VI
(loucemtMit sous la liaio qui me séparait des jardins, l)ien décidé à ni'endorniir.
L'idée était l)oniie, mais Texéciition diflicile. A la vérité mes yeux élaient clos, mais ma tête veillait plus qu'en plein jour, et mes oreilles bien ouvertes me transmettaient, avec les moindres bruits, des images effraynntes qui écartaient toujours plus le sommeil de mes paupières. Aussi, voyant l'inutilité de mes efforts, j'inventais des expédients pour dérober mon esprit aux visions, en le (ixant sur quelque chose. Je me donn;ii la tâche de compter jusqu'à cent, jusqu'à deux cents, jusqu'à mille; mais mes lèvres seules se chargeaient de la besogne, et mon esprit les laissait faire.
J'en étais au nombre deux cent quatre-vingt-dix-neuf, lorsque j'entendis, à deux pas de moi, un frémissement dans le feuillage; je précipitai mon comjite avec plus de vitesse encore, afin de dépasser le plus promptement possible certaines idées de couleuvres froides et de crapauds à yeux fixes, vers lesquelles mon esprit inclinait évidemment. Mon émotion ne fit qu'en redoubler, et ce frémissement ne tarda pas "a revêtir des figures si étranges, si fâcheuses, qu'à la fin il me devint avantageux de
LA PETR
rel)roiisser, même vers les couleuvres. « Après tout, me disais-je, les couleuvres n'ont rien de si abominaMe; elles sont innocentes les couleuvres, et surtout... (oli! que cette idée me vint à propos!) si ce n'est qu'un lézard. » Ici le frémissement se flt entendre de nouveau et de plus près; je me crus liappé, avalé, broyé, en sorte que, m'étantlevé en sursaut, je franchis la baie, si épouvanté du bruit et du mouvement que je faisais, que je sentais à peine la pointe des épines qui déchiraient ma peau.
Quand je fus de l'autre côté, j'éprouvai un grand soulagement. Je me trouvais au milieu des laitues, des choux, des rigoles, toutes choses qui, en me rappelant le travail de l'homme, diminuaient d'autant le sentiment de ma solitude. Je me souviens que j'essayai de prolonger le mieux que je ressentais, en me représentant les détails de la culture auxquels j'avais assisté souvent à cette place même : les hommes bêchaient au soleil , les femmes cueillaient des légumes, les enfants arrachaient les mauvaises herbes, toute une idylle enlin. Seulement, j'évitais de songer aux
arrosemenis, crainte de songer en même temps à la grande roue, qui dans ce moment gesticulait pas bien loin de moi.
Et puis, j'étais sous la voûte du ciel qui seule, durant la nuit, n'inspire
LA PEUR
point de frayeur. J'avais autour de moi de l'espace et quelque clarté: S'il vient, pensais-je, je le verrai venir.
S'il vient! « Aitendiez-vous quelqu'un? — Sans aucun doute, — lit qui? — Celui qu'on attend quand on a peur, «
Et vous, n'eûtes-vous jamais peur? le soir , autour de l'église, à l'écho de vos pas; la nuit , au plancher qui craque ; en vous couchant, lorsqu'un genou sur le lit vous n'osiez retirer l'autre pied, crainte que, de dessous, une main... Prenez la lumière, regardez bien : rien, personne. Posez la
lumière, ne regardez plus : il y est de nouveau. C'est de celui-là que je parle.
Je restais donc immobile au milieu de cette plaine; mais déjîi l'espace que j'avais autour de moi, après m'avoir soulagé, commençait a influer sur mon esprit d'une manière fâcheuse, non pas tant en avant, où rien ne pouvait échapper à mes regards , mais derrière , de côté , et partout oîi ils ne plongeaient pas; car, quand on le sent venir, c'est toujours du c«)lé où l'on ne regarde pas. Je me tournais donc souvent, et subitement, comme pour le surprendre; puis je me retournais bien vite, pour ne pas laisser l'autre côté sans surveillance. Ces mouvements bizarres me faisajit
^44 LA PEUR
peur à moi-même , je croisai les bras , et je commençai à me promener en ligne droite , au grand détriment des choux et des laitues , car pour un empire je n'aurais dévié vers les bocages et les sentiers.
Encore moins aurais-je dévié vers l'autre côté de cette petite plaine, car c'était la que, dans mon enfance, j'avais vu, étendu sur la grève... Aussi, bien que du coin de l'œil je donnasse une attention particulière à ce côté de l'espace, j'évitais de le regarder en face, et surtout de me rendre compte des motifs qui m'en tenaient éloigné.
Mais cet effort même tournait contre moi. En repoussant le monstre , je lui donnais de la prise ; en voulant l'écarter de ma pensée, je l'y amenais... déjà il en forçait l'entrée. C'était un affreux assemblage d'os et de dents, un œil sans regard, une bête toute de côtes et de vertèbres qui se mouvaient et craquaianl, en trottant vers moi. El j'en étais à lutter de très-près, lorsque , [)ar l'effet du chemin (jue j'avais lait, les immenses bras de la grande roue m'apparurent tout à coup, à (juelques pas, tournoyant mystérieusement dans l'ombre. J'eus le temps de pressentir quel affreux rapprochement allait s'opérer; aussi, recueillant tout ce qui me
LA FKUK. 34o
restait desang-fioid, je rebroussai doucement, et je uiu mis ii sitllei d'uu
air dégagé. Quand un homme qui a peur en est à siffler, lou peul compter qu'il est extraordinairement bas.
Je n'eus pas plutôt rebroussé, que le rapprochement se lit de la roue et du monstre aux vertèbres. Je l'entendis galoper, je sentis son haleine
LA PELR.
et le crus sur mon dos. Je voulus tenir ferme et ralentir ma marche, comme pour lui imposer; mais cet effort étant au-dessus de mes forces, je hâtai le pas, je courus, je volai jusqu'au pied d'un mur qui me barrait le chemin. La je me retournai haletant
Un mur, c'est quelque chose en pareil cas. D'abord , c'est un mur : chose blanche, compacte, sans mystère ; chose qui change en réalité palpable l'espace indélini, peuplé d'apparences, domaine des fantômes; ensuite, je pouvais m'appuyer contre, et de là voir venir; c'est ce que je fis.
Kn me retournant, je n'avais vu que l'ombre et le vide; mais la bête n'en vivait pas moins dans mon imagination , et je la supposais prête à fondre sur moi , de tous les points dont la nuit ou les objets me voilaient la vue. C'est ce qui fut cause que mes terreurs commençaient déjii à se porter sur le reveis du mur auquel j'étais adossé, lorsqu'à un bruit, que je crus être parti de ce côté, elles s'y concentrèrent toutes.
C'était un bruit semblable à celui que font entendre les chouettes;
nul doute que ce ne fût la bête Je la sentais, je la voyais grimper
de l'autre côté du mur , en insérant les os de ses doigts entre les jointures des pierres ; en sorte que , les regards enchaînés au sommet
do la muriiillo, je m'attendais de seconde en secondera voir sa tête
LA PKI n. 357
s'avancer Icntenn'iit. l't 1<n deux orltites fixer ?ur moi li'nr rei;,iril immobile et cave.
Celte situation devenant intolérable, Tangoisse me poussa à sa rencontre. J'aimais mieux encore l'aller trouver que de l'attendre lasciné et palpitant. Je m'aidai <lonc des rameaux de quelques pêchers adossés 'a la muraille, et je grimpai ainsi jusqu'au sommet, que j'enfourcbai.
Point de bête! Quoique je m'y attendisse parfaitement, j'eus tout le plaisir de la surprise. Les peureux prêtent l'oreille à deux voix qui se contredisent, celle de la peur et celle du sens commun, en sorte qu'écoutant tantôt l'une, tantôt l'autre, ou toutes les deux en même temps, ils sont sujets aux plus étranges inconséquences.
Au lieu de la bête, je voyais une plaine entourée de murailles, plus loin des arbres, et, au delà, la ville, domiuée par la grosse tour de Saint- Pierre,
La vue de la ville me fit plaisir; mais il ny avait pas une lumière aux maisons , et la tour de Saint-Pierre ne me représentait rien de bien rassurant, lorsque le carillon de l'horloge se fit entendre...
Toutes mes terreurs s'envoltMont subitement. Ce son si connu me transporta comme en plein jour, et l'idée que d'autres écoulaient avec moi me lit perdre tout à lait le sentiment de mon isolement. Je redevins calme, brave, hardi,... mais pour fort peu de temps. Le carillon se tut.
'horloge sonna deux heures, et toute la nature, (jui mavait semblé écoii-
LA PEUR
ter le carillon avec moi, me parut de nouveau reporter toute son attention sur moi, perché Ih-liaut sur ma muraille. Je me faisais petit, je m'effaçais, je me couchais tout de mon long sur cette crête étroite : impossible d'échapper aux regards. Les choux, les choux eux-mêmes, plantés en longues liles, me semblaient des têtes alignées, des bouciies ricanantes, des milliers d'yeux flxés sur ma personne. Je préférai donc redescendre, et, à cause de la grande roue, je descendis sur le revers opposé de la muraille.
J'avais fait quelques pas avec assez de bonheur, lorsque je vins à me heurter contre un objet que mes yeux n'avaient pu distinguer de la noirceur de l'ombre. Au choc subit, je poussai un cri, croyant que ce fût la bête elle-même ; mais lorsque revenu de cette première impression j'eus touché les balustres noirs, une sueur froide parcourut tout mon corps. J'étais dans le cimetière.
A retle soudaine idée, mille visions effrayantes s'élevèrent devant
LA PEUR
moi, j.iillissant comme du sein d'une lueur bleuâtre qui leur prêtait une pâleur sépulcrale. C'étaient des spectres vermoulus, des crânes, des os, une femme noire, d'affreux fossoyeurs... Mais la plus horrible de toules, celle qui finit par éclipser les autres, c'était celle de mon graud-pôre à moitié caché sous la terre. Ses traits déligurés présentaient des os creusés, des orbites vides; sa bouche, dépouillée de dents, semblait plaindre sourdement, et, de ses bras décharnés, il écartait avec effort une poussière immonde.
Hors de moi, je marchais rapidement, comme pour m'éloigner de ces pensées, en môme temps que des balustres noirs. Mais à mesure que je marchais, le spectre sortait de sa fosse; il tournait ses orbites sur la plaine, il m'avait reconnu; déjà il allongeait sur ma trace son pas sourd et mystérieux, et, comme si à chaque seconde il eût été sur le point de m'atteindre, mon cœur battait avec violence. Tout à coup mon chapeau tombe, et je sens sa main froide et dure s'appesantir sur ma tête... « Grand-père! Oh! non, grand-père! » m'écriai-je en fuyant de toute la vitesse que me permettait le délire de la plus affreuse terreur.
C'étaient les branches inférieures d'un saule, contre lesquelles ma tête était venue se heurter.
Au mouvement de ma fuite, au bruit de mes pas, surgissaient mille autres spectres, et j'en sentais déjà une armée <à ma poursuite, lorsque ayant franchi enfin le portail, je continuai de courir jusqu'aux portes de la ville. « Qui vive! » cria la sentinelle.
A cette voix d'homme, adieu fantômes, spectres, monstres, couleuvres.
330 lA PEdR.
«Ami! » répondis-je, d'un accent prosfiiip passionne. Une licuro après ■fêlais rendu a ma l'aniille.
Cette crise me fit grand bien. J'oubliai mes amours, et je retrouvai mon chapeau.