LA BIBLlUTHEnLE
Auriez-vous oublié ce bourgeon qui est dans votre tête comme dans la mienne? Je prends la liberté de vous le rappeler. Apprenez donc que nul ne se dit du petit peuple, ne se plaît à être du petit peuple, ni à y rencontrer ses amis. Et ne serais-je point un peu votre ami? Qui que vous soyez, le petit peuple, dans votre bouche, c'est le peuple des échelons inférieurs à celui que vous occupez dans réclielle de la société; vous, vous n'en êtes pas, et a moins que votre vanité (le bourgeon encore) n'y trouve son compte, l'on ne vous verra point vous faire gloire d'être du petit peuple, en fussiez-vous. Apprenez cela.
A la vérité, si votre bourgeon , froissé par l'insolence d'un grand , s'apprête a le froisser 'a son tour, il pourra se faire qu'en ce moment vous tiriez gloire d'être du petit peuple, n'en fussiez-vous pas même; mais ce n'est que pour un instant, et en ce sens seulement que le petit peuple a plus de savoir-vivre, de meilleures manières, un ton bien préférable à celui de ce grand-lh , et qu'il le regarde comme infiniment au-dessous de soi.
Si pareillement votre bourgeon veut que vous présidiez un club, que vous soyez l'âme d'une émeute, le chef d'un parti, le rédacteur d'une feuille populaire, encore en ce moment-là vous ne tirerez gloire que d'une cliose, à savoir d'être de ce petit peuple , d'être sorti du sein de ce petit peuple , de vouloir mourir au sein de ce petit peuple , et pour lui , si possible; mais vos gants blancs, votre habit lin, votre linge frais, votre badine 'a l'occasion, et votre binocle au besoin, témoignent contre votre assertion. Vous vous dites du petit peuple, et vous vous trouveriez offensé que l'on vous prît au mot.
Comme vous voyez, l'exception confirme la règle.
Or, c'est un fait que je suis resté petit peuple. Je tâche de n'en tirer ni vanité ni honte, bien que j'éprouve que c'est excessivement diflicile.
Je passe a mon autre assertion.
Mon oncle Tom avait de grandes préventions contre la profession d'artiste; il la trouvait peu digne d'un être pensant, et très-impropre 'a faire vivre un être mangeant, buvant, et surtout se mariant. Ce qui est bizarre, c'est qu'en dédaignant l'artiste, il honorait particulièrement l'art, en tant que l'art tombe dans le domaine de l'érudition, qu'il est matière a recherches, 'a mémoires. Mon oncle avait écrit deux volumes sur la glyptique grecque.
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Pour moi, je n'avais que faire de la glytique grecque ; mais , bien jeune encore, la fraîcheur des bois , le bleu des montagnes , la noblesse de la figure humaine, la grâce des femmes, la blanche barbe des vieillards , m'avaient séduit par de secrets attraits , plus vifSjplus pressants encore, quand j'avais rencontré, sur la toile ou sur le papier, l'imitation de ces choses qui me charmaient. Mille .,i , .. . ' gauches essais épars sur mes
cahiers , sur mes livres , témoignaient du plaisir merveilleux que je trouvais des lors à imiter moi-même, et je me souviens que , durant les longues heures de l'étude , je griffonnais avec délices les images charmanles que présentaient à mon imagination quelques vers de Virgile , souvent mal ou à peine compris. Je fls Didon. Je lis larbas. Je fis Vénus ellemême :
Viryinis os hahitiimque gercns , et riryinis arnia Spartanœ : vet qualis equos Threissa folUjat Harpalyce, vol ne re nique fugû prœverlitur Uebrum. Stimque humeri.i de more habilem suspenderat arcum Veiialrix , dedcralque csmam dijfundere venlis, yuda genu, nodoque sinus collecta puentes.
Mon onde ïom avait d'abord souri à mes griffonnages; mais, plus tard, il avait cessé d'encourager un goût qui me détournait de mes études. Toutefois, lorsque le dimanche suir il me menait promener autour des treilles, il alimentait, sans le savoir, ce goût qu'il voulait combattre. Sous ces feuillages, je retrouvais les jeux charmants de l'ombre et de la lumière, des groupes animés, piltores(|ues, et cette ligure humaine où se peignent, sous mille traits, la joie, l'ivresse, la paix, les longs soucis, l'enfantine gaieté ou la pudique réserve. Aussi, comme lui, j'aimais ces promenades, mais nous n'y cherchions pas les mêmes [ilaisirs. Cependant, depuis que, aux larbas et aux Didon, eurent succédé peu à peu, sur mes cahiers, des ligures plus vulgaires mais plus vraies, ces piomenades cessèrent.
Alors mon bon oncle, contre son penchant, et malgré son grand âge, me mena sur ses pas loin de la ville, dans les campagnes éloignées, quelquefois jusqu'il ces lieux où, sous les roches du mont Salèvc, l'Arvc
LA Blin.lOTHEQLE
seipenle au travers d'une vallée verdoyante, embrassant de ses flots des îles désertes , et mirant dans son onde le doux éclat du couchant. Du
lieu où nous nous reposions, on voyait une vieille barque porter sur l'autre rive quelques rustiques passagers; ou bien, dans le lointain, une longue file de vaches passait, a gué, des îles sur la terre ferme. Le pâtre suivait, monté sur une vieille cavale, avec deux marmots en croupe; insensiblement les mugissements, plus lointains, arrivaient à peine à notre oreille, et la longue lile se perdait dans les bleuâtres ombres du crépuscule.
Ces spectacles me ravissaient. Je quittais ces lieux le cœur ému, l'âme remplie d'enchantement, pressé déjà d'un secret désir d'imiter, de reproduire quehjues traits de ces merveilles. Au retour, j'y employais ma soirée; et, par une illusion charmante et toujours prùte a renaître, parant mes |)lus informes croquis de tout l'éclat des couleurs dont mon imagination était pleine, je tressaillais de la plus innocente mais de la plus vive joie.
Quoiqu'il écrivît sur la glyptique, et (pi'il sût par cœur les ouvrages
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de Phidias et les trois manières de Rapliaël, mon bon oncle s'entendait peu aux arts du dessin et de la peinture. 11 vantait les beaux temps de la renaissance, mais son penchant était pour les médaillons de le Prince, et les pastorales de Boucher, dont il avait orné sa bibliothèque.
Toutefois, près du lit, dans un cadre vermoulu, il y avait un tableau que nous affectionnions, mon oncle et moi, plus que tous les autres, mais par des causes bien diverses : lui, parce que cet ouvrage, antérieur aux temps de Raphaël , jetait de vives lumières sur la question de la découverte de la peinture à l'huile; moi, parce qu'il me révélait , avant tout autre, la mystérieuse puissance du beau.
C'était une madone, tenant dans ses bras l'enfant J ésus.
L'auréole d'or entourait le chaste front de Marie , ses clieveux tombaient sur ses épaules , et une tunique bleue , îi longues manches, laissait voir dans l'attitude une grâce naïve, et le tendre maintien d'une jeune mère. Cette peinture, dénuée de tout artilice de composition, et empreinte du fort caractère d'un siècle de foi, de jeunesse et de renaissance, me captivait par un invincible attrait. La jeune madone avait mon admiration, mon amour, ma foi; et quand je montais pour voir mon oncle, mon premier et mon dernier regard étaient 4)our elle.
Néanmoins, mon oncle, tout ceci lui paraissant au moins étranger à l'étude du droit, décrocha le tableau, et le lit disparaître.
Le droit n'en alla pas mieux, je n'y trouvais aucun plaisir, et lorsque j'eus perdu ma juive , je cessai toute espèce de travail. Nulle ambition, nul goût à rien, plus de crayons, plus de livres, hormis un seul (|ui ne quittait guère mes mains. Les semaines, les mois s'écoulaient ainsi, et mon pauvre oncle s'en affligeait, sans néanmoins m'adresser des reproches.
Un jour que j'étais monté chez lui , j'allai m'asseoir à mon ordinaire auprès de sa table. Il était à ses livres, occupé a transcrire une citation.
Je remarquai le tremblement de sa main, ce jour surtout, où, plus mal assurée que de coutume , elle formait des caractères incertains. Les signes croissants de cette insensible atteinte de Tàge provoquèrent en moi une tristesse qui commençait à me devenir familière, et, à défaut d'autre objet, mes pensées se tournèrent de ce côté.
C'est que cet oncle , que j'avais sous les yeux , était ma providence sur la terre, et aussi loin que pussent remonter mes souvenirs, ils ne me montraient d'autre appui que le sien, d'autre paternelle affection que la sienne. On a pu le conclure des récits qui précèdent; mais si l'on veut bien remarquer qu'à ce bon oncle je n'ai pas encore consacré une page qui le fît connaître, on m'excusera si je me livre avec complaisance au plaisir d'en parler ici.
^lon oncle Tom est connu des savants, de tous ceux, par exemple, qui s'occupent de la glyptique grecque, ou de la bulle Unigenitus ; son nom se lit au catalogue des bibliothèques publiques, ses ouvrages s'y voient aux layettes écartées. Notre famille, originaire d'Allemagne, vint s'établir 'a Genève dans le siècle pa.ssé, et, vers ^720, mon oncle naissait dans cette vieille maison qui est proche du Puits-Saint-Pierre, ancien couvent, où subsiste encore une tour de l'angle. C'est tout ce que je sais des ancêtres de mon oncle et des premières années de sa vie. J'ai lieu de croire qu'il fit ses classes, qu'il prit ses grades, et que, se vouant au
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célibat et a l'étude, et il vint se fixer bientôt après dans cette maison de la Bourse française, ancien couvent aussi, oi!i s'est achevé tout entier le cours de sa longue vie.
Mon oncle vivant avec ses livres, et n'ayant point de relation en ville, son nom, connu de quelques érudits étrangers, et principalement en Allemagne, était presque ignoré dans son propre quartier. Nul bruit dans sa demeure, nulle variété dans ses habitudes, nul changement dans sa mise antique; en telle sorte que, comme tout ce qui est uniforme et constamment semblable, comme les maisons, comme les bornes, on le voyait sans le remarquer. Deux ou trois fois pourtant, des passants m'arrêtèrent pour me demander qui était ce vieillard; mais c'étaient des étrangers que frappait son allure ou sa mise, différente de celle des autres passants. « C'est mon oncle! /> leur disais-je, fier de leur curiosité.
De ce gense de vie et de goùls dérivaient certaines habitudes d'esprit. Si mon oncle, homme d'étude, ignorait le monde, d'autre part, plein de foi à la science, il prenait dans les livres ses doctrines et ses opinions : apportant a ce chois, non pas l'impartialité suspecte d'un philosophe, mais le calme d'un esprit qui , étranger aux passions et aux intérêts du monde, n'a ni hâte de conclure, ni motif pour pencher. Ainsi, toutes les hardiesses de la philosophie lui étaient familières, et il avait débattu avec non moins de soin jusqu'aux plus ardues questions de la théologie, sans qu'il fijt facile de deviner quelle était au fond sa croyance religieuse. Quant 'a la morale, il l'avait étudiée avec ce même esprit d'érudition, pour connaître, plus que pour comparer; en telle sorte qu'il était tout aussi malaisé de démêler quels étaient les principes qui dirigeaient sa conduite. En fait do croyances, comme en fait de principes, rien ne l'étonnait, rien ne l'irritait; et si ses convictions étaient faibles, sa tolérance était entière.
Ce portrait que je trace de mon oncle lui ôtera l'affection de bien des lecteurs, peut-être leur estime. Je m'en afflige, et d'autant plus qu'à cause de cela je sens moi-même décroître mon amitié pour eux. A la vérité, quand il s'agirait de juger si l'espèce de scepticisme que j'attribue à mon oncle est une chose bonne ou mauvaise en elle-même, ou par sa tendance, je serais, je m'imagine, d'accord avec ces lecteurs; mais je me sépare d'eux dès qu'ils s'autorisent de la nature d'une doctrine, pour refuser leur affection et leur estime 'a l'homme ([ui la professe, si cet homme est bon et honnête.
Au surplus, ces lecteurs sont dignes d'excuse; leur opinion provient d'une source respectable. Kn effet, le plus grand nombre des hommes, j'entends de ceux qui font honneur à l'espèce, ont été plus d'une fois à portée de reconnaître par eux-mêmes l'insuffisance des bons penchants à g'iider toujours vers le bien, et comment ces penchants succombent sou-
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vent, lorsqu'ils sont aux prises avec d'autres penchants moins bons. De là, à leurs yeux, Tabsolue nécessité des principes et des croyances, auxiliaires puissants, et les seuls propres a assurer au bien la victoire. De là aussi leur défiance à Tégard de ceux en qui ils ne croient pas reconnaître ces garanties.
C'est justement dans cette opinion, qu'au fond je partage, que je trouve l'explication, et en quelque sorte la clef du caractère de mon oncle, et des apparentes contradictions qu'offraient entre elles, au premier abord, ses opinions et sa vie. Cet homme était d'une trempe naturellement si bonne, si honnête et si bienveillante, qu'il ne s'était peut-être jamais trouvé à portée, comme les lecteurs dont je paile, de reconnaître le besoin d'aucun auxiliaire qui le portât au bien, et, encore moins, qui rempêcliàl de faire le mal. Une décence naturelle l'avait préservé de tous désordres; une timidité native et sa vie solitaire lui avaient conservé une antique simplicité ; tandis que son cœur, humain plutôt que sensible, généreux plutôt qu'ardent , et point usé par les déceptions et les défiances, avait retenu certaine verdeur juvénile qui se manifestait dans ses sentiments et dans ses procédés. Et, comme il arrive quand les vertus n'ont pas coûté d'effort, nul orgueil, nulle roideur; une modestie vraie, une bonté candide et certain charme d'innocence paraient les aimables qualités de cet excellent vieillard.
Aussi malgré les opinions plus ou moins étranges et contradictoires qui pouvaient flotter et coexister dans l'esprit de mou oncle, ou y établir entre elles une lutte; en dépit des principes de morale ou de conduite qui pouvaient logiquement découler de ces opinions , ses habitudes portaient toutes l'empreinte de l'honnêteté la plus sévère et de la plus vraie bonté. Si, à la vérité, sa semaine s'écoulait dans de laborieuses recherches qui le préoccupaient tout entier, U consacrait le dimanche a un décent et tranquille repos. Dès le matin , un vieux barbier son contemporain rasait son visage, apprêtait sa perruque; puis, vêtu d'un habit marron, neuf, quoique d'une coupe antique, il se rendait à l'église de sa paroisse, appuyé sur sa canne à pommeau d'or, et portant sous le bras un psaume proprement relié en peau de chagrin, et fermé de clous d'argent. Assis h sa place d'habitude, il écoutait le sermon avec une consciencieuse attention, et, sans doute, nul plus que lui n'apportait de la candeur à s'en appliquer les leçons. Sa voix cassée se mêlait aux chants, puis, après avoir déposé dans le tronc son offrande, large, mais toujours la même, il rentrait au logis, nous dînions ensemble , et la soirée était consacrée aux paisibles promenades dont j'ai parlé.
Ces traits, qui ne se rapportent qu'à l'une dos habitudes de mon oncle, suffisent a donner l'idée de IMionnête simplicité qui présidait à tons les actes de sa vie solitaire, mais ils ne donnent aucunement la mesure de la
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bonté également simple de son cœur ; et je me trouve embarrassé pour la peindre sans lui ôter son charme, sans risquer de faire prendre pour des vertus ce qui était chez lui nature, manière d'être. Dirai-je que, demeuré mon protecteur par la mort de mes parents, qui avaient laissé quelques engagements à remplir, jamais il ne lui était entré dans Tesprit que ce ne fût pas sa plus naturelle affaire que d'y satisfaire en entamant ses modiques capitaux? dirai-je que jamais il n'imagina un instant que je n'eusse pas droit à tous ces sacrifices, sans même qu'il examinât si j'en étais toujours digne, si j'étais docile à ses directions, ou reconnaissant de ses bienfaits? Mais, aux yeux de plusieurs, ces choses paraissent des devoirs tout tracés, et la bonté se peint mieux peut-être dans de plus faciles actes.
Je suis de cet avis. Aussi regrelté-je que la vieille servante qui, durant trente-cinq années, gouverna le petit ménage de mon oncle, ne tienne pas ici la plume a ma place. Moins infirme qu'elle, il trouvait bien plus simple de suppléer lui-même à l'irrégularité de son service que de lui donner une rivale; et au lieu d'en concevoir de l'humeur, son habituel mouvement auprès d'elle était de la ragaillardir par quehiue propos d'affectueuse gaieté. A la vérité, il la querellait parfois, mais seulement pour n'être pas docile à ses prescriptions; et tout en la tyrannisant de par Hippocrate, ce pauvre oncle, changeant en quelque sorte d'ofOce avec elle, était devenu son serviteur. Dans les derniers mois de la vie de cette femme, il lui avait donné sa bonne chaise à vis, et je l'ai vu, chaque jour, après que nous l'y avions transportée ensemble, faire luimême le lit de sa vieille servante, et tirer encore un sourire de ses lèvres décolorées.
Un soir, cette pauvre femme éprouvant une douleur inaccoutumée, mon oncle, après s'être fait dire les symptômes avec le plus grand soin , consulta son livre, imagina une drogue victoiieuse, et sortit vers minuit pour la faire préparer sous ses yeuK chez le pharmacien. Son absence se prolongeant, Marguerite m'appela pour me faire part de son inquiétude. Je m'habillai en hâte, et je courus chez le pharmacien par le plus court chemin. Mon oncle en était sorti depuis quelques moments. Tranquillisé par cette assurance, je m'acheminai par la rue qu'il avait dû suivre : c'est celle de la Cité.
J'avais gravi la moitié de colle rue, dont la pente est rapide, lorsque je vis à quelque dislance un homme seul, que, à son action, je ne reconnus point d'abord pour mon oncle. Il portait avec effort un objet pesant qu'il posa à deux re|iriscs, comme pour reprendre haleine, puis, arrivé au haut de la rue, il le |)la»'a dans un coin formé par l.i saillie des maisons, s'assurant avec le bout de sa canne (|ue cel objet ne [tût rouler de tiouveau d ms la voie.
Je reconnus mon oncle, qui fut bien surpris de me voir. Après lui avoir exi)li(jué le motif de ma course : « Eh ! j'y serais déjà, me dit-il, sans un énorme caillou où je me suis clioqué rudement; » et il hâtait le pas en boitant.
Ce trait peint, ce me semble, cet excellent homme. Agé, boiteux, ayant hâte, il avait solitairement porté la grosse pierre en un lieu où elle ne pût plus nuire, et, de son aventure, c'était la seule circonstance qu'il eût déjà oubliée.
L'on comprend mieux maintenant avec quelle tristesse je considérais, ce jour-là, trembler la main de mon oncle. J'assemblais ce signe avec d'autres que je rapportais à la même cause : la croissante sobriété de son régime, ses promenades bien plus courtes, et le dimanche, à l'église, un assoupissement contre lequel je le voyais lutter avec effort.
Mais pendant que je me livrais a ces tristes pensées, mes yeux vinrent à rencontrer la madone... elle avait été remise en sa place. J'en fus surpris, car je croyais que mon oncle l'eût vendue à certain Israélite (jui marchandait ce tableau depuis longtemps. Je me levai machinalement pour aller la considérer.
« Cette madone, dit alors mon oncle... » Et quelque émotion altéra sa voix.
La seule chose sur laquelle mon oncle m'eût indirectement contrarié, et l'on a vu par quels moyens , c'était mon penchant pour les beaux-arts. Le prix immense qu'il attachait a voir l'unique rejeton de la famille entrer dans la glorieuse carrière de la science avait seul pu l'engager dans ces pratiques, ([ui. hmt innocentes qu'elles étaient, avaient coûté infiniment à sa droituie comme à sa bonté; et sûrement il s'était reproché . comme
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une dureté grande, de m'avoir soustrait la vue de la madone. Il n'en fallait pas davantage pour que le trouble et quelque honte agitassent son âme candide et sereine.
« Cette madone, reprit mon oncle, je l'avais ôtée de là pour des raisons... J'aurais dû ne pas Tôter... Je te la donne. Tu la descendras. »
Pendant qu'il disait ces mots, mon oncle avait repris son calme habituel. Pour moi, surpris au milieu de ma tristesse par ces paroles de regret, qu'accompagnait un don généreux, ce fut à mon tour d'être ému et embarrassé.
« Mais, conliuua-t-il en souriant, en revanche, tu me rendras mes livres. Mon Grotius s'ennuie là-bas... Mon Puffendorf y sommeille... La vieille me parle d'araignées qui tendent leur toile de l'un à l'autre... Après tout, ipie chacun suive sa pente... Le droit est pourtant une honorable carrière !... Mais, quoi? les arts ont du bon aussi... On peint la belle nature, on compose des scènes variées, on se fait un nom... On n'y devient pas riche, mais enfin on peut y vivre modiquement... De l'économie, quelques gains, un peu d'aide;... bientôt, quand je ne serai plus, mon petit avoir... »
Ici, ne pouvant retenir mes larmes, j'y donnai cours, m'abandonnant à toute l'affliction que provoquaient en moi ces paroles.
Mon oncle se lui, et se niépreuanl siif la cause de mes laiines, il ne tenta pas d'abord de me consoler; mais après quelque silence, s'approcliant de moi :
LA BIBLIOTHEQLt:
« Une fille si sage, dit-il,... si belle!... «ne DUe si jeune !
— Ce n'est pas elle que je pleure , bon oncle ; mais vous me dites des choses si tristes!... Que deviendrai-je quand vous ne serez plus? »
Ces paroles, en tirant mon oncle de son erreur, lui causèrent un soulagement si grand, qu'aussitôt il reprit sa gaieté.
« Ohé! mon p;uivre Jules, est-ce sur moi que tu pleures?... Bon !
bon! qu'à cela ne tienne, mon enfant, on vivra...
A quatre-vingt-quatre, on connaît le métier...
Et puis, mon Hippocrate est là... Ne pleurons pas, mon enfant. Il s'agit de beaux-arts,... de rien d'autre,... et puis de ton sort. L'âge arrive, vois-tu bien, a toi comme à moi... Tu ne veux pas du droit?. . . c'est permis. Eh bien, mets-toi aux beaux-arts,'... car c'est vrai qu'il faut se plaire à son métier. Tu prendras la madone ; nous te cliercherons un atelier... Tu commenceras ici, tu Uniras à Rome; ce sera pour le mieux. Le mal serait de végéter; avec un but, on travaille, on marche, on arrive, on se marie... »
Je l'interrompis : « Jamais! mon oncle.
— Jam;iis! soit; c'est permis... Mais pourquoi, Jules, te fais-tu célibataire?
— C'est que, lui dis-je avec embarras, je me le suis juré a moi-même... depuis que...
— Pauvre lille!... si sage!... Eh bien, suis ton idée, c'est permis. Je n'en suis pas mort. L'important, c'est que tu prennes un état, et nous allons nous en occuper. »
Je fis un effort afin de paraître joyeux de quitter le droit pour les beaux-arts; mais j'avais le cœur trop pénétré de tristesse et de reconnaissance, pour qu'aucun autre sentiment y tiouvàt place. Au bout de quelques instants, je me retirai, après avoir tendrement embrassé mon oncle.
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Ainsi s'explique ma seconile assertion. Vous comprenez maintenant, lecteur, qu'étant devenu artiste et demeuré petit peuple, un double motif m'attire autour des treilles, ou m'appelle à y ligurer. Il en est un autre encore ; c'est le plaisir de fréquenter les mêmes lieux oîi je me promenai jadis sur les pas de mon oncle. Assis moi-même a la longue table, je me le figure errant sous les ombrages d'alentour, s'arrêtant pour ouïr, pour regarder ça et là ; son sourire me caresse comme un souffle, et sa mémoire m'est plus présente.
D'ailleurs, indépendamment de l'art, qui trouve là une abondante pâture, ces plaisirs sont vrais et estimables entre les plaisirs, si goûtés en famille; la décence y règle la joie, comme la simplicité en rehausse le charme. Durant les jours quelquefois si ingrats de la semaine, quelle innocente et douce attente que celle d'unir sa famille a la famille de son ami, de sou voisin, pour aller goûter un riant loisir sous les charmilles de la plaine, ou sous les châtaigniers de la montagne! Que le soleil du dimanche paraît radieux, l'azur du ciel écbUant! Apiès les actes de dévotion qui sanctifient cette journée, de bonne heure, à midi déjà, car la chaleur du jour ne pèse point sur ceux que la joie allège, ces familles s© répandent hors des murs, et la gaieté des visages répond au vivant aspect des habits de fête. Le pas des parents , celui de l'aïeul , s'il prend encore part à ces plaisirs, règle l'allure ; néanmoins on joue librement îi lentour, et la jeune (ille, si elle cherche a plaire aux jeunes hommes, comme c'est son invincible penchant, prolég'ée par l'u'il de sa more, n'est enchaînée ni par une fausse réserve, ni par une triste pruderie. Les rires, les jeux, une gaie malice, un piquant attrait, rapprochent et animent cette troupe folâtre : les parents causent au murmure de cette joie, et, derrière eux, l'aïeul lui-même se ragaillardit au bruit de ces plaisirs d'un autre âge.
Et ce ne sont la que les préludes, lis arrivent sous la charmille : la fraîcheur, le repos, une table servie, les convient a la fois; et, quels (|uc soient les mets, l'appétit et le bonheur leur prêtent une saveur charmante. Les hasards, même fâcheux, d'une cuisine rustique ne sont qu'un sujet de gaieté, une bonne fortune pour cette société rieuse. Cependant l'aïeul est entouré d'égurds, on lui fait le régime qui lui agrée, le bruit se tempère pour lui, chaque jeune homme s'honore de lui témoigner du res|)ecl, heureux (le se faire ainsi un titre de préférence aupics de la pctile-lille du vieillard.
Ce sont d'aimables moments que ceux qui suivent. Les groupes se dispersent, et les robes blanches brillenl ra et là sur les gazons d'alentour; sous l'impression du soir, de paisibles entretiens, plus d'intimité, un doux abandon, succèdent à la folie du banquet, et le terme de la journée qui s'approche rond les instants plus précieux. Aussi ne nié-je point que, tan-
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dis que les parents sont demeurés a causer autour de l.i table, ou sommeillent en quelque lieu tranquille, il ne s'échange quelque propos tendre; que le plaisir de s'écarter delà foule ne soit bien vif, bien palpitant d'alarmes et de bonheur; qu'il n'y ait quelque mécompte enfin , lorsque , de la charmille, s'échappe le signal de réunion et de départ.
Mais, où est le mal? et de quelle façon plus honnête ces jeunes gens apprendront-ils a se connaître, a s'aimer, et a se choisir pour époux? Oui, ces parents qui causent ou qui sommeillent, ont raison de ne point craindre ce que d'ailleurs ils ne veulent point voir; ils ont pour garant le souvenir de leur mutuelle honnêteté , et ils savent que là où est la famille, tout s'épure; que, rassemblée, c'est un sanctuaire d'où la souillure est bannie.
Ce furent les plaisirs de nos pères; les traces en demeurent, mais elles s'effacent au milieu de cet universel cliangement des mœurs, où viennent se perdre a la fois, et l'antique rudesse, et l'antique bonhomie; où, contre un bien-être croissant, mais sans saveur, s'échangent de jour en jour les joies simples conquises par le labeur, les douceurs de la fraternité, et la sainte force des liens de la famille.
Mais ce qui, en tout temps, porte le plus de ravages dans la simplicité et la bonhomie des plaisirs, c'est le bourgeon, l'indomptable bourgeon. C'est lui qui éclaircit les rangs de ces aimables et honnêles promeneurs; c'est lui qui proscrit ces plaisirs sans faste et sans dépense; c'est lui qui veut que son homme parade sur quelque place publique; c'est lui qui lui conseille cette moustache et cet éperon , qui n'ont de prix que sur le seuil d'un café, ou sur le pavé d'une rue de bon ton ; c'est lui qui lui fait, le dimanche, éviter sa rue, sa boutique, son père lui-même et les lieux où il est; c'est lui qui lui fait trouver de l'agrément à cette rosse qui le traîne dans un reste de (iacre, jaune comme un vieux revers de botle, jusque dans quelque auberge enfumée; c'est lui, autant et plus que le plaisir, qui l'éloigné de la société des siens, et qui lui donne ce ton déshonnête, ce propos licencieux, dont il réjouit les amis de son choix.
Oui, c'est le bourgeon qui gouverne l'homme! Si ce n'est de cette façon, c'est d'une autre; et toujours avec plus d'empire, à'mesure qu'il s'élève en condition. C'est le bourgeon qui fausse ses plaisirs, qui rétrécit son esprit, qui corrompt son cœur. Quand les passions, ou les vicissitudes de la vie , quand les malheurs privés ou publics ne couvrent pas sa voix, il domine en maître et l'homme et la société; les mœurs, les usages, les sentiments de chacun et de tous se règlent sur sa volonté, ou
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varient selon ses moindres caprices. Alors les hommes s'isolent ou s'unissent, non pour de vrais griefs on pour de saintes causes, mais en vertu de misérables avantages , en vertu des faux brillants qui les parent, des nippes qui recouvrent leur âme vide. Alors on les voit secouer leur poussière contre leurs égaux , uniquement épris du désir d'atteindre à ceux qui les précèdent; alors l'indifférence prend la place de la fraternité; un envieux désir, celle de la sympathie; et vivre, ce n'est plus aimer, jouir, c'est paraître !
Et si les temps comme les nôtres sont, par la mollesse du bien-être, et par la pâleur des spectacles, propres à étendre cet empire du bourgeon, ils le sont encore parla tiédeur des âmes, parla nullité des convictions, et par ce leurre d'égalité dont se repaît une société folle dans ses vœux. Quelle place ne laissent pas an bourgeon , pour croître et se développer sans mesure, ces cœurs où nulle flamme ne couve, où nulle croyance n'a de racines, qu'aucune passion ne remue profondément! Quelle vaste carrière ne lui ouvre pas ce principe d'égalité, interprété comme il l'est, prêché par ceux qui n'y croient, ni ne l'acceptent; avidement reçu par ceux qui ne le comprennent pas ; admis comme étant seulement le droit, le devoir, la fureur de s'égaler à plus élevé que soi ! Voyez-les se précipiter tous dans cette lice où, pour s'être coudoyés, froissés, mutilés, les uns n'en sont pas moins en tête, et les autres aux derniers rangs... Au lieu de rester à leur place pour l'améliorer, ils la foulent avec dépit, honteux d'y être, impatients d'en envahir une autre, envieux de s'y pavaner à leur tour. Niais, hommes sans cœur, que meut par ses fils grêles, mais innombrables, la plus mesquine des passions, la vanité !
Le bourgeon est donc, à tout prendre, un triste conseiller, un pitoyable maître; et s'il n'est possible de l'extirper jusqu'à la racine, au moins est-ce l'oflice de l'homme de sens que de le refouler sans cesse, et d'en arrêter les pousses à mesure qu'il les voit poindre.
Depuis vingt ans que je m'emploie a cette œuvre, j'ai, je m'imagine, arrêté quelques jets, refoulé quelques pousses, mais dirai-j«' ([ue j'aie réduit a rien mon bourgeon? Ce serait mentir. Je le sens là, moins vorace peut-être, mais d'honnête grosseur encore; prêt, au moindre signe, à s'étendre en jets luxuriants, à étouffer tous les bons germes, auxquels en le réduisant j'ai donné place. Chose singulière! au delà de certaines limites, l'effort tourne contre vous ; en voulant extirper le bourgeon, c'est un bourgeon que vous reformez à côté; vous dites : « Je puis me flatter que je n'ai plus de vanité, » et ceci mênie est une vanité. Aussi, ne puu-
vant tout laiie , j'ai pourvu au plus pressé. Je lui laisse pour amusette mes tableaux, mes livres, en lui interdisant toutefois les préfaces, bien qu'il m'en conseille a cliaque fois, mais il est de plus sérieuses choses que j'ai mises à l'abri de ses atteintes.
Ce sont mes amitiés d'abord. Je veux qu'il n'y ait rien a voir. Je veux que le lien en reste libre , mais fort; je veux que la source en soit profonde, toujours fraîche et pure, à l'abri des zéphyrs et a l'abri des tempêtes; que ce ne soit point cet inconstant ruisseau qui se lance à chaque pente, qui se divise a tout contour, et dont l'onde, tantôt échauffée, tantôt refroidie, baigne toute fleur, s'imprègne de toute saveur, cliange selon la couleur du ciel, ou avec le sable de son lit. Je veux aimer dans mon ami son affection pour moi , le charme que j'éprouve à le clicrir moimême, nos souvenirs communs, nos espérances mutuelles, nos entretiens intimes, son cœur, connu du mien, ses vertus qui captivent mon âme, ses talents dont mon esprit tire jouissance, et non point sa voiture, son hôtel, son rang, sa charge, sa puissance ou sa renommée. Je le veux, bourgeon; ainsi, arrière!
Ce sont mes plaisirs ensuite. Je veux les chercher où mon penchant les trouve, n'importe l'habit des gens, et la dorure des lambris. Je veux les goûter simples si je puis, mais vrais, toujours; tirant leur saveur de quelque assaisonnement du cœur ou de l'esprit, de quelque attrait vif et honnête , de quelque innocente conquête sur le mal, sur la paresse, sur l'égoïsme; je veux les goûter dans le plaisir des autres, plus que dans le mien propre ; car la souveraine joie est celle qui se partage , s'étend, circule, et pénètre le cœur d'une chaleur expansive. Ainsi, bourgeon, arrière! Laisse-moi, sous ma charmille, avec ces bonnes gens. — Mais vous êtes vu ! — Je ne m'en soucie. — Mais vous êtes en manches de chemise! — J'en suis plus au frais. — Mais vous avez l'air d'être de leur compagnie! — Je l'entends bien ainsi. — Mais voici une voiture!... — Qu'elle roule. — Mais des citadins qui vous connaissent ! — Salue-les de ma part, et arrière, bourgeon !
C'est enfin mon bon sens, ma façon, non-seulement de me conduire, mais de juger les autres, de peser ce qu'ils valent, et de les ranger dans mon estime. Arrière encore, bourgeon! Tu es le père de la sottise, si tu n'es la sottise elle-même. Arrière! Je vois qui tu me montres, de qui tu m'approches; il y a du bon, il y a du beau souvent, sous ces dehors (jui le séduisent; mais il y a du lion, il y a du beau aussi sous cette bure que tu dédaignes. Avant de peser ces hommes, souffre que l'un et l'autre je les dépouille. Bourgeon ! j'avais un oncle dont lu eusses tiré honte plutôt que gloire... j'ai aimé une juive qui n'eût obtenu que tes dédains... Arrière! à jamais arrière! !
DE MON 0\(,LR.
Outre mon oncle Tom, moi, et le peintre dont j'ai parlé précédemment, il y avait d'autres locataires dans la maison. Je vais les énumérer, en allant du bas en haut, pour arriver ainsi jusqu'à celui qui, le plus près du ciel , en prit le chemin à peu près vers ce temps , laissant vacante une belle mansarde an nord, oîi j'allai m'établir.
Ne me demandez pas, lecteur, ce* qu'ont b faire dans mon histoire ces nouveaux personnages. Rien , peut-être. Mais si vous m'avez accompagné jusqu'ici, que vous coûtera une digression de plus? Vous y êtes accoutumé, et moi j'aurai fait revivre ces flgures qui me sont chères, comme l'est toute ressouvenance du jeune âge. A moi donc, antiques locataires, voisins d'autrefois, disparus aujourd'hui de la scène du monde, mais dont mon cœur cultive avec charme le lointain souvenir !
C'était d'abord, sur le môme étage que nous, un récent retraité, vieux
bonhomme, tout occupé du soin de manger agréablement une paye morte gagnée par quarante années de travaux. Tranquille et jovial épicurien , il arrosait le mnlin les (leurs d'un petit jardin ; à midi , il faisait régulièrement sa sieste; et après son dîner, il se récréait 'a humer la brise du soir, en compagnie de quelques serins qu'il élevait becquetants, voletants a ses côtés Toutefois, il n'avait pas onlièronient rompu avec .son ancien état, et son amusement principal , c'était d'ap|tli(iucr a toutes choses, et à tous venants, quelque sentence extraite do ses souvenirs
classiques. J'avais jadis passé par ses mains, et je n'étais point insensible à l'agrément prosodique de ses apoplitiiegmes, aussi m'aimaitil , et il ne lui arrivait guère de me rencontrer sans m'apostropher à sa façon :
paer, si qua falu aspera rampas.
Tu Marcellus eris,
et sa pause rebondie allait, venait, .d'un rire long et moelleux, auquel, sans le partager, je portais envie. S'il advenait qu'une ancienne servante lui apportât du village quelque petit présent intéressé ;
Timeo Vanaos , et dona ferai les!
Et la panse allait son train. Mais s'agissait-il de son épouse, alors il ne tarissait plus :
Dum communtur, dam nwlienlur, annus est.,..
varium et mutabile semper fœmimi !
notumque, furcns quid fœinina possiil
et bien d'autres. Cependant madame faisait des compotes, tout en trouvant le ton de son époux détestable, ce qui portait celui-ci à murmurer :
Meliiis nil cœlihe vitâ.
A [l'étage au-dessus, c'était un octogénaire bourru , morose , ancien magistrat de la république. L'été, assis dans une grande bergère, il vivait auprès de sa fenêtre , d'où il contemplait piteusement la rue; voyant h toutes choses la décadence de l'État et la ruine des mœurs : aux maisons reblancbies . aux murs recrépis, aux chapeaux ronds, à la rareté de cadenettes, et surtout a la jeunesse des jeunes gens,
, cuncla terrurum imiiata
Prœter atrocem animum Catonis,
DE MOiN ONCLE.
disait le régent. L'hiver, enfermant ses deux maigres jambes dans des bottes de carton, il vivait au coin de son feu; ne le quittant plus que pour venir tous les mois à sa porte , en bottes de carton toujours , assister quelques mendiants ses contemporains ; vieux débris, dans lesquels il reconnaissait encore les vestiges du bon temps , les restes vermoulus de cette ancienne république si changée, si déchue.
Au-dessus de ce vieillard morose , vivait très-retirée une famille nombreuse, dont le chef était un géomètre employé au cadastre. Cet homme
a sa planchette tout le jour, passait une partie des nuits sur ses feuilles. Il avait, je m'en souviens, l'orgueil de la gêne laborieuse et indépendante, et si, de loin en loin, il se permettait en famille une partie de plaisir, il en savourait la jouissance d'un air grave et lier qui m'imposait à moi, jeune homme, un respect mêlé d'admiration.
Dos est magna, parciitium Vhiiis
disait avec gravité le régent lui-même.
Avant d'arriver a la mansarde, on passait encore devant la demeure d'un joueur de basse. Celui-ci donnait leçon tout le jour, se réservant la nuit pour composer des thèmes sur son instrunuMit :
modo summii.
Modo liac resonaC quœ chordis quatuor imâ.
Tout à l'entour du
musicien s'ouvraient des chanibrettes , des cabi-
' nets, loués ou sous-loués à
des étudiants qui prenaient leurs repas chez lui. Ces messieurs, grands fumeurs^ récitaient leurs cours, chantaient des romances, donnaient du cor ou jouaient du flageolet, en sorte que dans cette région la symphonie était permanente.
Qiiousque tandem .'.'
Enfin la mansarde dont j'ai parlé.
DE MON ONCLlî. Hl
Cette mansarde était grande , avec un jour niagnitique. Le géomètre voulut l'avoir, et moi aussi. On perça une fenêtre, on éleva une cloison, et nous eûmes chacun notre mansarde.
J'y retrouvai la vue du lac et des montagnes. Ma fenêtre se trouvait au niveau et fort près de ces grandes rosaces gothiques, qui sont Ii mihauteur des tours de la cathédrale. De cette région élevée le regard s'étendait sur des toits déserts, tandis que le bruit de la ville mourait avant d'y arriver.
Mais je commençais à atteindre l'âge oii ces impressions n'exercent plus leur puissant empire, et chaque jour davantage mon cœur cherchait en lui-même ses émotions et sa vie.
Par cette même cause, mon goût pour l'imitation n'était plus si vif; il faut à ces penchants un calme que je n'avais plus. Souvent agité, troublé par les vagues mouvements d'une tendresse sans objet, je ne savais plus voir mon modèle, je regardais avec dégoût mon ingrate copie, et, posant le pinceau, je m'abandonnais à ma rêverie pendant des heures entières.
Cette vie intérieure a son charme et son amertume. Si ces songes sont doux, le réveil est triste, sombre; l'àme rentre dans la réalité, ayant fatigué ou perdu son ressort. Aussi, incapable après ces heures de reprendre mon travail, et non moins incap;ible de faire renaître les songes, je quittais ma demeure pour aller au dehors promener mon ennui.
Ce fut dans l'une de ces
promenades qu'une ren-
!, contre forfuite vint me sor-
-^ tir de cet état de langueur
et de demi-oisiveté.
Un jour j'allais rentrer dans ma demeure par la porte qui est du côte de l'église, sous le gros tilleul. Un brillant équipage stationnait auprès. A peine l'eus-je dépasse, (|u'un(> voix, ([ue je reconnus aussitôt,.me porta à relouriicr
la tête avec vivacité
« Monsieur Jules ! » s'écria la même voix avec émotion.
Dans mon trouble, j'hésitais a m'approclier, lorsque je crus comprendre qu'on m'y invitait. Je rebroussai; un geste rapide ouvrit la portière, et je me trouvai en présence de l'aimable Lucy! Elle était en habits de deuil , les yeux mouillés de larmes... A cette vue , les miennes coulèrent.
Je me souvenais tout a la fois de sa robe blanche , de ses liliales alarmes, des paroles du vieillard, de sa bonté envers moi... « Oh! qu'il méritait de vivre , lui dis-je bientôt, et que c'est une cruelle perte, mademoiselle... Permettez que je donne ces pleurs au souvenir que je conserve de son aimable bonté. » Lucy, encore trop émue pour répondre, me pressa la main avec un mouvement dont une gracieuse réserve tempérait la reconnaissante affection.
« J'espère, me dit-elle enfin, que, plus heureux que moi, vous possédez encore monsieur votre oncle... — Il vit, lui dis-je, mais l'âge s'accumule et le courbe vers la terre... Que de fois, mademoiselle, je songeais à votre père!... et chaque jour je comprenais mieux votre tristesse. »
Lucy, se tournant alors vers un monsieur qui était assis auprès d'elle, lui expliqua brièvement, en anglais, le hasard auquel elle avait dû de faire ma connaissance et celle de mon oncle, cinq années auparavant; et comment ma vue, en lui rappelant vivement une journée où son père avait été si heureux et si aimable , lui avait causé cette émotion. Elle ajouta quelques mots d'éloge envers moi et envers mon oncle ; et lorsqu'elle parla de ma condition d'orphelin, je retrouvai, dans son expression et dans ses paroles, cette compassion qui autrefois m'avait tant ému. Quand elle eut achevé ce récit, le monsieur, qui paraissait ne pas parler le français, me tendit la main avec une expression d'affectueuse estime.
Alors Lucy, s'adressant ;i moi : « Monsieur est mon époux ; c'est le protecteur et l'ami que m'a choisi mon père lui-même... Après ce jour oîi vous lévites, monsieur Jules, je ne devais plus le conserver longtemps... Dieu l'a retiré dix-huit mois après... Plus d'une fois il avait souri en se rappelant votre hisloire... En quelque temps, ajouta-t-elle , que vous ayez un malheur semblable au mien, je vous prie de m'en instruire... Je veux saluer votre oncle... Quel âge a-t-il ?
— Il entre, madame, dans sa quatre-vingt-cinquième année. » Après quelque silence , sous l'impression de cette réponse : « J'étais
venue pour parler au peintre qui a fait le portrait de mon père... Pensez-vous, monsieur Jules, que je pourrais le rencontrer seul?
— Sans aucun doute, madame. Vous me donnerez vos ordres, et je les transmettrai à mon confrère. »
Elle m'interrompit : « Oh ! vous avez donc pu suivre votre penchant !... Eh bien, j'accepte votre offre, et je choisirai mon moment... Mais au-
DE MON ONCLE. U3
paravant, mon époux et moi, nous serions désireux devoir vos ouvrages... Habitez-vous cette même maison ?
— Oui, madame.... Et quelque confus que je sois de n'avoir a vous montrer que de misérables essais, je n'ai garde de refuser, par amourpropre, l'honneur que vous voulez me i'aiie. »
Nous dîmes encore quelques mots, bientôt je descendis, et la voiture s'éloigna.
Cette rencontre inattendue , en redonnant la vie a d'anciennes et tendres émotions, me tira de l'espèce de langueur oij je végétais depuis quelques mois.
Mais, l'oserais-je dire? si j'ai tovijours aimé ma juive et chéri sa mémoire, ce fut néanmoins de ce jour que mes regrets perdirent leur amertume, et que mon âme, comme déliée du passé, recommença à se porter vers l'avenir, doucement chargée d'un souvenir qui lui devenait moins poignant, sans cesser d'être aimable et cher.
Toutefois, cette entrevue n'avait pas été pure de tout nuage. Bien qu'ayant oublié Lucy, bien (\ue n'ayant jamais pu former, même au sein de mes plus folles rêveries, le moindre projet de lui être jamais quelque chose, dès le premier abord, la vue de ce monsieur, assis auprès d'elle, m'avait été triste; et lorsque, de la bouche de Lucy, j'appris (ju'elle était mariée, des lueurs de trouble et de jalouse peine avaient traversé mon cœur.
Mais ce fut un souffle passager ; avant même de quitter la voiture, mon cœur s'était donné à ce monsieur, et je ne voyais plus dans Lucy que son épouse tout aimable , qu'il me permettait de chérir.
Les jours suivants je vécus de ce souvenir, el de l'espoir de revoir bientôt Lncy. J'avais fait quelques copies, entre autres celle de la madone, deux ou trois portraits, puis quelques compositions, la plupart d'une exécution plus que médiocre, mais ne manquant pas de certains indices de talent. Comme l'on peut croire, le bourgeon m'aida avec la plus active complaisance à les disposer à leur avantage, et tout était prêt [tour recevoir Lucy, lorsqu'elle arriva eu effet. Son mari lacctim- [lagnait.
Encore aujourd'hui, je ne puis songer à celte jeune dame (pie ce souvenir ne remue mon cœur. Que ne puis-je peindre sous des traits assez aimables cette bonté si vraie, dont son rang, son éclat, son opulence, rehaussaient encore le charme; cette simplicité de sentiments, que n'a-
Il'i LA BIBLIOTHÈQUE
valent pu fausser ou contraindre les manières ni les préjugés du grand monde ! Bien qu'une expression de mélancolie lui fût habituelle, le souffle d'un bienveillant sourire réchauffait ses moindres paroles, lorsque déjà la caresse de son regard prêtait a son silence même un pénétrant attrait. Dès qu'elle fut entrée dans ma modeste mansarde, ses premiers mots furent pour m'adresser d'encourageantes félicitations. Elle regardait mes ouvrages avec un intérêt particulier, et , dans tout ce qu'elle en disait en anglais avec son éfioux, je saisissais une charmante intention de bonté. Un instant seulement, leurs propos s'échangèrent à voix basse, mais sur un ton et d'un air qui n'étaient propres qu'à me donner ce doux embarras qui accompagne quelque riante attente.
Tandis qu''a la demande de Lucy je retournais toutes mes toiles pour les faire passer sous ses yeux, j'entendis dans le corridor le pas de mon oncle^ J'accourus pour lui ouvrir la porte.
Lucy, comme pressentant quelque chose, s'était levée. A la vue de mon vieil oncle, elle alla au-devant de lui, puis, faisant un retour sur elle-même, elle ne put réprimer son at- 'iif/jv^^
tendrissement. iMon oncle, serein comme toujours, et fidèle à un ancien usage de galanterie, prit la main de cette jeune dame, et, s'étant incliné, il la porta à ses lèvres : « Souffrez, belle madame, lui dit-il , que je vienne vous rendre la visite dont vous m'honorâtes il y a cinq ans , en me ramenant ce mauvais
garçon-là Je sais, reprit-il en voyant couler les larmes de Lucy, je sais
que vous êtes affligée... ce noble vieillard était votre père!... Je sais aussi que voici monsieur votre époux... et digne de l'être, puisqu'il vous l'avait choisi. » Le monsieur, en cet instant, serra la main de mon oncle, en l'invitant "a s'asseoir sur un siège qu'il avait lui-mêiue appiodié [tendant que je n'avais d'attention (jue pour cette scène.
« Monsieur, dit 'a son tour Lucy, vous pardonnez a mon émotion
Quand a Lnusnnne je vous vis. vous et mon père, dans la même chambre.
DE MON ONCLE. \\o
tous les deux du même âge à peu près, tous les deuv bien nécessaires au bonheur de deux personnes... j'eus alors des pressentiments, que
votre présence me rappelle trop vivement en cet instant Je remercie
Dieu de ce qu'il vous a conservé. Si le hasard ne m'eût fait rencontrer monsieur Jules, mon intention était de ne point quitter Genève sans avoir
été chercher de vos nouvelles Mais il m'est plus doux de vous voir
bien portant comme vous paraissez l'être, et je suis aussi reconnaissante que confuse de ce que , pour me procurer ce plaisir, vous êtes monté jusqu'ici.
— Bonne madame, dit mon oncle, vous êtes une charmante créature!
et c'est plaisir que de vous entendre A Lausanne, il monta bien, votre
père... et il n'en fut pas paye par cet accueil qu'on ne sait faire qu'avec votre voix, vos manières, et votre cœur Chère madame, soyez heureuse Bientôt, bientôt, je monterai plus haut encore ! si ce n'est que
voici mon pauvre Jules qui n'y consent pas
— Ah! toujours moins, bon oncle, » lui dis-je, tout ému du rapport aussi triste que frappant qu'il y avait maintenant entre ma situation et celle oij j'avais vu autrefois Lucy. Et je lisais dans l'expression de cette jeune dame, que sa pensée en cet instant rencontrait la mienne.
« Que je ne vous dérange point, reprit mon oncle après quelques propos. Yous regardiez les essais de mon pauvre Jules... je vais vous laisser
Dites, je vous prie, a monsieur que je regrette aujourd'hui de ne pas savoir l'anglais plutôt que l'hébreu... j'aurais eu le plaisir de l'entretenir. » Puis, prenant la main de Lucy: « Adieu, dit-il, mon enfant... soyez heureuse C'est le droit d'un vieillard que d'accompagner de ses bénédictions une aussi jeune dame Ainsi fais-je. Adieu, cher monsieur;
vous êtes imis... je ne vous séparerai plus dans mon souvenir. » A ces mots, mon oncle Tora, s'étant incliné de nouveau, baisa la main de Lucy, et se retira. Tous trois nous l'accompagnâmes, pénétrés de ce vif sentiment de respect et d'affection qu'impose la vieillesse aimable, et auquel se mêle une mélancolique pensée.
Quand mon oncle se fut éloigné, nous nous assîmes. Lucy parlait de lui, elle voulait lui trouver des traits de ressemblance avec son père, surtout dans cette sereine gaieté, dans cette politesse si vraie, sous des formes un peu antiques ou familières; et souvent elle s'arrêtait après ces remarques, comme attristée par l'idée de la perte que me réservait un prochain avenir. Puis, changeant d'objet : « Monsieur Jules, me ditelle, non sans qu'un souffle de rougeur colorât ses joues, nous avons apporté avec nous ce [lortiait de mon père que vous connaissez.... Notre désir serait d'en avoir deux copies. J'espère que vous voudrez me faire le plaisir de vous charger de ce travail. Votre talent nous est une garantie qu'il répondra a notre attente, quand déjà le souvenir que vous
avez conservé de mon p«'re l)ien-aimc est un niolif qui me louche plus encore. »
Que l'on juge de ma joie. Il me fallut en contenir l'expression ; mais Lucy et son époux purent, au travers de mon embarras et de ma confusion, en mesurer toute la vivacité. Ce qui l'augmentait encore, c'est le sentiment que j'avais qu'un pareil travail n'était pas au-dessus de ma portée. Lejour même, j'allai prendre le portrait, et m'étaut mis à l'œuvre, je me vis cette fois Lieu décidément lancé dans la carrière des beauxarts.
En d'autres circonstances, ce portrait m'eût inspiré quelque tristesse, car il refoulait vivement mon iraagiuatiou dans le passé, pour y retrouver pleins de vie ces deux êtres, si cliers l'un à l'autre, et maintenant séparés par la mort; cette jeune tille ornée de ce riant éclat de parure et de jeunesse que les larmes n'ont point encore terni, et Lucy maintenant voilée de tristesse
et de deuil Mais j'é- i
tais trop préoccupé par la joie et la reconnaissance, pour que l'impression de ce contraste établît sur moi son empire
Quelle occupation charmante ! Mon crayon avait à retracer cette figure bien-airaée; il avait à reproduire les contours de la taille, la gracieuse mollesse de l'attitude....
Parfois je m'arrêtais, épris de mon modèle, et, pour quelques instants, l'émotion m'empêchait de poursuivre.
« Bonne madame! dit mon oncle, quand il apprit ces grands événements Je regrette de n'avoir pas su l'anglais plutôt que l'hébreu
Te voilà bieu content, mou pauvre Jules!... c'est permis. » Il se redressa :
DE MON 0\CLE. ^^7
Et que cet ouvrage te fasse honneur! Qu'on y voie observées les lois
du clair-obscur, celles des deux perspectives, tant linéaire qu'aérienne...
et puis, l'entente de l'art... et puis Bonne madame! aussi affectueuse,
en vérité, qu'elle est belle!... »
Cependant la calèche de Lucy, durant sa dernière visite, avait stationné du côté de la maison qui fait face a l'Iiôpital ; tandis que les équipages qui amenaient les modèles de mon confrère arrivaient par le côté qui fait face à la cathédrale.
Cette circonstance avait attiré l'attention des locataires; aussi lorsque, après mille conjectures dans lesquelles ils n'avaient eu garde de songer à moi, ils eurent reconnu que cette calèche à armoiries stationnait la à mon intention, la renommée de ma gloire, gloire toute neuve et d'autant plus brillante, monta d'étage en étage, et le vieux régent se prit à dire, en songeant à ses prédictions :
— Son ego perfldum Dixi sacramenlum.
— Quel mauvais mot dites-vous là? interrompit sa femme.
— Oili piofanum rulgus Et arceo.
Faites vos compotes. »
— J'avais cru que cinquante années de classe vous ôleraient cette odieuse manie de latinité, qui vous rend insupportable. Ne sauriez-vous laisser là ces sottises, et parler français comme tout le monde?
— Vous différez fort d'Horace, ma chère, car c'est lui qui a dit :
Noclurnà versate mttnu , versale diuriiû;
et si je vous fais grâce de la nuit , vous pouvez bien m'écouter le jour.
— Horace et tous ces messieurs sont de grands sols, si ce sont eux qui vous ont ainsi formé l'esprit. La nuit, vous ronflez que je n'en puis dormir; et le jour vous m'étourdissez de vos calembours.
— Vous calomniez Ta des beautés que vous ne sauriez comprendre. Songez, ma chère, que si je mange vos compotes, et que je les trouve bonnes, vous pourriez goijter mes hexamètres et leur trouver du parfum
Vellem in amicitiâ sic erraremus.
— Mes compotes sont excellentes, et vos ragoûts détestables!
— Melius nil cœlibe vitùl
Et j'en reviens 'a mon dire sur ce jeune homme :
Non ego perftdum Diii sacramenlum.
DK MON ONCLE.
D'autre part , le joueur de basse et toute sa séquelle (j'ai dit ailleurs que les étudiants vivent a la fenêtre) n'avaient pas manqué de remarquer la brillante calocbe.
Au moins quinze têtes s'étaient tout à coup montrées aux fenêtres qui donnent sur la rue, regardant curieusement les laquais descendre , ouvrir la portière , et la jeune dame entrer dans l'allée, appuyée sur le bras de son époux. Ici les conjectures avaient commencé : « Chez qui monte-t-elle?... — Serait-ce, avait pensé le musicien, un amateur que la Providence?... » Et toutes les têtes s'étaient reportées vers les fenêtres, mansardes, œils-de-bœuf , donnant
sur la cour Lucy montait, Lucy avait franchi l'étage; décidément celte
belle dame allait chez le jeune artiste ! ! et ma doire s'était élevée jusqu'aux astres.
Il n'y eut que le géomètre et sa famille qui s'aperçurent peu de ces grands événements. Le chef de la maison était aux champs, occupé a prendre ses angles; la mère vaquait aux soins du ménage, tandis que la lille aînée, de l'autre côté de ma cloison, travaillait aux feuilles de son père. Au milieu de cette vie active et austère, il y avait peu de temps a donner aux affaires de la rue, et au commérage des voisins.
Cependant mon ouvrage avançait. Levé dès l'aube, je montais à mon atelier, pour y travailler avec ardeur jusqu'au déclin du jour.
C'est à ces habitudes laborieuses que je dus de faire quelque connaissance avec le géomètre. A l'aube aussi, il sortait de chez lui avec sa lille, nous montions ensemble l'escalier, et tandis qu'il entrait dans son atelier pour désigner à cette jeune fille les travaux de sa journée, j'allais de mou côté m'établir dans le mien. Le voisinage, et cette conformité d'habitudes, nous rapprochèrent peu à peu; en telle sorte que, malgré tout le prix que cet homme attachait ;i l'emploi du temps, il en é(;iit déjii venu à perdre une ou deux minutes en causeries sur le pas «le la porte, loisque le sujet (|ue nous avions commencé à traiter en moulant exigeait im|)érieusemeiil (pielques brèves paroles de plus.
Pendant que nous montions, sa lille mouiail devant nuu», tenant l.i clef de l'atelier dans sa main. C'était une personiif^ d'une taille agréable, et
d'une figure noble plutôt (|ue jolie. Toujours à tête nue, d'une mise extrêmement simple, ses l)eaux cheveux lissés sur le front étaient, avec sa jeunesse et sa fraîcheur, sa plus réelle parure.
Les traits d'une éducation forte se reconnaissent à tout âge, chez ceux qui en ont reçu le bienfait. Bien que soumise et timide, cette jeune fille portait sur son front l'empreinte de celte (ierté un peu sauvage , qui se peignait avec plus d'énergie sur le visage de son père. Ignorante des manières du monde, elle en avait qui lui étaient propres , nobles et réservées , en telle sorte que, simple comme sa condition, elle n'en avait pas la commune et vulgaire physionomie.
C'était néanmoins une chose singulière et intéressante que de voir cette jeune personne laborieuse à l'âge du plaisir, vouée sans relâche et presque sans récréation à des travaux d'ordinaire étrangers à son sexe, et, toute jeune qu'elle était, subvenant, en commun avec son père, 'a l'entretien de la famille.
Je ne tardai pas à devenir assez régulièrement matinal, pour ne jamais être exposé a monter seul à mon atelier. Seulement il arrivait quelquefois que le géomètre ayant assigné l'ouvrage dès la veille, Henriette montait seule. C'étaient mes mauvais jours; car, craignant de lui causer un embarras que déjà j'éprouvais moi-même , je ne savais mieux faire alors que de hâter le pas si je me trouvais devant elle, ou de le ralentir si je l'entendais monter devant moi.
Une fois établi dans mou atelier, j'attachais un charnu' singulier à la [irésence de mon invisil)le compagne, trouvant une agréable distraction aux moindres bruits qui me peignaient son pas, son geste, ou ses divers mouvements. Aussi, (juand l'heure des repas l'appelait à descendre, j'éprouvais une impression d'isolement et d'ennui, de
DE MON ONCLE
façon que, peu à peu, je m'habituai à ra'absenter aux mêmes heures qu'elle.
Au milieu de mes nouvelles distractions, une circonstance me revenait souvent à Tesprit. Les premiers jours, avant mes habitudes matinales, il lui était arrivé quelquefois de chanter une petite ballade durant ses longues heures de travail ; et puis, ce chant avait cessé tout à coup, et justement à répoque où j'avais commencé à Fécouter avec un plaisir plus grand. Était-ce hasard? Était-ce à mon intention? M'avait-elle assez remarqué déjà pour s'imposer cette réserve? Celle réserve indiquait-elle qu'elle s'occupât de moi comme je m'occupais d'elle?
Voilà cent questions, et une foule d'autres, qui me donnaient infiniment à songer, a méditer. Aussi, après mes copies, je n'entrepris plus rien.
Mes toiles restèrent oisives, mes pin- j ceauv gisaient épars; nulle chose navait de saveur auprès du sentiment qui alimentait mes joui nées.
Et ce n'étaient plus, comme jadis , ces rêveries dont je m'avouais à moi-même le vide et la folie. Cette fois, au contraire, l'idée de mariage s'offrit des premières "a ma pensée, et dès qu'elle y fut entrée, elle n'en sortit plus.
Heureux âge que celui où j'étais encore! derniers beaux jours, que doit clore bientôt la saison de l'expérience et de la maturité! Avant d'avoir encore échangé un mot avec cette jeune fille , je me proposais de l'épouser ! Avant d'avoir jamais réfléchi sur cet état austère que les poètes nous peignent comme le tombeau de l'amour, et les n)oralisles comme un joug sacré, mais tout pesant de chaînes, je m'y acheminais comme vers une rive toute de fleurs et de parfums. Avant de m'ctre enquis comment, ou de quoi vit un ménage, ou s'élève inic famille, déjà, et surtout, je m'occupais de combiuci- certaines dispositions, dont la possibilité facile prêtait à mes désirs tout l'attrait d'une réalité prochaine.
LA RFBLIOTHEQUK
lin ellet, tout se réduisait à percer une porte dans la cloison... Alors la mansarde de Henriette devenait notre chambre nuptiale, la mienne notre atelier de travail, où , elle a ses feuilles, moi a mes toiles , nous coulions des jours filés de paix , de bonheur et d'amour.
Un matin, je songeais a ces choses, accoudé sur ma fenêtre, et regardant machinalement le vieux régent qui arrosait les tulipes de son petit jardin, lorsijue Henriette parut tout à coup a la sienne.
Elle ne me cherchait pas, comme je pus le reconnaître "a la vive rougeur qui colora subitement ses joues. Toutefois, a moins de laisser voir que ma présence lui causait plus d'impression qu'il ne convenait à sa llerté de l'avouer, elle ne pouvait se retirer subitement. Elle demeura donc; seulement, pour dissimuler son embarras, elle regardait "a ['opposite les nuages flotter dans les airs.
L'occasion était unique d'entrer enlin en conversation avec celle dont je me proposais de faire ma femme. Aussi, faisant un effort exliênie pour surmonter une vive émotion !
« Ces tulipes... » dis-je au régent...
A peine avais-je prononcé ces deux mois, (jue Heuriellc rcliia sa lête, avant (\uv le légeut eût levé la sienne, et l'entretien en demeura la.
Dl=: MON ONCLl-:. H 23
« Ah! ah! vous me regardiez faire? tlit le régent. Malin! Je devine votre pensée :
Passe enror de bâtir, mais planter à cet âge!
D'abord ce sont, jeune homme, des tulipes :
Eh quoi! (léfeiidez-vousaii sage De se donner des soins pour le plaisir d'antrni?
Tenez cette hariolce-ci, qui vaudrait vingt ducats en Hollanth".
je la destine à mon épouse :
Purpureos aparqam /Inres.
— Le régent citait encore, que, trouhié et confus, ,i"avais déjà refermé ma fenêtre.
Le mauvais succès de cette tentative m'ôta Tenvie de la renouveler, en sorte que. pendant plusieurs semaines, je me bornai à suivre discrètement le cours des habitudes dont j'ai parlé.
Henriette recevait quelques rares visites. Sa mère, lorsque les soins du ménage lui laissaient quelques instants de loisir, montait travailler auprès d'elle. Aussitôt, me rapprochant de la cloison, je retenais mon haleine pour mieux entendre leurs discours.
(I Votre père, disait la mère, sera de retour vers six heures. J\ii disposé vos frères pouique nous puissions sortir ensemble.
— Je vous verrai sortir sans moi, ma nièrc, car je ne prévois point que, si je (luiltc cet ouvrage, il puisse être rendu domain. C'est jeudi, vous le savez, que se paye le terme.
I2'i LA BIBLIOTHEQUE
— \ ous éles, ma chère enfant, bien nécessaire à la famille; je me réjouis que vos frères puissent vous soulager.
— Je m'en réjouis pour mon père !
— Votre père est fort, Dieu merci, et jeune encore. Je ne redoute pour lui que la maladie et l'âge... Vous pourriez nous manquer, Henriette?
— Je suis forte aussi! et j'espère vivre.
— J'y compte, ma chère enfant; mais l'âge viendra de vous établir.
— Je vous appartiens, ma mère. D'ailleurs, j'aime mieux garder cette gène oij nous vivons ensemble que de l'échanger contre une gêne où je vous serais étrangère.
— C'est donc un époux riche que vous voulez', Henriette?
— ^Jon, ma mère; car je ne serais pas son égale. Mais je ne veux pas non plus vous ôler mon travail, pour le porter à un maître à qui je ne le dois point.
— Vous avez raison, Henrietle, de ne pas prétendre à la richesse. INIais considérez, mou enfant, que votre mère est bien heureuse au milieu de la gêne, et que tout bonheur lui vient de son maître et de ses enfants. Une pauvreté plus grande encore, mais avec un époux honnête, c'est mieux que de lester lille, Henriette. Le malheur vient du vice, et non pas de la pauvreté.
— Il y a, ma mère, peu d'hommes comme mon père. »
C'était s'approcher beaucoup de moi, sans m'apercevoir le moins du monde ; et tel était le sentiment que m'inspirait déjà cette flUe vertueuse et Hère, que j'en éprouvais un très-chagrin dépit.
L'entretien, d'ailleurs, n'était nullement selon mon goût. Les propos de Henriette annonçaient un cœur libre à la vérité, mais fort, disposant de lui, et qui, s'il était fait pour se donner sans retour, ne présentait pas de ces côtés tendres et inflammables, par lesquels seulement un jeune homme de mon naturel se flattait de pouvoir y trouver accès. La seule chose qui encourageait mes espérances, c'étaient les discours de la mère. Cette bonne dame en faisant l'éloge de l'honnêteté pauvre, me semblait parler divinement bien, et directement en ma faveur. Car j'étais honnête, mais j'étais surtout pauvre.
Malheureusement Henriette ne dépendait pas uniquement de sa mère, et. par un trait singulier, mais naturel pourtant, ce caractère de lierté et d'indépendance, qui distinguait les membres de cette famille , s'alliait, dans chacun d'eux , à une libre mais entière soumission a la volonté du chef qui en était Tâme. Le géomètre, homme ferme, austère, laborieux ,
DE MON ONCLE. i25
s'il n'était ni affable dans ses manières, ni courtois dans ses formes, exerçait d'ailleurs sur tous les siens l'empire puissant et respecté de l'exemple, du dévouement, de rirréprochable vertu. Sa femme laimait avec vénération , et Henriette, a mesure qu'un jugement plus formé lui permettait de comparer son père avec les autres hommes, s'accoutumait à le placer plus haut dans son estime que la plupart d'entre eux ; en telle sorte que sa filiale piété-, profonde plus encore que tendre, respectueuse plus qu'expansive, avait voué 'a l'auteur de ses jours une obéissance sans réserve. Ni son cœur, ni sa personne, ne pouvaient appartenir qu'au préféré d'un père si digne à ses yeux de guider son choix.
J'ai reconnu depuis, et souvent avec ce mouvement d'admiration qui va jusqu"a mouiller l'œil de chaudes larmes, combien était intéressante et vénérable cette humble famille, combien était vraiment grand cet homme obscur; mais pour lors cette austérité, cette soumission, ces vertus, me semblaient autant d'obstacles a mes vœux. Que m'importait, en effet, que les femmes fussent soumises, si d'autre part je ne savais comment abord(M' leur maître et seigneur? Que m'importait que le géomètre fût austère, ferme, laborieux, si ces qualités, qu'assurément il voudrait retrouver dans son gendre, étaient justement celles qui me manquaient? llestait à lui faire goûter celles que je pouvais avoir en compensation ; mais j'avais peu d'espoir d'y réussir. En effet, l'abord roide de cet homme, son (eil lier et susceptible , sa parole brusque et l'ascendant de son caractère , m'imposaient en sa présence je ne sais quelle gaucherie où s'effaçaient tous mes avantages.
Ainsi, tout m'était obstacle; et puis, comme il arrive toujours, chaque obstacle se transformant en un stimulant désir, a force de songer combien il m'était diflicile, impossible, d'obtenir la main d'Henriette, j'arrivais à ne plus former qu'un pressant, qu'uu unique vœu, celui d'obtenir cette main.
C'est ce qui me portail prendre un parti chevaleresque, mais désespéré : celui de brusquer le premier pas, en faisant à ma future l'aveu passionné de mes sentiments. Il ne s'agissait, au fait, que d'épier une occasion favorable. J'épiai donc, et si longtemps, et si bien, que les occasions vinrent a m'être ôtées une à une, avant (]ue j'eusse fait ma déclaration.
Ce fut le matin d'abord. Souvent nous montions seuls enscnd)le , et j'en étais déjà venu , auprès de Henriette , a ce point de familiarité (pie , après l'avoir saluée, je lui adressais la parole pour lui demander des nouvelles de sou père, ou pour énonciir mon opinion, tantôt sur l'ennui des longues
^26 LA BIBLIOTHÈQLK
pluies, tantôt sur le charme des belles journées. Dix fois, au moins, enhardi par ma hardiesse même, je me mis en devoir d'éclater en aveux signiHcatifs et tendres, lorsque, à cet instant suprême, la rougeur me montant au visage, et l'émotion m'ôtant la parole, je remis l'affaire a un moment où je me trouverais sans rougeur et sans trouble. Pendant que je prenais ainsi mon temps, le géomètre se mit insensiblement de la partie, et Henriette ne monta plus seule à sa mansarde.
Mais l'amour est si ingénieux ! A l'heure des repas , Henriette descendait et remontait sans être accompagnée; je m'arrangeai de manière h faire le voyage avec elle. La chose réussit a merveille. H ne restait plus qu'à me déclarer, lorsque la famille changea brusquement riieure de ses repas; en sorte que je dus, le soir comme à midi . descendre et remonter seul.
Restait un dernier moyen, hardi à la vérité, mais infaillible. C'était de m'introduire chez Henriette, sous quelque prélevte , et lit, de donner un libre essor à mes sentiments. Je me rais en chemin bien des fois, et, ici encore, il ne me restait plus qu'à ne pas rebrousser à chacune, lorsque la mère d'Henriette prit peu a peu l'habitude de travailler auprès d'elle.
Je dois aux leçons de M. Ratin , et à ses pudibondes harangues, de n'avoir jamais osé adresser à une femme le moindre propos tendre, durant tout le cours d'une jeunesse oîi je ne (is d'ailleurs guère autre chose qu'aimer. Cette sotte timidité est un bien dont je reconnais aujourd'hui le prix. Par elle, le jeune homme retient, et porte jusqu'aux jours de l'hyménée , cette pudeur naïve qui, une fois perdue, ne se recouvre plus; par elle, son cœur demeure jeune, sincère; il se remplit de mille sentimenis vifs et tendres, dont elle comprime l'essor, mais pour lui en faire apporter le pur et riche hommage à celle qui sera la compagnede sa vie.
Mais alors, j'en jugeais autrement. Je m'indignais conire moi-même, et, réfléchissant combien de fois déj'a cette incurable timidité avait enchaîné ma langue, lorsque tout me conviait 'a parler, je commençais "a croire que, né gauche et stupide, je Unirais par demeurer garçon, faute d'avoir su déclarer mes sentiments. Heureusement le hasard vint à mon aide.
Un matin, je me livrais à ces pensées décourageantes, lorsqu'on frappa à ma porte. Je courus ouvrir : c'était Lucy. La visite de cette dame mo combla d'aise, car je savais d'avance quelle serait la grâce flatteuse de son
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langage, et j'étais bien déterminé à m'imagine? que, de derrière la cloison,
Henriette n'en perdrait pas un mot.
Lucy, de retour d'une excursion en Suisse, venait me demander des nouvelles de ses copies.
Elle était seule, je les lui présentai; elle eut l'attention d'en paraître enchantée, ravie, et de prodiguer l'éloge a mes talents. Aussi je ne me sentis pas de joie, lorsque changeant d'objet :
« Vous n'étiez pas hier chez vous, monsieur Jules?
— Aariez-vous pris la peine de monler jusqu'ici, madame? Justement, hier malin, mon
oncle me lit demander pour sortir avec lui.
— C'est ce que voulut bien m'apprendre une jeune personne qui travaille dans la chambre voisine, et chez qui je me reposai quelques instants. Quel est son nom, je vous prie? »
A cette question, je rougis jusqu'au blanc des yeux. Lucy s'en aperçut, et reprit aussitôt, non sans quelque embarras : « Je vous ai fait étourdiment une question que vous pourriez croire indiscrète, monsieur Jules... excusez-moi. Mon unique motif était l'envie de savoir le nom d'une jeune lille , dont l'air, l'accueil et les manières m'ont inspiré de l'intérêt.
— Elle se nomme Henriette,... repris-je encore fort troublé. C'est un nom que je ne prononce pas sans émotion , bien que je le prononce sans cesse... I) Puis, encouragé par l'air dont Lucy m'écoutail, et surtout par l'idée d'avancer, d'achever peut-être, le grand travail de ma déclaration : « Puisque j'ai osé vous dire cela, madame, ajoutai-je, je dois, ce me semble, vous en dire davantage... Cette jeune personne, je la vois tous les jours, je travaille auprès. Je l'aime!... et votre (|uestion m'a troublé comme si vous eussiez surpris un secret qui est demeuré jusqu'ici dans le fond de mon cœur... C'est en dire assez pour que vous compreniez (picls sont mes senlimenls, et quels vœux ils me porteraient à lonner, si je pouvais nie persuader qu'ils fussent agréés... »
En cet instant nous fûmes interrompus. C'était l'époux de Lucy. On revint aux copies ; bientôt ils me quittèrent.
Après ce qui venait de se passer, j'avais hâte de me trouver seul. Glorieux, ravi, soulagé, j'admirais que j'eusse osé dire, et si bien, et si à propos. Et que c'est facile! pensais-je.
Ce qui m'enchantait surtout, c'est que Henriette, libre à chaque instant de protester en se retirant, n'avait quitté sa mansarde qu'après l'arrivée de l'époux de Lucy. Sur cette circonstance, j'échafaudais tout un monde de bonheur. Henriette , en écoutant ma déclaration , l'avait accueillie; Henriette l'avait accueillie, parce que son cœur était à moi. EnOn, comme vers une heure elle ne remonti pas à son ordinaire, je me persuadai aussitôt que, fllle aussi soumise que tendre , elle venait de transmettre mes vœux a sa famille, qui en délibérait à cette heure !
J'étais donc en proie aux plus charmantes anxiétés de l'attente, lorsque, vers trois heures de l'après-midi , j'enten dis quelqu'un monter l'escalier.
La personne se dirigea d'un pas ferme vers ma porte, qu'elle ouvrit sans façon. C'était... c'était le ijéomètre !
Il paraît que ma physionomie n'était pas dans son état normal : « ISIa visite vous fait pâlir, dit-il brusquement, vous pouviez pourtant vous y attendre?
— Effectivement, monsieur, balbutiai-je, je m'étais (latte ..
— Remettez-vous donc, et prenons des sièges. »
^ons nous assîmes. « J'ai l'habitude, reprit le géomètre, d'aller droit mon chemin : voici ce qui m'amène. » Puis, (ixant sur moi un regard étincelaut de lierté : « Depuis longtemps, monsieur, vos allures me déplaisent. Je croyais m'ètre suffisamment mis en garde contre elles... Mais, ce
DK MON ONCLE.
malin même, et en présence d'une personne tierce, vous avez conipiomis ma lille!... que signilie ce manège?
— Monsieur, tentai-je de répondre, blâmez rnon inexpérience, mais ne suspectez pas mes intentions...
— Les bonnes intentions procèdent ouvertement. Or vos façons d'auir sont équivoques, quand déjà votre situation, ce (pie j'en sais, du moins, ne me tranquillise nullement sur vos laçons d'agir...
— Vous me faites outrage, monsieur! interrompis-je avec ud accent de vive émotion.
— C'est possible, reprit le géomètre d'un ton calme qui me remplit de crainte; aussi suis-je prêt a vous faire réparation. Il se peut, en effet, que je vous juge avec sévérité. Il se peut que, timide, inexpérimenté, gauche dans vos allures, vous soyez ferme et honorable dans vos intentions. Eh bien . c'est à vous de me faire la preuve que vos propos, dans tous les cas inconvenants, sont honnêtes du moins, que vous savez où ils peuvent, où ils doivent nécessairement conduire, sous peine d'être inexcusable... Prouvez-moi donc que vous êtes réellement en mesure de vous marier, et aussitôt je rends justice à vos intentions... Que gagnez-vous, monsieur, année conmune? »
Cette épouvantable question , que je voyais poindre depuis un moment, m'écrasa comme un coup de foudre. Je ne gagnais rien encore, je ne possédais pas un sou vaillant, et j'avais oublié d'y ponucr. Si lleniiette m'aimait, si llemiettc m'était unie, quel besoin d'aulros ressources? ... Percer la cloison, et tout otiiit dit. Mais le géomètre raisounail aulremenl.
('.le gagne, monsieur, répondis-je tout [tàlissaiU, je gagne... moins sans doute que je ne gagnerai par la suite ; mais... j'ai un état... »
Il m'interrompit : « C'est justement parce que vous avez un état, et que cet état esl celui di' peintre, que je précise jna question. Vous
n'ignorez pas le proverbe. Votre état donne de la gloire quelquefois ; du pain , pas toujours. Ma (ille n'a rien. Qu'avez-vous? Ou plutôt j'en reviens à ma question. Que gagnez-vous, année commune? — Je gagne... »
J'allais inf;iiilil)lciiiont mentir ou prondre mnl , lorsqu'on frappa ;\ ma porte.
Qui esl-ce qui aime la péripétio? Aristote loue la péripétie, vive Aristote! Quoi dans l'univers peu! valoir une bonne, une bienheureuse péripétie! Lucy, mon bon génie, ma providence!!
J'avais ouvert. Un domestique en livrée entra , portant deux gros sacs d'argent. Dans mon ravissement, je le laissai faire. Il les posa sur la table, et en ouvrit un d'où s'échappèrent a flots des écus qu'il se disposa à mettre en piles, pour que je les reconnusse après lui. Puis, me présentant un papier: « Ceci est le bordereau: quinze cents francs en espèces pour les deux copies. Milady m'a recommandé de les emporter, ainsi que le modèle , avec la permission de monsieur. »
Aussitôt plus de trouble! « C'est bien, dis-je. Je vais vous remettre ces copies, p Puis me tournant vers le géomètre qui, s'élant levé, avait déjii repris son chapeau: « Comme j'avais l'honneur de vous le dire, monsieur, je gagne, année commune...
— Vous avez, interrompit-il. vos affaires, moi les miennes, et cet
DE MON ONCLE
liorame attend. A un autre jour. » Et il se retira au moment où, rempli d'assurance, j'allais parler avec toute l'éloquence d'un amant épris, que
le ciel lui-même favorise et pousse au succès : « Au diable les géomètres! I) m'écriai-je quand il fut parti.
Pour me consoler, je reportai mes regards sur les écus. C'était, môme au milieu de mon désappointement, une douce vue. Les piles s'élevaient en colonnade serrée , et je trouvais 'a cette architecture une grâce merveilleuse. Jamais tant de trésors accumulés n'avaient frappé ma vue ; et, eu songeant à Lucy, de qui me venaient tous ces Itiens, je ne pouvais me lasser de répéter: « Généreuse Lucy ! mon bon génie! » En attendant que j'eusse trouvé un bon placement pour ma fortune , je la cachai tout entière dans le poêle, faute d'armoire; après quoi je sortis pour savourer, seul et a l'air des champs , la joie qui succédait dans mon cœur à des moments de si vive aniioisse. D'ailleurs, les événomonis avaient bien
\si
LA ninLioTiiKon:
marclié depuis le matin : le temps pressait, et j'éprouvais le besoin de recouvrer promptoment assez de calme pour réflécliir aux démarches qui me restaient à faire.
La première, c'était de tout confier a mon oncle, qui ne savait rien encore.
Ce qui m'avait jusqu'alors porté à lui cacher mes projets, c'est la certitude où j'étais qu'il n'écouterait que la pensée de me rendre heureux, en facilitant mon étaidissement par de nouveaux
sacrifices de sa part. Cette certitude même, jointe 'a ce que je savais de l'étroitesse de ses moyens, certaines privations, surtout, qu'il s'était imposées récemment depuis qu'il avait dû pourvoir à mon petit équipage d'artiste, m'uvaient fait un devoir sacré de ne plus mettre à l'épreuve sa trop facile générosité. Mais tous ces scrupules tombaient par le fait de l'opulence dont j'étais redevable aux largesses de Lucy, en sorte que je n'avais plus qu'à l'instruire de ce qui s'était passé, et à le prier de mettre le comble à ses bontés en allant, dès le lendemain, demander pour son neveu la main de Henriette. Aul doute que s'il me faisait cette faveur, l'autorité de son âge, le poids de son assentiment, et la douce cordialité de ses manières, ne dussent assurer le succès d'une démarche d'oii dépendait la félicité de ma vie. Je résolus de lui parler le soir même.
Je rentrai tard: c'était l'heure du souper. « A table! a table, bon oncle!... J'apporte de grandes nouvelles!
— Je sais, je sais, mon enfant. La vieille me tient au courant — On parle d'écus... un gros sac .. le Pactole tout entier ({ui se serait versé chez mon pauvre Jules...
— Le Pactole en personne, bon oncle. Il est dans mon poêle... .Mais commençons par nous mettre à table, car j'ai bien autre chose à vous dire! »
Je reinaKiuai que mon oncle, au lieu de relever avec gaieté ces dernicies paroles, en s'associaiil à ma joie, comme cela lui était habituel.
DE MON ONCLE
s'était approché de la table d'un air préoccupé, et en jetant un coup d'œil du côté de la vieille, dont la présence le gênait visiblement, sans qu'il put prendre sur lui de la congédier. Je fis un signe à Marguerite qui se retira.
Quand nous fûmes assis à notre place accoutumée : « C'est que
j'ai aussi à te dire »
reprit mon oncle. Et il toussa, comme il lui arrivait lorsque, pour exprimer quelque pénible reproche, il fallait qu'il se fit une extrême violence.
« Tu sais... » Il s'arrêta, puis changeant encore de tour : « Cette bonne dame est en vérilé généreuse, noble dans ses procédés!... C'est un honneur que d'être protégé par une personne d'un aussi digne cœur... un honneur qu'il faut mériter, mon enfant... Te voilà lancé dans la carrière... De l'ordre, maintenant; de la conduite, du traviii! , et nous arriverons à bien... Mais, reprit mon oncle avec un accent plus
ferme, honnête, toujours! voulant nuire, jamais! prenant garde
qu'une jeune filje, c'est sacré!... excepté pour les méchants.
— Je ne comprends pas, bon oncle! m'écriai-je avec émotion.
— Celte jeune lille... là-haut...
— Eh bien?...
— Tu l'aimes?...
— Ardemment!
— Et voilà; Jules , ce qui n'est pas bien !
A ces mots, que mon onde prononça avec une sorte de gravite solennelle, je fus, je l'avoue, tenté de rire, présumant que ses alarmes, au sujet de mon honnêteté, provenaient de quelque commérage de servante, dont la vieille aurait cru devoir lui faire la confidence, o Pour cette fois, repris-je, je n'y suis plus du tout! Cette jeune lille, je l'aime en effet , et je venais vous prier d'aller dès demain auprès de ses parents, [)our demander sa main au nom de votre neveu. Où est le mal, bon oncle? »)
Alors mon oncle: « Tu... Comment as-tu dit? Tu veux te marier?... Et tu es cause, dit-il en se levant avec vivacité, que je viens d'afflrmer à son père tout justement le contraire!...
— Perdu! m'écriai-je. Perdu!
Bon oncle , qu'avez-vous fait !
— Mais j'ai fait... j'ai fait... ce que la loyauté me commandait de faire... Écoute... écoute donc. Tout à l'heure, ce diable d'homme vient chez moi brusquement; il dit que tu courtises sa tille... il dit que tu a> compromis sa fille... il demande ce que peut risquer sa liile, et si tu sonues 'a l'hyménée?... Alors je lui réponds, qu'au contraire, tu t'es juré a toimîme...
— Ah! pei'du! » interrompis-jc. El je me livrai a tout l'emportement du désespoir.
A peine mon oncle Tom eut-il compris que mes intentions étaient pures, et mon honnêteté intacte, que le vif regret d'avoir compromis involontairement mes espérances, effaçant chez lui jusqu'à cette prudence réfléchie qui est le propre des vieillards, il fut aussitôt bien plus préoccupé des moyens d'apporter un prompt remède à mon chagrin , que d'apprécier la sagesse ou les convenances du mariage dont je lui parlais alors pour la première fois.
Pendant que j'étais à me désoler : « Voyons, voyons, répétait-il en se promenant dans la chambre... voyons à nous tirer de là... Bon Dieu! j'aurais dû songer... Ces serments, à ton âge, on les fait... c'est permis... On les défait, c'est permis aussi... Le mal, c'est qu'au mien on oublie toutes ces péripéties... » Puis ^'approchant de moi: « Courage! mon pauvre Jules... courage! rien n'est perdu... Demain j'irai... j'expliquerai, je démontrerai...
— Demain! dis-je avec effroi. Ce soir! ... ce soir! bon oncle, en cet instant! vous les trouverez rassemblés. Le matin, il sort...
— Mais... bon Dieu! ce soir... Et puis la jeune fille qui sera là?
— Qu'importe! ils la feront se retirer, s'ils jugent à propos. Ce soir, je vous en conjure, bon oncle!
DE MON ONCLE
— Allons! Eh bien va pour ce soir!... C'est pourtant dix lieures. Appelle la vieille que je m'habille un peu. »
.le profitai des instants pour mettre mon oncle au fait de tout ce qui s'était passé. Bientôt il eut quitté ses pantoufles pour mettre ses souliers h boucles; je lui ajustai sa perruque, après l'avoir proprement poudrée : Marguerite et moi nous nous aidâmes à lui endosser le bel h;ibit marron; puis, je lui donnai sa canne, tout en l'instruisant à la fois, et de ce qui s'était passé , et de ce qu'il avait à dire , et de ce qu'il devait répondre. « C'est bien! c'est bien! » dit mon oncle, que mon babil étourdissait. Et il partit.
.le mis au fait de (ont la vieille Marfruerite. Elle m'écoutnit les Inrmos aux yeux, et, durant ces moments do vive attente, elle me tint compagnie, s'associant ingénument a mon anxiété et à mes vœux. A cba(|uc instant, nous ouvrions la porto, pour attendre sur rcscalier le retour do mon oncle; ou bien, rentrant dans la bibliothique , nous cherchions à saisir quelque chose de ce qui se passait au-dessus de nous.
Au bout d'un ([uarf «riiourc la porto s'ouvrit chez lo séomotre; jo ro-
^36 LA BIBLIOTHKQUt:
connus le pas de mon oncle.
« Si tôt! m'ccriai-je. Je suis refusé, Marguerite.
— C'est pour demain, dit mon oncle en rentrant ; ils n'y sont pas. »
Celte réponse me causa le plus vif désappointement.
0 Vous les avez donc attendus!...
— Oui, j'ai attendu. . .
mais ils ne rentreront que vers minuit, m'a dit leur lille.
— Vous Pavez donc vue !..
— Oui.- Et ma foi! c'est
une charmante personne , ou je ne m'y connais pas. »
Je ne me sentais pas de joie. « Mais que vous a-t-elle dit, mon oncle? Tout, s'il vous plaît ; racontez-moi tout.
— Que je pose cet habit d'abord... et que je m'asseye... Une charmante, une bien digne fdle!... Mes pantoufles, Marguerite?...
— Que vous a-t-elle dit, bon oncle?
— Elle m"a dit... Tiens, pose ma canne... qu'ils sont allés à un baptême, chez un de leurs amis...
— Mais autre chose encore, puisque vous y êtes resté dix-neuf minutes?
— Oui, oui. Attends... ça me reviendra. D'abord, c'est elle qui m'a ouvert... J'eusse été un revenant, qu'elle n'aurait pas eu plus d'effroi qu'elle n'en a eu en voyant ma figure... (Il se mit à rire en imitant le geste de Henriette.) — N'ayez pas peur, ma belle enfant, lui ai-je dit, en lui prenant la main. Entrons, entrons... Alors ses joues se sont couvertes de rougeur, et elle m'a précédé, sans quitter ma main, parce qu'elle voulait, vois-tu, me diriger dans le corridor, comme on fait a un vieillard... Une décente et respectueuse enfant...
— Qui vous aime , qui vous chérit , comme tout le monde , bon oncle.
— C'est bien sur! dit tout bas Marguerite dans l'ombre du vestibule.
— ... Comme cela, nous sommes arrivés dans la salle, où elle était 'a coudre, veillant sur une sœur et deux petits frères couchés a l'entour ... A notre venue, l'un d'eux s'est réveillé : — Faites , faites, lui ai-je dit, et après, vous irez me chercher vos parents: c'est à eux que j'en veux.
DE MON ONCLK. 137
— Us n'y sont pas, monsieur, m'a-t-elle répondu en berçant l'enfant... Je te dis tout, comme tu vois... ou bien veux-tu que j'abréjie?
— Oh ! tout! tout! mon oncle... ne vous riez pas de moi.
— Cela me contrarie, ai-je répondu... ou plutôt cela va contrarier bien vivement la personne qui m'envoie... La pauvre lille, ici, a rouui tellement, que, s'étant levée, elle est retournée pour bercer de nouveau son Irère , bien qu'il n'eût bougé cette fois. Alors plus loin de ma vue :
— Us reviendront vers minuit, monsieur Tom; je dois vous le dire, pour que vous ne vous fatiguiez point a les attendre...
— Effectivement, c'est tard... Je remettrai donc ma commission à demain... et quand vous saurez ce que c'est, je me recommande, ma belle enfant, pour que vous vouliez bien l'appuyer... si toutefois... si toutefois vous nous voulez du bien, et à moi en p;irticulier... à moi qui mourrais tranquille, si j'avais vu auparavant le sort de mon Jules uni au vôtre : son bonheur sous votre garde , et sa jeunesse sous la protection de votre respectable famille... «
Je me levai à ces mots, pour me précipiter dans les bras de mon oncle, que j'accablais de mes caresses, sans pouvoir exprimer les sentiments qui débordaient de mon cœur...
<( Ohé!... mon pauvre Jules... ohé! ma perruque!... ma perruque en pâtit!... Laisse-moi dire... Tu ne sais l'ien encore... La!... calmons-nous... la... la...
« Cette jeune (ille, donc, qunnd j'ai eu parlé clairement, s'est remise tout a fait : — Monsieur, m'a-t-elle dit d'une voix ferme, vous ne doutez pas que je ne vous respecte et ne vous aime... Je suis touchée des choses que vous me dites, mais embarrassée d'y répondre... Je sonue peu 'a me marier, et j'y vois des obstacles.. . (Ne t'effraye pas ! )... J'appartiens à mes parents, je leur suis nécessaire, je ne veux ni les abandonner, ni leur être a charge... (Ne t'effraye donc pas!)... Je ne me marierai qu'à celui qui me croira son égale, qui adoptera ma famille pour la sienne, qui m'offrira son cœur enUeretsans partage, comme je lui livrerai le mien... Je ne m'attendais pas a dire jamais ces choses à quehju'un : mais votre âge et le respect que je vous porte , m'y encouragent. Pour le reste, c'est a mes parents de répondre... Je les préviendrai, si vous le désirez, de votre venue...
— S'il vous plaît, ma chère enfant : demain ii di\ heures... J'aime à trouver autant de sagesse etde vertu dans un si jeune âge... et je n'en conçois (|u'un plus vif désir de voir mon neveu agréé à ces conditions, qui, certes, ne lui paraîtront pas dures... Un grand honneur, ma chère enfant... un bien grand honneur que d'entrer dans une famille oîi se pratiquent tant de vertus... et dès l'âge tendre... Son cœur entier, tout entier... (j'aurais pu lui rouler l'histoire de la juive) et un honnête CdMir, je vous \o
garantis, mon enfant... qui comprendrait quel dépôt lui serait confié, à quelles conditions s'obtient le bonheur , et comment il ne peut résulter que de l'affection commune, de la fidélité commune, du commun concouis a tous les devoirs qui naissent de l'état de famille... Et ici, mon bon oncle contrefaisant avec gaieté la formule de la liturgie du mariage : N'est-ce pas, Jules, ce que vous promettez! !
— Oui, oui, m'écriai-je, et devant Dieu! devant vous! mon oncle bienaimé... devant vous!... a Et je l'accablai de nouvelles caresses, pendant que la vieille s'essuyait les yeux. Lui seul, heureux du plaisir qu'il faisait, mais serein comme toujours, conservait son calme, mêlant à mes larmes de joie des propos gais et affectueux.
« Te voilà donc marié! continua mon oncle.
— l'Iùt a Dieu, bon oncle! Et n'avez-vous plus rien dit?
— Plus grand'chose.
Après cela, je me suis levé, et j'ai voulu voir ces bambins qui dormaient par là... Elle s'est prêtée en riant à me les montrer. Ce que j'admirais, c'est la propreté, le soin, l'ordre,
mêlés partout d'une certaine élégance, au milieu d'une simplicité grande. — Vous faites la leurs robes? lui ai-je dit... — C'est ma mère, monsieur; mais, en son absence, j'y travaillais... Alors j'ai pris sa main pour la baiser, et elle a gardé la mienne pareillement, pour ra'accompagner. C'est moi qui, sur le seuil, lui ai conseillé tout bas de ne pas venir plus avant, si elle ne voulait pas s'exposer à te rencontrer. Elle a rebroussé bien vite. C'est tout. Voici onze heures, allons dormir maintenant. •)
La vieille sourit. « Tu as raison, Marguerite. Tout le monde ne dormira pas cette nuit; mais nous deux, ma vieille, nous dormirons pour tout le monde. »
DE MON ONCLE
Vers minuit, les parents revinrent. En prêtant Toreille, je pus comprendre qu'il y avait, entre les membres de cette famille, un débat grave et animé. Vers deux heures, ils se levèrent de leurs sièges, et, s'étant séparés, j'entendis les deux époux, retirés dans leur chambre, s'entretenir longtemps encore, jusqu'à ce que tout rentra enQn dans le silence. Je ne me mis point au lit, mais, en proie a une vive agitation, j'attendais le jour avec impatience.
Dès que mon oncle Tom fut éveillé, et tandis qu'il s'habillait, je me Gs redire toutes les circonstances de sa visite de la veille. Pour me complaire, le bon vieillard les racontait de nouveau une à une, avec un ton de douce sécurité qui, me faisant illusion, ranimait mon espoir, et renouvelait mes transports. Toutefois, je trouvais trop de réserve aux paroles de Henriette, et quand je venais à songer aux terribles préventions que ma conduite et les discours de mon oncle avaient dû jeter dans l'esprit susceptible du géomètre, je perdais de nouveau tout l'espoir (|ue je venais de ressaisir.
Cependant dix heures allaient sonner. Avec une anxiété croissante, je rappelai à mon oncle tout ce qu'il avait à dire, et nous convînmes que, aussitôt sa démarche faite, il monterait directement à mon atelier, où j'allai l'attendre.
J'y étais établi depuis quelques instants, lorsqu'on entra dans la chambre de Henriette. Je distinguai le pas de deux personnes, et, a divers signes, je fus bientôt certain que c'étaient elle et sa mère.
Cette certitude me causa un tel mécompte, que je m'imaginai que tout était perdu. Depuis l'entretien que j'ai rapporté, je m'étais toujours ligure (jue cette bonne dame, coulidente des intimes pensées de Henriette, était disposée a m'accueillir avec faveur; et que, désireuse avant tout de conlier sa lille à un jeune homme honnête , elle serait auprès du géomètre mon meilleur avocat .
liO LA BIBLIOTHEQUE
le seul du moins sur lequel je pusse compter. En les voyant donc, elle et sa lille, abandonner la place dans un moment si décisif, et laisser mon oncle à la merci du géomètre, tout imbu de préventions qu'elles ne pou-, valent sûrement pas partager au même degré que lui , je jugeai mes vœux repoussés à l'avance. Dans celte situation désespérée, je résolus de profiter des moments pour tenter une dernière ressource. C'était de me présenter devant ces dames, et de m'efforcer, en leur laissant voir toute l'ardeur et la sincérité de mes sentiments, de les intéresser en ma faveur. J'allai frapper à leur porte, Henriette m'ouvrit.
La propre honte de cotte jeune tille, si vivement peinte sur son visage, put seule me faire surmonter la mienne.
« Puis-je, mesdames, leur dis-je d'une voix émue, me présenter quelques instants devant vous?... — Entrez, monsieur Jules, » dit aussitôt la mère. Elle se tut après ces mots, et, me considérant en silence, des larmes commencèrent à ruisseler de ses yeux... «Que vouliez-vous nous dire? reprit-elle, d'une voix triste et altérée par les pleurs.
— Je voulais, iiuulanie, avant que votre famille déciilede mon sort, vous avoir vue... vous avoir parlé... et je suis oiviharrassé à le faire... Je voulais
DE MON OXCLL. iU
dire a mademoiselle Henrietle que dès longtemps mon unique bonheur est de l'aimer , de l'admirer, d'envier par-dessus toule chose au monde l'honneur d'iissocier mon sort au sien... à vous, madame, que je vous aimerais comme la mère que je n'ai plus; que vous conlieriez votre fille sans la perdre... que sais-je? Chère madame! votre vue me pénètre d'émotion et de respect; j'entends le langage de ces larmes que vous répandez... je crois que je saurai y répondre... »
Pendant que je parlais ainsi, Henriette, moins émue, me considérait en écoutant attentivement mes paroles. « Henriette, lui dit sa mère, parlez à ce jeune homme. Vous perdre ! mon enfant ; non , je ne saurais aborder cette pensée... vous êtes ma vie!... — Jamais, dit Henriette avec une fermeté que tempérait un accent modeste , jamais , maman, je ne me donnerai qu'à celui qui se fera votre fils!... Monsieur, je suis plus embarrassée que vous à parler... je vous connais peu... je sais votre demande, et je ne sais pas votre caractère... Je vois beaucoup d'Iiommes qui passent
pour des époux recommandables, et dont je ne ferais pas d'estime Et
puis, quitter mes parents!.,. «Ici, la voix de Henriette s'altéra, et ses larmes coulèrent.
û Non! sans les quitter, sans les quitter jamais, mademoiselle, si du moins ils voulaient m'accueillir...
— Je leur appartiens, monsieur Jules, reprit Henriette avec plus de calme. Je n'ai pas d'expérience, et ils en ont. Je ne vous repousse point, qu'ils décident; je serai ce qu'ils veulent que je sois... »
Dans ce moment, la porte s'ouvrit.
« Je ne vous cherchais pas ici! me dit le géomètre eu s';idressaut a moi. Au surplus, restez; j'allais vous faire venir.
— Bonjour, ma chère enfant, » dit mon oncle Tom en prenant la main de Henriette pour la baiser. Puis se tournant vers la mère: « Et vous, chère madame, courage, courage... Si vous connaissiez ainsi que moi ce garçon-là depuis vingt et un ans, vous auriez conliance... comme moi j'ai conOance et plaisir à le voir rechercher cette charmante personne, qui est un vrai joyau... Mais laissons parler celui à qui elle appartient. I)
Mon oncle s'assit; je demeurai debout auprès do Henriette, et nous écoutâmes le géomètre.
« A dix heures, dit-il, j'ai icçu M. 'loin. Je rends justice, monsieur Jules, 'a la sincérité de vos sentiments et "a l'honnùteté de vos vues. Mais vous avez un caractère faible, vacillant, timide, là où il convient d'être ouvert : c'est un défaut qui ôt.- aux intentions honnêtes ce trait de fran-
chise que Ton s'altend a y trouver. Je sais aussi que vous ne possédez rien autre chose que cette somme d'arj^ent que j'ai vue hier. Ainsi vos ressources se réduisent à des espérances, et, sous ce rapport, votre silualion manque des garanties que mon devoir est d'exiger. Je comptais en conférer avec vous, mesdames; mais puisque tous les intéressés sont ici présents, je vais dire franchement ma pensée
« Messieurs, je n'ai jamais compté sur un gendre riche, je ne Taipas désiré; en sorte que la situation de M. Jules, telle qu'elle vient de m'ètre exposée, ne serait point un obstacle à ce quMl obtînt mon consentement à cette union, si toutefois ces dames y joignaient le leur... Mais, contiuuat-il en s'animant, ce à quoi je tiens, je tiens uniquement, c'est au bonheur
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de ma fille! et ce bonheur, je le place dans l'affection fidèle, dans la conliance commune, dans le labeur, dans la conduite, dans une vie austère et irréprochalile... et je ne le place pas ailleurs. Je sais, messieurs, ce que vaut mon enfant, et celui qui ne lui apporterait pas tous ces biens serait indigne de l'avoir pour épouse, comme il serait l'objet de toute ma haine et de tout mon mépris! !... »
Le géomètre s'arrêta quelques secondes , non pas attendri mais profondément ému; puis, poursuivant avec plus de calme: «Vous comprenez à présent, messieurs, pourquoi je ne tiens pas a la fortune... Ces biens, ces garanties que je demande, que je veux! elles sont plus malaisées à rencontrer que l'or. M. Jules a un état, il est jeune, il travaillera, nous l'aiderons; là n'est pas l'obstacle... Si donc il comprend bien ce qu'il fait, et ce à quoi il s'engage; s'il sait l'inestimable prix d'une épouse vertueuse, je lui accorde la main de Henriette; et me confiant en sa loyauté pour tenir ses promesses , j'ose lui répondre de notre affection paternelle , comme de son propre bonheur.
— Monsieur, dis-je alors avec autant de calme que m'en permettait une aussi émouvante situation, je ratifie toutes les puroles de mon oncle, je comprends les vôtres, et mon cœur ne les oubliera plus... Je vous paile ici, non point al)usé par l'amour que je porte à mademoiselle Henriette, mais bien certainement soutenu, pressé, par l'estime que j'ai pour ses vertus, et par le spectacle que j'ai sous les yeux, du bonheur plein et vénérable où conduisent les principes que vous professez Que mademoiselle Henriette et sa mère joignent leur assentiment au vôtre, et je jure ici que votre famille se sera accrue d'un fils qui ne trompera pas votre attente I »
Henriette ne dit rien ; mais, s'élant tournée vers moi, elle me tendit sa main avec un mouvement plein de franchise. A ce geste, mon bon oncle quitta son fauteuil, et, chancelant d'années et de joie , il vint nous embrasser tous les deux. Les larmes étaient venues 'a ses yeux, et les caresses de Henriette les faisaient couler douces et faciles. Le géomètre, conservant seul toute sa fermeté , s'était rapproché de sa femme, et soutenait son courage par des paroles raisonnables et affectueuses.
Quand mon oncle fut retourné à son fauteuil : '.< Mes amis, dil-il, je vous remercie tous... ce jour-ci remplit mon dernier vœu. Cette aimable eidant (la mienne à présent) sera heureuse... c'est chose certaine... car vous trouverez dans mon Jules un cœur droit, aimant... très-capable de comprendre et de remplir tous ses devoirs... quand même l'humeur est gaie , et la tête aux beaux-arts
LA HIBLIOTHEOIJI'
« Je dis donc que je vous remercie tous. Mninlenant, que je vous dise mes idées, el les choses telles qu'elles sont. C'est ce garçon qui me rem-
placera. Mon petit bien est à lui. Il est à lui depuis vingt et un ans, dans mon testament... C'est donc lui qui, depuis vingt et un ans, me fait vivre... » Il s'arrêta pour sourire.
« A ce compte-là, reprit mon oncle, je ne lui coûterai plus bien longtemps, de telle sorte que l'avenir n'est pas nuit close Ce petit bien,
c'est une rente de cent vingt-sept louis, dont le capital est placé sur le meilleur vijnoble du canton de Vaud... sou? la protection de Bacclius,
comme vous voyez Il a si bien su faire, que, depuis tantôt cinquante-
(|uatre ans, la rente n'a pas failli une fois de m'arriver par trimestre...
« Je dis donc que c'est cent vingt-sept louis... Là-dessus, cinquante, que me coûte ce i;aroon-là, lui sont assurés dès aujourd'hui... Ils seiont livrés par termes, non pas 'a lui... n)ais à cette demoiselle, qui m'a paru hier une habile et lidèle ménagère. »
Ln murmure interrompit mon oncle. « Ecoutez... écoutez-moi... je vous prie... on tant que je n'ai pas de la force de reste... Ces cinquante
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louis seront pour faire aller le petit ménage... Mais, comme on dit, il n'y a pas de soupe sans marmite... Or, mon neveu n'est pas riche en marmite... tout son mobilier tiendrait dans ma main... Eh bien, nous voulons avoir, nous aurons nos marmites, notre buffet, nos meubles, et nous recevrons cette jeune dame comme elle est digne... Voici comment.
« Écoutez-moi. Dans ma longue vie, j'ai accumulé beaucoup de bouquins... Je prévois qu'un artiste comme Jules ne saura trop qu'en faire... et moi, il faut bien que je commence à plier bagage... Je connais un Israélite qui m'y aide à plaisir, et sans me tromper, parce que je sais le prix de mes denrées... Sur cette somme, dont j'ai déjà une part, nous trouverons de quoi établir ces enfants... Point de façons, point de murmures : vous me feriez peine en me contrariant. D'ailleurs, j'y trouve une récréation. L'Israélite me tient compagnie... nous lisons de l'hébreu nous comparons les éditions... et je dis adieu à mes houquins
un à un... en attendant que je vous dise adieu cà tous, mes amis. »
Je fondais en larmes. Henriette, sa mère, et jusqu'au géomètre, écoutaient avec surprise, le cœur gonflé d'admiration et de tendresse envers le bon vieillard. Bien éloignés d'accepter, nous' ne le contrariâmes pas , mais, nous étant rapprochés de lui, nous l'entourâmes de notre respect et des marques de notre gratitude profonde.
C'est ainsi que j'obtins la main de Henriette. L'avenir a accompli les prédictions de mon oncle, et les promesses du géomètre. J'entrai dans une famille oij régnaient l'union, l'intimité, le dévouement de tous au i)ien commun; la plus propre entre toutes à achever de former mon caractère, en me montrant quels sont les biens, simples à la vérité, mais vrais et certains, dont nous éloigne le plus souvent un tour d'esprit romanesque, et une imagination prompte à se laisser séduire.
Lucy, avant de repartir pour l'Angleterre, apprit de moi mon prochain mariage, et ce fut pour elle une occasion de me faire une commande (|ui mit mon ménage à flot pour longtemps. La protection de cette jeune dame me fut aussi utile qu'elle fut constante. Liée avec les plus illustres familles de son pays, elle m'adressait souvent ceux de ses compatriotes que nos sites attirent chaque année, et rarement sa recommandation était stérile. La visite de ces étranjzers me donnait un relief qui m'amenait d'autres visiteurs, d'autres commandes, et, au bout de peu d'années, j'acquis ainsi une aisance qui comblait mon ambition, tout en dépassant les espérances du géomètre. « Reau-père, lui disais-je quelquefois, l'état est bon ; c'est votre proverbe qui ne vaut rien. »
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L'on peut se rappeler que Lucy m'avait dit un jour, les larmes aux yeux : « En quelque temps, monsieur Jules, que vous ayez un malheur semblable au mien , je vous prie de m'en instruire. » Ce malheur arriva environ deux ans après mon mariage, et lorsque j'eus rendu les derniers devoirs à mon oncle, j'écrivis a cotte jeune daine la lettre suivante :
Il Madame ,
« Me souvenant de la demande que vous me fîtes, il y a deux ans, je viens vous annoncer la mort de mon oncle. C'est sans doute une consolation que votre bonté me ménageait à l'avance, car si vous voulûtes bien attacher quelque pri\ a me rencontrer après la mort de monsieur votre père, jugez, madame, quelle douceur c'est pour moi, que d'être certain de trouver en vous quelque sympathie pour la douleur, pour le vide plus grand encore que j'éprouve.
«J'ai fait, madame, une perte immense; mon oncle m'avait élevé , il m'avait établi, marié , mais surtout il m'avait réchauffé sous l'aile de cette bonté parfaite, (lue je ne retrouve nulle part. J'ai perdu cette àme sereine qui présidait a ma vie, cet esprit aimable dont la gaieté si douce et si simple alimentait chaque jour quelques-unes de mes heures; j'ai perdu tous ces biens, quand a peine je coinmençais a les apprécier et 'a les reconnaître,.. Que je comprends, madame, l'affliction où je vous vis autrefois! Que je m'y associe! combien de ces larmes (jue je verse sont communes à votre douleur et à la mienne! Du moins les vôtres n'eurent rien d'amer; j'ai entendu votre père rendre un éclatant liommage a votre flliale affection, tandis que mon pauvre oncle s'est éteint avant que je l'eusse mis dans le cas de m'en donner un semblable.
« Qu'il est donc triste, madame, de perdre ces êtres de choix, de voir se rompre cette douce attache qui ne peut plus se renouer sur la terre ! Je m'étonne, je me reproche que de funestes prévisions n'aient pas plus souvent troublé mes heures; je me souviens que vos yeux se mouillaient à l'avance, pénétrée que vous étiez de l'appréhension d'une perte plus ou moins prochaine, mais dans tous les cas irréparable. Et moi, insouciant de l'avenir, je jouissais , presque sans inquiétude , de tant de rares qualités auxquelles l'âge ajoutait comme un attrait vénérable et sacré!
« Mon bon oncle s'est éteint comme il a vécu, calme, serein, presque gai. H a vu la mort s'ai)procher, enchaîner ses membres, le refroidir par degrés, et il semblait jouer avec elle. Tant qu'il l'a pu, il n'a rien changé à ses habitudes; seulement, quand il est devenu nécessaire qu'il
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renonçât à ses travaux, il a commencé a nous retenir plus longtemps auprès de lui. Ses souffrances, j'en bénis Dieu! n'ont jamais été extrêmes, et il les accueillait sans aigreur, comme un hôte importun , mais qu'encore faut-il recevoir et presque traiter avec égard. Pour nous, assis autour de son chevet , nous retenions nos larmes , qui l'eussent affligé plus que ses propres maux ; et nous devions parfois sourire aux propos même qui témoignaient de sa souffrance , parce qu'il s'y glissait encore quelques traits de gaieté. C'était pourtant un spectacle digne d'une profonde pitié. Il semble qu'à ces êtres si bons la souffrance soit un outrage,- et le cœur se révolte contre un mal barbare qui ne choisit pas entre ses victimes.
« C'est dimanche passé qu'il est mort dans mes bras. A l'ouïe des cloches du matin , il s'est pris à dire ■ « C'est bien la dernière qui sonne , cette fois... » Ce mot a fait couler nos larmes... « Vraiment, a-t-il repris... vous allez me persuader que je n'ai pas assez vécu, mes enfants... je suis content ainsi. N'oubliez pas ma vieille Marguerite... Elle a eu grand soin de mes bouquins... et de moi... Jules, quand tu écriras à cette chère madame (il vous nommait toujours ainsi), ma bénédiction, s'il te plaît, sur elle et sur ses enfants... et que je compte voir son père au séjour des nobles âmes... si toutefois, a-t-il ajouté, l'on m'admet à l'y visiter. »
Après quelque silence, il a repris : « Cette mauvaise me trouve plus coriace qu'elle n'avait compté... Je lui tiendrai tête jusqu'à ce que j'aie tout fini... Le testament est l;i , dans le tiroir <à gauche... Ma bonne Henriette ! c'était plaisir que de vivre auprès de vous... ^les amitiés 'a vos honnêtes parents... et montrez-moi encore une fois ce marmot... Ils vont, voyez-vous, m'accabler de questions Ih-haut, mon frère, ma bellesœur... Bonnes nouvelles, leur dirai-je, bien bonnes! »
« Cependant sa vue s'affaiblissait , son souffle était plus précipité, et, à divers signes, on pouvait prévoir sa tin prochaine; mais son discours était net encore, son esprit paisible, et la douce clialeur de son cœur ne devait se dissiper qu'avec sa vie. Vers midi , il m'appela : « Si M. l!ornier doit revenir (c'est notre pasteur), voici l'heure, je pense... (Je l'envoyai chercher.) J'ai eu une longue vie... et j'ai une heureuse mort... Je suis au milieu de vous... Où est ta main, mon pauvre Jules !... » Quelques instants après, je lui ai annoncé l'arrivée du pasteur.
« — Soyez le bienvenu, mon cher monsieui' Bernier. .. Nous voici prêts, faites votre ministère... J'ai vendu mon Ilippocrate... c'est mainienani l'Israélite qui s'en fait du bien... Mais, si j'abandonne ma guenille a cette mauvaise, ainsi ne fais-je pas de mon àme... Je vous la recommande, mon bon monsieur Bernier. Faites, faites... criinto qu'elle ne s'envole... le fil est bien ténu! »
us LA BIBLIOTHÈQUE DE MON ONCLE.
« Alors le pasteur a fait une prière remplie d'onction et de bonhomie. « Amen! a répété mon oncle... Adieu, cher monsieur, au revoir... Je vous recommande ces enfants. » Le pasteur, homme âgé aussi, lui a serré la main avec cette affection tranquille que donne la conviction de se rencontrer bientôt ailleurs , et il s'est retiré. Mon oncle s'est ensuite assoupi. Environ une heure après, il a fait un effort, et, d'une voix bien faible : « Jules!... Henriette!... » (H tenait nos mains.) Ce sont ses dernières paroles, son souffle s'est bientôt arrêté.
« Voilà, madame, le simple récit des derniers moments d'un homme bien obscur, étranger au monde, inconnu môme à ses propres voisins, mais que je ne puis m'empccher de ranger parmi les meilleurs d'entre les mortels. Sa longue vie m'apparaît comme le cours d'une onde ignorée, mais bienfaisante, qui rafraîchit les modestes rives qu'elle baigne, et où se mire la douce sérénité d'un ciel riant et sans nuages. Seul témoin, mais non pas seul objet, de cette bonté de tous les jours, de tous les moments , il me semble que mon cœur ne puisse suffire à en chérir, a en vénérer dignement la mémoire; et c'est le besoin de s'en associer un autre, en quelque degré du moins, qui le porte a vous entretenir de ces choses. Permettez-moi, madame, un libre aveu. Vous avez été pour beaucoup dans ma destinée; votre vue, votre tristesse m'émut bien vivement jadis; vos bontés m'ont aplani, si ce n'est fait, ma carrière ; à tous ces titres, je vous chéris autant que je vous respecte; mais ce qui me pénétre d'un sentiment plus doux et plus profond encore, c'est ce point commun par lequel se touchent, s'égalisent nos destinées, ces deux excellents hommes si chers, si nécessaires à tous deux, que nous pleurons tous deux, et dont la mémoire restera, laissez-moi l'espérer, comme un lien entre vous, madame, et celui qui a le bonheur d'être votre respectueux et reconnaissant serviteur.
M Jules. »
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