‹ Nouvelles genevoises (volume 2)Chapitre 14 sur 28 · ÉLISA ET WIDMER · texte numérisé non relu

ÉLISA ET WIDMER

Je vais quelquefois au ciuietièie : c'est un lieu qui m'émeut plus qu'il ne m'atiriste. A mesure que j'avance en âge, il me semble que les liens (pii m'attachent aux visants vont se dénouant, et que d'autres se forment en secret qui m'entraînent vers les morts, cette future société, chez qui je vais bientôt descendre.

Dans nos villes protestantes, il y a une heure, le dimanche, où les rues sont tranquilles, les habitations désertes : un silence saint semble planer sur la ciié. Pendant que les familles sont répandues pai- la campagne, cherchant le soleil et le plaisir, quelques fidèles, des personnes âgées, inlirmes, celles qui, travaillées de quelque infortune, fuient la foule et le bruit, assises dans l'ombre des parvis, écoulent le service ou psalmodient au Seigneur. Souvent j'entre dans quelqu'un de ces temples pour goûter la fraîcheur sous ces voûtes, pour écouter l'écho mystérieux de la voix qui parle, pour me laisser émouvoir par l'orgue qui prélude, et une fois ému me joindre au saint concert. C'est moi que l'on voit la-liaut, seul, sur cette galerie déserte; je suis connu du sacristain; il me tient pour un homme singulier, les idées pas absolument saines.

Plus souvent, à cette heure, je ne sais quelle tristesse, me chassant hors de chez moi, me porte vers les champs .le (piitlc rtunl)re des rues, j'arrive sous la voùle du ciel; niais la foide me dé[»Iaîl , ces habits de fête me choquent; le bruit, la poussière m'attristent, je tourne vers les lieux délaissés, vers les avenues solitaires; bientôt mes jnis suivent celle où ne |)assenl guère que les morts à leur dernière promenade. J'arrive au seuil , je le franchis et j'erre paimi les tombes.

Ici, ce n'est plus la tristesse, c'est la mélancolie (|ui pénètre mon cœur, quelquelois un peu amère. plus souvent douce et attendrissante.

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Je foule aux pieds ces herbes, je passe sous l'ombrage de ces saules, je regarde l'éclat éblouissant des murs blanchis qui ceignent cette solilude, et sans plus de distractions quecelles-lh, je trouve que les heures coulent rapides et remplies. C'est que, pendant que mes sens sont ainsi occupés, mille rêveries captivent mon c(cur, mille ligures s'y peignent , mille sentiments ^ vivent : il est devenu le domaine d'une poésie vague, mais profonde ; sinistre, mais émouvante. Il mo semble comme si je planais audessus de la vie, au-dessus des âges, des destinées, comme si, du ciel, je voyais ces générations diverses (]ue lecouvre cette terre que je foule; puis je reviens à moi-même, bientôt foulé par d'autres. Ma jeunesse est linie, le plaisir est usé pour moi; je ne connaîtrai plus les passions brûlantes ni le rire folâtre, m;iis mon âme a encore de la cuiiosité pour ce grand mystère de la mort ; il l'attire par un charme invincible, et ce triste plaisir survit à tous les autres.

Tout d'ailleurs n'est pas sombre dans les souvenirs qu'é\(ique pour moi cette plaine funèbre. Elle recèle des êtres sous l'aile desquels s'abrit.i ma joyeuse enfance, et que j'ai trop perdus, pour que leur mort m'ait fait des ble'^sures bien cruelles. C'est plus tard qu'on apprend a souffrir; et encore, combien dont la vie n'est qu'une longue enfance! êtres légers que ri'ii ne déchire, parce qu'a rien ils ne se sont attachés; êtres lieureux, mais d'un bonheur qui ne fait piis envie.

Ainsi c'est s;ins chagrin (|ue je visite cette place où repose une vieille tante dont le souvenir lointiiin, mais présent encore, me reporte 'a la fraîcheur riante de mes premières années. Infirme, cassée, courbée piir l'âge et les soucis, elle touchait au ternie de la vie, quand moi j'y entrais tout rempli d'insouciance et de folle joie. J'allais la voir, ses croisées donnaient sur le lac dont les eaux bleues me semblaient ravissantes. De cette retraite, le monde apparaissait ;i ma jeune imagination comme un séjour tout décoré d'azAiiet de richesse, comme un brillant palais poui- jouer et rire, comme un asile foituiié où volaient les oiseaux de l'air, où les animaux paissaient parmi les fleurs, où l'honinu' portait toujours en lui une félicité paisible et pure. Aujourd'hui, déçu de ces illusions, elles sont néanmoins si vives encoie dans ma mémoire, que sur cette tombe même qui luesse des ossements et de la poussière, elles masqueui sous leur brillant réseau la hideuse ii'alité de la mort.

l'auvie tante! j'ignore à (piel degré j'étais son neveu ; mais son accent , (|ui résonne encore à mes oreilles, m'a fait penser plus tard (ju'elle était Allemande, parente de num père, je m'imagine. \i\\e avait des ch.igrins : depuis, j'y ai pris part, mais alors, le chagrin! je ne pouvais le comprendre. Le chagriu dans un univers si riant , dans ce beau séjour de fêle ! Le chagrin chez ma tante, qui élevait deux canaris charmants, qui avait un chat si gracieux, des b(uibons dans son armoire, du sucre dans le

H '^m'AIJMTlN

mviMit assise dans sa liergére, clic devenait pensive el rêveuse.

(ÉLISA El VVlDMtR.

ELI SA KT WIDMIiR. 2',?,

tiroir! Le chagrin ! j'en voyais bien les signes siir sa ligure, mais sans en comprendre ni le sens, ni la cause. Souvent, assise dans sa lier^cre, après m'avoir établi h quelque jeu, elle devenait pensive, triste, et si elle se mettait a lire quelques papiers que recelait l'autre tiroir, j'élais sûr de voir des larmes couler le long de ses joues. « Tante, lui disais-je, laissez ces pnpiers, vous pleurerez. — Oui, mon enfant, lépondait-elle; c'est Uni. » Klle les replaçait dans le tiroir, mais longtemps encore ses larmes coulaient, en sorte que, contraint par cette vue, je continuais à jouer, mais sans bruit , sans comprendre non plus pourquoi ma tante pleurait encoi e. Souvenirs qui me touclient! Bonne vieille, dont la boulé m'attirait alors, mais que j'ai depuis tendrement chérie ! Songes lointains, que le temps embellit, que l'éloignement colore, qui sont le trésor du cœur et le baume du vieil à ce !

Il y a trente-deux ans environ qu'elle est morte. Je crois que je dus la voir bien près de ses derniers moments, car depuis plusieurs mois elle ne quiltait plus le lit, que je la visitais encore. Elle n'était pas plus triste qu'auparavant , si ce n'est alors que ses douleurs la tourmentaient. De son lit antique, entouré de rideaux verts, elle veillait sur mes jeu\, elle excitait mon babil, elle souriait à ma gaieté; et depuis (pTelle ne se levait plus, j'étais chargé du doux emploi de me servir mni-mLine dans l'armoire ou dans le tiroir; alors elle riait à voir la sagacité de mes choix (jui tombaient toujours sur le plus gros morceau, sur le plus large bonbon. « Tu choisis mieux que moi, » disait-elle. Je l'entends encore.

De temps en temps, elle lisait dans un gros livre 'a tranche rouge. In instinct confus me portait à ne pas l'interrompie dans ces moments-là; je marchais doucement par la chambre, je n'osais déranger le chat qui faisait la roue sur la tablette de la fem'tre, et volontiers je m'acv-oudais auprès, pour écouter le babil des canaris, dont les sauts et les jeux me récréaient, à défaut de ceux où j'eusse mieux aimé être acteur moi-même. Mais (juand j'entendais le gros livre se refermer, je reprenais à l'instant ma lil erté.

Ce gros livre, c'était la Bible. Je l'ai compris plus tard. Comme je la voyais toujours recueillie pendant celte lecture, et plus sereine après Lavoir faite, il m'en est resté une impression ineffaçable de respect pour le livre lui-même, et la cou\iclion des consolations (|u'apporte la icligion à ceux qui la cultivent par eux-mêmes dans la simplicité de leur coeur. Elle s'est éteinte, ma pauvre tante, m:iis, j'en suis sûr, comptant sur les divines promesses, aspirant ;i un monde meilleur, y appiu'tniil ses (cuvres, ses vertus, ses chagrins, et cette conliance douce qu'ont les belles âmes en un Dieu qui répare et guérit, (jui efface les fautes et tient com|)te des cl'torts. \(ui ! cflle loinbc ne nrallrisle point ; c'est h* seuil

•2A/t ÉLISA ET ^YFDMF:R.

qu'il faut franchir pour me réunira ma tante; quand on y portera mes os, déjà vers elle aura volé mon âme, hors des atteintes de la douleur et de la mort.

Quelquefois, durant mes promenades, je m'arrête à considérer les inscriptions qui abondent à Tentour de ces tertres. Il en est qui ne retracent de celui qu'elles recèlent que l'âge et le nom. Chose singulière ! ceci m'intéresse. Le nom; j'ignore pourquoi , si ce n'est qu'a tel nom je prête involontairement des traits plus ou moins aimables, et, faisant dériver de ces traits des qualités de cœur, des circonstances dans la vie, des peines ou des joies, la richesse ou la misère, déjà cet inconnu attire mieux ma sympathie que si j'ignorais jusqu'au nom qu'il porta. Mais l'âge, il parle mieux encore. L'âge sur une tombe a un éloquent langage : il dit si ce morte! fut retiré du milieu des plaisirs, saisi dans l'ivresse de ses jeunes ans. arraché aux bras d'une mère, d'une amante ; ou si, déjà parvenu aux limites extrêmes d'une longue vie, cœur éteint, fardeau inutile, il ne fit que passer d'une torpeur caduque au sommeil du sépulcre.

Parmi ces marbres, il en est un qui m'attira dès mes premières visites en ce lieu, et ce qu'il y a de bizarre, avant même que je comprisse le sens des lignes qui y sont gravées, car elles sout écrites en allemand. A la vérité, ayant appris, dans mon enfance, quelques mots de cette langue, j'avais pu déchiffrer la première ligne : c'était une pensée d'une extrême simplicité, mais qui empruntait du lieu oîi je la lisais, et de la disposition où je me trouvais moi-même, un trait mélancolique que je ne lui eusse point trouvé ailleurs. C'était ce vers :

î)aê I^eien çjtcirfjt ccr 5ïwt}Iin9êHume.

« La vie ressemble 'a la fleur du printemps. » Bien vrai ! bien tristement vrai! disais-je en moi-même; et rapprochant ces mots de divers emblèmes sculptés dans la marge de l'inscription, j'arrivais a me peindre, sous l'image de cette fleur, je ne sais quelle aimable fille se fanant au milieu des hommages, penchant vers le sol, y apportant sa froide dépouille, lorsqu'un nom propre, que je pus lire dans les vers suivants, fixa ces suppositions. C'était un nom de femme, Élisa. Je m'attachai aussitôt à ce nom, je lui donnai des traits, je m'associai à ceux qui pleuraient cet être aimable, et déjà, auprès de celte froide pierre, comme entouré d'affligés et d'amis, mon cœur se berçait d'émotions douces et compatissantes. Mais il était tard : le soleil, près de se coucher, ne dorait plus que la crête des tertres : les cyprès projetaient au loin de longues ombres; la porte de l'enclos- se fermait au déclin du jour; je me levai

11 est ;i vous, lui tlis-jc, ce joli ciiii'n? — Non: :i relui qui csl dans cetle fosse.

( ÉLISA ET WIDMF.R )

KLISA ET WIDMHH. 24o

pour partir. Il m'en coûtait pourtant de me séparer brusquement de cette tombe; pour en emporter quelque chose, je pris copie des stropliesqui s'y lisaient, et je regagnai doucement ma demeuie, en savourant la tristesse du seul vers que j'avais compris. Des que je fus chez moi, ayant allumé ma lampe, j'essayai de découvrir, à l'aide d'un dictionnaire, quel sens renfermaient les autres. J'eus beaucoup de peine a y parvenir; néanmoins j'eusse mieux aimé ne les comprendre qu'imparfaitement que d'aller faner , en recourant à quelque personne indifférente, le charme secret que je goûtais à ce mystère.

A mesure que je pénétrais le sens des strophes , Élisa m'intéressait davantage. Bientôt je les sus par cœur, et c'était pour moi une musique pleine de douceur, que de les répéter, malgié l'obstacle que m'opposait la prononciation dans une langue étrangère. Je voulus faire plus, les traduire; mais dès les premiers mots, rebuté par la difficulté, et surtout par l'altération que subissaient, en passant dans notre langue, les traits naïfs et touchants de l'original , j'abandonnai ce projet, et je m'en tins h conlier à ma mémoire ces vers que voici :

5)aê SeScn gtei^t ber Çrùf^Iingéttume , Sie gc^et auf, imb uu'ft'et ah.

(Sfifa licgt mit flillcm Oîl^umc , £) trcint um ftc ! — im fnit)cn ©rab. Sic ftanb ijcvpflan^t auf unfrcv Cvi-fc Unî» Uui:)U nicl)t am rc^tcn Dxt , Garnit fie ganj jum (Sngeî roerbe ÎJÎatnu ®ott fie iveg ; — fie MûBet bort.

Quelque temps après je retouruiii au cimetière, sans autre but que de m'y promener, selon mon habitude, dans mes heures de désœuvrement. I.e temps était triste; les roches de Saint-Jean , grises et mornes , se dessinaient sur un ciel nuageux , et un vent d'orage faisait ployer les herbes de la plaine. Il semblait qu'un souflle de désolation passât sur ces tombes, et dût pénétrer jusque sous l'humide demeure des morts. Des que je fus entré, un petit chien accourut vers moi et me combla d'amitiés. Je m'assis pour les lui rendre , mais peu apri's il nie quitta , comme déçu de ce (ju'il attendait, et il s'éloigna. C'est alors (|ue, le suivant des yeux , j'aperçus un homme à l'autre extrémité <le la phiine. Je cluîminai de son côté.

C'était un fossoyeur. Il attendait, appuyé sur sa pelle. « Il est ii vous, lui dis-je, ce joli chiim? — Non; à celui qui est dans celte fosse. Nous l'y avons mis hier; il faut que le chien soit resté auprès: je l'y ai trou\é ce matin... C'est pas le premier! « ajuuta-I-il.

2'r(i EL ISA I:T WIDMKIi.

Pendant que cet homme parlait, je m'étais approché du chien, ému envers cet animal de la plus reconnaissante tendresse. Il restait accroupi auprès de la tombe; le mouvement de sa queue m'accueillait, mais son regard sans gaieté expiiraail cette douleur résignée , si touchante chez les animaux qui sont susceptibles de la ressentir. A mesure que je le comblais de caresses, il paraissait plus triste et plus inquiet ; "a la lin il se mil :i huiler sourdement, comme si les atteintes d'une main étrangcre lui eussent mieux fait sentir l'absence de son maîtie Pour moi, interprétant ainsi l'abattement de ce serviteur fidèle, j'éprouvais, à sa vue, un attendrissement dont je cherchais à dérober les signes au fossoyeur.

fl Vous attendez un convoi? repris-je bientôt. — Oui; et qui tarde à venir. Voici la pluie (quelques gouttes tachaient les tombes) ! — Savezvous qui est ce mort-la ? — Non. A coup siir un cadavre. Nous n'en savons que ça, nous autres. ~ Vous ne pouvez donc pas m'apprendre qui était le maître de ce chien? — Celui-Iii, oui ; parce que de son vivant il venait nous voir, avec son chien que voila; Oscar, qu'il l'appelait (le tourna la tête en branlant la qu^ue). Pauvre bêle, ça n'appartient personne. Tiens! » Et il lui lança une croiite de pain sec que le chien flaira sans y toucher.

« Si ce chien n'appartieni à personne, dis-je au fossoyeur, je serai bien aise de me charger de lui. — Monsieur ferait bien, vraiment. Et puis, qu'est ce que ça peut coûter de nourrir une bête comme ça? Pas grand'chose. Je l'aurais retiré , si ce n'est que, nous autres, nous n'avons rien de trop. — Vous m'avez dit que son maître venait vous voir? — Non pas nous, mais sa femme, qui est enterrée la-bas. — Était-il jeune? — Non , et puis cassé , vous m'entendez bien , par le chagrin. Un mari comme on n'en voit pas. Il venait pleurer là, de loin en loin, et puis je n'en sais guère plus, sinon que son chien nous tenait compagnie. — Vers quelle tombe allait-il? — Celte noire, sous le saule... »

C'était colle d'Élisa! Au premier moment, les choses que m'apprenait cet homme, venant "a heurter limage sous laquelle mon imagination s'était représentée cette jeune personne , j'éprouvai quelque désappointement : la réalité, quelle (ju'elle puisse être, n'a jamais le prestige des lèves. Néanmoins, après les premiers instanis de mécompte, celte jeune femme, objet de regrets si constants, recommençait à me toucher plus encore, je me trouvais ému de compassion pour cet homme, qui avait porté tant d'années le poids de la douleur; et ce chien lidèle, seul suivivantà ces êtres infortunés, apportait à cet ensemble un trait inattendu, que mon imagination n'avait pu saisir, mais dont elle s'emparait avec un vif attrait.

« Il faut, repris-je, que vous m'appreniez de ce monsieur tout ce que vous en savez, fossoyeur. — .le vous ai dit tout. Son nom . je l'ignore; si

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c'est pour uu héritage, vous pourrez l'aller savoir en chaticelierie. Un malheureux, vous dis je, je n'en sais que ça; et puis (juelques pièces iTargent qu'il nous donnait a Toccasion. — Éi;iil-il de la ville? — C'est a croire ; au fait, je n'en sais rien. »

Pendant que je causais avec cet homme, une vieille femme, vôtue (iliabits de deuil , venait d'entrer dans le cimetière. Le chien était accouru vers elle avec des démonstrations de joie extraordinaires; mais, maliiré les instances de cette femme pour l'engjiger 'a la suivre , il était revenu s'accroupir auprès de la tombe. Pour elle , visiblement émue, elle semblait répugner à venir le chercher jusi|ue-là , en sorte que, restant à distance, elle continuait à l'appeler. « Mes bons messieurs, nous dit-elle à la iin , pouniez-vous me l'amener, j'ai ici de quoi l'attacher"? — Est-il à vous? lui criai-je. — Oui, monsieur, je vous l'assure. — Dites-moi votiv demeure, je vous le ramènerai? — Ici près, sous Champel. — Votre nom? — Mar^iuerite. Demandez au Vieux-Chêne. C'est là. Mais ne me trompez pas, mon bon monsieur. Ce chien m'a été conlié... par mon maître... » \A les pleurs lui coupèrent la voix. J'allai auprès d'elle, je pris l'attache pour m'en servir, et je l'engageai à s'en aller, en lui promettant que , ce jour même , elle me verrait arriver chez elle avec le chien.

Quand cette femme se fut éloignée, je priai le fossoyeur de m'aider. Il tint le chien pendant que j'attachais la corde à mon mouchoir , dont j'avais fait une espf'ce de collier que je lui passai autour du cou. Le pauvre anim;d laissait l'aire, malgré une visible anxiété; mais quand je voulus l'entraîner loin de ce lieu , il poussa des cris douloureux , et tandis qu'il résistait de toute sa force, son regard expressif et suppliant m'ôlait lout courage. Je renonçai donc à l'emmener de cette manière, et lui avant bandé les yeux avec mon mouchoir, je le saisis fortement sous mon bras, et je l'emportai ainsi; tâchant de vaincre par mes caresses la résistance qu'il m'opposait. Vers le portail surtout, j'eus beaucoup de |)eine à le contenir pendant que nous croisions le convoi qu'attendait le fossoyeur.

Cette douleur des animaux inspire une pitié bien pénible. Si franche, si dénuée de calcul , si pure de tout alliage, tandis (lu'elle s'exprime par des signes d'une naive énergie, elle n'admet pas, comme la nôtre, les paroles de consolation : on la contemple sans pouvoir l'adoucir. Pauvre chien! Je ne pouvais le détromper de l'erreur qui l'enclialnait ;i celle tombe; eu l'en arrac'nant je semblais lui faire violence, el (|uaud je ne pouvais assez l'aimer, je n'avais droit qu'à ses plaintes et à ses nnirmures.

Je cheminais par des sentiers solitaires, sous les collines de Champel, demandant aux termes où était la maison du Vicux-Chrnr. Hienlôlje la reconnus aux indications qu'on m'avait données, priiicipaleinenl à un

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antique chône dont l'épais branchage cachait un vieux portail, et couvrait presque en entier, de son vaste ombrage, une |)etite cour froide et silencieuse. Derrière ce chêne, une maisonnette était adossée à la colline, dont la biise, plantée de bois, est couronnée par des sommets nus et inhabités.

Sans doute, ce que je savais déjà du maître de cet enclos influait sur mes impressions; néanmoins l'aspect de cette habitation me frappa par un air de tristesse et de nudité. Il n'y régnait ni désordre, ni délabrement, mais elle n'offrait a l'entour aucun de ces traits aux(|uels on reconnaît l'agrément de la vie rustique, les goûts d'un campagnard qui se plaît a ses fleurs, à ses arbustes, qui embellit son petit domaine et s'y crée un séjour a son gré. On n'y voyait ni parterre, ni basse-cour; point d'outils champêtres, point de potager ni d'enclos, mais un gazon épais, et, jusque vers le seuil de la maison , des orties, des bardanes et quelques plantes sauvnges végétaient sous l'ombre humide du vieil arbre. Quand j'entrai, une belette traversait la cour.

La bonne vieille, entendant quelque chose, parut a une fenêtre du premier étage. « Je monte, lui dis-je, ne descendez pas, voici votre chien. » Elle vint a ma rencontre , et je la suivis dans une chambre haute, où elle était occup(Je à mettre en ordre des bardes et des papiers. Elle quitta tout pour le chien : heureuse de le revoir en sa possession, elle m'adressait des remercîments les larmes aux yeux, tout en prodiguant ses caresses h l'animai, qui, inquiet et préoccupé, n'y répondait que par un faible mouvement de queue, et retournait à chaque instant vers la porte, que nous avions eu soin de fermer. Elle lui présenta une tasse de lait qu'il lapa avec avidité.

« Êtes-vous seule ici? dis-je à celte femme. — A présent, oui, me répondit-elle. J'avais un maître, Dieu l'a retiré. — Mais votre maître n'avait-il pas des parents, des amis? — Des parents, plus; et des amis, rien que moi , sous votre respect. Anciennement il avait sa belle-mère ; celle-ci morte , il me prit a son service et nous vînmes ici. Il y vivait retiré, ne voyant personne; a défaut de famille, c'est mon frère et les voisins qui ont accompagné le cercueil. — Ce que vous me dites, bonne femme, excite \ivement mon intérêt; et puisque le hasard m'a appelé a vous rendre un petit service , faites-moi, en retour, le plaisir de me raconter ce que vous s ivez de ce maître que vous pleurez.

— C'est pour moi que je le pleure, dit-elle, mon bon monsieur ; jiour lui, la mort l'a délivré ; il n'aimait plus la vie. Quant à son histoire, je vous dirai ce que j'en sais : peu de chose. Il ne causait jamais de ses chagrins; ce que j'en ai appris, c'est d'ailleurs. Tout jeunes, ils s'étaient aimés avec une jeune demoiselle, se promettant d'être l'un à l'autre, mais ils n'avaient point de fortune. Il prit un état, travailla de bon cou-

Uiciitôl je U rccuimus aux iinlicaiiitiis qu'on in'avaii (ininioes.

(ÉLISA ET WlUJIEli.)

11 lia eu lis lectuif, iiemlaiil (lUc la pauvre leuiiuu foiidail eu larmes.

^ÉLISA £1 WIDHER.

ELISA i:r WIDMKil. 2Î!»

ra^'e pendant bien des années, et, une fois ses affaires avancées, ils s'épousèrent. Je ne les ai pas connus dans ce temps, si ce n'est qu'un jour je vis cette dame, bien jeune et bien pâle, qui regardait à cette fenêtre. C'est pas bien loin de là quelle mourut. Son mal, je ne Tai jamais su. M;iis de

ce jour mon pauvre maîtio a gémi, et vécu de regrets Voici deux ans

qu'il déclinait, ne me parlant plus, jamais Il y a huit jours... huit

jours seulement, monsieur, qu'il m'a dit :... « .Marguerite !... c'est bientôt fini »

La bonne femme s'arrêta quelques instants, pour donner cours à ses larmes.

« Je vais te délivrer de moi... re[)rii-elle, en continu:int son récit

Je suis étonné de vivre encore » et des propos ainsi, à fendre le cœur,

mon bon monsieur, et auxquels que [touvais-je dire, sinon pleurer?

A mesure qu'il s'est senti |ilus près de mourir, il me causait plus souvent; deux fois il m'a pris la miiiii , ça ne lui arrivait jatnais, de façon i|ue je cioyais le voir reprendre vie'; mais quoi que j'aie pu faire, il n'a point voulu voir le médecin, disant que, grâce à l>ieu, son heure était venue; qu'il ne l'avait pas avancée, mais qu'il ne voulait pas la reculer. » Marguerite, a-t-il dit, ma vie a été brisée (]uand je croyais toucher au bonheur

Ce qu'elle a été depuis, tu l'as vu, trouves-tu que je puisse la regretter?...

Que les heures coulent;... chacune m'approche du terme où j'aspire

Elisa m'aitend... elle m'appelle... je vais la rejoindre, et celte fois pour toujours ! I)

La bonne femme s'arrêtait siuivent, interrompue par ses pleurs; moi-même, touché par ce récit, je me laissais attendrir, en sorte que, oubliant tous les deux que nous nous parlions pour la première fois, cet entretien prenait peu 'a peu le charme d'un conliant abandon, et je voyais avec plaisir le soulagement qu'éprouvait Marguerite a me parler de son maître,

« C'est vendredi qu'il est mort, continua-t-elle, vers dix heures du .-;oir. Le matin il s'est encore assis sur son lit... Il m'a dit quelque chos.e que

■ je ne répéterai pas, mais que je n'oublierai pas non plus — Parle/, je

vous prie, à moins que ce ne soit un secret qu'il importe de ne pas révéler.

— Non, monsieur, mais ce sont des termes dont je n'étais pas digne

« Marguerite, il faut nous dire adieu; tu trouveras, où je t'indiquerai, un souvenir de moi;... mais, ce que j'emporte de reconnaissance |)0ur tes soins et ton affection, je ne puis rien te faire ni te dire (jui en soit la mesure Je te dois de n'avoir pas mis Im à mes jours... . Si je pou\ais

regretter cette terre, ce serait pour toi, .Marguerite. . mais nous nous reverrons aussi... I) et il m'a embrassée.

« Apres quoi, il m'a dit d'ouvrir un tiroir de son bureau. Il y avait un paquet de lettres, dont la vue l'a beaucoup troublé . en sorte (pie, f.iible

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