ET LEURS ŒUVRES LES SUIVENT
Cela veut dire, mon enfant... — Mais où est-ce qu'on les porte? dis-je en l'interrompant. — On les porte dans la terre. — Pourquoi, grand-père? Leur fait-on du mal? — Non, mon enfant, les morts ne sentent plus rien dans ce monde-ci. »
Nous dépassâmes le portail, et je ne (is plus de questions. De temps en tem|is, je retournais la tête du côté de la pierre blanche, rattachant a cet
objet toutes sortes d'idées sinistres sur les morts, sur les sépulcres , et sur les hommes en manteaux noirs que j'avais souvent rencontrés dans les rues, portant des bières couvertes d'un linceul.
Mais le soleil brillait, et je tenais la main de mon aïeul ; ces impressions s'affaiblirent devant d'autres, et quand nous eûmes atteint les bords du Rhône, la vue de l'eau, et surtout celle d'un homme qui péchait, attirèrent toute mon attention.
Les eaux étant basses, cet homme, chaussé de grandes bottes en cuir, s'était avancé au milieu du courant. « Voyez, grand-père; ïl est dans Teau ! — C'est un homme qui prend du poisson. Attendons un mo-
ment, tu le verras bouger, dès qu'il sentira quelque chose au bout du fli. .)
Nous restâmes ainsi a le regarder ; mais l'homme ne bougeait point. Peu 'a peu je me pressais contre mon aïeul, et je serrais sa main avec plus de force, car rimmobilité du pccheur commençait à me paraître étrange. Ses yeux lixés sur le bout du fil, ce lil qui plongeait mystérieusement sous
l'eau, le silence de cette scène, toutes ces choses agissaient sur ma frêle imagination , déjà ébranlée par la vue de l'inscription en lettres noires. A la (in, par une illusion bien ordinaire, mais nouvelle pour moi, le pêcheur me parut descendre la rivière , et le bord opposé se mouvoir en remontant le courant. Alors je tirai mon grand-père par la main, et nous poursuivîmes notre promenade.
Nous longeâmes la rive sous les saules qui ombragent le sentier. Ils sont vermoulus, percés de pourriture; une mousse vive rajeunit leur base , tandis que de leur tête décrépite s'échappent de flexibles branches qui s'abaissent sur le fleuve. Nous avions à notre droite le Rhône , à gauche les jardins dont j'ai parlé. La roue qui élève l'eau dans de petites auges, d'où elle retombe dans une rigole , m'intéressa beaucoup ; néanmoins, dans la disposition où j'étais , j'aimais mieux n'être pas seul à contempler l'immense machine tournante ; d'ailleurs le pêcheur était toujours la-bas, immobile. Enfin , nous le perdîmes de vue, et nous arrivâmes à la grève qui termine la langue de terre. Mon grand-père me fit remarquer dans le gravier une foule de pierres plates et rondes , et m'apprit à les faire voler sur la surface de l'eau , en sorte que j'avais complètement oublié le portail , le pêcheur et la roue.
Il y avait sur le rivage une petite anse, remplie d'une eau claire et profonde. Mon grand-père m'invita à m'y baigner , et m'ayant ôté mes vêtements, il me fit entrer dans l'eau. Lui-même s'assit au bord, et, appuyant son menton sur le pommeau d'or de sa vieille canne , il me regardait jouer. Je vins à porter mes regards sur sa figure vénérable , et , je ne sais pourquoi , c'est sous cette image qu'il est resté depuis empreint dans mon souvenir.
Nous fîmes le tour de la pointe pour longer au retour la rive de l'Arve. La sécurité était revenue, et le bain m'avait mis en train. Je jouais avec mon grand-père, le tirant par le pan de son habit, jusqu'à ce que lui, se retournant subitement, feignît de me poursuivre en grossissant sa voix. Quand nous atteignîmes le bois de saules, il se mit à se cacher derrière les arbres , et moi à le chercher avec un plaisir mêlé d'émotion, me livrant à une joie éclatante lorsque j'avais trouvé sa cache, ou seulement lorsqu'il était trahi par le bout de sa canne ou de son chapeau.
Un moment je perdis sa trace, et, le chercliant d'arbre en arbre, je m'enfonçai dans le bois sans le retrouver. J'appelai, il ne répondit point. Alors, précipitant ma course, et me dirigeant du côté où le taillis me semblait le moins sombre , je manquai le sentier et je me trouvai sur le rivage, en face d'un objet dont la vue me remplit d'horreur.
C'était la carcasse d'un cheval, gisant sur le sable. L'orbite profond des yeux, le trou des naseaux, la mâchoire décharnée, ouverte comme par
un bàillemenl infernal, et présenlant un hideux i atelier, me lirent une impression si soudaine et si forte , que je m'écriai de toute ma force : «Grand-père! ô grand-père!...» Mon grand-père parut; je me jetai contre lui, et je l'entraînai loin de ce lieu d'effroi.
Le soir, quand on me lit coucher, j'étais fort inquiet, agité, redoutant le moment oii l'on me laisserait seul. J'obtins que la porte de la chambre, qui donnait sur celle où mes parents étaient à souper, demeurerait entr'ouverte, et le sommeil me délivra bientôt de mes terreurs.
L'année suivante, mon aïeul mourut. Sa disparition de dessus la terre ne me frappant par aucune image sensible, j'en fus moins touché que de la douleur de mon père, dont l'abattement et la tristesse me faisaient pleurer. On m'habilla de noir, l'on entoura mon chapeau d'un crêpe, et quand vint le jour des funérailles, je dus suivre le cercueil avec les hommes de la famille, tous, comme moi, revêtus de longs manteaux noirs.
Au sortir de la maison , je n'osai pas demander a mon père où l'on allait, car, outre que son chagrin me rendait timide, j'étais moins familier avec lui que je ne l'avais été avec mon aïeul : c'est le cas ordinaire des enfants. J'avais oublié ce que ce dernier m'avait dit des morts, et de la terre où on les porte, en sorte que je m'acheminais plutôt curieux qu'inquiet; et lorsque j'eus entendu derrière moi mes grands parents qui s'entretenaient de choses indifférentes, tout en saluant les passants, la cérémonie cessa tout à fait de me paraître lugubre.
A la porte de la ville, le factionnaire présenta les armes, et les soldats du poste se mirent en ligne pour faire de même. Je ne savais pas que ce fût pour nous, mais j'y trouvai une distraction très-agréable. ^Jéanmoins un des soldats, que je considérais de toute mon attention à cause de sa ligure martiale, se mit à sourire en me regardant; je crus qu'il riait de mon accoutrement, en sorte que je rougis, et je continuai à rougir toutes les fois que les regards des passants s'arrêtaient sur moi.
Pendant que j'étais distrait par ces choses et par raille autres riens qui s'offraient a ma vue, je ne m'étais pas aperçu de la direction qu'avait prise le convoi. Tout à coup me retrouvant sous l'allée de hêtres, en face du gros portail, les impressions de l'année précédente se représentèrent h mon imagination , et je ne doutai plus que je ne fusse acteur dans une de ces scènes de mort et de sépulcres, dont le mystère lugubre m'avait souvent causé tant de trouble.
Dès ce moment ma pensée se reporta sur mon grand-père, que je sa-
LA PEIK.
vais être dans le cercueil ; je compris qu'on le portait dans la terre, comme
il m'avait dit qu'on pratiquait à l'égard des morts, et dans l'impuissance où j'étais encore de me figurer un cadavre, je me le représentais couclié tout vivant dans l'étroite bière, et j'attendais avec anxiété de voir ce qu'on allait lui faire. Quoique quelque curiosité se mêlât à la crainte que j'éprouvais, j'espérais bien que tout se passerait à distance, et que l'on ne franchirait pas le portail. Mais il en fut autrement.
Je n'avais jamais vu de cimetière, et comme je m'étais représenté ce lieu funèbre sous un aspect effrayant, je fus assez rassuré lorsqu'élant entré, j'aperçus des arbres, des fleurs, et les rayons d'un beau soleil qui doraient la surface d'une grande prairie. Aussitôt des images plus douces s'offrirent à mon esprit, entre autres celle de mon grand-père, tel qu'il m'était apparu l'année précédente au bord de la petite anse. Je me le ligurai habitant cette prairie, et s'y reposant au soleil, comme c'était sa coutume aux beaux jours d'août et de juillet. Je venais d'être si agité , que, par une réaction naturelle, la paix et le calme renaissaient rapidement dans mon cœur.
Toutefois, diverses choses me causaient encore quelque inquiétude. Nous dépassions de temps en temps des pierres avec des inscriptions, et de petits enclos entourés de balustros noirs. Près de l'un d'eux, j'avais remarqué de loin une femme dans une altitude de recueillement. Je m'attendnis à ce qu'elle tournerait la tête pour nous voir passer; mais, penchée sur l'enclos, elle n'en détourna | oint ses regards, et un sanglot étouffé, qui me parut venir du côté où elle était agenouillée, me jeta dans une agitation extrême. En effet, la voyant immobile, je me ligurai bientôt que le sanulot partait de dessous l'herbe qui était dans l'enclos, et l'image d'un mort gémissant sous le poids de la terre me glaça d'épouvante.
Pendant que j'étais ainsi éluanlé, j'aperçus en avant du convoi deux hommes qui paraissaient nous attendre. A mesure que niuis appro-
chions; leur iJgure liâlée, leurs-traits rudes, leur air silencieux, me faisaient uue impression plus sinistre; mais lorsque, arrivé près d'eux, le cercueil s'arrêta, et que j'eus vu des pelles, des pioches et un grand trou dans la terre , mes yeux se troublèrent , et je sentis mes jambes chanceler sous moi. Ces hommes affreux prirent le cercueil par les deux bouts, ils le déposèrent dans le trou, et, saisissant leurs pelles, ils (irent rouler dessus la terre amoncelée sur les bords de la fosse. Au bruit retentissant des cailloux et des os qui tombaient sur le bois, mon imagination mêlait des sanglots, des cris, des gémissements, et quand le bruit devint plus sourd, je croyais entendre encore les râlements étouffés de mon grand-pôre.
Quelques instants après, nous étions de retour au logis. Mon père se livra a une violente douleur, et je m'y associai, persuadé qu'il pleurait sur le supplice de mon pauvre grand-père oppressé sur la terre.
Il faut que je sois né peureux. Ces impressions sont demeuiées ineffaçables, et prêtes a se réveiller dans la nuit et la solitude, toutes les fois du moins que l'absence d'une pensée, d'un sentiment ou d'un but précis, leur ouvrait un libre accès dans mon âme. Mais je reprends le récit des circonstances qui, a peu d'années de là, me livrèrent a des émotions bien plus fortes encore.
C'était aux premiers jours de mon adolescence. Comme il arrive quelquefois a cet âge, l'amour, dans toute la vivacité de ses premières atteintes, s'était emparé de mon jeune cœur. 'J'out entier à mes chères pensées, sans cesse préoccupé de douces chimères, j'étais devenu rêveur, taciturne, inappliqué. Aussi mou père s'en chagrinait, et mon régent afiirmait que je n'avais aucune aptitude pour les langues mortes.
Amour d'adolescent, ai-je dit. Kn effet, je brûlais pour une personne qui aurait pu à la rigueur être ma mère ; et c'est pourquoi j'avais soin de cachera tous les regards ma secrète flamme, que le mystère entretenait vive et pure, tandis que la moquerie l'eût éteinte.
La dame de mes pensées était une belle personne qui habitait la même maison que nous. l'Ile venait souvent chez mes parents, et , grice à mon âge, j'allais librement chez elle. A mesure que je m'éprenais davantage, je trouvais des prétextes pour m'y rendre plus souvent, pour y rester plus longtemps ; à la lin j'y passais mes journi'cs. Debout "a ses côtés, pendant qu'elle travaillait à (juelque ouvrage d aiguille, faute d'oser soupirer, je jasais, je tenais un éclieveau , ou je courais après son (lebttou , s'il venait à rouler sui' le plancIuM'. Que si quebjue soin domestique l'appelait ;i sortir de la chambre, je prolitais des instanis pour baiser avec trans|iort les
objets qu'elle avait touchés, je passais mes mains dans ses gants, et, pour que le chapeau qui avait pressé ses cheveux pressât aussi les miens, me voilà affublé d'un chapeau de femme, ayant horriblement peur d'être surpris, et rougissant de ma rougeur même.
Hélas ! une si belle passion devait être malheureuse. Par une plaisanterie que je prenais au sérieux, cette demoiselle m'appelait son petit mari. Ce titre était mon privilège ; je ne le f>artageais avec aucun autre, et cela seul sufûsait pour me le rendre infiniment cher. L'n soir, beau et pimpant, je montai chez la dame de mes pensées, qui m'avait elle-même convié, pour ce soir-la, à une réunion de famille. J'entrai glorieux dans le salon ; l'assemblée était nombreuse. Par une préférence délicate, qui offensa gravement plusieurs grands parents, je n'eus de saluts et de civilités que pour ma belle voisine, a qui je consacrais toute l'amabilité et les agréments dont je pouvais disposer, lorsqu'un grand jeune homme qu'on venait d'introduire, après m'avoir hautement dé[)lu en détournant de moi l'attention de ma souveraine, se prit à me dire : « Ah ça, vous êtes le petit mari; moi je vais être le grand... J'espèie que nous vivrons bien ensemble. »
Tout le monde se prit à rire, surtout lorsqu'on m'eut vu retirer avec humeur ma main qu'il avait prise, et lui lancer un regard de tigre. A ce rire, le dépit, la honte et le trouble me suffoquant, je sortis brusquement.
Je n'osai pas rentrer tout de suite chez mon père, et d'ailleurs je n'avais qu'une envie, celle de me livrer loin de tout regard à la douleur que je ressentais. Dès que je fus seul et dans la campaizne, mes larmes coulèrent.
J'étais ridicule, et pourtant bien a plaindre. Sans doute ma passion était sans but, sans espoir, même 'a mes propres yeux ; mais, tout innocente et précoce qu'elle fût, elle était pure, sincère, pleine de fraîcheur et de sève, et depuis quelque temps elle formait ma vie. Je savais bien qu'il me fallait (juitter le collège avant de songer au mariage , aussi je n'y songeais point; mais qu'un autre épousât celle à qui j'avais avec délices consacré mon servage, c'était bien pour lors le plus fatal événement qui pût détruire ma félicité.
En proie au regret, au dépit, et 'a d'autres passions jalouses et colères, je n'avais remarqué ni l'heure avancée, ni la direction (jue prenaient mes pas vers des lieux qu'en d'autres temps je n'eusse point choisis pour une promenade nocturne; mais je fus ramené à moi-même, comme par un coup de foudre, lorsque l'horloge s'étant mise a sonner, je crus avoir compté douze coups .. Les portes de la ville m'étaient fermées depuis une heure.
J'espérai m'être trompé, cl je courais déjà de toiit(> ma force, lor-qiie
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la cloche lointaine d'un villoge se (il entendre; je comptai avec une hor-
rible anxiété neuf, dix, onze coups... le douzième vint m'ai hever. Rien n'est inexorable comme une horloge.
J'avoue qu'en cet instant j'oubliai mes amours; mais ce ne fut point pour retrouver le repos, car la pensée de l'angoisse où allait être ])longée ma famille \int me livrer nu plus affreux tourment. Ils me croiraient [leidu , mort, et, dans m;i simplicité, j'allais jusqu'à craindre qu'ils ne liiissenl ma disparition au lécit qu'on ne manquerait pas de leur faire, chez nos voisins, di^ ma honte, de mon déses[)oir et de ma brusque sortie.
Mais où croit-on que m'avaient porté mes pas' Sous les saules, dans le sentier, à cette place d'où, six années aupanivant, j'avais considéré le pêcheur. C'est lîi que je sanglotais, snns savoir quel parti prendre. Néanmoins mon esprit, tout entier au milieu de ma famille, n'était point encore dominé par la peur ; et d'ailleurs, au travers de mes larmes, je voyais briller à l'autre rive une lumière qui me ten.iit compugnie sans que je m'en doutasse.
Cette lumière, en s'éteignant bientôt après, me donna le premier sentiment de ma solitude. Au moment où elle disparut, je lelins machnialement mes sanglots, et je retrouvai le silenco de la nuit. Kn ref;ardiiul
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■ititoiir de moi dans Fombie, j'enlrevis des tonnes que réclat de la petite
lumière avait d'abord éclipsées , et pendant que je me livrais a cet examen, les larmes tarissaient tout à fait à mes paupières.
Je ne tardai a oublier aussi ma famille, et bien malgré moi, car je faisais tous mes efforts pour y retenir ma pensée , qui commençait à errer avec crainte dans l'ombre d'alentour. Comme je prévis que chaque instant allait ajouter aux terreurs dont j'étais menacé , je m'étendis tout
doucement sous la haie qui me séparait des jardins, bien décidé à m'endoniiir.
L'idée était bonne, mais Texécution dilTicile. A la vérité mes yeux étaient clos, mais ma tête veillait plus qu'en plein jour, et mes oreilles bien ouvertes me transmettaient, avec les moindres bruits, des images effrayantes qui écartaient toujours plus le sommeil de mes paupières. Aussi, voyant l'inutilité de mes efforts, j'inventais des expédients pour dérober mon esprit aux visions, en le lixant sur quelque chose. Je me donnai la tâche de compter jusqu'à cent , jusqu'à deux cents, jusqu'à mille ; mais mes lèvres seules se chargeaient de la besogne, et mon esprit les laissait faire.
J'en étais au nombre deux cent quatre-vingt-dix-neuf, lorsque j'entendis, à deux pas de moi, un frémissement dans le feuillage; je précipitai mon compte avec plus de vitesse encore, afin de dépasser le plus promptement possible certaines idées de couleuvres froides et de crapauds à yeux fixes, vers lesquelles mon esprit inclinait évidemment. Mon émotion ne fil qu'en redoubler, et ce frémissement ne tarda pas à revêtir des figures si étranges, si fâcheuses, qu'à la fin il me devint avantageux de
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rebrousser, même vers les couleuvres. « Après tout, me dis;iis-je, les couleuvres n'ont rien de si abominalile; elles sont innocentes les couleuvres, et surtout... (oh! que cette idée me vint à propos!) si ce n'est qu'un lézard. » Ici le frémissement se fit entendre de nouveau et de plus près; je me crus happé, avalé, broyé, en sorte que, m'étant levé en sursaut, je franciiis la haie, si épouvanté du bi'uit et du mouvement que je faisais, que je sentais à peine la pointe des épines qui déchiraient ma peau.
Quand je lus de l'autre côté, j'éprouvai un grand soulagement. Je me trouvais au milieu des laitues, des cliuux, des rigoles, toutes choses qui, en me r.ippelant le travail de l'iiomme, diminuaient d'autant le sentiment de ma solitude. Je me souviens que j'essayai de prolonger le mieux que je ressentais, en me représentant les détails de la culture auxquels j'avais assisté souvent a cette place même : les hommes bêchaient au soleil, les femmes cueillaient des légumes, les enfants arrachaient les mauvaises herbes, toute une idylle entin. Seulement, j'évitais de songer aux
arrosemenis, crainte de songer en même temps à la grande roue, qui dans ce moment gesticulait pas bien loin de moi.
Et puis, j'étais sous la voûte du ciel qui seule, durant la nuil, n'inspire
point de frayeur. J'avais autour de moi de l'espace et quelque clarté: S'il vient, pensais-je, je le verrai venir.
S'il vient ! « Attendiez-vous quelqu'un? — Sans aucun doute. — Et qui? — Celui qu'on attend quand on a peur. »
Et vous, n'eûtes- vous jamais peur? le soir , autour de l'église, 'a l'écho de vos pas; la nuit, au plancher qui craque; en vous couchant, lorsqu'un genou sur le lit vous n'osiez retirer l'autre pied, crainte que, de dessous, une main... Prenez la lumière, regardez bien : rien, personne. Posez la
lumière, ne regardez plus : il y est de nouveau. C'est de celui-là que je parle.
Je restais donc immobile au milieu de cette plaine; mais déj;i l'espace (juc j'avais autour de moi, après m'avoir soulagé , coiriinençait li iiiduei' sur mon esprit d'une manière fâcheuse, non pas tant en avant, où lien ne pouvait échapper à mes regards, mais derrière , de côté, et |iarloul où ils ne plongeaient |)as ; car, quand on le sent venir, c'est toujours du côté où l'on ne regarde pas. Je me tournais donc souvent, et subitement, comme |)our le surprendre; puis je me retournais bien vite, pour ne pas lai.-^ser l'autre côlé sans surveillance. Ces mouxcmenls bizarres me faisant
peur à moi-môme, je croisai les bras, et je commençai à me promener en ligne droite , au grand détriment des choux et des laitues, car pour un empire je n'aurais dévié vers les boca^^es et les sentiers.
Encore moins aurais-je dévié vers l'autre côté de cette petite plaine, car c'était la que, dans mon enfance, j'avais vu, étendu sur la grève... Aussi, bien que du coin de l'œil je donnasse une attention particulière a ce côté de l'espace , j'évitais de le regarder en face , et surtout de me rendre compte des motifs qui m'en tenaient éloigné.
■Mais cet effort même tournait contre moi. En repoussant le monstre , je lui donnais de la prise ; en voulant l'écarler de ma pensée, je l'y amenais... déjà il en forçait l'entrée. C'était un affreux assemblage d'os et de dents, un œil sans regard , une bcte toute de côtes et de vertèbres qui se mouvaient et craquaianl, en trottant vers moi. Et j'en étais à lutter de très-près , lorsque , par l'effet du chemin ipie j'avais lait , les immenses bras de la grande roue m'apparurent tout à coup, à (|uelques pas, tournoyant mystérieusement dans l'ombre. J'eus le temps de pressentir <|uel affreux rapprochement allait s'opérer; aussi, recueillant tout ce qui me