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objet toutes sortes d'iJécs sinistres sur les morts, sur les sépulcres , et sur les hommes en manteaux noirs que j'avais souvent rencontrés dans les rues, portant des bières couvertes d'un linceul.
Mais le soleil brillait, et je tenais la main de mon aïeul ; ces impressions s'affaiblirent devant d'autres, et quand nous eûmes atteint les bords du Rhône, la vue de l'eau, et surtout celle d'un homme qui péchait, attirèrent toute mon attention.
Les eaux étant basses, cet homme, chaussé de grandes hottes en cuir, s'était avancé au milieu du courant. « Voyez, grand-père; il est dans l'eau! — C'est un homme qui prend du poisson. Attendons un mo-
ment, tu le verras bouger, dès qu'il sentira quelque chose au bout du fil. ..
Nous restâmes ainsi a le regarder ; mais l'homme ne bougeait point. Peu à peu je me pressais contre mon aïeul , et je serrais sa main avec plus de force, car l'immobilité du pêcheur commençait à me paraître étrange. Ses yeux fixés sur le bout du fil, ce fil ((ui plongeait mystérieusement sous
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l'eau, le silence de celte scène, toutes ces choses agissaient sur ma frêle imagination, déjà ébranlée par la vue de l'inscription en lettres noires. A la lin, par une illusion bien ordinaire, mais nouvelle pour moi, le pêcheur me parut descendre la rivière , et le bord opposé se mouvoir en remontant le courant. Alors je tirai mon graiid-père par la main, et nous poursuivîmes notre [)romenade.
Nous longeâmes la rive sous les saules qui ombragent le sentier. Ils sont vermoulus, percés de pourriture; une mousse vive rajeunit leur base, tandis que de leur tête décrépite s'échappent de flexibles bronches qui s'abaissent sur le fleuve. Nous avions à notre droite le Rhône , à gauche les jardins dont j'ai parlé. La roue qui élève l'eau dans de petites auges, d'où elle retombe dans une rigole , m'intéressa beaucoup ; néanmoins, dans la disposition où j'étais , j'aimais mieux n'être pas seul à contempler l'immense machine tournante ; d'ailleurs le pêcheur était toujours la-bas, immobile. Enfin, nous le perdîmes de vue, et nous arrivâmes à la grève qui termine la langue de terre. Mon grand-père me fit remarquer dans le gravier une foide de pierres plates et rondes , et m'apprit à les faire voler sur la surface de l'eau , en sorte que j'avais complètement oublié le portail , le pêcheur et la roue.
Il y avait sur le rivage une petite anse, remplie d'une eau claire et profonde. Mon grand-père m'invita à m'y baigner, et m'ayant ôté mes vêtements, il me lit entrer dans l'eau. Lui-même s'assit au bord, et, appuyant son menton sur le pommeau d'or de sa vieille canne , il me regardait jouer. Je vins à porter mes regards sur sa figure vénérable , et , je ne sais pourquoi , c'est sous cette image qu'il est resté depuis empreint dans mon souvenir.
Nous fîmes le tour de la pointe pour longer au retour la rive de l'Arve. La sécurité élait revenue, et le bain m'avait mis en train. Je jouais avec mon grand-père, le tirant par le pan de son habit, jusqu'à ce que lui, se retournant subitement, feignît de me poursuivre en grossissant sa voix. Quand nous atteignîmes le bois de saules, il se mit à se cacher derrière les arbres , et moi à le chercher avec un plaisir mêlé d'émotion, me livrant h une joie éclatante lorsque j'avais trouvé sa cache, ou seulement lorsqu'il était trahi par le bout de sa canne ou de son chapeau.
Un moment je perdis sa trace , et, le chercliant d'arbre en arbre, je m'enfonçai dans le bois sans le retrouver. J'appelai, il ne répondit point. Alors, précipitant ma course, et ine dirigeant du côté où le taillis me semblait le moins sombre , je manquai le sentier et je me trouvai sur le rivage, en face d'un objet dont la vue me remplit d'horreur.
C'était la carcasse d'un cheval, gisant sur le sable. L'orbite profond des yeux, le trou des naseaux, la mâchoire décharnée, ouverte comme par
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un bàillempnl infernal, et piésenlanl un hideux râtelier, me firent une impression si soudaine et si forte , que je m'écriai de toute ma force : «Grand-père! ô grand-père!...» Mon grand-père parut; je me jetai contre lui, et je l'entraînai loin de ce lieu d'effroi.
Le soir, quand on me fit coucher, j'étais fort inquiet, agité, redoutant le moment oiî l'on me laisserait seul. J'obtins que la porte de la chambre, qui donnait sur celle où mes parents étaient à souper, demeurerait entr'ouverte, et le sommeil me délivra bientôt de mes terreurs.
L'année suivante, mon aïeul mourut. Sa disparition de dessus la terre ne me frappant par aucune image sensible, j'en fus moins touché que de la douleur de mon père, dont l'abattement et la tristesse me faisaient pleurer. On m'habilla do noir, l'on entoura mon chapeau d'un crêpe, et quand vint le jour des funérailles, je dus suivre le cercueil avec les hommes de la famille, tous, comme moi, revêtus de longs manteaux noirs.
Au sortir de la maison , je n'osai pas demander a mon père où l'on allait, car, outre que son chagrin me rendait timide, j'étais moins familier avec lui que je ne l'avais été avec mon aïeul : c'est le cas ordinaire des enfants. J'avais oublié ce que ce dernier m'avait dit des morts, et de la terre où on les porte, en sorte que je m'acheminais plutôt curieux qu'inquiet; et lorsque j'eus entendu derrière moi mes grands parents qui s'entretenaient de choses indifférentes, tout en saluant les passants, la cérémonie cessa tout à fait de me paraître lugubre.
A la porte de la ville, le factionnaire présenta les armes, et les soldats du poste se mirent en ligne pour faire de même. Je ne savais pas que ce fût pour nous, mais j'y trouvai une distraction très-agréable, Néanmoins un des soldats, que je considérais de toute mon attention à cause de sa figure martiale, se mit à sourire en me regardant; je crus qu'il riait de mon accoutrement, en sorte que je rougis, et je continuai à rougir toutes les fois que les regards des passants s'arrêtaient sur moi.
Pendant que j'étais distrait par ces choses el par mille autres riens qui s'offraient 'a ma vue, je ne m'étais pas aperçu de la direction qu'avait prise le convoi. Tout à coup me retrouvant sous l'allée de hêtres, en face du gros portail, les impressions de Tannée précédente se représentèrent à mon imagination , et je ne doutai plus que je ne fusse acteur dans une de ces scènes de mort et de sépulcres, dont le mystère lugubre m'avait souvent causé tant de trouble.
Dès ce moment ma pensée se reporta sur mon grand-père, que je sa-
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vais être dans le cercueil ; je compris qu'on le portait dans la terre, comme il m'avait dit qu'on pratiquait à l'égard des morts, et dans l'impuissance où j'étais encore de me figurer un cadavre, je me le représentais couché tout vivant dans l'étroite bière, et j'attendais avec anxiété de voir ce qu'on allait lui faire. Quoique quelque curiosité se mêlât à la crainte que j'éprouvais, j'ospérais bien que tout se passerait a dislance, et que l'on ne franchirait pas le portail. Mais il en fut autrement.
Je n'avais jamais vu de cimetière, et comme je m'étais représenté ce lieu funèbre sous un aspect effrayant, je fus assez rassuré lorsqu'étant entré, j'aperçus des arbres, des fleurs, et les rayons d'un beau soleil qui doraient la surface d'une grande prairie. Aussitôt des images plus douces s'offrirent à mon esprit, entre autres celle de mon grand-père, tel qu'il m'était apparu l'année précédente au bord de la petite anse. Je me le figurai habitant cette prairie, et s'y reposant au soleil, comme c'était sa coutume aux beaux jours d'août et de juillet. Je venais d'être si agité, que, par une réaction naturelle, la paix et le calme renaissaient rapidement dans mon cœur.
Toutefois, diverses choses me causaient encore quelque inquiétude. Nous dépassions de temps en temps des pierres avec des inscriptions, et de petits enclos entourés de balustres noirs. Près de l'un d'eux, j'avais remarqué de loin une femme dans une attitude de recueillement. Je m'attendais à ce qu'elle tournerait la tête pour nous voir passer; mais, penchée sur l'enclos, elle n'en détourna point ses regards, et un sanglot étouffé, qui me parut venir du côté où elle était agenouillée, me jeta dans une agitation extrême. En effet, la voyant immobile, je me figurai bientôt que le sanglot partait de dessous l'herbe qui était dans l'enclos, et l'image d'un mort gémissant sous le poids de la terre me glaça d'épouvante.
Pendant que j'étais ainsi éliranlé, j'aperçus en avant du convoi doux hommes qui paraissaient nous attendre. A mesure que nous appro-
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chions; leur ligure hâlée, leurs traits rudes, leur air silencieux, me faisaient une impression plus sinisire; mais lorsque, arrivé pii's d'eux, le cercueil s'arrêta, et que j'eus vu des pelles, des pioches et un grand trou dans la terre , mes yeux se troublèrent , et je sentis mes jambes chanceler sous moi. Ces hommes aflreux prirent le cercueil par les deux bouts, ils le déposèrent dans le trou, et, saisissant leurs pelles, ils firent rouler dessus la terre amoncelée sur les bords de la fosse. Au bruit retentissant des cailloux et des os qui tombaient sur le bois, mon imagination mêlait des sanglots, des cris, des gémissemenls, et quand le biiiit devint plus sourd, je croyais entendre encore les ràlemenis étoutTcs de mon grand -père.
Quelques instants après, nous étions de retour au logis. Mon père se livra a une violente douleur, et je m'y associai, persuadé qu'il pleurait sur le supplice de mon pauvre grand-père oppressé sur la terre.
Il faut que je sois né peureux. Ces impressions sont demeurées ineffaçables, et prêtes a se réveiller dans la nuit et la solitude, toutes les fois du moins que l'absence d'une pensée, d'un sentnnent ou d'un but précis, leur ouvrait un libre accès dans mon âme. Mais je reprends le récit des circonstances qui, a peu d'années de là, me livrèrent a des émotions bien plus fortes encore.
C'était aux premiers jours de mon adolescence. Comme il arrive quelquefois a cet âge, l'amour, dans toute la vivacité de ses premières atteintes, s'était emparé de mon jeune cœur. Tout entier à mes chères pensées, sans cesse préoccupé de douces chimères, j'étais deveuu rêveur, taciturne, inappliqué. Aussi mou père s'en chagrinait, et mon régent afiirmaitque je n'avais aucune aptitude pour les langues mortes.
Amour d'adolescent, ai-je dit. !:;n effet, je brûlais pour une personne qui aurait pu à la rigueur être ma mère ; et c'est |)ourquoi j'avais soin de cachera tous les regards ma secrète flamme, que le mystère entretenait vive et pure, tandis que la moquerie l'eût éteinte.
La dame de mes pensées était une belle personne qui habitait la même maison que nous. Elle venait souvent chez mes parents, et, grâce à mon âge, j'allais librement chez elle. A mesure que je m'éprenais davantage, je trouvais des prétextes pour m'y rendre plus souvent, pour y rester plus longtemps ; à la un j'y passais mes journées. Debout a ses côtés, pendant qu'elle travaillait à (juelque ouvrage d'aiguille, faute d'oser soupirer, je jasais, je tenais un éclieveau , ou je coûtais après son peloton , s'il \enail à rouler sur le plancher. Que si quelque soin domestique l'appelait à sortir de la chambre, je |uolitais des instants pour baiser avec transport les
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objets qu'elle avait toucliés, je passais mes mains dans ses gants, et, pour que le chapeau qui avait pressé ses cheveux pressât aussi les miens, me voilà aflublé d'un chapeau de femme, ayant horriblement peur d'être surpris, et rougissant de ma rougeur même.
Hélas ! une si belle passion devait être malheureuse. Par une plaisanterie que je prenais au sérieux, cette demoiselle m'appelait son petit mari. Ce titre était mon privilège ; je ne le partageais avec aucun autre, et cela seul suflisait pour me le rendre inliniment cher. Un soir, beau et pimpant, je montai chez la dame de mes pensées, qui m'avait elle-même convié, pour ce soir-la, à une réunion de famille. J'entrai glorieux dans le salon ; l'assemblée était nombreuse. Par une préférence délicate, qui offensa gravement plusieurs grands parents, je n'eus de saluts et de civilités que pour ma belle voisine, a qui je consacrais toute l'amabilité et les agréments dont je pouvais disposer, lorsqu'un grand jeune homme qu'on venait d'introduire, après m'avoir hautement déplu en détournant de moi l'attention de ma souveraine, se prit à me dire : « Ah ça, vous êtes le petit mari; moi je vais être le grand... J'espère que nous vivrons bien ensemble. »
Tout le monde se prit à rire, surtout lorsqu'on m'eut vu retirer avec humeur ma main qu'il avait prise , et lui lancer un regard de tigre. A ce rire, le dépit, la honte et le trouble me suffoquant, je sortis brusquement.
Je n'osai pas rentrer tout de suite chez mon père, et d'ailleurs je n'avais qu'une envie, celle de me livrer loin de tout regard à la douleur que je ressentais. Dès que je fus seul et dans la campagne, mes larmes coulèrent.
J'étais ridicule, et pourtant bien 'a plaindre. Sans doute ma passion était sans but, sans espoir, même a mes propres yeux ; mais, tout innocente et précoce qu'elle fût, elle était pure, sincère, pleine de fraîcheur et de sève, et depuis quelque temps elle formait ma vie. Je savais bien qu'il me fallait <|uitter le collège avant de songer au mariage , aussi je n'y songeais point; mais qu'un autre épousât celle à qui j'avais avec délices consacré mon servage, c'était bien pour lors le plus fatal événement qui pût détruire ma félicité.
En proie au regret, au dépit, et a d'autres passions jalouses et colères, je n'avais remaïqué ni l'heure avancée, ni la direction que |)renaient mes pas vers des lieux qu'en d'autres temps je n'eusse point choisis pour une promenade nocturne; mais je fus ramené à moi-même, comme par un coup de foudre, lorsque l'horloge s'étant mise a sonner, je crus avoir compté douze coups... Les portes de la ville m'étaient fermées depuis une heure.
J'espérai m'êlre trompé, et je courais déjà de toute ma force, lor.-que