‹ Nouvelles genevoisesChapitre 22 sur 33 · LA VALLKE DE TRIENT · texte numérisé non relu

LA VALLKE DE TRIENT

retient comme un lest salutaire Tessor du pur sentiment , le sentiment pur prend aussitôt son vol, et s'élève en peu d'instants à une Lauteur prodigieuse.

Et non-seulement le cœur se comporte ainsi en voyage, mais il est sûr aussi qu'une jeune personne y contracte ceitains attraits de circonstance qu'elle ne saurait avoir dans un snlon. Elle est isolée d'abord, isolée de ses compagnes plus belles ou aussi aimables; c'est une fleur plus ou moins rare, plus ou moins brillante; mais cette même fleur qui ne serait rien, perdue dans lorgueilleux éclat d'un bouquet, plaît, louche, paraît charmante et gracieuse lorsque, solitaire sur une pelouse écartée, elle en anime l'aspect et y répand ses parfums. Au fond, est- il rien de bête comme un bouquet? Indigne sérail où un maître stupide entasse beauté sur beauté, et, des ruines de chacune, se compose un assemblage éclatant, mais sans grâce; des parfums délicats de chacune, une grossière odeur! Va, va, vil sultan, salis, flétris, immole à tes plaisirs la fraîcheur de mille roses... Pour moi, j'irai chercher ma fleur aux lieux où elle balance sa tige solitaire, et, jaloux de ses grâces modestes, loin de lui donner des compagnes, je craindrai même de la cueillir.

Ce n'est pas tout : cette jeune personne, en voyage, est plus rapprochée de vous; ou bien son cœur, qui s'est déjà donné, la porte à fuir la vue des jeunes hommes, ou forcément votre présence l'intéresse, vos attentions lui sont agréables; l'empire qu'elle exerce sur vous, le bonheur que vous éprouvez à ses côtés, ne sauraient ni lui échapper, ni lui déplaire, à supposer du moins ^que, délicat autant que sensible, vos sentiments se trahissent plus qu'ils ne se font voir. Et que d'occasions, a propos d'incidents qui naissent, ou d'objets qui se présentent, de témoigner un empressement flatteur, de se rencontrer dans une commune pensée, de sentir ensemble, de provoquer ou de voir naître cette sympathie à laquelle Tàge, le penchant, un irrésistible attrait, convient deux jeunes cœurs! Cette sympathie, elle sera de quelques heures, d'une journée peut-être ; mais si elle est passagère, elle est vive, elle est pure, et il en reste, au lieu de regrets, un souvenir plein de charme.

Et que sera-ce si ces objets qui se présentent à vos yeux sont ces vallons, ces forêts, ces monts sans nombre, ces glaces infinies, en un mot cette nature tantôt riante, tantôt sublime des grandes Alpes! si a chaque instant un spectacle attachant provoque cette admiration expansive, ce besoin de partager des émotions dont le flot ne peut tenir tout entier dans le cœur, et que leur religieuse pureté afljanchit du joug d'une pudique réserve? Que sera-ce si la jeune lille, au milieu de ces transports, oublieuse de sa rustique monture, vous laisse usurper le doux

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Il s'agissait d'admirer, iiuiis iic iiuus ciioiis assis (|Me pour cela.

(l.A VALLEE DE TRIEM. ;

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soin d'en diriger la marche et d'en régler les eiiprices;' Pendant que, la bride au puiiig, vous meltez entre la mule et Tahîme le rempart de votre corps, elle admire, elle s'émeut, son visage s'embellit de la vie du sentiment, la brise matinale qui souffle des hauteurs ravive les roses de son teint, et, se jouant dans les plis de sa mante, dessine ou découvre les grâces de son attitude. Ah! jeune homme, déjà votre cœur, déjà voire regard, inûdèle aux montagnes, erre avec amour autour de celle créalure charmante; elle est aimable, n'est-ce pas? elle est belle , enchanteresse,... c'est tout ce que je voulais prouver.

J'éprouvai ce jour-lh tous ces sentiments que je viens de décrire. J'eus la bride au poing. Je lis de mon corps un rempart; malheureusement il n'y avait pas d'abîme. Près du glacier du Tour nou-; nous arrêtâmes. Nous venions de découvrir, en avant de nous, cet étroit et sauvage vallon où huit, contre les pentes du col de Balme, la vallée de Chamonix ; l'ombre y planait encore. .Mais, en arrière de nous, cette même vallée se montrait déjà dans tout l'éclat de sa splendeur matinale. Le soleil, arrivé à la hauteur des gorges, y lançait ses feux au travers de bleuâtres vapeurs, rasant, de leur cime jusqu'à leur base, les arêtes dentelées des glaciers, et faisant scintiller au-dessus du sombre rideau des forêts les innombrables aiguilles des Bois, des Bossons , du Taconay ; puis, laissant dans l'ombre l'Arve et ses îles boisées, il venait dorer, au pied des parois du Brévent, les tranquilles pelouses où brillent éparses les cabanes du Prieuré. « Quel spectacle! dit ma compagne, je veux descendre I) Déjà je l'y aidais, et l'une de mes mains dégageait Létrier,

tandis que l'autre , doucement pressée par la sienne, lui servait d'appui pour sauter légèrement 'a terre. Alors nous nous assîmes sur un bluc de granit, pendant que la mule broutait aux touffes d'herbe qui forment la lisière du chemin.

Il y a des moments où la contemplation est de rigueur, sans en être pour cela plus facile. Il s'agissait d'admirer, nous ne nous étions assis que pour cela; mais si ma compagne, peu faite aux mours pastorales, éprouvait quelque embarras de se trouver ainsi seule avec moi, j'étais de mon côté trop préoccupé par sa présence pour qu'il me lût aisé de parler éloquemment des montagnes. J'essayai toutefois; mais après quelques lieux communs, dont la niaiserie m'importunait moi-mime, je rebroussai comme je pus vers un sujet bien autrement à l'ordie du jour que la splendeur nationale. « Nous remarquez, mademoiselle, lui dis-je, qu'ici la route se bifurque; oserai-je vous demander si vos parents se sont décidés pour la Tête-iNoir, ou pour le col de Balme?... — Je l'ignore, monsieur, » me répondit-elle. Puis se tournant de l'autre côté pour me dérober la vue de sa rougeur : « Je crois que ce sont eux que l'on aperçoit làbas... . »

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