‹ Nouvelles genevoises (volume 2)Chapitre 15 sur 28 · ELI SA ET WIDMEH · texte numérisé non relu

ELI SA ET WIDMEH

comme il tlait, il n*a pas pu me parler tout de suite, il me faisait signe d'attendre : « Va chercher du feu, a-t-il repris, et brûle-les la, drvaiit moi. » J'ai fait comme il disait. — Et vous, n'avez-vous point su ce qu'étaient ces lettres? — J'ai présumé que c'étaient celles qu'il écrivait à son amie, dans sa jeunesse, car sur l'une d'elles il y avait pour adresse : A mademoiselle Élisa Meyer.

— Me\er\ Ètes-vous sûre de ce nom? — Oui, je sais d'ailleurs que c'était le nom de Idie de cette dame. — Etait-elle de ce pa\s? — .\on, pas

née ici; mais elle y était venue avec sa mère L'avez-vous connue, sa

mère?... — Non, elle était morte lorsque je suis entrée an service de mon maître; mais c'est liicn son nom, je l'ai vu sur son linge dont monsieur avait hérité : il est aussi sur ce livre

— Ma tante! m'écriai-je. » C'était la bible à tranche rouge. Et aussitôt toutes les émotions que je venais d'éprouver se liant tout à coup aux souvenirs de mon enfance, je demeurai quelques instants sous l'empire de la surprise, du trouble, et de je ne sais quelle douceur que je trouvais a entrer en quelque part dans les récits que je venais d'entendre. Bien <|ue j'éprouve de la répugnance à mrler mon insignifiante histoire à celle d'êtres si dignes d'intérêt, il faut pourtant que j'en dise ici quelques mots, pour expliquer cette ignorance où je me trouvais de faits qui tiennent a ma propre famille.

J'avais déjà perdu ma mère à l'époque où j'allai'^ chez ma tante, et c'était sans doute pour suppléer aux douceurs maternelles dont j'étais privé chez moi que cette excellente femme m'attirait auprès d'elle , malgré ses chagrins, et supportait avec tant de patience la pétulance de mou jeune âge. Elle m'av it quelquefois parlé d'une fille a elle; mais ne l'ayant jamais vue, ce vagu*' souvenir était presque entièrement sorti de ma mémoire.

Après la mort de ma tante, j'entrai bientôt dans l'adolescence. Livré aux jeux et aux compagnons de mon à^e , j'avais d'autant moins d'occasions de cultiver des relitions de famille, que mon [)ère.au milieu du dérangement de ses affaires et de quelques dérèglements de conduite, les avait luimême rompues, et ne mettait aucun intérêt a me les faire entretenir. InsensiMement j'étais devenu tout à fait étranger a ma propre famille , lorsque, après une jeunesse orageuse, l'événement qui a décidé du reste de ma vie contribua encore plus que tout le reste à me faire perdre la trace des parents qui pouvaient me rester alors.

L'amour est tor.joiirs [lour beaucoup dans notre destinée : il s'empare du cd'ur au commencement de la vie; il l'endtrase, le domine et s'en joue, comme le vent d'une feuille légère. Le jeune homme livre ses beaux jours à ce maître perlide, il se donne à ce guide aveugle, il entre 'a sa suite dans des sentiers dont les abords, toujours aimables et fleuris, masquent

ELISA ET WIDINJEH. iol

lies issues bien diverses. Même pour les plus heureux, les (leurs vont se fanant, le i;iel perd son éclatant azur ; la route, en se prolongeant, devieiii difûcile ; mais jusqu'au dernier terme ils ont eu des fruits à cueillir et à savourer; à l'ivresse passagère ont succédé des biens moins brillants, mais plus durables. Pour les autres!... que de déceptions, que d'amers mécomptes, que de longs soupirs leur apprêtent ces courts moments d'enivrants transports! Combien s'avancent, par ce sentier fleuri, vers les bords ingrats, vers la grève désolée, vers l'affreux abîme ! Combien, sans même avoir iioiité quehiues instants d'une félicité pure, ne sortent du trouble de la passion ou des angoisses de la jalousie que pour n'atteindre plus qu'à un Cxilme sans douceur! Malheureux! l'âme flétrie, le cœur épuisé, dépouillés, avant le temps, des illusions qui eussent été longtemps encore leur partage et leur joie

C'est 'a ces derniers que j'appartiens. Comme une coupe remplie d'un généreux breuvage, mon C(Eur s'est versé tout entier dans un piemier amour; il n'y est resté (ju' une lie amère Vinsi, vieilli avant l'âge, étranger aux affections (jui pour d'autres embellissent l'existence, aux soins et aux devoirs qui pour d'autres ont de l'attrait et du prix, je végète sur cette terre, peu jaloux d'y demeurer, sans envie d'en sortir; car ici-l as, ni làhaut, je ne puis la rejoindre. Plus à plaindre peut-être que cet homme sur lequel je ()leurais il y a peu d'instants encore, si je coule desj urs moins sombres, je n'ai pas comme lui l'espoir qui allège les douI<urs... mon exil est sans terme. Ainsi je cherche la solitude, ainsi je vais aux lieux délaissés, j'entre au cimetière, j'erre parmi les tombes, parce (ju'b ces funèbres plaisirs je trouve encore quelque saveur; ma tristesse s'y nourrit, mes regrets s'y tempèrent, mes souvenirs s'y abreuvent, sans compter cette sombre joie que goûtent les âmes désolées à contempler les ravages de la mort et les plaies de l'humanité.

Dans une jeunesse livrée sans frein à ses impétueux penchants, j'a\ais connu le vice, mais non pas l'amour; mon Cdur était neuf encore, lorsque m'apparut celle qui devait lui faire connaître le délire de la plus ardente passion. J'aimai , j'adorai; je connus l'ivresse des serments, le

«loux leurre des promesses, la véhémence des transports Mais que

vais-je faire ! Raviver ma plaie, remuer ce trait qui y demeure, la faire

saigner encore Non; qu'il me sufiise de dire que j'avais pris Sdin, par

mes désordres, de me fermer les voies à une honnête union ; je n'avais ni le rang, ni la richesse, avec lesquels la morale et les préjugés composent; ses parents l'éloignerent de moi. Elle voulut lutter, garder sa foi;., mais trop faible on tio[t peu éprise, elle la trahit et fut pour un autre. J'en reçus l'annonce de sa main même, et dis le lendemain je quittais les lieux funestes où mon amante m'était ravie.

Il y a deux ans que la mort l'a frappée. Je suis revenu ; mais étranger

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aux hommes et aux choses de mon pays, Scins relations anciennes et sans désir d'en former d'autres. Mon père (tait mort durant mon absence , je recueillis la petite succession de ma more; et tandis que j'aurais été disposé h fuir des proclies parents, je n'avais garde de m'enquérir de ceux dont j'ignorais jusqu'à l'existence. J'en ai du regret. Si j'avais connu l'homme dont je n'ai appris l'histoire ([tie sur sa lorabe , j'eusse trouvé (lu charme à porter mes douleurs auprès des siennes; dans cet infortuné, j'eusse rencontré peut êtie l'ami qui me manque, et tjue je ne saurais chercher parmi ceux fju'un sort plus prospère me rend étrangers.

Je Os ce récit a la bonne femme, pour lui expliquer letonnement que j'avais manifesté a la vue du livre, el je vis (|ue l'idée de rencontrer un parent de son maître ^ouiiaità son cœur aussi bien qu'à sa probité. « Vou? me faites plaisir, me dit-elle, mon bon monsieur; j'avais quelque scrupule a me trouver seule ici avec les effels de mon maître. D'ailleuis j'ignore ce

qu'il faut faire Je comptais aller aujourd'hui chez le monsieur qui lui

apportait son argent : c'est maintenant inutile, si vous voulez bien prendre en main les affaires de votre jiiirent.

— Je n'en ai pas le droit, lui réponilis-je; mais vous ne m'axez pas dit s'il vous a laissé quelque ordre? — Oui , monsieur; le même jour, après que j'eus brûlé les lettres, il me dit qu'après sa mort je trouverais, dans ce tiroir, un papier cacheté oii étaient écrites ces dernières intentions II y est, le voici. — Et vous ne l'avez pas ouvert? — Non ; je ne voulais pas le faire sans témoins, et puis j'en étais [)eu pressée... ce papier fermé me faisait effroi, — Il esta votre adresse, voulez-vous l'ouvrir, ou préfére/.vous que ce soil moi ? — Faites, » dit-elle.

J'ouvris le papier. Il en contenait d'autres, mais sur l'enveloppe étaient quelques lignes adressées :■. Marguerite Je lui en lis lecture, pendant que la pauvre femme fondait en larmes. Les voici :

Ma bonne M.VRGLERITE,

c'est à toi que je conlie les papiers inclus. Après que tu m'auras fermé les yeux, lis ce qu'ils contiennent, et porte-les aussitôt chez M. le notaire Pigalle, à qui je recommande tes intérêts dans l'incluse que tu lui remettras. Je désire que tu te reposes et que lu ne serv<'s plus.

Adieu, Maigueiite ; (]uaiHl tu liras ceci, ton maître sera heureux. Souviens-toi de lui pour Faimer et non pour le plaindre.

Ton reconnaissant ami ,

Ch.\RLES WlD.MER.

Les autres papiers étaient ouverts, excepté la lettre au notaire; j'en (is lecture à Alarguoiite : l'un contenait un état des propriétés du défunt;

Il USA i-:t widmkr. 2:ix

l'aulre, ses dispositions lesl;inientaires. Cuiuine ce dernier éonl peut offrir quelque intérêt à ceu\ qui auront poursuivi jusqu'ici la lecture de ce récit, j'en transcris les deux seules dispositions qu'il contenait.

« Ne laissant aucun hériiier, je lègue mes biens, dont le déliil ci-contre, par deux parts égales, l'une aux indigents de la commune oîi est sise ma maison, l'autre a Mar-iuerile Besson, désirant reconnaître en faible partie les soins qu'elle m'a donnés durant vingt années. Je désire, sans en fuiie une condition, qu'elle possède et continue d'h.ibiler cette maison, où nous avons vécu ensemble. Je lui lègue, en outr(; et en sus de sa part ci-dessus, tout le linge, l'argenterie et le mobilier existant dans mon domicile, au jour de mon décès,

« J'ai hérité de ma femme et de sa mère la somme de trois mille francs et divers oiijets dont le détail ci-conlre. J'ignore si M, Louis Lemarnc, cousin de ma femme, vit encore : c'était, depuis la mort de son frère, son plus proche parent; a défaut de lui, ou d'autres vivants droit, cette partie de ma succession retournera, par égale pari, aux héritiers ci-dessus désignés. »

C'était moi que désiiinail ainsi le testament de M. Widmer. Ainsi, a chaque instant , par des chemins cachés jusqu'à ce jour, je me rapprochais davantage de cet homme infortuné, de sa jeune épouse, de ma chère tanle, et, par un hasard non moins étrange, je deenais le possesseur de cette Bible, de cette bergère, de ces antiques meubles, dont la vue nie faisait rebrousser, au travers des vicissitudes de ma vie, jus(]u'aux riante.s journées de mon premier âge. Le livre surtout me semblait un précieux trésor; bien souvent je l'avais regretté, j'avais songé que j'eusse aimé y lire comme ma vieille tante; à S(ni exemple, y puiser du calme et de la sérénité, et , en retrouvant d'une manière inespérée cet ami d'enfance, je me promettais avec douceur de ci.ltiver sou commerce et de ne m'en plus sépaier.

A mesure que ces choses se découvraient , je voyais Marguerite m'en\isager par degrés d'un air [ûuè res|)ectueux, et perdre de cet abandon familier qui avait jusque-fa donné de l'attrait à notre entietien. Il semblait comme si laulorilé que son maître avait eue sur elle eût passé en moi, et qu'en héritant de quelque partie de son bien, j'eusse hérité pareillement de ses droits "a la soumission et aux égards de sa servante lidèle. Elle s'était levée, et ayant doucement replacé sa chaise contre la muraille, elle se tenait debout devant moi , et paiaissait attendre (pie je lui adressasse la jiarole : « Marguerite, lui dis je, vous l'amie de M. N\ itlmer, je vous en prie, reprenez votre place, et sachez vous persuader <iuc vous êtes ici maîtresse, bien moins encore par ce papier (pie par vos vertus et par votre caractère, (|ui vous rendent dign(> de tout respect. » l.a bonne femme se rapiirocha alors, iii.iis biiMi plus par soinnissioii et

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pour me complaire, que par acquiescement aux choses que je lui disais, car son cœur, plus modeste encore que dévoue, était généreux par instinct et grand à son insu.

Je m'occupai aussitôt des affaires de la succession, et des moyens de mettre Marguerite en possession de sa petite forlune. Je n'eus aucune peine, grâce au zèle que je rencontrai cliez M. Pigalle, dont le cour lionnéle et plein d'humanité avait coniftris sur-le-champ tout ce qui! y avait de sacré dans les recommandations de I\I. Widmer. Je relirai Marguerite chez moi pendant l'apposition des scellés ; et au hout de quelques semaines employées aux formalités indispensables, et à faire une exacte division des biens, je revins pour i'étal^iir dans la niaisonnelte de Ai. "SYidmer. Après ces jours d'absence, elle n'y rentra pas sans une vive émotion, et sa douleur, renouvelée par la vue de ces lieux déserts, éclata en bouillants sanglots. Insensible à l'aisance de sa position nouvelle, elle n'avait de pensées que pour le passé ; elle pleurait amèrement son maître, et semblait se déplaire a vivre désormais sans le servir; en sorte que j'entrevoyais encore, dans cette digne vieille, une dernière victime destinée à se consumer dans le chagrin dun attachement rompu.

« .Marguerite, lui dis-je, ne vous laissez point aller a ces regrets amers pour un maître que vous savez être heureux maintenant. Puisez de la force dans la conscience de ce que vous avez été pour lui, et respectez ses vœux qui ont été que vous goûtassiez enfin la paix et la liberté, au milieu d'une aisance que vous avez si bien gagnée. » Mes paroles, en lui rappelant les bontés de son maître, ne faisaient que provotiuer plus abondamment ses pleurs. C'est alors que, selon l'intention que j'en avais formée pendant son séjour chez moi, je lui fis part d'un projet qui souriait 'a mon cœur.

«Ecoutez-moi, Marguerite, repris-je. Ces meubles qui m'appartiennent ici, je ne veux point les en retirer ; mais plutôt je désire venir vivre

avec vous, -avec eux, si ce projet vous agrée — Ah! monsieur, me

dit-elle aussitôt, comme cela, je veux bien rester ici, mais autrement, impossible. Pienez-moi a votre service, faites- vous le maître ici, alors je pourrai continuer d'y vivre Vous aimez M. Widmer, il me semblera que je le sers encore,... que je lui suis quelque chose. — Je le veux bien, Marguerite, mais voici à quelles conditions : je vous [layerai mon logement à sa valeur, sans plus, mais sans moins. Quant à votre service, |)our vous prouver que je veu\ être votre ami et non pas votre maître, je l'accepte de grand cœur, et sans vous offrir de gages. Je suis seul, j'ai eu aussi mes chagrins qui me séparent du monde, j'éprouve le vide d'une affection qui me console et me récrée, et je puis mieux la rencontrer en vous qu'en tout autre ; ce sont Ta les motifs qui me font

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