès.

« J'ai hérité de ma femme et de sa mère la somme de trois mille francs et divers objets dont le délail ci-contre. J'ignore si M. Louis Lemarne, cousin de ma femme, vit encore : c'était, depuis la mort de son frère, son plus proche parent; à défaut de lui, ou d'autns ayants droit, cotte partie de ma succession retournera, par égale part, aux héritiers ci-dessus désignés. »

C'était moi que désignait ainsi le testament de M. Widmer. Ainsi, a chaque instant , par des chemins cachés jusqu'à ce jour, je me rapprochais davantage de cet homme infortuné, de sa jeune épouse, de ma chère tanle, et, par un iiasard non moins étrange, je de enais le possesseur de cette Bible, de cette bergère, de ces antiques meubles, dont la vue me faisait rebrousser, au travers des vicissitudes de ma vie, juscju'aux riantes journées de mon premier âge. Lé livre surtout me semblait un précieux trésor; bien souvent je l'avais regretté, j'avais songé que j'eusse aimé y lire comme ma vieille tante; à son exemple, y puiser du calme et de la sérénité, et , en reirouv;int d'une manière inespérée cet ami d'enfance, je me promettais avec douceur de cultiver son commerce et de ne m'en plus sépaier.

A mesure que ces choses se découvraient , je vo\ais Marguerite m'envisager par degrés d'un air plus respectueux, et perdre de cet abandon familier qui avait jusque-la donné de l'attrait à notre entretien. Il semblait comme si l'autorité que son maître avait eue sur elle eût passé en moi, et qu'en héritant de quelque partie de son bien, j'eusse hérité pareillement de ses droits 'a la soumission et aux égards de sa servante lidèle. Elle s'était levée, et ayant doucement replacé sa chaise contre la muraille, elle se tenait debout devant moi, et paiaissait attendre que je lui adressasse la parole : « Marguerite, lui dis je, vous l'amie de M. Widmer, je vous en prie, reprenez votre place, et sachez vous persuader que vous êtes ici maîtresse, bien moins encore par ce papier que par vos vertus, et par votre caractère, qui vous rendent digne de tout respect. » La bonne femme se rap[)rocha alors, mais bien plus par soumission et

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poiii- me complniie, que par acquiescement aux choses que je lui disais, car son ca-ur, plus modeste encore que dévoué, était généreux par instinct et fjrand à son insu. ^

Je m'occupai aussitôt des affaiies de la succession, et des nioyen^HÎfejB^ de mettre Marguerite on possession de sa petite fortune. Je n'eus aucune peine, grâce au zèle que je rencontrai chez M. Pigalle, dont le canr honnête et plein dhiimanité avait coin[)ris sur-le-champ tout ce qu'il y a\ait de sacié dans les recommandations de M. Widmer. Je relirai Marguerite chez moi pendant l'apposition des scellés; et au hout de qiiehjues t^emaines employées aux formalités indispensables, et à faire une exacte division des biens, je revins pour l'établir dans la maisonnette de M. Widmer. Après ces jours d'absence, elle n'y rentra pas sans une vive émotion, et sa douleur, renouvelée par la vue de ces lieux déserts, édala en bouillants sanglots, insensible à l'aisance de sa position nouvelle, elle n'avait de pensées que pour le passé; elle pleurait amèrement son maître, et semblait se déplaire a vivre désormais sans le servir; en sorte que j'entrevoyais encore, dans celte digne vieille, une dernière victime destinée à se consumer dans le chagrin d'un attachement rompu.

« Marguerite, lui dis-je, ne vous laissez point aller à ces regrets amers |iour un maître que vous savez être heureux maintenant. Puisez de la force dans la conscience de ce que vous avez été pour lui, et respectez ses vœux qui ont été que vous goûtassiez enfin la paix et la liberté, au milieu d'une aisance que vous avez si bien gagnée. » Mes paroles, en lui rappelant les bontés de son maîtie, ne faisaient que provo(juer plus abondamment ses pleurs. C'est alors que, selon l'intention que j'en avais formée pendant son séjour chez moi, je lui fls part d'un projet qui souriait à mon cœur.

« Ecoutez-moi , Marguerite, repris-je. Ces meubles qui m'appartiennent ici, je ne veux point les en retirer ; mais plutôt je désire venir vivre

avec vous, avec eux, si ce projet vous agrée — Ah! monsieur, me

dit-elle aussitôt, conmie cela, je veux bien rester ici, mais autrement, impossible. Pienez-moi 'a votre service, faites- vous le maître ici, alors je pourrai continuer d'y vivre Vous aimez M. Widmer, il me semblera que je le sers encore,... que je lui suis quelque chose. — Je le veux bien, Marguerite, mais voici à quelles conditions : je vous payerai mon logement à sa valeur, sans plus, mais sans moins. Quant à votre service, pour vous prouver que je veux être votre ami et non pas votre maître, je l'accepte de grand cœur, et sans vous offrir de gages. Je suis seul, j'ai eu aussi mes chagrins qui me séparent du monde, j'éprouve le vide d'une affection qui me console et me récrée, et je puis mieux ia rencontrer en vous qu'en tout autre ; ce sont là les motifs qui me font

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désirer d'achever ma caniôre dans cette retraite, et de mettre en commun nion existence avtc la vôtre. Vous IVre/ notre petit ménage, je ticndiMi en mnin vos intérêts,- et cette réciprocité de services nous attachera encore plus l'un à l'autre. Voici, ajoulai-je en caressant le chien, notre ami commun, Marguerite, vous ne voudriez pas me le céder; j'aulais regret à vous le laisser : arrangeons-nous pour le posséder à nous deux »

Mes paroles contentaient visiblement Marguerite. Dès ce moment, elle reprit plus de calme, et, rentrée dans une condition plus analogue à ses habitudes, elle vaquait à divers soins (jui la distrayaient de ses regrets. I.o dévouement était un besoin pour ce cauir aimant et modeste : servir un maître, soigner quelqu'un, s'oublier pour un autre, c'était pour elle l'emploi et le but de ses journées; et sans être capable de s"él ver au-dessus de rétat de domesticité, elle ennoblissait cette humble condition, et lui donnait plus de vraie grandeur qu'il ne s'en trouve dans celle même des bons maîtres.

Après avoir consacré quelques jours à ces nouveauv arrangements, je vins me réunir à Marguerite, goûtant un charme plein de douceur <t de sécurité a entrer dans ce séjour avec le projet de n'en plus sortir. Jy arrangeai ma vie, j y disposai selon mon gié les meubles de ma tante dans la pièce que je voulais habiter, et je jouis du plai-ir, depuis longtemj)s perdu pour moi , d'une société qui n'effarouchait pas ma tristesse, et d'une amie qui mangeait à ma table. Quelque temps après, nous fîmes ensemble une visite au cimetière, d'où nous revînmes tristement le soir, suivis du chien qui nous avait adoptés pour ses nouveaux maîtres.

Dans les meubles qui m'étaient échus se trouvaient les papiers de ma tante, et , parmi ces papiers, des lettres de sa fille et de M. Widmer. .l'avais mis en réserve, pour mes prochains loisirs, de les parcourir, d'y recueillir, avec une avide curiosité, ce que j'y pourrais apprendre de cette Élisa si tendrement aimée. Dès que nous fûmes établis dans notre demeure, je procédai a cette tâche intére^-j^ante, je lis le dépouillement des papiers, et, bien (ju'il s'y trouvât beaucoup de lacunes, je pus néanmoins retrouver la trace de cet ;ittachement piofond , commencé sur la terre, rompu par le sort , et résistant a l'épreuve du temps pour se renouer dans le ( iel. Rien souvent . durant ce travail , je lis d'amers retours sur moi-même. Non! ce n'est point le trépas qui , brisant les nœuds de l'amour, fait ;ni (n'ur les plus sanglantes plaies;... les serments violés, une félicité qui luit sans retoui-, des regrets sans espoir, voilà ce qui porte la mort jusque dans le cœur lui-même. Je veux, puisque j'ai entrepris ce récit, poursuivre encore, dire ce que je sais de ces deuv amants, et clore ainsi ces pages trop remplies de moi. Que si je ne répugnais à trahir le mystère de leurs

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