I. A HIHLIUTHkQL'I
ï^iou. Je dirai iiièine que l'expression me manque pour (lualilier, une mouche... un souffle de fou rire parcourut mon visage.
Il se lit de nouveau un grand silence.
Enfin M. Ratin se leva:
« Vous allez, monsieur garder la chambre pendant deux jours, pour réfléchir sur votre conduite, tandis que je réûéchirai moi-même au parti que je dois prendre dans une con- 'joncture aussi grave.... »
La -dessus, M. Ratin sortit en fermant Tappartemenl, dont il emporta la clef.
I) hi
L'aveu sincère m'avait soulagé; le départ de M. Ratin m'ôtait la honte, de façon que les premiers moments de ma captivité ressemblèrent fort à une heureuse délivrance; et, sans l'obligation où je me voyais de songer deux jours a mes fautes , je me serais fort réjoui , comme on y est disposé au sortir des grandes crises.
Je me mis donc a songer ; mais les idées ne venaient pas. Quand je voulais approfondir ma faute, je n'y voyais de grave que le mensonge, réparé pourtant par un aveu que je me plaisais à trouver spontané. Toutefois, pour la bonne règle, je tâchais de me repentir ; et, voyant la peine que j'avais a y parvenir, je commençais a craindre que mon cœur ne fût effectivement déjà bien mauvais, immoral, (;omme disait M. Ratin, en sorte que je formais avec contrition le projet de renoncer désormais au fou rire.
J'en étais la, quand \iul ii passer dans la rue le marchand de petits gâteaux. C'était son heure. L'idée de manger des petits gâteaux se présenta naturellement à mon es;)rit; mais je me (is un scrupule de cédera cette tentation de la chair, dans un moment où c'était sur l'àmo qu'il
I)l< MON 0.\CLi:.
m elait
enjoint de tiLivailler, de façon que, laissant le niaiciiand attendre et crier, je restais assis au fond de ma chambre.
Mais ceux qui ont observé les marchands de petits gâteaux savent combien ils sont tenaces envers la pratique. Celui-ci, bien qu'il no me vît point paraître encore, ne tirait de cette circonstance aucune induction fâcheuse à son affaire , mais , bien au contraire, continuait a crieiavec la plus robuste foi en ma iiourmandise. Seulement il ajoutait au mot île gâteaux l'épithète pressante de tout chauds , et c'est vrai que cette épitliète faisait des rages dans ma moralité. Heureusement je m'en aperçus, et j'y mis bon ordre.
Je crus devoir cependant ne pas laisser dans son erreur cet honnête industriel, a qui je faisais perdre un temps précieux, en sorte que je me mis a la fenêtre pour lui dire que je ne prendrais pas de gâteaux pour ce jour-là. « Dépêchons, me dit-il, je suis pressé, d J'ai déjà dit quïl croyait en moi plus que moi-même.
« Non, repris-je, je n'ai point d'argent.
— Crédit.
— Et puis, je n'ai pas faim.
— Mensonge. 2
— Et puis, je suis très-occupé.
— Vite !
— Et puis, je suis prisonnier.
— Ah ! vous m'ennuyez , h dit-il en soulevant son panier ,( comme pour s'éloigner.
Ce geste me fit une im[iression prodigieuse. « Attendez! »
lui criai-je.
Quelques instants après, une casquette artistement suspendue à une Ocelle hissait deux petits gâteaux... tout chauds!
LA BIBLIOTHKQUK
Bête de hanneton , pensais-je en mangeant mon Râteau, qui, avec quatre ailes pour s'envoler, se va jeter dans un puits! Sans cette stupidité inconcevable, je faisais mes devoirs tranf|uillcnicnl, j'étais sage, M. Ratin content, et moi aussi : point de men-
'a. songe, point de prison
RtMe de lianneton !
Heureuse idée que j'eus là !
J'avais trouvé le Ijouc expiatoire, en sorte que , peu à peu , le chargeant de tous mes méfaits, ma conscience reprenait un calme charmant. Ce qui y contribuait, je m'imagine, c'est que l'indignation de M. Ratin avait été si forte, qu'il avait entièrement oublié de me donner des devoirs à faire. Or, deux jours, et point de devoirs, c'était peut-être, de toutes les punitions, celle que j'aurais choisie comme la plus délicieuse.
Une fois en paix avec ma conscience, et ayant devant moi deux jours de fête , je voulus embellir ma demeure par quelques dispositions qui me souriaient fort. La première fut d'éloigner de ma vue ^ TLlzévir, le dictionnaire, tous les livres et cahiers d'étude. Cette opénition faite . j'éprouvai une sensation aussi agréable que nouvelle : c'était comme si l'on m'eût ôtc mes fers. Ainsi c'est en prison que je devais connaître pour la première fois le charme de la liberté.
Charme bien grand! Pouvoir légitimement dormir, ne rien faire, rêver et
cela à cet âge où notre propre compagnie est si douce , notre cœur si riche en entretiens charmants, notre esprit si peu difficile en jouissances; où l'air.
DE MON ONCLE. 10
le ciel, la campagne, les murs, ont tous quel )ue chose qui parle, (jui émeut; où un acacia est un univers, un hanneton un trésor! Ah! que ne puis-je rebrousser vers ces heures fortunées, retrouver ces loisirs enchanteurs ! Que le soleil est pâle aujourd'hui! Que les heures sont lentes, les loisirs ingrats!
Je retrouve sans cesse cette idée sons ma plume. A chaque fois que j'écris, elle me presse de lui donner le jour ; je l'ai fait mille fois , je le fais encore. En vain le bonheur m'accompagne, en vain les années m'ont apporté chacune un tribut de biens, en vain les jours se lèvent purs et sereins, rien n'efface de mon cœur ces souvenirs d'alors; plus je vieillis, plus ils semblent rajeunir, plus j'y trouve un sujet d'attendrissante mélancolie. Je possède plus que je ne désirais, mais je regrette l'âge du désir; les biens positifs me paraissent moins savoureux que ce nuage vide mais brillant qui, m'enveloppant alors, m'entretenait dans une constante ivresse.
Fraîches matinées de mai , ciel bleu , lac aimable , vous voici encore ; mais... qu'est devenu votre éclat, qu'est devenue votre pureté, où est votre charme indélinissable de joie, de mystère, d'espérance! Vous plaisez a mes yeux, mais vous ne remplissez plus mon âme; je suis froid à vos riantes avances; pour que je vous chérisse encore, U faut que je remonte les années, que je rebrousse vers ce passé qui ne reviendra plus! Chose triste, sentiment amer!
Ce sentiment, on le retrouve au fond de toute poésie, si encore il n'en est pas la source principale. Nul poëte ne s'alimente du présent : tous rebroussent; ils font plus : refoulés vers ces souvenirs par les déceptions de la vie, ils en deviennent amoureux ; déjà ils leur prêtent des grâces que la réalité n'avait pas, ils transforment leurs regrets en beautés dont ils les parent, et se créant a l'envi un brillant fantôme, ils pleurent d'avoir perdu ce qu'ils ne possédaient pas.
En ce sens, la jeunesse est l'âge de la poésie, celui où elle amasse ses trésors, mais non, comme quelques-uns le croient, celui où elle peut en faire usage. De cet or pur entassé autour d'elle, elle ne sait rien tirer. Vienne le temps qui le lui arrache pièce a pièce, alors, en lui disputant sa proie, elle commence a connaître ce qu'elle avait; par ses pertes, elle apprend ses richesses ; par ses regrets , ses joies taries. Alors le cœur se gonfle, alors l'imagination s'allume , alors la pensée se détache et s'élève vers la nue... alors Virgile chante!
•20 LA BIlîLIOTllkQUIi
Mais que dire de ces poètes imberbes qui chantent a cet âge, où, s'ils étaient vraiment poètes, ils n'auraient pas trop de tout leur être pour sentir, pour s'enivrer en silence de ces parfums que, plus tard seulement, ils sauront répandre dans leurs vers !
Il y a des matliéraaliqiens précoces, témoin Pascal; des poètes, non. Homère sexagénaire est plus croyable que La Fontaine enfant. Avant vingt ans, quelques lueurs peuvent apparaître; avant ce terme, et plus loin encore, aucun génie de poète n'a atteint a sa hauteur. Beaucoup pourtant étendent leurs ailes bien plus tôt : faible essor, chute prochaine; pour avoir pris leur vol prématurément, ils gisent biejîlôt sur le sol. Gazettes, coteries, c'est votre ouvrage : relevez-les.
La Fontaine s'ignora bien tard, toute sa vie peut-être; n'est-ce point à son secret? Lisez ses préfaces, je vous prie. Se doutet-il qu'il soit autre que tout le mctnde? lit ce n'est pas modestie : il n'a pas seulement assez de vanité pour être modeste; c'est nature simple et naïve, c'est bonhomie pure. Il chante, c'est son plaisir, non la mission qu'il se donne, non le but qu'il se propose; il chante, et la poésie coule à flots de ses lèvres.
Il était bête , vous savez. Il se persuadait que Piièdre fut son maître; il oubliait de louer Louis le Grand ; sans y songer, il offensait les marquis, et manquait les pensions. Bien niais, en effet, en comparaison de tant de poètes d'esprit!
Quand j'eus fait disparaître ces livres et cahiers d'étude, je fus un peu embarrassé de savoir que faire. J'allais y songer lorsqu'il se lit quelque bruit dans la chambre "a côté. Je regardai par le trou de la serrure : c'était le chat de la voisine qui avait guerre avec un énorme rat.
Je pris d'abord parti pour le chat, qui était de mes amis; et je vis que l'appui de mes vœux ne lui serait pas inutile, car, déjà blessé au museau, il attaquait timWcment un ennemi bien déterminé. Cependant , quand j'eus assisté pendant quelques instants à la lutte, le courage et l'habileté du faible, en face d'un adversaire aussi temible, commencèrent à attirer ma sympathie; en sorte que je résolus de garder une stricte neutralité.
Mais j'éprouvai que c'est bien diflicile d'être neutre , c'est-à-dire indifférent entre le chat et le rat; surtout lorsque j'eus reconnu que ce rat et moi nous nous trouvions être du même bord en matière d'Elzévirs. Fn effet, l'animiil s'était retranché dans le creux même que ses dents lui avaient préparé au sein d'un gros in-folio gisant sur le plancher. Je
S;iMS iiiiiitcr l'ainiiiiic liergerie , je me trouvais Iraiispoilc il nis iiii uiomlr'... loiii iciM|ili d'éniolions poétiques et lenilres.
(BIBLIOTHÈQUt DE MON ONCLE.)
DE M0.\ ONCLE
résolus de le sauver; et aussilùt, ayant lancé un violent coup de pied poui' effrayer le matou, je réussis si bien, que la serrure sauta et la porte s'ouvrit.
Il n'y avait plus que l'in-folio : l'ennemi, disparu; de mon allié, pas do nouvelles. Cependant j'étais compromis.
Celte cliambie était une succui's;ile de la bibliothèque de mon oncle , pour lors absent ; un réduit poudreux, garni à l'entour de bouquins. Au milieu , une macliine électrique délabrée, quelques tiroirs de minéraux ; vers la lucarne , une antiijue bergère. A cause des livres, on tenait cette chambre toujours fermée, pour que je n'y pénétrasse point. Quand M. Ralin en parlait, c'était mystérieusement, et comme d'un lieu suspect. Sous ce rapport l'accident servait merveilleusement ma curiosité.
Je voulus faire de la physi(]ue; mais la machine ne jouant pas, je m'occupai de minéralogie; après quoi, je revins h l'in-folio. Le rat y
avait travaillé en grand; sur le titre on ne lisait plus que Divtio
Dictionnaire! pensai-je, voici un livre peu dangereux. Dictionnaire de quoi?... J'entr'uuvris le volume. H y avait un nom de femme au haut de la page; au-dessous, du grimoire mêlé de latin ; en bas, des notes. Il s'agissait d'amour.
Pour le coup, je fus bien étonné. Dans un dictionnaire! qui aurait jamais cru! De l'amour dans un dictionnaire! Je n'en revenais pas. Mais les in-folio sont pesants; j'allai donc m'établir dans la bergère, près de la lucarne, assez indifférent pour l'heure au magnilique paysage qu'elle encadrait.
Ce nom, c'était Héloïse. Elle était femme, et elle écrivait en latin : elle était abbesse, et elle avait un amant! Mes idées étaient bouleversées par des anomalies si étranges^Une femme, aimer en latin ! Une abbesse, avoir un amant! Je reconnus que j'avais affaire à un très-mauvais livre, et l'idée qu'un dictionnaire pîil se permettre des histoires semblables atténuait mon antique estime pour cette espèce d'ouvrages, d'ordinaire si respectables. C'était comme si .M. Ratin, mon maître, comme si Mentor, se fût mis tout a coup a chanter le vin et l'amour, l'amour et le vin.
Je ne posai pourtant point le livre comme j'aurais An le faire, mais au
22 LA BIBLIOTFIEQUE
contraire, alléché par ces premières données, je lus l'article, et, toujours plus alléché, je lus les notes, je lus le latin. Il y avait des choses sinj^ulières, d'autres touchantes , d'autres mystérieuses ; mais une partie de l'histoire manquait. Aussi je n'étais plus tant pour le rat, et il me semblait (jue la cause du chat fût, à quelques égards, bien soutenable.
Dans les volumes tronqués, c'est toujours ce qui manque qui semble le plus désirable à connaître. Les lacunes piquent la curiosité, mieux que les pages ne la satisfont. J'ai rarement la tentation d'ouvrir un volume ; je défais toujours les cornets pour les lire. Aussi trouvé-je que finir chez l'épicier, c'est moins triste que de languir chez le libraire.
Héloïse vivait au moyen âge. C'est un temps (jue je me ligurais tout de couvents, de cellules, de cloches, avec de jolies nonnes, des moines barbus, et des sites boisés, planant sur des lacs et des vallées; témoin Pcmmiers et son abbaye, au pied du mont Salève. En fait de moyen âge, je ne sortais pas de là.
Cette jeune lille était la nièce d'un chanoine; belle et pieuse enfant, charmante à mes yeux autant par ses attraits naturels que par l'habit de religieuse sous lequel je me la représentais. J'avais vu à Chambéry des sœurs du Sacré-Cœur, et, sur ce modèle, je façonnais toutes les nonnes, toutes les religieuses, et, au besoin, jusqu'à la papesse Jeanne.
Dans le temps qu'Héloïse, au sein d'une retraite profonde, s'embellissait de grâces pudiques et d'attraits ignorés, on ne parlait en tous lieux que d'un illustre docteur, nommé Abailard. Il était jeune et sage, d'un vaste savoir et d'une intelligence hardie. Sa ligure attachait autant que ses paroles, sa beauté égalait sa gloire, et devant sa renommée avait pâli celle de tous les autres. Abailard disputait dans les écoles, sur les questions qui s'agitaient alors, et, dans ces tournois, il avait terrassé tous ses adversaires, sous les yeux de la foule, sous les yeux des femmes qui se pressaient dans l'amphithéâtre, attentives aux grâces du bel athlète.
Parmi cette foule se trouvait la nièce du chanoine. Cette lille, distinguée d'espiit, ardente de cœur, écoutait avec trouble. Les yeux attachés
sur le jeune homme, elle dévorait ses paroles, elle suivait ses gestes, elle combattait avec lui, elle terrassait avec lui , elle s'enivrait de ses triomphes; et, sans le savoir, elle s'abreuvait à longs traits d'un ardent et impérissable amour.
DF MON ONCLE. 23
C'est la science qu'elle croyait aimer : aussi, son oncie, charmé de cultiver d'heureux dons, appelait auprès d'elle Abailard pour la guider et pour
l'instruire Heureux amants! chanoine insensé!...
Ici commençait le travail du rat.
Je passai au revers, mais que tout était changé!
Héloïse avait pris le voile J'en fus ému , car
je l'aimais, je partageais son ivresse, et, belle que je me la ligurais déjà, je la vis alors plus belle de tristesse, plus jeune sous les antiques arceaux du cloître d'Argenteuil, plus touchante succombant a
ses douleurs jusqu'au pied des autels Le livre
relatait dans un gothique langage ; de ses pages antiques s'échappait comme un parfum de vétusté, en telle sorte que la vive impression du passé mariait son charme "a la fraîcheur juvénile de mes sentiments.
Cachée dans ce monastère, Héloïse s'efforçait d'éteindre aux eaux de la piété des feux brûlants encore; mais la reliaion. impuissante 'a guérir cette âme malade, ajoutait 'a ses tourment^. La tristesse, les regrets amers, le remords, un insurmontable amour, dévoraient l^s journées de cette pâle recluse; ses yeux se mouillaient de larmes, elle pleurait Abailard absent, les jours de sa gloire et ceux de son bonheur. Femme coupable, mais bien touchante ! Belle et tendre pécheresse, dont l'infortune colore d'un charme poétique tout, cet âge lointain !...
« Abailard, traduisais-je avec émotion d'une lettre où Héloïse demande des forces à son amant ; Abailard , que de combats pour ramener un cœur aussi perdu que le mien! Combien de fois se repentir, pour retomber encore; vaincre, pour être ensuite vaincue; abjurer, pour reprendre, pour ressaisir avec une nouvelle ivresse !
« Temps fortunés! doux souvenirs oîi se brise ma force, oiî s'éteint mon courage!... Quelquefois, je verse avec délices les larmes de la pénitence, je me prosterne devant le trône de Dieu, la grâce victorieuse est près de descendre dans mon cœur... puis... votre image m'apparaît,
Abailard Je veu\ l'écarter, elle me poursuit; elle m'arrache a ce calme
nù j'allais entrer, elle me replonge dans ce tourment que j'adore en l'abhorrant... Charme invincible! lutte éternelle et sans victoire! Soit que je pleure sur les tombeaux, soit que je prie dans ma cellule, soit que j'erre sous la nuit de ces ombrages, elle est la, toujours là, qui plaît seule 'a mes yeux, qui les baigne de pleurs, qui jette le trouble et le remords dans mon âme!... Que si j'entends chanter l'hymne saint, si l'encens s'élève
LA BlIiLIOTHKQUE
vers la nef, si l'orgue remplit de ses sons l'enceinte sacrée, si le silence y règne... elle encore, toujours elle, qui trouble ce silence, qui détruit cette pompe, qui m'appelle, qui m'entraîne hors des parvis. Ainsi, votre Héloïse, au milieu de ces vierges paisibles que Dieu a reçues dans son port, demeure coupable, battue des orages, noyée dans une mer de passions ardentes et profanes »
Après que j'eus savouré le puissant attrait de ces lignes mélancoliques, je me portai vers Abailard. Oià le retrouverais-je? Hélas! l'orage avait grondé sur sa tête; lui, si brillant naguère, je le retrouvai déchu, proscrit, l'uyant de retraite en retraite, et dérobant ses misérables jours aux fureurs de l'envie et de la persécution : les saints le dénonçaient, les moines lui donnaient du poison, les conciles brûlaient ses livres. Abreuvé d'amertume, il s'enfuit dans un lieu sauvage.
« Dans mes jours heureux, écrit-il lui-même, dans mes jours lieu-
reux , j'avais visité une solitude ignorée des mortels , habitée des bêtes fauves , où ne s'entendait que le cri rauque des oiseaux de proie. Je m'y réfugiai. Avec des roseaux, je bâtis un oratoire que je couvris de chaume, et m'efforçant d'oublier Héloïse, je cherchais la paix dans le sein
de Dieu »
Je lis une pause dans ce désert, que la lettre d'Abailard met comme sous les yeux ; admirant l'étrangeté de ces antiques aventures, le mouvement passionné de ces vies, ce poétique assemblage d'amour et de dévotion, de gloire et d'amertume. Et comme il arrive, quand le cœur est amorcé et l'imagination séduite, j'oubliais les malheurs de ces deux infortunés, pour ne me souvenir plus que de cette ardente et mutuelle tendresse à ia(iuelle je portais envie.
Abailai'd priait dans ce sauvage asile; ailleurs, on regiettait sa voix puissante, on plaignait ses malheurs, et la renommée de sa fuite soudaine préoccupait la publique attente. Mais la ferveur et l'amitié avaient
Dli: MO^ ONCLE.
retrouvé sa trace ; quelques pèlerins, d'anciens disciples, arrivaient jusqu'à lui; bientôt la foule, chargée de riches offrandes, prenait la route du désert. De ces dons, Abailard avait bâti la belle abbaye du Paraclet, sur la place môme oi!i s'élevait naguère l'oratoire de chaume, lorsqu'il apprit que les moines de Saint-Denis, s'emparant du monastère d'Argenteuil , eu avaient chassé les religieuses. Aussitôt, se dépouillant de son asUe, il y appela sa chère Héloïse.
La jeune abbesse y vint avec ses compagnes. Devant elle s'était retiré Abailard, et l'abbaye de Saint-Gildas de Ruys, dans le diocèse de Vannes, abritait sa triste destinée.
Cette abbaye s'élève sur un rocher sans cesse battu des flots de la mur.
Nulle foret, nulle prairie ne s'y voit alentour, mais seulement une vaste plaine, où gisent sur un terreau stérile quelques pierres éparses. L'escarpement des rives, en mettant à nu des rocs déchirés, forme comme une ligne blanchâtre qui seule varie le morne aspect de cette contrée. De sa cellule, le solitaire voit la longue ligne s'enfoncer avec les golfes, reparaître aux promontoires, ceindre les côtes lointaines, et se perdre dans l'immense horizon.
Cette affreuse terre ne fut point trop triste pour Abailard : son âme était plus triste encore. Toute joie y était tarie; les fumées de la gloire s'en étaient envolées; l'image même d'Héloïse n'y restait empreinte (jue puur y nourrir un regret amer, un repentir sombre. Cependant, au sein d'une
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soliliidt' (loiil iiucun l)iuil du monde ne variiiil l;i lugiihie uniformité, Tilluslrc pénitent, ramené sans cesse sur lui-même, repassait les égarements de sa vie; il sondait à loisir le vide de la gloire, la vanité des plaisirs; il se pénétrait de plus en plus du néant des choses humaines. Puis, ému envers Iléloïse, dont l'impénilence se dévoilait dans dos lettres brûlantes, il retrouvait quel(iue pieuse ardeur, un saint effroi relevait son courage, ranimait ses forces éteintes. C'est alors que cet homme, grand autant qu'infortuné, entreprend la diflicile tâche d'épurer son âme, de briser les liens qui Fenchaînent encore a la terre, de tendre vers les célestes demeures, et d'y entraîner après lui son amante. C'est alors qu'il écrit cette lettre fameuse, où, vainqueur enfin de cette opiniâtre lutte, il tend à son Iléloïse une main de secours, il encourage ses efforis, soutient ses pas, et lait luire ;i ses yeux, au travers de la poussière du sépulcre, la vive et consolante lumière des deux.
(I Iléloïse, écrit-il en terminant, je ne vous reverrai plus sur cette terre; mais lorsque l'Eternel, qui tient nos jours entre ses mains, aura tranché le (il de cette vie infortunée, ce qui, selon toute apparence, arrivera avant la fin de votre carrière... je vous prie de faire enlever mon corps, en quelque endroit que je meure, et de le faire transporter au Paraclet, pour y être enlerré auprès de vous. Ainsi, Iléloïse, après rant de traverses, nous nous trouverons réunis pour toujours , et désormais sans danger comme sans crime. Car alors, crainte, espérance, souvenir, remords, tout sera évanoui comme la poussière qui s'envole, comme la fumée qui se dissipe dans Tair, et il ne restera aucune trace de nos égarements passés. Vous aurez même lieu, Héloïse, en considérant mon cadavre, de rentrer en vous-même, et de reconnaître combien il est insensé de préférer, par un attachement déréglé, un peu de poussière, un corps périssable, vile pâture des vers, au Dieu tout-puissant, immuable, qui peut seul combler nos désirs, et nous faire jouir de rétemeile félicité! m
J'avais tini depuis longtemps de lire cette liisloire, que mon esprit y demeurait tout enliei' allaché. Le livre sur les genoux, et les regards tournés vers le paysage que doraient les feux du couchant, j'étais réellement au Paraclet, j'errais au pied de ses murailles, je voyais sons de sombres allées la triste Héloïse, et, tout rempli de sympaliiie pour Abailard , avec lui, j'adorais cet amante infortunée. Ces images ne tardèrent pas à se confondre avec
DE MON OXCLE. 27
les objets qui frappaient ma vue, en sorte que, sans quitter l'antique bergère, je me trouvais transporté dans un monde resplendissant d'éclat, et tout rempli d'émotions poétiques et tendres.
Mais outre cette lecture, outre la vapeur embrasée du soir et le brillant spectacle que m'ouvrait la lucarne, d'autres impressions se mêlaient a ma rêverie. Parmi les bruits confus qui, dans une ville, signalent l'activité des rues, le travail des métiers, le mouvement du port, les sons éloignés d'un orgue de Barbarie, apportés par les airs, venaient doucement mourir a mon oreille. Sous le charme de cette lointaine mélodie, tous les sentiments prenaient plus de vie, les images plus de- puissance, le soir plus de pureté; une fraîcheur inconnue parait la création tout entière, et mon imagination, planant dans des espaces d'azur, goûtait au ])arfum de mille fleurs sans se fixer sur aucune.
Insensiblement je m'étais éloigné d'tléloïse, j'avais délaissé son ombre auprès des vieux hêtres, sous les gothiques arceaux ; j'avais navigué sur les âges, et bientôt, perdant de vue les cimes bleuâtres du passé, je m'étais rapproché de rivages plus connus, de jours plus voisins, d'êtres plus présents. Aussi, quand l'orgue vint à se taire, je rentrai dans la réalité, et le gros livre qui pesait sur mes genoux m'étant redevenu indifférent, j'allai machinalement le reporter dans sa case
Qu'elle est morne l'heure qui succède 'a ces émotions; que le retour est amer, des éclatants domaines de l'imagination, aux rives ingrates de la réalité ! Le soir m'apparaissait triste, ma prison odieuse, mon oisiveté un fardeau.
Pauvre enfant, qui aspires 'a sentir, a aimer, à vivre de ce poétique souffle, et qui retombes ainsi alfaissé sous ton propre effort, j'ai compassion de toi! bien des mécomptes t'attendent; bien des fois encore, ton âme, comme soulevée par une douce ivresse, tentera de se détacher de la terre pour voler vers la nue; autant de fois une lourde chaîne retiendra son essor, jusqu"a ce que, domptée enûu, faite au joug, elle ait appris à se traîner dans le sentier de la vie.
Heureusement je n'en étais point Ta , et sans sortir de ce sentier de la vie, j'y rencontrais une personne autour de laquelle mon cœur, reportant toutes mes émotions, en prolongeait à son gré le charme et la durée. Celte personne, je ne manquai pas, pour l'heure, d'en faire mon Héloïse, non pas infortunée, mais tendre; non pas pécheresse, mais aussi pure que belle; et, comme si elle eiît été présente, je lui adressais les apostrophes les plus vives, les plus pnssionnées. ...