‹ Nouvelles genevoisesChapitre 6 sur 33 · I. \ RIHIJOTIIKQIIK · texte numérisé non relu

I. \ RIHIJOTIIKQIIK

L'on voit que j'étais amoureux. C'était depuis iiuit jours, et tlepuis six, je n'avais pas revu l'objet aimé.

Comme font les amants malheureux, les premiers jours, je m'étais bercé d'espoir. J'avais ensuite cherché des distractions, qui /comme on l'a vu, m'avaient fort mal réussi. Était venue ensuite ma captivité, et, dès les premiers loisirs de celle vie oisive, je n'avais eu garde d'oublier mes amours. Mais ce soir-là, ma passion, fortement attisée par la romanesque lecture que je venais de faire, finit par se lasser des apostrophes, et par me porter vers dos voies désespérées.

Que l'on sache seulement qu'en pénétrant dans la cliambre qui était au-dessus de la mienne, je pouvais y voirmabien-

aimée! Klle s'y trouvait seule à cetle

heure.... La lucarne m'ouvrait un chemin pour y pénétrer par les toits.

La tentation était donc irrésistible, d'autant plus que je me trouvais déjà sur le toit depuis un petit moment.

Je me suis assis , pour prendre du courage et me familiariser avec mon projet, car ce commencement d'exécution me causait une émotion si grande, que j'étais sur le point de rebrousser. Pour le moment, je n'eus rien de

plus pressé que de m'effacer entièrement, en me couchant sur le toit

Je venais d'apercevoir M. Ralin dans la rue !

Un peu revenu de ce coup de foudre , je me hasardai ;i soulever la lOle,

DE M UN U.NCL'i:.

de manière à voir par-dessus la saillie du toit Plus de M. Ratin ! Évident (]u'il montait l'escalier, et qu'avant une minute il me surprendrait allanl en bonne fortune. Ah ! que j'avais de remords et de contrition ; que le repentir m'était facile, et que je ressentais bien l'énormilédemafaute!... lorsque je vis reparaître M. Katin, et disparaître le remords et l'énormité. M. Ralin, après avoir traversé une allée, cheminait tranquillement, dans une direclion qui léloignait de moi.

Bientôt je le perdis de vue, mais je compris que je ne pouvais rester à cette place, sans risquer d'être aperçu du soupirail de la prison, dans le fond duquel, de celte région élevée, je plongeais avec effroi mes regards. Je me remis donc en route pour profiter de ce qui restait de jour, et, en

quelques pas, j'atteignis à la fenêtre que je cherchais. Elle était ouverte...

Mon cœur battait avec force, car, malgré la certitude que j'en avais, je ne pouvais assez me persuader que ma bien-aimée fût seule en ces lieux.

J'hésitais donc, lorsque tout "a coup je m'entendis dire : « Entrez ! et ne craignez pas qu'on vous trahisse , bon jeune homme. »

C'était la voi\ du prisonnier. Dès le premier mot , perdant toute présence d'esprit, je sautai brusquement dans la chambre, où je me trouvai sur les épaules d'une belle dame, richement habillée, qui roula par terre avec moi.

Je ne puis décrire ce qui se passa dans les premiers instants qui suivirent la chute, car j'avais perdu tout sentiment. La première chose qui me frappa, quand

, ^ ^ ^ je re\ins a moi,

c'est que la dame gisait la ligure contre terre, ne faisant entendre ni cri. ni plainte. Je m'approchai en rampant à moitié: « Madame! » lui

tlis-je d'une voix basse et altérée Point do réponse. « Madame ! ! !.. »

Rien.

Me voici arrivé à un événement bien lugubre. Une respectable dame morte... un écolier ass;issin! Mon crilique va .dire que je force à dessein la situation, pour sacrilier au faux goût moderne. — Ne te bâte pas de dire cela, critique. Celte dame était un mannequin. J'étais dans l'atelier d'un peintre. Dis autre cbose, critique.

Je commençai par relever la dame , a[)rès néanmoins que je me fus relevé moi-même. Le pins bêle de sourire circon volait par sa face vermeille, bien que son nez eût gravement souffert. J'y lis (juelques réparations, mais c'était une trop petite partie du mal pour que je m'y arrêtasse longtemps.

En effet, cette dame avait été donner du nez contre la boîte à Thuile, qui, perdant l'équilibre, était tombée, en répandant dans la cbambre les pinceaux, les vessies, la palette et les huiles. Je voulus remettre quelque ordre dans les objets; mais c'était encore une trop petite partie du mal pour que je m'y arrêtasse beaucoup.

En effet, la boîte a l'huile, en tombant, avait atteint le pied d'un grand nigaud de chevalet, lequel, s'étant mis aussitôt a chanceler, avait linalemcnt pris le parti de tomber, en mirant juste dans la poitrine d'un beau monsieur qui, pendu à un clou, nous regardait faire. Le clou avait suivi son monsieur, qui avait suivi le chevalet, et tous ensemble étaient venus s'abattre sur la lampe qui avait brisé la glace, en renversant une bouilloiie !

Le dégât était horril^le, l'inondation générale, et la dame souriait toujours.

An milieu de cette catastrophe, mes amours avaient un peu souffert, par l'effet de distractions si vives et si inattendues. Pendant t]ue je reste

.lu m'abandoimais à ma rêverie iieiui;;iu des lieiiii'ï. eiaieies.

(BIBLIOIHEOUK Dfc MON ONCLE..

DE MON ONCLb;. 31

là ù lénéchir sur ma situation, je piolite liu quart d'heure [wwv luire savoir de qui j'étais amoureux, et comment je l'étais devenu.

Au-dessus de ma chambre était celle d'un habile peintre de portraits. Ce peintre avait le grand talent de faire les gens h la fois ressemblants et agréables. Oh! quel bon état quand on le pratique ainsi! Quel appât merveilleux, où se viennent prendre carpes, brochets, carpillons, et jus(ju'aux loutres et aux veaux marins; et de plein gré, et sans se plaindre de l'hameçon, et en remerciant le pécheur!

Souvenez-vous du bourgeon. Une fois que vous êtes devenu aisé, riche, n'est-ce pas un des premiers conseils qu'il vous donne, que de faire reproduire sur la toile votre intéressante, originale, et, à tout prendre, si aimable figure? ne vous dit-il pas que vous devez cette surprise à votre mère, a votre épouse, à votre oncle, à votre tante? S'ils sont tous morts, ne vous dit-i! pas qu'il faut encourager l'art, faire gagner un pauvre diable? Si le pauvre diable est riche, n'a-t-il pas mille autres rubriques-' orner un panneau, faire un pendant... Car enfin, que veut-il le bourgeon? Il veut que vous vous voyiez Ta sur la toile, joli, pimpant, frisé, linge fin, gants glacés; il veut surtout qu'on vous y voie, qu'on vous y admire, qu'on y reconnaisse et vos traits, et votre richesse, et votre noblesse, et votre talent, et votre sensibilité, et votre esprit, et votre finesse, et votre bienfaisance, et vos lectures choisies, et vos goiîts délicats, et tant d'autres choses exquises qui font de vous un être tout à fait a part, rempli de raille et une qualités charmantes, sans compter vos défauts qui sont euxmêmes des qualités. Voulant tout cela, est-il étonnant que le bourgeon vous presse au nom de votre père. ,au nom de votre mère, par votre épouse et par vos enfants, de vous faire peindre, repeindre et peindre encore? Bien plutôt je m'étonnerais du contraire.

L'art du portrait est donc éminemment lié à la théorie du bourgeon, et beaucoup de peintres, pour avoir méconnu ce principe, sont morts à l'hôpital. Ils faisaient le brochet, brochet; le marsouin, marsouin. Grands peintres, mauvais portraiteurs ; les gens s'en sont éloignés, et la faim les a détruits.

Ce iieintre avait donc toutes les raines fashionables à reproduire, et il ne se passait pas de jour que l'on ne vit de belles voitures ai)porter leurs maîtres et les attendre devant la maison. Ce m'était un passe- temps délicieux i]ne de considérer les beaux chevaux se chasser les mouches, que d'écouter les cochers siffler, ou faire claquer le fouet. Mais, en outre, ces mêmes personnes qui sortaient de la voiture, et dont je ne pouvais voir le visage depuis ma fenêtre, j'étais sûr de pouvoir, au bout de

doux ou liois jours, contempler leurs traits à loisirs et autant (|ue j'en aurais envie.

En effet le peintre avait pour habitude, entre les séances, d'exposer ses portraits au soleil , en dehors de sa fenêtre les suspendant à deux branches de fer disposées à cet effet. Une fois qu'ils étaient Ta, je n'avais qu'à lever les yeux , et je me trouvais au milieu de la plus belle société : milords et barons, duchesses et marquises. Tous ces gens, pendus au clou, se regardaient, et je les regardais, et nous nous regardions.

Or, le lundi précédent, au bruit d'une voiture, j'étais accouru à mon poste. C'était un brillant caiTosse : (juatre chevaux, attelage supei'be, gensen livrée. La voiture s'arrêta, et il en sortit un vieillard inlirme que soutenaient respectueusement deux laquais. Je notai son crâne chauve et ses cheveux aruentés, pour le bien reconnaître lorsqu'il arriverait à la galerie.

Quand le vieillard eut mis pied 'a terre, une jeune lille descendit de la calèche. Alors les deux laquais se retirèrent, et le vieillard s'appuyant sur le bras de la jeune fille, ils entrèrent doucement dans i'allée ; un gros épagneul les suivait en jouant.

Je me sentis ému a cette vue, non point tant à cause de ce qu'il y a réellement de louchant 'a voir une lille jeune et belle servir d'appui au vieil âge, mais surtout parce que, souvent préoccupé de tendres pensées, cette aimable nymphe, parée de tout ce qui rehausse la grâce ot la beauté môme, en me montrant la mortelle que je rêvais confusément, lixait sur elle les vagues sentiments, les feux sans objet qui, depuis quelque temps, agitaient mon cœur.

Une chose plus particulière à cette jeune personne avait contribué à me séduire par un charme inattendu : c'était la grande simplicité de sa mise. Au milieu de tant de signes d'opulence, je ne sus lui voir qu'un simple chapeau de paille, qu'une robe blanche, et néanmoins tant d'élé-

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gaiice el de i;i;ice, i|n il me semblait que seule, on ties lieux écuries, et privée de tout cet entourage de richesse, je n'eusse pu méconnaître à son port, à sa démarche, à tout son air, son rang, sa ricliesse, et jusqu'à ce nol»]e dévouement qui la portait à se dérober aux hommages des jeunes hommes, pour soutenir les pas d'un vieillard.

Et puis, le dirai-je, j'étais déjà gâté par la société que je voyais a ma fenêtre: le rang, la richesse, la grâce et le bon goût des manières, de la mise, toutes ces choses avaient pris pour moi un irrésistible attrait. A voir ces personnes, j'avais perdu toute sympathie pour ce qui est commun, pour ce (jui est vulgaire, pour ma classe et mes semblables; et si, à la vérité, sous quelque habit que ce fût, une jeune (ille m'eût vivement ému, sous l'aspect de celle-ci, elle devait m'enflammer, me passionner sans mesure.

C'est ce qui ne manqua pas d'arriver, en sorte que je me trouvai subitement épris do cette jeune Antigone. Du reste, ma passion était d'une qualité si [)urc, si distinguée, que je ne songeai seulement pas à me demander si ce n'était point là une de ces Calypso dont M. llatiu m'avait tant parlé.

Et ceux qui croient qu'un amour d'écolier, pour être sans espoir et sans but, n'est pas vif et dévoué, ceux-là se trompent.

Ce sont des gens qui n'ont jamais été écoliers ; ou bien ce furent des écoliers bien forts sur la particule et le que retranché; des écoliers admirables de mémoire, sages d'esprit, tempérés de cœur, rangés d'intelligence, bridés d'imagination, et toutes les années couronnés par trois fois.

Des écoliers modèles, des modèles selon M. Ratin, des M. Ratin eu espérance.

Ils sont a présent des ministres, des avocats, des épiciers, des poètes, des instituteurs, des marchands de tabac, et, où qu'ils soient, au tabac ou dans la chaire, à la banque ou sur le Parnasse, ils sont toujours des ministres modèles, des épiciers modèles, des poètes modèles, des modèles, tous des modèles, et rien que des modèles, sans plus ni moins, et c'est déjà bien beau !

i)ue mon amour ne fût pas vif et dévoué parce que je uc pouvais m'en promettre que de folles extases? que je ne lui eusse pas tout sacride quand même je n'en pouvais rien attendre? Ah! que vous vous trompez fort! Pour un seul regard de cette aimable lille, j'aurais donné M. Ratin ; pour un sourire, j'aurais mis le feu aux quatre Eizévirs du Vatican.

Ils montaient l'escalier. (JiiiiihI ils eurent dépassé mon étage, j'entr'onvris doucement; alors répagneni se précipita dans ma chambre, joyeux, brillant, amical.

C'était un animal magnilique. Outre sa beauté et Textrême propreté de son poil soyeux, ses allures, son air, et jusqu'à ses manières avaient quelque cliose d'élégant et d'aimable ; en sorte que, faisant abstraction de la différence de nos natures, je me surpris à le regarder avec quelque envie, comme chien de haut lieu, comme chien familier avec des personnes trop élevées pour seulement se plaire à mes respects, surtout comme chien aimé de cette belle demoiselle, pour qui , moi , je n'étais rien. Au nom qui était gravé au collier, je me confirmai dans V\àve ([u'elle était Anglaise.

Quanti le chien fut sorti, je n'eus rien de mieux 'a faire que de m'occuper de ce qui se passait au-dessus de moi. Pour saisir quelque chose de ce qui s'y disait, je m'approchai doucement de la fenêtre. Le peintre .et le vieillard catîsaient ensemble, mais la jeune lille demeurait silencieuse.

« Vous avez là, monsieur, disait le vieillard, une triste (igure a peindre! et comme la copie est destinée a survivre bientôt à l'original, ce que vous pourrez y mettre de moins triste sera bien venu, car je ne suis point curieux de faire peur à mes petits-enfants. Certes, continua-l-il en souriant doucement, ce n'est pas ■" coquetterie que de me faire peindre à l'âge et dans l'état

où me voici, et je pense que beaucou|t de vos modèles choisissent mieux

leur moment?

— l'as toujours, monsieur, dit le peintie ; une liuurc aussi vénérable (|U(' la vôtre se rencontre plus laremenl peut-être (jue la fraîcheur cl la jeunesse elles-mêmes.

— C'est un (■oiii[)limenl , monsieur ; je l'accepte, .le n'ai plus beaucoup de temps 'a en recevoir... Lucy, je vous attriste ; mais , ma chère enfant , ne sauriez-vous envisager l'avenir aussi tranquillement que votre père?

b\L MON ONCLE. ~ Vi

Je vous prie, quand nous nous quitterons, qui de nous deux aura le iilus à regretter? J'en faisju^e monsieur...

— Je me récuse, monsieur; et il me paraît, comme a demoiselle, qu'une sépaiation doit être si à craindre pour tous les deux, qu'il vaut mieux en détourner les yeux.

— Voilà justement, monsieur, ce que j'appelle faiblesse; c'est celle dont je voudrais guérir ma fille. Je l'excuse cette faiblesse , quand il s'agit de ces coups qui , trompant de légitimes espérances, frappent la jeunesse dans sa flenr et lui ravissent ces belles années qui lui semblaient acquises. Mais quand la mort nous atteint au terme prévu de la vie... quand elle est comme le sommeil qui vient succéder aux fatigues d'une journée laborieuse... quand un père, heureux jusqu'au dernier moment de la tendresse de sa (ille chérie, n'aspire plus qu'à s'endormir dans ses bras... est-ce donc là un si triste tableau qu'il faille eu détourner les yeux, et faut-il tant de force pour en soutenir la vue?... Lucy, pourquoi ces larmes?... Voyez , tâchez de voir comme moi, mon enfant... et nos jours seront paisibles, et nous en goiiterons les joies jusqu'au dernier terme... et ce malheur, bien moins grand lorsqu'on a pu l'envisager en face, ne se grossira pas de tout ce que l'imagination , les fausses terreurs, une inutile résistance, y peuvent ajouter de sinistre et de terrible... Pardon, monsieur, ajouta-t-il, c'est notre sujet de guerre avec ma Lucy; et sans ce portrait qui m'a ramené vers ces idées , je n'eusse pas pris la liberté de renouveler ici les liostilités. »

J'écoutais avec ravissement ces paroles qui , tout en m'apprenant tant de choses, paraient encore cette jeune fille d'un attrait de mélancolie et de filiale tendresse. Quoi ! pensais-je, ces beaux chevaux , ces laquais respectueux , cette calèche , tout ce luxe , tant de sujets de joie ou de vanité, et la reine de ces choses , les yeux mouillés de larmes , qui s'attriste à ne pas se dévouer pour toujours à son vieux père!

Ce jour même le portrait vint 'a la galerie. C'était une simple ébauche , 011 je reconnus sans peine le beau vieillard. Il occupait la gauche du tableau ; sur la droite, un grand espace, laissé vide, produisait, à mon sens , uu très-mauvais effet.

Mais, dès la seconde séance, le tableau ayant été retiré de la galerie, bien que cette fois la jeune miss fût venue seule, je me confirmai dans l'idée que l'espace vide lui était réservé , et que j'allais enfin contempler ses traits.

« Vous m'aviez prorais, mademoiselle, lui dit le peintre, de me fournir un croquis de leudroit de votre parc où monsieur votre père désire être placé.

i.\ i!ii;i.ioTHKoi K

lilUi

chemin

— J'y ai pensé, monsieur, répondit-elle; il

est dans ma voilure. » Puis, s'approchant de la

fenêtre : « John! brin g me rny album, if you

plca.se... Mais je m'aperçois que John n'y est

plus, » reprit-elle en souriant.

En effet, ses gens ayant laissé un pauvre diable auprès des chevaux, se récréaient dans quelque café du voisinage. « Je vais y aller, » dit le peintre... Mais je l'avais précédé, et déjà je remontais l'escalier, imprimant mes lèvres sur Talbum de la jeune miss. J'espérais parvenir jusqu'à la porte de l'atelier, et, de là entrevoir sa ligure; mais je rencontrai le peintre en « Grand merci ! vous êtes, ma foi , le plus charmant garçon que

je connaisse. » Et il prit le livre de mes mains.

Je retournai à mon poste plus tranquillement que je ne l'avais quitté, et j'eus grand tort; j'avais perdu des paroles dont chacune avait un prix inestimable.

« ... Le complaisant enfant ! il sait donc l'anglais? — Fort bien. C'est lui qui d'ordinaire me sert de truchement auprès de vos compatriotes... Un aimable jeune homme ! Il est fâcheux qu'il ne soit pas destiné à devenir un artiste , comme l'y porteraient ses goûts et ses talents... »

Le peintre s'interrompit , puis s'étant levé : « Je veux vous montrer...

Di: .MON ONCI.i:.

Voici ! c"est un croquis qu'il fit un jour à cette fenêtre... le loc , un morceau de la prison... ce mauvais cliapeau suspendu a portée des passants , pour quêter Tauniône , indique la présence du pauvre prisonnier pour qui cette belle nature est invisible.

— Une charmante composition! dit-elle, et remplie de sentiment... Mais pourquoi gêner un penchant qui paraît si décidé?

— Ce sont ses tuteurs ; ils veulent qu'il suive la carrière du droit.

— Ses tuteurs!... Il est donc orphelin ?

— Depuis longtemps. Il n"a plus qu'un vieil oncle qui pourvoit ;i son éducation.

— Pauvre enfant ! d dit la jeune Anglaise , avec un accent plein de compassion.

Ces paroles m'enivrèrent. Klle m'avait plaint; c'était assez pour que je fusse gloiieux de me trouver orphelin, pour changer en félicité mon plus grand malheur.

Oii ! que j'eusse voulu retenir sur moi sa pensée ! Mais au lieu de ce bonheur suprême , ses discours changèrent d'objet, et j'appris , par quelques mots, que dans huit jours elle repartirait pour l'Angleterre. Que deviendrais-je alors, face à face avec M. Ratin ! Je m'abandonnai à la tristesse.

Angleterre! pays charmant, vers lequel voguent les navires; frais rivages, parcs ombragés, où vont ies jeunes miss promener leur mélancolie!.... Ici, tout est sans charme. Ici, rien n'est aimable. Et je regardais le lac sans plaisir.

Quand elle s'éloignera! quand, d'autres contrées la verront passer!.... quand, à l'heure de midi, elle voyagera par les routes poudreuses, laissant tomber ses regards sur la verdure des arbres, des prés! Que ne suis-je

dans ces prés, sous ces arbres!.... Jeune miss, vous fuyez?... Que ne suis-je devant ses chevaux, exposé a être foulé par eux ! Je verrais sa crainte , je retrouverais sa compassion ! Kt je m'imaginais que . sans sa compassion, ce ne fût pas la peine de vivre.

La séance était Unie. Tout en songeant ainsi, j'attendais avec une avide

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impalience que le portrait vînt a la galerie ; mais le soir arriva avant qu'il eût paru , et les jours suivants se passèrent dans cette ingrate attente. C'est alors que les événements m'ayant conduit vers la lucarne, je ne pus résister au désir d'aller, jusque dans l'atelier même , contempler les traits de celle qui régnait sur mon cœur. On a vu quelle catastrophe s'ensuivit, et comment j'étais resté a songer au milieu d'un beau désordre. Je reprends mon récit.

J'avais cette fois le sentiment très-net de ma ruine définitive. Déjà coupable de mensonge et dedèse-El/évir, aller encore enfoncer une porte, lire des livres défendus, puis m'échapper de ma prison, puis courir les toits, puis porter le ravage et la destruction dans un atelier, déranger un mannequin, percer un tableau!... Affreuse série de crimes, dont M. Ratin tenait le premier chaînon , à savoir le fou rire.

Que faire? arranger, réparer, remettre en place? Impossible 5 il y avait trop de mal. Inventer une fable ? Tout a l'heure , à propos du hanneton , je n'avais pas trouve que ce fût si facile. Avouer? Plutôt tout au monde ! car il aurait fallu laisser voir que j'étais amoureux , et, au seul soupçon d'une pareille immoralité, je voyais toute la pudeur de M. Ratin lui monter au visage , et son seul regard m'anéantir.

Je résolus de reprendre le chemin de ma chambie, de refeimer sur moi la porte, et de m'adonner à l'étude avec plus de zèle que jamais : soit pour écarter de mon esprit d'importunes terreurs, soit pour donner le change a M. Ratin, qui serait très-certainement content de ma moralité , si je lui présentais une copieuse provision de devoirs bien écrits , soigneusement faits, et témoignant de ma parfaite application. Seulement, comme le jour baissait rapidement , je crus devoir différer mon départ de quelques minutes encore , alin que l'obscurité me dérobât aux regards du prisonnier quand je repasserais sur le toit

Je mis à prolit ces minutes pour contenter ma curiosité. Après quelques recherches, je trouvai le portrait adossé a la muraille , el je l'approchai du jour.

Il était presque achevé. La jeune miss, dans une gracieuse attitude, était assise auprès de son père , et sa main délicate reposait négligemment sur le cou du bel épagneul. D'antiques hêtres ombrageaient la scène, et, pai' une trouée, on apercevait un beau château assis sur une pelouse qui dominait la mer.

A la vue de ces traits tout remplis de grâce , et animés par un touchant attrait de douceur et de mélancolie, j'éprouvai les plus tendres émotions, mais pour retomber bientôt dans l'amer regret de ne lui être rien , île

Un inle.él noissiiui se ifignit sur suii iiimlL'slL- visi,;(; (iiie culoiiiil mie vive lougeui'.

^ BIBLIOTHEULE DE MON (I.NCLf. )

DE iMOiV O^CLE.

la \oii' s'éloigner bientôt. 'loul en me repaissant du cliarme de son regard : « l'oiir- (|Uoi , lui disnis-je, pourquoi n'ètes-vous pas ma sœur! Que vous me trouveriez un frère (endre et soumis! que je rendrais lieureux avec vous ce vieillard ! Que la verdure est belle où vous êtes!^. . que les déserts seraient aimables avec vous!... Lucy!,.. ma Lucv!... ma bien-aimée ! »

La nuit était venue. Je me séparai tristement dn portrait, et je me relnuivai bienlùt dans ma chambre, au moment où l'o m'apportait de la lumière et mou souper.

Dans rétal d'agilation où je me trouvais , je n'avais ni faim, ni sommeil; aussi je ne songeai qu'au me mettre vite à l'ouvrage, alin d'être en mesure de présenter cà M. Ratin les preuves visibles de mon travail et de mon entière régénération, à quelque moment qu'il vînt me surprendre.

Après César, Virgile; après Virgile, Bourdon; après iiourdon, trois pages de composition; après trois pages.... je m'endormis.

Je fus bien étonné d'être réveillé au petit jour par une voix qui psalmodiait à

plein gosier. Je prêtai l'oreille c'était

le prisonnier, il continua sur un ton moins éclatant, et Unit par cesser tout à fait. Cette pratique pieuse me donna de cet homme une opinion presque favorable.

Après quelque silence :

« Vous avez, me dit-il, bien travaillé cette nuit?...

Chantez-vous ainsi tous les matins? interrompis-je.

;o LA l]|l!l.lOTlli:oL'E

— Dès mon enfance... Pensez-vous que, sans les consolations de la religion, je pusse ne pas succombera mon infortune!

— Non. Je m'étonne plutôt (pie la religion ne vous ait pas détourné du crime qui vous a conduit en prison.

— Ce crime, j'en suis innocent. Dieu a permis l'erreur de mes juges, que la volonté de Dieu soit faite ! Je serais résigné , ajouta-t-il , si seulement, avec la nourriture du corps, j'avais le pain de l'àme ,.... mais je n'ai point de Bible !

— ouoi ! interrompis-je , on vous refuserait une Bible?

— On refuse tout a celui que l'on croit méprisable.

— Il faut que vous ayez une Bible !... je veux que vous en ayez une ! j'irai plutôt vous porter la mienne! !

— Bon jeune homme! dit-il avec un accent de reconnaissance, pénétrer jusqu'à moi? impossible. D'ailleurs, je n'y consentirais pas! L'aspect de cette affreuse demeure ne doit pas contrister vos regards... Vous dirai-je toutefois ce qui me porte à m'adresser à vous? Hier, quand je vis une corde remonter ces gâteaux jusqu'à vous... Que n'y a-t-il, pensai-je avec envie, une àme compatissante qui, pareillement, fasse remonter le pain de vie jusqu'au pauvre prisonnier! »

À ce trait de lumière : « Avez-vous une corde?

— La Providence , reprit-il , a permis que j'en pusse avoir une, que je réservais pour cet unif|ue usage...

— Vous aurez une Bible ! m'écriai- je en l'interrompant, vous l'aurez ! » lit, tout joyeux de l'idée d'être si véritablement utile à cet infortuné,

je cherchai avec empressement ma Bible parmi les livres que , la veille , j'avais entassés dans l'armoire.

Pendant que je cherchais ainsi , il me sembla en. tendre, du côté de la prison, comme un murmure

étouffé Ayant prêté l'oreille : « Est-ce vous? »

dis-je au [irisonnier. Il ne répondit rien, mais le murmure, continuait de se faire entendre plus distinct et plus plaintif. « Qu'est-ce? qu'avez-vous? lui criai-je alors d'un accent ému et pressant.

^,|; — Un horrible mal... répondit-il, et sans remède... L'un de mes fers, trop étroit pour ma jambe, a provoqué une entlure (jui , pressée par le métal... Aïe ! s'écria-t-il , en s'interrompant.

— Achevez... achevez , pauvre homme!

— ... Me fait souffrir les plus cruelles tortures ! C'est ainsi que, privé de tout sommeil , je vous voyais travailler cette nuit.

DE MON ONCLE. A

— Infortuné! et vous ne demandez pas qu'on vous soulage?

— Ils ne me visitent que tous les cinq jours... Aïe!... Encore Irois... et je leur demanderai...

— Oh ! que vous me faites pitié! Ne pourrais-je donc...

— Rien! rien! pauvre enfant... Il faudrait... mais je sens déjà que votre pitié me soulage... Il faudrait pouvoir... Ohé!... Aïe ! aïel

— 11 faudrait pouvoir?

— Miséricorde, miséricorde! le sang coule ! pouvoir user un peu

le fer...

— Une lime ! m'écriai-je, une lime ! Attendez ! dans ma Bible... »

J'avais une lime, je la mis précipitamment dans le livre. Mais , après avoir lié le tout avec une Ocelle, je me souvins avec désespoir que j'étais enfermé. Cependant le prisonnier continuait à se plaindre de la façon la plus lamentable, et chacun de ses cris me déchirait le cœur. Aussi je songeais déjà a forcer la serrure de ma porte, lorsqu'à la vue d'un chiffonnier qui passait dans la rue j'éprouvai le plus vif plaisir :

« Tiens, lui criai-je, attache cela à cette corde que tu vois là-has contre la muraille. Vite, vite! c'est pour soulager un pauvre homme. »

Le chiffonnier attacha le paquet, qui remonta rapidement. Au même instant, on ouvrait ma porte.

C'était M. Ratin ! Il me trouva à l'ouvrage.

« Hier, monsieur, me dit-il, dans l'indignation où m'avait jeté votre conduite , j'oubliai de vous donner des devoirs à faire pendant ces deux jours...

— J'en ai fait, » lui dis-je tout tremblant.

M. Ratin examina les devoirs avec quelque défiance, tant le procédé lui paraissait nouveau. Puis , certain que c'était l)ien de l'ouvrage fait depuis ma captivité : « Je vous loue, reprit-il, d'avoir fui de vous-même les dangers de roisiveté. Un jeune hofiime oisif ne saurait faire que des choses détestables, car il est a la merci de toutes les pensées mauvaises qui , à l'âge oii vous êtes , assiègent son esprit paresseux. Souvenez-vous des Gracques, qui ne causèrent tant de plaisir a leur mère, que parce qu'ils furent de bonne heure rangés et studieux.

— Oui, monsieur, dis-je.

42 LA BIBIJOTIIKQUK

— Vous ne vous êles pas donné le temps de manger? reprit M. Ratin, en apercevant mon repas resté intact.

— Non, monsieur.

— J'aime a y reconnaître l'effet du chagrin profond que vous avez dû ressentir de votre conduite d'hier.

— Oui, monsieur.

— Avez-vous fait a cet égard de sérieuses réflexions?

— Oui, monsieur.

— Avez-vous bien reconnu comment, du fou rire, vous êtes tombé dans l'irrévérence ?

— Oui, monsieur. (Dans ce moment quelqu'un montait l'escalier.)

— Et de l'irrévérence , dans le mensonge ?

— Oui, monsieur. (On ouvrait la porte de l'atelier!)

— Et du mensonge...

— Oui , monsieur. (On faisait un cri de stupéfaction ! 1)

— Quel est ce bruit...?

— Oui , monsieur. » (On en était aux exclamations , aux apostrophes , aux grandes prosopopées ; j'étais près de me trouver mal! ! !

Rassemblant néanmoins toutes mes forces pour détourner l'attention de M. Ratin de dessus les prosopopées : « Quand vous m'eûtes quitté hier, lui dis-je...

— Attendez.... » interrompit-il , toujours plus attentif à ce qui se passait dans l'atelier.

C'est vrai que le vacarme y était grand : « Perdu ! perdu !

criait le peintre à tue-tète. Il faut qu'on soit entré par la fenêtre ! » Il s'en approcha :

« Jules! Étes-vous resté chez vous depuis hier au soir?

— Oui, monsieur, dit en s'avançant M. Ratin; et par

__^ mon ordre.

— Eli bien, monsieur, mon atelier est en déroute, mes tableaux détruits, mon chevalet à bas!... et votre élève doit avoir tout entendu

DE MON ONCLE

— Voulez-vous écouter un pauvre prisonnier? dit alors une voix qui partit du soupirail de l'Évêché ; moi , j'ai tout vu , je vous dirai tout.

— Parlez; dites...

— Vous saurez donc , monsieur, que hier au soir, il y avait grande société sur ce toit , précisément à l'entrée de votre fenêtre. C'étaient cinq chats. Vous savez que quand ces messieurs content fleurette..

— Abrégez, dit M. Ratin.

— ... Leurs propos sont bruyants. La châtie était coquette...

— Abrégez, vous dis-je, répéta M. Ratin ; ceci n'importe pas au fait principal.

— Je vous demande bien pardon, monsieur, car, sans la coquetterie de cette demoiselle, et la jalousie des quatre galants....

— Jules ! me dit M. Ratin , relirez-vous un instant sur l'escalier. »

Je ne me Os pas prier.

« ... Tout, continua le prisonnier, se serait passé en douceur. Ils miaulaient donc, et d'une façon fort tendre, mais madame, n'écoutant à aucun , se lustrait le visage du velours de sa patte. Vous eussiez dit Pénélope au milieu des prétendants...

— Et puis? dit le peintre. Un peu vite...

— Et puis , tout à coup, voici un des matous qui se permet d'appliquer sa griffe sur le museau d'un des prétendants. Celui-ci prend mal la chose , les autres s'en mêlent , pli ! pla ! c'est le signal : guerre à mort!.... Ce n'est plus qu'une pelote fourrée, hérissée de griffes, de dents ; un concert à réjouir le diable. Pendant qu'ils se battent , Pénélope saute dans l'escalier, toute la pelote lui saute après Je n'ai plus

rien vu ; mais au patatras qui se fit, je jugeai qu'ils avaient pu renverser quelque objet, qui en aurait renversé quelque autre. C'était près de huit heures. »

J'étais très-humilié du service que me rendait en cet instant le prisonnier; d'autant plus que ce mensonge hardi, après tani de piété, ce ton

44 LA HIBLIOTHKQUE

facétieux , a[)rcs de si vives souffrances, calmaierit subilemcDl tout l'intérôt que m'avait inspiré cet lionune. Aussi je suis convaincu que sans la présence de M. Ratin , j'aurais eu la force de le démentir sur l'heure , et de tout avouer au peintre ; mais il y avait de l'amour dans mon crime, et la haute pudeur de M. Ratin m'apparaissait comme un grand roc sinistre , contre lequel , au moindre soupçon de sa part, j'irais me briser sans retour.

Pendant que ces choses se passaient , la calèche venait d'arriver devant la maison ; déjà la jeune miss et son père montaient l'escalier. « Ma séance ! s'écria le peintre avec désespoir. Prisonnier ! vous nous faites un conte absurde. Voila un portrait que j'avais adossé à la muraille, et que je retrouve tourné à l'extérieur... Sonl-ce les chats qui retournent

mes portraits? On est venu; on est venu par la fenêtre Jules!

qu'avez-vous vu?...

— Jules! chassez ce chien, » me dit au même instant M. Ratin.

Il faut savoir qu'en cet instant le bel épagneul flairait curieusement le parapluie neuf de M. Ratin. Je m'empressai de le chasser jusque dans les greniers, et par delà, pour laisser au peintre le temps d'oublier sa fatale question.

Quand je rentrai, il était en effet occupé à accueillir ses hôtes, les priant de l'excuser s'il les recevait au milieu d'un aussi affreux désordre. « Si vous ne partiez pas demain , ajoula-t-il , je vous prierais de remettre à un autre jour cette dernière séance? — C'est malheureusement impossible que nous différions notre départ, répondit le vieillard; mais de grâce, ne vous gênez point, et que notre présence ne vous empêche pas de faire ces premières recherches , indispensables pour arriver à la connaissance du coupable. Alors le peintre monta lui-même sur le toit pour en examiner les abords.

Fort heureusement, M. Ratin, qui était a mille lieues de me supposer la moindre part dans ces événements, après avoir remis soigneusement son parapluie dans sa fourre, était revenu auprès de la table feuilleter mes livres, marquant à mesure les endroits qui devaient faire le sujet de mes devoirs. « Kn considération, me dit-il, (\n travail que vous m'avez

DE MOiN ONCLE.

présenté, et des dispositions meilleures où je vous vois... » Ici le peintre entra, et tout préoccupé de son idée :

0 N'avez-vous pas, monsieur, une chambre... Ah!

oui, la voici! Auriez-vous la bouté de me l'ouvrir? On n'a pu parvenir sur le toit que par là, et nous saurons par où Ton a pu s'introduire dans la chambre. — Volontiers, monsieur, dit M. Ratiu. » Et ayant pris la clef dans un tiroir à son usage , il la mit dans la serrure que '^ j"avais rajustée de mon mieux,

tandis que , pâlissant de stupeur, je feignais une grande application au travail.

Pendant que ces messieurs procédaient à leur inspection, j'aperçus une rumeur dans la prison. Des hommes parlaient avec véhémence , quelques mots sinistres parvenaient à mon oreille, le factionnaire était aux écoutes, et deux passants s'étaient arrêtés pour attendre l'issue de cette scène.

« Voici la corde ! cria une voix.

— La lime! la lime! cria une autre voix; ici, tenez , sous cette pierre î

— C'est bien son mouchoir de poche! dit au

même instant M. Ratin. Serait-il possible!

Jules! »

La porte était ouverte. Je m'enfuis tout chancelant d'épouvante, sans autre projet que de me dérober pour l'instant aux affreuses tortures de la peur et de la honte. Mais quand j'eus fait cent pas dans la rue , et, qu'ayant tourné la tête , j'eus reconnu l'honnête chiffonnier qui entrait dans la maison, en montrant à un magistrat le chemin de ma demeure , je doublai le pas, et, dès que j'eus tourné langle de la rue voisine, je

46 LA BIBLlOTHEQUli:

courus de toutes mes forces jusqu'aux portes de la ville, que je franchis, non sans éprouver une grande terreur à la vue des paisibles gendarmes qui stationnent auprès.

Tout en m'éloignant, j'eus le loisir de réfléchir sur ma situation, qui me parut désespérée. Retourner sur mes pas, ce n'était plus seulement retomber dans les mains de M. Ratin, c'était bien certainement me livrer aux gendarmes, et cette idée me causait la plus sinistre épouvante. Ainsi agité par ces réflexions, et la frayeur soutenant mon courage, y ' je marchai tout d'une traite jusqu'à cer-

tain pré voism de Coppet , où je m'assis enfin sur la terre étrangère.

C'est a peine si , dans ce lieu écarté , je me croyais en sûreté contre les atteintes de la justice. Je tournais sans cesse mes regards du côté de la grande route , et a chaque fois que des bestiaux , un âne , quelque chariot y soulevait un peu de poussière, je m'imaginais voir toute la gendarmerie lancée a ma poursuite dans toutes les directions. Cette angoisse me préoccupant de plus en plus , je pris un parti décisif : c'était de poursuivre ma route du côté de Lausanne , oi!i mon oncle faisait un séjour. Je me remis donc en marche.

A tout âge, c'est une triste chose que l'exil; mais pour l'enfant, qu'il est voisin du seuil paternel ! Trois lieues a peine me séparaient de ma ville natale, et il me semblait qu'abandonné au sein du vaste univers, j'eusse perdu tout appui , tout asde. Aussi suivais-je, le cœur bien gros, la rive de ce lac si riant jadis a voir de ma fenêtre. A mesure que je m'éloignais, moins dominé parla crainte, ces sentiments prenaient sur moi plus d'empire, et deux ou trois fois, m'étant assis sur le bord de la route , ma tristesse devint si forte , que je fus tenté de rebrousser chemin , et d'aller implorer le pardon de mon maître.

C'était trop tard. D'ailleurs , à force de marciier, j'allais me trouver bientôt aussi près de Lausanne que de Genève, de mon oncle que de M. Ratin. Cette circonstance ranimait puissamment mon courage; le calme renaissait en moi ; déjà je recommençais à songer à la jeune miss, et à renouer le fil des tendres rêveries qui m'avaient cliarmé la veille, à la même heure. Au milieu de cette nature enchantée, son image se présen-

DE Aro\ onclf:.

tait à mon cœiir plus douce encore ; elle s'y associait a la pureté des deux , aux teintes vaporeuses des monts, à la fraîcheur de ces beaux rivages, et l'exil perdait sa tristesse.

Que de sève dans l'adolescence ! Est-ce bien moi que je viens de peindre? Est-ce bien moi, ce jeune garçon qui suit la rive d'un pied léger,

regardant avec amour l'azur des flots , les côtes vertes de Savoie , l'antique manoir d'Hermance; peuplant l'air et l'espace du vif sentiment qui le domine?

Au crépuscule, je me détournai de la route pour demander asile chez des paysans, qui acceptèrent en retour l'unique pièce de monnaie que je possédasse. Je partageai leur soupe et leur rustique gîte, et le lendemain , au point du jour, je les quittai pour continuer mon voyage.

J'étais parti sans casquette; les rayons du soleil levant brûlaient mon visage. Aussi m'arrétais-je sous le porche des fermes, pour y goûter quelque fraîcheur, jusqu'à ce que le regard des métayers ou des passants me chassât de ces retraites. En effet, je redoutais toujours que quelque soupçon des crimes que j'avais commis ne fût le motif de cette curiosité dont ma jeunesse et mon bizarre accoutrement étaient l'unique cause.

Après le tranquille village d'Allaman , on voit sur la gauche de la roule

48 LA BIBLIOTIIKQUE

de magnifiques chênes , qui forment la lisière d'un grand bois. De dessous ces ombrages , l'œil, planant sur toute l'étendue du lac, s'arrête, du côté du Valiiis, contre les majestueuses parois des Alpes; ou, tourné vers Genève , se promène mollement sur une suite de cimes douces et lointaines, dont les dernières se confondent avec les plages du ciel. Je ne pus résister aux charmes de cet ombrage, et j'allai m'y établir pour y manger le morceau de pain noir dont les paysans m'avaient pourvu.

Je songeais au plaisir de me jeter bientôt dans les bras de mon oncle. Ce désir était si pressant , si eNtrême, qu'à la seule pensée qu'il put être déçu, je m'abandonnais au découragement. Mon oncle! mon bon oncle! disais-je le cœur gonflé d'attendrissement, que je vous voie seulement, que je vous parle... que je sois où vous êtes!... »

En ce moment, une voiture de voyage passait sur la grande route, traînée par six chevaux de posle, dont le ^alop soulevait un long tourbillon de poussière. Le postillon faisait chuiiior son fouet, tandis que les do-

DE MON ONCLI-.

mestiques dormaient nonchalamment sur les sièges. Cette voiture avait déjà dépassé d'environ deux cents pas Teodroit où j'étais assis , lorsqu'elle s'arrêta, et un des domestiques, étant descendu, se dirigea vers moi.

J'allais m'enfuir, lorsque je crus reconnaître John, le domestique de la jeune miss. « Ktes-vous, me dit-il, le jeune homme qui a disparu hier de la maison de Saint-Pierre?

^^Wr-^

— Oui, lui dis-je,

— Alors, suivez-moi.

— Où?

— Vers la voiture. Votre maître est dans un bel état, aile/. !

— Où est-il, mon maître?

— Il vous cherche par les quatre chemins Petit drôle ! «

Ces mots me donnèrent quelque soupçon qu€ M. Ratin pouvait s'être joint aux voyageurs; en sorte que je me refusais a suivre John, lorsque je vis, de loin, une robe blanche descendre de la voiture. Je me levai aussitôt, et je me mis a courir vers la jeune miss, pour ne pas l'obliger h marcher sur cette route poudreuse; mais quand j'approchai, la honte et l'émotion me ûrent ralentir le pas, et je unis par m'arrèter a quelque distance d'elle.

« Vous êtes monsieur Jules, n'est-ce pas? me dit-elle d'un ton affable.

— Oui, mademoiselle.

oO L\ P.IBLIOTIir.QUE

— Oh! comme Je soleil vous brûle ! montez, je vous prie, dans la voiture Votre maître est fort en peine, et j'ai bien du plaisir que nous

vous ayons rencontré

— Montez, mon ami, dit le vieillard, qui avait mis la tête a la portière, montez; nous causerons un peu de votre affaire Vous devez être

fatigué? ))

.le montai, et la voiture repartit aussitôt.

J'étais dans un état d'ivresse qui m'ôtait la [larole. Le bonheur, le trouble, la honte, faisaient battre mon cœur, et coloraient d'une vive rougeur mon visage hâlé. Je tenais encore le reste de mon morceau de |>ain noir.

« Vous n'avez pas fait bien bonne chère, à ce que je vois, me dit le vieillard. De quel hôtel sortez-vous, je vous prie?

— De chez des paysans, monsieur, qui m'ont hébergé celte nuit.

— Et où comptiez-vous aller ce soir?

— A Lausanne, monsieur,

— Aussi loin que celai reprit la jeune miss, et découvert comme vous êtes ?

— Plus loin encore! partout, mademoiselle, jusqu'à ce que j'aie rencontré mon oncle ! » Et les larmes me vinrent aux yeux.

(I II n'a plus que lui! » dit-elle a son père. Et elle fixa sur moi un regard compatissant, dont le charme réalisait tout ce que j'avais rêvé de plus hardi à ma fenêtre.

« Mon enfant, reprit le bon vieillard, vous allez rester avec nous jusqu'à Lausanne, où nous vous remettrons aux mains de votre oncle. Vous avez fait là un coup de tête. De quoi donc aviez-vous si peur?

— C'est moi, monsieur, qui ai donné cette lime au prisonnier. Il souffrait cruellement, je vous assure. C'était seulement pour desserrer un de ses fers.

— Eh bien, je ne vois là, mon ami, que le mouvement d'un bon cœur. A votre âge, on n'est pas tenu de savoir que lorsqu'un prisonnier emprunte une lime, ce n'est jamais que pour un unique usage. Mais vous ne me parlez pas de l'atelier. C'est pourtant vous, n'est-ce [)as?

— Oui, monsieur. Je l'aurais dit au peintre, à mon oncle, à vous... mais j'avais peur de M. Ratin.

— C'est donc un terrible homme, que ce M. Ratin ! Mais encore, qu'ai-

DE MON ONCLt:. 51

liez-vous faire dans cet atelier? Est-ce vous qui avez retourné le portrait de ma fille? »

Je rougis jusqu'au blanc des yeux.

Il se mit à rii-e. « Ah ! ah ! c'est ceci qui est grave! car ce n'était sûrement pas pour voir ma figure. A vous, Lucy, de vous fâcher.

— Point du tout, mon père, dit-elle en souriant avec une grâce cliarmante. Je sais que M. Jules aime les arts : il dessine lui-même avec talent : c'est donc fort naturel qu'il voulût voir l'ouvrage d'un homme habile.

— Lucy, reprit le vieillard avec une malice douce , vous n'êtes pas tenue non plus de savoir que, lorsqu'on retourne un tableau où se trou\e

votre figure, c'est fort naturel que ce soit pour la voir » Puis, comme

il voyait ma honte : « .\e rougissez pas, mon enfant; croyez bien que je ne vous en estime pas moins, et que ma fille vous pardonne. N'est-ce pas, Lucy? »)

Un léger embarras succéda à ces paroles, mais il ne se prolongea ijue pour moi seul. Bientôt j'eus a répondre à toutes les questions que me firent ces aimables personnes. Après ce qui venait d'être dit, j'avais remarqué chez le vieillard une gaieté plus cordiale encore, et en même temps, chez la jeune miss, un peu plus de réserve, mais non moins d'intérêt et do sollicitude pour ma situation. Pour moi, je ne tournais pas les yeux sur elle que je ne me sentisse comme enivré de sa vue, et rempli des plus doux transports de plaisir.

Mais nous touchions "a la ville : « Votre oncle vous grondera-t-il.'' nie dit le vieillard.

— Oh non! monsieur Et puis je serai si joyeux de le voir, (jucii-

core cela me lerait-il peu de chagrin.

— Aimable enfant! dit Lucy en anglais.

— Je veux tout de même vous remettre entre ses mains. Rue du Chêne, dites-vous? John ! faites arrêter rue du Chêne, n" 3.

Toute ma crainte était que nous ne trouvassions pas mon oncle chez lui, lorsque, la voiture s'étant arrêtée, un jeune enfant nous dit qu'il était en ce moment dans sa chambre. « Qu'il descende! dis-je a l'enfant.

— Non, nous monterons, dit le vieillard. Est-ce bien haut?

— Au premier, « répondit l'enfant.

Et comme chez le peintre, la jeune miss, soutenant le bras de son

52 LA BIBLIOTHIÎQUE

père enliait duiis l'allée avec lui, pendant <iue j'aurais baisé les traces de ses pas.

Mon oncle venait de rentrer. A peine l'eus-je vu , que je courus me jeter dans ses bras. « C'est toi! Jules, » dit-il. Mais je l'accablais de caresses sans pouvoir lui répondre.

« Tu arrives sans chapeau , mon enfant, mais en bonne compagnie , à ce que je vois. Madame et monsieur, veuillez prendre la peine de vous asseoir. » Je quittai sa main pour approcher des sièges.

« Nous ne voulons, monsieur, dit le vieillard , que remettre entre vos respectables mains cet enfant, coupable, h la vérité, d'une étourderie, mais dont le cœur est bien honnête. Il vous dira lui-même par quelles circonstances nous avons eu le plaisir de l'avoir pour compagnon de voyage, et pris la liberté de nous présenter chez vous. Adieu, mon ami, me dit-il en me touchant la main ; je vous laisse mon nom sur cette carte, afin que vous sachiez qui je suis, si jamais vous me faites.le plaisir

de recourir à mon amitié.

— Adieu, monsieur Jules » ajoula

^'\ l'aimable lille. Et elle me lendit sa main.

Je les vis se retirer, les yeux mouillés de larmes.

C'est de cette façon que je retrouvai mon bon oncle Tom. Au bout de quelques jours, nous retournâmes à Genève. Il m'ôta M. Ratin , et me prit avec lui.

Ainsi s'ouvrit ma jeunesse. Je raconterai dans la Bibliothèque comment j'en sortis il (rois ans de la.

DE MON ONCLE

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LA BIBLIOTHÈOUE.

Aliii d'utiliser mes vacauces , mon oncle m'a conseillé de lire Grotius, pour lire ensuite Puffendorf, pour lire ensuite Burlamaqui, égaré pour le moment. Aussi je me lève matin ; je vais à ma table, je métablis. je me croise les jambes, puis

j'ouvre à l'endroit

.Mais voici ce qui m'arrive.

Au bout d'une demiheure, mon esprit, ainsi que mes yeux , commence à faire des excursions a droite et k gauclie. C'est d'abord sur la marge de l'in-quarto, où je gratte un point jaune, je souffle un poil, je détache une paille, avec toute sorte d'ingénieuses précautions; c'est ensuite sur le bouchon de mon encrier, tout rempli de petites particularités curieuses dont chacune m'occupe à son tour, jusqu'à ce qu'enfin passant ma plume dans la bouclette, je lui imprime une moelleuse rotation qui me réjouit infiniment. Après quoi, volontiers, je me renverse sur le dossier de mon fauteuil, en étendant les jambes et croisant les mains sur ma tête. Dans cette situation, il me devient très-difflcile de ne pas siffler un petit air quelconque, tout en suivant avec une vague fixité les bonds dune raouolie qui veut sortir par les vitres.

Cependant, les articulations commençant à se roidir, je me lève pour faire, les deux mains dans mes goussets, une petite promenade qui me conduit au fond de ma chambre. Là, rencontrant l'obscure paroi, je rebrousse tout naturellement vers la fenêtre, contre laquelle je bats, du bout des ongles, un joli roulement où j excelle. Mais voici un cliar (jui passe, un chien qui aboie, ou rien du tout: il faut voir ce que c'est. J'ouvre.... Une fois l'a j'ai éprouvé que j'y suis pour longtemps.

54 LA BIBLIOTHEQLI-:

La fenêtre! c'est le vrai passe-temps d'un étudiant; j'entends d'un étudiant appliqué, je veux dire, (jui ne liante ni les cafés, ni les vauriens. 0 le brave jeune homme! il fait l'espoir de ses parents, qui le savent rangé, sédentaire; et ses professeurs, ne le voyant ni fréquenter les promenades, ni cavalcadcr dans les places, ni jouer aux t.ibles d'écarté, se plaisent à dire qu'il ira loin ce jeune homme-la. En attendant, lui ne bouge de sa fenctre.

Lui... c'est donc moi, modestie a part. J'y passe mes journées, et si

j'osais dire Non, jamais mes professeurs, jamais Grotius, Puffendorf,

ne m'ont donné le centième de l'instruction que je hume de l'a, rien qu'à regarder dans la rue.

Toutefois, ici comme ailleurs, on va par degrés. C'est d'abord simple flânerie récréative. On regarde en l'air, on (ixe un fétu, on souffle une plume, on considère une toile d'araignée, ou l'on crache sur un certain pavé. Ces choses-la consument des heures entières, en raison de leur importance.

Je ne plaisante pas. Imaginez un homme qui n'ait jamais passé parla, Qu'est-il? que peut-il être? Une sotte créature, toute matérielle et positive, sans pensée, sans poésie ; qui descend la pente de la vie, sans jamais s'arrêter, dévier du chemin, regardera l'entour, ou se lancer au delà. C'est un automate, qui chemine de la vie à la mort, comme une machine à vapeur de Liverpool à Manchester.

Oui, la flânerie est chose nécessaire au moins une fois dans la vie, mais surtout "a div-liuit ans, au sortir des écoles. C'est là que se ravive l'âme desséchée sur les bùu(]uins; elle fait halte pour se reconnaître; elle (init sa vie d'emprunt pour commencer la sienne propre. Aussi, un été entier passé dans cet état ne me paraît pas de trop dans une éducation soignée. Il est probable même qu'un seul été ne suflirait point b faire un grand homme: Socrate flâna des années; Rousseau, jusqu'à quarante ans; La Fontaine, toute sa vie.

Kt cependant, je n'ai vu ce précepte consigné dans aucun ouvrage d'éducation.

Di: MON ONCLE. 55

Ces pratiques, dont je viens de parler, sont donc lu base de toute instruction réelle et solide. En effet, c'est durant que les sens y trouvent un innocent aliment, que l'esprit y contracte le calme d'abord, puis la disposition à observer.

Car, que faire en flânant, à moins que l'on n'oBSERVE;

puis enfin, par suite et a son insu, l'hibitude de classer, de coordonner, de généraliser. Et le voila tout seul arrivé à cette voie [)hi]osopliique recommandée par Bacon, et mise en pratique par \e\vton, lequel un jour flânant dans son jardin et voyant choir une pomme, trouva rattraction.

L'étudiant à sa fenêtre ne trouve pas l'attraction ; mais, par un procédé tout semblable, à force de regarder dans la rue , il lui arrive au cerveau une foule d'idées qui, vieilles ou neuves en elles-mêmes, sont du moins nouvelles pour lui. et prouvent clairement qu'il a mis sou temps 'a prolit.

Et ces idées venant 'a heurter dans son cerveau ses anciennes idées d'emprunt, du ihoc naissent d'autres lumières encore. Car, par nature, ne pouvant flotter entre toutes, et surtout entre les contraires, le voilà qui, tout en livant un fétu, compare, choisit, se fait savant à vue d'cL'iJ.

Et quelle charmante manière de travailler, que cette manière de perdre son temps !

Mais quoique à la rigueur un fétu suffise pour nàner avec avantage, je dois dire que je ne m'en tiens pas la ; car ma fenêtre embrasse un admirable ensemble d'objets.

En face, c'est l'hôpital, immense bâtiment, où rien n'entre, d'oîi rien ne sort, qui ne me paye tribut. Je suis les intentions, je devine les causes , ou je perce les conséquenses. Et je me trompe peu; car, interrogeant la physionomie du portier, 'a chaque cas nouveau , j'y lis mille choses curieuses sur les gens. Rien ne marque mieux les nuances sociales que la figure d'un portier. C'est un miroir admirable oij se viennent

5fi LA BIBLIOTHKQUE

peinrlre, dans tous leurs degrés, le respect rampant, l'obséquiosité protectrice, ou le dédain brutal, selon qu'il réfléchit le riche directeur, l'employé subalterne, ou le pauvre enfant trouvé. Miroir changeant, mais fidèle.

Yis-a-vis de ma fenêtre, un peu plus haut, j'I est celle d'une des salles de l'hôpital. De la ji place où je travaille, je vois l'obscur plal'ond ; quelquefois le sinistre infirmier, le nez contre les vitres, regardant dans la ^, rue. Que si je monte sur ma table , alors mes yeux plongent dans ce triste séjour, où la douleur, l'agonie et la mort ont étendu leurs l^ viciiines sur deux longues files de lits. Spectacle funèbre, où souvent néanmoins m'attire un intérêt sombre, lorsqu'à la vue d'un infortune qui se meurt, mon imagination se promène autour de son clievet, et tantôt rebroussant dans cette vie qui s'éteint, tantôt s' avançant vers cet avenir qui s'ouvre, se repaît de ce charme mchncolique toujours attaché au mystère où s'enveloppe la destinée de l'homme.

A gauche , au bas de la rue, c'est l'église, solitaire la semaine, remplie le dimanche et retentissant de pieux cantiques. Là aussi, je vois qui entre, je vois qui sort, je conjecture, mais moins sûrement. En effet, point de portier. El il y en aurait un, que je n'en serais guère plus avancé, car c'est le piopre du portier de s'arrêler a l'habit; au delà, il est aveugle, muet, sourd, et sa physionomie ne réfléchit plus rien. Or, c'est l'âme

l)[i MON ONCLK.

de ceux qui hantent l'église qui m'intéresserait à connaître : malheureusement l'âme est sous l'habit, sous le gilet, sous la chemise, sous la peau; et encore bien souvent n'y est pas, s'allant promener pendant le prêche. Je vais donc tâtonnant, hésitant, supposant, et ne m'en trouve pas plus mal ; car c'est précisément le vague, l'incertain, le douteux qui fait l'aliment comme le charme de la flânerie.

A droite, c'est la fontaine, où tiennent cour autour de l'eau bleue, servantes, mitrons, valets, commères. On s'y dit des douceurs au murmure de la seille qui s'emplit, on s'y conte l'insolence des maîtres, les ennuis du service, le secret des ménages. C'est ma gazette, d'autant plus piquante aussi, que n'entendaut pas tout, il faut souvent deviner.

Là-haut, entre les toits, je vois le ciel, tantôt bleu, profond, tantôt gris, borné par des nuages flottants; quelquefois traversé par un long vol d'oiseaux, émigiant aux rives lointaines, par-dessus nos villes et nos campagnes. C'est par ce ciel que je suis en relation avec le monde extérieur, avec l'espace et l'inQni : grand trou , où je m'enfonce du regard et de la pensée, le menton appuyé sur le poignet.

Quand je suis fatigué de m'élever, je redescends sur les toits. Là, ce sont les chats, qui, maigres et ardenis, miaulent dans la saison d'amour, ou, gras et indolents, se lèchent au soleil d'août. Sous le toit, les hirondelles et leurs oisillons, revenus avec le printemps, fuyant avec l'automne, toujours volant, cherchant, rapportant vers la couvée criarde. Je les connais toutes, elles me connaissent aussi ; non plus effrayées de voir là ma tête, qu'a la fenêtre au-dessous, un vase de capucines.

Enfin, dans la rue, spectacle toujours divers, toujours nouveau : gentilles laitières, graves magistrats, écoliers polissons; chiens qui grognent ou jouent follement ; bœufs qui mâchent, remâchent le foin, pendant que leur maître est à boire. Et si vient la pluie, croyez-vous que je perde mon temps? Jamais je n'ai tant à faire.

Voila mille petites rivières qui se rendent au gros ruisseau, lequel s'emplit, se gonfle, mugit, entraînant dans sa course des débris que j'accompagne chacun dans ses bonds avec un merveilleux intérêt.

58 LV niBLlOTHKQUl-:

On bien, (luelque vieux pot cassé, ralliant ces fuyards derrière son large ventre, entreprend d'arrêter la fureur du torrent : cailloux, ossements, copeaux, viennent grossir son centre, étendre ses ailes; une mer se forme, et la lutte commence. Alors, la situation devenant dramatique au plus haut degré, je prends parti, et presque toujours pour le pot cassé; je regarde au loin s'il lui vient des renforts, je tremble pour son aile droite qui plie, je frémis pour l'aile gauche déjà miuée par un filet... tandis que le brave vétéran, entouré de son élite, tient toujours, quoique submergé jusqu'au front. Mais qui peut lutter contre le ciel! La pluie redouble ses fureurs, et la débâcle.... Une débâcle! Les moments qui précèdent une débâcle ! C'est ce que je connais de plus exquis, en fait de plaisirs innocents. Seulement, si pour franchir le ruisseau les dames montrent leur fine jambe, je laisse la débâcle, et je suis de l'œil les bas blancs jusqu'au tournant de la rue. Et ce n'est là qu'une petite partie des merveilles qu'on peut voir depuis ma fenêtre.

Aussi je trouve les journées bien courtes, et que, faute de temps, je perds bien des choses.

Au-dessus de ma chambre est celle de mon oncle Tom. Assis sur un fauteuil à vis, réchine courbée en avant , tandis que le jour glisse sur ses cheveux d'argent, il lit, annote, compile, rédige, et enserre dans son cerveau la quintessence de quelques mille volumes qui garnissent sa chambre tout a l'entour.

Au relieurs de son neveu, mon oncle Tom sait tout ce qu'on apprend dans les livres, rien de ce qu'on apjirend dans la rue. Aussi croit-il à la science plus qu'aux choses mêmes. Vous le trouveriez sceptique sur sa propre existence ; très-dogmatique sur tel système nuageux de philosophie. Du reste, bon et naïf comme un enfant, pour n'avoir jamais vécu avec les hommes.

DE MON ONCLE

Trois bruits distincts m'annoncent presque tout ce que fait mon oncle Toni. ouand il se lève, la vis crie; quand il va prendre un livre, l'échelle roule; quand il s'est distrait d'une prise de tabac, la tabatière frappe la table.

Ces trois bruits se suivent d'ordinaire, et j'y suis tellemeul habiUié , qu'ils me détournent peu de mes travaux; mais un jour...

Un jour, la vis crie, l'écbelle ne roule pas, j'attends la tabatière...

rien. Je fus réveillé de ma tiànerie , comme l'est un meunier de son somme, quand la roue de son moulin vient à se taire. J'écoute; mon oncle Tom cause, mon oncle Tom rit... une autre voix « C'est bien cela » ; me

dis-je, très-cmu.

C'est (ju'il faut savoir que depuis que je travaillais à la fenêtre, je n'étais point resté dans les généralités. Je m'étais, depuis quelques jours, occupé tout particulièrement d'un objet qui avait atténué l'intérêt que je portais aux autres. Et voici les symptômes qui ont suivi ce changement dans la direction de mes travaux.

Dès le matin, j'attends. Dès deux heures, le cœur me bat. Quand elle a passé, ma journée est linie.

Avant, je n"avaisjamaissongéque je fusse seul ; d'ailleurs n'étions-nous pas moi et mon oncle, et le ruisseau, et les hirondelles, et tout le monde. Aujourd'hui je me trouve seul, tout seul; excepté vers trois heures, que tout reprend vie à l'entour, et au dedans de moi.

Je vous ai dit comment auparavant coulaient mes douces heures. Aujourd'hui, je ne sais plus ni ra'occuper, ni êtie oisif, ni flâner, ce qui est fort didéreut. C'est au point ([ue, l'autre jour encore, une j^rosse plume tournoya lentement à deux doigts de mon nez, sans que l'idée

seulement me vînt de souftler dessus. El je pourrais citer cent traits pareils.

Au lieu de cela, je songe tout éveillé. Je rêve qu'elle me connaît, qu'elle me sourit, que je lui agrée ; ou bien , cherchant les voies et moyens de lui être (|uelque chose , je la rencontre , je voyage avec elle, je lu protège, je la défends, je la sauve entre mes bras ; et je m'attriste profondément de n'être point ensemble en un bois sombre, attaqué par d'affreux brigands que je mets en fuite, quoique blessé en la défendant.

Mais il est temps de dire ce qu'était cet objet. Je ne sais comment m'y prendre, car les mots sont bien inhabiles à peindre sous quel air nous apparut la première fdle qui Ot battre notre cœur; impressions fraîches et vives, qui auraient besoin d'un kingage tout jeune.

Je dirai donc seulement que tous les jours, sortant vers trois heures d'une maison voisine, elle descendait la rue et passait sous ma fenêtre.

Sa robe était bleue, et si simple, que vous ne l'eussiez pas distinguée sur tant d'autres robes bleues qui passaient, ni moi non plus; n'était que je lui trouvais une grâce toute singulière à flotter autour de cette jeune taille. Et cette jeune taille me semblait tenir son charme de l'air modeste de l'aimable lîlle si douce a voir; de façon que, revenant ensuite à la robe, il me devenait impossible d'en imaginer une plus ii mon gré, cent lieues a la ronde, et chez les premières faiseuses.

Aussi, tant que cette robe était sur mon horizon, tout me semblait sourire et s'embellir à Tentour. Et quand elle avait disparu, il me fallait encore une robe bleue pour tous mes rêves de félicité.

Or ce jour-là, je la vis venir à son ordinaire, et approcher jusque sous ma l'enêtre, d'où mes yeu\ se disposaient îi la suivre jusqu'au tournant delà rue, et mes pensées au delà encore; loisque, faisant un contour,

DE MON ONCLE

elle entra dans l'alite, droit au-dessous de moi. J'en fus si troublé, que je retirai ma tête comme si elle fût entrée de plain-pied dans ma chambre. Fuis j'allais réfléchir qu'elle traversait dans l'autre rue, lorsque se passèrent, dans la bibliothèque de mon oncle Tom , les choses extraordinaires qui causèrent l'émotion dont j'ai parlé. Quoi! elle parle a mon oncle!... Et je faisais d'incroyables efforts d'ouïe pour saisir quelques mots , lorsqu'un événement imprévu vint bouleverser l'univers qui commençait îi se former autour de moi.

Cet événement si grave était au fond de mince importance. L'échelle venait de rouler, et j'entendais mon oncle Tom monter les degrés en causant. Je crus même distinguer le mot hcbraïque, sortant de sa bouche. De tout cela il résultait clairement que mon oncle Tom avait a faire en ce moment à quelque docteur hébraisant qui remaniait avec lui quelque vétille d'érudition. Car, pour elle, s'imaginer que sa jeune tête s'enquît de niaiseries scientidques, ou que sa jolie main voulût feuilleter de poudreux in-folio, il n'y avait pas moyen.

Je me remis machinalement à la fenêtre, fort désappointé, et regardant sans voir, comme lorsqu'on a une idée qui vous rend absent de vousmême. Cependant, en face, au gros soleil, deux unes philosophaient, attachés au même gond. Après un grand moment, l'un (it une réflexion, ce que je reconnus à un imperceptible frisson de son oreille gauche : puis allongeant la tête , il montrait amoureusement à l'autre son vieux râtelier; sur quoi celui-ci ayant compris en ht autant, et ils se mirent tous deux 'a l'œuvre : se grattant le cou avec une telle réciprocité

de bons ofiices, avec une nonchalance si voluptueuse, une flânerie si suave, que je ne pus m'enipêcher de symphaliser, moi troisième. C'était la première fois depuis ma préoccupation. C'est qu'il est dans la naïveté de certains spectacles des attraciions irrésistibles, qui enlèvent l'âme à elle-même, et la font infidèle a ses plus doux pensers. Aussi allais-je m'enivrer de celui-là, lorsqu'une robe bleue sortit de l'allée. C'était elle, « Hé! » m'écriai-jo involontairement.

La jeune Olle, entendant quelque chose, leva la tête assez pour que l'aile de son chapeau laissât passer son beau regard, qui vint m'inonder de honle, de trouble, et d'un plaisir rapide comme l'éclair. Elle rougit et continua d'aller.

C'est le charme de cet âge de rougir au souffle du vent, au bruit d'une paille : mais rougir à mon occasion me sembla néanmoins une faveur inexprimable, une circonslance qui cliangeait beaucoup ma situation; car c'était la première fois que, d'elle à moi, il se passait quelque chose.

Ce qui diminua bientôt ma joie, ce fut un prompt retour sur moi-même. Elle m'avait vu disant: « Hé! » la bouche béante, l'œil ahuri, de l'air d'un idiot qui voit choir son chapeau dans la rivière. L'idée de cette première impression que j'avais dû lui produire m'était singulièrement amère.

Mais que pensez-vous qu'elle eût sous son bras ! Un in-octavo couvert de parchemin , fermé de clous d'argent, misérable bouquin, que cent fois j'avais vu traîner dans la chambre de mon oncle, et qui alors, doucement pressé entre son bras et sa hanche , me semblait le livre des livres Je compris pour la première fois qu'un bouquin

peut être bon à quelque chose. Sage, mon oncle Tom, d'en avoir amassé toute sa vie' Imbécile, moi, de n'avoir pas eu en ma possession ce fortuné livre, dont le titre même m'était inconnu.

Elle traversa la rue, se dirigeant vers l'entrée de l'hôpital, oii elle dit (juelques mots au portier, qui me parut la connaître, et ne lui accordcu' que juste ce qu'il fallait de protection pour qu'elle osât passer. Bien

m-: M0\ oNCTR.

qu'indigné contre le brutal . cela me lit plaisir, en me prouvant que la (ille de mes pensées n'était pas d'une condition assez riche ou élevée , pour rendre ridicules a mes propres yeux les vœux qui commençaient a germer dans mon cœur.

J'éprouvai un grand plaisir a la savoir si près de moi, car j'avais craint de la perdre jusqu'au lendemain. Je brûlais d'apprendre ce qui l'avait amenée chez mon oncle, et ce qui pouvait l'attirer dans ce lieu. .Mais, pour le moment . enchaîné par le désir de la voir sortir, je me résignai à attendre, jusqu''a ce que, la nuit étant venue, je perdis l'espoir de la revoir ce jourlà , et je montai en toute hâte chez mon oncle Tom.

Il avait déj'a allumé sa lampe , et je le trouvai considérant avec la plus grande attention au travers d'une (iole remplie d'un liquide bleuâtre. « Bonjour, Jules, me dit-il sans se déranger; assieds-toi là. je vais être à toi. »

Je m'assis, impatient de questionner mon oncle, et considérant la bibliothèque, qui m'apparaissait toute changée. Je regardais avec respect ces vénérables livres, frères de celui que j'avais vu sous son bras, et les choses que je voyais, l'air que je res{iirais, me semblaient autres, comme si la jeune lille venue en ce lieu y eût laissé quelque signe de sa présence.

« J'ai fait, dit mon oncle. A propos, Jules, tu ne sais pas?...

— Non, mon oncle

— Remercie une jeune Glle qui est venue ici o

En disant ces mots, il prit le chemin de sa table, pendant que j'entendais battre mon cœur d'attente. Puis, se retournant :

« Devine... » me dit-il, comme voulant jouir de ma surprise.

J'étais hors d'état de rien deviner.

« Elle vous a parlé de moi! dis-je avec une émotion croissante.

— Mieux que ça, reprit mon oncle, d'un air fin.

— Dites, dites, mon oncle, je vous en supplie.

LA r.inLioiHKQLit:

— Tiens, voilà mon nurlaina(|ui retrouvé! »

Je tombai du ciel sur la terre, faisant des imprécations intérieures contre Burlamaqui, que, par respect, je substituai a mon oncle en cette occasion.

« En lui cherchant un livre, continua mon oncle Tom, je t'ai retrouvé celui-ci , que je croyais perdu.

— 0 l'aimable liUe ! reprit-il, et qui vaut bien , ma foi , douze de tes professeurs. »

J'étais de son avis, pour le moins, et cette exclamation de mon oncle Tom me raccommoda un peu avec lui.

« Elle lit rhébreu comme un ange! »

Je n'y étais plus du tout. « Elle lit l'hébreu? Mais, mon oncle » Car

cette idée m'était désagréable.

« Et j'ai eu un plaisir exirêrae à lui faire lire le Psaume xlvhi dans l'édition de Buxtorf. Je lui ai expliqué, en comparant les variantes avec l'édition de Crœsius, combien le texte de Buxtorf est préférable.

— Vous lui avez dit cela? à elle?

— Mais c'est clair, puisque je lui parlais,

— Elle était la, devant vous, et vous avez pu lui dire cela?

— Mais oui; d'ailleurs ce que je lui ai dit la ne peut guère se dire qu'à une juive !

— Elle est juive! »

D'autres sont-ils faits comme moi? Juive! Belle et juive! Je l'en trouvai tout de suite dix fois plus belle, et l'en aimai dix fois davantage.

Cela est peu chrétien ; j'assure pourtant qu'il en fut ainsi, et que le charme que je lui trouvais déjà s'en trouva rafraîchi, vivifié, comme si dès lors les mêmes choses que j'aimais en elle se fussent trouvées différentes et nouvelles.

Je sais encore qu'en ce point je raisonnais fort mal, et que le plus mince logicien eût pu me convaincre d'absurdité, à plus forte raison mon oncle Tom ; aussi je ne lui en parlai pas, car je tenais plus encore à mon erreur qu'à la logique.

Mais l'impression fut ce que j'ai dit. D'ailleurs... aime-t-on sa sœur

DL; mon ONCLli. 65

d'amour? Non. Sa compatriote? Mieux. L'étrangère? Plus vite encore. Mais une l)elle juive! I£l puis, délaissée peut-être; mal vue des bonnes gens : c'était a mes yeux un avantage, comme si cela l'eût rapprochée de moi.

« Veut-elle donc hébraiser? dis-je 'a mon oncle Tom.

— Non, bien que je l'y aie engagée de tout mon pouvoir. Il s'agit d'un pauvre vieillard qui s'en va mourant. Elle venait m'emprunter une Bible hébraïque pour lui faire quelque lecture pieuse.

— Elle ne reviendra donc plus?

— Demaiu, vers dix heures, pour me rapporter le livre. »

Et mon oncle se remit à examiner sa liole, pendant que je restai à songer. « Demain, ici, dans cette même chambre!

me disais-je. Si près de moi, sans que je lui sois rien ! pas môme autant que mou oncle Tom et sa iiole. » Je redescendis tristement chez moi.

Je fus très-surpris de trouver ma chamiire éclairée par une légère lueur. Ayant reconnu que c'était le reflet d'une lumière qui brillait vis-à-vis, dans la salle de l'hôpital , ordinairement sombre à cette heure, je montai sur une chaise d'où je vis d'abord une ombre qui se projetait contre la muraille du fond. Ma curiosité étant vivement excitée, je me guindai entre la chaise et la fenêtre , de telle façon que je pus plonger assez bas pour

reconnaître, suspendu à celte même muraille, un cliapeau de femme. « C'est elle ! » m'écriai-je. Mettre la chaise sur la table , Grotius et Puffendorf sous la chaise , et moi sur le tout, fut l'affaire d'un clin d'oeil. Et je retenais mon souffle pour mieux jouir du spectacle qui s'offrait à moi.

Au chevet d'un vieillard pâle et souffrant, je la voyais pieuse, recueillie, embellie de tout l'éclat que prêtait à sa jeunesse et à sa fraîcheur cet entourage de maladie et de vieillesse. Elle baissait ses belles paupières sur le livre de mon oncle , où elle lisait les paroles de consolation. Quelquefois , s'arrêtant pour laisser reposer le malade , elle lui soutenait la tête, ou lui prenait affectueusement la main , le considérant avec une compassion qui me paraissait angélique.

« Heureux mourant! disais-je. Que ses paroles doivent lui être douces, et ses soins pleins de charmes !... Oh ! que j'échangerais ma jeunesse et ma force contre ton âge et tes maux!... »

Je ne sais si je lis ces réflexions tout haut, ou si ce fut un pur effet du hasard ; mais en ce moment la jeune ûlle , s'interrompant, leva la tête et regarda (ixement de mon côté. J'en fus troublé comme si elle eût pu me voir dans la nuit où j'étais, et, ayant fait un mouvement en arrière, je tombai, emmenant avec moi la chaise, la table, Grotius et Puffendorf.

Le vacarme fut grand , et je restai un instant étourdi par la chute. Au moment où j'allais me relever, mon oncle Tom parut, un bougeoir à la main.

(I Qu'est-ce, Jules? me demandat-il effrayé.

— Ce n'est rien mon oncle... c'est

ici au plafond... (mon oncle jeta les yeux sur le plafond.) Je voulais suspendre... (mon oncle jeta les yeux tout autour, pour voir quelque chose à suspendre)... et puis, pendant que... alors je suis tombé... et ensuite... je suis tombé.

DE MON ONCLE

— Remets-moi , remets-moi , mon ami , me dit mon oncle Tom avec bonté. La chute t'a probablement affecté les fibres cérébrales , ce qui est cause de l'incohérence de ton discours. » Il me fit asseoir, et, pendant ce temps, s'empressa de relever les deux in-folio, dont il avait considéré les ais fracassés avec plus d'émotion sans doute qu'il n'en avait ressenti en parlant 'a la belle juive. Il les replaça avec soin sur la table ; puis revenant a moi : a Et tu voulais suspendre quoi? » me dit-il, en me prenant la main de manière a glisser furtivement son index sur mon pouls.

Cette question m'était très-embarrassante , car, en vérité, il n'y avait pas apparence de chose à suspendre dans toute ma chambre. Aussi, connaissant d'ailleurs l'indulgente douceur de mon bon oncle Tom, j'allais lui raconter tout, lorsqu'au moment de le faire, je ne le fis point.

C'est que , pour ce que j'avais dans le cœur, l'indulgence n'était déjà plus assez. J'aurais voulu de la sympathie, et mon oncle n'en pouvait éprouver que pour des idées abstraites , scientiliques. C'est ce qui fit que Je répugnai à lui ouvrir mon cœur, crainle de faner un sentiment que j'étais jaloux de nourrir à ma guise.

« C'était pour suspendre Ah! mon Dieu, déjà!

— Hé?

— Ali ! mon oncle , c'est fini !

— Quoi? »

En ce moment, la lumière venait de s'éteindre dans la chambre du mourant , et avec elle tout mon espoir.

Pour mon oncle , à cette exclamation , il commença a juger le cas trèsgrave , et m'engagea à me mettre au lit , où il m'examina avec attention , pendant que je songeais a la jeune fille dont la vue venait de m 'être ravie.

Mon oncle Tom était loin de se douter de la cause de mon mal. Cependant, après m'avoir anatomiquement considéré, palpé, il se convainquit, avec une certitude faisant honneur a sa science que le squelette était en parfait étal. Débarrassé de toute inquiétude à ce sujet, il s'occupa d'examiner le jeu de

la respiration, celui de la circulalioii ot de toutes les fonctions vitales; passant ensuite aux symptômes tout à fait extérieurs , il parut enfin avoir satisfait sa curiosité , et , de l'air d'un homme qui emporte quelque chose dans sa tête pour y songer, il me quitta.

Il était environ minuit. Je restai seul avec mes idées, où je me plongeais tout entier, lorsque le roulement de l'éclielle me fit tressaillir, et peu après je m'endormis.

J'étais fort agité. Mille images sans rapport avec l'olijot de mes pensées se croisaient , se succédaient devant mes yeux ; ce n'était ni le sommeil , ni la veille , encore moins le repos. Enfin , a ce trouble succéda l'épuisement, et bienlùl mes songes, quelque temps suspendus, revinrent et prirent une autre teinte.

Je rêvai qu'en un bois silencieux je marchais souffrant, mais pourtant calme, et l'âme pénétrée de je ne sais quel sentiment, tout plein d'un ^" charme qui m'était inconnu. Personne d'abord et rien de tout ce qui aurait pu me rappeler la vie ordinaire. C'était bien moi , mais doué de beauté , de grâce, de tous les avantages que je désire éveillé.

Fatigué , je m'étais assis dans une clairière solitaire. Une figure s'était approchée que je ne connaissais pas, mais dont les traits étaient animés par l'expression d'une mélancolique bonté. Insensiblement elle avait pris un air qui m'était plus connu... enfin elle s'était trouvée ma chère juive. Elle aussi, douée de tout ce que je lui désire, paraissait se plaire à me considérer, et, quoiqu'elle ne parlât pas, son regard avait un langage qui me touchait au plus doux endroit de mon cœur. Je voyais sa belle tête s'incliner sur mon front , je sentais sa douce haleine , et à la fin sa main avait trouvé la mienne. Alors, une émotion croissante m'agitant, mon rêve peu à peu perdit sa quiétude. Les images devinrent flottantes et incertaines, et, de figure en figure, je ne vis plus que celle de mon oncle Tom qui avait pris ma main pour me lâtcr le pouls , et dont la tête, inclinée sur la mienne, me considérait au travers de ses besicles.

DK MON ONCLE. 69

Oh ! que la Dgure de mon oncle Tom me parut affreuse en ce moment-là! Je Taime, et beaucoup, mon oncle Tom; mais passer du plus doux objet, a la ligure de son oncle ; des plus charmants songes du cœur, aux froides réalités! 11 en fuit moins pour faire prendre en dégoiit et la vie et son

oncle.

« Tranquillise-toi, Jules, me

dit-il, je suis sur la trace de ton mal. I) Et continuant à m'observer, il feuillolait un vieux in-quarto, comme pour ajuster, d'après Tauleur, le remode aux symptômes.

— Oh ! je n'ai point de mal ! vous vous trompez, mon oncle; le seul mal est de m'a\oir réveillé. Ah! j'étais si heureux !

— Tu étais bien, tu étais tranquille, heureux?

— Ah ! j'étais au ciel. Pour(|Uoi m'avez-vous réveillé? »

Ici, une joie visible, mélangée d'une teinte d'orgueil et de docte satislaotion , se peignit sur le visage de mon oncle Tom, et je crus l'entendre dire : n Bon ! le remède opère.

— Que m'avez-vous donc fait? lui dis-je.

— Tu le sauras. Je tiens ici ton cas , page 64 d'Hippocrate, édition de la Haye. Pour le moment , il ne nous faut que de la tranquillité.

— Mais , mon oncle...

— Quoi? I)

Je ne savais comment m'y pr.endre pour engager mon oncle à me |)arler de la jeune juive, sans lui révéler ce que je sentais pour elle. J'aurais voulu le mettre sur la voie.

« Demain, ne m'avez-vous pas dit?.., et je me tus.

— Demain?

— Elle vient chez vous.

— Qui?

Je craignis d'en avoir trop dit. o C'est la lièvre...

— La fièvre?... o

Aussi mes questions et mes réponses lui semblèrent-elles incubéionies au dernier point , et je l'entendis murmurer le mot de délire; sur quoi il sortit. Bienlùt l'échelle roula , je tressaillis; mais c'est tout ce que je pus

ressaisir de la situation d'où je venais de sortir. Je fis d'incroyables efforts pour retrouver le sommeil et mon songe. Bien. Je ne pouvais pas même ressaisir cette réalité, dont auparavant je me contentais : le songe l'avait effacée,

sans que je pusse le faire renaître ; *JI I v*k\ ^HU \ \\ c'était le vide. Ce ne fut que lorsque je me fus reporté en idée au lendemain , que je pus retrouver l'image de ma juive, antérieure à mon sommeil. Je me représentai sa venue chez mon oncle de mille façons, et, à force d'imaginer des moyens de la voir, de lui parler, de me faire connaître a elle, j'en vins à former le projet le plus extravagant.

Écarter mon oncle la recevoir moi-même lui parler Mais

que lui dirai-je? Savoir que lui dire était la première condition pour que mon plan fut possible; et j'étais fort embarrassé, car c'était la première fois que j'avais a parler d'amour. Je n'avais pour guides que quelques romans que j'avais lus, où l'on me semblait parler si bien , que je désespérais de pouvoir atteindre à cette perfection.

« Oli! si seulement je pouvais lui peindre l'état de mon cœur ! disais-je. Il me semble que toute fille accepterait ce que je ressens pour elle. » Et je sautai à bas du lit pour essayer ce que je pourrais lui dire.

Après avoir allumé ma bougie, je plaçai en face de moi une chaise à qui je pusse m'adresser, et m'étant recueilli un moment, je commençai en ces termes :

« Mademoiselle ! »

Mademoiselle? ce mot me déplut. Un autre?

Point, Le sien ? je l'ignorais. Je pensai qu'en cherchant... Je cherchai bien.

Rien que mademoiselle!

Me voilà arrêté au début.

DE MON ONCLE

(I Mais est-ce bien une demoiselle? Est-ce pour moi une demoiselle, comme la première venue! Mademoiselle! Impossible. Il ne reste plus qu'à tirer mon chapeau et dire : J'ai bien l'honneur d'être , etc. » Je m'assis fort désappointé.

Je recommençai plus de dix fois, sans pouvoir trouver autre cliose. Je me décidai enfin à éluder la difliculté en écartant ce mot, et je repris d'un ton passionné :

« Vous voyez devant vous celui qui ne veut vivre, qui ne veut brûler que pour vous Et dès ce jour mon cœur vous jure un éternel

« Ah ! mon Dieu, c'est un quatrain! » Car je sentais arriver au galop une rime fatale. Je me rassis désespéré. « C'est donc si difficile d'exprimer ce que l'on sent! pensais-je avec amertume. Que deviendrai-je ? Elle rira... ou plutôt elle prendra en pitié ma bêtise , et je serai perdu ! » Cette pensée me rongeait , et je renonçais déjà à mon projet.

Cependant mille sentiments gonflaient mon cœur , comme s'ils eussent cherché une issue, en sorte que, malgré moi, je roulais dans ma tête une foule de phrases, de protestations, d'apostrophes passionnées, qui formaient un cauchemar pénible sous lequel je restais affaissé.

Je me levai pour me soulager, et je me promenai dans ma chambre , laissant échapper des mots, des phrases entrecoupées.

« Vous ignorez qui je suis, et déjà je ne vis plus que de vous ou

de votre image... Pourquoi je suis ici?... J'ai voulu vous voir... J'ai voulu, au risque de vous déplaire , vous faire savoir qu'il est un jeune homme dont vous êtes l'unique pensée... Pourquoi je suis ici? C'est pour mettre à vos pieds mon amour, mon sort, ma vie... Juive? Et qu'importe ! juive, je vous adorai; juive, je vous suivrai partout... 0 ma chère juive, trouverez-vous ailleurs qui vous aime comme moi?... Trouverezvous ailleurs la tendresse, le dévouement, la félicité que mon cœur vous tient en réserve? Ah! si vous pouviez partager la moitié de ce que j'éprouve, vous béniriez le jour où vous me vîtes à vos pieds, et aujour-

72 LA BIP.LIOTIIKQUE

d'Iiiii môme vous me laisseriez l'espoir que je ne vous ai pas parlé en vain. «

Je m'arrêtai soulagé. J'avais \ersé dans ces mots une partie des sentiments qui inondaient mon âme, et au feu dont j'accompagnais mes discours, je croyais voir la jeune liile rougir, s'émouvoir, et mes paroles arriver jusqu'à son cœur. Alors portant la main sur le mien : « Ali ! non , ajoutai-je , par pitié pour un malheureux , ne me repoussez pas , vous me repousseriez dans l'abîme! La vie pour moi , c'est où vous êtes!... Hé!... le diable l'emporte! 0 mon oncle ! mon oncle ! »

Tout était perdu, perdu sans ressource , et je fus sur le point d'en verser des larmes amères. La passion m'avait ennobli à mes propres \eus ; pour quelques instants cette défiance de moi-même, ce dégoût, ces craintes qui toujours venaient empoisonner mes espérances , avaient disparu; je me trouvaiscomme d'égal à égal devant ma divinité, et en achevant ces mots, je portais ma main sur mon cœur que je sentais brûlant jusqu'à la peau, lorsque... ^on ! j'eusse mis la main avec moins de dégoût sur une froide couleuvre , sur un humide crapaud... J'arracliai le monstre , et je le jetai loin de moi !

En cet instant entra mon oncle Tom , calme comme le Temps , une fiole a la main , et son livre sous le bras. « Maudits soient, lui dis-je avec emportement, votre Uippocrate, vos bouquins, et tous ceux qui... Qu'avez-vous fait? Dites, mon oncle, (ju'avez-vous fait?... Deux fois troubler les plus doux instants de ma vie! Qu'est-ce encore? Venez-vous m'empoisonnor ! »

Durant cette apostrophe , mon oncle Tom , bien loin de se fâcher, avait repris la chaîne de son raisonnement là où il l'avait laissée, et s'étant confirmé dans l'idée que le délire continuait , if avait pris l'attitude d'un

DE MON ONCLE

observateur finement attentif. Sans tenir aucun compte du sens de mes paroles, il étudiait avec sagacité, au geste, à l'altération de la voix, au feu de mes regards, la nature et les progrès du mal, notant dans son esprit jusqu'aux plus petits symptômespourles combattre ensuite.

i< Il a ôté l'emplâtre , dit-il tout bas. Jules!

— Quoi ?

— Couche-toi, mon ami; couche-toi, Jules; fais-moi ce plaisir, » Et, tout bien considéré, je me couchai, songeant qu'il m'était devenu impossible de prouver à mon oncle que je ne fusse pas fou, a moins de lui avouer mon secret, ce qui, dans ce moment , aurait ruiné tout mon projet sans lui prouver que je fusse sain d'esprit.

« Et voici une boisson que je t'apporte. Bois, mon ami, bois. » Je pris la fiole, et, faisant semblant de boire, je laissai couler le liquide entre le lit et la muraille. Mon oncle m'entoura la tète d'un mouchoir à lui, me couvrit jusqu'aux yeux , ferma les rideaux , les volets, et tirant sa montre : « U est trois heures, dit-il; il doit dormir jusqu'à dix heures : à dix heures moins vingt minutes ce sera le moment de descendre. » Et il me quitta.

Épuisé de fatigue, je dormis quelques instants; mais bientôt l'agitation me chassa de mon lit, et je m'occupai des préparatifs de mon projet. Je fis un mannequin aussi semblable à moi qu'il me fut possible , je lui entourai la tête du mouchoir de mon oncle, je le couvris bien ; puis je refermai les rideaux , bien sûr d'ailleurs que mon oncle , sur l'autorité d'Hippocrate, ne les ouvrirait pas avant dix heures. Après quoi, j'allai m'établir à la fenêtre.

Déjà passaient quelques laitières; le portier ouvrait, les hirondelles étaient à l'ouvrage. Le retour de la lumière, la fraîcheur du matin, la vue des objets accoutumés, ramenant en moi plus de calme, me fai-

LA BIBLIOTHI':qI]K

saient voir mon entreprise sous un aspect moins favorable, et je chancelais presque ; mais lorsque les impressions de mon songe me revenaient en mémoire, alors il me semblait que, renoncer à ce projet, c'était renoncer sans retour à tout ce qu'il y a de plus doux au monde, et je retrouvais tout mon courage.

Cependant le temps s'écoulait. Je venais de tirer ma montre , quand la vis cria.

C'était dix heures moins un quart. Je sortis promptement, et je laissai mon oncle s'installer auprès du mannequin , pendant que j'allais sans bruit m'établir dans la silencieuse bibliothèque.

J'entrai très-doucement, et je courus vers la fenêtre. Debout derrière les vitres , les yeux flxés sur l'extrémité de la rue à l'endroit où elle devait paraître, je commençais a trembler d'attente et de malaise. Pour comble de malheur, je m'aperçus que ma harangue s'échappait , et voulant en retenir les lambeaux, je tombais dans des transpositions si étranges, que j'en étais suffoqué d'émotion. Je me voyais perdu , et ma peur devint si forte, que je me mis à siffler, comme pour m'en imposer à moi-même. En ce moment, l'horloge sonna dix heures. J'en conçus l'espoir qu'une fois dix heures sonnées, elle ne viendrait pas ce jour-là, et je me mis a compter les coups, dont chacun se faisait attendre un siècle. Enfin le dixième sonna, et j'éprouvai un grand soulagement.

Je commençais à me remettre, lorsqu'une robe bleue parut. C'était elle!... Mon cœur bondit, ma harangue s'envola. Je n'eus plus de sentiment que pour désirer de toute ma force qu'elle fût sortie dans quelque autre but, et j'attendais , dans une anxiété inexprimable , de voir si, arrivée devant la maison , elle passerait outre , ou se détournerait pour entrer. Observant jusqu'aux plus légères déviations de sa marche, j'en tirais des inductions qui me comblaient tour a tour d'aise et de terreur, et la seule chose qui me rassurât un peu, c'est qu'elle marchait de l'autre côté du ruisseau.

Elle le franchit! et comme les vitres m'empêchaient d'avancer la tête , je la perdis de vue. Aussitôt je la sentis dans la bibliothèque, et toute pré-

DK MON ONCLK.

sence d'esprit m'abandonuiint, je courus vers la porte pour m'eufuir; mais eu traversant le vestibule, le bruit de ses pas, répercuté dans la silencieuse cour, me Ct réfléchir que j'allais la rencontrer. Je m'arrêtai. Elle était la... Au coup de cloche, mes yeux se troublèrent, je chancelai, et je m'assis , bien déterminé à ne pas ouvrir. ,

En ce moment la chatte de mon oncle, sautant du haut d'une lucarne voisine, vint tomber sur la tablette de la fenêtre. Au bruit , je fus secoué par un énorme tressant, comme si la porte se fût ouverte tout à coup. L'animal m'ayant reconnu, je vis avec une affreuse angoisse qu'il allait miauler : il miaula!... Alors il me sembla si bien que le secret de ma présence était trahi, que, baissant les yeux de honte, je sentis la rougeur me monter au visage. In second coup de cloche vint m'achever.

Je me levai , je me rassis ; je me levai, encore, les yeu\ toujours fixés sur la cloclie que je tremblais de voir s'ébranler de nouveau. J'écoutais attentivement, dans l'espérance!

que je l'entendrais s'éloigner; mais!

un autre bruit frappa mon oredle ; c'était celui des pas de mon onclej Tom qui bougeait dans ma chambre. Alors, la crainte plus grande encore d'être surpris par lui en présence de la jeune tille me troublant tout à fait, j'aimai mieux aller à la rencontre du danger que de l'attendre. Je retournai tout doucement en arrière pour paraître venir à la bibliothèiiue , puis je toussai , et d'un pas affermi par la peur, je vins et j'ouvris... Sa jiracieuse figure se dessinait en silhouette sur le demi-jour de l'escalier : « Monsieur Tom est-il chez lui? » dit-elle.

Ce furent les premières paroles que j'entendis sortir des lèvres de la belle juive. Elles résonnent encore a mon oreille , tant eut de charme pour moi le son de cette voix. Pour le moment, quoique la question ne fût pas compliquée, je n'y répondis rien; moins par adresse pourtant, que par trouble , et je me mis gauchement a la précéder vers la bibliothèque, oii elle me suivit.

J'allai sans me retourner jusqu'à la table de mon oncle. J'aurais désiré

que celle table fût bieu loin , tant je redoutais le moment de rencontrer son regard. A la (in , je la vis ; elle me reconnut et rougit.

Où était ma harangue! A mille lieues. Je gardais le silence, plus rouge qu'elle , jusqu'à ce que la situation n'étant plus lenable, voici comment je débutak

« Mademoiselle... Et j'en restai là.

— Monsieur Tom... reprit-elle; puis surmontant son embarras : — Je reviendrai, puisqu'il n'y est pas. » Et après s'être légèrement inclinée, elle s'en allait, me laissant tellement hors de moi, que je ne songeai a la reconduire qu'après qu'elle eut déjà franchi le seuil de la bibliothèque. Alors seulement je mv pressai sur ses pas. Elle était troublée , moi aussi ; et pendant que , dans l'obscurité du vestibule, nous cherchions ensemble a ouvrir la porte, nos mains s'étant rencontrées, un frisson de plaisir circula i»ar tout mon corps. Elle sortit ; je restai seul au monde.

A peine fut-elle loin , que ma harangue revint tout entière. Je me mis a déplorer ma gaucherie, ma sottise, mon embarras. J'ignorais alors que cet embarras, cette gaucherie, ont aussi leur langage, éloquent auprès de quelques femmes, et plus mal aisé à contrefaire que l'autre. Bientôt pourtant, me rappelant son air, son trouble et son regard , je fus moinsmécontent. J'allaisme replacer vers la fenêtre pour la voir sortir, lorsque j'entendis la porte s'ouvrir. Je n'eus que le temps de sauter sur le lit de mon onde , oii je me cachai derrière les vieux rideaux verts qui en écartaient le jour. « Mais, ma belle enfant, ce que vous me dites là...

DE MON ONCLE. 77

— Un jeune homme, je vous assure, monsieur Tom.

— Un jeune homme ici ! Impudent! Et comment est-il fait?

— 11 est fait... 11 n'a pas l'air impudent, monsieur.

— Ce n'est pas autre chose... Permettez , s'introduire ainsi ,..

— Peut-être quelqu'un de votre connaissance...

— !Moi ou mon neveu ; personne autre.

— Je crois... que c'est lui , dit-elle en baissant la voix et les yeux.

— Lui! que je quitte en cet instant ! au-dessous de cette chambre !... Et dites-moi, le connaissez-vous mon neveu?

Ici il y eut une pause , une pause d'un siècle.

(I Vous rougissez, ma belle enfant !... Soyez sûre que vous en pourriez rencontrer de moins honnêtes... de moins aimables aussi... Mais dites , d'oîi le connaissez-vous?

— Monsieur... vous dites qu'il demeure au-dessus de votre chambre. J'y ai vu quelquefois a la fenêtre... le même jeune homme qui m'a reçue

— Impossible, je vous dis. C'est bien mon neveu que vous avez vu à la fenêtre , car il y passe sa vie; mais pour s'être introduit ici , il en est bien innocent, mon pauvre Jules. Et je vous dirai pourquoi. Hier au soir, vers neuf heures, l'étourdi s'était perché sur un échafaudage , sans que j'aie pu comprendre pour quelle cause, si ce n'est peut-être pour quelque espièglerie dans la salle de l'hôpital , vis-a-vis. (Ici la jeune (ille , de plus en plus troublée, détourna la tête de mon côté , pour cacher a mon oncle sa rougeur.) Et puis crac!... un grand bruit, j'accours, et je le trouve gisant; de telle façon que je l'ai fait mettre au lit, où il est encore... Mais tenez, voici, moi, ce que je suppose. Une jeune personne de voire air doit souvent trouver des jeunes gens sur ses pas. Quelqu'un d'eux plus hardi... vous m'entendez?... a pu vous précéder. Pas de honte, ma lille; pas de honte, il n'y en a' pas a être belle... Eh bien , laissons cela si ça vous embarrasse. Une autre fois je fermerai mieux ma porte. Et parlons d'autre chose. Vous me rapportiez mon livre? Hem ! que dites-vous de ce texte? Eh bien, posez-le l'a , et attendez un instant. Je veux... Attendez. « Et il entra dans un cabinet qui ouvrait dans la bibliothèque. Je frémis, car ce cabinet, ordinairement fermé, communi(]uait avec ma chambre par un escalier intérieur.

Je restais seul avec elle. J'étais Tunique témoin qu'elle eût durant ces instants : cela me parut une inestimable faveur, comme si j'eusse été associé a son secret; et dans ses traits , son attitude, ses moindres gestes, je croyais lire des choses semblables à celles qui venaient de se passer en

moi. Moments de mystère ! moments d'un calme délicieux , où mou cœur retrouvait dans la réalité quelques-unes des impressions de mon songe !

C'était la première fois que, la voyant de près, je pouvais me repaîlre du charme que je trouvais en elle. Que ne puis-je le répandre dans ces lignes, et la peindre comme elle m'apparaissait ! Et encore semblait-il que la bibliothèque de mon oncle Tom lui fût comme un cadre merveilleux qui rehaussait son éclatante beauté. Sur les rayons poudreux, ces livres vénérables représentant la suite des âges , ce parfum de vétusté , ce silence de l'étude, et au milieu cette jeune plante toute de fraîcheur et de vie... ce sont choses qui ne se peuvent enclore dans des mots.

Cependant, debout depuis longtemps, elle alla s'asseoir près de la fenêtre, sur le fauteuil de mon oncle; et appuyant sa joue sur sa jolie main, elle se mita regarder le ciel, pensive et mélancolique : un sourire léger comme le souffle parcourut ses lèvres. Puis, ses regards se portèrent négligemment sur le gros in-folio que mon oncle venait de quitter; peu à peu ils s'y fixèrent, et un intérêt croissant se peignit sur son modeste visage que colorait une vive rougeur. « Je l'ai! » cria en cet instant mon oncle Tom. Alors, elle se leva, sans pourtant ôter ses yeux de dessus l'in-folio, jusqu'à ce que mon oncle fût rentré dans la bibliothèque.

« Le voil'a ! et non sans peine. Je vous le donne pour l'amour de l'hébreu. Je garde l'autre , plus précieux pour moi qui tiens au texte ; le maroquin de celui-ci siéra mieux a vos jolis doigts. Tenez, et souvenez-vous du docteur Tom.

— Vous êtes trop obligeant , monsieur. J'accepte votre joli livre, et je ne vous oublierai point, quand même je n'espérerais pas de revenir vous voir.

— Et quand j'y serai , lui dit mon oncle en souriant , crainte des neveux. A propos, j'oublie que j'ai le mien... Adieu... au revoir. »

Et il l'accompagna. Déjà l'in-folio qui avait attiré ses regards était en ma possession; mais je tremblais que mon oncle ne me donnât pas le temps de m'évader. Heureusement il avait laissé la porte du cabinet ouverte. Je m'y élançai. Eu un clin d'œil mon livre est en sûreté, le mannequin sous le lit , et moi dessus , attendant mon bon oncle Tom , qui entre.

« Oh ! oh! levé? dit-il. Et réveillé a quelle heure? — A dix heures sonnantes, mon oncle. »

ici , «ne satisfaction complète se répandit sur le visage de mon oncle Tom. U était content de me voir rétabli, plus content encore de l'iion-

D1-: MON ON cm:

neiir qui en résultait pour la science. Alors prenant un ton solennel : « A présent, Jules, je vais te dire ce que tu as eu. C'est une hémiccphalaJgie.

— Croyez-vous, mon oncle !

— Je ne crois pas, Jules, je sais, et je sais bien ; car je ne nie suis pas écarté d'Hippocrate d'un iota. C'est la chute qui, par l'ébranlement du cervelet, a fait extravaser les sécrétions internes de la membrane cérébrale. Et sais-tu bien dans quel état je t'ai trouvé'* Pouls précipité, regard fixe, délire complet. Sur ce emplâtre

— Ah ! mon oncle, n'en parlez plus, et ne contez cela à personne.

— L'emplâtre provoque une légère transsudation : il y a du mieux ; le délire cependant ne paraît pas diminuer. Sur ce, julep.

— Oui, mon oncle.

— Et alors, sommeil paisible.

— Oh ! oui , mon oncle ; délicieux !

— Sommeil prévu, prédit, prophétisé, d'une heure de la nuit 'a dix heures sonnantes du matin. Et te voilà convalescent !

— Guéri, mon oncle!

— Non ; et surtout évitons une rechute. Tu vas te tenir Iranquiile pendant que je te préparerai un léger sinapisme ; après quoi , nous verrons. Repose-toi, et, pour aujourd'hui, ne travaille pas. Promcls-le-moi.

— Vous pouvez y compter.

Aussitôt que mon oncle fut sorti, je me jetai sur l'in-folio; mais je tombai dans une antre perplexité. Le livre avait deux mille pages, et, dans ma précipitation, j'avais négligé de marquer celle qui seule m'intéressait. Fouiller cet antre! il y a lâ-dodans une pensée, un mot peul-êlre, qui a pu la loucher, et ce mot, le découvrir entre un million d'autres!

pi LA BIBLIOTHEQUE

Cependant une invincible curiosiié me poussait à. le chercher, comme si mon sort eût dépendu de cette découverte.

Je me misa l'œuvre. Oh! que de grimoire passa sous mes yeux !

quelle ardeur a l'étude ! Si mon oncle m'eût vu , ou seulement mon professeur! « Studieux jeune homme, ménagez-vous, m'eùt-il dit; vous y allez trop fort. »

C'était un recueil de vieilles chroniques du moyen âge, où étaient relatées maintes aventures fabuleuses, amoureuses ; maintes pièces de blason , des notes , des actes ; un pot-pourri dans le goût de mon oncle. J'y trouvai pourtant beaucoup de choses qui pouvaient s'appliquer à elle, a moi, mais non plus qu'à tout autre. J'arrivai ainsi a la deuxcentième page.

Cependant la vis criait , l'échelle roulait , une agitation extrême se manifestait dans la cliambre de mon oncle , et évidemment , pendant que

je me livrais à l'étude, il perdait son temps. Il me vint une idée Je

montai.

En effet, mon oncle Tom était dans un état déplorable, comme une lionne à qui.... Je veux dire qu'il errait, cherchant son bouquin, le redemandant à ses layettes, à sa table , au ciel ; le trouble et le désordre avaient envahi son tranquille et silencieux domaine.

« Volé! Je suis volé, Jules.... et perdu! (Il m'expliqua le fait.) Ce

DE MON ONCLE. 81

livre est sans prix, introuvable , et j'étais sur le point , à la page même.. . mais je n'ai [)lus mon autorité! 0 Libanius! tu vas triompher!

— Pas possible! il faut absolument... voyons... Et à quelle page, mon oncle ?

— Eh! le sais-je? Trois années de discussions sur la bulle Unigenitus, et faire naufrage au port !

— La bulle , dites-vous?...

— Unigenilus !

— Unigmitusf C'est vrai que c'est allicux. Et cette page...

— Relatait la bulle avec une variante qui ne se trouve nulle part ailleurs.

— Et rien d'autre?

— Et tu trouves, toi, que ce n'est pas assez! Je donnerais ce que j'ai pour cette page. Mais je l'aurai, continua-t-il. Une seule personne a pu faire le coup... il faudra bien qu'elle me fasse connaître qui est ce drôle qui prend des in-folio... Allons. » Et mon bon oncle rajusta sa perruque, prit sa vieille canne, mit son petit chapeau à cornes , et sortit. Je redescendis aussitôt, répétant tout bas : « Bulle Unigenitus , bulle Unigenitus , » crainte de perdre mon mot.

« Bulle Unigenitus , bulle Unigenitus, disais-je en fouillant mon bouquin. Bulle Unigenitus... La voila! en grosses lettres. » C'était du latin : horrible mécompte! Depuis cette impression-là, j'ai toujours eu de la répugnance pour le latin, qu'auparavant, à la vérité, je n'aimais pas. Remarquant toutefois que la bulle commençait au milieu de la page , je jetai les yeux sur ce qui précédait. Voici :

COMMENT LA CHASTELLERIE D'ANGRiVOfS

ËDtra en la branche des Chauvin

Par le uiarlag:e de inessire de Saiiitré avec Heiirletle d'Enlragiies.

» ©iiciuics n'tuioit C9lc ïi'amour [cru U jeune ïiuinoiocau. ©r il auint que lu luirbc lui bnurjcnnuoit a jifinc, qu'il Doit i^curicttc eu la cimt Du cljusteim et priât iiuntlt plaisir a la couBiïicrcr, gcntc qu'elle cstoit pour lora et îi'auenante figure; et Ijumnit par aiusp faire le mal ît'amuur, ne pounaut a aultre cljnse simger Durant le jour et les oeiUea De la nuict. ■©nutesfnia ne srauoit enmmc lui Dire, estant neuf aur proupci0 D'amour, li aisé et sans paour qu'il estoit parmi le« gurrone, par Dcuant la Demoiselle estoit fluucljc et mal a»isé. ®c est-il que, toujours plus espris, se Donna

LA BIBLIOTHÈQUK

coitratje, et un jour, s'cstunt poste en la ctjumbre it son atcul où ce qu'elle ïiebuoit venir j lut apprestoit, avec un boucquet, un tant magnifique tcmoignaige i)e la flamme ïont il orîioit pour ses beaulr çeur. €t tant qu'elle ne vint pas, estoit merueilleur à lui en liire, eu lui présentant flracieulsement son boucquet. 5lin8 oijant ipenriette entrer, le jeta uistement ïiessoubs la table et ïiepint muet, flauctjc et plus mal apprins qu'un tiarlet prins en faulte. i^euriette "Ot son costc l'atjant ueu, et le boucquet cpars, rougit merucillcusement; en telle façon qu'ils estoient la en face, rouges comme îieur patiots txe cljamps, et sans plus iiire. Ct t) ftussent encore sans l'aïeul, lequel entré : « <ûuc faictes-rious céans? » elc, etc.

.le lus et relus mille lois celle page. J'étais transporté de joie ; car , comparant dans mon esprit les naïfs incidents de cette histoire avec ce que j'avilis lu sur le visage de ma juive, j'avais tout lieu de croire que ma timidité et ma gaucherie ne lui avaient pas déplu, comme j'avais pu inférer de son entretien avec mon oncle, que ma préoccupation et aussi ma figure à la fenêtre ne lui avaient pas échappé. Ainsi nous nous étions compris; ainsi j'étais mille fois plus avancé que je ne croyais l'être, et je pouvais désormais me livrer au penchant de mon cœur sans être arrêté par la difliculté du premier pas , ou par la crainte de lui être étranger. Je commençai par prendre une exacte copie de ces lignes chéries; puis, ayant sur le cœur le chagrin que j'avais fait à mon oncle, je profitai de son absence pour reporter le livre, que j'ajustai parmi d'autres, de manière a.ce qu'il pût croire qu'il l'avait lui-même égare.

Je revins chez moi, où je m'enfermai pour être plus seul avec mes pensées, qui, ce jour-là, me furent une douce compagnie. Je re[>assais sans cesse dans mon esprit les mêmes choses, pour leur trouver de nouvelles faces; jusqu'à ce qu'enfin, fatigué , je laissai le pas fait, pour m'occuper des pas à faire : car unir mon sort au sien était désormais Tunique but de ma vie.

J'avais dix-huit ans. J'étais étudiant, sans état, sans ressource autre que les bontés de mon oncle. Mais ces difficultés m'arrêtaient peu, et je

DE MON ONCLE. 83

les aplanissais au moyen de mille ressoiirces que je puisais dans ce courage que donne la vivacité d'un premier amour. L'ambition , le dévouement , de vagues désirs de gloire , ennoblissant mon cœur, m'élevaient jusqu'à ma chère juive; alors je recevais sa main, en lui offrant un sort digne d'elle. Ou bien, songeant combien j'étais encore loin de ces brillantes choses, je formais le vœu qu'elle se trouvât être pauvre, obscure, délaissée, telle enfln qu'elle eiit a gagner en s'alliant avec moi; et les dédains du portier me revenant en mémoire, devenaient alors mon unique espérance.

C'était dimanche. Les cloches appelaient les Bdèles au temple, et leur son monotone ramenait du calme dans mon âme. Elles se turent, et le silence des rues encouragea ma pensée , qui s'était portée au delà des obstacles. Bientôt l'harmonie des chants sacrés, le son grave des orgues se mêlant doucement "a ma rêverie, j'en vins insensiblement 'a me figurer moi-même au milieu des fidèles, jouissant d'un tranquille bonheur auprès de ma compagne, tous les deux lisant au même psaume, ses belles paupières baissées sur le livre, son haleine se mêlant a la mienne, et une douce félicité devenue notre partage sur cette terre et notre commune attente dans l'autre.

Mais une juive au sermon! Non, cette idée ne me vint pas. Un cœur épris ne convie à ses rêves que ses désirs et son imagination, société douce et facile que rien ne gêne dans ses ébats. Hélas ! je suis revenu depuis sur la terre , j'ai cheminé en compagnie de la réalité , sous la férule du jugement et de la raison ; ils ne m'ont pas donné, tous ensemble , ces rigides précepteurs , un moment qui se puisse comparer aux célestes émotions d'alors. Pourquoi faut-il que ces moments soient si courts et qu'ils ne se retrouvent plus !

J'ignorais le nom , la demeure de celle qui s'était ainsi emparée de mon existence. J'attendis avec une croissante impatience l'œuvre du lundi. Elle ne parut pas. Le mardi, le mercredi, se passèrent de même. J'appris que, depuis deux jours, le malade auquel elle avait donné ses soins était mort. Le vendredi, impatient, j'étais monté chez mon oncle ; un inconnu frappe à la porte, et lui remet un paquet.

« Ouvre cela, Jules, » me dit-il.

J'ouvris. C'était le livre de maroquin. Sur la couverture intérieure, on lisait ces mots :

.S( je meurt, je prie que l'on rende ce livre à il. Tom . de qui je le lien.<.

LA Hllil.lOTHF.QUI-:

El plus bas :

Que si M. Tom veut me faire plaisir , il te donnera à son neveu , en souvenir de celle qu'il a reeue dans la hil/liolhègur.

« Si elle meurt! m'écriai-je. Elle, mourir!

— Pauvre enfant! dit mon oncle Tom ; que peut-il lui être arrivé?

— Où demeure-t-elle , mon oncle?

— Nous irons ensemble chercher de ses nouvelles. »

Et un instant après nous étions dans la rue. Il pleuvait. Nous marchions presque seuls. Au détour d'une rue, nous vîmes quelque monde. Mon oncle lalentit le pas... « Qu'est-ce? dis-je. N'allons-nous pas... — Mon pauvre Jules, c'est trop tard ! » C'était le convoi : depuis deux jours la petite vérole l'avait emportée !

Dès le lendemain , je recommençai à flâner : flânerie d'amertumes et de vide, insipides oisirs , dégoût du monde , des hommes , de la vie elle-même, ,^^ sans le charme de quelques || // souvenirs. J'avais pour toute compagnie, pour tout ami, le petit livre ; et quand j'avais relu la ligne qui m'était destinée , le regret serrait mon cœur , jusqu'à ce que les larmes coulassent de mes yeux et vinssent me soulager.

Mon autre ami fut mon oncle Tom. Je lui dis tout ; et quand je lui contai mon stratagème, je ne trouvai dans son cœur qu'indulgence et bonté. Ému de ma tristesse, il y entrait en part, sans la comprendre toute. Et quand le soir il me voyait sombre, il approchait doucement sa chaise de la mienne, et nous demeurions en silence, imis tous deux dans une même pensée. Puis, par intervalles : « Une fille si sage! disait-il dans sa simplicité naïve... une fille si belle... une lille si

DK MON OISCLE. 85

jeune ! » Et je voyais, à la luenr du foyer, une larme poindre dans sa

''ti^^^VS auss. v.nt à mon aide. 1. me rendit le cal.e et d'autres plaisirs, jamais de semblables : j'avais enterré là ma jeunesse.

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LA BIBLIOTHEQUI-

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