‹ Nouvelles genevoises (volume 2)Chapitre 26 sur 28 · I.A VALI.KF IIE TRIRNT · texte numérisé non relu

I.A VALI.KF IIE TRIRNT

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11 y a trois aus, je partis un matin de Cliamonix pour me rendre à Martigny, en Valais. Beaucoup d'aulros touristes en tirent autant ce jour-là. Tous avaient leurs mulets; moi seul je partais a pied; mais, dans ce pays montagneux, le piéton a sur les autres voyageurs l'avantage de la vitesse, comme il a déjà celui d'une entière liberté dans ses allures.

La route était donc animée par Taspecl de diverses caravanes, cheminant à quelque distance les unes des autres. Je délibérai en mui-même sur l'usage que je voulais faiie de mon indépendance. J'avais a choisir entre trois façons de faire : ou former solitairement l'arrière-garde ; ou dépasser tout le monde et marcher seul en tête ; ou enlin, aller d'un groupe à l'autre, lier connaissance, et ajouter au charme de la promenade celui de la conversation. C'est ce dernier parti qui me parut préférable.

J'atteignis la société dont je me trouvais le phis rapproché, mais peu s'en fallut que je ne m'y lixasse pour toute la journée, il s'y trouvait en effet une jeune demoiselle aimable, belle, enchanteresse... c'est au moins l'impression qu'elle produisit sur moi. Mais j'ai remarqué une chose : c'est qu'en voyage toutes les demoiselles me [iroduisent celte itnpression ; d'où je conclus que cette demoiselle n'élaii peut-être ni plus enchanteresse, ni plus belle qu'une autre.

En voyage, le cœur prend des allures romanesques et aventureuses, il s'épanouit plus promptement, il est décidément plus tendre; le sexe, ou la beauté, comme dirait un agréable, lui apparaît plus encore (ju'en d'autres temps digne de ses hommages; et comme, d'ordinaire, dans ces rencontres fortuites, nul projet sérieux, nul calcul d'hyménée ne

retient comme un lest salutaire Tessor du pur sentiment . le sentiment pur prend aussitôt son vol, et s'élève en peu d'instants à une Lauleur prodigieuse.

Et non-seulement le cœur se comporte ainsi en voyage, mais il est sûr aussi qu'une jeune personne y contracte certains attraits de circonstance qu'elle ne saurait avoir dans un salon. Elle est isolée d'abord, isolée de ses compagnes plus belles ou aussi aimables; c'est une fleur plus ou moins rare, plus ou moins brillante; mais cette même fleur qui ne serait rien, perdue dans l'orgueilleux éclat d'un bouquet, plaît, touche, paraît charmante et gracieuse lorsque, solitaire sur une pelouse écartée, elle en anime l'aspect et y répand ses parfums. Au fond, est- il rien de bête comme un bouquet? Indigne sérail oii un maître stujiide entasse beauté sur beauté, et, des ruines de chacune, se compose un assemblage éclatant, mais sans grâce; des parfums délicats de chacune, une grossière odeur! Va, va, vil sultan, salis, flétris, immole à tes plaisirs la fraîclieur de mille roses... Pour moi, j'irai chercher ma fleur aux lieux où elle balance sa tige solitaire, et, jaloux de ses grâces modestes, loin de lui donner des compagnes, je craindrai même de la cueillir.

Ce n'est pas tout : cette jeune personne, eu voyage, est plus rapprochée de vous; ou bien son cœur, qui s'est déjà donné, la porte à fuir la vue des jeunes hommes, ou forcément votre présence Tinléresse, vos attentions lui sont agréables; l'empire qu'elle exerce sur vous, le bonheur que vous éprouvez à ses côlés, ne sauraient ni lui échapper, ni lui déplaire, à supposer du moins que, délicat autant que sensible, vos sentiments se trahissent plus qu'ils ne se font voir. Et que d'occasions, a propos d'incidents qui naissent, ou d'objets qui se présentent, de témoigner un empressement flatteur, de se rencontrer dans une commune pensée, de sentir ensemble, de provoquer ou de voir naître cette sympathie à laquelle l'âge, le penchant, un irrésistible attrait, convient deux jeunes cœurs! Cette sympathie, elle sera de quelques heures, d'une journée peut-être ; mais si elle est passagère, elle est vive, elle est pure, et il en reste, au lieu de regrets, un souvenir plein de charme.

Et que sera-ce si ces objets qui se présentent à vos yeux sont ces vallons, ces forêts, ces monts sans nombre, ces glaces intinies, en un mol celte nature tantôt riante, tantôt sublime des grandes Alpes! si a chaque^ instant un spectacle attachant provoque cette admiration expansive, ce besoin de |iartager des émotions dont le flot ne peut tenir tout entier dans le cœur, et que leur religieuse pureté affranchit du joug d'une pudi(iue réserve ? Que sera-ce si la jeune lille, au milieu de ces transports, oublieuse de sa rustique monture, vous laisse usurper le doux

Il s agissait d'admiicr , nous ne nous clions assis que pour n'I.i.

( l-A VALLÉE 1)K TRlt.M. )

soin (l'en diriger la marche et d'en régler les ciiiuices? Pendant que, la bride au poing, vous mettez entre la mule et l'abîme le rempart de votre corps, elle admire, elle s'émeut, son visage s'embellit de la vie du sentiment, la brise matinale qui souille des hauteurs ravive les roses de son teint, et, se jouant dans les plis de sa mante, dessine ou découvre les grâces de son attitude. Ah! jeune homme, déjà votre cœur, déjà votre i-egard, inGdèle aux montagnes, erre avec amour autour de celte créature charmante; elle est aimable, n'est-ce pas? elle est belle , enchanteresse,... c'est tout ce que je voulais prouver.

J'éprouvai ce jour-Jii tous ces sentiments que je viens de déciire. j'eus la bride au poing. Je lis de mon corps un rempart; malheureusement il n'y avait pasji^îme. Près du glacier du Tour nous nous arrêtâmes. Nous venions de découvrir, en avant de nous, cet étroit ei sauvage vallon où finit, contre les pentes du col de Balme, la vallée de Chamonix ; l'ombre y planait encore. Mais, en arrière de nous, cette même vallée se montrait déjà dans tout l'éclat de sa splendeur matinale. Le soleil, arrivé à la hauteur des gorges, y lançait ses feux au travers de bleuâtres vapeurs, rasant, de leur cime jusqu'à leur base, les arêtes dentelées des glaciers, et faisant scintiller au-dessus du sombre rideau des forêts les innombrables aiguilles des Bois, des Bossons, du Taconay; puis, laissaut dans l'ombre l'Arve et ses îles boisées, il venait dorer, au pied des parois du Bréveut, les tranquilles pelouses où brillent éparses les cabanes du Prieuré, o Quel spectacle! dit ma compagne, je veux descendre )) Déjà je l'y aidais, et l'une de mes mains dégageait letiier,

tandis que l'autre , doucement pressée par la sienne, lui servait d'appui pour sauter légèrement a terre. Alors nous nous assîmes sur un bloc «le granit, pendant que la mule broutait aux touffes d'herbe qui forment la lisière du chemin.

Il y a des moments où la contemplation est de ligueur, sans en être pour cela plus facile. Il s'agissait d'admirer, nous ne nous étions assis que pour cela; mais si ma compagne, peu faite aux mœurs pastorales, éprouvait quelque embarras de se trouver ainsi seule avec moi, j'éiais de mon côté trop préoccupé par sa présence pour qu'il me lût aisé de parler éloquemment des montagnes. J'essayai toutefois; mais après quelques lieux communs, dont la niaiserie m'importunait moi-màne, je rebroussai comme je pus vers un sujet bien autrement à l'ordre du jour (jue la splendeur nationale. « Nous remarquez, mademoiselle, lui dis-je, qu'ici la route se bifurque; oserai-je vous demander si vos parents se sont décidés pour la Tête-Noir, ou pour le col de Balme?... — Je l'ignore, monsieur, I) me répondit-elle. Puis se tournant de l'autre côté pour me dérober la vue de sa rougeur : « Je crois que ce sont eux que l'on aperçoit làbas... . »

EffcctivenienI, le reste de la caravane, que nous avions laissé en arrii-re, nous rejoignait insensiblement. Je remarquai que le père et la mère de ma jeune compagne avaient a leur tour pris les devants sur les autres voyageurs, et que, sans nous voir encore, ils pressaient le pas de leurs mulets. Quand ils nous eurent atteints : « Ah çà, mesdames, dit le père, c'est le dmoment de nous décider. » Puis se tournant vers moi : « Et vous , moD- ^sieur, par oii passez-vous? »

Cette insidieuse question ne me surprit pas autant qu'elle me contraria, j'avais dit imprudemment "a ce monsieur, la veille déjà, que mon projet était de passer la Tête-Noire , et j'avais cru procéder habilement; car ce passage, plus facile que l'autre, est celui que choisit d'ordinaire une société où se trouvent des dames. Mais , la veiii^yj^ , ce monsieur m'avait fort prudemment prévenu que, pour lui , il était encore incertain sur celui des deux passages qu'il choisirait. Il était donc manifeste que ce père prévoyant avait voulu se ménager toutes les éventualités, entre autres celle de faire passor sa liUe par le côté où je ne passerais pas. Aussi, comprenant a merveille toute la portée de sa question, et jaloux de sauver au moins ma dignité : « Vous le savez, monsieur, répondis-je, m(iu4)T£(ie.t a été de passer par la Tête-Noire » Il m'interrompit : « Malheureusement nous inclinons pour le col de Balme. J'en ai du regret, vraiment. Bon voyage, monsieur; enchanté d'avoir du moins joui, pendant celle matinée, de l'avantage de votre société. » Je me confondis en civilités tout aussi sincères, et nous nous séparâmes.

Je demeurai fort triste, face à face avec la belle nature , qui ne me sem-. bla plus belle du tout. Le Prieuré me paraissait morne, les Bossons m'importunaient. Assis sur mon granit, je me livrais à de rancunières réflexions sur l'hypocrite tyrannie des pères, que seconde souvent si mai a propos la soumission par trop angélique des tilles. Dans ce moment vint à passer une autre caravane à laquelle je me joignis, faute de mieux, et aussi pour combattre, par la distraction, les blessures du sentiment.

Cette caravane se composait de trois messieurs à pied, et d'un mulet chargé de pierres. Ces messieurs étaient des géologues. C'est une charmante compagnie que les géologues, mais pour les géologues surtout. Leur manière est de s'arrêter à tout caillou, de pronostiquer à chaque couche de terre. Us cassent les cailloux pour en emporter; ils égratignent les couches pour faire uu système a chaque fois : c'est fort long. Ils ne sont pas sans imagination, mais cette imagination a pour domaine le fond des mers, les enliailles de la terre; elle s'éteint dès qu'elle arrive à la surface. Montrez-leur une cime superbe : c'est une soufflure; un ravin rempli de glaces : ils y voient l'action du feu; une forêt : ce n'est plus leur affaire. A mi-chemin de Valorsine, un mauvais éclat de rocher, sur lequel je me rej^osais, mit mes trois géologues en émoi ; il fallut me lever

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bien vite et leur abandonner mon siège. Pendant qu'ils le mettaient en pièces, je m'éloignai tout doucement, et ils me perdirent de vue. Sic me servavit Apollo.

Toutefois, s'il m'arrive d'éviter le géologue, j'aime en tout temps la géologie. L'hiver surtout, au coin du feu, c'est charmant que d'entendre raisonner sur la formation de ces belles montagnes que l'on a visitées durant les beaux jours, sur le déluge et sur les volcans, sur la grande débâcle et sur les soufflures, sur les fossiles surtout! Quand on en est aux fossiles, je ne manque jamais d'introduire dans l'entretien le grand Mastodonte Ae je ne sais qui, ou le Mégnlausorus de Cuvier : c'est un grand lézard, de cent vingt pieds de long, dont nous n'avons plus que les os, moins la peau. Mais figurez-vous donc cette bête royale, se promenant au travers de l'ancien monde, et nourrissant sa petite famille d'éléphants en guise de moucherons! Vivent les pittoresques! Ils propagent, ils popularisent la science : c'est la que j'ai pris toute ma géologie.

Au surplus, même sans les pittoresques, qui n'est un peu géologue? Qui ne se demande, h la vue des accidents ou des merveilles qu'étale une montagneuse contrée, comment se sont ouverts ou creusés ces abîmes, comment ces cimes se sont élancées dans les cieux, pourquoi ces pentes douces, et pourquoi ces rocs tourmentés: d'où viennent ces colosses de granit qui pèsent sur la plaine, ou ces dépouilles marines enfouies aux montagues? Ces questions sont de la géologie pure, a la fois élémentaire et transcendante : les géologues ne s'en adressent pas d'autres; bien plus, sur la façon de les résoudre, ils ne sont jamais daccord : c'est l'eau, c'est le feu, c'est l'érosion, c'est la soufflure. Partout des systèmes, et nulle part des vérités. Beaucoup d'ouvriers, point d'experts. Des prêtres, et point de dieu ; en telle sorte ([ue chacun peut approcher son hypothèse de la flamme de l'autel, et dire, en la voyant flamber : Fumée pour fumée, la mienne, monsieur, vaut la votre.

Et c'est précisément par lîi que j'aime celle science. Elle est infinie, vague, comme toute poésie. Comme toute poésie, elle sonde des mystères, elle s'y abreuve, elle y flotte sans y périr. Elle ne lève pas les voiles, mais elle les agite, et, par de fortuites trouées, (luelques rayons se font jour qui éblouissent le regard. Au lieu d'appeler à son aide les laborieux secours de l'entendement, elle preml l'imagination pour compagne, et elle l'eutraine dans les profondeurs ténébreuses de la terre; ou bien, rebroussant avec elle jusqu'aux premiers jours du monde, elle la promène sur de jeunes et verdoyants continents, tout fraîchement cclos du chaos, tout luillants de leur primitive parure, et qur foulent ces races perdues, mais dont les gigantesques débats nous révèlent aujourd'hui l'existence. Si elle n'ariive pas 'a un terme, en y tendant elle parcourt une route attrayante, si elle divague ou déraisonne sur les causes secondes, sans cesse, et de

toutes parts, et en vertu de son impuissance même, elle nous met face "a face avec la cause première : et c'est pour cela que , toujours aimée, tonjours cultivée, cotte science est aussi antique que l'homme. La Genèse en est le plus vieux et le plus sublime traité; et, chez le peuple poète par excellence, chez les Grecs, les tliéogonies, les cosmogonies abondent dès le premier âge; dès lors , comme aujourd'hui, les Vulcaniens, les ÎVeptuniens , s'y disputent, non pas à la vérité les suffrages du monde savant, mais l'admiration naïve, l'oisive curiosité, le poétique sentiment d'une foule intelligente et crédule.

A Valorsine , je rejoignis trois touristes : c'étaient un Français et deux Amzlais, gens sans aucune espèce de rapport entre eux , si ce n'est celui qu'élablissent temporairement des manières comme il faut, et cette sorte de sympathie aristocratique en vertu de laquelle dis hommes qui s'estiment d'égale condition consentent a frayer ensemble, lorsque d'ailleurs ils ne peuvent frayer avec personne autre.

Les Anglais étaient deux beaux et grands garçons; de ces ci-devant écoliers, pas encore hommes, que milord leur père envoie, à peine échappés de Cambridge, faire leur tour de continent, accompagnés d'une sorle de gouverneur subalterne, qui cire leurs bottes et paie leur Champagne. Je les avais déjà rencontrés les jours précédents. A l'hôtel, à table, ils m'avaient paru avoir tout le décorum du gentleman anglais; en roule, je les avais aperçus folâtrant entre eux , ou avec des passants : aussi me rappelaient-ils ces grands chiens de Terre-Neuve qui, sur le point de devenir graves, se surprennent encore à bondir de gaieté, on h jouer avec les roquets du continent.

Le Français était un élégant jeune homme, carliste d'opinion, de langage et de moustache ; un de ces politiques de salon qui se flattent d'avoir conspiré, qui estiment avoir combattu en Vendée, et qui se persuadent que l'Ouest pacilié, ils doivent "a la tran(|uillité de leur famille de faire une tournée en Suisse, pour fournir au gouvernement un prétexte honnête de fermer les yeux sur l'audace de leurs antécédents. Du reste, jovial, le meilleur homme du monde, et des gants blancs.

Les deux Anglais étaient sobres de paroles, gauches de manières, mais très-passablement intelligents des beautés de la contrée. La fraîcheur des herbages, la limpidité des eaux, surtout la hardiesse des cimes, leur causaient une sorte de satisfaction intérieure , dont les exigences de leur dignité ne suffisaient pas toujours à réprimer l'expression. « Beautiful ! » murmuraient-ils de temps en temps, en échangeant un regard. D'ailleurs, ils étaient accoutrés avec cette simplicité confortable et dispendieuse qui distingue les touristes de leur nation : de beaux chapeaux de paille, il larges ailes, parfaitement propres, mais froissés par l'usage, et négligemment posés sur leur tête; des vestes en toile grise, d'une coupe

:'(i;iit'iii lin l'iniKjiiis l'i ilciix .\iii;l;iis, gtMis sans mienne espèce de rapports entre eux.

commode, et recelant, dans des poches profondes, une longue-vue de Dollond , un porte-cigares en argent , et l'attirail des ingrédients nécessaires ou outils dans un voyage en pays de montagnes. Même simplicité, même propreté recherchée dans leur linge, et au milieu de la gaucherie un peu lourde de leurs mouvements, cette assurance de jeunes lords qui , accoutrés en vue du but qu'ils se proposent, ont compté sur leur tailleur pour être à Taise, sur leur bonne mine pour se faire distinguer, et comptent en tout temps sur leurs guinées pour se faire respecter et chérir des aubergistes du conlinent.

Le Français, au contraire, était éminemment communicatif, aisé et vif dans ses manières, hautement enthousiaste des beautés alpestres, dont il n'aviiit d'ailleurs nul sentiment. Comme les Anglais, il était charmé de la limpidité des ondes, mais c'était pour en avoir comparé la fraîcheur aux eaux tièdes (]u'on boit à Paris, Les cimes l'enchantaient , mais c'était on vue des sauts prodigieux qu'ont à faire les chamois pour passer de l'une a l'autre, et surtout dans l'espoir de les y poursuivre bientôt, lorsqu'il aurait reçu de Paris un excellent fusil de chasse de Lepage, qu'il s'était hâté d'y demander. « Le premier que j'abats, disait-il , je l'envoie à Prague ! 1) D'ailleurs, il était habillé comme léserait Robinson accoutré par une modiste. Un charmant chapeau imperméable, à petites ailes, était coquettement posé sur sa chevelure lustrée; une cravate, imperméable aussi, lui serrait le cou; sa lévite en velours, avjc les pans élégamment échancrés par devant pour faciliter la marche, une taille basse et étranglée, pour donner de la légèreté , élait fournie de poches et de contrepoches remplies de futilités microscopiques, dont la plupart étaient sans usage, soit par leur nature, soit en vertu même de leur ténuité porlative. Mais un chef-d'œuvre de l'art, c'était sa canne. Cette canne se déployait en chaise pour jouir commodément des points de vue; elle s'ouvrait en parasol, pour préserver des ardeurs du soleil ; elle se refermait en bâton, pour gravir les montagnes. Le bâton était lourd comme un soli\eau, le parasol échancré comme une aile de chauve-souris, la chaise confortable comme un tabouret sans paille, et néanmoins le possesseur satisfait, triomphant, à cause de la foule d'agréments indispensables dont ce chef-d'œuvre lui assurait la jouissance.

Je trouvai ces messieurs assis non loin des mulets, qui prenaient leur ordinaire, et engagés dans une conversation dont le Français faisait les frais pour les dix-neuf vingtièmes au nu)ins. lin effet, il venait de traiter a fond toute la (|uestion dynastique, celle de la république et celle des doctrinaires, puis il avait passé à Henri \ , et de là aux rhiinidis, à propos d'un coup de carabine qui s'était f;iit entendre du côté des sommités. Sur ce quadru|)ède, comme sur la politique, son érudition était close, son idée faite, ses axiomes tout formulés; évidemment il avait étu-

dié son chamois dans les livres d'Alexandre Dumas, de Raoul Rocliette et d'autres tliéoriciens fameux, mais en écolier qui va plus loin que ses maîtres, et pour qui les théories émises ne sont [)lus bientôt que babioles, tirelires, en comparaison de celle qu'il est venu chercher sur les lieux. Rien n'élait plus plaisant que de voir ce pétulant orateur haranguant deux flegmatiques Anglais, trop sensés pour être crédules, trop polis pour contredire, quoique parfaitement assommés d'ailleurs par un babil brisé, rapide, intarissable. Sans se mettre en grands frais d'attention, ils fumaient leur cigare, tout en songeant confortablement en eux-mêmes « combien le nation française été foolisli , loquace, et tute habillé comme iune maîter à danser. »

« Messieurs, leur disait le Français, un fait singulier et que vous ne connaissez pas... je le tiens d'un chasseur qui a tué, en un an, vingt bouquetins et quatre-vingt-dix-neuf chamois, entre autres une fois deux d'un seul coup; je vous conterai cela après... un fait qui n'appartient qu'à cette chasse, la seule que je n'aie pas pratiquée ; j"ai chassé au chevreuil, au sanglier : je l'aurais abattu sans le roi, à qui on laisse l'honneur du coup... un fait curieux, c'est qu'on ne tire pas le chamois en ligne droite, en face de soi, comme une bécasse. Le chamois est fin,

défiant ; s'il aperçoit le bout d'une carabine, adieu ! courez-lui après

Mais que font-ils? Voici le chamois sur la pointe de son roc; eh bien, le chasseur, qui s'est embusqué, ajuste un roc voisin, près, loin, c'est selon : le coup part, la balle ricoche, et le chamois tombe sans savoir d'où lui vient cette prune Voilà qui est fort, je crois! — Guide, interrompit en cet instant un des Anglais, faisé diligence. Je craigne que nous avons le pluie ; nous marchons en avant. » A ces mots, tous les quatre nous nous levâmes pour nous mettre en route, au moment oii les géologues entraient à Valorsine. Au delà de ce hameau, la vallée se resserre; bientôt après, l'on se trouve engagé dans les sauvages délilés de la Tête- Noire.

Le temps, si radieux le matin, avait effectivement bien changé. De blanches et vives vapeuis, flottant avec rapidité, avaient voilé insensiblement l'a/ur des cieux, et terni l'éclat du soleil : a cette heure elles se formaient en menaçantes nuées qui s'amoncelaient tumultueusement autour des cimes. Un vent chaud, qui soufflait de la vallée du Rhône, remontait avec impétuosité cette gorge étroite, en soulevant les sabirs, en couchant les herbes, et en sifflant dans la chevelure des sapins. Nous cessâmes de causer; et marchant avec vitesse, nous dépassions de temps en temps de petites croix plantées en terre sur les bords du sentier. Ces croix marquent la place où, durant l'hiver, et aux premiers redoux du printemps, des montagnards ont péri , surpris par le froid ou par l'avalanche. Au pied de l'une d'elles, une pauvre femme agenouillée disait

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Ces luessicuis ciaioni îles geologuo.

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des prières pour le trépassé, pendant que sa chovre, effrayée de notre approche, se mit à sauter de pierre en pierre, jusque sur le rebord d'un petit ravin, d'où elle nous considéra curieusemeut. Bientôt après, l'orage éclata, la pluie survint; mais nous arrivions 'a la Pierre des Anglais, où nous cherchâmes un abri.

Cette pierre est une énorme roche qui s'avance en saillie par-dessus le sentier. l;ne inscription, sculptée dans l'endroit le plus apparent, Indique que ladite roche a été bien et dûment achetée de la commune par une dame anglaise, c Tiens! dit notre Français, en apercevant de

loin l'inscription, un monument? un tombeau? » Mais quand il eut

lu la légende : « En voici une bonne ! s'écria-t-il , en éclatant de rire

Parlez-moi d'un joujou comme celui-là je délie les géologues de

l'emporter ! Et la commune, dites-donc, pas bête Soit; nous sommes

ici en Angleterre. Bien reconnaissant, messieurs, de l'hospitalité, ajoutat-il en s'adressant aux Anglais; j'y voudrais seulement un roastbeef et du bordeaux ! »

Les deux Anglais, qui ne goûtaient nullement ce ton irrévérencieux, appliqué par un Français à un fait dont l'excentricité même leui- paraissait au fond « iune chose grand ! » et la bizarrerie « iune ciiose national beaucoup ! » se renfermèrent dans une taciturnité U la fois dédaigneuse et inconlenancée. 11 était visible qu'avec très-peu d'effort, et sans autre soin que de flatter adroitement leur secrète pensée pour la faire surgir au dehors, on les eût amenés bien vite à s'exalter au sujet de ce trait « beautiful et enthusiastic , » à déclarer les Anglais et les Anglaises « la premier péople de la terre, » que sais-je? à entonner un rauque et solennel God saue the Kiny... ce qui aurait été tout autrement amusant que le silence qu'ils gardèrent alors. Toutefois, s'ils s'étaient trouvés offensés, ils eurent une prompte revanche. Notre compagnon, pour jouir de la vue, venait d'établir sa chaise mécanique; à peine s'y fut-il posé, que, les trois pieds se brisant à la fois, il tomba "a la renverse, le dos dans la poussière, et la tête dans une flaque Non,

je n'ai jamais vu deux Anglais éclater de rire avec un si pai lait ensemble , un timbre plus bruyant, et une plus parfaite satisfaction. Pour le Français, il se releva en jurant, lança les débris de sa mécanique dans le torrent, et fit ensuite chorus avec nos rires le plus franchement du monde.

Cependant la pluie, au lieu de cesser, tondiait avec une violence croissante : « iNous sommes ici en Angleterre, dit bientôt le Français, je ne

m'y trouve pas mieux pour cela Après tout, mieux vaut marcher

trempés, que de sécher sur place. Qui m'aime me suive ! » Et il se mit gaiement en route. Les Anglais en firent autant bientôt après, et je suivis leur exemple.

Lorsqu'on est jeune, en bonne santé, lorsque surtout ou a le goût et l'habitude des voyages à pied, ce n'est point une aussi triste coudilion qu'on le pense que de poursuivre sa route en affrontant la tempête. On est mouillé; l'eau, comme dit Panurge, entre par le collet et ressort par les talons, mais ce sont là les arrhes du vif plaisir qui vous attend : celui d'atteindre le gîte, celui de dépouiller ses vêlements humides, celui de présenter a la claire flamme du foyer ses membres roidis, celui enûn de venir asseoir sa fatigue et restaurer ses forces autour d'une table bien servie. D'ailleurs, n'est-ce rien que d'assister à ces grandes scènes? L'âme n'y goùte-t-elle aucun charme, elle, en tout temps avide de mouvement, d'émotion, de pensée? Après avoir reflété, comme le miroir d'un lac, la fraîche sérénité du matin, les radieuses ardeurs de midi, elle reflète à leur tour les grises nuées, elle se ride sous l'haleine orageuse du vent, le trouble de la nature y pénètre, et, soulevée alors, elle rencontre au sein même du trouble ces mystérieuses joies qui sont refusées à la torpeur du bien-être.

Pour mieux goiiter ces émotions, j'étais demeuré en arrière de mes compagnons. J'aimais a me voir seul dans ce gouffre de la Tête-Noire, battu de la pluie, étourdi par le fracas du torrent, par le bruit des pierres qui descendaient les ravins en s'entrechoquant, par celui de la foudre, dont les éclats saccadés se prolongeaient en grondements majestueux, tantôt lointains, tantôt tout voisins et comme au-dessus de ma tête. La scène était si magnilique, et ma préoccupation si entière, que je fus presque désappointé lorsque je vis près de moi les cabanes de Trient , dont je me croyais encore éloigné. Des rires se lirent entendre sur la galerie d'une cabane. C'était le Français qui venait de m'apercevoir. « il y a du vin ici, me cria-t-il, venez un peu tremper votre eau. » J'entrai dans le chalet.

Les cabanes de Trient sont assises au milieu d'une petite vallée dont l'aspect est frappant ei plein de caractère. Cette vallée , qui n'a en aucun sens plus d'un mille de longueur, est si profondément encaissée entre des cimes d'une hauteur immense, que le soleil n'en éclaire le fond que vers le milieu de la journée , et durant un petit nombre d'heures. A l'une des extrémités, le glacier de Trient, pressé entre les parois d'un étroit couloir de granit, fait entendre de sourds craquements, et, ouvert à sa base, il vomit, comme par une gueule azurée, des flots noirs et tourbillonnants, qui fuient bientôt d'un cours plus doux au travers de la prairie. A l'autre extrémité, une montagne, fendue perpendiculairement jusqu'à la base, donne passage à ce ton eut qui se perd dans de ténébreux abîmes, inconnus au regard de l'homme, pour aller ressortir près de Martigny, en Valais, et s'y jeter dans le Rhône. La situation de cette vallée, cette ombre perpétuelle, ce glacier, ces eaux, y

entretiennent une ravissante fraîcheur; et les pelouses qui en tapissent le fond , lorsque du liaut de la montagne on les voit poui la première fois, resplendissent de l'éclat d'une verdure incomparable. Il semble qu'on découvre un Éden inaperçu encore, une retraite où vivent cachés depuis des siècles les primitifs habitants de la contrée. L'on descend , l'on entre dans cette ombre limpide, l'on savoure cet air récréateur, l'on écoute cette voix sonore et continue des eaux qui arrivent et qui fuient; une neuve splendeur émerveille les yeux , et remue doucement le cœur.

C'est dans ce vallon qu'aboutissent les deux passages de la Tète-Noire et du col de Balme. Les deux sentiers s'y réunissent au pied de la Forcluz, qu'il faut encore gravir et redescendre, pour arriver à .Martigny. On n'y trouve, en fait de gîte, que le cabaret où je venais d'entrer. C'est, au rezde-chaussée, rétable, le fenil, et, au-dessus, la chambre des buveurs; on y monte par quelques échelons de sapin, aboutissant à la galerie d'où le Français m'avait appelé. Comme il arrive de loin en loin qu'un voyageur, surpris par la nuit ou par l'oraiie, est contraint de s'arrêtera Trient, les gens du cabaret entretiennent dans cette même chambre deux petits lits. Au moment où j'entrai , les deux Anglais, renonçant à pousser jusqu'à Marligny par un temps si affreux, venaient de s'en assurer la possession, et, après avoir changé de linge et d'habits, et rallumé leur cigare, ils s'y délassaient par anticipation.

La tempête était devenue si terrible, que j'étais fort inquiet au sujet de la caravane que j'avais quittée le matin, et fort impatient d'apprendre qu'elle avait déjà descendu le col , et dépassé Trient. Comme j'allais (jucstionner l'hôte, un éclair éblouissant, suivi à l'instant même d'un effroyable coup de tonnerre, nous lit tressaillir. L'hôte se signa, et sa fennne, accourue vers la fenêtre, cria : « C'est sur le bois Magnin ! » Nous rega niâmes. Un homme sorti du bois s'enfuyait à toutes jambes de notre côté. Quand il fut plus près, nous l'appelâmes. Je le reconnus aussitôt pour l'avoir vu le matin auprès des parents de ma jeune compagne, et, retnpli d'anxiété, je le questionnai. Il ne m'apprit rien. Vers le sommet on lui avait fait prendre les dev;mts, avec ordre de pousser jusqu'à Maitigny pour y retenir des logements. Une heure après, la pluie était venue, puis l'orage, puis la foudre. « Elle est tombée, ajoutait-il, sur le chalet de Priva/, qui brûle à cette heure, et les bestiaux sont épars, notamment une génisse que j'ai dépassée, qui beuglait à fendie le cœur... Elle m'a suivi jus()u'à ce coup de tonnerre qui a frappé entre elle et moi , que j'ai cru quec'étions la lin du monde ! »

Tout îi coup le Français, qui avait écouté ce collo(|ue : « Des dames dans ce bois!... des dames parmi cette tempête ! Parbleu ! il ne sera pas dit que je ne les en aie pas tirées. Qui vient avec moi? — Je suis votre homme,

3(Ui LA VALLEK DE TRIENT.

et vous Oies le mien, lui dis-jo. En route! Je prends ces deux penux de mouton suspendues à la muraille. — Et moi ce coidial , » dit le Français en versant le vin de notre cliopine dans sa gourde. Sans autres apprêts, nous partîmes En ce moment arrivaient les trois géologues... dans quel état, bon Dieu! ruisselants par les coudes, par les poches, par le nez, par les cinq doigts; des hannetons flottants dans le cataclysme d'une ornière, des noyés du déluge nageant vers l'arche !... et néanmoins, attentifs encore aux cailloux, regardant du coin de l'œil aux stralilications. Ils entrèrent dans la cabane.

Nous fûmes bientôt engagés dans la montée du col de Balme. « Ces marciiands, disait le Friinçais, sont des voleurs, avec leur imperméable; toute l'eau du ciel est dans mon chapeau!... A propos, sont-elles jolies vos dames? » Un nouveau coup de tonnerre, suivi de roulements effroyables, me dispensM de répondre, d'ailleurs on avait une peine in Unie à s'entendre. Le sentier était devenu le lit d'un ruisseau furieux ; de toutes parts l'eau tombait en cascades, et, à mesure que nous nous élevions, le froid devenait de plus en plus vif. Au-dessus du bois Magnin, la pluie était jilacée et mêlée de grésil. Une heure après, nous nous trouvâmes au milieu de la neige. Alors le silence succéda tout à coup au fracas des eaux et au sifllement du vent dans la forêt.

On ne distinguait plus le sentier, et personne ne répondait aux cris que nous poussions de temps en temps ; aussi nous désespérions déjà du succès de notre tentative, lorsque nous aperçûmes au-dessus de nous une mule qui descendait le col. Elle était seule, toute sellée : la bride traînait à terre. Pour ne pas Tépouvanler, nous nous cachâmes derrière la saillie d'un rocher, et lorsqu'elle passa près de Udus, mon compagnon lui barra le chemin, pendant que je saulais sur la bride. J'y reconnus celle que j'avais tenue le matin ; c'était la mule d'Emilie ! alors nous commençâmes a présager les plus sinistres choses. Sans perdre de temps, le Français sauta sur l'animal, tandis que, demeuré derrière, je le fouettais pour le contraindre à marcher, et à nous guider en même temps. Mais quand nous fûmes arrivés au-dessus d'un plateau ouvert de tous cotés, la mule se jetant brusquement sur la gauche, se mit a fuir de toute sa vitesse, en lâchant de se débarrasser de son homme. Le Français, beau cavalier, se picjua d'honneur, tint bon, et, au bout de (juelques instants, je le perdis de vue. Je demeurai ainsi seul, agile par la plus vive inquiétude, et ne sachant de quel côté me diriger. Après avoir erré quelque ten)ps, je retrouvai les traces que la mule, en descendant, avait laissées empieintei sur la neige, et je pris le parti de les suivre. Ce fut une heureuse idée, car. au bout d'un quart d'heure, je me trouvai face à l'ace avec un homme qui descendait en suivant ces mêmes traces.

C'était le guide qui courait après sa bête. « Nous avons votre mule, lui

LA VALLI-h: DE TKIENT. 3(»7

criai-je , mais où est votre monde? — Où ils sont, où ils sont? Que sais-je? Cette neige d'à présent, c'est le soleil, après les tempêtes d'il y a une heure. l'ius de sentier, plus de vue , un venta balayer les sapins, et la foudre au\ quatre coins du temps. Nous étions chacun à notre bête, moi pendu à la bouche de la mienne; on ne s'est plus revus. Par bonheur j'ai pu tirer vers ime caverne, pas hien loin, où j'ai mis leur demoiselle a l'abri, mais hien en peine quelle est, la pauvre (ille, et encore que sans ma bête je ne l'en peux tirer. »

Ces dernières paroles . qui s'étaient fait attendre , me firent passer d'une affreuse inquiétude aux transports de la joie. Non-seulement Emilie était en sûreté, mais j'arrivais merveilleusement a propos. « Bonhomine, lui dis-je, vous allez battre le pays jusqu'à ce que vous les ayez tous retrouvés, et moi je ne bouge pas de la caverne que vous n'ayez reparu. Oi!i est-elle? » Il m'indiqua a quelque distance un rocher noirâtre : « C'est droit en dessous, dit-il, le chemin ne veut pas vous manquer. » Et il partit.

Je m'acheminai'vers le rocher. Mais que dites-vous, lecteur, de la situation? Et si la vie de voyage, en isolant une jeune personne de ses compignes, en l'approchant de vous , ou seulement en faisant naître l'occasion de quelques entretiens , rehausse a vos yeux ses attraits , double sa grâce , embellit sa beauté, que sera-ce si, accouru en libérateur, vous la surprenez dans l'ombre d'une gmtte, seule, tremblante, et néanmoins se rassuiant à votre approche, accueillant d'un sourire de gratitude votre empressement à voler à son aide ! Il est vraiment a craindre que, troublé vous-même par le plaisir, enhardi par vos avantages, vous ne laissiez tmp voir un empressement que la conjoncture lendrait vite importun. C'est ce que j'avais grand soin de me dire à moi-même , en montant vers le rocher.

Mais, quoi qu'il puisse faire pour se maintenir dans les termes d'une reNpectueusc civilité , un jeune homme n'apparaît point ainsi à l'entrée d'une grotte , que la jeune (ille qui s'y est réfugiée n'éprouve ce pudique embarras dont déjà le sentiment de sa solitude la préservait a peine. V ma vue, une vive rougeur colora les joui^s d'Emilie, et, quittant aussitôt la place reculée où elle était assise, elle accourut sur le seuil, comme pour se mettre sous la protection du jour et des cieux. Ce mouvement, tout naluiel qu'il lut, ne pouvait ni'être agréaiile, car l'alaime, même la plus passagère, outrage un sentiment délicat et honnête. Toutelois, le déplaisir (|ue j'en ressentis me fut de (piel(|ue secours pour donnera mon apparition le tour prosaïque que réclamaient les convenances. Je racontai à Emilie à quelle suite de circonstances je devais le bonheur d'êtie conduit auprès d'elle. Je lui (is part des mesures que je venais de prendre pour hâter sa réunion avec ses parents, sans aucun doute déjà rassurés

SOS LA VALLKE DK ilîlKNT.

à cette heure par l'arrivée de mon ami auprès d'eux; puis, encouragé par Je plaisir visible que causaient ces bonnes nouvelles, j'arrangeai mes discours de manière à ramener assez de sécurité pour que ces courts moments d'un tî'te-à-têle si inespéré, ne fussent pas troublés par les poisons de l'inquiétude et de l'effroi. Emilie sourit alors , des larmes d'attendrissement mouillèrent ses yeux ; et si, "a la vérité , elle conserva quelque embarras, il n'avait cette fois d'autre cause que la décente réserve qui l'empêrhait d'oser me témoigner assez une reconnaissance qu'elle ressentait vivement.

En ce moment la neige avait cessé de tomber , et le vent , maître du col et des hauteurs , tenailles lourdes nuées suspendues au haut des airs. Un jour triste et blafard éclairait la surface des plateaux, tandis (|u'une nuit humide régnait dans les gorges, du fond desquelles s'élevaient par lambeaux déchirés de grises et incertaines vnpeurs. Nous nous assîmes il la place oîi nous nous trquvions , et, les yeux fixés sur ce spectacle, nous commençâmes à nous entretenir des aventures de la journée , des fureurs de l'orage, de ces magnifiques contrastes offerts à nos regards dans l'espace de quelques heures, jusqu'à ce que, nous étant doucement rencontrés sur mille impressions que nous avions ressenties ensemble, bien que séparés, il s'ensuivit des paroles moins réservées, et un abandon plus intime. Emilie m'avoua que, une fois réunie a ses parents, elle compterait cette journée, où elle avait éprouvé tant d'émotions, de terreurs et de joies, parmi les plus belles de sa vie Je me hasardai alors

à lui répondre que ce moment, où j'avais le bonheur de la rencontrer seule et de pouvoir lui faire l'aveu des sentiments dont mon cœur était plein , était un moment auquel je n'en pouvais comparer aucun de ma vie passée, et dont je ne saurais jamais retrouver le pareil loin de sa présence. Ces paroles lui causèrent un trouble extrême. Pour faire diversion, et comme elle était transie par le froid de ces hauteurs, je la pressai de revêtir cette peau de mouton que j'avais apportée de Trient. C'est une sorte de manteau grossier, dont s'affublent les pâtres du pays. Elle se prêta à mon envie en souriant , et tandis que , d'une main, je tenais suspendu l'habit du pâtre, de l'autre , j'allais, par l'ouverture des manches, à la rencontre de la sienne. Mais voici que, sous cet agreste accoutrement, les grâces délicates de son visage brillèrent d'un éclat si vif et si nouveau , que , transporté d'amour, mes lèvres s'égarèrent sur cette main que je tenais encore, et elles y imprimèrent un baiser. Confuse et tremblante, Emilie retirait sa main, lorsque des voix se lirent entendre.

Nous nous levâmes en sursaut. C'était le guide et derrière lui le

père I

Je n'ai jamais vu chez un père la joie de retrouver sa lille aussi expressivement mélangée du dépit de la liouver jias seule. Emilie, pour lui

Nous iiuiis iissiiiius II la iiliii'c oîi nous nous irouvioiis.

( LA VALLÉt ut TRIEM.

LA VALLEE DE TEilENT. 309

cacher sa rougeur, s'était élancée dans ses bras ; moi-même je m'empressai de lui témoigner combien je prenais de part à cette heureuse réunion, et néanmoins ni ses paroles, ni ses manières ne pouvaient en aucune façon se mettre à l'unisson des nôtres, bien que la situation lui commandât de se montrer tendre envers sa (illo, et surtout reconnaissant envers moi. Aussi son embarras, prespae trop marqué, se communiquait déjà à nousmêmes, lorsque, pour trouver une contenance, il se prit à rire de l'accoulrement pastoral d'Emilie. Ce fut une issue admirablement trouvée, par laquelle nous sortîmes tous de peine, riant a qui mieux mieux, sans avoir, ni les uns ni les autres, la moindre envie de rire. Vinrent ensuite les explicalions mutuelles sur les incidents do la journée. Mon ami , le Français, avait fait merveilles. Il avait lenconlié le pnide, il avait retrouvé le père, retrouvé la mère, et rassuré tous les deux en leur apprenant que leur fille était depuis une heure de temps sous ma garde, au fond d'une grotte. C'est sur ce mot que M. Desalle (le père d'Emilie) . au lieu dn manifester une grande allégresse, s'était levé brusquement, pour nous rejoindre en toute hâte.

Une chose que j'ai oublié de dire, lecteur, c'est que cette jeune personne, je l'avais remarquée des longtemps, à Genève déjà , au milieu des réunions de l'hivor ; je l'avais remarquée aussi aux premiers beaux jours, alors que les jeunes lilles, échangeant les laines et les pelisses de la saison froide contre les robes léuères et les écharpes flottantes, semblent comme des fleurs fraîchement écloses de l'enveloppe jalouse qui voilait leur éclat. Je l'avais remaripiée encore, lorsqu'au mois d'août elle était partie pour visiter les glaciers, et que j'étais parti sur ses traces. Dcmandere/-vous si elle m'avait remarqué à son tour? Ce n'est pas à moi do le dire, mais ce que je puis aflirnier, c'est que ses parents m'avaient, eux, inlininient remarqué. Mes assiduités, qui troublaient leur repos et qui contrariaient leurs vues, les avaient seules portés a se déplacer pour venir voir une belle nature dont ils n'avaient que faire, et, comme on l'a vu plus haut, à préférer le passage pénible du col de Balme au trajet facile de la Tète-Noire. Cette courte information evplique bien des choses; je pourrais la rendre plus complète en anlici|)ant sur un avenir peu éloigné , si je ne craignais de nuire à l'intérêt de mon récit, en rapprochant de ces poétiques aventures le dénoùment, heureux h la vérité, mais prosaïque, auquel elles aboutirent à six mois de là. Je reprends mon récit.

Le temps, sans cesser d'être sondjrc , n'était [)liis orageux ; le pou de neige qui était tombée commençait à disparaître, et tout promettait une soirée tran(juille. \ous quittâmes la grotte, et nous nous dirigeâmes vers un tourbillon de fumée qui, s'élevant de derrière un bois de mélèzes, marquait la place où nous étions attendus. Le Français était absent pour

ÎHO LA VALLIiE DE ÏRIliM.

riieiirt- , mais nous y trouvâmes madame Desalle confortablement établie dans le plus joli bivac possible. « Votre ami, monsieur, est un homme charmant ! » me dit-elle dès qu'elle m'aperçut. I-Zn effet, avec cette activité secourable et j;alante que développe si vite chez les Français la vue du sexe en détresse, mon compagnon avait en quelques instants dressé une sorte de chaise longue, au moyen de quelques pierres juxtaposées et recouvertes d'un lit de mousses sèches; au-dessus, il avait entrelacé les branchages des mélè/es, de manière à former un abri impénétrable à la neige ; puis, allumant un petit feu à l'usase de madame Desalle. il avait entassé plus loin de gros branchages de façon à produire un brasier ardent, autour duquel des baiJiuettes, portées sur des coolies faites aux mélèzes voisins, attendaient qu'on y suspendît, pour être sécliés, les effets de la caravane. Ces égards pour une dame qui n'était plus jeune, et ces soins prévoyants pour assurer le bien-être de notre petite colonie, provoquèrent chez nous tous ce sentiment de gratitude qui est si merveilleux pour changer les situations les plus ingrates en moments pleins d'agrément. Mais à la vue d'un petit ustensile d'argent, formé de trois ou quatre pièces artistement ajustées, et remi'li d'un liquide en ébullition, je ne pus m'empêcher de lire. J'y reconnus une cafetiire mécanique, à deux ou trois lins, dont mon compagnon nous avait démontré les propriétés à Valorsine, et dans laquelle il venait de verser quelques gouttes d'essence de café achetée a Paris , sur une poignée de neige ramassée au col de Balme.

En cet instant, nous l'aperçûmes lui-même qui remontait le mamelon sur lequel nous étions, en tirant après lui une mère vache qui le suivait sans trop de peine... « Bravo ! s'écria-t-il , en nous voyant tous réunis, j'en amène pour tout le monde, mais du café, seulement pour ces dames. Je vous salue, mademoiselle ; veuillez, messieurs, déposer sur les baguettes ce châle, ces manteaux. Je me charge du reste. » Aussitôt, après avoir ouvert et déposé au}ircs de ces dames un petit sucrier de poche, il se mit à traire la vache dans deux de ces tasses en bois de coco qui servent à boire aux sources; puis y ayant versé le café, il présenta le breuvage d'un air à la fois empressé et glorieux qui était à mourir de rire. Je riais donc, mais cette fois de gaieté, de contentement, et sans mélange aucun de malice, comme j'avais pu faire à Valorsine. En effet , je venais de comprendre seulement alors une chose bien simple pourtant, c'est qu'en voyage, comme ailleurs, il n'est de vilain accoutrement (]ue celui qui, ne convenant qu'à son maître, est sans emploi pour autrui.

Au sortir de l'angoisse , les cœurs s'ouvrent aisément à l'indulgence , au bonheur, à une cordialité expansive qui en chasse (oui sentiment rancunier. Déjà M. et madame Desalle semblaient ne se souvenir ni de la grotte.

LA VALLEi: 1)K ïlilKNT. 31 1

ni d'auires contrariétés plus anciennes; et moi-même, reconnaissant de l'accueil amical qu'ils me faisaient, j'évitais de leur donner de l'ombrage en me montrant trop empressé auprès de leur lille. Pour celle-ci, revenue de son troulle , mais intérieurement agitée , elle s'efforçait de cacher ses préoccupations sous un air d'enjouement, tandis (jue mon nouvel ami, le Français, ayant remis on poche sa batterie de cuisine , s'occupait avec les guides des préparatifs du départ.

Au moment où nous partîmes , le soleil venait de reparaître à l'horizon, et le dais de grises nuées qui avait plané jusqu'alors sur nos tctes, empourpré tout 'a coup par les feux du couchant, s'était changé en un dôme d'une sublime splendeur. Insensiblement cet éclat s'effaça, les pfdes feux des étoiles brillèrent çà et là dans le ciel, et la nuit nous surpiit au milieu de la descente, il ne pouvait plus être question de pousser jusqu'il Martigny, et, d'un autre côté, coucher a Trient semblait un parti désespéré. Les guides eux-mêmes ne nous y engageaient pas. « Kien pour coucher, disaient-ils, et pour vivre des œufs... — Des oeufs! interrompit le Français, écoutez, je me charge du souper;... il réfléchit un inslanl... et de la couchée ! ajouta-t-il ; j'ai des lits pour ces dames. Mais il faut que je prenne les devants; ainsi, bon voyage, et au revoir. » Nous voulûmes le retenir, le remercier du moins, mais il était déjà hors de vue. Au bout d'une heure et demie, nous sortîmes du bois Magnin. A la vive lumière qui brillait aux fenêtres d'une maison , nous reconnûmes de loin les cabanes de Trient, et nous jugeâmes que notre com[)agnon était a l'œuvre. En approchant, nous croisâmes deux voyageurs que nous vîmes avec surprise s'engager, à cette heure avancée, dans le sentier de la Forclaz. C'étaient nos deux Anglais. A sou arrivée, le Fiançais n'avait rien eu de plus pressé que de les réveiller pour leur annoncer l'agréable nouvelle que, comptant sur leur politesse, il avait promis leurs Mis ii deux dames qui allaient arriver. Les deux Anglais, visiblement conti;iriés, étaient sortis du lit silencieusement, et après s'être irrités contre lliôlesse qui leur proposait de coucher dans le fenil , ils s'étaient décidés à partir.

J'ai décrit plus haut l'hùtel du lieu. .Nous y arrivâmes vers dix heures. En passant devant la porte de la cuisine, nous a[)erçùmes un giand mouvement de gens allant, venant, et, au milieu, notre Français qui, illuminé par le flamboyant éclat du foyer, donnait ses ordres, tout en veillant sur une sorte de casserole où bouillonnait un mets écumeux. « Montez! montez! nous cria-l-il. Impossible que je (juilte mon scunbayun; il y va de ma gloire, et de votre entremets. « Nous montâmes dans la salle d'en haut, où les trois géologues, conviés au festin, nous accueillirent avec une cordiale bonhomie. Je trouvai cette salle bien changée. Les deux lits n'avaient pu être enlevés, mais ils étaient disposés avec décence, et le

Français, s'étant fait livrer toutes les nappes de la maison, les avait suspendues aux fenêtres en façon de rideaux, profitant de l'ampleur de ces blanches toiles pour les relever en festons sur les côtés. Cette seule disposition , en ôtant de cette salle de cabaret le souvenir de sa destination , lui donnait un aspect de convenance et de propreté que rehaussait le plaisir de tous, et de nos dames surtout. Mais ce qu'il l'allait admirer, c'était la table. Six chandelles, proprement ajustées dans des bouteilles, illuminaient une nappe chargée de mets rustiques et d'uslensiles pittoresques : au milieu, un potage fumant; sur les ailes, trois ou quatre variétés d'omelettes; autour, et symétriquement disposées, des chopines d'étain remplies, les unes d'un petit muscat du Valais, les autres de l'eau du glacier. Nous nous assîmes avec délices. Le plaisir d'arriver, la surprise de rencontrer tant de ressources, et, plus que cela, le sentiment que toutes ces choses étaient sorties de terre , au coup de baguette du plus aimable empressement, po;tèrenta son comble un contentement auquel se mêlait, dans ces premiers moments, le charme plus sérieux de la reconnaissance.

Le Français ne tarda pas à paraître. Derrière lui, l'hôtesse toute gr.ive d'obéissance et de vouloir portait le sambayon. Nous nous récriâmes sur le plaisir de la surprise et sur l'habile ordonnance du feslin. « N'est-ce pas? Et voila ce que c'est, ajouta-t-il, en se tournant vers la pauvre femme, que de rencontrer de braves gens qui ouvrent leur cave, livrent leurs œufs, donnent leurs nappes. Allez, bonne femme, envoyez coucher vos hommes, et quand le vin sera bouillant, appelez-moi. C'est un négus, nous dit-il. A table maintenant! Ici, madame Desalle , là mademoiselle Emilie; M. Desalle en haut, moi en bas, vous et ces messieurs dans les intervalles, et vive l'auberge de Trient ! » Nous fîmes un chorus général, moi surtout, qui venais d'assurer à ma chaise une place entre celle d'Emilie et celle de sa mère.

Le souper, comme on peut croire, fut charmnnt. Dès la soupe, qui était bonne, mais claire, ce furent des exclamations qui se renouvelèrent a chacun des mets ; et sans parler de ce que le cœur y mettait du sien , tous ceux qui ont passé dans les montagnes une journée de fatigues et de privations savent ce que \aul un médiocre potage, et avec quelle facile complaisance on trouve exquis les plus simples aliments. Mais quand vint le tour du sambayon, les acclamations redoublèrent. Le Français, plus joyeux que nous tous, y répondait [>ar des saillies de pétillante gaieté, en telle sorte que le tumulte, commencé par des propos de félicitation, se prolongeait en éclals de rire. L'ai rivée du négus suspendit ce tumulte. Dès qu'il fut servi, tout le monde à la fois, et le Français aussi, réclama la faveur de porter un toast; mais M. Desalle s'adjuiieant la parole a raison de son âge : « Je porte, dit-il , la santé de notre amphi-

LA valli:e de trie m,

tryon! Qu'il m'excuse si je le (iésiuuo ainsi, en attendant que je saclie un nom qui nous demeurera cher à tous, et à ma famille en parliculiei . Monsieur a fait, d'une journée de fatigues et d'alarmes, une journée de plaisirs et de délassement; je lui en exprime notre affectueuse et vive gratitude. » Nous nous levâmes lous pour choquer nos verres contre celui du Français, qui lépliqua incontinent : « La modestie m'empêche de me nommer, mais voici mon nom écrit au fond de mon chapeau. Qu'il me soit permis de dire h mon tour que, depuis que je voya;,'e, je n'ai pas pris encore autant de plaisir qu'aujourd'hui, et d'en conclure que je ne m'étais pas trouvé encore en si aimable compagnie. Je boisa la vôtre, mesdames et messieurs! »

Bientôt après, nous prîmes congé des dames, et nous gaunàmes notre couche rustique, où, grâce aux fatigues de la journée, nous ne fîmes qu'un somme Jusqu'à l'aurore.

"Il

.le remis aux lioiniiies du ck-i la victime .lu monde, ei je ni'eloiguai à pas précipilés.

( I.E GRAND SAINT-BERNABD.)

yi^

LE

GKAND SAINT-BERNARD

Nous étions h Thospice du grand Saint-Beruard, les pieds contre le feu, en compagnie du prieur. Celui-ci, aprôs maints récits provoqués |)ar nos questions, se prit a dire : «Du reste, messieurs, noire mont Saint- Bernard est plutôt célèbre qu'il n'est bien connu.

— Et je vais vous dire pourquoi, mon père, interrompit un gros monsieur, qui, assis à la droite du foyer, n'avait point encore pris de part à la conversoliun : il est mal connu parce qu'il a été souvent décrit. Il en est de votre mont célèbre comme de tant d'auteurs du jour, célèbres aussi, et que nous, public, nous connaissons par les feuilletons, par les biograpliics, par les estampes. Les feuilletons plaisantent, les biographies mentent, les portraits flattent : le tout est faux comme une épitaphe ! »

Ce monsieur se tut. Mais moi qui suis pulilic aussi, moi qui ai mes idées et mes convictions de public, je me sentis froissé par la leste brusquerie de son propos : « PiM-mettez , lui dis-je, les é[)itaplies Il ne

me laissa pas acbever : — Les épitaphes! Voudriez-vous par liasard prendre la défense des épitaphes? alors je vous enverrais promener (je tressaillis, et mon regard, j'en suis sûr, étincela) pendant une heure seulement au cimetière du Père-Lachaise. Vous ne nierez pas, monsieur, qu'il y a bien (juelques diables sous cette tene? Eh bien, ies épitaphes n'y signalent que des anges.

— Possible, lui dis-je. Au surplus, l'on conçoit que les survivants, dans l'excès de leur douleur » Il m'interrompit encore : « Vous êtes

316 LE GRAND S Al t\T-BE R N AHD.

jeune, monsieur, vous êtes fort jeune. Il vous reste a apprendre que ce n'est jamais la douleur, mais bien le faste, la vanité ou la joie qui dictent et qui paient ces mensonges. » Je me récriai : — La vanité, encore ; mais la joie, monsieur, la joie au cimetière, sur une tombe! — La joie, monsieur; l'allégresse, si vous aimez mieux; cette allégresse sourde,

puissante, où jetle la venue d'un copieux héritage Par un sentiment

d'ailleurs naturel, mais qui n'a rien de commun avec la douleur, ou veut reconnaître de quelque façon le bien qui nous est fait, et l'épitaphe se présente. C'est la plus commode d'entre toutes ces façons, la moins coiiteuse, et, 'a ces causes, la plus anciennement pratiquée. Grave, sculpteur; grave profond, grave toujours; mets-en des vertus, mets-en encore; acquitte le tribut de de quoi? messieurs, s'il vous plaît, si ce

n'est de notre gratitude profonde envers le défunt, de notre parfaite et entière satisfaction, de notre allégresse, d'autant plus vive, d'autant plus chaude au dedans, qu'il lui est pour l'heure interdit de s'épandre

— Il y a des monstres, repris-je indigné, qui sont faits ainsi, mais

— Retirez ce mol, jeune homme, et réservez-le pour de plus odieuses choses. Ce qui est misère, misère inhérente a l'humanité, ne saurait, sans injustice, être dit monstrueux. Je vous parle là de faits communs, je vous parle d'égoïsme plutôt laid que pervers, d'hypocrisie décente et honnête parmi les hypocrisies; je vous parle de ce qu'ont pu faire des monstres tels que vous et moi, par exemple. Tout ce que je veux dire, c'est que ces mêmes monstres, s'ils sont réellement affligés, n'ont que faire de mausolées ni d'épitaphes. La douleur se nourrit d'elle-même ; elle est timide, craintive, elle a ses pudeurs; jusqu'à ces habits de deuil que lui impose l'usage, en attirant les regards, lui sont importuns. La douleur pleure l'être tout entier, avec ses défauts qu'elle excuse , avec ses vertus qu'elle chérit, et auxquelles elle rend le culte secret des amers soupirs et des larmes ignorées. La douleur, monsieur, vraie, profonde, loin de s'étaler, elle se laisse à peine surprendre; et si, fils ingrat, je voulais faire croire à la mienne, avant tout, je me garderais d'aller poser un marbre sur la tombe de ma mère ! »

Ce monsieur qui parlait ainsi me déplut. Le prieur me déplut aussi qui témoignait se ranger à une opinion dont l'expression me paraissait tristement sévère, et le sens faux et paradoxal. Pour ne pas contredire, et faire diversion : « Va pour les épitaphes , monsieur , mais nous parlions tout à l'heure de descriptions, de biographies, de portraits d'auteurs?

— Je crois à tout cela comme aux épitaphes, et ce n'est pas à dire que je n'y croie point du tout. Écoutez donc : ces diables du Père-Lachaise, Il se peut au fond que ce fussent de bons diahles; à coup sur, ils n'é-

Ce ii;onsiei;r était i;n IriirislP ... fort liion mis. trés-coinraunicatif.

! I.E GRANl) Saint -BERXARti.;

LE GRAND SAl.M-BERN ARD. 317

talent pas sans qualités, et l'épilaphe ment peut-ôire autant par celles

de leurs vertus qu'elle omet que par celles qu'elle leur décerne De

même ces portraits de nos célèbres; ils ne sont pas sans ressemblance, mais c'est pareillement du beau qui est faux, sur du vrai qui est incomplet. Ce n'est pas h figure de l'bonime qu'on nous donne, c'est le visage de l'immortel ; ce n'est pas, comme jadis, cette mesquine tête de Fénelon enfouie dans une perruque, c'est un magnifique masque grimé, coiffé, ébouriffé, pour le public et pour la postérité Autrefois on laissait au public le soin de retrouver sur la mesquine figure l'âme qu'avaient révélée les écrits; aujourd'hui , c'est a ce même public de retrouver dans les écrits l'inspir.ition, l'originalité, l'intime, l'humanitaire, inscrits au visage. Épitaphe ! monsieur. Sur tous ces masques litliograpliiés, burinés ou peints, je lis en gros caractères : \'oici le plus grand des poêles! Voilà le plus sublime des lyriques! Celui-ci fut hâve de méditJitiou ; celui-là creux de profondeui' ; cet autre bouffi de génie! Épitaphe! monsieur, tout est épitaphe! Mais pour en revenir au Grand-Saint- Bernard B

En ce moment quelque tumulte se fit entendre dans le bas de l'Hospice, du côté du seuil, et les aboiements des chiens couvrirent la voix de notre gros monsieur, v Ce sont des arrivants, » dit le prieur, et il nous quitta pour aller les recevoir. Nous demeurâmes seuls, le gros monsieur et moi , occupés chacun de notre côté à former des conjectures sur ce qui se passait, et sans plus songer aux épilaphes. Au bout de quelques instants, un monsieur entra dans la salle.

Ce monsieur était un touriste, âgé de trente ans environ, fort bien mis, Irès-communicatif. « Je vous salue, messieurs. " Il prit un siège; nous nous rangeâmes pour lui fiire place : « Pardon, mais le feu fait plaisir <|uand on sort de l'avahinclie

— Lue avalanche? dit le gros monsieur.

— Dans cette saison? ajoutai-je.

— Et puis belle, je vous en réponds : d'un quart de lieue au moins. » Je ne compris rien à l'avalanche de ce monsieur. Kn effet, nous étions

à la fin de juillet , dans une saison par conséquent où les sommités voisines étant entièrement dépouillées de neige, celte neige qui n'y est pas ne saurait se précipiter en avalnnchc. .N'osant toutefois contredire, je me bornai à prier ce monsieur de nous conter son aventure.

0 Volontiers, dit-il. Nous avons quitté la cantine îi six heures, f La cantine, c'est, du côté du Valais, la dernière maison h.d)itée que l'on rencontre avant d'arriver a l'Hospice. ) J'avais à quinze pas devant moi une société : ce sont eux qui arrivent. Deux messieurs, une jeune fille, jolie, ma foi! mais poitrinaire. Ils l'emmènent passer l'hiver en Italie. L'un des deux hommes est son pi-re; l'autre son fiancé; un grand Jacques tr.in-

318 LE GHAND SAIND-BEKN AKD.

quille, empressé comme une statue. Ces Suisses sont comme cela. Arrivés

sur l'avalanche »

Ici, j'essayai d'interrompre : « Permettez, monsieur, c'est ordinairement l'avalanche qui arrive sur vous

— Attendez. Arrivés sur l'avalanche, je vois que h mule de celte demoiselle y enfonce jusqu'au ventre, et qu'ils ne s'en tireront pas, à cause du guide qui n'entend rien a manœuvrer une bête. Alors je m'approche, j'écarte le manant , je prends la briile, et je vous faire marcher la

mule, il fallait voir! Mais voici que la demoiselle s'effraye, le père se

fâche, le liancécrie, si bien que la rosse devient quinteuse, et le guide s'en mêle, qui veut m'empêcher de la rouer de coups. Parbleu ! lui dis-je, reprenez-la, votre mule, et je lui lance la bride. Mon imbécile la manque, je lui allonge une calotte, la bête s'abat, et la demoiselle roule au fond de l'avalanche

— Mais, permettez, interrompis-je encore, c'est ordinairement l'avalanche qui loule sur la demoiselle... .

— Attendez donc. Voilà mes deux poltrons qui se mettent à vociférer, le guide qui jure, la demoiselle qui crie au secours. Je les envoie à tous les diahles, et n'apercevant ni pèies, ni chiens, je me lance dans l'avalanche, j'arrive droit sur leur demoiselle, et, aidé du guide, je la ramène saine et sauve sur la chaussée. Voila l'histoire, » dit notre touriste en terminant. Puis s'étant pris a tousser : « Ça enrhume, l'avalanche. Bonne nuit, messieurs. Je vais me coucher, et boire chaud. » Là -dessus il se retira, sans nous avoir donné le temps de reclilier l'idée singulièrement erronée qu'il se faisait d'une avalanclve.

On sait en effet qu'une avalanche, c'est une pelote de neige, qui , venant à se détacher des hauteurs, se grossit des neiges sur lesquelles elle roule, devient en peu d'inslanis une masse formidable, el, dans sa chule précipitée, brise, renverse, écrase lout sur son passade. Des circonstances accidentelles peuvent déterminer une avalanche dans tout endroit où la neige repose sur des pentes rapides, mais c'est en général dans les mêmes couloiis el aux mêmes endroits qu'elles ont lieu chaque année, en verlu de circonstances favoiables et constantes qui leur font piendre cette roule. En plein été, lorsqu'on voyage dans les Alpes, on reconnaît fort bien ces coidoirs : ce sont de vastes pentes, entièrement dégarnies d'arbres, de rocs, et au bas desquelles sont accumulés des débris séculaires que la végétation envahit et recouvre, à mesure qu'en s'amoncelant ils se servent de remparts a eux-mêmes. Dans les hautes vallées, où les chaleurs sont de courte durée, les neiges qui se sont accumulées durant l'hiver au bas de ces couloirs, n'ayant pas le temps de fondre, y demeurent en permanence, et il arrive aux gens du pays d'appeler avalanches ces restes de l'avalanche véritable.

LE G II AND SAIM-BEIWARD. 319

De là In méprise de notre touriste, qui, visitant ces vallées pour la première fois, et la tête farcie de notions d'itinéraires, s'était persuadé avec empressement qu'il avait eu glorieusement affaire à ce redoutable fléau des hautes Alpes.

J'aurais essayé de le désabuser s'il nous en eût laissé le temps, bien que ce soit une tâche malaisée et ingrate que de désabuser un homme, lorsqu'il croit fermement une chose qui flatte son amour-propre. Quand mon cousin Ernest se battit en duel , nous, honnêtes témoins et bons parents, nous avions chargea poudre : l'adversaire ajusta, Ernest tira en l'air, on s'en alla déjeuner, et l'iionneur fut satisfait. Mais quand il raconte l'histoire, mon cousin Ernest, il prétend que la balle effleuia son oreille, il imite le sifflement du projectile ; ma tante Sara frémit, toute la compagnie frémit, et nous nous honnêtes témoins et bons parents, nous

sommes contraints de frémir avec la compagnie et avec ma tante. Frémirions-nous, si ce n'était chose ingrate et malaisée que de désabuser notre cousin?

Le touriste venait de nous quitter lorsque deux messieurs, i|ui me parurent être le père et le liancé, entrèrent dans la salle. Ces messieurs se mirent a table, et parurent s'apprêter à bien souper. Leur appétit me choqua, et leur sécurité me déplut. Ce monsieur âgé me paraissait par trop tranquille pour un père dont la fille, déjà poitrinaire, venait de passer une demi-heure dans la neige; et quant au (iancé, à chaque bouchée qu'il s'administrait, je m'en indignais, comme d'un outrage fait à la beauté malheureuse et souffrante. Je me souviens même qu'à l'exemple du touriste, je tirais de ce spectacle des inductions tout à fait défavorables à la sentimentalité suisse.

Pendant que j'étais tout occupé de mes inductions, un domestique entra dans la salle, apportant du thé sur un plateau, et tout aussitôt parut la demoiselle elle-même. C'était bien elle, car son père, s'étant levé, l'embrassa au front, en témoignant une grande joie de la voir si promptemeiit rétablie, tandis que ce malotru de fiancé, au lieu d'entrer en extase, ou de se confondre en expressions senties de vif bonheur et de tendre joie, il continuait de manger en disant avec l'acoent le plus calme et le plus vulgaire : « Louise, assieds-toi là, et prends ton thé pendant qu'il est chaud. » Certes, ce n'était pas là le tutoiement passionné de Saint-Preux s'adressant à Julie; aussi cette tranquille familiarité me faisait-elle l'effet comme d'une profanation.

Cette demoiselle était effectivement fort jolie, et le danger qu'elle venait de courir rehaussait à mes yeux l'agrément de ses traits et les grâces de son visage Seulement, je ne lui trouvais ni le pudique embarras d'une (lancée que deux messieurs considèrent, ni cet air de touchante mélancolie qu'on s'attend à rencontrer chez une jeune personne

frêle et menacée. Mais ce qui me déconcerta bien autrement, cp fut de surprendre sur ce visage, où je cherchais rabattement et la tristesse, les signes visibles d'un fou rire que notre présence comprimait à peine. Ce fou rire se communiqua au liancé d'abord , puis au père, qui , n'y pouvant plus tenir, se tourna vers nous en disant : « Pardon, messieurs, ces rires doivent vous paraître déplacés, mais ils sont irrésistibles, excuseznous. » Tous les trois alors, affranchis de gêne, éclatèrent de rire, pendant que nous les considérions avec rétonnemenl le plus sérieux.

Je jugeai a propos de me retirer, et déjà je m'y disposais, tout en regrettant de m'être mis en frais de compassion pour des gens au fond si contents, lorsque le père s'adressant a moi : « Je veux vous mettre au fait, monsieur, de la cause de celte hilarité qui doit vous paraître étrange. Il s'agit d'un monsieur.....

— Ce monsieur qui était ici tout a l'heure?

— Précisément; le plus obligeant du monde, mais le plus dangereux que je sache. Nous ne l'avions jamais vu, lorsqu'il s'est fourré dans la tête, la-bas vers ces neiges, que nous courions quelque grand danger d'avalanche. Par pur dévouement alors, et avec un imperturbable aplomb, il a écarté notre guide, rossé notre mule et jeté ma tille dans

le ravin » Les rires interrompirent ce récit. En effet, plus l'alarme

avait été vive, plus, le danger passé, ces circonstances se présentaient sous leur côté comique a l'esprit des trois voyageurs, et excitaient en eux la gaieté dont j'étais le témoin , et dont je fus bientôt le complice. J'y rais le comble en leur apprenant que, dans l'esprit du touriste, la jeune demoiselle passait pour poitrinaire, et son frère pour un Ijancé auquel il reprochait une prosaïque froideur.

Le gros monsieur, toujours assis au coin du feu , avait écouté cet entretien sans y prendre part et sans s'associer à nos rires, A la lin, s'étant

levé, comme pour gagner sa chambre ; « Un sot, dit-il, et un de mes

compatriotes, vous pouvez y compter. Il n'y a qu'un de mes compatriotes qui réunisse à cet heureux degré l'étourderie et l'aplomb, la présomption et l'ignorance, et qui, plutôt ([ue de douter de lui-même, vous jettera dans ce qu'il pi end pour une avalanche, une fraîche demoiselle qu'il

prend pour une poitrinaire Messieurs, je vous souhaite le bonsoir. »

La-dessus, le gros monsieur prit une lumière et se retira. Bientôt après, nous en fîmes autant.

Les chambres réservées aux voyageurs à l'hospice du grand Saint- Bernard sont de petites cellules séparées les unes des autres par une cloison en bois. Lorsque j'eus éteint ma lumière, j'aperçus une clarté qui se projetait sur mon lit, au travers des fentes de cette cloison. Il est rare, en pareille conjoncture, qu'une curiosité très- indiscrète, mais très-vive aussi, ne vous porte pas à approcher votre œil de celle des

fentes qui vous paraît la plus large. C'est ce que je ne manquai pas de faire, en prenant les plus sages précautions pour qu'aucun bruit ne trahît mon indiscrétion. Alors je vis, à ma grande surprise, et peut-être

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avec quelque désappointement, notre touriste assis sur son lit, le buste et la tête chaudement enveloppés, et qui, tenant la plume, paraissait absorbé dans un travail de composition. A côté de son lit, une théière fumante et un llacon d'eau de cerises. l)e temps en temps, il cessait d'écrire pour relire et corriger, et toutes les nuances de satisfaction, depuis le simple sourire de contentement jusqu'au sérieux le plus admiratif , venaient se peindre sur son visage. Un moment, il ne put résister au désir d'écouter le llatteur murmure de sa période, et, dans le morceau (ju'il se lut à lui-même, je distinguai seulement (juil s'agissait de molosses, de violettes, et d'une jeune personne nommée Emma- Je conclus que notre touriste était un auteur, peut-être même un voyageur de l'école d'Alexandre Dumas, qui était occupé pour le moment à rédiger les impressions, les souvenirs et les catastrophes de sa journée. Sur ce, je le laissai 'a son travail, et je m'endormis.

Le lendemain, a déjeuner, j'appris que le touriste était parti depuis une heure : de son côté, le gros monsieur s'apprêtait ;» gagner iMartigny; je

m'associai donc, pour descendre ;i la Cité d'Aosle. anx trois personnes avec qui j'avais fait connaissance la veille d'une façon si gaie. Ces trois personnes, dans l'une desquelles le touriste avait deviné du premier coup d'oeil un Suisse flegmatique, ne laissaient pas que d'être de Chambéry. Elles se rendaient à Ivrée, pour y célébrer les noces de la jeune lille, promise dès long-temps par son père, aubergiste à Chambéry, au tils d'un Piémontais, aubergiste à Ivrée. Par la même occasion, le bonhomme comptait s'approvisionner en vin et en riz, puis, après avoir terminé ses affaires, rentrer en Savoie par le petit Saint-Bernard. Chemin faisant, il m'expliquait toutes ces choses avec cette gaie et affectueuse bonhomie qui est naturelle aux Savoyards, et comme je paraissais y prendre intérêt, chemin faisant aussi il me priait à la noce, et sa lille, avec une aimable ingénuité, m'encourageait à leur faire l'honneur d'y assister. Sans refuser précisément , je n'étais pas non plus décidé à accepter, car voici ce qui se passait au dedans de moi.

La veille déjà, l'air de cette jeune personne m'avait vivement intéressé; mais aujourd'hui, je commençais à en devenir amoureux. C'est aller vite en besogne. Mais outre qu'en voyage le cœur, plus aventureux et plus libre, est plus prompt à s'enflammer, en tout temps il est peu 'a l'épreuve de certains traits d'un charme inaccoutumé, et d'une grâce pour lui nouvelle. Élevée auprès des religieuses du Sacré-Cœur, cette jeune fille était sortie du couvent depuis quelques semaines seulement, en sorte que, novice, sans expérience et à peine rendue au monde, elle était charmante 'a la fois par ses manières naïves et par je ne sais quelle fleur de joie et d'espérance, dont rien encore n'avait terni les tendres et délicates couleurs. Gracieusement montée sur sa mule, qui , selon l'instinct propre à ces animaux, suivait le bord extérieur de la chaussée, elle penchait sur lebord du précipice sans cesser de folâtrer avec une sécurité qui chez elle n'était pas courage, mais insoucieuse confiance. Cependant , lorsque l'entretien passait de la qualité des riz ou du prix des vins à des sujets plus de son goîit , elle y prenait part, tantôt en se livrant à des saillies d'enjouement, tantôt en écoutant avec un sérieux plein d'intelligence. A deux ou trois reprises, il fut question de son liancé; elle ne l'avait vu qu'une fois, elle parlait de lui sans embarras comme sans passion, sans paraître non plus voir dans le mariage autre chose qu'une fête délicieuse et perpétuelle. Aimable enfant! Tout en attachant sur elle mes regards, je me représentais sa future destinée, son désenchantement si prochain, et, après avoir deviné quels mécomptes l'attendaient probablement au sein même d'un bonheur domestique incertain encore, j'aurais voulu être l'homme qui devait les lui épargner par sa constante tendresse, et par les ménagements qu'inspire un cœur délicat et vivement épris. Mais comme je ne devais pas être cet homme, j'aimais mieux ne pas nour-

LK GRAND SÀl.M-BE RNARD. 323

rir un senliment qui devient bien vite pénible lorsqu'il est sans espoir. Voila pourquoi je n'étais pas encore intérieurement décidé a assister à la noce du Piémontais.

Au bout de quatre heures, nous arrivâmes à la cité d'Aoste. C'était Jour de foire. Sous l'ombre des ruines de l'amphitliéàtre, et tout autour des antiques portes romaines, les paysans descendus des montagnes étalaient leurs denrées : ici les fromages s'élevaient en piles, là mugissaient des génisses, plus loin, de timides brebis bêlaient autour des écboppes, ou allaitaient leurs agneaux sous l'abri des chariots. ÎNos deux messieurs, à peine arrivés, s'étaient vus entourés de marchands à qui ils avaient affaire, et toul disposés déjà à me traiter comme on fait une ancienne connaissance, ils avaient abandonné a ma protection leur jeune demoiselle. L'hôtel où nous étions descendus était bruyant et encombré de monde. Pour l'en sortir, je lui proposai de faire un pèlerinage a la tour du Lépreux. Après y avoir consenti avec un joyeux empressement, et comme nous nous y acheminions déjà, elle me demanda qui était le Lépreux. Je lui promis qu'elle le saurait bientôt ; et étant entré dans la boutique d'un libraire, j'y achetai le livre de M. de Maistre. Alors nous nous dirigeâmes vers l'agreste enclos où s'élève la vieille tour qu'il a immortalisée; et quand nous l'eûmes visité, nous allâmes chercher dans la prairie voisine un ombrage pour nous y asseoir et faire notre lecture. C'étaient des chênes touffus, et non loin (juelques bouleaux, ceux-là auprès desquels le Lépreux, ayant vu la jeune Jhnme pencher la tête sur le sein de son époux ^ sentit son cœur se serrer, et son âme près d'être

jtbrisée par un affreux désespoir.

i»" Ma jeune compagne, élevée chez les religieuses du Sacré-Cœur, n'avait guère lu que des livres de piété. Pour la première fois elle écoutait un récit tout ensemble grave et attachant, dont le style, plein de mouvement et d'éloquence, tantôt pénètre mollement le cœur, tantôt l'élreint et le fait bondir de pitié. Calme d'abord, et presque distraite, elle regardait alternativement cette tour, ces montagnes, ce vallon, jusqu'à ce que, captivée de plus en plus par l'intérêt du récit, elle montra une sorte de surprise, à laquelle succédait insensiblement en elle l'enchanteresse émotion â'une âme neuve qui s'ouvre à la poésie. Son visage brillait de plaisir. Toutefois, b ces pages de plus en plus sombres, oii se déroulent les souffrances amères du Lépreux, ses yeux se mouillèrent de larmes; et quand j'approchai du moment oîi la sœur de cet infortuné va lui être retirée, sa compassion se trahit par des pleurs l£lle me pria de ne pas poursuivre. Alors je fernwi le livre, et, en le lui offrant pour qu'elle put achever plus tard cette lecture, je la priai de conserver ce petit volume en souvenir de moi. Elle me le promit avec effusion , mais en rougissant. En effet, nous venions de sentir ensemble, de nous émouvoir ensemble, nos

32^1 Li: GRAND SAIM-BERNARU.

cœurs s'étaient secrèteraent approchés l'un de l'autre, en sorte que la bienveillance ingénue de la veille venait de faire place, chez cette jeune fille, aux troubles pudiques du sentiment.

Nous retournâmes à l'hôtel. Les deux messieurs, tout entiers à leurs affaires, s'occupaient de les terminer afin de repartir. A peine s'aperçurent-ils que leur jeune demoiselle était bien ciiangée. Pour moi, j'avais si bien la conscience du mal que je venais de lui faire imprudemment en troublant le calme de son cœur, et en l'ouvrant a la poésie tout juste au moment oià elle allait contracter le plus saint, mais le plus prosaïque des engagements, que j'en éprouvais une sorte de compatissant chagrin. Ce mal, je ne pouvais déjà plus le guérir, mais je pouvais l'accroître peut-être en continuant de cheminer dans la société de cette jeune personne, comme j'y étais porté par un désir pressant, et presque coupable déjà en raison même de sa vivacité. Aussi, faisant un effort extrême pour résister aux sollicitations affectueuses du père, du frère, et aux timides mais instantes prières de leur compagne , je me séparai d'eux après les avoir remerciés de leur accueil. Quelques instants après, ils partirent. Je demeurai a Aoste, éprouvant au milieu de cette foule un vif sentiment de solitude, et le cœur tout rempli d'une mélancolie que j'allai nourrir à cette même place où nous nous étions assis le matin sous les chênes.

Le lendemain, et les jours suivants, je continuai d'être en proie à une préoccupation qui me laissait peu de curiosité pour observer les contrées ou les villes que j'étais venu visiter. A Ivrée, où je passai de grand malin, il fallut de nouveau me faire violence pour ne pas m'y arrêter au moins quelques heures. Les rues étaient désertes, l'air froid, la Doire à peine blanchie par les premières lueurs de l'aube, et néanmoins il me semblait que cette contrée fût la plus charmante de l'Italie, et cette ville la seule où j'aurais aimé lixer mes jours. Je voulus la traverser a pied. En passant, je vis plusieurs hôtels, et devant chacun je m'arrêtais incertain s'il était la demeure de la jeune ûlle, probablement endormie à celte heure, peutêtre aussi rêvant tout éveillée à ses émotions de la veille, et à ce jeune homme qui en avait été sinon l'objet, du moins l'occasion. Comme je m'oubliais dans ces haltes successives, le cocher de ma carriole, à qui j'avais commandé de m'attendre au sortir de la ville, revint sur ses pas pour m'appeler. Je le suivis, la carriole roula, et, au moment où le pavé de la dernière rue cessa de retentir sous la fuite des roues, j'éprouvai une inexprimable tristesse. Toutefois avec le cours des semaines, cette préoccupation s'effaça insensiblement, et bientôt le vif sentiment que j'emportais se trouva transformé en un tendre souvenir. Je visitai Gênes, Florence, Rome, Naples ; et quand il fallut songer au retour, je choisis, pour traverser les Alpes, le passage du Simplon, tout autant parce que mon

l'diii- hi inoniicic fois rllc cioiilail nu rctil Imil l'iisi'inlilc ^r;ivi' cl iillacliiiiil.

( LK i;i!ANI> SA|NT-IlKr.>,\I.U. )

Lli GRAND SAINT-BERNARD. 323

cœur, redevenu libre, ne me pressait plus de repasser par Ivrée, que parce que j'aurais redouté, en y passant, de voir s'y flétrir un souvenir si tendre, si pur et si rempli de fraîcheur.

Arrivé à Genève, l'automne dernier, j'allai, selon mon usage, faire visite 'a ma tante Sara. Plus haut, j'ai parlé d'elle , à propos du duel de mon cousin. l\Ia tante Sara habite la campagne : c'est, aux portes de la ville, un jardinet séparé par des murailles des jardinets voisins. Ce jardinet offre l'agrément d'une balançoire; une pompe, dont Teau ne tarit que dans les temps de sécheresse, y fournit aux arrosements; et, a l'angle nord-est, mon cousin Eruest a fait élever une jolie montagne, sur laquelle il a construit et peint en vert un pavillon chinois, d'oii la vue plane sur la maison de l'octroi et sur les fortifications de la ville.

Ma tante Sara est une excellente dame, maintenant âgée, qui n'a éprouvé durant sa vie qu'un seul malheur, celui de perdre son époux, il y a quarante ans, après trois mois d'un bonheur sans mélange, comme elle dit elle-même naïvement. Six mois après cette catastrophe, elle accoucha d'un (ils posthume sur lequel se concentrèrent dès lors toutes ses affections : ce fils, c'est mon cousin Ernest, qu'elle a élevé comme une mère tendre qui fut institutrice dans sa jeunesse élève un lils unique, et de plus, posthume. Dès le bas âge, des méthodes d'ordre, des habitudes de bienséance , des leçons de maintien. Plus lard, pour former le conir, des sentences, des quatrains, la morale en exemples, le vice puni, la vertu récompensée. Plus tard, pour former l'esprit, des règles d'urbanité, de conversation, et, dès la première adolescence, des gants, une badine, un

frac, les pieds en dehors, et des manières conformes. Plus tard rien.

A quinze ans, mon cousin Ernest était un homme fait, parfait, un hommemodèle, faisant la joie de sa mère, et la joie aussi de quelques camarades rieurs et dégourdis, dont ma tante trouvait le ton détestable. Aujourd'hui, mon cousin Ernest, toujours unique et posthume, est en outre un célibataire rangé, propret, qui élève des œillets, qui arrose des tulipes, et (jui va chaque jour à la ville, à huit heures en été, à midi en hiver, pour retirer la gazette après lecture, et pour échanger, chez la loueuse de livres, le tome premier du roman que lit ma tante , contre le tome deuxième. Si les chemins sont humides, il porte des socques ; s'ils sont poudreux, il chausse ses souliers de peau jaune; si la i)luie tombe ou si le baroniètio e>it menaçant, il prend place dans l'omnibus. Sans Tomnihus, il n'aurait jamais eu de duel.

Chose bizarre ! Je suis militaire de mon métier, assez vif de mon naturel, très-chatouilleux sur le point d'honneur, et je n'ai pas encore eu mou duel. Mon cousin Ernest passe sa vie au milieu de bonnes vieilles dames; il ne fréquente ni les salons, ni les lieux publics; il est débonnaire, il est uni(jue, il est posthume... et le destin a voulu ([u'il eût sou

affaire d'honneur. C'est que, au fond, les habitudes sont, pour mon cousin Ernest, ce que sont pour d'autres les passions; et le droit d'être en route à huit heures, quand il a pris l'omnibus de huit heures, ce qu'est pour d'autres mauvaises têtes le droit imprescriptible d'entonner la Marseillaise, ou de fumer au nez d'une comtesse. Or, un jour, au moment où mon cousin prend place dans l'omnibus de huit heures, il se trouve que , sur la prière d'un jeune étranger, le conducteur vient de consentir à retarder le départ de quelques minutes, pour donnera la dame qu'attend cet étranger le temps d'arriver. Ceci attriste mon cousin, qui entrevoit dès lors un grand trouble apporté dans toute l'économie de sa journée. Le quart sonne ; ceci aigrit mon cousin, qui songe que cette dame va être la cause d'une série continue d'irrégularités ricochant les unes dans les autres, et aboutissant à déplacer l'heure de son dîner, l'heure de son café,

l'heure de sa sieste Aux vingt-cinq minutes, il n'y lient plus et se prend

à grommeler : « Au diable la demoiselle ! » Aussitôt le jeune étranger lui donne son adresse, lui demande la sienne, et tout se trouve arrangé pour le lendemain a huit heures, « a huit heures précises, » ajoute l'étranger. Ce jour-la mon cousin se lit attendre. Il apportait des excuses, on n'en voulut pas. Alors, honnêtes témoins et bons parents, nous fîmes le reste, et l'honneur lut satisfait.

Je reviens à la visite que je lis à ma tante Sara, l'automne dernier. Introduit dans le jardinet, je la trouvai établie dans le pavillon chinois, qui faisait une lecture à quelques bonnes dames du voisinage. Il fallait que le sujet en fût touchant , car je trouvai toute cette société dans l'attendrissement, hormis pourtant mon cousin Ernest, qui, toujours unique et posthume, fumait un cigare, nonchalamment assis sur un banc rustique, il l'ombre d'un acacia pommelé. Après avoir salué tout ce monde et embrassé ma tante , je priai ces dames de ne pas interrompre leur lecture a cause de moi, et j'allai m'asseoir et fumer aussi sur le banc rustique, à l'ombre de l'acacia pommelé. Ma tante lisait exactement comme lit une mère tendre qui fut institutrice dans sa jeunesse, avec une emphase didactique , d'après des principes raisonnes, et selon toutes les règles de l'épellation la plus strictement régulière, en sorte que c'était un charme de l'entendre. Après avoir replacé ses lunettes sur son nez, elle continua sa lecture :

i Cette jeune lille était une de ces blanches Ugures de femme

qu'entoure comme d'un voile crépusculaire une bleuâtre auréole d'intimes tristesses. Condamnée par le sort a subir l'autorité d'un père incapable de comprendre les mystérieuses aspirations d'une âme qui cherche à combler les gouffres de son cœur et a compléter la réalisation de son être, elle se consumait en douleurs secrètes et e*i sanglots étouffés. C'est que cette plante, créée pour fleurir sur le radieux penchant des

Je la liouvai éiablie ilans le pavillon cliiiiois et laisiiil niiu kHliiic a (|iil'1(|iics iHinnes daine du voisinaije.

Appennins, avait dû germer an milieu des penles froides de rHelvétie , en sorte que , sur Je point de s'épanouir en éclatante corolle , le vent j^lacé des hauteurs la forçait de s'emprisonner dans l'ingrate enveloppe de son pâle calice. »

« Cousin! qui est donc cette plante? demandai-je au célibataire posthume qui fumait a mes côtés. — C'est... c'est une délicieuse création de femme. (Mon cousin était dressé à répéter les expressions choisies de sa mère.) — Et ce livre , quel est-il? — Une impression de voyage. — Pas gaie? — Non. — Triste? — Très » Et mon cousin, de qui ces questions, bien plus que les sanglots étouffés de la blanche figure de femme, troublaient la quiétude, se remit à fumer d'un air qui signifiait que, sans vouloir m'engager à écouter, jl m'engageait néanmoins a le laisser tranquille.

« Aussi , tandis qu'elle cherchait en vain, parmi les êtres positifs

dont elle était entourée, celui qui devait ouvrir et peupler de son amour le palais désert de son cœur, son père ( « Cousin! qui est ce père? — C'est le sien. » ) , organisation vulgaire , et l'un de ces hommes dont la vie se dépense tout entière en mercantiles opérations (« Un négociant, pas vrai? — Oui. »), son père, au lieu de proposera sa tendresse quelqu'un de ces nobles exilés qu'au jour de ses convulsions la volcanique Italie a lancés au delà des Alpes (« Ciani? Mazzini? — J'ignore. »), quelqu'une de ces natures riclies et embrasées telles qu'en produit encore Naples ou la ville aux gondoles ( « Venise... hem? — Hum. »), avait jeté les yeux sur un jeune Suisse aux formes massives, aux joues pleines et fraîches , à la chevelure blonde, symbole blafard d'une àme terne et sans bouillonnement. Ainsi la pâle fleur, sans cesse agitée par les vents glacés , au lieu de rencontrer dans les fleurs ses compagnes un élastique support, allait battre du front au flanc brut de ces deux blocs de granit qui la tuaient en voulant l'abriter. »

Ici, ma tante, qui fut institutrice dans sa jeunesse, ne put s'empêcher de faire remarquer combien ce livre était délicieusement écrit. Elle trouvait à ce style d'infinies nuances qui répondaient aux mille harmonies d'une àme sensible , et elle insistait particulièrement sur ce retour imprévu d'une comparaison qui jetait tant de lumière sur la situation décolorée de l'héroïne. Les vieilles dames , tout eu partageant entièrement cette opinion, témoignaient d'ailleurs le dédain le plus marqué [lour ces deux pauvres blocs de granit, et l'une d'elles épousait avec une exaltation si prononcée les douleurs de cette femme incomprise, que je me pris à conjecturer qu'elle-même aviiit eu beaucoup à souffrir de l'indifférence stupide d'un sexe sans discernement, « Est-elle mariée, cette dame? demandai-je tout bas b mon cousin. — Non. » Pour moi, bien que je fusse a mille lieues de me douter encore que cette plante étiolée était ma fraîche

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compagne d'Aoste, et ce hloc, l'aubergiste de Chambéry, je m'intéressais vivement îi une lecture qui, sans altérer le moins du monde la quiétude de mon bon cousin, ébranlait à ce point la sentimentalité de ces dames, et provoquait de leur part des remarques non moins délicieuses que le style qui en était l'objet.

« Lorsque je les rencontrai , poursuivit ma tante en continuant sa lecture , ils cheminaient du côté des plaines de l'Italie , dans le fol espoir que les haleines plus douces d'un climat embaumé arrêteraient les ravages de cette destinée déçue. Mais moi , de qui l'âme comprenait cette âme, je voyais la vierge s'acheminant comme par une allée de cyprès vers sa fosse déjà creusée, et le poids d'une immense douleur pesait sur mon âme affaissée. Auprès d'elle, son blond (iancé promenait à la lumière des cieux l'ampleur massive de ses formes, dont aucun embrasement intérieur ne venait colorer la fade fraîcheur, ni tordre et saccader les mouvements prosaïques : une épaisse stupidité de cœur recouvrait cet homme comme une armure de plomb , et l'approche même d'une effroyable avalanche (ici, j'écoutai à deux oreilles) ne suffisait pas a lui inspirer les égoïstes alarmes de la frayeur la plus vulgaire.

« Cependant la nuit approchait, les noires dentelures des cimes semblaient mordre les nuages du soir, et les gorges du Saint-Bernard absorber, immenses gueules, les dernières lueurs du couchant. L'avalanche était là, béante, insondable, pâle comme un linceul, avide comme une tombe! Tout à coup , une blanche apparition s'élance, tournoie, et s'abîme dans

le gouffre C'est Emma! (Emma! m'écriai-je... en moi-même.) Plus

prompt que l'éclair, je m'y jette sur sa trace, je roule, je bondis, je plonge de vide en vide, cherchant à devancer la mort qui roule a ma poursuite, et, vainqueur dans cette lutte funèbre, j'arrive auprès de la vierge pâlissante et glacée Elle avait voulu trouver dans ce gouffre la fin de ses

tourments! Alors je lui laissai voir que moi, l'étranger, que moi, l'inconnu, j'avais deviné sa pensée. Comprise enCn, pour la seule fois peutêtre, ses paupières s'ouvrirent pour briller la flamme du ravissement, et le sourire radieux, ineffable , accourut sur les violettes ( ! ! ) de ses lèvres. En même temps arrivaient les molosses (!!!) de l'hospice , chargés de cordiaux, aboyant le secours et la délivrance. Du haut de la chaussée on nous tendit un câble, les Pères vinrent a notre rencontre , je remis aux hommes du ciel la victime du monde, et, après la leur avoir remise, je m'éloignai à [»as désespérés! »

Je partis d'un grand éclat de rire Les dames se levèrent indignées,

mon cousin regarda sa mère, ma tante me regarda, je regardai tout ce monde en larmes, et, n'étant plus maître alors de réprimer une hilarité que ce spectacle même portait h son comble, je pris le parti de saluer

la compagnie et de prendre congé, en m'excusant d'avoir causé un si grand scandale.

Tout en regagnant mon hôtel , je me ressouvins de ce gros monsieur qui disait :

Épitaphe ! toat est épitaphe !

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Aux portes de la ville de Genève, l'Arve, torrent qui descend des glaciers de Savoie, vient unir ses eaux fangeuses aux ondes limpides du Rhône. Les deux fleuves cheminent longtemps sans confondre leurs eaux, en sorte que c'est un spectacle curieux pour ceux qui n'y sont pas accoutumés, que de voir couler parallèlement, dans un même lit, une onde bourbeuse et des flots d'azur.

La langue de terre qui sépare ces deux rivières, près du point où elles se réunissent, forme un petit delta, dont la base, large de quelques centaines de pas seulement', est occupée par le cimetière de la ville. Derrière ce lieu sont des jardins plantés de divers légumes, et arrosés au moyen de grandes roues qui élèvent les eaux du Rhône, et qui les distribuent dans une multitude de rigoles qui s'entre-croisent. Quelques cultivateurs habitent seuls celte étroite plaine, que termine un bois de saules, puis une grève stérile. C'est à l'extrémité de celte grève que les deux rivières se réunissent et courent s'encaisser entre des roches vermoulues (|ui bornent l'horizon.

Quoique voisin d'une ville populeuse, ce lieu présente un aspect mélancolique qui en écarte la foule. A la vériié, (luelijuefois une l>ande joyeuse

d'écoliers parcourt les rives du fleuve, et, séduite par cet attrait de liberté qu'offrent les lieux déserts, vient camper sur la grève dont j'ai parlé; mais plus souvent on n'y rencontre que quelques promeneurs isolés, et plutôt de ceux qui aiment a se soustraire aux regards et à rêver avec eux-mêmes. 11 n'est pas rare que des malheureux, fatigués de vivre, y soient venus chercher la mort dans les flots.

J'avais environ sept ans lorsque je parcourus ce petit pays pour la première fois, tenant parla main mon aïeul. Nous marchions sous l'ombrage de grands hêtres, dans les rameaux desquels il me montrait, du bout de sa canne , les petits oiseaux qui sautaient de branche en branche. « Us jouent, lui disais-je. — Non, mon enfant, ils vont parla plaine d'alentour chercher de la nourriture pour leurs petits , ils la leur apportent, et puis repartent pour recommencer. — Oii sont-ils les petits oiseaux? — Us sont dans leurs nids, que nous ne voyons pas. — Pourquoi ne les voyons-nous pas?... »

Pendant que je faisais ces questions enfantines, nous avions atteint rextréraité de cette allée d'arbres, que termine un gros portail en maçonnerie. Par la porte qui se trouvait entr'ouverte, on apercevait au delà quelques cyprès et des saules pleureurs; mais dans le fronton du portail était incrustée une grande inscription en lettres noires sur un marbre blanc. Cet objet, singulier pour un enfant, me frappa: Qu'est-ce? dis-je h mon grand-père. — Lis toi-même, me dit-il. — Non, repris-je, lisez, grand-père, o Car il y avait, dans l'impression que j'avais reçue, quelque chose qui me rendait craintif.

« C'est la porte du cimetière, me dit-il, l'endroit où l'on porte les morts. Cette inscription est un passage de la Bible :

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