‹ Nouvelles genevoises (volume 2)Chapitre 8 sur 28 · MA LES DEUX SCHEIDEGG · texte numérisé non relu

MA LES DEUX SCHEIDEGG

trouva définitivement engagé a figurer comme témoin dans un duel dont il ne connaissait encore ni l'objet ni les conditions.

Cependant deux personnes ne tardèrent pas à se montrer à l'autre bout de la plaine. Du plus loin que je les eus aperçues je me doutai , a leur mutuelle altilude, que quebjue chose s'était passé entre elles depuis que nous avions quitté l'hôtel, et, en particulier, que l'oncle avait été prévenu qu'il arri\erait dans cet endroit pour y assister à une rencontre entre les deux rivaux qui se disputaient la main de sa fille. Tout au moins, quoique grave et composé, il ne témoigna aucune surprise en apercevant Frédéric, tandis que celui-ci, en le voyant paraître, me dit avec un brusque mouvement : « Qu'est-ce ceci, monsieur?.., et entendon que je me batte en présence du père de Marie? — Très-cerlainement je ne le souffrirai pas, » lui répondis-je. Mais pendant que nous échangions ces paroles, Alfred lui-même venait de congédier son oncle, qui, après nous avoir adressé un silencieux salut, continua de suivre le sentier, jusqu'à ce qu'il fût arrivé vers la masure derrière laquelle il disparut a nos regards.

Alors Alfred s'adressant "a son adversaire, le visage pâle et d'un accent ému : a Je me suis fait, monsieur, une grande violence pour accepter voire défi, car aujourd'hui pas plus (|u'hier, je ne me dissimule à moimême que c'est moins encore notre destinée que celle d'une cousine qui m'est clière que nous allons jouer ici... Toutefois, pbicée qu'elle est maintenant entre deux rivaux, dont l'un, c'est vous , monsieur, fait valoir les droits d'un amour partagé ; dont l'autre, c'est moi, a recherché, tiemandé, obtenu sa main, sa situation , je le reconnais, est intenable, et il nous appartient d'y donner une issue en faisant que l'un de ces deux rivaux disparaisse sans retour. C'est pourijuoi, et je vous rappelle que j'en fis hier la condition expresse de mon assentiment, me voici prêta accepter telle sorte de combat qui m'offrirait la certitude de ce résultat, comme aussi à refuser toute espèce de duel qui n'y aboutirait pas d'une manière sûre et immanquable. » Frédéric lit signe qu'il acceptait cette condition. Alors s'étant tourné de notre côté : « Messieurs les témoins, poursuivit Alfred , c'est à vous maintenant de faire le reste, »

Sans parler du monsieur à la fête de qui les genoux tremblants et la mortelle pà'cur marquaient assez l'incomparable angoisse, je ne me souviens pas d'avoir, en aucun moment de ma vie, éprouvé tout ensemble une plus vive émotion, un doute plus cruel, et un plus formidable embarras. En effet, si, d'une part, le ton imposant et résolu d'Alfred dans une circonstance aussi grave me rejetait dans une complète incertitude sur les intentions conciliantes que la générosité de son caractère m'avait autorisé a lui prêter, de telle sorte que je pouvais entrevoir

Je ne connaisse pas vos, monsieur, et je .léfemlè vos de paaier à moi, quand je dise rien à vo:

(lf.s of.ix scHEinF.r.n.)

LES DEUX SCHEIDEGG. ^7o

comme imminente une affreuse catastroplie ; d'autre part, je redoutais, en intervenant intempestivement dans une situatidn oîi le point d'honneur des deux adversaires pouvait n'être encore que temporairement engagé, d'aller river délinitiveraent ce que, par dessus toute chose, j'étais l)ien déterminé a empêcher si j'en avais la force. C'est pourquoi, réfléchissant qu'après tout, jusqu'à ce que nous eussions livré les armes chargées, rien de fàiheux ne pouvait s'accomplir, je pris le parti de ne faire pour l'heure aucune démonstration , et ayant relevé sans mot dire le mouchoir avec tout ce qu'il contenait, je me relirai à l'écart, en faisant si«ne au monsieur à la fête de m'y accompagner. Là , pendant que Frédéric ôtait son frac et qu'Alfred demeurait debout a la place où je l'avais laissé, je chargeai les pistolets; puis, après avoir recommandé par trois fois à mon compagnon de ne livrer dans aucun cas celui que je lui remettais , qu'après qu'il m'aurait vu livrer le mien , nous retournâmes ensemble sur le lieu du combat.

C'est à ce moment que je m'étais proposé d'intervenir, mais, à l'expression doucement sereine qui , durant ces cours instants de solennelle attente, s'était répandue sur le visage d'Alfred, mon cœur battit de plaisir, et , avant même que ce jeune homme eût prononcé une parole , je m'étais expliqué déjà toute sa conduite en apparence si inexplicable; comment eu particulier, avec autant d'ingénieuse prudence que de noble désintéressement, il n'avait pas cessé un seul instant de vouloir ménager à sa cousine une félicité dont Taccomplissement, grâce à l'obstination emportée de son oncle et grâce aussi à la fougue jalouse de Frédéric, semblait être devenu impossible. Quand tout fut prêt : « Excuserez-vous, dit-il à son adversaire, un caprice par lequel peut-être j'aurais dû commencer : c'est de substituer à ces armes qu'apportent nos témoins, d'autres armes qui, j'y songe, aboutiront au même résultat. » Puis, en même temps que sa belle ligure s'illuminait d'un sourire d'amicale sensibilité : « N"est-il pas vrai, que si je vous cède la main de celle que vous aimez, le rival disparaît pour ne laisser plus que le cousin de Marie et l'ami de Frédéric!... » A cet instant, au travers des larmes qui inondaient mes paupières, je vis une scène de tumultueuse et reconnaissante effusion : deux jeunes hommes dans les bras l'un de l'autie : l'oncle accouru qui éclatait en bruyants transports; mon compagnon d'angoisse enlin qui, attendri autant qrre scuilagé, d'irne main serrait celle d'AlIVcd, et de l'autre, à mon exemple, déchargeait son pistolet en 1 aii".

Rempli de respect pour Alfred, et d'ailleurs pénétré qrre j'étais rrntimême d'une joie aussi sérieuse que profonde, j'avais peirre iréaniuoins à en contenir l'expression darrs les limites coriveuables , et il me souvient qu'à plus d'une reprise, durant ces premiers instants, je m'aban-

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donnai à tout le délire d'une intempérante gaieté : j'allais, je venais, je bondissais, j'embrassais indifféremment l'une ou l'autre des personnes dont je rae trouvais entouré, et je m'imagine que quiconque serait survenu à celte heure dans la petite plaine de Reusti, m'aurait vu infailliblement me jeter dans ses bras et le surprendre de l'assaut inopiné <le mes caresses. C'est que c'est le propre des actions a la fois belles et désintéressées, poursuivies avec un ferme et généreux vouloir, et accomplies entin avec cet empire de grandeur et de bonne grâce (jue donnent l'humanité, la justice, la raison victorieuse des intérêts ou des penchants , de jeter l'âme de celui qui en est le témoin dans la folle ivresse d'un bouillant plaisir. En effet, rendue temporairement par ce spectacle, à la conscience de sa liberté et de sa noblesse primitives, plus rien ne l'oppresse . plus rien ne l'entrave, et il lui arrive alors de marquer an dehors la volupté de ce délicieux bien-être par les naïfs éclats d'une allégresse aussi e\pansive qu'elle est puissante. Chose aimable! ^ous étions là cinq personnes, les unes tout à l'heure encore profondément divisées entre elles; les autres qui avant la journée d'bier ne s'étaient jamais rencontrées, et, néanmoins, sous la commune impression de ce qui venait de se passer, une félicité soudaine, une affection chaleureuse, une étroite intimité, rapprochaient, confondaient nos cœurs. Bien plus, le monsieur à la fête avait oublié clochettes, fanfares, lutteurs, et, le bras passé sous le mien, nous descendions ensemble le coteau, comme font deux anciens amis qui s'entretiennent des bienfaits que la bonté de Dieu a répandus sur leurs proches.

Bientôt nous fûmes de retour a l'hôtel. Alfred nous avait prévenus en souriant que nous y trouverions prêt ce déjeuner de réconciliation qui est de rigueur à la suite des duels, et il nous avait priés en même temps de ne laisser rien transpirer des choses dont nous venions d'être les témoins, avant (lue lui-même eut trouvé le moment de préparer sa cousine "a en recevoir l'annonce. Mais, dans ces sortes de complots, le plaisir, l'émotion , la hâte de rendre heureux , déjouent d'ordinaire les projets et rendent impossibles les ménagements concertés. Aussi, 'a peine cette jeune personne eut-elle paru dans la salle a manger, qu'au regard seul dont nous la considérions , à la joie qui brillait sur le visage de son père, à l'air surtout et à l'altitude d'Alfred, elle eut tout pressenti. De douces larmes coulèrent alors de ses yeux, et ni les transports de son père, ni la soudaine apparition de Frédéric (]ui était accouru pour se jeter h ses pieds , ne la détournèrent durant ces piemiers instnnts de prodiguer les ingénues caresses de la gratitude à celui qui, par son noble sacritice, autant que par sa protectrice affection, venait de combler ses vreux et d'assurer son bonheur.

LES DEL'X SCHKIDhXG.

HT

Le soir, <|uaiid la lune fut levée, j'allai avec Alfred me promener sur les bords de TAar. Il étail triste et l'entretien languissait. A la (in, et comme s il eijt fait effort pour clore en lui-môme un pénible combat : « Ainsi donc, dit-il , je resterai garçon ! »

AAAAAAAAAn/lAAAAPAAAaAAAAAAAAAAAAAAnnAAAAAAAnAAAAAAAAA

L'ennui est mon mal, lecteur. Je m'ennuie partout, chez moi. deliors, à table, dos que je n'ai plus faiui ; au bal , dès que je suis dans la salle. Nulle cliose ne s'empare de mon esprit, de mon cœur, de mes goiils, et rien ne me paraît long comme les journées.

Je suis pourtant de ceux qu'on appelle les heureux de ce monde. A vingt-quatre ans, je n'ai d'autre malheur que celui d'avoir perdu mes parents; et encore le regret que j'en éprouve est le seul sentiment que je nourrisse avec quelque douceur. D'ailleurs, je suis riche, choyé, fêté, recherché; sans souci du présent ni de l'avenir: tout m'est facile, tout m'est ouvert. Ajoutez un parrain (c'est mon oncle ) , (jui me chérit , et qui me destine son immense (ortune.

Au milieu de tous ces biens , je bâille à me démantibuler la mâchoire. Je trouve même que je bâille trop; jeu ai causé avec mon nu''decin. Il (lit que c'est nerveux, et me fait prendie de la v.ilériane soir et matin. Pour bien dire, je ne m'étais i)as attendu "a ce que ce fût si jiiave , et comme j'ai une horrible peur de mourir, toutes mes Idées se sont portées du côté d'un mal intérieur qui me mine et (|u'on mo caciie. A force d'étudier les symptômes, de tâter mon i)0uls . d'examiner mes siMisations

ISO L'HERITAGE.

internes et externes, d'approfondir la nature particulière de mes migraines, et leur coïncidence avec une accélération notable dans mes bâillements, j'en suis venu h acquérir une certitude... une certitude que je garde pour moi , dans la crainte que si je la confiais à mon médecin , il n'allât la partager, ce qui me tuerait de la frayeur de mourir.

Cette certitude, c'est que j'ai un polype au cœur ! Un polype , j'avoue que je ne sais pas bien comment c'est fait, et je ne cherclie pas non plus a le savoir, de peur de faire d'affreuses découvertes: mais j'ai un polype au ca^ur, je n'en doute plus. Aussi bien ce polype explique tout ce qui se passe dans mon individu : il donne à mes bâillements une cause, à mon ennui un principe. J'ai duncmodiûé mon régime, réformé ma table. Point de vin, des viandes blanciies. Le café proscrit, il excite aux palpitations. Des mauves le matin , c'est souverain pour les polypes au cœur. Point d'acides, rien de fort ni de pesant: ces choses agissent sur la digestion , qui réagit sur le système nerveux ; aussitôt la circulation est gênée, et voilà mon polype qui grossit, s'étend, végète Au fond, c'est vrai que je me le ligure comme un gros champignon.

Je passe donc des heures à songer a mon cliam pignon. Quand on me parle, j'ai mon champignon qui m'empêche d'écouter; (juand j'ai dansé im galop, je me reproche cet excès, comme fâcheux pour mon champignon; je rentre de bonne lieure, je change de linge, je me fais donner un bouillon sans sel , à cause de mon champignon; je vis en regard de mon champignon. Ainsi ce mal m'occupe beaucoup , mais je ne trouve pas qu'il guérisse de l'autre, l'ennui.

Je bâille donc. Quelquefois j'ouvre un livre. Mais les livres si peu

sont agréables. Les bons, c'est sérieux, profond; il faut se donner de la peine pour saisir , de la peine pour jouir, de la peine pour admirer... Les nouveautés? j'en ai tant lu (|ue rien ne me parait si peu nouveau. Avant de les ouvrir, je les connais ; au titre, je vois toute l'affaire; à la vignette, je sais le dénoùment; et puis mon champignon qui ne supporte pas les émotions vives.

Les études sérieuses? j'en ai aussi essayé ; commencer n'est rien, mais poursuivre... je me demande bientôt dans (|uel but. Ma carrière, à moi, c'est de vivre de mes rentes, c'est d'aller a cheval, c'est de me marier et d'hériter. Sans que je prenne la peine d'apprendre rien, j'aurai tout cela, et le reste aussi. Je suis colonel île la gardi- nationale; on me porte au conseil; j'ai refusé d'être maire : les honneurs pleuvent sur ma tête. Kl puis, mon champignon, qui ne s'accommodtMait pas d'une grande contention d'esprit.

« Qu'est-ce? — Le journal — Donne, c'est bon. « Voici de quoi me récréer quelques instants. Je cherche aux nouvelles, j'entends aux non-

L'flÉRlTAGE. ^8I

velles de ville; car celles d'Llspagiie me touchent peu , celles de Belgique

m'assomment. Allons! point de suicide point d'accident sinistre; rien

en meurtres ni en incendies. Le sot journal ! C'est voler l'argent de ses abonnés.

Que je regrette les beaux jours du choléra ! Dans ce temps-là mon journal m'amusait : il tenait ma frayeur en lialeine , et le plus petit fait relatif au monstre m'intéressait à lire. Je le voyais avançant, reculant, venant jusqu'à ma porte , ouvrant la gueule Tout n'était pas gai dans ces suppositions, mais au moins, entre l'espérance qu'il ne viendrait pas et l'effroyable peur (ju'il ne vînt, point de place pour l'ennui; sans compter une flanelle qui me chatouillait l'épiderme, en sorte que j'avais toujours à gratter quelque part.

Au fait, je ne sache pas d'ennui , pas de torpeur physique ou morale , qui ne cède à une démangeaison. Je suis certain que... « Qu'est-ce encore ?

— Monsieur Retor.

— Dis donc que je n'y suis pas.

— C'est que... le voici.

— Monsieur Retor, je suis trop occupé pour vous recevoir.

— Deux minutes seulement...

— Je n'en ai pas une à perdre.

— C'était pour vous soumettre ce tableau chronologique de l'histoire universelle des peuples...

— (Le diable l'omporle, lui et son tableau universel des peuples!!) Eh bien, quoiV

— Je vous fais observer, monsieur, qu'aucun tableau du même genre n'a encore atteint à la mnitié de la perfection de celui-ci. Vous voyez lîi quatre chronologies différentes, avec la réduction en années de l'ère chrétienne ^ et en années du monde. Vous avez ici toute la série complote des anciens rois d'Egypte et de ceux de Babylone...

— (Je voudrais qu'on te la pendît au dos ta queue de rois de Babylone, et tes cinq chronologies, coquin! C'est déjà trop d'une, et il m'en veut faire aciieter quatre , et une autre ! ! ! ) Monsieur Rt;tor, c'est très-beau , mais je ne m'occupe plus d'histoire.

— Vous avez ici l'empereur Kan-tien-si-long...

— Superflu , monsieur Retor; je suis sûr que voire tableau est parfait.

— Monsieur veut-il pcrmotlre que je lui renietle deux exemplaires?...

— Je n'en saurais que faire. J'ai celui do iiocijuart.

— Celui de Mocfiuarl ! plein d'encuis! Je |)rio monsieur de nie donner seulement une demi-heure d'atlention [lonr coniitarer...

— (Inlame! me faire, a moi, des piopositions semblables!) Rien, monsieur Retor. Vos tableaux m'ennuient, je n'en veux |)oinl. »

Ici il y a un long moment de silence , pendant que M. Retor roule lentement son tableau , et que je le regarde faire, tris-impatient de le saluer cordialement,

« Monsieur n'aurait point occasion...

— Non.

— ... D'acheter une encyclopédie...

— Non.

— Trente volumes in-folio...

— Non plus...

— Avec les planches...

— Rien.

— Et tables des matières...

— Non!

— Par Mouchon?

— Eh non ! non ! ! !

— Alors, monsieur, j'ai l'honneur de... Monsieur m'obligerait pourtant beaucoup de prendre un seul de ces tableaux.

— Comment? ce n'est pas fini! !

— Je suis père de famille...

— Intolérable !

— ... Sept enfants...

— Je n'y peux rien.

— Et pour cinq francs, au lieu de di\.

— (Sept enfants ? Ils en feront quinze! et à chacun il me faudra acheter un tableau clironologique de l'Iiisloire universelle des peuples! ) Voilà vos cinq francs, et laissez- moi. »

Je ferme la porte sur lui rudement , et je reviens m'asseoir. Une bile amère, une humeur abominable s'ajoute a mon ennui. Ce polype me veut emmener, m'emmènera ! En parcourant du plus pitoyable regard mon tableau chroiiulogique de l'histoire universelle des peuples, que l'autre a laissé étalé sur ma table, il n'est pas un des noms qu'il retrace, jusqu'à Kan- tien-si-long et Nectanebus, qui ne me semble mon ennemi personnel, un insolent fâcheux, un drôle a sept enfants , qui conspire avec les pères de famille contre ma bourse et ma santé. La colère me prend, me monte, me transporte... Au feu le tableau!

C'est singulier comme quelquefois la fureur est raisonneuse et remportement prévoyant. Voila que, même avant de l'y avoir mis, je retire mon tableau du feu: c'est ([ue, d'une part, j'éprouve comme si je brûlais les cin ] francs qu'il vient de me coûter ; de l'autre , ce tableau pourlait un jour être utile à mes enfants, c'est ceci, surtout, qui est prévoyant ; car je ne suis pas marié, et il est à croire que je ne me marierai point.

L'HKRHAGE. 183

Je pense pourtaut quelquefois que, marié, je in"ennuierais moins. Tout au moins nous serions deux pour nous ennuyer • ce doit être plus récréatif. Voyons-nous , d'ailleurs , que les pères de famille soient sujets a Tenuui? l'as le moins du monde. Les pères de famille sont actifs, gais, en train ; toujours du bruit, du mouvement autour d'eux ; une femme qui les adore...

Une femme qui m'adorerait un nn , deux ans, encore. Mais si elle allait in'adorer trente ans, quarante ans! Voici ce qui me glace d'effroi. Quarante ans adoré! Que ce doit être long, interminable! Et puis, des enfants qui crient, pleurent, disputent, chevauchent sur des bâtons, renversent des meubles, se mouchent de travers, s'essuient mal... Et pour toute compensation , leur former l'esprit et le cœur avec mon tableau chronologique de l'histoire universelle des peuples ! Ah! il faut beaucoup, beaucoup réfléchir avant de se marier, sans compter mon polype au cœur.

J'ai pourtant des vues sur une jeune personne qui me conviendrait à tous égards. Figure agréable , jolie fortune : nos caractères se conviennent. Mais elle a cinq tantes, père, mère, deux oncles : en tout onze ;i douze grands parents. Depuis qu'on parle de ce mariage, tout ça me prévient, me sourit, me caresse, m'épouse; c'est 'a périr d'ennui. Je leur bâille contre; ils redoublent. Alors je sens positivement que mon amour chancelle, et que je reste garçon.

Cependant, comme les cœurs sensibles ont un impérieux besoin d'affections tendres, le mien s'est porté d'un autre côté. Je sens trèsdistinctement que j'adore une autre jeune personne que j'avais primitivement dédaignée, pour ne pas nourrir deux flammes à la fois. Celle-ci a un prolil si fin, des yeux si beaux, et un esprit si aimable et naturel, qu'il est impossible de ne pas l'aimer ; et point de grands parents. C'est ce qui fait (|ue je deviens de jour en jour plus fou de ses attraits et d'une fortune disponible.

Il n'y a qu'une chose; c'est que pas un autre que moi ne lui fait sa cour. Cela Unit par être cause que je me trouve bien bon de soupirer là tout seul. Si belle que soit une fleur à cueillir, si tous l'unt dédaignée, pounjuoi la voudrais-je? moi surtout qui me pique d'un goût délicat et distingué.

Il y a quelque temps, quand j'arrivai au bal , elle dansait avec un bel ofUcier. Gracieuse, riante, animée, elle ne parut seulement pas s'apercevoir (juc j'entrais. Voilà mon ardeur qui se rallume, mon cœur qui s'embrase, j'étais à deux doiiits de l'hyménée. Vile je vais l'engager pour la première russe. « Avec plaisir, monsieur. — Pour la seconde contredanse? — Avec plaisir. — Pour la troisième valse? — Avec plaisir. — Le cinquième galop? — Avec plaisir , » toujours avec plaisir ; plus un seul qui

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me la dispute. Mon ardeur décroissait à tel point, que je me mis à manger des petits gâteaux toute la soirée.

C'est depuis ce jour que j'ai porté mes hommages à une autre demoiselle, pour qui j'avais d'abord peu de goût , uni(]uement parce que tout le monde s'entendait pour me conseiller , mon parruin surtout. C'est mademoiselle S***, la cousine de madame de Luze; cela veut dire qu'elle tient il la première famille et aux salons les plus distingués de la ville. Elle est grande, d'un beau port, recherchée de cavaliers autant à cause de son esprit qu'à cause de sa beauté, et plus riche de beaucoup que les deux premières. Aussi suis-je certain que je serais déjà marié avec elle, si ce n'était mon parrain.

Lundi passé, j'arrivai tard au bal. Il y avait foule autour d'elle Je dus me contenter d'un engagement pour la sixième contredanse , et de la faveur d'un tour de russe partagé entre trois cavaliers. Ces obstacles commençaient à me transporter; je songeais déjà à des démarches positives pour le lendemain , et pas même le regard visiblement approbateur de mon parrain ne pouvait refroidir ma flamme.

Bien qu'elle ne parlât que des choses du bal, je lui trouvai un esprit délicieux, et d'autant plus qu'elle se contentait de sourire très-petitement à toutes mes saillies. J'ai beaucoup d'esprit quand je veux. Probablement, pensais-je, elle en a autant que moi. Chose inappréciable ! Ainsi nos entretiens seront piquants; qu'elle parle ou qu'elle se taise , il y aura a penser, h deviner , à goiiter infiniment de charme. Tout en songeant ainsi, je l'enlevais dans le tourbillon de la russe, avec un enivrement que je n'avais pas encore ressenti. H me semblait tenir dans mes bras un céleste assemblage de beauté, d'esprit, de sentiment, et son corsage de salin, mollement pressé sous mes doigts, mêlait comme de voluptueux parfums à mon charmant délire.

J'étais décidé, absolument décidé, et d'ailleurs las d'être indécis, lorsqu'en sortant, je trouve mon parrain qui m'attend: a Eh bien, t'y voici enfin venu ! Bien fait ; car elle t'adore ! — Vrai? — Un mot, et tu as son oui. La famille te trouve charmant , tous te veulent. — Et êtes-vous donc sûr? lui dis-je, désappointé. — Lui s'approchant de mon oreille: (I II est d(\)à (|uestion d'un a[»partement qui plairait à la jeune personne.

Hem! Je te disque tues né coiffé. Laisse-moi faire » A mesure que

mon parrain me parlait, l'enivrement s'en allait, le céleste assemblage aussi, et le corsage avec. « J'y veux, lui dis-je froidement, j'y veux réfléchir. I) Et je n'y pensai plus.

. C'est ainsi que je me retrouve presque aussi incertain ((u'auparavant... ou'est-ce encore ?

« Monsieur dînera-t-il?

L'HEHITAGE.

iS.j

— Parbleii! si je dînerai.

— Mais chez lui?

— Attends un peu... Oui, je dînerai ici.

— Je vais servir.

— Eh bien! non, ne sers pas. Toute réilexiun faite, je dînerai on ville, t)

-|S() L'HERITAGt:.

S'il vous eu souvient, lecteur, nous nous ennuyâmes l'orl ensemble, lors de notre dernière entrevue. Je vous laissai bâillant, vous me laissâtes allant dîner en ville.

C'était chez un de mes amis, marié, père de famille, aussi heureux et amusé que moi-même je le suis peu. Lui et sa jeune épouse se comblaient d'amitiés, leurs reizards s'échangeaient tout remplis d'une vraie tendresse, et, à bien des petits soins, à mille choses en apparence indifférentes, je pouvais juger de rélroite union de leurs âmes. L'un aimait le mets que l'autre aimait; l'un ne buvait pas (|ue l'anire ne but aussi; la croustille de [lain laissée à dessein par l'un était furtivement convoitée, saisie et dévorée par l'autre: de façon que, préoccupés ainsi de leur mutuelle affection, ils ne me parlaient que pour la forme , et je figurais la comme un tiers tout au plus nécessaire pour introduire du piquant dans leurs innocentes el chastes amours.

Je m'enuu\ais profondément, et d'autant plus que je m'ennuyais en dépit de moi-même, contre mon propre vouloir, malgi é des conseils intérieurs que je me donnais à moi-même. « Sache donc, me disais-je, sache jouir de ce doux spectacle; et, faisant un retour sur toi-même, sache porter envie à ce couple aussi heureux qu'aimable, "a ce bonheur qu'il ne

tient (lu'à loi de to procurer. Sache — De grâce, répondais-je à celle

voix estimable, sache te taire. Tu ressembles à mon parrain. C'est mon parrain (jui te pousse à me parler ainsi. Sache me laisser manger en paix cette côleletle, c'est pour le moment ma seule jouissance, mon unique envie. »

Il est certain qu'une des choses qui nuisent le plus à la bonne iniluence des reproches intérieurs, c'est le timbre de voix, l'air que nous leur prêtons dans notre esprit. Pendant inlinimenl longtemps , je n'ai pas distingué la voix intérieure de ma conscience de la voix de mon pré- • epteur. Aussi, quand ma conscience me parlait, je croyais lui voir nu habit lioir, un air magistral, des lunettes sur le nez. Elle me semblait [HTorer d'habitude, faire son métier, gagner son salaire. C'est ce qui était

L'HERITAOK. 187

cause que, dos (ju'elle se mettait a me régenter, je me mettais à regimber, du ton à la fois le plus respectueux et le plus insolent du monde, toujours désireux de me soustraire à sa dépendance, et jaloux de faire autrement qu'elle ne disait. J'ai tiré de la une règle que je compte mettre en pratique quelque jour. C'est de donner a mes enfants un précepteur si aimable, si indulgent, si rempli de bonté naturelle, si dénué de pédanterie et de toute affectation, que si leur conscience vient plus tard a revêtir la figure de ce digne maître, elle n'en ait que plus de droit à les conduire et à s'en faire écouter. Ah ! (luel dommage qu'avec des vues si sages sur l'éducation de mes enfants, j'aie une si incertaine vocation pour le mariage !

Je mangeais donc ma côtelette. Quand elle fut mangée, comme l'appétit m'avait quitté, je devins impatient de voir se terminer ce rei-as que mes heureux iiôtes prolongeaient au contraire, tant en propos qu'en coups de dents. Quel unisson dans leurs appétits! pensais-je, mais surtout quel appétit! Est-il bien possible qu'on puisse manger autant lorsqu'on s'aime! C'est donc là que conduit l'amour conjugal! Oh! qu'il est différent de cet amour passionné dont le trouble fait le charme, qui vit de ses seules pensées, qui s'alimente de sa propre flamme! Et tu songerais, Edouard (c'est mon nom de baptême), tu songerais

<( Vous êtes tout pensif, me dit alors obligeamment la jeune épouse de mon ami. Qu'avez-vous donc?

— 11 est triste, lui répondit pour moi celui-ci, comme sont les vieux garçons. A propos, où en sont tes amours, Edouard?

— Ils sont, lui dis-je, beaucoup moins avancés que les vôtres.

— Diable ! je l'espère bien.

— Moi aussi. »

Je ne sais comment ce mot désobligeant m'échappa. Mon ami se tut; sa femme parla d'autre chose, et je restai tout honteux et en colère contre moi-même, faisant en silence des petites houlettes avec de la mie de pain, et regrettant amèrement de n'avoir pas diné chez moi, où je n'aurais désobligé personne. Aussitôt que je pus le faire sans trop d'impolitesse, je pris congé, et je m'empressai de regagner mon logis.

Il y avait bon feu ; je sortis mon cure-dent. Après la démangeaison, je ne connais rien comme le cure-dent pour aider les heures à couler. Sans le cure-dent, il y a ce grand moment de la journée, (|ui s'écoule entre le dîner et les réunions du soir, dont je ne saurais absolument (jue faire. Toutefois, c'est là un de ces passe-temps qu'il est plus séant de goûter que de décrire.

Le jour dont je parle, tout en me récréant ainsi, je songeais à mon ami le père de famille, et, remaniant par la pensée son air, son Ion, sa phrase, j'en vins a nj'applaudir presque de la brusque repartie (|ui m'était échap-

ISS L'HERITAGE.

pée. Au fond, il existe une secrète rancune entre les jeunes mariés et les vieux garçons; tout au moins il ne piut y avoir entre eux entière et intime sympathie. Les jeunes mariés plaignent le vieux garçon, mais leur pitié ressemble, à s'y méprendre, à de la moquerie. Le vieux garçon admire les jeunes mariés, mais son admiration n'est séparée de la raillerie que par un cheveu. Je me disais donc que j'avais eu raison de couper courl à leurs quolibets, et que si j'avais mis un peu de vigueur dans ma ruade, c'éUiit mon droit, celui du faible, puisque je me trouvais un contre deux.

« Monsieur!.... — Qu'y a-t-il? — Ah! monsieur! — Eh bien? — On sonne au feu ! — Ce ne sera rien. — Qualre maisons, monsieur! — Oiî ça? — Dans le faubourg. — .apporte-moi de Teau chaude pour me faire la

barbe. — Monsieur veut — Je veux mo faire la barbe. — Monsieur

entend il crier? —Oui. — Dois je tout de même apporter de l'eau chaude h monsieur? — Eh oui, imbécile. Veux tu que, parce qu'on crie au feu , je ne me fasse pas la barbe?...

— C'est vraiment une belle chose que les assurances, pensai-je en ôtant nia cravate; voilà des gens qui peuvent voir brûler leurs maisons tout tranquillement, les bras croisés. Les drôles écl)angent des masures contre des maisons neuves. Ln peu de désagrément, c'est vrai; mais qu'est-ce, en comparaison d'autrefois? Avec ça, il est heureux pour les assureurs que le vent ne soit pas plus fort.

— Eh bien, apportes-tu cette eau chaude? — Voici!... — Tu trembles, je crois. — Ah ! monsieur... six maisons !... toutes en flammes... on craint déjà pour le quartier neuf. ... Et ma mère qui ne demeure pas bien loin ! — Et tu ne sais donc pas que, outre les secours qui abondent toujours, ces maisons sont toutes assurées? — Oui, monsieur; mais ma mère ne

possède que son mobilier. Si monsieur — Y aller? c'est que je vais

avoir besoin de toi. Eh bien , va , reviens me dire ce qui se passe, el, au retour, achète-moi de l'eau de Cologne, u

Je me misa faire ma barbe, avec d'autant plus d'intérêt que j'essayais un nouveau savon perfectionné. L'écume m'en sembla aussi riche et moelleuse que le parfum en était subtil et délicat; seulement, l'eau n'étant pas très-chaude, j'en fus contrarié au point de maudire cet incendie qui en était la cause. Pendant ce temps, toutes les cloches de la ville cuiillonnaient , des cris lugubres retentissaient dans les rues voisines, et des troupes de gens venaient s'emparer, en face de chez moi, des seaux de la ville déposés sous un bagar. A ce bruit, j'allai vers ma croisée, tout délecté par une certaine émotion secrète que causent d'ordinaire cis scènes tumultueuses. H faisait nuit, en sorte que je ne vis point les gens, mais j'aperçus au ciel une lueur rougeâtre, sur laquelle les toits et les cheminées des maisons se dessinaient en un noir opaque.

l'emlaiil te débat, les loitiires l'iiilaiinuees veiiaieiil de s'ccioulcr avec un lia-.-as Icrrible.

l'héritage.

L'HERITAGE. ISi)

Quelques rettets arrivaient jusqu'à la ;,'rosse tour de la cathédrale, du sommet de laquelle les cloclies en émoi m'envoyaient leurs volées, tantôt en un bruit éclatant, tantôt en un murmure lointain, selon que le batail frappait de mon côté ou du côté de Thorizon. C'est mngnilique! me dis-je, et je revins vers la glace pour achever de me faire la barbe.

Elle fut très-longue à faire et très-critique, à cause d'une petite coupure demi-cicatrisée qui, située sur l'arête du menton , exigeait les plus grands ménagements; d'ailleurs, j'allai voir de temps en temps les progrès delà lueur rougeâtre, qui ne cessait de s'augmenter en étendue et en intensité. Déjà quelques flammèches, s'élevant en gerbe au haut des airs, retombaient gracieusement avec tout l'éclat d'un gigantesque feu d'artilice. Au fait, pensai-je, ce doit être un très-beau spectacle, j'ai fort envie d'y passer avant de me rendre au Casino. Je me liàtai donc d'achever ma toilette, et après avoir bouclé mon manteau et mis mes gants blancs glacés, je sortis, me dirigeant du côté du faubourg. Il n'y avait personne dans les rues, les boutiques étaient fermées; seulement, je croisai deux ou trois équipages qui portaient au Casino quelques personnes de ma connaissance.

J'arrivai bientôt au faubourg. Le mal était affreux, l'effet sublime. Quatre ou cinq toilures embrasés lançaient au ciel des tourbillons de flamme et de fumée, et, au milieu de cette scène lugubie, une clarté de fête illuminait les quais , les ponts et des milliers d'hommes agissant parmi le désordre et les clameurs. Les habitants des maisons menacées jetaient leurs meubles parles croisées, ou emportaient au travers de la foule leurs effets les plus précieux, jusque dans un temple voisin qu'on leur avait ouvert pour les y déposer. De longues liles d'hommes, de femmes, d'enfants, communiquant avec la rivière, faisaient arriver les seaux jusqu'aux pompes, dont le bruit cadencé dominait les cris de la foule. Au milieu du feu, 'des hommes armés de haches abattaient des poutres enflammées, tandis que d'autres, du haut des maisons voisines, dirigeaient au centre de l'immense brasier le jet bruyant des pom|)es.

« Sait-on, demandai -je à un bonhomme très-affairé, sait-on comment le feu a pris? — Aile/ a la chaîne, me dil-il. — Fort bien. Mais répondezmoi : sait-on — Votre serviteur de tout mon cœur. «

Cet homme me parut d'une grossièreté singulière, et je me misa déplorer ce mauvais ton des basses classes, si commun aujourd'hui, (ju'un homme bien élevé ose à peine s'adresser aux passants, même en employant les formes les plus polies. Mais une autre voix vint inteirompie ces réllcxions :

(I lié ! l'amateur aux gants blancs, un peu daidc par ici ! On vous fera place

Je marchai d'un autre côté, vivement blessé de cette insolente et familière apostrophe.

« Ici! ici ! Factionnaire, amenez-nous ce joli cœur. »

Indigné, je tirai sur la gauche.

« Hola! ici, le marquis! »

Exaspéré, je tirai sur la droite.

« Gredin ! si tu ne viens pas travailler, je te vas donner a boire! »

HorriJjlement blessé dans mes sentiments les plus honoraltles, je me décidai a quitter cette détestable société pour me rendre de ce pas au Casino. « On ne passe pas! » me dit un factionnaire, en me barrant le chemin avec son fusil.

« Permettez, monsieur, vous devez comprendre à ma mise que votre consigne ne s'adresse pas a moi. Je me rends au Casino,

— Au Casino! Mille tonnerres! ne voyez.-vous pas qu'on mancjue de bras? A la chaîne! marche!

— Savez-vous , mon ami, que vous pourriez avoir k vous repentir de votre brutale grossièreté. Je veux bien ne pas vous demander votre nom, mais ôtez-vous de là, à l'instant.

— Je m'appelle Louis Marchand , qui ne vous craint pas, chasseur du cinquième, capitaine Ledru. A la chaîne, canaille! Croyez-vous donc que ces braves gens travaillent là dans l'eau pour leur plaisir <*... Casino que vous êtes!... Aller danser, n'est-ce pas? quand ces femmes se morfondent »

Pendant ce débat, les toitures enflammées venaient de s'écrouler avec un fracas terrible que suivit un moment de silence, car l'immense foule , les yeux attachés sur ce spectacle, avait suspendu son travail On entendait distinctement le pétillement des flammes, auquel se mêlait le sourd retentissement d'une pompe qui arrivait dans cet instant d'une commune éloignée. Un homme à cheval survint qui cria : « Courage! courage! mes amis, on est bientôt maître du feu. » Plusieurs personnes l'entourèrent aussitôt, et je l'entendis qui leur disait : « Le feu gagne le quartier neuf, il vient de prendre aux foins de la Balance. Nous manquons de monde. Trois hommes ont péri!... » Puis il reprit le galop et disparut. « A l'ouvrage ! cria-t-on de toutes parts; a l'ouvrage! le feu est au quartier neuf! » Je fus entraîné par la foule, et je me trouvai bientôt former un anneau de l'immense chaîne.

Je n'eus pas dabord le temps de me reconnaître. Les seaux se suivaient avec une rapidité continue, et, faute d'haWtude ou d'adresse, je donnais à chacun une secousse (]ui faisait jaillir l'eau contre moi, au grand détriment de ma toilette. J'en étais fort contrarié, car je n'avais point lenoncé encore au projet d'aller au Casino. Je voulus tirer mes gants, mais ils étaient si bien collés à mes mains. <]\\e je dus renoncer a cette opération,

pour laquelle il m'eût fallu beaucoup plus de teuîps qu'on ne m'en laissait. Je me trouvais placé sur le quai , tout près tie l'endroit oîi la chaîne aboutissait a la rivière, par des degrés qui descendaient jusque sous l'eau. Là, par un froid intense, des hommes en blouse, dans l'eau jusqu'aux genoux, remplissaient les seaux sans relâche, "a la lueur d'une torche; et, dans le cahotement de cette chaîne inclinée sur une rampe rapide, ils recevaient sur leurs épaules une partie de l'eau qu'ils tendaient aux hommes placés au-dessus d'eux. Autour de moi, des femmes de tout âge, mais non de toute condition, formaient le plus grand nombre , et des manœuvres, des ouvriers, quelques messieurs, remplissaient le reste des chaînons". Quoique placés assez loin de l'incendie, le vent, portant de notre côté, nous amenait une pluie de feu qui ajoutait encore à l'impression de cette scène sinistre.

Il y a quelques instants encore que, insulté, indigné, je ne songeais qu'il aller réparer dans les salles du Casino les outrages faits à ma dignité ; mais introduit presque forcément au milieu de cette nouvelle scène, mes pensées avaient pris un autre cours, et malgré le froid, l'eau et la contrariété, je passais peu a peu sous l'empire d'émotions entraînantes et vives, dont le charme énergique m'était inconnu. Lue sorte de fraternité fondée sui' le commun besoin (ju'on a les uns des autres, l'entrain du travail, la conscience d'être utile, faisaient régner autour de moi une gaieté cordiale <|ui se manifestait par des saillies sans grossièreté, par des procédés remplis d'un généreux dévouement. « Allons, bonne femme , donnez-moi votre place, passe/ aux seaux vides. — Laissez faire, l'ami,

je suis blanchisseuse : les bras dans l'eau, c'est mon métier — Hé! les

gants blancs, ce n'était pas "a ce bal-ci que vous alliez! Voulez-vous changer de place? — Bien obligé, brave homme, je commence seulement. — Courage! amis, ça assouplit les bras. Pardieu ! blanchisseuse, nos chemises se lavent sans vous ; mon jabot est en lessive. C'est égal. V.n avant! une, deux! droite, gauche! » Survient un homme : a Veux-tu boire, toi? me dit-il, — Je veux bien, l'ami, mais après ceux-ci, après celle bonne femme qui travaille depuis plus longtemps que moi. — \on, non, buvez, pas de façons. » lit je bois le meilleur verre de vin (lue j'aie bu de ma vie.

En même temps (|ue je me laissais gagner à ces émotions expansives, je me sentais peu ii peu pénétrer de respect piuir ces hommes en blouse, dont la torche me permettait de voir l'infatigable et rude travail. INiur eux, le zèle seul, l'abnégation «reux-niêmes , le dévouement simple, mais grand, du manipu\re cpii estime lui-même à lias prix ses indispensables services, étaient les seids UKjbiles de leur activité désintéressée. Ils ne pouvaient ni causer, ni participer à la gaieté qui ré;^nait dans nos ranus; ils n'avaient pas pour récré.ition la vue de Tiiicendie, ni pour ré'-

compense les regards de la foule. Aujourd'hui, pensais-je, ftans l'ombre de la nuit, ces braves Tont le plus pénible de l'œuvre; demain, à la clarté du jour, ils rentreront ignorés dans les rangs obscurs de leurs

camarades Et un saint respect, une admiration enthousiaste, une

vénération pleine et reconnaissante saisissant mon cœur avec force , je me serais mis à leurs genoux : j'étais honoré de leur servir d'aide, plus que je ne le fus jamais du sourire des grands, de l'accueil flatteur des puissants. En ce moment, les voitures que j'avais rencontrées le même soir allant au Casino se présentaient à mon imagination pour essuyer mes plus fiers dédains, et pour me faire jouir moi-même avec transport de ce que mon égoïsme ne m'avait pas, comme a eux, fait préférer la fade société des oisifs à l'émouvante confraternité des blanchisseuses et des manœuvres.

Vous le voyez, lecteur, j'avais bien changé de rôle. Je n'étais plus l'homme blasé, ennuyé, que vous connaissez; je n'étais plus le monsieur venant assister à l'incendie comme 'a un curieux spectacle. Je n'étais plus l'oisif insulté par les travailleurs; mais, bien au contraire, par une transformation assez plaisante pour vous qui venez de lire mon histoire , j'étais devenu le plus acharné contre les passants que je voyais de ma place errer sans se mettre a l'œuvre. « Hé! l'amateur, leur criai-je, ici! Il y a place, entrez en ligne, messieurs. Indignes gens! Voyez donc ces hommes dans l'eau depuis six heures de temps, et puis restez là les bras croisés! Allons, factionnaire! de la crosse contre ces fainéants! Bonne dame, n'est-ce pas une honte? Et vous, mademoiselle, je vous en conjure, retirez-vous : le froid vous saisit, vous êtes trop jeune pour cette besogne. »

La jeune enfant a qui je m'adressais ainsi se trouvait placée en face de moi. Je ne l'avais pas d'abord remarquée au milieu du désordre et de l'obscurité; mais, depuis que la lueur croissante de l'incendie avait permis de distinguer les visages, ses traits, sa jeunesse, et la blancheur délicate de ses mains avaient peu 'a peu attiré mon attention , aussi bien que la douce commisération que je voyais briller dans son regard, toutes les fois qu'elle le tournait du côté des flammes. Insensiblement toutes les impressions que je viens de décrire s'étaient confondues avec le sentiment que j'éprouvais à voir cette fille belle, et d'un si jeune âge, venant ajouter à l'a^uvre robuste de la foule l'effort de ses débiles bras. Lue tendre pitié m'émouvait pour elle, et bien que ce fût ce sentiment qui me portait a lui conseiller de se retirer, je sentais déjà que son absence m'aurait enlevé à une douce ivresse, et qu'elle eût désenchanté pouimoi toute cette scène où j'avais rencontré inopinément de si vives émotions.

Elle ne répondit à mes paroles que quelques mots, d'a|»ros lesquels je

F~ - r^^z~::z^Ti;{;

Mnii ami. j'ai |.ii'seiili' V(^s vii'iix i Mailaiiu', qui a liicii \.iulii en parailiv toin lie-.

( L'HKItlTAC.R.,

L'HEKITAGE. 11)3

compris qu'elle atleiidait sa iiièie pour se retirer, et (\u \\n embarras bien naturel la forçait ii rester, plutôt que de se lelirer seule, ou à la merci de quelqu'un des honjmes qui étaient autour d'elle. Cependant elle paraissait de plus en plus transie, et déjà ses voisins s"aperce\aieiit que ses mains afiaiblies ne pouvaient plus suflire à l'adivité de la cliaîne. L'un d'eux, le même liomme qui m'avait interpellé en m'a[)pelant les f/ants blancs, lui dit: « Pauvre petite, laissez-nous faiio. Allez vous réciiaufler chez vous. Voulez-vous i|ue je vous y conduise;' Qui prend ma place? — Prenez la mienne, m'écriai-je, je l'emmènerai. — Avec plaisir, monsieur les fiants blancs. Bon voyage! et à nous les affaires. Attention les troupiers! Un temps, deux mouvements! Depuis qu'il en boit, le drôle devrait n'avoir plus soif. Bravo! mère Babi : à vous la croix d'bonneur. Si le diable crève, c'est vous qui l'aurez gonflé. Tne prise, ei en roule ! «

Pendant que les éclats de rire accompagnaient les gais" propos de ce brave homme, j'avais saisi la main glacée de la jeune enfant, et je m'éloignais de la chaîne vers les rues obscures, où ne pénétrait plus la lueur de l'incendie. J'étais si rempli d'un trouble délicieux, en me voyant devenu le seul protecteur de cette aimable tille , que J'oubliais eniièrement de m'enquérir auprès d'elle du lieu de sa demeure, où pourtant je voulais la conduire. Pour elle, elle marchait précipitamment ; puis, ralentissaut peu à peu le pas, elle Unit par s'arrètei' comme oppressée. Je ne sus point distinguer si c'était l'effet de l'émotion , ou d'un malaise causé par le froid ; mais l'ayaut soutenue de l'un de mes bras, je détachai de l'autre mon manteau dout je la couvris, tout ému du plaisir de le voir servir à un si cliarraant emploi. Quelques instants après , ayant fait un effort : « Monsieur, me dit-elle d'une voix jeuue et timide dont le son charma mon oreille, puisque je ne rencontre pas ma mère, pcrmetiez que je me retire seule... — Je ne puis, lui dis-je, vous accorder cette demande, quelque envie (jue j'aie de ne pas vous déplaire. Vous êtes souffrante, je ne vous quitterai pas que vous ne soyez ciiez vous, et entourée des soins que vous méritez. Jusque là, daignez vous conlier a moi; votre jeunesse m'inspire autant de respect que d'intérêt... »

Elle ne répondit rien, et nous continuâmes à mardier. Je sentais son bras trembler sur h- mien, et le trouble de la pu !eui' auiter sa démardii'. .Lorscjue nous fûmes arrivés auprès dune certaine allée , elle lelira sou bras : « C'est ici, dit-elle ; il me reste, monsieur, à vous leniercicM... — Mais trouverez-vous votre nièie , quelqu'un' — Ma mcre ne peu! tarder à veriir ; je vous remercie , nn>nsieur. — Alors , |)erniettez que je m'en assure, car, pour le moment, je ne crois pas qu'il y ail personne chez vous, et dans tout le voisinage je n'a|)erçois pas une seide lumière. Veuillez me ])récé(l(M-. Il y a plus d'honnêteté à ce (pie je vous n'inelle

^94 L'HÉRITAGK.

aux mains de luadaiiie votre mère qu'à ce qu'elle sache qu'un inconnu vous a reconduite. « Pendant que je parlais ainsi, la timide enfant, 'a la vue d'une personne qui passait, était entrée dans l'allée oîi je la suivis. Je n'osai plus, dans cet endroit obscur, lui offrir mon hras, ni l'intimider de mon approche; néanmoins, comme au contour de l'escalier, je vins à manquer la marclie, elle me lendit sa main par un geste involontaire, et en la saisissant j'éprouvai ce vif enivrement qui est comme les prémices du véritable amour, mais que je n'avais pas rencontré encore au milieu des sentiments factices et des convenances du grand monde.

Quand nous fûmes parvenus au troisième étage , la jeune (ille ouvrit une porte. Je crus m'apercevoir qu'elle versait quelques larmes : « Avezvous quelque chagrin? lui dis-je. — Non, monsieur... mais... je ne sais comment vous engager a vous retirer... Il me semble que vous ne devez pas entrer ici à cette heure... — Je n'entrerai pas, lui dis-je, si je vous cliagrine si fort; mais j'attendrai ici, jusqu'à ce que votre mère soit de retour. Knlrez, allumez une bougie, reposez-vous et ne m'enviez pas, en souffrant que je resie ici sur le seuil, le bonheur de croire que je veille sur vous jusqu'à ce «lu'un autre me relève. » Alors elle entra en déposant le manteau auprès de moi , et peu d'instants après une lumière parut qui éclaira un modeste réduit: espèce de cuisine propre et bien arrangée, oii quelques meubles élégants contrastaient avec les ustensiles de ménage qui brillaient sur les tablettes.

Dans ce moment, je ne pouvais pas voir les traits de la jeune lille ; mais son ombre, répétée sur les rideau.x qui cachaient au fond de la chambre une alcôve retirée, me laissait deviner une taille charmante et les grâces d'un maintien à la fois noble et tout embelli de jeunesse. Au mouvement de l'ombre, je jugeai qu'elle était occupée à réparer le désordre de ses cheveux, dont je voyais ondoyer les boucles flottantes autour d'un cou dont la lueur de l'incendie m'avait déjà révélé l'élégante beauté. Tout imparfait que fût ce spectacle, il me paraissait enchanteur, et de moments en moments mon cœur se livrait avec plus d'abandon à l'entraînante douceur d'un sentiment plein de charme et de vivacité.

Cependant les instants s'écoulaient dans un absolu silence. L'ombre seule m'apprenait quelque chose de celle dont la vue était encore refusée à mes yeux, im[>atients de la contempler. Je vis qu'elle s'était assise, la tète appuyée sur sa main ; mais un vacillement , que j'attribuai d'abord "a la flamme tremblante de la lumière , me causait des illusions qui commenraient à me donner quelque inquiétude. Je regardais avec anxiété la ligure qui semblait se pencher pour se relever avec effort, je croyais entendre <iuelques soupirs étouffés; à la tin, ne [touvanl maîtriser mon tiouble. j'entrai précipitamment, et je vis la jeune tille qui, pâle et les yeux éteints, succombait sous le poids de la fatigue , du malaise et du trouble.

L'HERITAGl-. „n)5

Kii im clin d'oeil elle fut sur mes bras, et je la transportai sur le lit que eachaient les rideaux de Talcôve. La ,,ie m'empressai de la couvrir de mou manteau, puis, cherchant parmi les ustensiles épars dans la cuisine, je trouvai bientôt du vinaigre, a\ec lequel j'humectai doucement son front et ses tempes.

Je ne tardai pas à être inquiet de l'état de cette jeune tille, et embarrassé de ma situation; non point qu'elle ne me parût plus charmante qu'aucune de celles où j'ai pu me trouver dans ma vie, mais parce que réellement elle pouvait compromettre et affliger justement celle qui m'était déjàsi chère. Amesure que mes soins lui procuraient quelque soulagement, sa jolie main faisait quelques signes qui trahissaient les touchantes alarmes de sa pudeur. Alors je m'éloignais du lit, appelant de tous mes vœux le retour de la mère, qui seule pouvait apporter un remède efficace aux angoisses de la jeune malade. Plusieurs fois je crus entendre, vers le seuil, quelque bruit qui m'annonçait son approche; mais, trompé dans mon attente, je rentrais bientôt dans mes perplexités.

Apres quelques instants de silence, ayant écarté doucement le rideau, je reconnus que la jeune fille s'était endormie paisiblement. Par un scrupule, dont je compris la cause, elle avait écarté le manteau de dessus elle, et s'était enveloppée de la couverture. Je ne pus résister au désir de contempler ses traits, en sorte qu'ayant approché la lumière, mes yeux purent se repaître du spectacle de sa beauté, que rehaussait un air de grâce négligée et le doux éclat d'une pâleur touchante. Quelques cheveux épars voilaient à demi son front virginal , taudis que son cou délicat reposait sur les tresses en désordre de sa longue chevelure. Jamais, dans une situation plus enivrante, de plus rares attraits n'avaient séduit ma vue, ni plongé mon cœur dans le délire de i)lus vifs transports. .Néanmoins, j'eusse plutôt percé mon sein d'un fer, (ju'osé flétrir par un seul baiser les roses intactes de ce modeste visage. Seulement, je m'étais baissé pour pouvoir respirer cette haleine dont la douce atteinte suffisait à embaumer mon cœur et mori imagination des plus purs parfums de l'amour...

« C'est infâme! Que faites-vous la? Qui ctesvous;' »

Je me retournai rouge et trenddant comme un cou[iable « Madame, balbuliai-je, je ne fais rien de mal... Vous l'apprendrez \ousmême de votre enfant, lorsque ce .s,ommeil (|iii a suivi son malaise l'aura soulagée...

— Quel malaise? dil-elle en baissant la \oi\. Qu'avez-vous a l'airt; ici? Je ne suis pas sa mère.

— Si vous n'êtes pas sa mère, quel droit avez-vous de vous courroucer ainsi, "a propos des soins que je donne à une eid'ant (|ue le hasard a remise à ma uardc^?...

lîl'i L'FIÉRITAGE.

— A votre garde! Bien gardée, ma foi ! !... Indigne que vous êtes!... Ilst-ce qu'on s'introduit ainsi dans une maison honnête?... Sortez...

— Vous me paraissez, madame, emportée par de bien vils soupçons. Kt au lieu de me retirer, comme c'était mon intention de le faire dès que je pourrais remettre à des mains sûres ce précieux dépôt, vos propos et voire air tendraient plutôt à me retenir dans ce lieu...

— C'est notre voisine, monsieur, dit alors la jeune fille d'une voix tremblante; elle ignore vos bontés... Veuillez la laisser auprès de moi, et recevoir les remerciements que je vous dois...

— Je le forai , puisque vous m'en priez... Mais puis-je encore vous être utile en cherchant ;i retrouver madame votre mère . ou à lui porter de vos nouvelles? ..

— On la trouvera sans vous . reprit brutalement la voisine; passez seiilemenl votre chemin. »

Sans répondre à cette femme , je pris congé de l'aimable enfant , en lui exprimant le vœu que je formais de la voir se rétablir promptement, et l'intention oii j'étais de venir m'informer d'elle auprès de sa mère. Après quoi , je sorlis sans songer à mon manteau resté sur le pied du lit.

J'étais indigné conire celte voisine, et vivement blessé d'avoir été surpris dans l'unique moment oii nue curiosité l>ien naturelle m'avait porté à m'approcher du lit ; mais il me semblait, au regret avec lequel je m'éloignais de ce réduit , comme si j'y eusse laissé mon cipur. A mesure (|ue je cheminais, ce passé, encore si voisin . prenail peu à peu la teinte d'un songe lointain que je tâchais de ressaisir, et pendant que je le disput;iis ainsi 'a l'empire des impressions nouvelles, je m'égarais dans les rues sans plus songer a ma demeure, à rincendie , ni à l'heure avan<ée. Seulement, la vue d'un passant me faisait battre le conir; dans chacun je m'attendais a voir, je croyais reconnaître la mère de ma proléu'ée , et j'entourais déjà de respect et d'amour cet être inconnu qui avait donné le jour à mon amie. Mon amie! ainsi la nommais-je déjà dans mon cœur, dans ce secret sanctuaire, où nulle entrave ne gêne la tendresse du langage, où l'amour seul dicte les mots , et prêle a chacun sa douceur, ses charmes et son prestige.

Apns avoir ainsi erré pendant longtemps, je me tronvai dans le voisinage du fiu])ouri;. Alors , seulement, je vins a songer à l'incendie , et les événements de la soirée se retracèrent a mon esprit, mais comme des impressions pres(|ue effacées, au milieu desquelles je retrouvais sans cesse l'image de la jeune fille , ses mains blanches sur les seaux , son beau regard rénécliissant l'éclat des flammes. Reprenant un ;i un mes souvenirs, je raccom[iagnais de nouveau, je la couvrais de mou manteau, je saisissais sa main dans l'obscurité; mais surtout je sentais avec émotion sur mes bras l'empreinte de son jeune corps, et je retrouvais avec délices ce nio-

ment où, chargé de ce doux faix, je l'avais Iransportée sur son lit, dans la solitude de sa demeure. Pendant que ces pensées me ravissaient , je passais presque sans curiosité devant les lieux que naguère dévorait la flamme. L'incendie, maîtrisé à la fin par les efforts de la foule, exhalait en tourbillons d'une noire fumée ses dernières fureurs. Des solives charbonnées, des monceaux de ruines et de décombres gisaient entassés sur ce vaste espace, occupé quelques heures auparavant par des maisons populeuses, par des familles paisibles, maintenant errantes et désolées. Autour, veillaient quelques hommes du guet, et une pompe promenait son jet solitaire sur les points nù les rafales d'un vent glacé ranimaient des feux mourants et mal éteints. Quittant ce théâtre de désolation , je me perdis dans le silence et l'obscurité des rues , et quelques instants après J'étais dans ma demeure.

^9S L'IIKRITAGK.

Il était deux heures de la nuit lorsque je rentrai chez moi, le soir de rinceudie. Encore tout rempli des impressions de la soirée et de l'image de ma jeune protégée , j'étais en proie ;i une secrète agitation qui m'ôtait joute envie de dormir; aussi, apiès avoir ranimé mon feu dont les lisons fumaient encore, je m'étal'lisà rêver. C'était, cette fois, volontairement, par goût, sur un sujet qui me touchait au cœur , au lieu que d'ordinaire je rêvais forcément, par fainéantise et sur rien du tout.

Mais il est singulier comme les moindres objets (jui nous entourent entrent en part dans la direction que prennent nos pensées. Tout en rêvant, j'avais devant les yeux mes instruments de barbe que j'avais laissés épars sur ma cheminée, et parmi eux le savon perfectionné qui répandait encore un subtil parfum de rose. Ce parfum , que je n'avais point cherché , portait insensiblement à mes organes comme des émanations aristocratiques, qui faisaient peu à peu rebrousser ma pensée jusqu'au moment où je m'étais trouvé a cette même place, m'apprêtant a aliei- promener ma personne dans les salles du Casino, sous les regards de femmes biillamment parées, et au milieu de l'élégance du monde fasliionable.

Je chassai bien vite ces scènes de luxe et de grandeur, pour retourner flans riuimble demeure de ma jeune amie, mais j'avoue que je n'y rentiai déjà plus avec le même charme qu'auparavant. La sim|ilicité des meubles me paraissait nue, les ustensiles de cuisine blessaient mes regards, et le ton commun de la voisine résonnait à mon oreille de la façon la plus ingrate. J'avais besoin, pour contre-balancer l'effet désastreux que faisaient ces choses sur mes amoureuses rêveries, de tenir mon imaginalion constamment occupée de la jeune enfant, dont le port, les traits, la voix et même le costume ne m'avaient rien offert que de noble et de gracieux. C'est en me maintenant ainsi toujours sur le même objet, que je parvins h m'endormir avec des affections encore intactes. Dérancé bientôt

Celait pûui' vuii!^ souiucUie ce lableaii c-liiuii(ilogi(|iiL' île l'iii^kiire iiiiivciselk'. , l'héritage.)

par le retour de Jaques , je profitai d'un inlervalle de denii-réveil pour me déshabiller et me mettre au lit.

Il est à croire que j'étais très-fatigué, car je ne lis qu'un somme jusqu'à deux heures après midi. Au moment où j'ouvris les yeux , la lumière du jour me frappa très-désagréabiemcnt , en venant contraster avec l'univers nocturne au milieu duquel mon imagination s'était endormie la veille. Je commençai donc par regretter la nuit, et surtout l'incendie, que, selon toute probabilité, je ne pouvais espérer de voir se renouveler le soir suivant, ni les auties J'en éprouvai un grand vide et beaucoup de découragement.

Mais j'avais du moins une démarche intéressante en perspective pour ma journée: je devais retourner chez ma jeune amie. C'était beaucoup, et je m'efforçais de m'en réjouir. Toutefois, je crus reconnaître que dix heures de profond sommeil, et surtout le retour de la lumière du jour, avaient un peu effacé sa charmante image et déj)ouillé ses attraits de quelque prestige. Je craignais de la retrouver bien portante, enhardie par l'appui de sa mère , occupée peut-être à quel(|ue soin de ménage. Je considérais qu'une foule de circonstances fortuites, qui ne pouvaient plus se reproduire, avaient contribué à lui donner pour quelques moments à mes yeux un charme accidentel pour lequel je m'étais passionné, comme s'il eût pu être durable. Enfin , réfléchissant à certaines idées romanesques tendant au mariage, qui m'avaient paru naturelles peu d'heures auparavant, je ne pouvais m'empêcher de les trouver paifaitement extravagantes , et cela, au grand détriment de ma passion naissante qui perdait ainsi l'avantage d'un dénouement possible.

C'est ainsi que je redevenais peu à peu l'homme de la veille, Cette flamme passagère, qui avait un instant brillé dans mon cœur, pâlissait par degrés, et déjà l'ennui, plus pâle encore, renaissait à côté. Toutefois, et c'est ainsi que tout se fane a l'expérience, je ne pouvais redevenir exactement le même. Cette émotion, une fois éprouvée , laisse son vi<le dans le cœur, et n'y peut plus renaître. A une seconde aventure pareille, je n'eusse plus retrouvé la môme pureté d'impressions, ce charme vif de ce qui est nouveau, inopiné; et le sentiment que j'avais prodigué sans fruit quelques-uns de ces précieux trésors m'était trop peu étranger, pour que je ne trouvasse |)as quelque lie au fond de celte coupe à laquelle je venais de m'enivrer.

Tel est l'étal où jt; me tiouvai au bout d'une ou deux heures drnniiyeux loisir. Tout m'était redevenu indifférent; j'avais oublié mon [kilype ; mes habitudes niC'mes, qui d'ordinaire me servaient à combler le vide des journées , avaient [lerdu leur empire, et je restais immobile auprès de mon feu, sans plaisir à y demeurer et sans envie de le quiltei'. Une carte, (ixée au coin de ma ^lace , me priait à passer la soirée chez

200 L'HKRITAGE.

madame de Luze ; je la loiisidéiais avec dédaiu, avec dégoût; je me révollais conlre ses avances intempestives, et Unissant par y voir madame de Luze elle-même, qui me faisait le plus flatteur ;jccueil au proiit de sa jeune cousine (c'est Tépouse que me destine mon parrain) , je me surprenais à lui refuser mon salut, a lui tourner le dos, à ne l'écouter pas , et à jouir, du même coup, de la figure déconlite de mon parrain. Non ! leur disais-je à tous, non. Hier encore je pouvais trouver quelque amusement à vos prévenances; aujourd'hui, plus. Une enfant pauvre, simple, obscure, passerait encore avant vous, si je me sentais quelque force pour aimer, le moindre désir de quitter cette place, d'où je bâille a vos avances et m'ennuie de votre accueil, tt pour mieux le leur prouver , je jetai la carte an feu, H Jacques?

— Monsieur a-t-il appelé?

— Allume la lampe, et souviens-toi que je ne veux recevoir personne.

— C'est qu'il y amonsieur votre parrain qui afaitdire comme ça, (|u'il viendra vous prendre pour aller chez madame de Luze.

— Eh bien , n'allume pas la lampe, car je vais sortir.

— Alors faudra-t-il?...

— Rien.

— C'est qu'il viendra.

— Tais-toi.

— Et alors...

— Jacques, tu es le plus insupportable domestique que je connaisse

— C'est que ce n'est pas gai , ce que monsieur dit là.

— Je crois vraiment que tu n'en conviens pas.

— Si, monsieur! mais...

— Ne réplique rien. Va-t'en, laisse-moi, disparais! »

Je m'occupai aussitôt de mettre mes bottes pour sortir, afin d'éclia|)p('r à mon parrain, dont l'imporlunité provoquait en moi les plus violents mouvements d'humeur. Non , disais-je, tant que cet homme voudra faire mon bonheur, je n'aurai pas un instant dheureux! Quel lude esilavage ! et qu'un héritage est dur ii gagner! Il me plairait de rester tranquille chez moi; eh bien, non, il faut (lue je m'en chasse moi-même! Ici mon tirant de botte cassa; je ne manquai |)as de m'en prendre à mou [larrain , (pie j'envoyai à tous les mille diables d'enfer

« Monsieur !

— Recouds ce tirant. Vite !

— C'est (lue monsieur votre parrain est la!

— Imbécile ! J'étais sûr que tu me le pousserais "a la traveise. I]ii bien , moi, je n'y suis pas. Entends-tu ? »

Aiinalile amie, ajoiilai-je, liansiioité par l'oxallalinii de mes pensées.

(l'héritage.)

L'HblKlTAGE. 201

Jacques sortit épuuvaiilé, et sans osor prendre de mes luiiins la botte, dont le tournoiement menaçant acCl)mpa^nait ietnpoitement de mes gestes et la fureur de mes yeux. Il était à peine sorti, que mon parrain entrait, radieux, et tout plein de la plus désolante bonne bumeur, « Kn route! en route! Edouard! Eh bien? tu n'es pas prêt! Dé|)t'che-toi, pendant que je me chauffe les pieds. »

C'est toujours une chose déplaisante que cette familiarité amicale qui se campe chez vous, occupe voire foyer, s'étale dans voire fauteuil, et croit ne faire qu'user des droits de l'amitié, en violant l'abri du domicile et la liberté du chez-soi. Cette manière était éminemment celle de mon parrain, et cela seul contribuait d'ordinaire à refroidir mon accueil; mais cette fois, contrarié au plus haut degré, je rongeais mon frein, fort tenté de lui répondre avec une franche brusquerie. Toutefois, habitué à me contraindre devant son héritage, j'aimai mieux faire effort pour louvoyer, « Je crois, lui dis-je fort gracieusement . je crois, cher parrain, que je vous laisserai aller seul, si vous me permettez...

— Je ne te permets pas! Ce soir moins que jamais. C'est ce soir (|ue nous bouclons l'affaire. Sois seulement bien mis, gracieux, moyennement aimable, et tout est dit. Mais un peu vite, j'ai promis que nous irions de bonne heure. »

Blessé au vif de voir qu'on eiJt ainsi disposé de moi, et que l'on prétendît m'imposer l'obligation d'être aimable, dans nn moment où j'avais si peu l'envie de l'être, je risquai un lefus plus positif : « Je crois, mon parrain , que je ne veux pas vous accompagner. »

Mon parrain se retourna |)our me regarder en face. Toutes ses idées sur la docilité d'un héritier étaient bouleversées par ce ton de résistance , et, dans cette situation inattendue, il ne savait trop que dire.

Après m'avoir regaidé : « Voyons! explique-toi, me dit-il brusquement.

— Cher parrain ! c'est que j'ai rélléchi...

— Ah! ce n'est que cela? Eh bien, suis mon conseil, ne rédécliis plus; bu bien tu ne te marieras jamais. C'est pour avoir réfléchi, que moi je me trouve garçon à l'heure qu'il est, et pour le reste de mes jours. Si tu en fais autant, ma fortune et la tienne passent à des tiers, et le nom s'éteint. INe réfléchis plus; c'est d'ailleurs inutile. Eà où les convenances se trouvent, rang, richesse, personne helle et aimable, réfléchir est insensé. Il faut agir et terminer. Habille-loi et partons...

— lm|)ossible, mon cher parrain. Je veux bien ne plus réfléchir, mais, tout au moins, pour (pie je me marie, il faut que j en aie le désir...

— Ah! parbleu! es-tu décidé a ne |»as le marier? Mors dis-le, voyons. parle... »

En disant ces mots, nu)n parrain avait pris un ton signiliraiir, ci scin-

202 i;ill£KITAGE.

blait me préseiiler suii héritage "a piendie ou ii laisser. C'est cette terrible alternative que je voulais éluder, sans trop savoir comment y parvenir. Heureusement , je vins a songer à mes idées extravagantes de la veille , et les prenant pour prétexte : « Et si, lui dis-je avec un demi-sourire, si mon cœur s'était déjà porté d'un autre côté?...

— Prétexte ! dit-il. J'aime mieux que tu dises franchement : Je ne veux pas me marier. Alors, je saurai à quoi m'en tenir.

— Et si vous vous trompiez, cher parrain , et que je fusse réellement amoureux, me conseilleriez-vous d'épouser votre demoiselle quand j'aurais donné mon cœur à une autre?

— C'est selon. Qui aimes-tu?

— J'aime une jeune personne charmante.

— Est-elle riche?

— Il n'y a pas d'apparence.

— Son nom?

— Je l'ignore.

— Voila qui est fort! Que diable est-ce que tout cela signilie?

— Cela signifie que, tout obscure et pauvre que soit cette jeune lille, elle m'est cependant assez chère pour que, si je songeais à me marier a présent , ce qui n'est point , je fusse plus porté pour elle que pour toute autre.

— Ah! ah! pauvre, obscure et belle! C'est, je vois, une niaiserie dans les règles.

— Niaiserie? Parbleu non , mon parrain , je vous l'assure!

— Ne plaisantons pas!

— Croyez que je n'en ai nulle envie.

— Hé! laisse donc tranquille. Placé comme tu l'es, riche, de bonne famille, aller songer à une créature sans nom et sans foi tune... On peut avoir, avec de telles personnes, une liaison, mais on ne les épouse pas. I)

Ce propos de mon parrain, (lui me semblait outrager la jeune lille dont la timide pudeur m'avait surtout ému, me mit hors de moi. En même temps qu'il réveillait dans mon cœur ces vifs sentiments qui l'avaient fait battre la veille, il y faisait naître le mépris pour un vieillard qui, ne trouvant d'estime et de louange que pour la richesse et le rang, semblait méconnaître les charmes sacrés de l'innocence, et comme m'inviter à les profaner sans remords. « Mon parrain , lui dis-je avec feu, vous outragez une jeune lille aimable et vertueuse... une enfant plus pure que vous ne pouvez le croire , plus digne de respect que colles que vous proposez a mon choix, et mille fois plutôt je l'épouserais que je n'irais la tlétrir I...

— Eh bien, ne la flétris pas; mais épouse l'autre.

C'csl lonjduis une chose iléiilaisame que relie laniiliiii ilc amicale qui s'élaie dans voirp fault'uil

{ l.'lIKRITAf.K. )

— Pourquoi, si je n'ai pas d'affection pour elle, si mes penchants me portent ailleurs? Vous alléguez mon rang, je m'y ennuie; ma richesse... elle devrait, ce me semble, servii- à me rendre plus libre qu'un autre dans le choix d'une épouse. Quoi donc? si j'avais rencontyé dans cette personne sans fortune et sans nom , dans cette lille dédaignée , dans cette créature enûn, la beauté, la vertu, et mille qualités aussi dignes de mon respect que de mon amour... qui m'empêcherait de suivre un penchant honnête?... qui pourrait blâmer que j'eusse le désir de partager ma ricliesse avec son dénîiment, d'appuyer sa faiblesse sur ma force, de lui donner un nom si elle n'en a point, et de trouver dans ces nobles et généreux motifs un bonheur plus vrai, plus pur et plus mérité que celui que je puis attendre de l'accord de quelques convenances vaines et factices?... Ah! mon parrain, je voudrais en avoir la force, je voudrais n'être pas déjà énervé, corrompu par les maximes du monde oij je vis, enchaîné par mille liens qui me gênent et m'entravent sans me donner le bonheur, et je saurais le trouvei' enfin auprès de cette modeste compagne, objet de vos dédains et de vos outrages !

— Tu prêches a merveille, mais comme un sot. Ces idéeslii, on en est revenu. C'est bien dans les romans; dans la vie, c'est niaiserie. Si jamais tu faisais pareille sottise, souviens-toi que tu parta;;eras ton bien, mais non pas le mien. Je- ne l'ai pas gardé, augmenté, bonilié, pour le faire tomber aux mains d'une giisette, pour l'employer justement a faire déchoir une famille, et le dissiper à soutenir les gens de bas étage que tu nous auras donnés pour parents. »

Ces paroles n'étaient pas propres à me ramener ; je pris mon parti aussitôt. « Pour l'heure, mon parrain, je ne songe pas à me marier, mais j'aspire à le pouvoir faire librement, quand et comment il me conviendra , fût-ce avec cette jeune personne que vous méprisez sans la connaître. Il est trop juste, dans ce cas, que je me défasse de toute prétention a votre héritage. Reprenez-le, et rendez-moi le droit de disposer de moi. Que ce soit sans nous en vouloir mutuellement. Pour vous, croyez-m'en, je vous en conjure, vous ne m'en serez que plus cher quand je ne verrai plus en vous l'arbitre intéressé de ma destinée ; quand je ne serai plus fatigué de ployer, par ménagement, à vos vues qui ne sont pas les miennes; en un mot, quand je ne serai plus que votre neveu qui vous aime, et non plus votre héritier (]ui vous craint et vous résiste. »

Pendant que je parlais ainsi , le visage de mon parrain trahi.<sait un dépit rempli de violence et d'ainerlume. Ses plans renversés, ses volontés méprisées, ses bienfaits dédaignés, tout contribuait 'a le jetei' dans un état d'emportement et de trouble, qui le faisait pâlir et rougir tour ;i tour. « Ah ! ah! c'est là ce que lu voulais amener? dit-il cnliu eu écla-

L'HÉRlTAGK

tant ; ma bonté te lassait? mon joug t'était à charj^e? Tu voulais, en toute bonne amitié, envoyer promener mes consgls, mes soins, mes bienfaits ! Sullit. .l'entends. Mais, monsieur, passez-vous de mon amitié comme de mon bien ; jii l'un, ni l'autre ne vous appartiennent plus, e( ne m'embarrasseront pas. Je vous salue. »

Il sortit, et ajircs lavoir reconduit quelques pas, je rovins dans ma (■liand)re.

L'FIERITAGE. 205

ÎV

Lecteur, cloimez-vous? Que vous semble de ma condiiilo? F.st-ce à mon parrain, est-ce h moi que vous donnez raison";' Je vais vous le dire.

J'entends que je pourrais vous le dire, si vous m'appreniez votre condition, votre âge, si vous êtes femme ou homme, garçon ou demoiselle.

Il me sufIJrait pourtant de savoir que vous êtes. jeune, jiour que je m'imaginasse que vous êtes de mon parti; non poiut <iue je le croie celui de la prudence, ni même de la sagesse, mais bien , je l'avoue, celui de l'imprudente honnêteté , celui de la générosité inconsidérée, celui que l'on ne prend pas quand les années ont apporté plus de calcul dans l'esprit et moins de sève dans le cœur. Jeune ami, ou amie, si je me trompe, laissez-moi mon erreur, elle m'est chère; si j'ai deviné juste, que je ne vous ôte pas la vôtre! Assez tôt vous deviendrez prudent; assez tôt vous apprendrez la sagesse; assez tôt vos passions attiédies, cessant de prêter leur feu à vos sentiments honnêtes, laisseront le champ libre aux graves leçons de la raison , des intérêts et des préjugés.

Que si vous êtes vieux, assez malheureux pour n'être plus que sage, mais riche encore des débris d'un cœur qui fut chaud et généreux , je suis sûr qu'en me taxant à regret d'imprudence , vous me tendez néanmoins votre main défailhinte ; votre sourire m'accueille; en dépit de votre sagesse, votre air m'approuve, et votre estime me récompense. Bon vieillard, je vous connais, je sais que vous lirez ce récit... blâmez sans crainte, je lis dans vos traits vénérables plus de regrets que de reproches, plus dappui que de blâme.

Mais, si aux glaces de l'âge vous avez laissé s'unir l'égoïsme de caractère ou de condition, celui de l'avarice ou de préjugés; si de tout leuqis vous sûtes calculer le présent pour l'avenir; si vous sûtes toujours prérércr la sûreté du Itien-êlic au\ hasards de riiiipnidcnrc gé-

206 f/HKRITAGi:.

néieuse; si jamais la chaleur des passions ne sut rompre l'enveloppe de votre vanité,., homme sage! alors vous êtes pour mon parrain, alors vous blâmerez celui qui renonce a un héritage , vous le blâmerez plus encore, si, épris des charmes d'une enfant qui n'est que belle et pure, il méconnaît son rang et aspire à déchoir.

Pour moi, je ne sentis d'abord que le plaisir d'avoir secoué le joug, et je rentrai dans ma chambre le cœur content et plein de vie. Je l'avoue , en songeant aux sentiments qui m'avaient inspiré mes réponses, quelque orgueil se mêlait a ce contentement, et, bien que je n'eusse encore formé aucun projet sur la jeune tille dont j'avais pris la défense , je m'applaudissais d'avoir eu le courage de parler et d'agir avec autant de chaleur que je l'eusse pu faire par ce motif intéressé. Mais d'autres sentiments encore m'agitaient : j'avais rompu ma chaîne, mon sort m'appartenait en propre , j'étais libre , et la liberté ne se recouvre pas sans ivresse. Ma petite fortune, que j'avais toujours envisagée comme la source d'un bien-être provisoire, prit tout 'a coup de la valeur à mes yeux; elle devint un bien réel et présent, et dos ce moment me fut précieuse et chère. Je pouvais du moins en disposer à ma fantaisie , la partager avec (|ui bon me semblerait; j'avais de l'intérêt à l'accroître, et, au lieu de celte torpeur dans laquelle j'avais été élevé, quelques lueurs d'ambition me faisaient considérer sans répugnance l'activité des projets et la nécessité du travail. Par un effet machinal, (jue provoquait en moi l'instinct de la propriélé réveillé par ces idées, je rangeais les pimettes "a leuiplace, je mettais en ordre mes instruments de barbe, et jetant un regard ami autour de ma chambre , je trouvais à chaque objet, à chaque meuble, un prix tout nouveau. Bientôt, l'amour du chez-soi me faisant sentir ses premières atteintes, je voyais d'un autre œil mon domestique Jaques, je pensais à le former, 'a me l'attacher; et, considérant pour la première fois sous leur vrai jour toutes les ressources de ma condition , je songeais a crééer au plus tôt autour de moi ce bonheur que j'avais toujours entrevu comme lointain et dépendant de la mort d'un oncle. Au milieu de ces idées nouvelles, le désir des affections domestiques ramenait de, temps en temps ma pensée vers une compagne qui animerait la solitude de ma demeure, et alors je retrouvais devant mes yeux l'image de ma jeune amie de la veille. Enlin, comme les plus heureux effets ont souvent de risibles causes, ce qui m'enchantait le plus, dans ma situation nouvelle , c'était de n'aller point ce soir au thé de madame de Luze.

Je passais de Ta 'a des réflexions très-piiilosophiques, selon l'habitude que nous avons de formuler en maximes générales toutes les leçons de notre expérience privée. Ah ! (jui que vous soyez, qui faites dépendre votre sort d'un héritage, je vous plains ! Si votre homme ne meurt au plus vite, vous risquez de perdre vos plus belles années dans une ingrate et en-

nuyeuse attente; et si, impatient de jouir, vous désirez sa mort, au moment même où vous lui prodiguez vos caresses, vous êtes un monstre. Et puis, qu'est-ce? Refouler derrière votre masque tous vos sentiments naturels, faire le sacrilice de vos penchants, de vos opinions, souvent de votre droiture... Non, non, point d'héritaj^e! plutôt travailler, plutôt souffrir, mais vivre libre, indépendant, maître de sa personne et de son cœur; le donner a celle qu'il aime, plutôt qu'à celle qu'on lui impose..., à une lille pure, simple, retirée, qui vous rendra en tendresse et en dévouement le sacrilice (jue vous lui faites d'une position flatteuse, tout aussi bien qu'il une demoiselle, qui , vous devant peu, exigera beaucoup, qui cherche un rang plutôt qu'un époux, des convenances plutôt que des affections, et dont vous aurez sans cesse 'a disputer le cœur aux vanités, aux dissipations et aux dangers du grand monde... Aimable amie, ajoutais-je, transporté par l'exaltation de mes pensées, modeste lille, toi que j'ai vue si douce et si craintive, si belle de pureté et de grâce; toi que j'ai tenue dans mes bras avec des transports si vifs, mais si respectueux et si tendres, pourquoi redouterais-je de chercher auprès de toi ce bonheur dont seule tu m'as fait goûter les prémices et deviner les attraits !

C'est ainsi que, provoqué par l'outrage, l'amour renaissait dans mon cœur, s'y confondant avec la plus pure flamme du désintéressement, avec l'énergie des sentiments vrais et honnêtes. A ce vif essor succédait peu h peu quelque curiosité a l'égard de la personne qui en était l'objet, comme pour m'assurer qu'au besoin ses manières et son éducation ne se trouveraient pas trop en désaccord avec le vœu que je pouriais former d'obtenir sa main. C'est alors que diverses choses , que je n'avais point remarquées d'abord, se présentèrent a ma mémoire, et qufe je m'occupai d'en tirer des inductions. Je revenais souvent a la blancheur de ses mains, dont aucun travail manuel ne paraissait avoir altéré la délicatesse; je me rappelais avec plaisir que la fatigue de la chaîne, trop forle pour ses débiles bras, l'avait lait succomber sous le poids du malaise, comme si, accoutumée a une vie douce et tranquille, elle n'eût pu soutenir la rudesse d'un travail pénible et grossier. Bien que très-inhabile à juger des détails d'un habillement de lenime, le sien m'avait pourtant paru d'une élégance simple et gracieuse, et j'attachais un prix inestimable au souvenir qui me restait de ses jolis pieds, chaussés a\ec quelque lecherche de petits brodequins d'étoffe grise, lacés sur le côté. Entrant ensuite dans sa demeure, j'en parcourais de nouveau tous les recoins, m'arrêtant "a quelques meubles de prix , qui m'avaient paru être les débris d'une aisance [tassée, et comme les indices d'une certaine élégance de mœurs. J'avais vu sur un fauteuil une mante en étoile de soie noire, bordée d'une [telisse do même couleur, et ce vêtement, que

i;ilKUI TAGK.

j'avais jugé appartenir à la mère , me donnait fie son air et de sa mise une idée de noblesse et de simplicité vénérable. Mais surtout, je me souvenais qu'en cherchant le vinaigre, mes yeux éiaient tombés sur une table oîi, parmi les feuilles de papier éparses, j'avais remarqué quelques \oIunies proprement reliés, et dont le seul qui se trouvât ouvert dans ce moment était le poëme anglais de Thompson sur les Saisons. Réunissant tous ces indices, et les rapjirochant du son de voix, de l'accent, des manières et surtout de la craintive réserve de ma jeune protégée , j'arrivais par degrés à compléter' d'une façon charmante l'image imparfaite qui m'en était restée, et satisfaisant ainsi aux exigences que l'éduration , des goijls et des habitudes aristocratiques m'avaient rendues comme naturelles, je me surprenais 'a l'aimer cent fois davantage. L'impatience de la revoir deveniit alors pressante, et je regardais avec anxiété l'aiguille de ma pendule , incertain si . mahré l'heure déjà avancée, je n'y porterais point sur-le-champ mes pas. Bientôt je me levai suliitement, et je sortis.

L'iii: mTA(; i:. mu

Dès que je nie Irouvai dans la iiie, le calme du soir, Tlieure, l'obscurité, le silence, achevèrent de rendre à mes sentiments tout le prestige et la vivacité qu'ils avaient eus la veille. Je pris par les mêmes rues, aliii de mieux repasser par les mêmes impressions, et je me trouvai bientôt dans le voisinage de la demeure où tendaient mes pas. Mais à mesure que j'approchais, une émotion qui m'était peu ordinaire ralentissait ma niaiche, et quand je lus entré dans l'allée, je m'arrêtai, incertain de nouveau si je voulais moutei , ou renoncer pour le moment h mou projet.

Ce qui aurait dû m'y faire renoncer lut ce qui me porta à le poursuivre. .M'étant avancé jusque dans la coui-, je ne vis puint de lumière au troisième étage; j'aurais dû en conclure que je ne trouverais personne , mais c'est justement cette chance qui , m'ôtant en partie mon embarras, m'encourageait a monter. J'y étais aussi engagé |)ar un mouvement de curiosité , car cette obscurité avait contrarié mon attente, il n'était que huit heures, et je ne pouvais supposer que les personnes que j'allais voir fussent déjà couchées.

Je m'engageai donc dans l'escalier, avec un batteiiicut de cœur qui redoublait a chaque fois que je heurtais quelque chose dans l'obscurité , ou lorsque, m'arrêtant, je retrouvais le silence. A la lin , je parvins devant le seuil, mais je n'osai fra[)|>t'r tout doucement à la porte qu'après m'être convaincu , par un lon^i moment d'attente et d'examen , qu'il n'y avait probablement personne qui ]»ùt me répondre, A peine avais-jo frajipé , (|ue ma conviction me quittant tout à coup, je retins mon haleine, prêt à m'onfuir si j'entendais le moindic bruit; mais rien ne se lit l'utendre. Alors je frappai moins doucement , ensuite plus fort, et, ajirès avoii' acipiis ainsi la certitude que l'apfiaitement était inhabité «lans ce moment . je me hasardai à sonner Aussitôt une porte s'ouvrit à l'étage au-dessous, et une

lumière éclaira d'une faible lueur la place où j't'tais.

I.a personne ne bougeait ni ne parlait . et la lueur restait la mênif. i)\\o

210 l'heuhagl:.

(levais-je laire? Fuir dans les étages .siipérieur&i' Celait me faire poursuivre, et attirer sur moi la honte et le soupçon. Rester en place? Déjà une sueur froide men ôtait le pouvoir, et chaque seconde (jui s'écoulait dans cette situation me paraissait un siècle d'angoi>se. Descendre liardimenty Je n'en avais pas le courage. Je me décidai à sonner encore. » C'est lui ! » s'écria une voix, lit aussitôt j'eus devant les yeux la voisine qui m'avait insulté la veille.

Le visage de cette femme respirait la fureur : « Indigne, me dit-elle, et \ous osez leveuir! !... Quelle impudence!... votre manteau, n'est-ce pas?... Il est chez iM. le pasteur du quartier. Allez l'y chercher. Il sait tout, et vous trouverez là à qui parler. »

J écoutais ces paroles violentes et entrecoupées avec plus d'étonnemenl que de colore: « Madame, lui dis-je , j'ignore qui nous êtes; ce que je comprends mieux, c'est l'iminudence avec laquelle vous compromettez cette honnête enfant , en nie calomniant moi-même.

— Monstre! interrom[)il-elle , je ne t'ai pas vu!.,, je n'ai pas \u ses pleurt»'!... ce n'est pas moi (jui ai recueilli voire manteau, reste auprès du lit!!...

— Je ne \ous entends pas, iiilei lonipis-je à mon tour; au surplus, je ne viens ni pour vous écouter, ni pour recouvrer mon manteau. Si vous pouvez me dire "a quelle lienieje pourrai rencontrer cette jeune lille et madame sa mère , c'est la seule chose que je demande de \ous.

— Ici vous ne les verrez plus; et là où elles sont, ne vous avisez pas

de les y clierchei- Allez, malheureux, quittez cette maison, et que

jamais on n'\ entende plus parler de vous! c'est la seule chose que je sois chargée de v lUS diie. » En achevant ces mots, elle descendit en me précédant, et s'.irrêta ([uelques instants sui' son seuil, comme pour s'assurer que je m'en allais. Par une ouverture ijui donnait dans la cour, j'a[»ei'çns dans ce moment plusieurs têtes (pii étaient aux fenêtres, attentives à ce (jui se passait. Comme ma sur[)rise et surtout mon silence me donnaient presque un air honteux et coujialih! au\ yeux de tout ce monde : t; Madame, dis-je à la mégère qui venait de causer ce scandale, je liens, à cause des personnes qui nous écoulent, à ne pas taire mon nom; je m'appelle Edouard de Vaux. Il se peut (|ue cette jeune personne et sa mère ap|>rennentà me mieux connaître, et j'y ferai mes efforts; car je les respecte trop pour que je pusse supporter leur mépris. Quant à vous, comptez sur le mien dans tous les ras ; car , sans fondement quelconque et mue par la bassesse de vos propres sentiments, vous avez fait à celle jeune lille un tort peut-être irréparable. » Après ces mots, je descendis, l II profond silence me permettait d'entendre les chuchotements des voisins (|ue cette scène avait attirés vers leurs fenêtres. Bientôt je me retrouvai dans la rue.

Aussitôt tiiie porte s'ouvrit à l'étage au-dessous.

( l.'lIKRlTAl.E. )

L'nKRI TAGi:. 311

.l'rlais fort désiippointé , bien moins cependant par Tinjiiste sortie do cette femme, que parce que je n'avais point revu la jeune fille, et que de plus j'ignorais dès lors le lieu de sa retraite. Ne sachant auprès de qui m'en informer, et l'heure avancée m'ôtant tout espoir de pouvoir m'y présenter ce jour-là . je pris . fort à regret, le parti de rentrer chez moi.

Néanmoins cet incident, loin de refroidir mes sentiments . leur avait an contraire prêté une force plus intime, et la fuite imprévue de ces deux dames m'avait frappé par quelque chose de mystérieux et de romanesque qui, tout en m'affligeant, ne déplaisait pas à mon tour d'esprit. Ému des alarmes de la mère , j'étais vivement impatient de les calmer ; et la (ille , un instant fanée par le souffle impur de la calomnie, ne m'en [laraissait que plus touclianle Comme c'élail a mon occasion , je me sentais engagé a la protéger encore; et ce rôle, au(|uel ma conduite h son égard donnait quelque noblesse, flattait mon amour-propre et secondait le penclnnt (pii m'entraînait vers elle.

Kn rentrant chez moi , j'appris de Jaques qu'une personne m'attendait dans le salon depuis quelques instants, .l'y entrai précipitammeni , et un monsieur inconnu, qu'a son costume je jugeai aussitôt pouvoir être le pasieur qui avait mon manteau , se leva de devant le feu pour me saluer. « Vous ignorez, monsieur, ce qui m'amène, me <lit-il avec assez d'émolion, et je suis moi-même embarrassé de vous le dire. — Est-ce vous, interrompis-je . qui êtes le dépositaire de mon manteau? — Oui , monsieur. — En ce cas, monsieur, je sais ce qui vous amène, et je suis prêt a vous écouter. »

Nous nous assîmes, n Monsieur, reprit-il, je dois vous dire que je ne vous connais point, et que, sans votie manteau qui porte votre nom sur l'agrafe, je n'aurais pas même eu le moyen de venir vous importuner. Du reste, mon titre îi me présenter chez vous ne repose que sin- les devoirs qui me sont imposés envers mes paroissiens , et je ne le ferai valoir qu'autant que vous le reconnaîtrez vous-même. — Je le reconnais, lui dis-je,

— Je vous parlerai donc avec franchise, monsieur, conlinua-t-il. J'arrive ici prévenu contre vous par des apparences, par les propos d'une voisine, et plus encore parla douleur d'une mère respectable, qui voit, pour la première fois, le scandale et la médisance effleurer la couronne sans tache qui faisait le plus bel ornement et la seule richesse de son enfant. Mais je n'ignore point que le scandale et la médisance n'épargnent pas les intentions les plus pures et les procédés les plus honnêtes, et je suis encore prêt ;i croire les vôtres tels. .Seulement , monsieur , il m'importait, dans une chose qui intéresse le b(jnheui- de deux personnes (|ue leur isolement recommande plus spécialement à ma prole(ti(ui, lic vcum" à vous.

212 L'IIFJ; ITA(.K.

(le vous parler, trapprendre , si je le puis, quel danger elles ont couru ou peuvent courir encore, alin d'être mieux à même de les guider selon le bon sens et la vérité. Je vous l'avouerai encore, quelque coupable ou quel- <|ue imprudent que vous puissiez avoir été, je n'ai pas désespéré que les discours d'un \ieiilard désintéressé pussent vous détourner de faire le mal, ou tout au moins vous inspirer des sentiments de respect ou de pitié favorables ;i mes deux paroissiennes.

— Monsieur , répondis-je aussitôt , je ne blâme ni vos motifs , ni vos préventions; mais il me semble iiu'un témoignage était encore préférable au mien, c'est celui de la jeune (ille. Si cette enfant m'accuse d'avoir manqué d'égards, si ses paroles déclarent autre chose que les soins respectueux que je lui ai rendus, si elles tiahissent de ma part la moindre atteinte à sa pureté... qu'esl-il besoin de venir à moi? Ne croirez-vous pas plutôt au témoignage de cette modeste enfant qu'à, celui d'un homme que déjà les apparences accusent? Aussi, monsieur, tout en respectant vos intentions, je ne m'explique ni votre démarche, ni le scandale qui la provoque. Encore une fois, j'en appelle à la jeune fille elle-même, et, si elle me condamne , j'accepte, avec cet arrêt, son mépris et le vôtre.

— Vos paroles, reprit le pasteur, respirent la franchise et l'honnêteté, et , de [ilus, le témoignage que vous invoquez ne vous est point défavorable. Seulement, il est incomplet ; il est celui de l'inexpérience et de la candeur que l'on craint d'altérer par des questions indiscrètes. Cette jeune lille, ignorante de ce qu'on lui veut , troublée par ce (|u'elle entend , ne sait que* verser des larmes, en attestant vos soins honnêtes. Pour ma part, j'en croirais avant tout le tact de son innocence. Mais vous convenez peut-être que vous auriez pu, même à son insu, manquer "a la stricte honnêteté; et quand un témoin oculaire vous dénonce, et vient porter la terreur dans l'âme d'une mère que des apparences fâcheuses disposent à l'écouter, vous ne devez pas trouver étrange ni dénuée de motifs la démarche que je fais en recourant a votre sincéi ité. Elle est pénible , je vous l'assure , cette démarche : suspecter la loyauté, la délicatesse, les intentions; opposer le doute aux dénégaticms d'une bouche honorable: c'est, sinon la plus cruelle , du moins la plus pénible tâche que puisse nous imposer notre ministère.

— C'est vrai, monsieur, lui dis-je sèchement, 'l'outefois, puisque vous balancez entre mon témoignage et celui de cette femme , je ne veux ni m'offenser, ni me taire. Voici ce qui s'est passé. Mais après que je vous aurai fait ce récit, je vous en préviens, monsieur, je ne supporterai <le votre part ni doute , ni incertitude. »

Alors je lui racontai tous les événements de la veille, tels qu'ils sont (•(innns de vous, lecteur, .le ne lui cachai ni mon ompressemeni . ni ma

L'HÉRITAr.K. 21 S

tendresse : car si ces choses sont, pour une âme dégradée, des indices suspects, il en est autrement des caractères nobles, pour qui elles sont le plus sûr garant de la pureté du cœur et des procédés. Il m'écouta avec intérêt; je crus voir plus d'une fois se peindre sur ses traits des signes de sympathie et d'approbation, je vis son regard nfabsoudre

et sa main prête à saisir la mienne Aussi ,. lorsque après avoir lini mon

récit, je le vis rester immobile et silencieux, j'en éprouvai une vive indignation, et j'étais près d'éclater en paroles insultantes, lorsqu'il reprit :

(I Ne vous fâchez point. J'ai écouté votre récit; entre vous et cette femme je n'hésite pas. Pardonnez pourtant si , faisant violence à mes propres convictions, je vous refuse encore les paroles d'estime et de réparation que je désire vous devoir. Mais un aulie témoignage plus fort, plus respectable, une personne intéressée à vous justifier, on cherchant tout "a riieuie à vous disculper auprès de moi , a plus fiit pour ébranler cette conviction, que n'eût pu le faire toute voix accusatrice »

J'écoulais ces paroles avec une attente confuse, et le cœur agité des {)lus violents mouvements de colère, de mépris et de fierté.

« Je ne veux rien teindre, continua-t-il; mademoiselle S***, la cousine de madame de l.uze, est ma parente; il y a peu de jours que, consulté par sa famille, j'ai donné mon assentiment à son union avec un homme que, dans mon opinion, ses mœurs, son caractère, recommandaient mieux encore que son rang et sa fortune... a son union avec vous, monsieur. C'est votre parrain que vous aviez chargé de vos démarches ; c'est lui aussi qui , tout ;i l'heure, alarmé des conséquences que pourraient avoir les bruits (jue vous venez de démentir, et sachant qu'ils étaient parvenus à ma connaissance en même temps que ce manteau accusateur, est venu se faire auprès de moi votre défenseur. Il avait vos aveux, il implorait mon indulgence, il me priait d'étouffer un scandale qui pouvait vous nuire, il me suppliait d'employer mon influence à vous

détourner d'une honteuse liaison .Maintenant, mettez-vous à ma

place; jugez vous-même combien la vérité est tliflicile à atteindre, môme pour celui qui la cherche avec le plus de désir, et ne vous offensez plus de ce que vous ne rencontrez pas, dès l'abord, cette réparation pleine et facile que votre innocence peut vous fain; envisager comme un droit évident et sacré. »

lin proie "a mille sentiments contraires et in)pétueux, indigné contre mon parrain, dont l'âme trop peu élevée avait interprété mes paroles honnêtes comme les feintes honteuses du libertinage, possédé d'estime et de respect pour l'homme qui me parlait, et pressé de répondre ;i tout à la fois, je restai quelques instants en silence, dominé par iiiir .mitalion

214 i;ilK IÎITA<ii:.

qui, peu à peu, se caliiiiiit, à mesure que j'écartais de ma pensée toutes les réponses qui n'auraient pas paru péremptoires, ni satisfait aux exigences de ma fierté et de mon innocence, toutes deux outragées. A la lin, trouvant un langage : « Monsieur, lui dis-je avec autant de calme que pouvaient m'en laisser les émotions que je comprimais, vous ne m'offensez point. Quand un paient me tlétiit h plaisir, pourquoi attendrais-je de vous une opinion honorable qu'il n'a pas lui-même? Mais j'ai de quoi détruire vos soupçons et rassurer vos scrupules... oui, monsieur, j'aime cette Jeune (ilje .. mais ce que vous ignorez, ce que mon parrain n'a eu garde de vous apprendre, c'est qu'à cause d'elle je l'ai mécontenté ; à cause d'elle, j'ai secoué son joug, j'ai refusé son héritage, et quelque chose de plus flatteur encore, monsieur, la main de votre parente, l'alliance de

votre famille En agiss.ml ainsi, je n'avais point encore arrêté mes vues

sur votre jeune protégée; mais aujourd'hui qu'elle est compromise, aujourd'hui que les propos envenimés des uns, les discours ofdcieux des auties, sont parvenus à la flétrir, je demande sa main, je la désire, je la veux !... et c'était, avant votre venue, le seul projet de mon cœur. Vous aurai-je pour appui dans le désir que je forme, continuai-je d'un ton moinsemporté, voudrez -vous être le porteur de ma demande, c'est ce que j'ose espérer de vous, monsieur, si, convaincu de ma droiture, vous me

rendez enlin justice »

Alors il me tendit la main, non sans quelque attendrissement : « Depuis longtemps, dit-il, je vous rends justice, mon jeune ami; mon eslime est à vous, entière, sincère, et mou cœur s'émeut a ces vertueux transports qui, peut-être, vous emportent trop loin Je n'ai point mission

de plaider pour ma parente, et plutôt encore plaiderais-je en mon nom qu'au sien, tant vous répondez ;i l'opinion honorable que j'avais conçue de votre caractère ; mais c'est le son de votre vie que vous décidez ainsi en un instant Vous rejetez mille avantages... vous répudiez une personne aimable et digne de vous... vous vous aliénez un parent... vous perdez une fortune qu'il vous destinait... et que trouverez-vous en revanche? La vertu, sans doute, les grâces du corps et celles de l'esprit, mais une personne obscure et sans fortune ; une enfant délaissée du monde que vous voyez, et (jue les préjugés vous défendront d'y produire Au surplus, continua-t-il , à Dieu ne plaise queje veuille nuire

à celles qui me sont confiées, et que je détourne d'elles un bonheur que peut-être la Provitlence tenait en réserve à leur infortune et ;i leurs vertus! Voyez vous-même, mon bon ami, j'ai voulu vous éclairer et non corromiire votre honnête énergie; j'ai voulu, non pas éteindre ces trans. [lorts, mais y adjoindre la réflexion, qui seule peut les rendre sages. Que si vous persistez dans ces généreux [irojets, ne craignez point que je laisse a d'autres le doux soin d'en porter l'annonce, d'en être l'appui

l.'IJKlUTAGi:. 2I.J

liilèle, de vous vouer dès aiijoiud'l" ni une affectueuse estime, el (radrosser à Dieu Jes plus ferventes prières pour une union formée sous d'aussi touchants auspices. »

A ces mots, je me jetai dans ses bras, et, l'ayant embrassé, j'achevai de lui ouvrir mon cœur. Il put voir que mes réflexions avaient précédé les siennes, et que ma résolulion, |)0ur s'être formée fortuitement, n'en était pas moins fondée sur des convenances vraies, et sur le désir de trouver, dans des attaclieineiits et des devoirs, un bonheui' que m'avait jusque-là refusé une situation trop heureuse et facile. Bientôt, chassant tous ses scrupules, il finit par s'associer à mes projets avec tout l'entraînement d'un cœur chaud et généreu.\ , et, comme il arrive lorsqu'une véritable sympathie a fait disparaître les distances d'âge , de condition ou de rang, cet homme vénéiable, a qui je parlais pour la première fois de ma vie, m'inspirait le respect d'un père et toute la conliance d'un ancien ami. C'est alors que je commençai à le questionner sur ces deux dames, qui, déjà si liées à mon existence, ne m'étaient jias même connues de non).

il m'apprit que la jeune tille se nommait Adèle Sénars, et, je l'avoue, ce nom m'enchanta. Je suis très-sujet 'a trouver aux noms propres un air commun ou distingué, et, par un travers d'esprit dont je n'étais pas coirigé, j'aurais préféré jnille fois un nom <|ui ne me déplût pas à des avantages réels de fortune ou de rang. Mais l'aimable nom d'Adèle, outre le charme que j'y attachais déjà, en pi it un que les années n'ont pu détruire, parce que, gravé dès lors aux plus doux endroits de mon cœur, il rallie à lui les dernièrts impressions de ma jeunesse, et tout ce que j'ai [ui goûter depuis de vrai bonheur.

Mais tout d'ailleurs, dans ce que m'a|)prit le pasteur, sans choquer aucun des pi éjugcs" qui me sont propres, redoublait mon iviesse el mon contentement. Le père de celte jeune lille était Suisse, ainsi que moi. iinlré jeune au service de la marine anglaise, il était [)arvenu a un grade peu élevé, mais honorable, et, pendant son séjour en Angleterre, il y avait épousé la mère démon Adèle. Ceci, en m'expli(piant pouiquoi j avais vu sur la table le [loëme des Saisons, me semblait prêter à l'air de cette jeune lille cet attrait qu'ont d'ordinaire poui nous les femmes étrangères, et j'aimais à attribuer a son origine anglaise son teint éblouissant, la mélancolique douceur de se» grands yeux bleus, et l'aimable innocence de son front. Depuis/iuelques années, sa unie l'avait amenée en Sui->e pour lui donner à moins de fiais une éilucalion (pielle envisageait romiiie sa ressource future, et, depuis la mort du peie, arrivée deux ans auparavant, ces deux dames, réduites à vivre de la modi(iue pension (|ue l.i loi anglaise assure à la veuve d'un oflicier mort au service , etaieni venues habiter la demeure où le hasard m'avait ((imliiit ;i h-ur rencontre. I>e là <es meubles

2IH L'HKHITAGt:.

élégants que j'avais remarqués, avec d'autres indices d'une condition jadis |ikis aisée.

Toutes ces choses me ravissaient. « Mais pensez-vous, lui disais-je. que ces dames, ainsi prévenues contre moi, voudront accueillir ma demande?... Pensez-vous que je saurai me faire aimer de cette jeune fille, pour qui les avantages de fortune que je puis lui offrir ne sont rien sans doute, el donl le cœur, rendu timide et craintif par la pudeur même , n'osera se livrer aux atteintes de Famour?... Je sens que je n'ai de ressource et d'espoir qu'en vous, leur digne prolecteur, celui qui peut seul, par le respect qu'il inspire, détruire les préventions de ces deux dames, et leur faire agréer des vœux dont peut-être elles se défient.

— C'est à quoi , me dit-il, je m'emploierai , mon jeune ami. Du reste , redoutez peu leurs préventions et davantage leur fierté. Aux premières clameurs de cette voisine emportée, mon soin le plus pressé a été de soustniire mes deux amies a son influence, tout en les dérobant h vos atteintes, si réellement je trouvais, après vous avoir vu, les propos de cette femme fondés. De cette manière, leurs préventions n'ont pu s'accroître, et mon témoignage, dont elles attendent tout, suffira à les rassurer pleinement. Mais elles ont l'orsueil de l'honnêteté pauvre : votre fortune, votre rang supérieur au leur, peut effaroucher leur fierté; et les idées de la mère, que j'ai moi-même encouragées, ont toujours été de chercher le bonlieur de sa lille dans une condition obscure, la seule dont leur position leur laissât la chance, mnis dont une éducation trop cultivée leur fermait peut-être le chemin. Car vous ne sauriez croire, ajoula-t-il pendant que mon cœur dévorait ses paroles, combien d'intelligence, de goijt, de vraie parure de l'esprit , embellit les iiôtes du réduit si simple que vous avez vu. Cette jeune fille, si timide et si inexpérimentée d'ailleurs , possède et cultive une foule de connaissances; elle s'est adonnée à la musique, au dessin, et, a toutes ces choses, elle apporte l'avantage d'une aptitude naturelle , et je ne sais quelle grâce remplie de sentiment. Sa mère unit à des qualités pareilles ce qu'y ajoutent l'expérience, les voyages, une vie bien employée, mais surtout cette aménité douce qui provient d'une sensibilité exercée aux épreuves comme aux joies du cœur. Aussi trouvé-je toujours un plaisir nouveau a les visiter. C'est l'endroit, aimable de ma paroisse : je m'y oublie souvent , et je n'en sors jamais que je n'admire combien do grâces et d'agréments l'honnêteté, le travail, la culture, peuvent rassembler autour de ce polit foyer si voisin de la gêne et de la misère. >;

Cet entretien dura fort tard. Je le prolongeais par mille questions, ne pouvant me lasser d'entendre mon respectable ami me raconter ce (]u'il savait des personnes qui m'inspiraient un intérêt si vif. Nous convînmes que dès le lendemain matin il se rendrait auprès d'elles: que. selon la

L'MERlTAGi:.

•il 7

disposilioii où il les tiouveiait, il ferait les premières ouvertures, et que , peut-être, pour répondre à mou impatience, il me ra|)porlerail une réponse avant midi. Apres cela, il se leva pour se retirer, mais je voulus Paccompa^^uer jus(ju à sa demeure, où je pris congé de lui, le canir rempli d'affection, de joie et d'espérance.

•is

'2\H LHÛUTAGli.

Je rentrai chez moi. bien heureux et bien changé. Il rae semblait que dès ce jour je commençasse à vivre, et je pense encore aujourd'hui que c'était vrai; car, si dès lors quelques traverses ont agité ma vie, je ne suis jamais retombé dans cet état de torpeur, fruit ordinaire d'une existence assurée et d'un avenir tout tracé, où le cœur est vide, où les facultés sont inactives, où l'esprit va se rapetissant et finit par se concentrer sur les petits intérêts des salons, sur les frivoles préoccupalions de la vanité. J'appartiens à une classe où cette situation est commune, de nos jours surtout, et en voyant quel est le partage de ceux qui y demeurent, je sens que si j'avais encore à choisir ma vie, à défaut de celle où j'ai trouvé le bonheur, je préférerais la gêne laborieuse d"()ù naissent de Tactivilé et des efforts, a cette oisive opulence où j"ai végété durant la moitié de mes plus belles années.

Je mêlais, comme le soir précédent, établi a songer au milieu d'une agitation remplie d'un intérêt vif et puissant, comme il arrive en ces instants solennels de la vie, où l'on dit adieu au passé pour se porter (out entier vers une destinée nouvelle. Tantôt assis et les regards tixés sur le feu, j'encourageais mes espérances de tout ce que je pouvais me rappeler d'affectueux dans les paroles ou dans l'expression de la jeune lille, et surtout de tout le poids qu'auraient auprès de ces dames les recommandations de mon ami; ou bien, regardant ces espérances comme accomplies, je me levais avec transport, je me promenais par ma chambre , et, anticipant sur les jours, sur les semaines, sur les années, je me peignais une félicité riante, à laquelle je faisais concourir mille charmants projets. Au milieu de ces songes, mes yeux vinrent à tomber sur un billet a mon adresse, que , dans ma préoccupation , je n'avais pas remarqué, bien qu'il fut déposé en face de moi, sur la cheminée.

A l'adresse, je reccnnus aussitôt l'écriture de mon parrain, et je sonnai . « Quand est venue cette lettre? dis-je à Jaques. — Pendant que monsieur vient de sortir; mêmement qu'il y a une réponse, qu'ils ont

dit. — C'est bon. n J'ouvris la lettre avec un médiocre empressement; la voici :

« Mon cher Edolard,

(I Je veux bien tout oublier. En te quittant, j'ai su ta fredaine, et que ton manteau y était resté. J'ai aussitôt agi auprès de qui de droit, et étouffé le bruit (|ui commençait à se répandre vigoureusement. Le plus pressé était d'amadouer M. le pasteur Latour, parent de ta future, et j'y suis parvenu. Kien n'est gâté.

« Une fois que tu as avili cette lille, je pense que tout est dit de ce côlé. Tu leur dois (|uel()ue dédommagement, et je m'en charge. Mais plus d'incertitude ni de délais. Nous terminons demain, et, a ce prix (tu n'es pas bien a plaindre), tu retrouves l'héritage et l'amitié de ton affectionné parrain. »

La lecture de cette lettre me livra au plus violent emportement, et j'éclatai en insultes contre mon parrain, qui se dévoilait à moi comme un être sans cœur et sans moralité, dont les dégoûtantes paroles profanaient tout ce que je regardais comme aussi pur que sacré. Je pris aussitôt la plume, et j'écrivis une réponse dont limpétuosité méprisante était trop excessive, pour ne pas me surprendre moi-même quelques moments plus tard. Aussi je la déchirai pour en refaire une autre, puis une troisième, jusqu'à ce que, déjà plus calme, et venant ;i réfléchir que mon sort, qui devait peut-être se décider le lendemain , serait une éclatante réponse à son outrageante lettre, je Unis par dédaigner de lui écrire, et je retournai, pour toute vengeance, à mes douces rêveries.

Il était près de trois heures du matin, lorsque je me mis au lil. J'espérais tromper par quelques heures de sommeil l'impatience avec laquelle j'attendais le lendemain ; mais a peine fermai-je les yeux pentlant quelques instants, et aux premiers rayons de Uituière qui pénétrèrent dans mon appartement , je me levai pour ni'habiller et pour attendre avec une impatience toujours plus vive. Les yeux fixés sur la pendule, je calculais l'heure a laquelle M. Latour devait se lever, se disposer à partir, être en route, et enlin se présenter a ces dames. Arrivé à ce moment, je composais son propre discours de mille manières, selon la situation, le lieu, les dispositions où il rencontrerait ses deux amies; puis, aidé de toute rillusiun du désir et de l'amour, je prêtais a l'expression de ma bien-aimée , et aux p.iroles de sa mère, un langage qui comblait mes vœux. A la lin, l'altcnto me devint insu|)portable, et je me décidai à soitir sur l'heure, pour aller à la rencontre de la réponse que devait m'apportcr M. Latour.

C'était dans sa propre campagne , à une lieue de la ville, que ce bon pasteur avait fecueilli ces dames le jour [uécédent. J'en pris le chemin

■2U) i;iii-:i\iTA(;i:.

{)!ir une matinée de tiécembre , dont les impressions ne sorliiont jamais de mon souvenir. Le temps était doux; les chemins affreux. Un soleil pâle éclairait d'une lumière argentine les champs sans verdure et les arbres sans feuillage ; et la neijçe des montagnes brillait faiblement derrière une brume légère. Mais mon cœur réchauffait de ses propres feux cette nature glacée , et comme aitendri par l'espoir d'une félicité prochaine, il se peignait le bonheur el l'amour versant leurs dons jusque sur les moindres chaumières ép;irses dans les prés f|ui bordaient la route Je me souviens que m'étant assis pour attendre M. Latour, mes yeux s'arrêtèrent sur l'une d'elles, presque ensevelie sous l'épais branchage des ormeaux, et d'où s'échappait une tranquille fumée. Je m'avisai de tixer mon sort sous cet humble chaume, j'y appelai mon amante, j'y arrangeai ma vie, et, animant insensiblement ces ombrages dépouillés du charme vivant de mes lèves, mon impatience, quelques instants trompée, laissait errer mes pensées autour de ce rusti(|ue asile. Quelquefois l'avenir donne aux sonees du cœur comme l'air d'un pressentiment. Peu d'années après, c'est dans une retraite voisine de ce lieu que j'ai vu les miens se réaliser.

Pendant que j'étais assis, un ch;ir qui parut a l'extrémité de la route me lit lever comme en sursaut, et courir ii sa rencontre. Je reconnus de loin qu'il était vide, et j'allais passer outre, quand l'homme qui le conduisait, après avoir ralenti le pas de son cheval, finit par arrêter, et me demanda si je n'étais point la personne que M. le pasteur Latour envoyait chercher... En un clin d'œil, je fus dans le char, qui rebroussa rapidement. Aussitôt le trouble et l'émotion, succédant a l'impatience, m'ôtèrent toute présence d'esprit, en sorte que j'aurais donné tout au monde pour que le char m'emportât avec moins de vitesse.

Bientôt j'aperçus la maison, située au penchant d'un coteau. On y arrivait par une côte rapide, ombragée de vieux noyers. Le cœur me battait avec force, et mes yeux cherchaient avec anxiété à reconnaître quelque mouvement à l'eiitour Mais un silence tranquille planait sur cette retraite, et deux volets ouverts au rez-de-chaussée indiquaient seuls qu'elle fut habitée. Cependant la côte tirait à sa fin ; déjà les haies, plus rapprochées, m'ôtaient la vue des bâtiments: j'apercevais un portail , et les aboiements d'un chien se confondirent tout à coup avec le retentissement des roues, qui atteignaient le pavé de la cour. Le char s'arrêta, et tout rentra dans le silence.

Je ven.iis de descendre, lorsque parut M. Latour. Une dame, d'environ <in(|uante ans, s'appuyait sur son bras. Kllc était mise avec goût cl simplicité, et malgré l'émotion qui troublait la sereine noblesse de son visage, son regard pénétrant et sensilile, fixé sur ma personne, augmentait ma timidité, en même temps ((u'il gagnait nron cteur. Dans

ces premiers instants, je ne sus rien lui dire, elle-même itardait le si- Jence; mais le bon pasteur s'adressant à moi : « Mon :imi , me dit-il, j'ai présenté vos vœux à madame , qui a bien voulu en paraître touchée. C'est, je pense, tout ce que je pouvais faire; le reste vous aj)partient, ou plutôt appartient à votre mérite . qui se fera mieux connaître par lui-même que par ma bouche. — C'est, dit alors la dame d'une voix émue, c'est d'une manière étrange, monsieur, que nous venons a nous connaître... Néanmoins les paroles de M. Latour sont toules-puissantes pour vous gagner mon estime , et je n'ai pas à repousser une demande qu'il appuie... Ma I Ile ne sait rien encore, mais je n'ai plus rien "a lui laire. .. et une fois que j'ai donné ma confiance à votre caractère , je dois laisser le reste h son libre choix... Mais entrez, je vous prie... »

J'étais trop troublé pour oser répondre; toutefois, oubliant, dans l'expansion de mon cœur, cette retenue a laquelle se conforme la politesse qui se pos>ède, je saisis la main de celte dame, et j'y appliquai mes lèvres avec un transport auquel elle parut sensible, A peine j'avais lu ce mouvement sur son visage, que, déjà moins timide, j'ouvrais mon bras pour recevoir le sien et la conduire dans le salon. A ce moment je me sentis son tils, et mon cœur, exalté par le lionheur et la reconnaissance, lui vouait avec serments cette affection sincère dont j'ai depuis tâché de rejouir ses vieux jours.

Dès que je fus entré dans le salon, la jeune lille me reconnut, et ses joues se colorèrent d'une vive rougeur. Puis, me vo\ant soutenir le bras de sa mère, elle rejjrit un air plus tranquille et s'inclina pour me saluer. Elle se tenait debout, d;iiis une attitude pleine de grâce et de modestie, attendant pour s'asseoir que les aut»'es personnes fussent placées. « J'espère, mademoiselle, lui dis-je , (|ue vous ne vous ressentez pas trop des fatigues de cette soirée à laquelle je dois l'avantage de vous connaître. » Elle rougit de nouveau, et, pour chasser l'embarras que causaient ces souvenirs, je parlai de l'incendie. La conveisation s'établit alors, mais froide et contrainte, comme il arrive lorsque les paroles ne servent qu'a voiler les préoccupations du cœur. La jeune lille seule, étrangère 'a ces préoccupations, se livrait avec abandon au |)laisir d'écouler, et ajoutait quelques paroles timides it ces iveits qui captivaient son attention sans partage.

Néanmoins cette situation, en se prolongeant, deven;iit liênanle, et, quoique déjà [)lus rassuré , les paroles de la dame m'avaient laissé incertain sur ce que je pouvais hasarder de dire. A la lin , M. I,atour s'adressant à la jeune demoiselle : « J'ai, lui dit-il. un vœu a former, mademoiselle Adèle; c'est que mon ami, (pii est aussi celui de madame votre mère , puisse un jour devenir le vôtre. — Vous savez bien , monsieur Latour, dit la jeune lille timidement, mais sans honte, «pie j'aime

tous ceux qui sont chers a ma mère et à vous. " Je compris, alors qu'elle ne se cloulait point du motif de ma venue, et que son cœur ingénu n'avait pas pénétré le sens des paroles de M. Latour. « INIademoiselle, repris-je aussitôt, la moindre affection de votre part est une faveur sans |)ri.\ à mes yeux; mais pourquoi vous taire le vœu auquel j'attache toute ma félicité... c'est le don de votre main que j'in)plore, c'est le bonheur d'associer ma vie "a la vôtre, celui de trouver, avec une compagne toute aimable, une mère que déjà j'aime et je vénère comme celle que j'ai perdue ! »

Pendant que je m'exprimais ainsi, la jeune enfant, surprise, alarmée, jetait tour à tour un regard sur M. Latour, sur moi, sur sa mère. Celle-ci, sur le point de décider seule du soit d'une lille tendrement aimée, avait senti se rouvrir la blessure de son C(r'ur; en sorte que, déchirée par les souvenirs du passé, soumisi^ et tremblante devant l'incertitude de l'avenir, son regard implorait l'aKection , l'appui, la pitié, et cessant de se contraindre, elle laissait couler de ses yeux d'abondantes larmes. « Maman, lui dit sa lille, en se réfuiiiant auprès d'elle, pourquoi pleurez-vous?... J'aime monsieur, je vous suis soumise... disposez de moi pour votre bonheur, là seulement je trouverai le mien... o Sa mi're ne pouvait lui répond le , mais, à la lin, ses alarmes cherchant en moi leur refuge, elle saisit sa main , et elle la plaça dans la mienne.

Dès ce moment nous fûmes unis. La vraie candeur est confiante, un cœur neuf à l'amour se donne sans réserve; je trouvai intacts dans celui d'Adèle ces trésors que d'ordinaire le monde souille ou effleure, mais que la retraite embellit et conserve. Remarquable par son élégante beauté, remplie.de grâces et d'agréments, douée de cette sensibilité qui, dans une femme, rehausse les talents et les connaissances, son âme généreuse et modeste ne connaissait d'autres plaisirs (]ue ceux de l'affection et du dévouement; et, en même temps qu'elle semblait prodiî:;uer h'S grâces de ses manières et de son esprit, je ne sais quelle pudique réserve donnait à ses moindres faveurs un charme plus profond , plus piquant mille fois, que celui que des femmes aussi belles cherclienl en vain dans les calculs de la plus adroite coquetterie.

Il fut convenu que ces dames achèveraient de passer Ihiver dans cette letraite que leur offrait le bon M. Latour. C'est là (|ue, chaque joui', pendant les rigueurs d'un hiver glacé, je venais avec tiansport m'enivrer auprès de cette charmante lille de toutes les délices d'un amour chaque jour plus vif, et chaque jour mieux partagé. Temps de félicité présente, et de riant espoir! jours heureiix de ma vie! non, comme tant d'autres plaisirs que les années emportent sans retour, vous n'avez point passé sans laisser d'aimables traces; vous fûtes la brillante aurore de ce bonheur (|ue je goûte anjourd'lini , et mon coMir, en rebroussant jus(prà

Au |iiiiiieiii|)S suivant. M. Laioiir nous maria dans l'église d'un villagi- voiviu.

(I.'UÉRITA&K. )

i;heritagi:. 223

vous, n'a point "a vous demander compte de douces promesses dont vous l'ayez leurré!

Au printemps suivant, M. Latour nous maria dans l'église d'un villaue voisin ; heureux et fier d'une union qui fut l'ouvrage de sa prudence et de son désinlércssement, il est demeuré notre plus constant ami. Jaques m'a accompagné dans ma condition nouvelle, et mon pariain , mort deux ans après sans m'avoir pardonné, a partagé ses biens entre des parents moins fortunés que moi. Je finis, lecteur; m'aurez-vous suivi jusqu'au bout? Pour moi , je me le suis figuré , et c'est pourquoi j'éprouve tant de regret k vous quitter.

(;'t'ï>l (Clic iiiriosile (|Ui' k- i^iiulf iiiili(|U.m du doigl w l.i jeune miss.

(le col d'anterne.

UUUUUUUVUUUUl/UUUUUUUl'UVUUUUVUUiJinjULnji/UUUWUUUUUUUUUU

LE

COL D'ANTEKNE

La vallée de Servoz est la première qui se présente au sortir de celle de Ch;imoni\. Si les neiges ont disparu des cimes voisines, si les prés ^ont repris leur verdure, si le soleil du soir dore les rochers qui l'enserrent, cette vallée est riante bien que sauvage. Ouelques cabanes y sontéparses, et parmi elles, une petile aulierge, où j'arrivai le 12 juin au soir.

On peut sortir de cette vallée de bien des laçons. Certains en sortent par la grande route, c'est le plus simple; mais, dans ce temps-lii, jeune, et de plus touriste, je dédaignais cette plate façon de sortir des vallées. Un touriste veut des cimes, veut des cols, veut des aventures, des dangers, des miracles. Pourquoi? c'est sa nature. Ainsi qu'un âne nimai!ine pas qu'on aille, du moulin au four, autrement que par le plus court. Je |)lus plat, le meilleur chemin ; ainsi un touriste n'imagine pas davantage qu'on aille de Servoz à Genève autrement que par le plus long, le plus ardu, le plus détestable chemin. Les commis voyageurs, les marchands de fromage, les Onanciers, les vieilles gens font comme l'âne: les izens de lettres, les artistes, les Anglais et moi , nous faisons comme le touriste.

C'est pourquoi , dès que je lus arrivé dans la iietitc hùlcllcrie de Servoz, Je m'informai de la nature des cols et passages. On me [larla du col d'Anterne : c'est une gorge étroite, resserrée entre les pics des Kiz et les bases (lu mont lîuel; le sentier est diflicile, la cime âpre et décharnée... je vis (|ue c'élait mon affaire, et je résolus de m'y engager le lendemain sur les traces d'un bon guide. Par malheur, il n'y avait point de guides dans l'endroit, et l'on ne put (juc m'indiquer un chasseur de chamois qui pourrait, disait-on. m'en tenir lieu : mais il se trouva (|ue cet honune élaii déjA

226 Lli COL D'AMERNE.

engagé par un touriste anglais, (jui voulait se rendre à Sixt par la même route que je me proposais de prendre.

Ce touriste, je l'avais vu sur le seuil de l'auberge, à mon arrivée. C'était un gentleman de bonne mine, d'une mise aussi propre que recherchée, et de manières très-distinguées, car il ne me rendit point le salut que je lui adressai en passant : c'est, chez les Anglais bien élevés, un signe de bon Ion, d'usage du monde. Toutefois, quand j'eus appris que le seul homme de l'endioit qui pût me guider au col d'Anteine se trouvait déjà engagé jiar ce touriste, je revins auprès de celui-ci , fort désireux de l'amener a nie permettre de me joindre "a lui pour passer le col, en payant de moitié le cliasseur de chamois.

L'Anglais était assis en face du Mont-Blanc, que d'ailleurs il ne regardait pas. Il ven;iit de bâiller; je bâillai aussi, en signe de sympathie : après quoi, je crus devoir laisser s'étouler quelques minutes, pendant lesquelles milord ayant eu le temps de se familiariser avec ma personne, je me trouverais ensuite comme présenté, comme introduit 'a lui. Lorsque le moment me parut propice : « Magnifique! dis-je à demi-voi\, et s.iiis m'adresser encore à personne, sublime spectacle!... »

Rien ne bougea, rien ne répondit. Je m'approcîiai : « Monsieur, dis-je fort gracieusement, arrive sans doute de Chamonix?

— lï.

— J'en suis moi-même parti ce matin. » L'Anglais bailla une seconde fois.

v( Je n'ai pas eu, monsieur, l'avantage de vous rencontrei' en roule ; il faut que vous ayez passé par le col de Balme?

— No.

— Par le Prarion. peut-être y

— No.

— J'y arrivai hier jiar la Tête-Noire, et je me piopose de passer demain le col d'Anterne, si toutefois je puis trouver un ::uide. Vous avez pu, me dit-on. vo'is en procurer un?

— Lï... "

Uï! lin! le diable l'emporte! disais-je au dedans de moi-même. Sol animal! Puis, me décidant à brusquer l'affaire : « V aurait-il de l'indiscrétion, monsieur, dans le cas où je ne ])Ourrais me procurer un guide, à vous demander la permission de m'associcr à vous, en payant le vôtre de moitié.

— Lï. Il y a\é de liiKiiscieclioii.

— En ce cas, je n'insiste point. » lui dis-je. Et je m'éloignai tout enchanté de ce colln([iie iiiléiessant.

C'est une heure charmante, en vovage, ipie celle du soir, lorsque, dans une contrée solitaire et sauvage, on erre doucement, à l'aventure, sans

Lp cii'l s'i'lail ili' iiiiiiviMii l'iilirii'ini'iU cliiiiijc de mi;!g,-s.

( I.E C.ill. Il' VNTK.nNK

LE COL D WTliRNL. 227

autre soin que de voir ce qui se présente, que de coiiveiser avec le passant, que d'amener a point un appétit que la marche a déjà aiguisé, et que le repas qui s'apprête va bientôt satisfaire. Tout en me promenant , je me dirigeai sur un rocher couvert de ruines : on Tappelle le Mont-Saint- Michel. Deux clièvres y broutaient, qui s'enfuiient a mon approche, me laissant maître de la place, où je m'assis auprès de jeunes aunes qui croissent en ce lieu.

Ce n'est point ici une aventure dont je dispose les circonstances. I\e vous attendez à rien, je vous prie, lecteur. J'étais assis, c'est tout. Mais c'est beaucoup, je vous assure, à cette heure et dans ce lieu. La vallée est déjà dans l'ombre; mais, du côté où elle s'ouvre sur le Mont-Blanc qui est tout voisin, une resplendissante lumière éclaire et colore les glaces de cette cime majestueuse, dont les dentelures se découpent avec niagnilicence sur un sombre azur. A mesure que le soleil s'abaisse, l'éclat se retire par degrés des plateaux de glace, des transparents abîmes; et quand, de la dernière aiguille, disparaît la dernière lueur, il semble que la vie ait cessé d'animer la natuie. Alors les sens, jusqu'à ce moment charmés, attentifs, et comme enchaînés a ces sommités, se ressouviennent de la vallée ; la joue sent fraîchir le souffle du vent, l'oreille retrouve le bruit de la rivière, et des hauteurs contemplatives l'esprit redescend à songer au souper.

Un pâtre était venu chercher les clièvres. Au retour, je (is route avec lui. Ce bon homme avait certaines notions sur le col d'Anterne, et je lui eusse certainement proposé de me servir de guide le lendemain, sans l'extrême pusillanimité que je croyais remarquei' en lui. « Les gens, encore, disait-il, mais les messieurs! non. La neige est haute, en dessus! Pas huit jours qu'il y a péri deux cochons : ceux de Pierre; et sa femme aussi , qui les ramenait de la foire de Samoins. Deux cochons tout élevés! Si encore elle les avait vendus, l'argent se serait retrouvé! Je vous dis que c'est un mauvais passage en juin. » Je lui soutins, sur la foi de mon Itinéraire, que le col d'Anterne est au contraire un passade trèsfacile, puisqu'il n'est élevé que de sept mille quatre-vingt-six pieds audessus du niveau de la mer ; tandis que la limite des neiges éternelles est à sept mille huit cent douze pieds. VA comme la force de mon argumentation ne me parut pas avoir convaincu le pâtre, je pris mon crayon, et faisant , sur la couverture môme de l'Itinéraire, une soustraction victorieuse, je démontrai que nous avions encore, Ii partir du sommet du col, sept cent vingt-six pieds de roc nu, par consécpient sans neige ni glace.

« Ma s'y fiaz (I )! dit-il dans son patois. Vos chiffres, je m'y connais

[\) Il ne faut pas s'y fiei-.

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