‹ Nouvelles genevoisesChapitre 23 sur 33 · I.A VALLEE DE TRIENT · texte numérisé non relu

I.A VALLEE DE TRIENT

Effoctivonieiil, le reste de la caravonc, que nous avions laissé en arrirre, nous rejoignait insensiblement. Je remarquai que le père et la mère de ma jeune compagne avaient h leur tour pris les devants sur les autres voyageurs, et que, sans nous voir encore, ils pressaient le pas de leurs mulets. Quand ils nous eurent atteints : « Ah çà, mesdames, dit le père, c'est le moment de nous décider. » Puis se tournant vers moi : « Et vous , monsieur, par où passez-vous? »

Cette insidieuse question ne me surprit pas autant qu'elle me contraria. J'avais dit imprudemment a ce monsieur, la veille déjà, que mon projet était de passer la Tête-Noire , et j'avais cru procéder habilement; car ce passage, plus facile que l'autre, est celui que choisit d'ordinaire une société où se trouvent des dames. Mais , la veille aussi , ce monsieur m'avait fort prudemment prévenu que, pour lui , il était encore incertain sur celui des deux passages qu'il choisirait. Il était donc manifeste que ce père prévoyant avait voulu se ménager toutes les éventualités, entre autres celle de faire passer sa liUe par le côté où je ne passerais pas. Aussi, comprenant à merveille toute la portée de sa question, et jaloux de sauver au moins ma dignité : « Vous le savez, monsieur, répondis-je, mon projet a été de passer par la Tête-Noire » Il m'interrompit : « Malheureusement nous inclinons pour le col de Balme. J'en ai du regret, vraiment. Bon voyage, monsieur; enchanté d'avoir du moins joui, pendant cette matinée, de l'avantage de votre société. » Je me confondis en civilités tout aussi sincères, et nous nous séparâmes.

Je demeurai fort triste, face à face avec la belle nature , qui ne me sembla plus belle du tout. Le Prieuré me paraissait morne, les Bossons m'importunaient. Assis sur mon granit, je me livrais à de rancunières réflexions sur l'hypocrite tyrannie des pères, que seconde souvent si mal a propos la soumission par trop angélique des tilles. Dans ce moment vint à passer une autre caravane à laquelle je me joignis, faute de mieux, et aussi pour combattre, par la distraction, les blessures du sentiment.

Celte caravane se composait de trois messieurs à pied, et d'un mulet chargé de pierres. Ces messieurs étaient des géologues. C'est une charmante compagnie que les géologues, mais pour les géologues surtout. Leur manière est de s'arrêter à tout caillou, de pronostiquer à chaque couche de terre. Ils cassent les cailloux pour en emporter; ils égratignent les couches pour faire un système à chaque fois : c'est fort long. Ils ne sont pas sans imagination, mais cette imagination a pour domaine le fond des mers, les entrailles de la terre; elle s'éteint dès qu'elle arrive à la surface. Montrez-leur une cime superbe : c'est une soufflure; un ravin rempli de glaces : ils y voient l'action du feu; une forêt : ce n'est plus leur affaire. A mi-cliemin de Valorsine, un mauvais éclat de rocher, sur lequel je me reposais, mit mes trois géologues en émoi ; il fallut me lever

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Ces messieurs éiaieiil des géologues.

(la vallée de thient. ]

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bien vile et leur abandonner mon siège. Pendant qu'ils le mettaient en pièces, je m'éloignai tout doucement, et ils me perdirent de vue. Sic me servavit Ap&l/o.

Toutefois, s'il m'arrive d'éviter le géologue, j'aime en tout temps la géologie. L'hiver surtout, au coin du feu, c'est charmant que d'entendre raisonner sur la formation de ces belles montagnes que l'on a visitées durant les be;iu\ jours, sur le déluge et sur les volcans, sur la grande débâcle et sur les soufflures, sur les fossiles surtout! Quand on en est aux fossiles, je ue manque jamais d'introduire dans l'entretien le grand Mastodonte i\^ je ne sais qui, ou le Még/ilausoriis de Cuvier : c'est un grand lézard , de cent vingt pieds de long, dont nous n'avons plus que les os, moins la peau. Mais figurez-vous donc cette bête royale, se promenant au travers de l'ancien monde, et nourrissant sa petite famille d'éléphants en guise de moucherons! Vivent les pittoresques! Ils propagent, ils popularisent la science : c'est Ih que j'ai pris toute ma géologie.

Au surplus, même sans les pittoresques, qui n'est un peu géologue? Qui ne se demande, a la vue des accidents ou des merveilles qu'étale une montagneuse confiée , comment se sont ouverts ou creusés ces abîmes, comment ces cimes se sont élancées dans les cieux, pourquoi ces pentes douces, et pourquoi ces rocs tonrmenlés; d'où viennent ces colosses de granit qui pèsent sur la plaine, ou ces dépouilles marines enfouies aux montagnes? Ces questions sont de la géologie pure, a la fois élémentaire et transcendante : les géologues ne s'en adressent pas d'autres; bien plus, sur la façon de les résoudre, ils ne sont jamais d'accord : c'est l'eau, c'est le feu, c'est l'érosion, c'est la soufflure. Partout des systèmes, et nulle part des vérités. Beaucoup d'ouvriers, point d'experts. Des prêtres, et point de dieu ; en telle sorte (jue chacun peut approcher son hypothèse de la flimme de l'autel, et dire, en la voyant flamber : Fumée pour fumée, la mienne, monsieur, vaut la vôtre.

Et c'est précisément par la que J'aime cette science. Elle est inflnie, vague, comme toute poésie. Comme toute poésie, elle sonde des mystères, elle s'y abreuve, elle y flotte sans y périr. Elle ne lève pas les voiles, mais elle les agite, et, par de fortuites trouées, quelques rayons se font jour qui éblouissent le rejiard. Au lieu d'appeler à son aide les laborieux secours de l'entendement, elle prend l'imagination pour compagne, et elle l'entraîne dans les profondeurs ténébreuses de la terre; ou bien, rebroussant avec elle jusqu'aux premiers jours du monde, elle la piomène sur de jeunes et verdoyants continents, tout fraîchement éclos du chaos, tout brillants de leur primitive parure, et qnc foulent ces races perdues, mais dont les gigantesques débats nous révèlent aujourd'hui l'existence. Si elle n'arrive pas a un terme, en y tendant elle parcourt une route attrayante, si elle divague ou déraisonne sur les causes secondes, sans cesse, et de

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