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d'eux, ils avaient tué ua vieillard pour s'emparer de son argent; puis, aperçus par un enfant, au moment du crime, ils s'étaient défaits de cet innocent témoin par un second meurtre. Le camarade de cet liomme avait été condamné à mort; mais lui, soit habileté dans la défens^e, soit quelque circonstance atténuante, était condamné seulement à une réclusion perpétuelle. Au moment où, près d'entrer dans la prison, il passa sous ma fenêtre , il regardait les maisons voisines avec curiosité. Ses yeux ayant rencontré les miens , il sourit comme s'il m'avait connu ! ! ! Ce sourire me fit une impression sinistre et profonde. Pendant toute la journée rien ne put le chasser de ma pensée. Je résolus d'en parler a mon maître , qui saisit cette occasion pour me faire une remontrance sur le temps considérable que je perdais à regarder dans la rue.
C'était, quand j'y songe, un drôle d'homme que mon maître : moral et pédant, respectable etrisible, grave "et ridicule , en telle sorte qu'il me faisait une impression a la fois vénérable et bouffonne. Tel est pourtant l'empire de l'honnêteté , l'ascendant des principes, loi^que la conduite est en accord avec eux, que, malgré l'effet vraiment risible que me faisait M. Ratin, il avait sur moi plus d'influence que tel maître bien plus habile , ou bien plus sensé, mais en qui j'aurais surpris le moindre désaccord entre les préceptes qu'il me donnait à suivre, et ceux qu'il suivait lui-même.
Il était pudibond a l'excès. Nous sautions des pages entières de Télémaque , comme contraires aux bonnes mœurs; et il prenait soin de me prémunir contre toute sympathie pour l'amoureuse Calypso , m'avertissant que je rencontrerais dans le monde une foule de femmes dangereuses qui lui ressemblent. Cette Calypso, il la détestait; cette Calypso , bien que déesse , c'était sa bête noire. Quant aux auteurs latins , nous n'avions garde de les lire ailleurs que dans les testes expurgés par le jésuite Jouvency, encore enjambions-nous bien des passages que ce pudique jésuite avait crus sans danger. De là l'épouvantable idée que j'étais porté à me faire d'une foule de choses ; de la aussi l'épouvantable frayeur que j'avais de laisser voir à M. Ratin mes plus innocentes pensées, si seulement elles avaient quebjue teinte amoureuse, quelque lointain rapport avec Calypso , sa bête noire.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce point. Cette méthode enflamme plus qu'elle ne tempère, elle comprime plus qu'elle ne prévient; elle donne des préjugés plutôt que des principes; surtout, sou premier effet est d'altérer presque infailliblement la candeur, cette fleur délicate qu'un rien flétrit, que rien ne relève.
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Au surplus, I\I. Ratin , tout farci de latinité et d'ancienne Home, mais bon homme au demeurant, était plus harangueur que sévère. A propos d'un pâté d'encre, il citait Sénèque; à propos d'une espièglerie, il me proposait Caton d'Utique pour exemple ; mais une chose qu'il ne pardonnait pas, c'était le fou rire. Cet homme voyait dans le fou lire les choses les plus singulières, l'esprit du siècle, l'immoralité précoce, le signe certain d'un avenir déplorable. Sur ce point, il pérorait avec passion, interminablement. J'attribue ceci à une verrue qu'il avait sur le nez.
Cette verrue était de la grosseur d'un pois chiche, et surmontée d'une petite houppe de poils très-délicats, très-hydrométriques aussi; car j'avais remarqué que, selon l'état de l'atmosphère, ils étaient plus raides ou plus bouclés. Il m'arrivait souvent, durant mes leçons, de la considérer le plus naïvement du monde , comme un objet curieux, sans aucune idée de moquerie ; j'étais, dans ces cas-l'a, brusquement interpellé, et tancé vertement sur ma distraction. D'autres fois , plus rarement, une mouche voulait obstinément s'y poser malgré l'opposition colère de mon maître, qui pressait alors l'explication, afin qu'attentif au texte, je ne m'aperçusse point de cette lutte singulière. Mais cela même m'avertissait qu'il se passait quelque chose, en sorte qu'une curiosité irrésistible me faisait lever furtivement les yeux sur son visage. Selon ce que j'avais vu , le fou rire commençait à me prendre , et pour peu que la mouche insistât , il devenait irrésistible aussi. C'est alors que M. Hatin , sans paraître concevoir le moins du monde la cause d'un pareil scandale , tonnait contre le fou rire en général, et m'en démontrait les épouvantables con- ^équences.
Le fou rire est néanmoins une des douces choses que je connaisse. C'est fruit défendu , partant exijuis. Les harangues de mon maître ne m'en ont pas tant guéri que l'âge. Vom fuurire avec délices, il faut être écolier, et, si possible, avoir un maître qui ait sur le nez une verrue et trois poils follets :
.... Cet âge est sans pitié, lié fléchissant depuis ;i cette verrtie, je me suis imaginé que tous les
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sens susceptibles ont ainsi f|iiclque inGimilé physique ou morale, quelque verrue occulle ou visible, qui les prédispose à se croire moqués de leur prochain. Ne riez pas devant ces gens-là ; c'est rire d'eux; ne parlez jamais de loupe ni de bourgeon : c'est faire des allusions ; jamais de Cicéron , de Scipion Nasica : vous auriez une affaire.
C'était le temps des hannetons. Ils m'avaient bien diverti autrefois, mais je commençais à n'y prendre plus de plaisir. Comme on vieillit !
Toutefois, pendant que, seul dans ma chambre, j'y faisais mes devoirs avec un mortel ennui, je ne dédaignais pas la compagnie de quelqu'un de ces animaux. A la vérité , il ne s'agissait plus de l'attacher a nn (il pour le faire voler, plus de l'atteler à un petit chariot : j'étais déjà trop avancé en âge pour m'abandonner à ces puériles récréations ; mais penseriez-vous que ce soit là tout ce qu'on peut faire d'un hanneton ? Erreur grande : entre ces jeux enfantins et les études sérieuses du naturaliste , il y a une multitude de degrés à parcourir.
J'en tenais un sous un verre renversé. L'animal grimpait péniblement les parois pour retomber bientôt, et recommencer sans cesse et sans fin. Quelquefois il retombait sur le dos : c'est, vous le savez, pour un hanneton , un très-grand malheur. Avant de lui porter secours, je contemplais sa longanimité à promener lentement ses six bras par l'espace, dans l'espoir toujours déçu de s'accrocher à un corps qui n'y est pas. C'est vrai que les hannetons sont bêtes ! me disais-je.
Le plus souvent , je le tirais d'affaire en lui présentant le bout de ma plume , et c'est ce qui me conduisit à la plus grande, à la plus heureuse découverte; en telle sorte qu'on pourrait dire, avec Berquin, qu'une bonne action ne reste jamais sans récompense. Mon hanneton s'était accroché aux barbes de la plume , et je l'y laissais reprendre ses sens pendant que j'écrivais une ligne , plus attentif à ses faits et gestes qu'à ceux de Jules César, qu'en ce moment je traduisais. S'envolerait-il, ou descendrait-il le long de ma plume? A quoi tiennent pourtant les choses! S'il avait pris le premier parti , c'était fait de ma découverte, je ne l'entrevoyais même pas. Bien heureusement il se mit à descendre. Quand je le vis qui approchait de l'encre , j'eus des avant-coureurs, j'eus des pressentiments qu'il allait se passer de grandes choses. Ainsi Colomb, sans voir la côte, pressentait son Amérique. Voici , en effet , le hanneton , qui , parvenu à
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l'exlrémilt!' du bec, trempe sa laiiore dans rencre. Vile un t'euillol blanc c'est l'instant de la plus grande attente !
La tarière" arrive sur le papier, dépose l'encre sur sa trace , et voici d'admirables dessins. Quelquefois le hanneton, soit génie, soit que le vitriol inquiète ses organes , relève sa tarière , et l'abaisse tout en cheminant; il en résulte une série de points, un travail d'une délicatesse merveilleuse. D'autres fois , changeant d'idée , il se détourne ; puis , changeant d'idée encore, il revient; c'est une S!... A cette vue, un trail de lumière m'éblouit.
Je dépose Tétonnant animal sur la première page de mon cahier, la tarière bien pourvue d'encre ; puis , armé d'un brin de paille pour diriger les travaux et barrer les passages, je le force à se promener de telle façon qu'il écrive lui-même mon nom !
Il fallut deux heures, mais quel chef-d'œuvre.
La plus noble conquête, ^-H^; ::==^^^^
dit Buffon , que l'homme ait jamais faite, c'est.,, c'est bien certainement le hanneton !
lui là-
criai-je
l)as ! I)
Pour diriger cette opération , je m'étais approché du jour. Nous achevions la dernière lettre, lorsqu'une voix appela doucement: « Mon ami? » Je regardai aussitôt dans la rue. Il n'y avait personne. « Ici! dit la même voix. — Où? répondis-je. — A la prison. »
Je compris que ces paroles, sorties du soupirail, m'étaient adressées par le scélérat dont l'affreuv sourire m'avait tant bouleversé. Je reculai jusque dans le fond de ma chambre.
« iN'aiepeur, continua la voix, c'est un --: - brave homme qui te parle — Coquin !
si vous continuez à me parler, je vais avertir le factionnaire,
L)K M0^ ONCLli.
Il se tut un moment : « En passant l'autre jour dans la rue , reprit-il, je vis votre ligure , et je vous attribuai un cœur capable de plaindre une victime infortunée de l'injustice des hommes,.. — Taisez-vous ! lui criai-je
encore, scélérat, qui avez tué un vieillard, un enfant! — Mais
vous êtes, je le vois, aveuglé comme les autres. Bien jeune, pourtant, pour déjà croire au mal! » 11 se tut, a l'ouïe d'une personne qui passait dans la rue. C'était un personnage vêtu de noir. J'ai su depuis que c'était un employé aux pompes funèbres.
Lorsque cet homme se fut éloigné : « Voilà , dit-il , le respectable aumônier de la prison. Celui-là sait. Dieu merci, que mon cœur est pur et mon âme sans tache ! » Il se tut encore. Celte fois, c'était un gendarme. J'hésitai à l'appeler pour lui redire les paroles du prisonnier, mais ces paroles mêmes avaient déjà assez agi sur ma crédulité pour que je comprimasse ce mouvement. 11 nie semblait d'ailleurs qu'il y eût eu quelque trahison a le faire , puisque le prisonnier s'était (ié à la candeur de mon visage. C'eût été démentir un éloge qui flattait mon amour-propre. J'ai dit plus haut que le bourgeon s'alimente de tout ; il n'est main si vile qui ne puisse encore le chatouiller agréablement.
Après cet entretien, qui m'avait attiré vers la fenêtre, le iirisonnier continuant à se taire , je retournai 'a mon hanneton.
Je suis certain que je dus pâlir. Le mal était grand , irréparable. Je commençai par saisir celui qui en était l'auteur, et je le jetai par la fenêtre. Après quoi, j'examinai avec terreur l'état désespéré des choses.
On voyait une longue trace noire qui, partie du chapitre quatre de Bello gallko, allait droit vers la marge de gauche ; là, l'animal, trouvant la tranclie trop roide pour descendre, avait rebroussé vers la marge de droite, puis, étant remonté vers le nord , il s'était décidé à passer du livre sur le rebord de l'encrier, d'où, par une pente douce et polie, il avait glissé dans l'abîme ; dans la géhenne , dans l'encre , pour son malheur et pour le mien!
Là, le hanneton , ayant malheureusement compris qu'il se foiuvoyaii,
M I.V lîlBMOTHKQlE
avait résolu de rebrousser cliemin ; et , en deuil de la tête aux pieds , il ét;iit sorti de l'encre pour retourner au chapitre quatre de Bc/lo gallico, oïl je le retrouvai qui n'y comprenait rien.
Celaient des pâtés monstrueux, des lacs, des rivières, et toute une
suite de catastrophes sans délicatesse, sans génie un spectacle noir
et affreux ! !
Or, ce livre, c'était l'Elzévir de mon maître ; Elzévir in-qiiarto; Elzévir rare, coûteux , introuvable , et commis h ma responsabilité avec les plus graves recommandations. Il est évident que j'étais perdu.
J'absorbai l'encre avec du papier brouillard, je fis sécher le feuillet ; après quoi je me mis à réfléchir sur ma situation.
J'éprouvais plus d'angoisse que de remords.
Ce qui m'effrayait le plus, c'était d'avoir 'a avouer le hanneton. De quel œil terrible mon maître ne considérerait-il pas cette honteuse manière de perdre mon temps , "a cet âge de raison où il disait que j'étais maintenant parvenu , et de le perdre en puérilités dangereuses, et très-probablement immorales! Cela me faisait frémir.
Satnn , dont je ne me défiais point pour l'heure, se mit à m'offrir des calmants. Satan est toujours là à l'heure de la tentation. H me présentait un tout petit mensonge. Durant mon absence , cet infâme chat de la voisine serait entré dans la chambre et aurait renversé l'encrier sur le chapitre quatre de Bello gallico. Comme je ne devais point sortir entre les leçons, j'aurais motivé mon absence sur la nécessité d'aller acheter une plume. Comme les plumes étaient dans une armoire à ma portée , j'aurais avoué avoir perdu la clef hier, au bain. Comme je n'avais pas eu permission hier d'aller au bain, et que n'y avais réellement pas été, j'aurais supposé y avoir été sans permission , et avoué cette faute , ce qui aurait jeté sur tout l'édifice beaucoup de vraisemblance , et en même temps diminué mes remords , puisque je m'accusais généreusement d'une faute, ce qui à mes yeux m'absolvait presque....
Ce chef-d'œuvre de combinaisons était tout prêt , lorsque j'entendis le pas de 1\I. Hatin qui montait l'escalier.
DK MON ONCLE. I ."i
Dans mon lioiible , je fermai le livre, je le rouvris, je le lerniai encore (•our le rouvrir piécipitaniment , sur ce motif que le pâté parlerait de luiiiK'ine , et m'épargnerait l'embarras terrible des premières ouvertures
monsieur... — Je lis, vous
I) iuterronipis-je.
.M. Katin venait pour me donner ma leçon. Sans voir le livre, il posa son chapeau , il plaça sa chaise , il s'assit , il se moucha. Pour avoir une contenance, je me mouchai aussi ; sur quoi M. Ratin me regarda fixement, car il s'agissait du nez.
Je ne compris pas d'abord que M. Ratin sondait l'intention que j'avais pu avoir en me mouchant presque au même instant que lui, en sorte que, m'imagiuant qu'il avait vu le pâté, je baissais les yeux, plus décontenancé par son silence scrutateur, que je ne l'aurais été par ses questions, auxquelles j'étais prêt à répondre. A la fin, d'un ton solennel : « Monsieur! je lis sur votre figure... — .Non, dis-je... — Non, monsieur; c'est le chat..
Ici, M. Ratin changea de couleur, tant cette réponse lui sembla dépasser toutes les limites connues de l'irrévérence; et il allait prendre un parti violent, lorsque ses yeux étant tombés sur le monstrueux pâté , cette vue lui produisit un soubresaut qui , par contre-coup . en produisit un sur moi.
C'était le moment de coa- ~='*~~jurer l'orage : « Pendant, monsieur, que j'étais sorti... le chat... pour acheter une plume... le chat... parce que j'avais perdu la clef... hier au iiain... le chat... »
A mesure que je parlais, le regard de M. Ratin devenait si teirible, qu'a la fin , ne pouvant plus le soutenir, je passai sans transition à l'aveu de mes crimes. « Je mens... monsieur Ratin... c'est moi qui ai fait ce malheur. »
Il se fit un grand silence.
« Ne vous étonnez point, monsieur, dit enlïn M. Ratin d'une voix solennelle , si l'excès de mon indignation en comprime et en retarde Texpres-