‹ Nouvelles genevoisesChapitre 3 sur 33 · I. \ r.llîI.IOTFIKOUI · texte numérisé non relu

I. \ r.llîI.IOTFIKOUI

liii-iiR'iiif. Avocat ou niiiiistiT , pensez-vous que cclirt do la jiolilo chambie ii'aiir.i |)as une manière aiitie que celui du seuil?

Kt ce qu'on voit passer de son logis, et les gens (jui circulent autoui', et les bruits qui s'y entendent, et les oi>jets tristes ou rianis (jui s'y ren^ contrent, et le voisinage, et les cas fortuits'? Oh! que l'éducation est une chose diflicile! Tandis qu'à lumineuse intention , sur le conseil d'un ami ou d'un livre, vous dirigez l'esprit cl le c(eur de votre fils vers le côté (|ui vous agrée, les choses, les bruits, les voisins, les cas fortuits conspirent contre vous, ou vous secondent, sans que vous puissiez détruire ces iniluenccs ni vous passer de leur concours.

Plus tard , il est vrai , après vingt , vingt-cinq ans , le logement l'ait peu. Il est triste ou gai, confoitahle ou délabré, mais c'est une école où les enseignements ont cessé. A cet ât;e, l'homme fournit sa cTirrière ; il a atteint ce nuage d'avenii' (pii , tout ii l'heure encoie, lui paraissait si lointain ; son âme n'est plus lêveuse et docihî : les objets s'y miient , mais ils n'y laissent i»lus d'empreinte.

Tour moi, j'habitais un quartier solitaire (I ). C'est derrière le temple de Saint-Pierre , près de la prison deTÉvêché. Par-dessus le feuillage d'un acacia, je voyais les ogives du temple, le b;is de la grosse tour, un soupirail de la i)rison, et au del'a, par une trouée, le lac et ses rives. Quels beaux enseignements, si j'avais su en profiter!

Combien la destinée m'avait favorise entre les garçons de mon âge! si j'ai mal prolité, je tire gloire néannuiins d'être issu de celte école, plus noble que celle du seuil de boutique , plus riche (|ue celle de la chambre solitaire, et d'où devait sortir un [)oëte, pour peu que ma nature s'y fût prêtée.

Au lai! , loul est |)i)ur le mieux; car je me doute (]u'à aucune époque les poêles n'ont été iieureux. lui savez-vous un, parmi Jes plus favorisés.

( I ) Ce (|iiailicr (>sl relui iini ;ivoisine l'ostlise catliédralD de Genève. La in;uson dont il est ici i|iu'sli(iii y esi iniiniie sous le nom de mahon de la Hoursc. françuise \\:irce qu'elle aiiparticut ii un élililisse m de bieiifaisauce destiué à secourir les (ieuevois luoleslauls d'origine liançaise.

I)i: MON ONCLI-:

qui ait jamais pu étancher sa soif de gloire et d'Iiommaues? en connaissc/-v()us un, parmi les [dus grands, et surtout parmi ceux-là, <|ui ait jamais pu être satisfait de ses oeuvres, y reconnaître les célestes tableaux que lui révélait son génie? Vie de leurres, de déceptions, de dégoûts! \il encore ceci n'en est que la surface; je m'imagine qu'elle recouvre des troubles plus giands, des dégoûts plus amers. Ces tétes-là se forgent une félicité surhumaine que chaque jour déçoit ou renverse ; ils voient par delà les cieux, et ils sont cloués à la terre; ils aiment des déesses, et ne rencontrent que des mortelles ! Tasse, Pétrarque, Racii.e , ûmes lendres et malades, cœurs jamais paisibles, toujours saignants ou plaintifs , dites un peu ce qu'il en coûte pour être immortels!

Ceci est l'effet et la cause. C'est parce qu'ils sont poètes qu'ils éprouvent ces tourments, c'est parce qu'ils éprouvent ces tourments qu'ils sont poêles. De cette lutte qui se fait en eux jaillit, comme léclair de la nue, cette lumière qui nous frappe dans leurs vers ; la souffrance leur révèle les joies; les joies leur apprennent la souffrance; leurs désirs vivent à côté de leurs déceptions. De ce riche chaos, de ces fécondes douleurs naissent leurs sublimes pages : ainsi ce sont les vents orageux qui tirent de si doux sons de celle harpe solitaire.

Je m'étonne donc moins d'avoir ouï dire à un homme de sens, qu'il vaut mieux être l'épicier du coin que le poète du monde; Giraud, que Dante Alighieri.

Cette idée que je me fais du poète, elle est si vraie, que, voyez, je vous prie, a quoi prétendent tout d'abord ceux qui aspirent a cette vocation. N'est-ce point à ce trouble, 'a ces peines, à ce riche chaos, si possible? Ainsi que Ton singe la vertu par des paroles de sainteté, ds singent, eux, la poésie par des paroles de tristesse, d'angoisse, d'ineffables douleurs; ils souffrent dans leurs vers, ils gémissent dans leurs vers, ils y traînent à vingt ans un reste éteint de vie décolorée, ils y meurent : presque tous commencent par là. Ah ! mon ami ! il n'est pas si facile que tu penses d'être triste, malheureux , affligé: d'être tourmenté de désirs , fasciné d'extases ; de décolorer la vie, de mourir comme .Millevoye. Ote donc ton masque . que nous vovions ta face réjouie.

4 l.\ HIIÎI.IOTHKQlli:

l'our(|U()i , |toiir(|iioi , gros fiaillaid , no pas suivre ta natmo? Quel avantage si granil trouves-lu donc à passer pour gémissant et plaintif; pour mort, et jamais enterré?

Au reste, quand je parle de fécondes douleurs, je n'entends point dire par là que tout grand poète gémit et pleure nécessairement dans ses vers, mais, au contraire, que ses plus riantes extases recouvrent d'amers déplaisirs. Alors même qu'il nous entraîne dans un aimable Elysée, alors même qu'il peint la beauté sous ses plus célestes traits , c'est le vide de la terre qui le fait déployer son essor vers ses hauteurs fortunées : il est peintre de la santé, parce qu'il est malade; de l'été, parce qu'il erre sur les glaces; des eaux fraîches, paice que tout est aride à l'entour. Le malheureux goùle quelques instants d'ivresse, et il nous faire boire ;i sa coupe. Pour nous le nectar, pour lui la lie.

Mais voici qu'à ce propos je découvre une pensée honteuse qui se cache derrière un repli de mon cerveau ! c'est la pensée que je suis bien

aise, pour mes plaisirs , qu'il ait existé de ces âmes souffrantes

que des infortunés aient vécu de peines durant de longues années, pour laisser quelqups pages, quelques strophes qui me charment, qui m'émeuvent un instant? Profond égoïsme du cœur; cruauté du plaisir qui s'immole tout à lui-même! Mais

aussi Racine épicier! Virgile

détaillant!.... Non; je n'ai pas encore assez de sens; sur mon crâne chenu n'ont pas passé assez d'années encore. Un jour viendr.i, et trop tôt! où plus sensé, non moins égoïste, je tiendrai ce propos devant les jeunes hommes. Et la pensée que je radote s'élevant dans leur cerveau, s'épandra sur leur front, et ne s'arrêtera que sur leurs lèvres.

Il y a dans le cerveau beaucoup de ces pensées honteuses , qui se cachent par pudeur, qui se taisent crainte de se faire hi)nnir. qui , parfois , venant à surgir hors de leur cachette , font circuler la rougeur sur les fronts honnêtes. Un jour, un homme lit une battue dans son propre cerveau ; il en sonda les replis, il chercha dessus, dessous; il visita les plus obscurs recoins, et, de ce qu'il trouva, fit un livre, le livre des l\laxi- )iips, miroii' lidèle, ou l'homme se voit bien plus laid qu'il ne croyait l'être.

DK MON ONCLE.

Le Duc , (Ml celn, avait suivi la maxime de Sociale, qui exhorte l'homme à regarder dans son cerveau, rvwôi csau-v/ (c'est du grec) ne gignifie pas aulre chose. Pour moi, je suis en doute s'il y a beaucoup à gagner dans cette habituelle contemplation. Sur bien des choses, mieux vaut s'ignorer soi-même. Certains, a se connaître mieux, deviendraient pires. Tel, voyant son champ ingrat au bon grain, prend l'idée de tirer parti des mauvaises herbes. ' ''^'''' ..^^'Çh^^

Aussi, je ne regarde plus tant dans mon cerveau ; mais ce m'est un passe-temps des plus récréatifs que de lorgner dans celui des autres. J'y applique la loupe, le microscope, et vous ne sauriez croire ce que j'y découvre de petites particularités curieuses; sans compter i' '^ ■' JV les grosses, qui se voient à l'œil nu, et les V monstruosités qui frappent à distance. Bien /'i fou Gall, qui prétend juger du contenu par le contenant, du goijt d'une orange par ses aspérités, d'un onguent par la boite. Moi, j'ouvre et Je goûte; j'ôte le couvercle et je flaire.

Imaginez-vous que Ions les cerveaux sont faits de même, j'entends qu'ils ont tous le même nombre de loges , contenant les mêmes germes , ainsi qu'en toute orange même nombre de pépins habitent même nombre de loges , pareillement disposées. iMais voici que bientôt , de ces germes, les uns avortant, les autres ee développant outre mesure, il en arrive des disproportions, d'où résultent ces différences de caractères qui font les hommes si dissemblables.

Ce qui est curieux, c'est qu'il y a un de ces germes qui n'avorte jamais , qui s'alimente de rien comme de beaucoup, qui prend sa croissance l'un des premiers , et décroît le dernier de tous ; si bien que, celuilà mort , on peut être assuré que tout le reste de l'homme a cessé de vivre : c'est celui de la vanité. Je tiens ceci d'un visiteur de moits , lequel m'a confié que, pour sa part, il s'en tenait à ce signe, le regardant comme plus sijr que tout antre ; en sorte qu'appelé auprès d'un défunt, il s'assurait tout d'abord qu'il n'y eût plus envie aucune de paraître, aucun soin de son air, de sa pose, nul souci du regard des autres; auquel cas, sans même tâter le pouls, il donnait son permis ; et que . pour avoir

r. i.A i?iiJLi()Tiii:(jiii:

loujours iiralKiiié cetle recelle, il (Hait ronvi^incu de n'avoir jamais envoyé on terre un vivant, ce que, ilit-il, l'ont souvent ses confrères, los- (|nels tiennent au pouls, au souffle et autres signes incomplets.

Il prétendait, ce visiteur, que ce n'est pas tant selon la condition , l;i richesse ou la piotVssidii , ([ue ce hourgeon-la varie; que si quclqu»; chose influe , ce serait plutôt l'âge. Dans l'enfance, il n'est pas le premier à se montrer; dans la jeunesse, il n'est pas le plus gros; mais dès vingt ans c'est un luborcide respectable ef vorace qui s'alimente de tout.

J'oublie que c'est de mon logis que je voulais parler. J'y coulais dans une paix profonde les riants loisirs de ma [iremière adolescence, vivant peu avec mon maître, plus avec moi-même, beaucoup avec Euciiaris, avecGalatée, avec l'Estelle surtout.

Il y a un âge, un seul ù la vérité, et (pii dure peu, où les pastorales de M. de Florian ont un charme tout parliculior : j'étais a cet âge. Rien ne me semblait nimable comme ces jeunes bergères; rien de naif comme leurs phrases précieuses et leurs sentiments a l'eau de rose; rien de champêtre , de rustique, comme leurs élégants corsages, comme leurs gentilles houlettes à rubans flottants. \ peine trouvais-je aux plus jolies demoiselles de la \ille la moitié de la grâce , de l'élégance, de l'esprit, du sentiment surtout, de mes chères gardeuses de moulons. Aussi leur avais-je donné mon cœur sans réserve, et ma novice imagination se chargeait de le leur garder lidèle.

linfantines amours , premières lueurs de ce feu qui , plus tard , pénètre , étreint, embrase!... Que de charme, que de riant et pur éclat, dans ces innocentes prémices d'un sentiment si fécond en orages!

I.e malheur de cette passion-là, c'est que je n'osais pas m'y livrer avec sécurité; et ceci, a cause d'un entretien Irès-grave que j'avais eu tout récemment avec mon maître. C'était ù propos de la belle coiuluite de Télémaque dans l'île de Calypso, alors qu'il quitte Eucharis pour la vertu, laquelle conduite nous traduisions ensemble en fort mauvais latin.

DE MON ONCLi:. 7

El il précipila Teléniaque dans la mer...

El Telemackum in mare , de rupe,prœcipitavit , venais-je de traduire, lorsque M. Ratin, c'est mon maître, s'avisa de me demander ce que je pensais de ce procédé^ de Mentor.

Cette question m'embarrassa fort; tant je savais déjà (ju'il ne faut point blâmer Mentor devant son précepteui'. Cependant, au fond , je trouvais (jue Mentor s'était com[)orté, en cette occasion , d'une façon brutale. Je pense, répondis-je, que Téléinaque fut bien heureux d'en être quitte pour avoir bu Tonde amère.

Vous ne comprenez pas ma question, reprit M. Hatin. Télémaque était amoureux de la nymplie Kucharis; or l'amour est la passion la plus funeste, la plus méprisable, la plus contraire à la vertu. Un jeune homme qui aime, s'adonne au relâchement et a la mollesse; il n'est plus bon a lien qu'à soupirer auprès d'une femme, comme lit Hercule aux pieds d'Ompliale. Le procédé du sage Mentor était donc le plus admirable entre tous poui' arrêter ïélémaque sur les bords de l'abîme. Voilà, ajouta M. ilatin, ce que \ous auriez dû me répondre.

C'est de cette façon indirecte que j'appris que mon cas était grave, et que j'avais déjà bien dévié de la vertu; car j'aimais Estelle tout aussi évidemment, à mes yeux, que l'autre, Eucharis. Je résolus donc, a pari moi, de combattre un sentiment si coupable, et (pii pouvait tôt ou lard m'attirer (piehpie catastrophe, à en juger du moins d'après l'admiration que .M. Hatin itrolessail [lour le itrocédé de Mentor.

Le discours de M. Ratin m'avait fait d'ailleurs une grande impression: bien moins pourtant par ce que j'en pouvais comprendre , que par ce que j'y trouvais d'obscur et de mystérieux. En même temps que, pour être sage et ne pas tomber dans l'abîme , je réprimais une bien innocente ardeur, mon imagination s'attachait aux paroles sinistres de M. Raiin pour en pénétrer le sens, et pour y chercher des révélations.

s LA HIULlUTHKQUb".

Ce fut la mon premier amour. S'il n'eut pas de suiles , vu sa nature tout imauinaire, la l'aron dont il fut refoulé par le discours de M. Ratin, a iinpiimé à mes autres amours certains traits que l'on pourra reconnaître dans les récits qui suivront.

Celte prison, dont j'ai parlé, n'a qu'une seule fenêtre qui donne de mon-côté. En général , les prisons ne sont pas riches en fenêtres.

Cette fenêtre est percée dans une muraille d'un aspect noir et triste. Des barreaux de fer empêchent le prisonnier d'avancer la lête au dehors; et un appareil extérieur, qui lui dérobe la vue de la rue, ne laisse pénétrer dans le fond de sa retraite qu'un peu de la lumière du ciel. Je me souviens que la vue de ce soupirail ne m'inspirait alors (|ue terreur et colère. C'est qu'en effet, dans une société que je me figurais tout entière composée d'honnêtes gens , il me paraissait infâme que quelqu'un s'y permît d'être assassin ou voleur; et la justice, qui protégeait des gens parfaits contre des monstres, m'apparaissait comme une matrone saintement sévère, dont les arrêts ne pouvaient être trop terribles. Depuis, j'ai changé : la justice m'est apparue moins sainte ; ces gens parfaits ont baissé dans mon estime; et, dans ces monstres, j'ai reconnu trop souvent les victimes de la misère, de l'exemple, de l'injustice... alors la compassion est venue tempérer la colère.

L'esprit des enfanis est absolu parce qu'il est borné. Les questions , n'ayant pour eux qu'une face, sont toutes simples ; en sorte que la solution en paraît aussi facile qu'évidente à leur intelligence plus droite qu'éclairée. C'est pour cela que les plus doux d'entre eux disent parfois des choses dures , que les plus humains tiennent des propos cruels. Sans être de ces plus humains, cela m'arrivait souvent; et quand je voyais conduire un homme en prison , toute ma sympathie était pour les gendarmes, toute mon horreur pour cet homme. Ce n'était ni cruauté, ni bassesse : c'était droiture.

Plus vicieux, j'aurais détesté lesgendarmes, plaint l'homme.

Un jour, j'en vis passer un qui allum.i toute mon indignation. C'était le complice d'un atroce assassin. Entre eux

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