‹ Nouvelles genevoisesChapitre 29 sur 33 · S LA VAL LEE DE TIIIENT · texte numérisé non relu

S LA VAL LEE DE TIIIENT

;i celte heure par l'arrivée de mon ami auprès d'eux; puis, encouragé par le plaisir visible que causaient ces bonnes nouvelles, j'arrangeai mes discours de manière à ramener assez de sécurité pour que ces courts moments d'un tète-à-têle si inespéré, ne fussent pas troublés par les poisons de l'inquiétude et de l'effroi. Emilie sourit alors , des larmes d'attendrissement mouillèreut ses yeux ; et si, a la vérité , elle conserva quelque embarras, il n'avait cette fois d'autre cause que la décente réserve qui l'empêchait d'oser me témoigner assez une reconnaissance qu'elle ressentait vivement.

En ce moment la neige avait cessé de tomber , et le vent , maître du col et des liauteurs, tenailles lourdes nuées suspendues au haut des airs. Un jour triste et blafard éclairait la surface des plateaux, tandis qu'une nuit humide régnait dans les gorges, du fond desquelles s'élevaient par lambeaux déchirés de grises et incertaines vapeurs. Nous nous assîmes il la place où nous nous trouvions , et, les yeux fixés sur ce spectacle, nous commençâmes à nous entretenir des aventures de la journée , des fureurs de l'orage , de ces magnifiques contrastes offerts à nos regards dans l'espace de quelques heures, jusqu'à ce que, nous étant doucement rencontrés sur mille impressions que nous avions ressenties ensemble, bien que séparés, il s'ensuivit des paroles moins réservées, et un abandon f)lus intime. Emilie m'avoua que, une fois réunie a ses parents, elle compterait cette journée , où elle avait éprouvé tant d'émotions, de terreurs et de joies, parmi les plus belles de sa vie Je me hasardai alors

'a lui répondre que ce moment, où j'avais le bonheur de la rencontrer seule et de pouvoir lui faire l'aveu des sentiments dont mon cœur était plein, était un moment auquel je n'en pouvais comparer aucun de ma vie passée, et dont je ne saurais jamais retrouver le pareil loin de sa présence. Ces paroles lui causèrent un trouble extrême. Pour faire diversion, et comme elle était transie par le froid de ces hauteurs, je la pressai de revêtir celte peau de mouton que j'avais apportée de Trient. C'est une sorte de manteau grossier, dont s'affublent les pâtres du pays. Elle se prêta à mon envie en souriant , et tandis que , d'une main, je tenais suspendu l'habit du pâtre, de l'autre, j'allais, par l'ouverture des manches, à la rencontre de la sienne. Mais voici que, sous cet agreste accoutrement, les grâces délicates de son visage brillèrent d'un éclat si vif et si nouveau , que , transporté d'amour, mes lèvres s'égarèrent sur cette main que je tenais encore, et elles y imprimèrent un baiser. Confuse et tremblante , Emilie retirait sa main, lorsque des voix se firent entendre.

Nous nous levâmes en sursaut. C'était le guide et derrière lui le

père !

Je n'ai jamais vu chez un père la joie de retrouver sa fille aussi expressivement mélangée du dépit de la trouver pas seule. Emilie, pour lui

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cacher sa rougeur, s'était élaucée dans ses bras ; moi-même je m'empi;essai (le lui témoigner combien je prenais de part à cette heureuse réunion, et néanmoins ni ses paroles, ni ses manières ne pouvaient en aucune façon se mettre à Tiinisson des nôtres, bien que la situation lui commandât de se montrer tendre envers sa (illo, et surtout reconnaissant envers moi. Aussi son emliarras, près ]ue trop marqué, se communiquait déjà à nousmêmes, lorsque, pour trouver une contenance, il se prit à rire de l'accoulrement pastoral d'Emilie. Ce fut une issue admirablement trouvée, par laquelle nous sortîmes tous de peine, riant a qui mieux mieux, sans avoir, ni les uns ni les autres, la moindre envie de rire. Vinrent ensuite les explications mutuelles sur les incidents de la journée. Mon ami , le Français, avait fait merveilles. 11 avait rencontré le suide, il avait retrouvé le père, reirouvé la mère, et rassuré tous les deux en leur apprenant (juc leur fille était depuis une heure de temps sous ma garde, au fond d'une grotte. C'est sur ce mot que M. Desalle (le père d'Emilie) , au lieu de manifester une grande allégresse, s'était levé brusquement, pour nous rejoindre en toute hâte.

Une chose que j'ai oublié de dire, lecteur, c'est que cette jeune personne, je l'avais remarquée dès longtemps, à Genève déjà , au milieu des réunions de l'hiver; je l'avais remarijuée aussi aux premiers beaux jours, alors que les jeunes iilles, échangeant les laines et les pelisses de la snison froide contre les robes légères et les écharpes flottantes, semblent comme des fleurs fraîchement écloses de l'enveloppe jalouse qui voilait leur éclat. Je l'avais remar(|uée encore, lorsqu'au mois d'août elle était partie pour visiter les glaciers, et que j'étais parti sur ses traces. Dcmanderez-vous si elle m'avait remarqué à son tour? Ce n'est pas à moi <lo le dire, mais ce que je puis afiirmer, c'est que ses parents m'avaient, eux, inliniment remarqué. Mes assiduités, qui troublaient leur repos et qui contrariaient leurs vues, les avaient seules portés a se dé|)lacer pour venir voir une belle nature dont ils n'avaient que faire, et, comme on Ta vu plus haut, à préférer le passage pénible du col de Balme au trajet facile de la Tête-Noire. Cette courte information explique bien des choses; je pourrais la rendre plus complète en anticipant sur un avenir peu éloigné, si je ne craignais de nuire à l'intérêt de mon récit, en rapprochant de ces poétiques aventures le dénoûment, heureux a la vérité, mais prosaïque, auquel elles aboutirent à six mois de là. Je reprends mon récit.

Le temps, sans cesser d'être sombre, n'était plus orageux ; le peu de neige qui était tombée commençait à disparaître, et tout promettait une soirée tranquille. Nous quittâmes la grotte, et nous nous dirigeâmes vers un tourbillon de fumée qui, «'élevant de derrière un bois de mélèzes, marquait la place où nous étions attendus. Le Français était absent [)our

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l'hfture, mais nous y trouvâmes madame Desalle confortablement établie dans le plus joli bi\ac possible. « Votre ami, monsieur, est un bomme charmiint ! » me dit-elle dès qu'elle m'aperçut, lin effet, avec cetle activité secounible et gnlante que développe si vite chez les Français la vue du sexe en détresse, mon compagnon avait en quelques instants dressé une sorte de chaise longue, au moyen de quelques pierres juxtaposées et recouvertes d'un lit de mousses sèches; au-dessus, il avait entrelacé les branchages des mélèzes, de manière à former un abri impénétrable à la neige ; puis, allumant un petit feu à l'usage de madame Desalle, il avait entassé plus loin de gros branchages de façon 'a produire un brasier ardent, autour duquel des baguettes, portées sur des coclies faites aux mélèzes voisins, attendaient qu'on y suspendît, pour être sécliés, les effets de la caravane. Ces égards pour une dame qui n'était plus jeune, et ces soins prévoyants pour assurer le bien-être de notre petite colonie, provoquèrent chez nous tous ce sentiment de gratitude qui est si merveilleux pour changer les situations les plus ingrates en moments pleins d'agrément. Mais à la vue d'un petit ustensile d'argent, formé de trois ou quatre pièces artistement ajustées, et remiJi d'un liquide en ébullition, je ne pus m'empêcher de rire. J'y reconnus une cafetière mécanique, à deux ou trois lins, dont mon compagnon nous avait démontré les propriétés à Valorsine, et dans laquelle il venait de verser quelques gouttes d'essence de café achetée a Paris , sur une poignée de neige ramassée au col de Balme.

En cet instant, nous raperçûmes lui-môme qui remontait le mamelon sur lequel nous étions, en tirant après lui une mère vache qui le suivait sans trop de peine... « Bravo ! s'écria-l-il , en nous voyant tous réunis, j'en amène pour tout le monde, mais du café, seulement pour ces dames. Je vous salue, mademoiselle ; veuillez, messieurs, déposer sur les baguettes ce châle, ces manteaux. Je me charge du reste. » Aussitôt, après avoir ouvert et déposé auprès de ces dames un petit sucrier de poche, il se mit à traire la vache dans deux de ces tasses en bois de coco qui servent à boire aux sources; puis y ayant versé le café, il présenta le breuvage d'un air à la fois empres>é et glorieux qui était à mourir de rire. Je riais donc, mais cetle fois de gaieté, de contentement, et sans mélange aucun de malice, comme j'avais pu faire à Valorsine. En effet , je venais de comprendre seulement alors une chose bien simple pourtant, c'est qu'en voyage, comme ailleurs, il n'est de vilain accoutrement (jue celui qui, ne convenant qu'à son maître, est sans emploi pour autrui.

Au sortir de l'angoisse , les cœurs s'ouvrent aisément à l'indulgence, au bonheur, à une cordialité expansive qui en chasse tout sentiment rancunier. Déjà M. et madame Desalle semblaient ne se souvenir ni de la grotte.

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ni d'aulres contrariétés plus anciennes; et moi-mCnie , reconnaissant de l'accueil amical qu'ils me faisaient, j'évitais de leur donner de l'ombrage en me montrant trop empressé auprès de leur lille. Pour celle-ci, revenue de son troulde , mais intérieurement agitée , elle s'efforçait de cacher ses préoccupations sous un air d'enjouement, tandis que mon nouvel ami, le Français, ayant remis en poche sa batterie de cuisine , s'occupait avec les guides des préparatifs du départ.

Au moment où nous partîmes, le soleil venait de reparaître à l'horizon, et le dais de grises nuées qui avait plané jusqu'alors sur nos têtes, empourpré tout à coup par les feux du couchant, s'était changé en un dôme d'une sublime splendeur. Insensiblement cet éclat s'effaça, les pâles feux des étoiles brillèrent çà et là dans le ciel, et la nuit nous surprit au milieu de la descente. Il ne pouvait plus être question de pousser jusqu'à Martigny, et, d'un autre côté, coucher h Trient semblait un parti désespéré. Les guides eux-mêmes ne nous y engageaient pas. « Uien pour coucher, disaient-ils, et pour vivre des œufs... — Des œufs! interrompit le Français, écoutez. Je me charge du souper;... il réfléchit un instant... et de la couchée ! ajouta-t-il ; j'ai des lits pour ces dames. Mais il faut que je prenne les devants; ainsi, bon voyage, et au revoir. » Nous voulûmes le retenir, le remercier du moins, mais il était déjà hors de vue. Au bout d'une heure et demie, nous sortîmes du bois Magnin. A la vive lumière qui brillait au\ fenêtres d'une maison , nous reconnûmes de loin les cabanes de Trient, et nous jugeâmes que notre compagnon était a l'œuvre. En approchant, nous croisâmes deux voyageurs que nous vîmes avec surprise s'engager, à cette heure avancée, dans le sentier de la Forclaz. C'étaient nos deux Anglais. A son arrivée, le Français n'avait rien eu de plus pressé que de les réveiller pour leur annoncer l'agréable nouvelle que, comptant sur leur politesse, il avait promis leurs lits a deux dames qui allaient arriver. Les deux Anglais, visiblement contrariés, étaient sortis du lit silencieusement, et après s'être irrités contre l'hôtesse qui leur proposait de coucher dans le fenil , ils s'étaient décidés à partir.

J'ai décrit plus haut l'hùte! du lieu. Nous y arrivâmes vers dix heures. En passant devant la porte de la cuisine, nous aperçûmes un grand mouvement de gens allant, venant, et, au milieu, notre Français qui, illuminé par le flamboyant éclat du foyer, donnait ses ordres, tout en veillant sur une sorte de casserole où bouillonnait un mets écumeux. « Montez! montez! nous cria-t-il. Impossible que je quitte mon sambayon; il y va de ma gloire, et de votre entremets. « Nous montâmes dans la salle d'en haut, où les trois géologues, conviés au festin, nous accueillirent avec une cordiale bonhomie. Je trouvai cette salle bien changée. Les deux lits n'avaient pu être enlevés, mais ils étaient disposés avec décence, et le

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Français, s'étaut fait livrer toutes les nappes de la maison, les avait suspentiues aux fenêtres en façon de rideaux, proDtant de Tampleur de ces blanches toiles pour les relever en festons sur les côtés. Cette seule disposition , en ùtant de celte salle de cabaret le souvenir de sa destination , lui donnait un aspect de convenance et do propreté que rehaussait le plaisir de tous, et de nos dames surtout. Mais ce qu'il fallait admirer, c'était la table. Six chandelles, proprement ajustées dans des bouteilles, illuminaient une nappe chargée de mets rustiques et d'uslensiles pittoresques : au milieu, un potage fumant; sur les ailes, trois ou quatre variétés d'omelettes; autour, et symétriquement disposées, des chopines d'étain remplies, les unes d'un petit muscat du Valais, les autres de l'eau du glacier. Nous nous assîmes avec délices. Le plaisir d'arriver, la surprise de rencontrer tant de ressources, et, plus que cela, le sentiment que toutes ces choses étaient sorties de terre , au coup de baguette du plus aimable empressement, portèrent a son comble un contentement auquel se mêlait, dans ces premiers moments, le charme plus sérieux de la reconnaissance.

Le Français ne tarda pas à paraître. Derrière lui, l'hôtesse toute grave d'obéissance et de vouloir portait le sambayon. Nous nous récriâmes sur le plaisir de la surprise et sur l'habile ordonnance du festin. « N'est-ce pas? Et voila ce que c'est, ajouta-t-il, en se tournant vers la pauvre femme , que de rencontrer de braves gens qui ouvrent leur cave, livrent leurs œufs, donnent leurs nappes. Allez, bonne femme, envoyez coucher vos hommes, et quand le vin sera bouillant, appelez-moi. C'est un négus, nous dit-il. A table maintenant! Ici, madame Desalle, là mademoiselle Emilie; M. Desalle en haut, moi en bas, vous et ces messieurs dans les intervalles, et vive l'auberge de Trient! » Nous fîmes un chorus général, moi surtout, qui venais d'assurer à ma chaise une place entre celle d'Emilie et celle de sa mère.

Le souper, comme on peut croire, fut cliarmnnt. Dès la soupe, qui était bonne, mais claire, ce furent des exclamations qui se renouvelèrent a chacun des mets; et sans parler de ce que le cœur y mettait du sien, tous ceux qui ont passé dans les montagnes une journée de fatigues et de privations savent ce que vaut un médiocre potage, et avec quelle facile complaisance on trouve exquis les plus simples aliments. Mais quand vint le tour du sambayon, les acclamations redoublèrent. Le Français, plus joyeux que nous tous, y répondait par des saillies de pétillante gaieté, en telle sorte que le tumulte, commencé par des propos de félicitation, se prolongeait eu éclats de rire. L'arrivée du négus suspendit ce tumulte. Dès qu'il fut servi, tout le monde à la fois, et le Français aussi, réclama la faveur de porter un toast; mais M. Desalle s'adjugeant la parole a raison de son âge : « Je porte, dit-il, la santé de notre amphi-

LA VALLKli Di; TRIIÎM,

tryon! Qu'il m'excuse si je le dési^no ainsi, on attendant que je saclie un nom qui nous demeurera cher à tous, et à ma famille en particulier. Monsieur a fait, d'une journée de fatigues et d'alarmes, une journée de plaisirs et de délassement; je lui en exprime notre affectueuse et vive gratitude, » Nous nous levâmes tous pour choquer nos verres contre celui du Français, qui répliqua incontinent: « La modestie m'empêche de me nommer, mais voici nKm nom écrit au fond de mon chapeau. Qu'il me soit permis de dire a mon tour que, depuis que je voyage, je n'ai pas pris encore autant de plaisir qu'aujourd'hui, et d'en conclure que je ne m'étais pas trouvé encore en si aimable compagnie. Je bois à la vôtre, mesdames et messieurs! »

Bientôt après, nous prîmes congé des dames, et nous gagnâmes notre couche rustique, où, grâce aux fatigues de la journée, nous ne fîmes qu'un somme jusqu'à l'aurore.

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Nous étions a l'hospice du grand Saint-Beruard, les pieds contre le feu, en compagnie du prieur. Celui-ci, après maints récits provoqués par nos questions, se prit à dire : « Du reste, messieurs, noire mont Saint- Bernard est plutôt célèbre qu'il n'est bien connu.

— Et je vais vous dire pourquoi, mon père, interrompit un gros monsieur, qui, assis à la droite du foyer, n'avait jioint encore pris de part à la conversatiun : il est mal connu parce qu'il a été souvent décrit. Il en est de votre mont célèbre comme de tant d'auteurs du jour, célèbres aussi, et que nous, public, nous connaissons par les feuilletons, par les biographies, par les estampes. Les feuilletons plaisantent, les biographies mentent, les portraits flattent : le tout est faux comme une épilaphe ! n

Ce monsieur se tut. Mais moi qui suis public aussi, moi qui ai mes idées et mes convictions de puldic, je me sentis froissé par la leste brus-

(|uerie de son propos : « Permettez, lui dis-je, les épitaphes Il ne

me laissa pas achever : — Les épitaphes! Voudriez-vous par hasard prendre la défense des épitaphes? alors je vous enverrais promener (je tressaillis, et mon regard, j'en suis sijr, étincela) pendant une heure seulement au cimetière du Père-Lachaise. Vous ne nierez pas, monsieur, qu'il y a bien quelques diables sous cette tene? Eh bien, les épitaphes n'y signalent que des anges.

— Possible, lui dis-je. Au surplus, l'on conçoit que les survivants, dans l'excès de leur douleur > 11 m'interrompit encore : « Vous êtes

3I« Li- GRAND SAI M-Bl- KN A U D.

jeune, monsieur, vous êtes l'orl jeune. Il vous reste à apprendre que ce n'est jamais la douleur, mais bien le faste, la vanité ou la joie qui dictent et qui paient ces mensonges. « Je me récriai : — La vanité, encore; mais la joie, monsieur, la joie au cimetière, sur une tombe! — La joie, monsieur; Tallégresse, si vous aimez mieu.x; cette allégresse sourde,

puis.sante, où jctie la venue d'un copieux héritage Par un sentiment

d'ailleurs naturel, mais qui n'a rien de commun avec la douleur, on veut reconnaître do quehjue façon le bien qui nous est fait, et l'épilaphe se présente. C'est la plus commode d'entre toutes ces façons, la moins coûteuse, et, à ces causes, la plus anciennement pratiquée. Grave, sculpteur; grave profond, grave toujours; mets-en des vertus, mets-en encore; acquitte le tribut de de quoi? messieurs, s'il vous plaît, si ce

n'est de notre gratitude profonde envers le défunt, de notre parfaite et entière satisfaction, de notre allégresse, d'autant plus vive, d'autant plus cliaude au dedans, qu'il lui est pour l'heure interdit de s'épandre

— 11 y a des monstres, repris-je indigné, qui sont faits ainsi, mais

— Retire/ ce mol, jeune homme, el réservez-le pour de plus odieuses choses. Ce qui est misère, misère inhérente 'a l'humanité, ne saurait, sans injustice, être dit monstrueux. Je vous parle là de faits communs, je vous parle d'égoïsme plutôt laid que pervers, d'hypocrisie décente et honnête parmi les hypocrisies; je vous paile de ce qu'ont pu faire des monstres tels que vous et moi, par exemple. Tout ce que je veux dire, c'est que ces mêmes m.onstrcs, s'ils sont réellement affligés, n'ont que faire de mausolées ni d'épitaphes, La douleur se nourrit d'elle-même; elle est timide, craintive, elle a ses pudeurs; jusqu'à ces habits de deuil que lui impose l'usage, en attirant les regards, lui sont importuns. La douleur pleure l'être tout entier, avec ses défauts qu'elle excuse , avec ses vertus qu'elle chérit, et auxquelles elle rend le culte secret des amers soupirs et des larmes ignorées. La douleur, monsieur, vraie, profonde, loin de s'ét;der , elle se laisse à peine surprendre; et si, fils ingrat, je voulais faire croire à la mienne, avant tout, je me garderais d'aller poser un marbre sur la tombe de ma mère ! »

Ce monsieur qui parlait ainsi me déplut. Le prieur me déplut aussi qui témoignait so ranger à une opinion dont l'expression me paraissait tiistement sévère, et le sens faux et paradoxal. Pour ne pas contredire, et faire diversion: « Va pour les épitaplies, monsieur, mais nous parlions tout à l'heure de descriptions, de biographies, de portraits d'auteurs?

— Je crois à tout cela comme aux épitaphes, et ce n'est pas à dire que je n'y croie point du tout. Écoutez donc : ces diables du Père-Lachaise, il se peut au fond que ce fussent de bons diables; à coup sur, ils n'é-

Jp remis aii\ liniiinips du ricl la victiiiio .lu nioiide, el je ni'eloignai à pas précipiirs.

( I.K CIIAM) SAINT-IiERNARn.)

LK GRAND SAl.M -lŒRN ARD. 317

taient pas sans qualités, el l'épilaphe ment peut-être autant par celles

(le leurs vertus qu'elle omet que par celles qu'elle leur décerne De

même ces portraits de nos célèbres; ils ne sont pas sans ressemblance, mais c'est pareillement du beau qui est faux, sur du vrai qui est incomplet. Ce n'est pas la (igure de l'iiomme qu'on nous donne, c'est le visage de l'immortel ; ce n'est pas, comme jadis, cette mesquine tête de Fénelon enfouie dans une perruque, c'est un magnifique masque grimé, coiffé, ébouriffé, pour le public et pour la postérité Autrefois on laissait au public le soin de retrouver sur la mesquine figure l'âme qu'avaient révélée les écrits; aujourd'hui , c'est 'a ce même public de retrouver dans les écrits l'inspinition, l'originalité, l'intime, l'humanitaire, inscrits au visage. Épitaphe ! monsieur. Sur tous ces masques litliograpliiés, burinés ou peints, je lis en gros caractères : Voici le plus grand des poètes! Voilà le plus sublime des lyriques! Celui-ci fut hâve de méditation; celui-là creux de profondeur; cet autre boufli de génie! Epita|ilie! monsieur, tout est épitaphe! Mais pour en revenir au Grand-Saint- Bernard 1)

En ce moment quelque tumulte se fit entendre dans le bas de l'Hospice, du côté du seuil, et les aboiements des chiens couvrirent la voix de notre gros monsieur, a Ce sont des arrivants. » dit le prieur, et il nous quitta pour aller les recevoir. Nous demeurâmes seuls, le gros monsieur et moi, occupés chacun de notre côté à former des conjectures sur ce qui se passait, et sans plus songer aux épitaphes. Au bout de quelques instants, un monsieur entra dans la salle.

Ce monsieur était un touriste, âgé de trente ans environ, fort bien mis, Irès-communicatif. « Je vous salue, messieurs. » Il prit un siège; nous nous rangeâmes pour lui fiiie place : u Pardon, mais le feu fait plaisir (juand on sort de l'avahinclie

— Une avalanche? dit le gros monsieur.

— Dans cette saison? ajoutai-je.

— Et puis belle, je vous en réponds : d'un quart de lieue au moins. » Je ne compris rien à l'avalanche de ce monsieur. En effet , nous étions

à la fin de juillet, dans une saison par conséquent où les sommités voisines étant entièrement dépouillées de neige, cette neige qui n'y est pas ne saurait se précipiter en avalinche. N'osant toutefois contredire, je me bornai à prier ce monsieur de nous conter son aventure.

(I Volontiers, dit -il. Nous avons quitté la cantine 'a six heures. (La cantine, c'est, du côté du Valais, la dernière maison habitée que l'on rencontre avant d'arriver à l'Hospice. ) J'avais à quinze pas devant moi une société : ce sont eux qui arrivent. Deux messieurs, une jeune fille, jolie, ma foi! mais poitrinaire. Ils l'emmènent passer l'hiver en Italie. L'un des deux hommes est son père; l'autre son fiancé; un grand Jacques triin-

3*8 LE GRAND SAINb-HliKN AlU).

quille, empressé comme une statue. Ces Suisses sont comme cela. Ariivés

sur l'avalanche »

Ici, j'essayai d'interrompre : « Permettez, monsieur^ c'est ordinairement l'avalanche qui arrive sur vous

— Attendez. Arrivés sur l'avalanche, je vois que la mule de celte demoiselle y enfonce jusqu'au ventre, et qu'ils ne s'en tireront pas, à cause du guide qui n'enlend rien a manœuvrer une bête. Alors je m'approche, j'écarte le manant, je prends la bride, et je vous faire marcher la

mule, il fallait voir! Mais voici que la demoiselle s'effraye, le père se

fâche, le liancécrie, si bien que la rosse devient quinteuse, et le guide s'en mêle, qui veut m'empêchor de la rouer de coups. Parhieu ! lui dis-je, reprenez-la, votre mule, et je lui lance la bride. Mon imbécile la manque, je lui allonge une calotte, la bêle s'abat, et la demoiselle roule au fond de l'avalanche

— Mais, permettez, interrompis-je encore, c'est ordinairement l'avalanche qui roule sui- la demoiselle... .

— Attendez donc. Voilà mes deux poltrons qui se mettent à vociférer, le guide qui jure, la demoiselle qui crie au secours. Je les envoie à tous les diables, et n'apercevant ni pèies, ni chiens, je me lance dans l'avalanche, j'arrive droit sur leur demoiselle, et, aidé du guide, je la ramène saine et sauve sur la chaussée. Voila l'histoire, » dit notre touriste en terminant. Puis s'étant pris 'a tousser : « Ça enrhume, T'ïivalanche. Bonne nuit, messieurs. Je vais me coucher, et boire chaud. » Là -dessus il se retira, sans nous avoir donné le temps de reclilier l'idée singulièrement erronée qu'il se faisait d'une avalanche.

On sait en effet qu'une avalanche, c'est une pelote de neige, qui , venant à se détacher des hauteurs, se grossit des neiges sur lesquelles elle roule, devient en peu d'inslanis une masse formidable, ei , dans sa chule précipitée, brise, renverse, écrase lout sur son passade. Des circonstances accidentelles peuvent déterminer une avalanche dans tout endroit oii la neige repose sur des pentes rapides, mais c'est en général dans les mêmes couloiis et aux mêmes endroits qu'elles ont lieu chaque année, en verlu de circonstances favorables et constantes qui leur font prendre cette roule. En plein été, lorsqu'on voyage dans les Alpes, on reconnaît fort bien ces couloirs : ce sont de vastes pentes, enlièrement dégarnies d'arbres, de rocs, et au bas desquelles sont accumulés des débris sécuhiires que la \égélation envahit et recouvre, à mesure qu'en s'amoncelant ils se servent de remparts 'a eux-mêmes. Dans les hautes vallées, où les chaleurs sont de courte durée, les neiges qui se sont accumulées durant rhi\er au bas de ces couloirs, n'ayiint pas le temps de fondre, y demeurent en permanence, et il arrive aux gens du pajs d'appeler avalanches ces restes de l'avalanche véritable.

^^'^v i il

Ce monsieur clail un |i uii>tf ... f( ri bien mis. Irés-coimuuiiicalif.

( I.F. r.rwsit SMNT-BKRNARD.)

LE r.UAM) SMM-BK r.NARD. 319

De là la méprise de notre touriste, qui , visitant ces vallées pour la première fois, et la tête farcie de notions d'itinéraires, s'était persuadé avec empressement qu'il avait eu glorieusement affaire 'a ce redoutable Iléau des hautes Alpes.

J'aurais essayé de le désabuser s'il nous en eût laissé le temps, bien que ce soit une tâche malaisée et ingrate que de désabuser un homme, lorsqu'il croit fermement une chose qui flatte son amour-propre. Quand mon cousin Ernest se battit en duel , nous, honnêtes témoins et bons parents, nous avions chargea poudre : l'adversaire ajusta, Ernest tira en l'air, on s'en alla déjeuner, et l'honneur fut satisfait. Mais quand il raconte l'histoire, mon cousin ^>nest , il prétend que la balle effleura son oreille, il imite le sifflement du projectile ; ma tante Sara frémit, toute la compagnie frémit, et nous nous honnêtes témoins et bons parents, nous

sommes contraints de frémir avec la compagnie et avec ma tante. Frémirions-nous, si ce n'était chose ingrate et malaisée que de désabuser notre cousin?

Le touriste venait de nous quitter lorsque deux messieurs, (jui me parurent être le père et le fiancé, entrèrent dans la salle. Ces messieurs se mirent à table, et parurent s'apprêter à bien souper. Leur appétit me choqua, et leur sécurité me déplut. Ce monsieur âgé me paraissait par trop tranquille pour un père dont la fille, déjà poitrinaire, venait de passer une demi-heure dans la neige; et quant au fiancé, à chaque bouchée qu'il s'administrait, je m'en indignais, comme d'un outrage fait à la beauté malheureuse et souffrante. Je me souviens même qu'à l'exemple du touriste, je tirais de ce spectacle des inductions tout à fait défavorables à la sentimentalité suisse.

Pendant que j'étais tout occupé de mes inductions, un domestique entra dans la salle, apportant du thé sur un plateau, et tout aussitôt parut la demoiselle elle-même. C'était bien elle, car son père, s'élant levé , l'embrassa au front, en témoignant une grande joie de la voir si promptement rétablie, tandis que ce malotru de flancé, au lieu d'entrer en extase, ou de se confondre en expressions senties de vif bonheur et de tendre joie, il continuait de manger en disant avec l'accent le plus calme et le plus vulgaire : « Louise, assieds-toi là, et prends ton thé pendant qu'il est chaud. » Certes, ce n'était pas là le tutoiement passionné de Saint-Preux s'adressant à Julie; aussi cette tranquille familiarité me faisait-elle l'effet comme d'une profanation.

Celte demoiselle était effectivement fort jolie, et le danger qu'elle venait de courir rehaussait à mes yeux l'agrément de ses traits et les grâces de son visage Seulement, je ne lui trouvais ni le pudique embarras d'une fiancée que deux messieurs considèrent, ni cet air de touchante mélancolie qu'on s'attend à rencontrer chez une jeune personne

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frêle et menacée. Mais ce qui me déconcpiia W\on autrement, ce lut de surprendre sur ce visage, où je cherchais rabattement et la tristesse, les signes visibles d'un fou rire que notre présence comprimait à peine. Ce fou rire se communiqua au liancé d'abord , puis au père, qui , n'y pouvant pius tenir, se tourna vers nous en disant : « Pardon, messieurs, ces rires doivent vous paraître déplacés, mais ils sont irrésistibles, excuseznous. » Tous les trois alors, affranchis de gêne, éclatèrent de rire, pendant que nous les considérions avec l'étonnemenl le plus sérieux.

Je jugeai li propos de me retirer, et déjà je m'y disposais, tout en regrettant de m'étre mis en frais de compassion pour des gens au fond si contents, lorsque le père s'adressant a moi : « Je Veux vous mettre au fait, monsieur, de la cause de celte hilarité qui doit vous paraître étrange, il s'agit d'un monsieur.....

— Ce monsieur qui était ici tout à l'heure?

— Précisément; le plus obligeant du monde, mais le plus dangereux que je sache. Nous ne l'avions jamais vu, lorsqu'il s'est fourré dans la tête, là-bas vers ces neiges, que nous courions quelque grand danger d'avalanche. Par pur dévouement alors, et avec un imperturbable aplomb, il a écarté notre guide, rossé notre mule et jeté ma lille dans

le ravin » Les rires interrompirent ce récit. En effet, plus l'alarme

avait été vive, plus, le danger passé, ces circonstances se présentaient sous leur côté comique a l'esprit des trois voyageurs, et excitaient en eux la gaieté dont j'étais le témoin , et dont je fus bientôt le complice. J'y mis le comble en leur apprenant que, dans l'esprit du touriste, la jeune demoiselle passait pour poitrinaire, et son frère pour un (iancé auquel il reprochait une prosaïque froideur.

Le gros monsieur, toujours assis au coin du feu, avait écouté cet entretien sans y prendre part et sans s'associer à nos rires. A la lin, s'étant

levé, comme pour gagner sa chambre ; « Un sot, dit-il, et un de mes

compatriotes, vous pouvez y compter. Il n'y a qu'un de mes compatriotes qui réunisse à cet heureux degré l'étourderie et l'aplomb, la présomption et l'ignorance, et qui, plutôt (jue de douter de lui-même, vous jettera dans ce qu'il prend pour une avalanche, une fraîche demoiselle (lu'il

prend pour une poitrinaire Messieurs, je vous souhaite le bonsoir. »

L'a-dessus, le gros monsieur prit une lumière et se retira. Bientôt après, nous en fîmes autant.

Les chambres réservées aux voyageurs à l'hospice du grand Saint- Bernard sont de petites cellules séparées les unes des autres par une cloison en bois. Lorsque j'eus éteint ma lumière, j'aperçus une clarté qui se projetait sur mon lit, au travers des fentes de cette cloison. Il est rare, en pareille conjoncture, qu'une curiosité très- indiscrète, mais très-vive aussi, ne vous porte pas à approcher votre œil de celle des

LK GRAND SMM-JJliKNAKD.

fentes qui vous paraît la plus large. C'est ce que je ne manquai pas de l'aire, en prenant les plus sages précautions pour qu'aucun bruit ne trahît mon indiscrétion. Alors je vis, à ma grande surprise, et peut-être

avec quelque désappointement, notre touriste assis sur son lit , le buste et la tête chaudement enveloppés, et qui, tenant la plume, paraissait absorbé dans un travail de composition. A côté de son lit, une théière fumante et un flacon d'eau de cerises. De temps en temps, il cessait d'écrire pour relire et corriger, et toutes les nuances de satisfaction, depuis le simple sourire de contentement jusqu'au sérieux le plusadmiratif, venaient se peindre sur son visage. Un moment, il ne put résister au désir d'écouter le flatteur murmure de sa période, et, dans le morceau qu'il se lut à lui-même, je distinguai seulement qu'il s'agissait de molosses, de violettes, et d'une jeune personne nommée Emma Je conclus que notre touriste était uu auteur, peut-être môme un voyageur de Técole d'Alexandre Dumas, qui était occupé pour le moment à rédiger les impressions, les souvenirs et les catastrophes de sa journée. Sur ce, je le laissai à son travail, et je m'endormis.

Le lendemain, a déjeuner, j'appris que le touriste était parti depuis une heure : de son coté, le gros monsieur s'apprêtait a gagner Martigny; je

322 Llî GRAND SAIi\T-BERN AR D.

m'associai donc, pour descendre a la Citt' d'Aoste, aux trois personnes avec qui j'avais fait connaissance la veille d'une façon si gaie. Ces trois personnes, dans l'une desquelles le touriste avait deviné du premier coup d'œil un Suisse flegmatique, ne laissaient pas que d'être de Chambéry. Elles se rendaient à Ivrée, pour y célébrer les noces de la jeune lille, promise dès long-temps par son père, aubergiste à Chambéry, an fils d'un Piémontais, aubergiste à Ivrée. Par la même occasion, le bonhomme comptait s'approvisionner en vin et en riz, puis, après avoir terminé ses affaires, rentrer en Savoie par le petit Saint-Hernard. Chemin faisant, il m'explitjuait toutes ces choses avec cette gaie et affectueuse bonhomie qui est naturelle aux Savoyards, et comme je paraissais y prendre intérêt, chemin faisant aussi il me priait à la noce, et sa (ille, avec une aimable ingénuité, m'encourageait à leur faire l'honneur d'y assister. Sans refuser précisément, je n'étais pas non plus décidé à accepter, car voici ce qui se passait au dedans de moi.

La veille déjà, l'air de cette jeune personne m'avait vivement intéressé; mais aujourd'hui, je commençais à en devenir amoureux. C'est aller vite en besogne. Mais outre qu'en voyage le cœur, plus aventureux et plus libre, est plus prompt à s'enflammer, en tout temps il est peu a l'épreuve de certains traits d'un charme inaccoutumé, et d'une grâce pour lui nouvelle. Élevée auprès des religieuses du Sacré-Cœur, cette jeune fille était sortie du couvent depuis quelques semaines seulement, en sorte que, novice, sans expérience et à peine rendue au monde, elle était charmante 'a la fois par ses manières naïves et par je ne sais quelle fleur de joie et d'espérance, dont rien encore n'avait terni les tendres et délicates couleurs. Gracieusement montée sur sa mule, qui , selon l'instinct propre à ces animaux, suivait le bord extérieur de la chaussée, elle penchait sur le bord du précipice sans cesser de folâtrer avec une sécurité qui chez elle n'était pas courage, mais insoucieuse confiance. Cependant , lorsque l'entretien passait de la qualité des riz ou du prix des vins à des sujets plus de son goût, elle y prenait part, tantôt en se livrant a des saillies d'enjouement, tantôt en écoutant avec un sérieux plein d'intelligence. A deux ou trois reprises, il fut question de son fiancé; elle ne l'avait vu qu'une fois, elle parlait de lui sans embarras comme sans passion, sans paraître non plus voir dans le mariage autre chose qu'une fête délicieuse et perpétuelle. Aimable enfant! Tout en attachant sur elle mes regards, je me représentais sa future destinée, son désenchantement si prochain, et, après avoir deviné quels mécomptes l'attendaient probablement au sein môme dun bonheur domestique incertain encore, j'aurais voulu être l'homme qui devait les lui épargner par sa constante tendresse, et par les ménagements qu'inspire un cœur délicat et vivement épris. Mais comme je ne devais pas être cet homme, j'aimais mieux ne pas nour-

l'uiu la prt'iim'ie lois cllu cniiiiiiii un recil loiil ciiseniMo ^i;n(: cl all.Kii.ini.

( LI-: CIIAMI SAIM-KKP.NAI.D. )

rir un senliraent qui devient bien vite pénible lorsqu'il est sans espoir. Voira pourquoi je n'étais pas encore intérieurement décidé à assister à la noce du Piémontais,

Au bout de quatre heures, nous arrivâmes à la cité d'Aoste. C'était jour de foire. Sous l'omlire des ruines de l'amphitliéùtre, et tout autour des antiques portes romaines, les paysans descendus des montagnes étalaieut leurs denrées : ici les fromages s'élevaient en piles, là munissaient des génisses, plus loin, de timides brebis l)êlaient autour des échoppes, ou allaitaient leurs agneaux sous l'abri des chariots. Nos deux messieurs, à peine arrivés, s'étaient vus entourés de marchands à qui ils avaient affaire, et tout disposés déjà à me traiter comme on fait une ancienne connaissance, ils avaient abandonné a ma protection leur jeune demoiselle. L'hôtel où nous étions descendus était bruyant et encombré de monde. Pour l'en sortir, je lui proposai de faire un pèlerinage a la tour du Lépreux. Après y avoir consenti avec un joyeux empressement, et comme nous nous y acheminions déjà , elle me demanda qui était le Lépreux. Je lui promis qu'elle le saurait bientôt; et étant entré dans la boutique d'un libraire, j'y achetai le livre de M. de Maistre. Alors nous nous dirigeâmes vers l'agreste enclos où s'élève la vieille tour qu'il a immortalisée; et quand nous l'eûmes visité, nous allâmes chercher dans la prairie voisine un ombrage pour nous y asseoir et faire notre lecture. C'étaient des chênes touffus, et non loin quelques bouleaux, ceux-là auprès desquels le Lépreux, ayant vu la jeune femme pencher la tête sur le sein de son époux ^ sentit son cœur se serrer, et son âme près d'être brisée par un affreux désespoir.

Ma jeune compagne, élevée chez les religieuses du Sacré-Cœur, n'avait guère lu que des livres de piétc. Pour la première fois elle écoutait un récit tout ensemble grave et attachant, dont le style, plein de mouvement et d'éloquence, tantôt pénètre mollement le cœur, tantôt l'élreint et Je fait bondir de pitié. Calme d'abord, et presque distraite, elle regardait alternativement celte tour, ces montagnes, ce vallon, jusqu'à ce que, captivée de plus en plus par l'intérêt du récit, elle montra une sorte de surprise, à laquelle succédait insensiblement en elle l'enchanteresse émotion d'une âme neuve qui s'ouvre à la poésie. Son visage brillait de plaisir. Toutefois, à ces pages de plus en plus sombres, où se déroulent les souffrances amères du Lépreux, ses yeux se mouillèrent de larmes; et quand j'approchai du moment où la sœur de cet infortuné va lui être retirée, sa compassion se trahit par des pleurs Elle me pria de ne pas poursuivre. Alors je fermai le livre, et, en le lui offrant pour qu'elle pût achever plus tard cette lecture, je la priai de conserver ce petit volume en souvenir de moi. Elle me le promit avec effusion , mais en rougissant. En effet, nous venions de sentir ensemble, de nous émouvoir ensemble, nos

32'i LI-: GRAND SAL\ T-BERNARD.

cœurs s'étaient sccrèteraent approchés l'un de Tautre, en sorte que la bienveillance ingénue de la veille venait de faire place, chez cette jeune fille, aux troubles pudiques du sentiment.

Nous retournâmes à Thôlel. Les deux messieurs, tout entiers à leurs affaires, s'occupaient de les terminer afin de repartir. A peine s'aperçurent-ils que leur jeune demoiselle était bien changée. Pour moi, j'avais si bien la conscience du mal que je venais de lui faire imprudemment en troublant le calme de son cœur, et en l'ouvrant a la poésie tout juste au moment où elle allait contracter le plus saint, mais le plus prosaïque des engagements, que j'en éprouvais une sorte de compatissant chagrin. Ce mal, je ne pouvais déjà plus le guérir, mais je pouvais l'accroître peut-être en continuant de cheminer dans la société de cette jeune personne, comme j'y étais porté par un désir pressant, et presque coupable déjà en raison même de sa vivacité. Aussi, faisant un effort extrême pour résister aux sollicitations affectueuses du père, du frère, et aux timides mais instantes prières de leur compagne, je me séparai d'eux après les avoir remerciés de leur accueil. Quelques instants après, ils partirent. Je demeurai a Aoste, éprouvant au milieu de cette foule un vif sentiment de solitude, et le cœur tout rempli d'une mélancolie que j'allai nourrir à cette môme place où. nous nous étions assis le matin sous les chênes.

Le lendemain , et les jours suivants, je continuai d'être en proie à une préoccupation qui me laissait peu de curiosité pour observer les contrées ou les villes que j'étais venu visiter. A Ivrée, où je passai de grand matin, il fallut de nouveau me faire violence pour ne pas m'y arrêter au moins quelques heures. Les rues étaient désertes, l'air froid, la Doire a peine blanchie par les premières lueurs de l'aube, et néanmoins il me semblait que cette contrée fût la plus charmante de l'Italie, et cette ville la seule où j'aurais aimé lixer mes jours. Je voulus la traverser à pied. En passant, je vis plusieurs hôtels, et devant chacun je m'arrêtais incertain s'il était la demeure de la jeune fille, probablement endormie à cette heure, peutêtre aussi rêvant tout éveillée à ses émotions de la veille, et à ce jeune homme qui en avait été sinon l'objet, du moins l'occasion. Comme je m'oubliais dans ces haltes successives, le cocher de ma carriole, à qui j'avais commandé de m'attendre au sortir de la ville, revint sur ses pas pour m'appeler. Je le suivis, la carriole roula, et, au moment où le pavé de la dernière rue cessa de retentir sous la fuite des roues, j'éprouvai une inexprimable tristesse. Toutefois avec le cours des semaines, cette préoccupation s'effaça insensiblement, et bientôt le vif sentiment que j'emportais se trouva transformé en un tendie souvenir. Je visitai Gênes, Florence, Rome, Naples ; et quand il fallut songer au retour, je choisis, pour traverser les Alpes, le passage du Sinjplon, tout autant parce que mon

cœur, redevenu libre, ne me pressait plus de repasser par Ivrée, que parce que j'aurais redouté, en y passant, de voir s'y flétrir un souvenir si tendre, si pur et si rempli de fraîcheur.

Arrivé à Genève, l'automne dernier, j'allai, selon mon usage, faire visite à ma tante Sara. Plus haut, j'ai parlé d'elle, à propos du duel de mon cousin. Ma tante Sara habite la campagne : c'est, aux portes de la ville, un jardinet séparé par des murailles des jardinets voisins. Ce jardinet offre l'agrément d'une balançoire; une pompe, dont l'eau ne tarit que dans les temps de sécheresse, y fournit aux arrosements; et, 'a l'angle nord-est, mon cousin Ernest a fait élever une jolie montagne, sur laquelle il a construit et peint en vert un pavillon chinois, d'oii la vue plane sur la maison de l'octroi et sur les fortiQcations de la ville.

iMa tante Sara est une excellente dame, maintenant âgée, qui n'a éprouvé durant sa vie qu'un seul malheur, celui de perdre son époux , il y a quarante ans, après trois mois d'un bonheur sans mélange, comme elle dit elle-même naïvement. Six mois après cette catastiophe , elle accoucha d'un (ils posthume sur lequel se concentrèrent dès lors toutes ses affections : ce fils, c'est mon cousin Ernest, qu'elle a élevé comme une mère tendre qui fut institutrice dans sa jeunesse élève un lils unique, et de plus, posthume. Dès le bas âge, des méthodes d'ordre, des habitudes de bienséance , des leçons de maintien. Plus tard, pour former le co'ur, des sentences, des quatrains, la morale en exemples, le vice puni, la vertu récompensée. Plus tard, pour former l'esprit, des règles d'urbanité, de conversation, et, dès la première adolescence, des gants, une badine, un

frac, les pieds en dehors, et des manières conformes. Plus tard rien.

A quinze ans, mon cousin Ernest était un homme fait, parfait, un hommemodèle, faisant la joie de sa mère, et la joie aussi de quelques camarades rieurs et dégourdis, dont ma tante trouvait le ton détestable. Aujourd'hui, mon cousin Ernest, toujours unique et posthume, est en outre un célibataire rangé, propret, qui élève des œillets, qui arrose des tulipes, et qui va chaque jour à la ville, à huit heures en été, à midi en hiver, pour retirer la gazette après lecture, et pour échanger, chez la loueuse de livres, le tome premier du roman que lit ma tante , contre le tome deuxième. Si les chemins sont humides, il porte des socques ; s'ils sont poudreux, il chausse ses souliers de peau jaune; si la pluie tombe ou si le baromètre est menaçant, il prend place dans l'omnibus. Sans l'omnibus, il n'aurait jamais eu de duel.

Chose bizarre! Je suis militaire de mon métier, assez vif de mon naturel, très-chatouilleux sur le point d'honneur, et je n'ai pas encore eu mon duel. Mon cousin Ernest passe sa vie au milieu de bonnes vieilles dames; il ne fréquente ni les salons, ni les lieux publics; il est débonnaire, il est unique, il est postiuime... et le destin a voulu qu'il eût son

affaire d'honneur. C'est que, au fond, les habitudes sont, pour mon cousin Ernest, ce que sont pour d'autres les passions; et le droit d'être en route à huit heures, quand il a pris l'omnibus de huit heures, ce qu'est pour d'autres mauvaises têtes le droit imprescriptible d'entonner la Marseillaise, ou de fumer au nez d'une comtesse. Or, un jour, au moment où mon cousin prend place dans l'omnibus de huit heures, il se trouve que , sur la prière d'un jeune étranger, le conducteur vient de consentir à retarder le départ de quelques minutes, pour donner a la dame qu'attend cet étranger le temps d'arriver. Ceci attriste mon cousin, qui entrevoit dès lors un grand trouble apporté dans toute l'économie de sa journée. Le quart sonne ; ceci aigrit mon cousin, qui songe que cette dame va être la cause d'une série continue d'irrégularités ricochant les unes dans les autres, et aboutissant à déplacer l'heure de son dîner, l'heure de son café,

l'heure de sa sieste Aux vingt-cinq minutes, il n'y lient plus et se prend

à grommeler : « Au diable la demoiselle ! » Aussitôt le jeune étranger lui donne son adresse, lui demande la sienne, et tout se trouve arrangé pour le lendemain à huit heures, « a huit heures précises, » ajoute l'étranger. Ce jour-la mon cousin se fit attendre. Il apportait des excuses, on n'en voulut pas. Alors, honnêtes témoins et bons parents, nous fîmes le reste, et l'honneur fut satisfait.

Je reviens à la visite que je fis à ma tante Sara, l'automne dernier. Introduit dans le jardinet , je la trouvai établie dans le pavillon chinois , qui faisait une lecture à quelques bonnes dames du voisinage. Il fallait que le sujet en fût touchant , car je trouvai toute cette société dans l'attendrissement, hormis pourtant mon cousin Ernest, qui, toujours unique et posthume, fumait un cigare, nonchalamment assis sur un banc rustique, à l'ombre d'un acacia pommelé. Après avoir salué tout ce monde et embrassé ma tante , je priai ces dames de ne pas interrompre leur lecture à cause de moi, et j'allai m'asseoir et fumer aussi sur le banc rustique , à l'ombre de l'acacia pommelé. Ma tante lisait exactement comme lit une mère tendre qui fut institutrice dans sa jeunesse, avec une emphase didactique , d'après des principes raisonnes, et selon toutes les règles de l'épellation la plus strictement régulière, en sorte que c'était un charme de l'entendre. Après avoir replacé ses lunettes sur son nez, elle continua sa lecture :

« Cette jeune fille était une de ces blanches figures de femme

qu'entoure comme d'un voile crépusculaire une bleuâtre auréole d'intimes tristesses. Condamnée par le sort a subir l'autorité d'un père incapable de comprendre les mystérieuses aspirations d'une àme qui cherche à combler les gouffres de son cœur et 'a compléter la réalisation de son être, elle se consumait en douleurs secrètes et en sanglots étouffés. C'est que cette plante, créée pour fleurir sur le radieux penchant des

Je la trouvai étalilic dans le |uvllloii cliiiiois ei laisaiit inie letUin; a (iiicli|ue.s Ijoiiiics dame du voisiiiaye.

(le grand saint -BEUNAIID.)

LE GRAND S Ai M-BE RNARD. 327

Appenuins, avait dû germer au milieu des pentes froides de rHelvétie , en sorte que , sur Je point de s'épanouir en éclatante corolle , le vent glacé des hauteurs la forçait de s'emprisonner dans l'ingrate enveloppe de son pâle calice, »

« Cousin! qui est donc cette plante? demandai-je au célibataire posthume qui fumait à mes côtés. — C'est... c'est une délicieuse création de femme. (Mon cousin était dressé 'a répéter les expressions choisies de sa mère.) — Et ce livre , quel est-il? — Une impression de voyage. — Pas gaie? — Non. — Triste? — Très » Et mon cousin, de qui ces questions, bien plus que les sanglots étouffés de la blanche ligure de femme, troublaient la quiétude, se remit à fum.er d'un air qui signitiait que, sans vouloir m'engager 'a écouter, il m'engageait néanmoins 'a le laisser tranquille.

« Aussi, tandis qu'elle cherchait en vain, parmi les êtres positifs

dont elle était entourée, celui qui devait ouvrir et peupler de son amour le palais désert de son cœur , son père ( « Cousin ! qui est ce père? — C'est le sien. » ) , organisation vulgaire , et l'un de ces hommes dont la vie se dépense tout entière en mercantiles opérations (« Un négociant, pas vrai? — Oui. »), son père, au lieu de proposera sa tendresse quelqu'un de ces nobles exilés qu'au jour de ses convulsions la volcanique Italie a lancés au delà des Alpes (« Ciani? Mazzini? — J'ignore. »), quelqu'une de ces natures riches et embrasées telles qu'en produit encore iNaples ou la ville aux gondoles ( « Venise... hem? — Hum. »), avait jeté les yeux sur un jeune Suisse aux formes massives, aux joues pleines et fraîches , à la chevelure blonde, symbole blafard d'une âme terne et sans bouillonnement. Ainsi la pâle fleur, sans cesse agitée par les vents glacés , au lieu de rencontrer dans les fleurs ses compagnes un élastique support, allait battre du front au tlanc brut de ces deux blocs de granit qui la tuaient en voulant l'abriter. »

Ici, ma tante, qui fut institutrice dans sa jeunesse, ne put s'empêcher de faire remarquer combien ce livre était délicieusement écrit. Elle trouvait à ce style d'infinies nuances qui répondaient aux mille harmonies d'une âme sensible, et elle insistait particulièrement sur ce retour imprévu d'une comparaison qui jetait tant de lumière sur la situation décolorée de l'héroïne. Les vieilles dames , tout en partageant entièrement cette opinion, témoignaient d'ailleurs le dédain le plus marqué pour ces deux pauvres blocs de granit, et l'une d'elles épousait avec une exaltation si prononcée les douleurs de celte femme incomprise, que je me pris à conjecturer qu'elle-même avait eu beaucoup à souffrir de l'indifférence stupide d'un sexe sans discernement. « Est-elle mariée, cette dame? demandai-je tout bas "a mon cousin. — Non. » Pour moi, bien que je fusse ii miile lieues de me douter encore que cette plante étiolée était ma fraîche

compagne d'Aoste, et ce bloc, l'aubergiste de Chambéry, je m'intéressais vivement à une lecture qui , sans altérer le moins du monde la quiétude de mon bon cousin, ébranlait a ce point la sentimentalité de ces dames, et provoquait de leur part des remarques non moins délicieuses que le style qui en était l'objet.

fl Lorsque je les rencontrai , poursuivit ma tante en continuant sa lecture , ils cheminaient du côté des plaines de l'Italie , dans le fol espoir que les haleines plus douces d'un climat embaumé arrêteraient les ravages de cette destinée déçue. Mais moi , de qui l'âme comprenait cette âme, je voyais la vierge s'acheminant comme par une allée de cyprès vers sa fosse déjà creusée, et le poids d'une immense douleur pesait sur mon âme affaissée. Auprès d'elle, son blond fiancé promenait a la lumière des cieux l'ampleur massive de ses formes, dont aucun embrasement intérieur ne venait colorer la fade fraîcheur, ni tordre et saccader les mouvements prosaïques : une épaisse stupidité de cœur recouvrait cet homme comme une armure de plomb , et l'approche même d'une effroyable avalanche (ici, j'écoutai à deux oreilles) ne suffisait pas a lui inspirer les égoïstes alarmes de la frayeur la plus vulgaire.

« Cependant la nuit approchait, les noires dentelures des cimes semblaient mordre les nuages du soir, et les gorges du Saint-Bernard absorber, immenses gueules, les dernières lueurs du couchant. L'avalanche était là, béante, insondable, pâle comme un linceul, avide comme une tombe! Tout a coup , une blanche apparition s'élance, tournoie, et s'abîme dans

le gouffre C'est Emma! (Emma! m'écriai-je... en moi-même.) Plus

prompt que l'éclair, je m'y jette sur sa trace, je roule, je bondis, je plonge de vide en vide, cherchant à devancer la mort qui roule à ma poursuite, et, vainqueur dans cette lutte funèbre, j'arrive auprès de la vierge pâlissante et glacée Elle avait voulu trouver dans ce gouffre la fin de ses

tourments! Alors je lui laissai voir que moi, l'étranger, que moi, l'inconnu, j'avais deviné sa pensée. Comprise enGn, pour la seule fois peutêtre, ses paupières s'ouvrirent pour briller la flamme du ravissement, et le sourire radieux, ineffable , accourut sur les violettes ( ! ! ) de ses lèvres. En même temps arrivaient les molosses (!!!) de l'hospice , chargés de cordiaux, aboyant le secours et la délivrance. Du haut de la chaussée on nous tendit un câble, les Pères vinrent 'a notre rencontre , je remis aux hommes du ciel la victime du monde, et, après la leur avoir remise, je m'éloignai à pas désespérés! »

Je partis d'un grand éclat de rire Les dames se levèrent indignées,

mon cousin regarda sa mère, ma tante me regarda, je regardai tout ce monde en larmes, et, n'étant plus maître alors de réprimer une hilarité que ce spectacle même portait a son comble, je pris le parti de saluer

la compagnie et de prendre congé , en m'excusant d'avoir causé un si grand scandale.

Tout en regagnant mon hôtel , je me ressouvins de ce gros monsieur qui disait :

Épitaphe! tout est épitaphc !

LA PEUR

Aux portes de lii ville de Genève, l'Arve,. torrent qui descend des glaciers de Savoie, vient unir ses eaux fangeuses aux ondes limpides du Rhône. Les deux fleuves cheminent longtemps sans confondre leurs eaux, en sorte que c'est un spectacle curieux pour ceux qui n'y sont pas accoutumés, que de voir couler parallèlement, dans un même lit, une onde bourbeuse et des flots d'azur.

La langue de terre qui sépare ces deux rivières, près du point où elles se réunissent, forme un petit delta, dont la base, large de quelques centaines de pas seulement", est occupée par le cimetière de la ville. Derrière ce lieu sont des jardins plantés de divers légumes, et arrosés au moyen de grandes roues qui élèvent les eaux du Rhône, et qui les distribuent dans une multitude de rigoles qui s'entre-croisent. Quelques cultivateurs habitent seuls cette étroite plaine , que termine un bois de saules, puis une grève stérile. C'est à l'extrémité de cette grève que les deux rivières se réunissent et courent s'encaisser entre des roches vermoulues qui bornent l'horizon.

Quoique voisin d'une ville populeuse, ce lieu présente un aspect mélancolique qui en écarte la foule. A la vérité, (luehiuefois une bande joyeuse

332 LA PEUR

d'écoliers parcourt les rives du fleuve, et, sôduite par cet attrait de liberté qu'offrent les lieux déserts, vient camper sur la grève dont j'ai parlé; mais plus souvent on n'y rencontre que quelques promeneurs isolés, et plutôt de ceux qui aiment a se soustraire aux regards et à rêver avec eux-mêmes. 11 n'est pas rare que des malheureux, fatigués de vivre, y soient venus chercher la mort dans les flots.

J'avais environ sept ans lorsque je parcourus ce petit pays pour la première fois, tenant par la main mon aïeul. Nous marciiions sous l'ombrage de grands hêtres, dans les rameaux desquels il me montrait, du bout de sa canne , les petits oiseaux qui sautaient de branche en branche. « Ils jouent, lui disais-je. — Non, mon enfant, ils vont par la plaine d'alentour chercher de la nourriture pour leurs petits , ils la leur apportent, et puis repartent pour recommencer. — Oi!i sont-ils les petits oiseaux? — Ils sont dans leurs nids, que nous ne voyons pas. — Pourquoi ne les voyons-nous pas?... »

Pendant que je faisais ces questions enfantines, nous avions atteint l'extrémité de cette allée d'arbres, que termine un gros portail en maçonnerie. Par la porte qui se trouvait entr'ouverte, on apercevait au delà quelques cyprès et des saules pleureurs; mais dans le fronton du portail était incrustée une grande inscription en lettres noires sur un marbre blanc. Cet objet, singulier pour un enfant, me frappa: Qu'est-ce? dis-je a mon grand-père. — Lis toi-même, me dit-il. — Non, repris-je, lisez, grand-père. » Car il y avait, dans l'impression que j'avais reçue, quelque chose qui me rendait craintif.

« C'est la porte du cimetière, me dit-il, l'endroit oîi l'on porte les morts. Cette inscription est un passage de la Bible :

IJEUIlEtX CEUX QUI MELRENÏ AU SEIGNEUR,

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