‹ Nouvelles genevoises (volume 2)Chapitre 7 sur 28 · LA JUNGFRAU · texte numérisé non relu

LA JUNGFRAU

Vers minuit, dans mon loin Ijlolii .

Je voyais la vierge endormie.

Et la pleine lune qui luit Sur les molles de la [irairie.

H62 LES DEUX SCHi:[DEGG.

Dors, dors, troupeau; Et toi, Superbe, Bien repa d'herbe , Mon noir taureau !

A l'aube , j'ai vu , grelottant , La vierge soupirer transie , Et les premiers feux de l'orient Raser son épaule rougie.

Allons, troupeau ;

Et toi , Superbe ,

Va paitre l'herbe,

Mon noir taureau !

J'ai vu la vierge à son réveil, Quand l'aurore s'est retirée , Par les mille feux du soleil Amoureusement caressée.

Pais, pais, troupeau ; •

Et toi , Superbe ,

Tonds-moi cette herbe.

Mon noir taureau ! ^

Caresse tout le long du jour.

Beau soleil , ta blanche compagne ; Pendant que vous faites l'amour.

Tout vit et luit sur la montagne.

Saute , troujjeau ; *

Et toi , Superbe ,

Saute sur l'herbe.

Mon noir taureau 1

Puis , après avoir répéit'. encore une fois avec un mouvement plus inarqut'' :

Saute , troupeau ;

Et toi , Superbe , ^

Saule sur l'herbe , Mon noir taureau!

(I l'ji voila, s'écria-l-il , de la l'raîche , de la vraie poésie! ("'est ingénu,

j:,ai, iuipressir, transparent de naïveté , et si j'étais » Dans ce monieni,

il fui interrompu. C'étaient la plupart des touristes avec lesquels nous avions soupe la [veille (pii venaient de nous atteindre. Les dames mou-

- ^^^^^- -i^l^! .^\hÀlr:i^^^

Je me relirai à l'ccarl en faisant signe an monsieur à la fèie de m'accompagner.

(LFS D£IIX FCHEIOECC.)

LES DI-UX SCIll-IDEGG. 163

laiont de soif, les messieurs étaient harassés de fatigue, tous se plaignaient de l'excessive chaleur; mais quand mon compngnon , ainès les avoir poliment abordés, les eut à la fois égayés par ses saillies et séduits par son amabilité, il se trouva tout à l'heure que soif, chaleur, fatigue, avaient disparu comme par enchantement; et chacun fut d'avis que cette sommité de la petite Scheidegg, où nous ariivàmes au bout d'une heure, n'était après tout que d'un trop prompt accès, puisciue la devait prendre (in le plaisir que nous goiuions les uns et les autres à cheminer ensemble.

Il ét;iit dix heures, et pas un nuage ne flottait dans toute l'étendue du firmanient au moment où nous arivâmes aux chalets. Déjà les sociétés de touristes qui ndus y av;iiont précédés, échelonnées par groupes sur la pente du Waegern , contemplaient avec un silencieux lecueillement l'imposant spectacle de l'Eiger, du Silverhorn, de la Jungfraù enlin, dont nulle part, aussi bien que de ce lieu, l'on n'admire avec avantage la majestueuse grâce et l'imposante grandeur, Uu penchant où Ton est assis, le regard plonge dans un abîme stérile et décharné, où, sous des lits de pierres et des débris d'avalanches, courent invisibles et sonores des courants bourbeux; puis, du fond de ce gouffre désolé s'élèvent, par colossales assises, les nues parois qui supportent les glaces, ici coupées en vives arêtes, là amincies en l.mes; plus haut encore, se terminant tantôt en hardies pyramides ou en cônes élégmts, tantôt en aiguilles élancées ou en dômes arrondis. Cependant, à mesure que le soleil s'élève sur l'horizon, des espaces s'embiasent, des plateaux apparaissent, et tandis qu'encore enveloppées dans une ombre limpide, de pâles rampes aboulissent à des escarpements crevassés d'où s'exhalent au loin de fraîches haleines, l'on voit, ça et là sur l'extrême rebord des déchirures caverneuses, des blocs avancés qui, éclairés de derrière, ou bien scinlillent 'a l'envi , semblables a une frange d'argent; ou bien, mystérieusement diaphanes, se prolongent en festons de plus en plus bleuâtres, pour aller se perdre dans la sévère crudité des glaces "a l'ombre.

Que ce spectacle est beau, et quelle paix dans cette magnificence ! A la vérité, la confuse voix des eaux (\m de toutes parts courent, dégouttent, s'infiltrent ou se déversent, entretient dans ces solitudes une continuelle impression de mouvement et de travail; mais, d'ailleurs, je ne sais quoi d'immuablement paisilde préside "a ce labeur ordonné d'en haut, et l'âme, en face de cetlc calme sulilimilé, s'empreint à la fuis do séiénité et de bonheur. El si , détouriianl un instant son regard de ces inaccessibles domaines pour le labaisser sur lo mont d'alenlour, on v rencontre la lille hàlée du chalet qui s'en revient de la source voisine, la têle chargée d'un vase rempli d'eau pure, ou encore de folâtres génisses qui s'agacent

iOÎ LES DEUX S^FIEIDEGG.

(le leurs cornes naissantes, combien alors la grâce enchanteresse de ce contraste cause de plaisir, et que ce frappant assemblage de la nature brute et de la nature fertile qui se trouvent là en contât t, des glaces mornes et de riierbe l'iante, de la mort et de la vie, encourage à songer ! Pour moi, retiré sur un tertre écarté, j'étais en train d'y oublier le monde entier, et jusqu'à ce lomau d'hier au soir, dont quelques feuillets, en s'ouvrant sous mes yeux durant le cours de la matinée, avaient pouitanl bien plutôt servi a irriter ma curiosité qu'à la satisfaire, lorsqu'à la vue du monsieur à la fête qui se dirigeait vers moi , je sentis ma quiétude s'enfuir et ma rêverie se dissiper. Ce bon monsieur, après avoir colporté de groupe en groupe une paire de lunettes vertes chose indispensable, disait-il, pour pouvoir contempler a\antageusement la Jungfraû , voulait me faire jouir à mon tour du bénéflce de l'instrument.... Mais au moment oij il allait me joindre, un magnifique bruit de foudre remplit soudainement les airs, et aussitôt, comme à un signal donné, toutes ces personnes qui, auparavant éparses et assises sur le penchant du Waegern , y assistaient paisiblement au radieux spectacle des glaces dans leur gloire, se trouvèrent debout, émues, et comme spontanément portées à se rapprocher les unes des autres.

C'était une avalanche, mais l'on ne voyait rien encore. Seulement, un berger du chalet, que le bruit avait attiré sur le seuil, après qu'il eut prêté Toreille et \ériûé du regard, indii^ua du doigt, vers l'extrême sommité de la paroi de granit, et à l'endroit où les glaces, incessamment poussées d'en haut , surplombent sur l'abîme , le point d'où venait de crouler l'avalanche. Aussitôt tous les regards se dirii;èrent de ce côté, et, au bout de peu d'instants, du premier replat sur lequel les blocs s'étaient brisés, puis successivement de tous les replats inférieuis, ;i mesure que dans sa chute majestueuse y anivait le fleuve glacé, l'on vit s'élever, fl'aliord grise et blafarde tant (ju'elle montait dans l'ombre, tout ;i coup illuminée et resplendissante lorsqu'ayant atteint les espaces où rayonne le soleil elle s'y fut déployée en touffes argentines et en scintillantes poussières, une gigantesque nuée Un cri universel de joie accueillit cette

apparition sublime, tandis que le berger, insouciant de ces choses et nonchalamment appuyé contre le montant de sa porte , considérait avec une tranquille curiosité nos habits, nos visages, et le tumultueux mouvement de nos atlitnd< s.

Cependant, parmi les speclateuis de celte scère, je n'avais remarqué ni le monsieur de ce matin, ni sa fdie, et depuis une demi-heure j'avais perdu de vue Alfred lui-même, lorsque m'étanl retourné maihinaloment, après que l'avalanche eut cessé de gronder, je l'aperçus 'a (juclque distance (|ui conversait avec deux messieurs au milieu d'un cercle de montagnards. Ces

LES DEUX SCHKIDEGf,. !fio

messieurs étaient (Jeii\, jeunes Neuchâlelois t\m. venus dans la contrée pour tenter Tascension de l.i Junufraii, et encouragés par la sérénité du ciel à ne pas différer d'entreprendre leur périlleuse escalade, s'entretenaient de leur projet, en discutaient le plan et les chances avec les guides occasionnellement rassemblés a cette heure sur le Waegern, et en fixaient au lendemain l'exécution définitive. Au moment où je m'ap[)rocliai d'eux, entraînés par la bonne opinion qu'ils avaient conçue de l'intelligence et de la vigueur d'Alfred, ils venaient de lui proposer de se mettre <le la partie, et celui-ci, usant de différents prétextes, s'efforçait d'éluder leurs instances. A la fin, pressé trop vivement, et comme il venait de m'apercevoir : « Monsieur pourra vous dire qu'une affaire m'attend demain qui n'est pas du nombre de celles (jue l'on peut ajourner sans déshonneur; veuillez donc n'insister pas davantage, et puisque j'ai été amené à vous dire mon secret, assurez-moi que vous le garderez pour vous. » Contristés par cette l'éponse. les deux jeunes Neuchâtelois lui serrèrent la main, puis ayant appelé un guide surnuméraire qu'ils venaient d'engager, ils partirent aussitôt pour aller achever leurs derniers préparatifs et pour tâcher d'atteindre avant la lin du jour le point d'où ils voulaient le lendemain entreprendre leur ascension.

Quand ils nous eurent quittés : « Et vous êtes donc bien déterminé a vider cette affaire par un duel? dis-je )i Alfred. — Pourquoi pas? répondit-il. A la vérité, j'ai dit à ce jeune homme que ce combat est im|)ossible ; mais il est encore plus impossible que j'épouse ma cousine, ou que lui-même ne l'épouse pas, si moi je refuse de l'épouser. » Il sourit alors, (I Quel embrouillamini, n'est-ce pas? Kt convenez que pour sortir de là toute porte est bien bonne. Au surplus, ce soleil me urille , ajoutat-il, et comme j'ai mes raisons pour ne pas entrer dans le chalet , si vous voulez que j'acbève de vous mettre au fait dune situation si misé- Table, trouvez bon i\ue nous allions nous asseoir la-bas à l'ombre de ce rocher. »

Après que nous nous fûmes étendus sur l'herbe : « Ce bonhomme, reprit Alfred, que vous a\ez vu ce matm si furieux contre moi est un artiste. Il y a, voilà le savez, artiste et artiste; celui-ci est sins jugement, excellemment bon, généreux, prodigue, vif, pétulant, impressionnable au plus haut degré, et sans le sou. Ainsi fait , il épousa , il y a dix-neuf ans, ma tante , qui était trait pour trait sa fille Marie, et, tout en l'adorant jusqu'au bout avec passion, par son im[)révo\ance, néanmoins, par sa fougue, par ses embarras d'argent, par ses désespoirs nxûme de l'avoir chagrinée, enfin , par tout ce qui naît journellement de pénible ou d'orageux pour une âme à la fois sensible et raisonnable des intempérances d'un caractère sans lest et sans mesure, il a, je le dis devant vous pour la [iremière fois, mon-

UUi LES DKCX SCHKIDEGG.

sieur, parce que cela me soulage, et parce qu'à première vue, d('s hier au soir, j'éprouvai envers vous les sympathies de la confiance, — il a empoisonné son existence et abrégé ses jours!... » Ici les yeux d'Alfied se mouillèrent de larmes, et soudainement ému moi-même, je ne pus que lui serrer la main avec une chaude effusion. J'étais sous le charme de son récit, sous celui du noble témoignage qu'il venait de m'adresser personnellement, sous celui enfin de ses propres larmes, dont la vue, en m'apprenant qu'aux autres qualités d'esprit ou de caractère que j'avais déjà |iu apprécier chez ce jeune homme, il fallait ajouter le trait d'une sensibilité aussi délicate que véritable, me causait une impression remjilie de douceur.

» Parmi ses autres sottises, continua Alfred, mon oncle lit celle de recevoir au nombre de ses élèves, et surtout d'attirei- dans sa maison, le jeune homme qui est venu m'apo-tropher sous le mélèze. Ce jeune homme, qui se nomme Frédéric, a du talent, de l'esprit, peu de lest aussi, et pas le sou non plus. Il enclianlait mon oncle, il [tlut à ma cousine, et, à ce qu'il paraît, quelques promesses avaient déjà été échangées entre eux, lorsqu'il demanda sa main. Ma tante, qui n'avait pas eu assez d'empire pour prévenir cet inévitnble résultat d'une conduite imprudente, obtint pourtant (pie cette demande de Frédéric lui fût refusée. Mais déjà malade à cette époque, usée d'ailleurs par la sollicitude et le chagrin , touimentée aussi par la pensée qu'elle ne vivrait peut-être pas assez longtemps pour empêcher ce mariage de s'accomplir, elle ne tarda pas à dépérir rapidement sous ce faix d'affliction et d'angoisse, pendant que mon oncle, de plus en plus certain qu'elle allait lui être enlevée, et toujours excessif en toutes choses, tantôt s'abandonnait à tous les emportements du regret, du remords, du désespoir; tantôt lui donnait les plus vives assurances que, soumis désormais a ses moindres désirs, jamais il ne consentirait à confier le sort de sa fille ni à un Frédéric," ni a un artiste , ni a ([ui que ce soit qui eût avec lui, père imprudent» époux impardonnable, la moindre ressemblance de naturel, de caractère ou de profession. C'est sur ces entrefaites que je me présentai. J'ai de la fortune, j'aime ma cousine autant que je l'estime; surtout, je vois eu elle le poitrait vivant de sa mère, en sorte que, sur le point de perdre ma pauvre tante, je trouvais doux d'embellir ses dernières semaines d'existence en accomplissant par cette démarche ce que je savais être le plus ancien et peut-être le plus cher de ses vœux. Mais ii peine avaitelle rendu lo dernier soupir que j'entrevoyais déjà que Marie, après s'êtie donnée à moi avec un lilial empress nient, n'en était pas moins impuissante à arracher de son coîur l'amour qu'elle avait voué a Frédéric; et quand je me suis prêté à entreprendre ce voyago dans les caii-

AubMlol lous les logarils se iliiigeiciil ilc le tiilo.

( LKi Dtl'X SClIblUtGC.)

LES DEtX SCHEÏDEGG. UT

tons, c'était dans Tincertain espoir que Téloignement, ijue la distraction, qu'un plus intime commerce, contribueraient a amortir ce sentiment et a

la rapprocher de moi Mais, vous en avez été vous-même le témoin,

surprise ce matin par les chants de (es jeunes filles, ses regrets se sont fait . voir, sa douleur, trop longtemps dissimulée, s'est trahie, et contniinl par une impérieuse nécessité, j'ai dû mentir aux promesses que ma tante a emportées dans l.i tombe. Mais assez, continua Alfred, qui, durant ce récit, avait plusieurs fois porté ses regards du côté du chalet, les voici qui se mettent en devoir de repartir. Alin d'épargner à Marie le désagrément de quelque nouvelle boutade de son père, en présence de tout ce monde, soyez assez bon pour me précéder auprès d'eux , et pour leur dire que je ne tarderai i)as à les rejoindre. »

Je quittai Alfred pour aller m'acquitter de celle ingrate commis.siou. L'oncle prit 'a peine garde à ce que je disais, et déjà remonté sur sa mule, il s'achemina le premier, pendant que j'aidais sa lille à se placer sur la sienne. Mais bientôt, et comme pour proliter hàti\emenl de ce que nous nous trouvions seuls : « Monsieur, me dit-elle, tonte troublée et rougissante, puisque vous êtes l'ami d'Alfred, j'ose mettre en vous ma conliance,

et plus encore, mon dernier espoir Conjurez-le, je vous en supplie, en

mon nom, au nom de sa tante, de rétracter ce qu'il m'a dit ce matin devant vous » Comme elle achevait ces mots, Allred lui-même, qui, en

voyant de loin son oncle s'acheminer tranquillement, s'était iiàté daccourir, se trouva à ses côtés, et prenant sa main, qu'il baisa avec vivacité : « Qu'a cela ne tienne, chère cousipe, lui dit-il, non-seulement je rétracte, si cela peut vous être agréable, ce que je vous ai dit ce matin devant monsieur, mais j.imais, je vous prie d'en recevoir l'assurance, jamais il ne sera dit que j'aie renoncé au bonheur d'être votre tendre et lidèle époux , tant que vous ne m'aurez pas vous-même retiré le droit d'y prétendre! » A ces mots, l'expression de la gratitude, plutôt encore que celle de la joie, se peignit sur le visage de la jeune demoiselle, et ce sentiment lui-même ne tarda pas "a faire place à l'impatience qu'elle éprouvait d'avoir rejoint son père pour lui faire part d'une nouvelle qui devait lui lendre le contentement et la sécurité.

Pour moi, j'avais écouté les paroles d'Alfred avec bien plus de surprise que de satisfaction , et tantôt raïqirochant ce langage du langage tout contraire (|u'il venait de me tenir tout "a l'heine, j'y voyais les signes d'une versatilité bien étrange chez un jeune homme qui m'avait paru d'ailleurs être aussi droit (pie rétléclii ; lantôt, venant à songer (pi'en s'engagcant d'une fa(;on aussi irrévocable à é|)ousei' sa cousine, il scellait délinitivement l'engagement (pi'il a\ait pris de se battre le lendemain , et s'apprêtait ain>«i , (luclle que fût l'issue du combat, à rendre

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vnines les promesses doni il leurrait cette jeune personne, je ne pouvais me défendre de trouver sa conduite, sinon inexplicable, au moins bien téméraire. Aussi, déjà tout préoccupé du triste ministère qu'il m'avait imposé en me demandant de lui servir de témoin , le duel ne tarda pas à attirer toutes mes pensées, mais de telle sorte que plus j'y attachais mon attention, plus il m'arrivait de le considérer;» la fois comme impossible el comme inévitable. C'est dans cette disposition d'esprit que, parvenu a l'autre extrémité du sommet du Waegern, je vis tout 'a coup se découvrir à mes regards les pelouses émaillées de Grindehvald : les grasses rampes de la grande Scheidegg; 'a droite, les cimes chauves du Faulhorn ; à gauclie, ces glaces éblouissantes qui courent des hauteurs de l'Eiger jusqu'au pic perdu du Matterhorn. Mais, absorbé que j'étais par la prévision de celte rencontre procbaine et des sinistres épisodes dont elle pouvait être l'occasion, ces choses, dont la magnilicence m'eût en d'autres moments si vivement charmé, me laissaient insensible, et tout s'élait évanoui des impressions et des jouissances que j'étais venu chercher dans ces beaux lieux.

Quand j'arrivai à Grindehvald, j'y trouvai mes trois compagnons qui m'attendaient à l'auljerge, autour d'une table où ils avaient eu l'attention de faire placer un couvert pour moi; et, 'a l'air seul dont je fus accueilli par l'oncle d'Alfred , j'eus bientôt compris qu'on l'avait mis au fait du changement inopiné qui s'était opéré dans les résolutions de son neveu. Radieux d'aise, pétillant de joie, il avait de la peine à maintenir dans de justes limites le flot de ses sentiments, et, comme pour y trouver un cours qui n'importunât pas trop le contentement bien plus tranquille des deux Qancés, il le laissait se répandre auprès des survenants en gaies interpellations et en joyeusetés de bon accueil. Aussi, le monsieur 'a la fête, qui dans cet instant parcourait le corridor en lisant à haute voix tous les numéros des chambres jusqu'à ce qu'il eût trouvé celui de l'appartement particulier qu'il avait en vue, étant venu à se montrer sur le seuil : « Garçon 1 un couvert! » cria l'oncle aussitôt; puis, accourant vers lui : « Si je vous ai indignement brusqué ce malin, mon pauvre monsieur, c'est que j'étais sous l'empire d'un chagrin qui s'est chargé en bonheur des cieux ! Recevez donc mes excuses, et pour me faire voir que vous mavez pardonné , dînez avec nous! » Tout en parlant ainsi, il avait rempli deux grands verres jusqu'au bord, et après (ju'il en eul saisi un : « A votre santé, et vive la rose des Alpes! » Le monsieur 'a la fêle avala la rasade tout entière , puis ayant demandé la permission de s'absenter quelques instants, il ne larda pas 'a revenir s'asseoir à notre table et à se mettre délinitivement des nôtres.

Vers deux heures, nous nous mîmes en chemin pour passer la grande

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SchriHegg, Plus élevée à la fois et moins abrupte que l'autre, cette Scheidegg rassemble h un large plateau montant, plulôt qu'à une montagne isolée, et. gràie à cette ci.nliguration , des champs cultivés, à la ■vérité de plus en plus clair-semés et cbétifs, s'y voient jusqu'aux abords de la sommité. Lorsque, tout près du glacier qui descend ici jusque dans la vallée, l'on côtoie ces maigres carrés endos de pierres, que recouvrent d'un clair duvet de petits épis frileux et comme craintifs d'éclore, je ne sais quel charme secret attache à cet humble speciacle, et porte à songer Pauvres montagnards, se dit-on, que de rudes labeurs modiquement récompenses! Rejetons si tendres, que de dangers qui menacent voire frêle vie/ Bonne Providence, que de vigilance et de sollicitude <le votre part, avant que ces guéreis venus a bien aient donné à ces familles éparses leur provision d'hiver!... Et toutefois, aux printemps tardifs succcdent les hivers précoces, la terre h peine dégagée et refleuiie disparaît de nouveau sous les frimas, et je n'entends point dire qu'ensevelis durant de longs mois dans des cabanes chargées de neige, plus que d'autres, plus que nous-mêmes, les obscurs colons de ces âpres climats y vivent attristés, souffrants ou dépourvus.

Le sommet de la grande Scheidegg s'appuie 'a la base de Matlerliorn , et, de ce pic, jusfju'à celui du Wetterhorn qui asseoit ses contreforts verticaux sur les pelouses de Rosenlawi . s'étend une muraille de rochers couronnés de glaces, d'oii les avalanches croulent en plusieurs endroils. et viennent former au bas des couloirs de blancs deltas, d(mt chacun alimente un ruisseau fangeux jusijue tout auprès: sur le penchant sablonneux des rampes opposées, croissent quelques mélèzes rabougris dont les uns, brisés par des éclats de glace, continuent de végéter, et projettent h las le sol des rameaux tourmentés; dont les autres, tués parle gel, lappellent par leur morne attitude et leur pâle nudité ces grêles fantômes dont les poètes peuplent les grèves désolées du Cocyte. Mais c'est a Rosenlawi surtout que se rapprochent, pour former le |)lus éclatant contraste, tout ce qu'ont de terrible les ébouli'^ gigantesques, les craquements formidables, la terre elle-même, fendue de part en part, qui ouvre ses entrailles aux loirents en fureur, et t.(ml ce qu'ont de riant et d'aimalile les prairies dorées, les fraîches claiiifres , les taillis ombreux, les eaux murmurantes qui tantôt s'attardent à jouer aulour des blocs arrêtés dans leur lit, tantôt glissent légèremeul sur une nappe de graviers. Au del'a de Hosenhiwi, la vallée se resserre eu une gorge étroite où serpente un sentier rapide, et tout à l'heure, arrivé sur le dernier revers, l'on découvre au-dessous de soi des noyers pommeh's. de gias tapis d'herbages , le bleu lilet de l'Aar, Meyrin^en . et au delà enliu , adossé aux rochers de la montagne opposée, un verdoyant mame-

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Jon sur lequel s'élève une grise masure. C'est la prairie du Reusli.

Noire projet avait été de pousser tout d'une traite, de Grindeiwald jusiiu'à Meyringen ; mais à la vue d'un hôtel qu'on a construit récemment au sorlir de la gorge , a deux pas des chutes du Reichenbach , Alfred proposa que nous y prissions nos quartiers pour cette nuit. « Aussi bien , disait-il , nous courons risque de ne plus trouver de place ce soir dans les auberges du bourg, tandis que, demain matin, il suftira de vingt minutes pour que nous y soyons transportés : Qu'en pensezvous, mon oncle? », L'oncle appuyant cet avis, je m'y rangeai aussi, et, après quelque hésitation, le monsieur a la fête en fit autant. Seulement, dans la crainte où il était d'aller manquer quelque chose du spectacle des lutteurs, faute d'être arrivé à l'heure précise sur le théâtre des réjouissances, à peine installé, il se mit en quête d'informations exactes et de renseignements détaillés, s'adressant tantôt aux passants, tantôt aux sommeliers, a j'hôte enlin, 'a la femme de l'hôte, et à la fille de l'hôte. Aucun d'eux ne savait au monde ce qu il voulait dire avec sa fête, et comme d'uilleurs, préoccupés tie leur besogne, ils lui répondaient en C(turanl, il s'avisa de descendre à l'oflice pour questionner le cuisinier. Les cuisiniers volontiers aiment a rire, et, retenus qu'ils sont à leurs fourneaux, ils s'accommodent à cet effet de tout ce qui leur tombe sous la main. Celui-ci l'accueillit Irès-bien, et, sans cesser pour cela de poivrer ses sauces et de remuer ses salmis, il se lit un plaisir de lui donner le menu de tous les inleimèdes du lendemain : lutteurs, costumes, fanfares, hannicres, el plus de deux mille vaches , taureaux en tête, qui devaient animer la localité du bruit hiirmonieux de leurs clochettes. Celte niagnilique description, qui, hormis une bien plus grande richesse de détails, se rapportait d'ailleurs si heureusement à celle de Feller d'interlacken , rendit au bon monsieur toute sa quiétude première, en sorte que, étant lemonté bientôt après dans la salle à manger^ il s'y mit ii table brillant d'allégresse, triomphant de renseignements, et splendide d'appétit.

A souper, l'on parla de glaciers, d'avalanches, de fête aussi : mais la jeune demoiselle prenait peu de part a l'entretien, et, bien plus tristement distraite encore qu'elle ne m'avait paru l'être le soir précédent, tantôt pâle et morne elle gardait un silence embarrassé; tantôt rougissante et troublée, elle se contraignait néanmoins à parler et à sourire. Mais rien de son angoisse n*é('bappait au regard pénétrant d'Alfred qui, autant pour en détourner l'attention (pie pour en avancer le terme, tout à la fois entretenait son oncle, nous charmait par ses saillies, el pressait les temps du repas. Dès qu'on eut servi le dessert : « Marie, dit-il^ vous êtes harassée de fatigue et de plus peu curieuse , j'en parie, de

Li'S DKUX scrii: iDRCc. ni

voir ces lutteurs; ainsi, ne vous cioye/ point oblijiée de tenir table plus longtemps, et demain, croyez-m'en, dormez sans façon la grasse matinée. Quant à nous, messieurs, voici notre programme. C'est à huit heures que la fête aura lieu dans la plaine du Reusti ; je propose donc qu'à sept heures précises nous parlions d'ici pour nous y rendre; puis, après que nous aurons assisté suffisamment aux clochettes et aux fanfares de monsieur, nous ne manquerons pas, chi're cousine, de revenir vous faire le plus agréable récit de ce qui se sera passé... « Appuyé! appuyé! » s'écrièrent aussitôt les deux convives, pendant que moi -même, à l'ouïe de l'inconcevable proposition qu'Alfred osait ainsi faire à son oncle, je demeurais absolument interdit et décontenancé. I.e roman, en effet, après avoir débuté par le sentimental, pour tourner ensuite au sinistre, Unissait par tomber dans l'absurde; et venant a réfléchir qu'après tout ce jeune homme, dont les brusques changements d'allure me causaient a chaque instant des surprises si extrêmes m'était connu depuis quelques heures seulement, j'arrivais à ne plus discerner nettement s'il avait voidu réellement m'associer a une situation sérieuse, ou s'il n'avait prétendu que m'assigner un rôle à jouer dans quelque mauvaise plaisanterie. Au surplus, j'étais parfaitement résolu à m'en éclaircir au plus vite, lorsque lui-môme, comme s'il eût voulu m'en ôter l'occasion, se leva de talile, me souhaita cordialement le bonsoir, et, après avoir reconduit sa cousine jusqu'à la porte de son appartement , se retira immédiatement dans le sien. Comme hier donc, à pareille heure, je me retrouvai seul dans la compagnie du monsieur a la fête , et remarquant qu'il n'en était encore qu'à entamer son rôti, j'éludai le plus civilement qu'il me fut possible l'histoire qu'il s'apprOtait à recommencer des fanfares et des clochettes, pour prendre congé de lui et m'aller coucher.

Je dormis mal, et, déjà debout an petit jour, j'étais descendu sur le chemin pour y prendre (juelque exercice. Mais à cette heure le froid est âpre et le sol tout baigné de rosée, en sorte que, de plus en plus transi , je ne tardai pas à rentrer dans la maison pour aller m'y réchauffer au foyer de la cuisine. Une servante était là , occupée justement de faire tourner des linges au-dessus de la claire flamme d'un fagot embrasé. « Vous vous levez de bonne heure, »> lui dis-je ; et comme elle allait me répondre : « Est-ce prêt? » cria l'oncle en apparaissant sur le seuil ; « allez ! courez? » Puis, dès qu'il m'eut aperçu : « Ali! monsieur, »- me dil-il avec une bruyante effusion et les yeux tout gontlés de grosses larmes. « l)e{)uis hier, quel changement! une nuit affreuse, des s:inglots, des transports, des combats où elle succomlic, des engagements où je la livre!.... » .le l'interrompis pour lui marquer la part que je prenais à sa douleur, et alln que je pusse ensuite tenter de \o calmer par mes discours ou de le

l:2 LES DECX SCHi:iDi:(iG.

secourir par mes conseils , je l'invitai à me mettre au fait de ce qui avait pu survenir de fâcheux... Alors il me raconta que, vers une heure environ, ayant cru entendre quelques soupirs étouffés, il était accouru dans la chambre do sa fille pour l'y surprendre gémissante et inondée de pleurs; que, bouleversé par ce spectacle d'un désespoir qu'il se reprochait d'avoir provoqué jiar ses emportements et ses obstinations de la veille, il lui avait aussitôt proposé de céder à ses vœux en dégageant de nouveau Alfred pour la donner à Frédéric; qu'enlin, après avoir lutté pendant tout le reste de la nuit dans le but d'obtenir qu'elle donnât son consentement "a ce projet, il n'a\ait pu parvenir 'a lui rendie quelque calme qu'en s'engageant au contraire, de la manière la plus formelle, à ne tenicr (juoi que ce fût pour dénouer ce qui, hier, n'avait été renoué qu'avec tant de peine. « Voilà où j'en suis, ajoula-t-il; il faut tout à la fois que je ccde, contre mon gré; que je caclie, contre mon envie ; que je feigne, contre mou natuiel, et qu'encore, ainsi contraint, brisé, désespéré, j'aille me divertir à cette infernale fête! » Comme il achevait ces mots, l'on entendit dans l'escalier la voix du monsieur à la fête qui fredonnait agréablement le ranz des vaches. « Au diable l'imbécile! » reprit l'onde alors, lit, s'évadant avant d'avoir été aperçu, il me laissa non moins emballasse de la conlidence qu'il venait de me faire, qu'incertain sur le parti que j'en devais tirer.

Pour le monsieur a la fête, il ne tarda pas a paraître à son tour sur le seuil, où, s'étaut d'abord ariêté quelques iuslanis pour achever son ranz des vacheô à mon intention ^ il s'approcha ensuite et me serra la main avec une allègre cordialité. Sa physionomie débonnaire rayonnait de plaisir; et sa mise, toute différente de celle de la veille, marquait visiblement l'intention où il était de ne déparer pas une fêle alpestre, flabillé en effet d'une blouse ouverte, le col rabattu, la cravate làihe et à bouts flollants, il portait d'ailleurs sur sa tête une sorte de toque a l'allemande, et à la main une longue pique surmontée d'une corne de chamois. A le voir ainsi accoutré, je ne pus m'empêcher d'éclater de rire; mais lui, sans se formaliser le moins du moude, saisit une petite corne de chevrier (juil portait suspendue "a un cordon écarlate , et l'ayant portée a sa bouche, il y souilla de toutes ses forces, « '.'est, interrompit-il, pour donner le signal "a nos messieurs; » après (juoi il recommença de plus belle, jus(|u';i ce que la servante, accourue en toiite hâta, l'eût conjuré au nom de la jeune demoiselle de cesser tout de suite celle atroce musique. » bien de si facile, ma belle enfant , lui dit-il eu cessant en effet, et assurez bien , je vous prit' , votre jolie dormeuse, que je n'aurai certainement jamais lien 'a lui refuser, »

Cependant Allied, suivciiani fii cet instant même, nous souhaita le

Ll'S DliUX SCHEIDEGG. ^3

bonjour a tous les deux, et d'un air qui ne laissait deviner aucune sorte de préoccupation : « J'ai, dit-il, quelqui^ peine a obtenir de mon oncle qu'il soit des nôtres; mais je suis certain, messieurs, que si nous voulez bien nous précéder, je l'entraînerai d'autant plus facilement qu'il ne voudra plus alors me laisser partir tout seul. VA cette fête, ajouta-t-il en m'adressant un regaid significatif, je tiens à ce qu'il y assiste. — Je sui.s à vos ordres , répondis-je , et si monsieur veut bien que nous prenions les devants, me voici, quant à moi, prêt à p;irtir. — En marche! » s'écria alors avec un redoublement d'entrain le monsieur à la fêle, « en marche! » El sans autre retard, il me précéda en entonnant de nouveau à pleine \oix son ranz des vaches. La matinée, comme celle d'hier, était radieuse; l'air, d'une Iraîclieur et d'une pureté incomparables; et soit que, sous l'impression de sévérité riante , mes idées eussent pris un tour moins sombre; soit que l'air, l'accent d'Alfred, eussent subitement raffermi ma confiance dans ses démarches ou mon espoir dans ses intentions, plus rien de sinistre ne traveisait pour le moment mon imagination, et ne voilait comme d'un crcpe funèbre l'éclat doré des montagnes. Après que nous eûmes passé l'Aar sur le pont couvert auquel aboutissent les deux routes des Scheidegg et du Grimsd, nous laissâmes Meyringen sur la gauche; puis, prenant par les bois, nous vînmes déboucher droit sur la petite prairie où s'élève la grise masure du l^eusti. Mais au lieu de bannières et de clochettes qu'il y clierchait de tous ses yeux , mon compagnon n'aperçut qu'un jeune homme qui se leva a notre approche, et, sur un mouchoir déployé, des pistolets, des balles, une poire à poudre... A celle vue, les signes d'une haute épouvante envahirent soudainement sou visage, et il se disposait "a passer outre, lorsque le jeune homme qui, après quelque hésitation, s'était avancé à notre rencontre, lit un salut gra.ement cérémonieux ei marqua d'un geste l'intention de prendre la parole : « Messieurs, dit-il, vous comprendrez, du reste, qu'étant sans relations dans ce pays, et obligé jusqu'à un certain point d'y cacher mon nom et ma présence, il n'a pas dépendu de moi que je me présentasse ici accompagné d'un ami. C'est pourquoi je prends la liberté de prier celui d'entre vous qui n'est pas déjà engagé auprès de mon adversaire de vouloir bien me servir de témoin. » Et comme mon comj)agnuu , un peu interdit à l'ouïe d'une pro{)(.)silion aussi inattendue, lardait trop à répondre : « Ceci, re[ins-je à sa place, est un genre de service qui, de galant homme "a galant homme, ne se lefuse pas. Je me fais donc garant pour monsieur qu'il accepte avec empressement un office dont, ainsi que moi, il s'efforcera de remplir tous les devoirs. » C'est de cette manière, que, coiffé d'une toque a l'allemande, et apprêté .|u'il était pour des réjouissances alpestres, le monsieur à la fête se

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