HENRIETTE
Que le cœur est fidèle, quand il est jeune et pur encore ! qu'il est tendre et sincère! Combien j'aimai cette juive, à peine entrevue, si tôt ravie! Ouelle angélique image m'est restée de cet être fragile, charmant assemblage de grâce, de pudeur et de beauté!
L'idée de la mort est lente a naître; aux premiers jours de la vie, ce mot est vide de sens. Pour l'enfance, toutest fleuri, naissant, créé d'hier; pour le jeune homme, tout est force, jeunesse, surabondante vie. A la vérité, (|uelques êtres disparaissent de la vue, mais ils ne meurent pas... Mourir! c'est-à-dire, perdre à jamais la joie; perdre la riante vue des campagnes, •lu ciel ; perdre cette pensée elle-même, toute peuplée de brillants espoirs, d'illusions si présentes et si vives! !...
Mourir! c'est-a-dire, voir ces membres où la vigueur abonde, que la vie réchauffe, qu'un sang vermeil colore, les voir s'affaiblir, se glacer, se dissoudre au sein d'une affreuse pâleur!...
DK MON ONCLt:. 87
Pénétrer sous cette terre, soulever ce linceul, entrevoir ces chairs ravagées, cette poussière d'ossements... Le vieillard connaît ces images, il les écarte; mais, au jeune homme, elles ne se présentent pas même.
11 perd celle qu'il aime, il connaît qu'il ne doit plus la revoir, il rencontre son convoi , il la sait sous ce bois, sous celte terre. . . mais c'est elle encore , point changée, toujours belle, pure, charmante de son pudique sourire, de son regard timide, de son émouvante voix.
11 perd celle qu'il aime, son cœur se serre, ou s'épand en bouillanls sanglots; il cherche, il appelle celle qui lui fut ravie; il lui parle, et, donnant à cette ombre sa propre vie, son propre amour, il la voit présente... c'est elle encore, point changée, toujours belle et pure, charmante de son pudique sourire, de son regard timide, de son émouvante voix.
11 perd celle qu'il aime. Non, il s'en sépare; elle est en quelque lieu, et ce lieu est embelli de sa présence ; il est
Honoré par ses pas, éclairé par ses yeux;
tout y est beauté, tendresse, douce lumière, chaste mystère...
Et pourtant ! en ce lieu où elle est , la nuit, le froid , l'humide , la moi t et ses immondes satellites sont à l'œuvre.
L'idée de la mort est lente à naître ; mais une fois qu'elle a pénétré dans l'esprit de l'homme, elle n'en sort plus. Jadis son avenir était la vie, maintenant, de tous ses projets, la mort est le terme. Aussi dès lors elle intervient à tous ses actes : il songe à elle lorsqu'il remplit ses greniers, il la consulte lorsqu'il acquiert ses domaines, elle est présente quand il passe ses baux, il s'enferme avec elle dans son cabinet pour tester, et elle signe au bas avec lui.
La jeunesse est généreuse, sensible, brave... et les vieillards la disent prodigue, inconsidérée, téméraire.
La vieillesse est ménagère, sage, priuleiile... et les jeunes hommes la disent avare, égoïste, poltronne.
Mais pourquoi se jugent-ils, et commenl puurraieul-ils se juger? il», n'ont point de (uesure commune. Les uns calculent tout sur la vie, et les autres tout sur la mort.
88 LA BIBLIOTHEULE
Il est critique ce moment où l'horizon de l'homme change. Ces plages de l'air, naguère lointaines, infinies, se rapprochent; ces fantastiques et brillantes nuées deviennent opaques et immobiles ; ces espaces d'azur et d'or ne montrent plus que la nuit au bout d'un court crépuscule.... Oh ! que son séjour est changé ! que tout ce qu'il faisait avait peu de sens 1 II comprend alors que son père soit sérieux , que son aïeul soit grave , qu'il se retire le soir quand les jeux commencent.
Lui-même s'émeut , cette nouvelle idée travaille son cœur, elle y réveille le souvenir de beaucoup de paroles, de beaucoup de choses, dont il ne pénétra point jadis le lugubre sens ou le charme consolateur...
C'était aux jours de sa première jeunesse, un dimanche, il vit, il entendit des convives réjouis, assis sous une treille , fêtant la vie , narguant la tombe ; l'on riait, l'on buvait, l'on égayait cette courte existence, et le couplet, s'échappant de dessous le feuillage, volait joyeusement par les airs :
Puisqu'il faut dans la tombe noire S'étendre pour n'en plus sortir.
Amis! il faut jouir et boire; Amis! il faut boire et jouir.
Et quand la camarde à l'œil cave Viendra nous vêtir du linceul ,
Encore un verre! et de la cave
Passons tout d'un saut au cercueil !
|]t le chœur répétait avec une mâle et chaude harmonie
Et quand la camarde à l'œil cave Viendra nous vêtir du linceul,
Encore un verre! et de la cave
Passons tout d'un siuit au cercueil !
Autrefois, plus anciennement encore, c'était, au coin d'un champ pierreux, un vieillard inlirme, courbé sous le rude travail du labourage.
Dii: MON OXCLt:. 89
Sous le feu du soleil, il défrichait une lande stérile; la sueur ruisselait de sa tête chauve, et la bêche vacillait dans ses mains desséchées.
En cet instant, un cavalier longeait la haie. A la vue du vieil homme, il modéra son allure : « Vous avez bien de la peine ? » lui dit-il. Le vieillard, s'arrêtant, lit signe que la peine ne lui manquait pas; puis bientôt, reprenant sa bêche : « Il faut, dit-il, prendre patience pour gagner le ciel ! »
Souvenirs lointains, mais puissants, et dont chacun recèle un germe bien divers. Lequel veut éclore?...
La nuit, au bout de ce court crépuscule, est-elle éternelle? Qu'alors je chèque le verre avec vous, convives réjouis; qu'avec vous je fêle la vie, je nargue la camarde!.. Qu'alors je place tout en viager, et sur ma tête, honneur, vertus, humanité, richesse; car mon Dieu, c'est moi; mon éternité, ces quelques jours; ma part de félicité, tout ce (jue je pourrai prendre sur la part des autres , tout ce que je pourrai (irer de voluptés de mon corps, donner de jouissances a ma chair! Honnête, si je suis fort, riche, bien pourvu par le sort; mais honnête encore , si, faible, je ruse; si, pauvre, je dérobe; si, déshérité, je tue dans les ténèbres, pour ravoir ma part à l'héritage; car ma nuit s'approche, et autant qu'eux j'avais droit h jouir !
Et quand la camarde à l'œil cave
Gai couplet, que je te trouve triste! Tu me semblés comme ce sol fleuri , qui ne recouvre qu'ossements vermoulus !
■Mais si la nuit s'ouvre au bout de ce court crépuscule!... si elle n'est qu'un voile épais qui cache des cieux resplendissants et infinis?...
Alors, vieil homme, que je m'approche de toi; tes haillons m'altircnl; je veux cheminer dans ta voie.
Quelle paix pour le cœur, et quelle lumière i)Our l'esprit! Une lâche commune, un Dieu commun , une éternité commune ! Venez , mon frère , votre misère me touche; cet or me condamne, si je ne vous soulage. Souffrance et résignation, richesse et charité, ne sont plus de vains mots, mais de doux remèdes, et des pas vers la vie !
Le mal est donc un mal ; le bien est donc a choisir et à poursuivre. La justice est sainte, l'humanilé bénie; le faible a ses droits , et le fort ses
90 L\ Hir.LIOTIIKQUI-
entraves, l'uissant ou misérable, nul n'est déshérité que par son crime... Voluptés, plaisirs, richesses, vous avez vos laideurs et vos redevances. Indigence, douleurs, angoisse, vous avez vos douceurs et vos privilèges... Mort! que je ne te brave ni te craigne; que seulement je m'apprête a voir ces plages fortunées dont tu ouvres l'entrée.
Vieil homme! que je te trouve sain, riche, consolateur. Tu me semblés comme ces vieux débris qui, dans les lieux écartés, recouvrent un trésor.
Ainsi changent les objets selon le point de vue. Ainsi est critique ce moment où, l'idée de la mort envahissant l'esprit de l'homme, deux voies s'ouvrent devant lui.
Si l'homme était purement logicien, selon son point de départ, on le verrait , par une nécessité impérieuse , fatale , cheminer de prémisses en conséquences, dans l'une ou l'autre de ces deux voies. Heureusement l'homme, indépendamment de toute doctrine, connaît et aime l'ordre, la justice, le bien; la vertu, lorsqu'il l'a goûtée, l'attire et le retient à elle. D'ailleurs, pauvre raisonneur, esprit flottant, être faible, travaillé de passions, ou tout entier 'a ses besoins, il n'a ni le temps ni la force d'être atroce ou sublime... Toutefois, suivez ce troupeau, observez ceux qui s'isolent pour lui être bienfaisants ou funestes; vous y rencontrerez, parmi les plus convaincus, les plus énergiques aussi, et vous les verrez marcher a la vertu sans orgueil, ou aux forfaits sans remords.
Pourtant, pauvre couplet, je ne t'en veux pas, tu ne songeais point à mal; il est bon de boire, il est bon de chanter : la joie élargit le cœur. Sous la treille, au bruit des flacons, c'est au grave, a l'austère de se retirer, et tu arrives alors, porté sur les ailes de la gaieté et de la folie.
Est-ce ta faute si quelques refrains échappés de dessous ce feuillage vinrent frapper l'oreille d'un jeune enfant qui gravissait la cùle en compagnie de son oncle?
A'ous nous retournâmes. Mon oncle Tom , bien que pour son compte il s'abstînt de boire du vin, aimait à voir les bonnes gens oublier, autour de quelques verres, les soucis et les travaux de la semaine. Il n'était pas dans ^es habitudes de partager ces banquets, mais il se récréait ;i les considérer, la gaieté en arrivait jusqu'à lui, et ses traits s'animaient d'un bienveillant sourire. Aussi, le dimanche soir, Je me
l)\L MON ONCLE. Ul
promenais sur ses pas, non point aux lieux publics, non point aux solitudes écartées, mais autour de ces treilles qui, aux environs de la ville, ombragent les familles du petit peuple.
Maintenant, j'y vais encore; parfois j'y lij^ure, soit i>arce ([ue je suis resté petit peuple, soit parce «luc mon art m'y conduit.
Voilà deux choses nouvelles que je vous apprends, lecteur. I/une vous cause une ini[Mession désagréable, (jui que vous soyez; l'autre vous surprend, si toutefois, de ce que vous avez lu jusqu'ici de mon histoire, vous n'avez pas conclu déjà qu'Ostade et Teniers devaient m'attirer à eux plus que Grotius et rui'fendorf. Mais je divise ces deux assertions pour en causer à pail.