Nouvelles Genevoises
Je reçois à l'instant les exemplaires de la nouvelle édition de mes œuvres que vous avez la bonté de m'envoyer, ainsi que l'aimable lettre qui les accompagne, et je m'empresse de vous en témoigner toute ma reconnaissance. Parmi les jouissances nombreuses et inattendues que j'éprouve en arrivant à Paris, mon amour-propre ne peut (ju'étre infiniment flatté, non-seulement de cette élégante l)ul)lication qui va donner un prix à ces opuscules, mais aussi deU^ voir annonciS>par vos soins dans les journaux comme tenant une place honorable dans la littérature françaist% faveur à laqueli»» j'étais bien loin dem'attendre. Étranger à la France, où je viens pour la première fois à la lin de ma carrière , vous comprendrez facilement ma surpris(\
Il y a maintenant i)his de (juarante ans (jue mon premier essiîi , le Voyage autour de ma Chambre, fut publié à Lausanne; k^ autres parurent vingt ans i>his tard.
* Notii pensons futre plaUlr aux lecteurs en tmprlmant '-ette lettre de M. le comte Xavier di* M.il-«tre tout rntUrc , Mrn que la dt rnlrr p.irjgr;i[»l)r seiilemrnl conrrrnc M. Topllfi.
Pendant ce long espace de temps, j'ai vécu en Russie et en Italie, où je n'entendais guère parler d'eux. Vous voyez que j'ai eu tout le temps de les oublier, et 'j'ai pu croire qu'ils l'étaient aussi de tout le monde : c'est donc, à mes yeux , une véritable résurrection que vous avez opérée.
Vous m'invitez, monsieur, dans votre lettre, à composer quelque nouveau chapitre pour augmenter le trop léger volume de mes œuvres , qu'on a décoré depuis longtemps du titre d'OEuvres complètes, dans la prévision sans doute qu'elles n'auraient pas de suite ; j'en ai ratifié de bon cœur l'augure. Je sais bien que la fécondité accompagne ordinairement le talent, et je devrais envier cette prérogative qui m'a été refusée ; mais aussi combien d'auteurs célèbres ont trop écrit! lien est plus de trois que je pourrais nommer. Cette considération et mille autres plus fortes encore s'opposent au désir que j'aurais de vous satisfaire sur ce point. — Le temps pèse sur moi ; comment retrouverais-je aujourd'hui le fil léger qui me conduisait jadis dans les voyages dont vous venez de publier la description? Il est trop tard ! il faudrait pour cela me renfermer de nouveau dans ma chambre, et j'ai tant de choses à voir hors de chez moi, que je ne pourrais jamais m'y résoudre. Si même j'entreprenais d'écrire les observations de tout genre que je puis faire à Paris, vous sentez bien qu'en gardant une juste proportion avec celles que j'ai faites autour de ma chambre, plusieurs volumes infolio ne suffiraient pas pour les contenir ; il me serait plus facile devons parler de P'iaples, d'où j'emporte tant de regrets; du Vésuve, du beau climat d'Italie, qui contraste si fort avec la pluie et le brouillard qui m'ont accueilli à mon arrivée ici. — Le temps est beau maintenant ! me direz-vous. Mais, en employant à écrire le peu de temps qu'il m'est donné de rester à Paris, je répondrais mal au procédé de quelques amis qui me font sentir vivement le bonheur que j'ai eu de les connaître à Naples ; ce serait
méconnaître aussi celui que j'éprouve en générai de vos indulgents compatriotes. Ainsi, lorsque j'aurai satisfait, autant (ju'il me sera possible, aux devoirs de l'amitié et de la reconnaissance, je mécontenterai de parcourir Paris dans tous les sens pour le plaisir de mes yeux. Faut-il vous le dire, monsieur, je veux (làner à loisir : j'ai déjà vu le musée du Louvre; le panorama de Paris s'est développé devant moi du sonunet des tours de Notre-Dame; j'ai fait le tour de la grande colonne , que sa masse a défendue contre l'orage qui renversa la statue. — La voilà cependant à sa place, la formidable figure ; elle y est remontée d'elle-même sur les ail(»s de la gloire. Paris me paraît un vaste musée où l'on peut s'amus<'r et s'instruire sans autre peine que celle d'ouvrir les yeux et de regarder. Toutes les merveilles que les sciences, les arts et linduslrie peuvent produire , sont exposées aux yeux et semblent venir au-devant de l'observateur. — En passant auprès d'une librairie, je n'ai pas besoin d'entrer ni de demajider le catalogue ; les livres sont là rangés avec ordre, je peux en lire les titres, je pourrais les prendre et les ouvrir sans la glace transparente (]ui les couvre sans les cacher; les parapets des quais et des ponts en sont couverts; d'ailleurs, ne voit-on pas annoncés partout, en énormes caractères, les chefs-d'œuvre de la semaine qui recouvrent ceux du mois passé? — Coml)ien d'aimables invitations écrites (mi lettres d'or me sollicitent dans mes courses! combien de découvertes à faire dans une promenade sur les bouii'vards ! Mais c'est surtout le suir . lorsque je passe en voiture le long des riches magasins el (](»s cafés resplendissants de lumière, que je jouis d'un spectacle nouvinui dont je n'avais aucune idét». Tout ce (pu» le gJMiie du luxe et de l'industrie a su imaginer pour le plaisir et l'utilité du monde entier pass*^ succt»ssivement devant moi à mesure que j'avance ; la glace de ma voiture devient un vérital»le kaléidoscojH', une suite de tableaux merveilleux (pii me donne uiu> haute idiM* do
la ricliosse et de l'ingénieuse activité des habitants, et je iîarde jusque dans mon sommeil de la nuit l'impression de ces mille soleils que le gaz a fait briller de toutes parts à mes yeux éblouis.
Cependant, lorsque je veux me donner une jouissance complète et toute de mon goût dans mes excursions, ce ne sont pas les grands monuments ni les inventions modernes que je recherche de préférence ; ce sont plutôt les hommes et les choses qui ne sont plus, et que l'histoire et les voyageurs m'ont fait connaître dans les anciennes descriptions de Paris ; je puis de cette manière comparer le passé au présent : je m'informe de la rue où logeait madame de Sévigné , de celle d'où partait Racine pour se rendre au passage du roi ; je veux connaître la maison de Boileau , celle de Bossuet, celle enfin de tous les écrivains célèbres qui m'ont appris à lire et à parler. .T'aime à me perdre au Marais, où demeurait autrefois la belle société ; j'évite le Panthéon , mais je regarde avec plaisir de loin la coupole de Sainte-Geneviève , votre patronne , qu'on a exilée ; je passe rapidement sur le quai Voltaire, mes regards fixés sur la Seine ; enfin , longeant le fleuve , j'arrive , un peu fatigué , au Palais-Bourbon : c'est là que se trouve la chambre des députés. — C'est le Vésuve !
A cette idée du Vésuve , je sens battre mon cœur, mes yeux cherchent le ciel d'Italie et le beau soleil qui rayonne sur l'heureuse Parthénope. — Il faut l'oublier; mais, pour y parvenir, il faudrait cesser de vivre. Naples ! Naples ! pays d'enchantements ! reçois d'ici mes tristes et derniers adieux. — Adieu à jamais !
Quelques gouttes de pluie m'avertissent que ma promenade est terminée ; des nuages sombres menacent dans l'éloignement ; je reviens au logis, et, pour me distraire des émotions qui m'ont troublé . je récite tout bas une fable de La Fontaine.
J'irais volontiers passer la soirée dans un des cercles
LETTRE Â L EDITEUR. a
OÙ se réunissent tant d'iiommes distingués; les Parisiens sont si affables, qu'ils m'y recevraient sans peine : mais les femmes n'y sont pas admises; et que faire dans un cercle sans elles , à moins de parler politi({ue? Or je vous confierai, entre nous, que j'ai une telle inaptitude pour cette science , (pi'un des hommes les plus patients que je connaisse s'est vainement donné la jx'ine de m'expliquer tout au long ce qu'il faut entendre par un doctrinaire, par le œntre gauche, le juste-milieu, la coalition, etc., dénominations nouvelles pour moi qui retentissent à mes oreilles depuis mon arrivc'e en France. Eh l)ien ! monsieur, je n'y ai rien compris. Il en est résulté dans ma tête faible un mélange confus , un chaos aussi incohérent que celui qu'on observe journellement dans la chambre ellemême desdéi)utés.
Vous parlerai-je encore d'une autre difliculté qui m'eml)èche d'écrire aujourd'hui? Je trouve» une si grande différence entre les idées (|ue je m'étais faites dans ma jeunesse sur la littérature, et celles que je vois adoptées maintenant par les auteurs jouissant de la faveur publi(pie, que j'en suis déconcerté; je k»s admire souvent, souvent aussi je ne les comprends pas : je vois des mots, des expressions bizarres et dont je ne puis pas saisir le sens. Que s'est-il donc passé juMidant le long séjour que j'ai fait dans le Nord ? .Me faudia-t-il apprcndie une nouvelle langue dans mes vieux jours? Je n'en ai pas le courage.
J'espère, monsieur, vous avoir i)ersuadé île rimi)ossibilité où je suis d'ajouter queUpic chose à mon petit re cueil ; C(>pen(lant le désir qu(» j'ai dt» répondn* à votre bonne intention m'engagea à vous envoyer dts opus<.'uUs que je viens de recevoir, et qui i)ourraient faire suite aux miens. IS'e pouvant vous offrir des oiivragjs (pie je n'ai |)aseu la possibilité de faire, je vous recommande ceux-ci, (]ue je voudrais iwuw faits. Je ne coiuuns pas lautem', M. TopiTer , de (ienève, autrement (pu< par le plaisir
0 Li:i TUi-: A 1. i:i)iTi:un.
(|uo ma donne leur lecture, et je suis sur que vous le partagerez , ainsi que vos lecteurs , si vous les publiez ; vous pouvez surtout les recommander aux lecteurs qui , se trouvant encore sous l'impression de queUiues-uns des drames terribles du moment, voudraient se reposer agréablement au moyen d'une lecture qui les fera presque à la fois sourire et verser de douces larmes.
COMTE XAVIER J)E MAISTBE.
Paris, avril 1839.
Il y a (les moments dans la vie où une heureuse ivnnion de eiiconstanees semble lixer sur nous le bonheur. Le ealme des passions , l'absence d'inquiélude nous prédisposent à jouir; et, si au cont(Mitement d'esprit vient s'unir une situation matériellement douce , embellie par d'agréables sensations , les heures coulent alors délicieusement , et le sentiment de l'existence se parc de ses plus riantes couleurs.
r/esl piécisément le cas où se trouvaient les trois personnages ([ue j'avais sous les yeu\. llien au monde dans leur physionomie (|ui trahit le moindre souci, le plus petit trouble, le plus faible remords; au contraire, on devinait, au légei' rengorgement de leur cou , ce légitime orgueil qui piocède du conlenten\ent d'esprit : la graNilc de leur démaii'he iiiuionciùi le c;ilinc dv leur cdur . lîi moralité iW leurs pensées; et. dans ce moment
iiiùmc où , cédant aux molles inllueuces d'un dou\ soleil, ils venaient de s'endormir, encore semblaitil que de leur sommeil s'exhalât un suave parfum d'innocence et de paix.
Four moi (l'homme est sujet aux mauvaises pensées), depuis un moment je maniais une pierre. A la lin , fortement sollicite par un malin désir, je la lançai dans la mare, tout à côté.... Aussitôt les trois tètes sortirent en sursaut de dessous l'aile.
C'étaient trois canards, j'oubliais de le dire. Ils faisaient là leur sieste , tandis qu'assis au bord de la flaque je songeais, presque aussi heureux que mes paisibles compagnons.
Aux champs, l'heure de midi est celle du silence, du repos, de la ré\ erie. Pendant que le soleil darde à plomb ses rayons sur la plaine, hommes et animaux suspendent leur labeur ; le vent se tait , l'herbe se penche; les insectes seuls, animés par la chaleur, bourdonnent à l'envi dans les airs , formant une lointaine musique qui semble augmenter le silence même.
A quoi je songeais? à toute sorte de choses, petites, grandes , indifférentes ou charmantes à mon cœur. J'écoutais le bruissement des grillons ; ou bien , étendu sur le dos , je regardais au firmament les métamorphoses d'un nuage; d'autres fois, me couchant contre terre , je considérais, sur le pied d'un saule creux, une mousse humide, toute parsemée d'imperceptibles lleuis; je découvrais bientôt
dans ce petit monde des montagnes, des vallées , d'ombreux sentiers, fiéquentés par quelque insecte d'or, par une fourmi diligente. A tous ces objets s'attacbait dans mon esprit une idée de mystère et de puissance qui m'élevait insensiblement de la terre au ciel , et alors , la présence du Créateur se faisant fortement sentir, mon cœur se nourrissait de grandes pensées.
Quelquefois, les yeux fixés sur les montagnes, je songeais ù ce qui est derrière, au lointain pays , aux cotes sablonneuses, aux vastes mers; et si, au milieu de ma course, je venais à beurter quelque autre idée, je la suivais où elle ^oulait me conduire, si l)ien que du bout de l'Océan je rebroussais subitement jusque sur le pré voisin, ou sur la mancbe de mon babit.
Il m'arrivait aussi de tourner les yeux sur le vieux presbytère, h cinquante pas de la mare, derrière moi. Je n'y maïujuais guère lorsque l'aiguille de riiorloge appiocbait de riieuie, el (pi'à cbaque seconde j'allendais de voir, au travers des vieux arceaux du clocber, le marteau s'ébranler, noir sur l'azur (lu ciel, el ret()nd)er sur l'airain. Suitoul j'aimais i\ suivre de l'oreille le tintement sonore ([ne laissait ai)rès lui le dernier coup . et j'en recueillais les ondes décroissantes , jus([u'a ce ([uo leur mourante barmonie s'éteignit dans le silence des airs.
.le re\enais alors an jtresb\ (éie . a ses paisibles
12 NOUVELLES GÉiNEVOlSES.
habitants, h Louise; et, laissant retomber ma tète sur mon bras , j'errais en compagnie de mille souvenirs, dans un monde connu de mon cœur seulement.
Ces souvenirs, c'étaient les jeux , les plaisirs, les agrestes passe-temps dans lesquels s'était écoulée notre enfance. Nous avions cultivé des jardins , élevé des oiseaux, fait des feux au coin de la prairie; nous avions mené les bêtes aux champs, monte sur l'âne, abattu les noix et folâtré dans les foins; pas un cerisier du verger, pas un pêcher de ceux qui cachaient au midi le mur de la cure, qui ne se distinguât pour nous de tous ceux du monde entier par mille souvenirs que ramenait, comme les fruits , chaque saison nouvelle. J'avais ( l'enfant est sujet aux mauvaises pensées), j'avais, pour elle, picoré les primeurs chez les notables du voisinage; pour elle encore j'avais eu des affaires avec le chien, avec le garde champêtre, avec le municipal; incorrigible tant qu'elle aima les primeurs. Dans ce temps-là, tout entier au présent, j'agissais, je courais, je grimpais ; je songeais peu, je rêvais moins encore, si ce n'est parfois, la nuit, au garde champêtre.
Mais ce jour dont je parle, ce n'était pas du garde champêtre que j'étais occupé. Et puis il était mort, et son successeur, m'ayant trouvé plus souvent so-
LE PllESBYTEhE. 13
litairc au bord de la marc qu'altcntit aux primeurs, avait conçu de moi une opinion très-avantageuse. Cet homme sensé avait deviné que la préférence que je marquais pour les arides bords de la flaque ne pouvait provenir que d'une préoccupation entièrement étrangère à cette préoccupation des primeurs que son métier était de contenir dans de justes bornes.
En eiïet, malgré l'ingrate aridité de ses étroites rives, j'avais pris en alTection singulière cette petite mare et son saule ébranclié. Peu à peu j'en avais fait mon domaine, sur que j'étais, à l'heure de midi , de n'y rencontrer personne que les trois canards, dont la tranquille société me plaisait beaucoup depuis que le sentiment de leur présence s'était associé au charme de mes rêveries.
Il faut dire aussi que , par un singulier changement qui s'était fait en moi, j'aimais presque mieux, depuis (pielque temps, songer à Louise qu'être auprès d'elle.
O. goût étrange m'était venn , j'ignore comment; car nous étions les mêmes êtres qui jusqu'alors n'avions eu d'autre instinct que de nous chercher l'un l'antre, p^^u* jaser, courir et jouer ensemble. Seulement j UNais vu (|uci(|ucl'(»is la rouiZ«'ur parcourir son visage; une timidité plus graudc . un sourire plus sérieu\. un regard plus mélaïu-olique, et je m' sais (luellc gciic modes!»». a\aieul rcuqtlac»'' sa gailé folle et sou uad abaudon. Ce changciu»'ul
14 NOUVELLES OÉNEVOISES.
mystérieux m'avait beaucoup ému. Aussi, ([uoique je l'eusse toujours connue , il me semblait néanmoins que je la connusse depuis peu de temps , et de là naissait quelque embarras dans mes manières auprès d'elle. C'est vers cette époque que j'avais commencé à fréquenter la mare , où , accompagné de son image, je m'oubliais des heures entières. Je m'y complaisais surtout à rebrousser dans le passé, pour embellir les souvenirs dont j'ai parlé de ce charme tout nouveau que je trouvais en elle. Je les reprenais un à un, jusqu'aux plus lointains, et, portant dans chacun d'eux les récentes impressions de mon cœur, je repassais avec délices par toutes les situations , si simples pourtant , de notre vie champêtre, y goûtant un plaisir qui me les faisait chérir avec tendresse.
Je reçus une visite : c'était un moineau qui vint se poser étourdiment sur le saule. J'aime les moineaux, et je les protège; c'est un rôle héroïque pour qui vit aux champs , où tous les détestent et conspirent contre leur scélérate vie; car leur crime journalier, c'est de manger du grain.
Celui-là, je le connaissais, et trois ou quatre autres encore, avec qui nous conspirions à notre tour contre l'égoïsme des hommes. Les blés étant mûrs, l'on avait planté au milieu du champ un grand échalas, surmonté d'un chapeau percé qui servait de tête à des haillons flottants : les moineaux voyaient bien les épis gros et dorés; mais, pour
loul le grain du inoiKhi. ils n'eussent osé touclier à un seul , sous les yeux du grave magistrat qui eu avait la garde. Il en résultait que , venant à la mare, le long de la lisière du cluimp. je ne manquais pas d'arracher une douzaine d'épis sans remords aucun, avec une secrète joie. Je les dis])ersais ensuite autour de moi , et je voyais , avec un plaisir que je ne puis rendre, les moineaux (ondie des brandies voisines sur cette modique p;Uure, et piquer le grain presque sur ma main.... Et quand, au retour, je repassais devant le fantôme, un léger mouvement d'orgueil eflleurait mon canir.
Le moineau , après une courte station sur le saule, fondit sur un des épis qui se trouvaient à côté des canards. Les ranards sont mailres chez eux, et trouxent inconvenant (ju'un moineau les dérange. Ceux-ci, allongeant le cou d'un air colère, se dirigèrent en criant contre le léger oiseau, qui, déjà remonté dans les airs . recaguait joyeusement sa couNée. l\''[)i dans le bec , à hi barbe du fantôme.
Mais le ciiant des canards, — ce ne fut point, je pense, par un mouNcment d"inq)erliuenc(\ mais plutôt par Teffel puissant de ces lois mystcrieu>es (|ui président aux associations d'idées, — le chant un |)('u rauciue (jue \enaienl de faire enleiuhc mes trois conq)agn()ns porta invok)ntairemenl ma pensée siu" le chantre du presbytère. Ce qui me fait <roir«' {\n v\\ cela je ne fn«; |M»int ciMiduil par une
16 iSOUVELLES GÉINEVOISES.
maligne intenlion , c'est que j'aimais peu à songer à cet homme, et, le plus que je pouvais, je l'écartais de mes souvenirs , clans lesquels il ne figurait que pour en altérer le calme. En effet , avant tout autre , il m'avait fait connaître la peur , la honte, la colère, la haine môme et d'autres passions mauvaises, que sans lui j'eusse ignorées longtemps encore.
Il passait pour juste, je le trouvais méchant; on le disait sévère, je le trouvais brutal; et j'avais, pour trouver cela, des motifs qui , à la vérité , m'étaient personnels. Par justice , il avait dénoncé plus d'une fois mes délits aux notables , au garde champêtre , à mon protecteur même, me faisant la réputation d'un incorrigible garnement. C'était par sévérité que, joignant le geste au reproche, il m'avait plus d'une fois fait coimaître la vigueur de son bras et l'éclat sonore de sa large main. Voilà ce qui influençait mon opinion. Si j'eusse vécu avec lui seul , peut-être j'aurais pris en habitude ces procédés, et, remarquant que presque jamais je n'étais irrépréhensible, je les eusse regardés comme la conséquence d'une vertueuse indignation. Mais j'avais sous les yeux d'autres exemples, et l'indulgente bonté que je rencontrais dans le cœur d'un autre homme formait un contraste qui me faisait paraître la vertu du chantre tout cà fait repoussante. C'est ainsi qu'il y avait pour moi deux justices, deux vertus : l'une rigide, colère et peu aimable; l'autre
LE l'BESBVTERE. 17
indulgente , douce , et digne d'être éternellement chérie.
Mais un autre grief m'animait contre le chantre , et celui-là plus profond que les autres. Depuis que j'avais grandi, il ne recourait plus aux mêmes arguments qu'autrelois ; mais son humeur s'exhalait en reproches violents et en discours empreints d'une défiance qui commençait à blesser ma fierté. Je la méritais pourtant jusqu'à un certain point; car, comme il y avait à la cure un autre homme pour qui mes actions étaient sans ^oile, je ne me croyais point tenu de tout avouer au chantre ; en sorte que, déjà absous à mes propres yeux du reproche de mensonge ou de fausseté, je mettais auprès de lui quelque malice dans mes réticences. Kn pro\oquant ainsi sa colère, quelque temps auparavant, je m'étais attiré une punition cruelle. Lu mot funeste lui était échappé, qui, tout en me montrant chez cet homme rinlention de nvoutrager, avait en même temps altéré piol'ondément l'heureuse sécurité où j'avais vécu jusqu'alors.
Comme j'avais l'air de bra\ er sa fureur en opposant à la \iolencede ses empoitemcnts la douceur patiente de mon protecteur . " il est trop bon pour nu enfant trouvé, » m'avait il dit.
Plein de stupeur . je m'étais liAtéde fuir dans un
18 NOl VELLES GENEVOISES.
endroit solitaire , pour y calmer le trouble où ces mots avaient jeté mon âme.
Depuis cette époque, je fuyais sa présence, et mes plus belles journées étaient celles où les travaux de la campagne l'appelaient à s'absenter de la cure. Alors j'éprouvais, dès le matin , une confiante sécurité qui répandait son cbarme sur tous mes projets, et j'oubliais jusqu'aux funestes paroles qui m'avaient tant ému.
Quelquefois aussi, songeant que cet bomme était le père de Louise, je surprenais dans mon cœur une involontaire vénération pour lui , et sa rudesse même ne me semblait pas un obstacle à l'aimer. Portant ce sentiment plus loin encore, plus il m'inspirait d'éloignemeut, plus je trouvais digne d'envie de combler la distance qui me séparait de lui, par le dévoùment, le sacrifice et la tendresse; et , voyant luire au delà des jours sans baine , je cédais au besoin de mon cœur, et, du sein de ma solitude, je chérissais cet bomme redouté.
Tout en songeant au chantre , je m'étais étendu sur le dos , après avoir placé mon chapeau sur mon visage pour me défendre du soleil.
J'étais dans cette position, lorsque je sentis une légère démangeaison qui , commençant à l'extrémité de mon pouce, cheminait lentement vers les sommités de ma main droite, négligemment posée par
Icne. yuand ou est seul , tout est événement. Je m'assis pour mieux reconnaître la cause. C'était un tout petit scarabée, d'un beau rouge moucheté de noir, de ceux que cliez nous on nomme pernettes. 11 s'était mis en route pour visiter les curiosités de ma main , et , déjà arrivé prés de la première phalange , il continuait tranquillement son voyage. L'envie me prit aussitôt de lui faire les honneurs du pays , et, le voyant hésiler en face des obstacles que lui présentaient les replis de la peau dans cet endroit . je saisis de l'autre main une paille que j'ajustai enlre le pouce et l'index, de manière à lui former un beau pont. Alors, l'ayant un peu guidé en lui fermant les passages, j'eus le bonheur inexprimabh? de le voir entrer sur mon pont, malgré la prolondeur de Tal)îme, au fond (hupiel les replis démon pantalon, éclairés parle soleil, devaient lui apparaître comme les arêtes vives d'un affreux précipice. Je n'aperçus pourtant point qu«» la tète lui tournât; mais, par un malheur heureusement fori rare, le [)oul vinl à chavirer avec son passant. Je redoublai de précautions pour retourner le tout sans accident , el mon hôte toucha bientôt au bord opposé . où il poursuivit sa marche jus(ju'au bout de l'index, ([ui se trouvait noirci d'encre.
C(î(te tache d'iMicri* arréla mes rcizards et ranicnn ma pensée sur mon protecteur.
C'était l'obscur pasl4Mir du petil troupeau disséminé par les champs autour du \w\\\ presbytènv Knfant , je l'avais ap|»cl('' mou ])èrc ; ]>lu^ tard .
voyant que son nom n'était pas le mien , avec tout le monde je l'avais appelé M. Prévère. Mais, lorsque le mot du chantre m'eut révélé un mystère sur lequel, depuis peu seulement , je commençais à réfléchir , M. Prévère m'était apparu comme un autre homme , et avait cessé de me paraître un père pour me scmhler plus encore. Dès lors à l'affection confiante et familière que sa bonté m'avait inspirée, était venue se joindre une secrète vénération qu'accompagnait un respect plus timide. Je me peignais sans cesse cet homme pauvre, mais plein d'humanité, recueillant à lui mon berceau délaissé. Plus tard , je me le rappelais excusant mes fautes, souriant à mes plaisirs , et tantôt me donnant d'indulgentes leçons, plus souvent encore provoquant mon repentir par la tristesse de son regard et la visible peine de son cœur ; en tout temps attentif à compenser par ses tendres sohis l'infériorité où pouvait me placer, aux yeux des autres , le vice de ma naissauce. En songeant qire durant tant d'années il avait dédaigné d'en trahir le secret, et de s'en faire un titre à ma reconnaissance , je me sentais attendrir par les plus vifs sentiments de respect et d'amour.
Mais, en même temps que j'éprouvais plus d'affection pour lui , j'étais devenu plus timide à la lui témoigner. Plusieurs fois , ému de reconnaissance, j'avais été sur le point de me jeter dans ses bras, laissant à mes pleurs et à mon trouble le soin de lui montrer tout ce que je n'osais ou ne savais lui dire.
LE PRESHVTKRE. 21
el toujours, la retenue que m'imposait sa présence comprimant l'essor de mes sentiments , je restais auprès de lui gauche, silencieux, et, en apparence, plus froid qu'à l'ordinaire. Alors aussi j'éprouvais le besoin de m'éloigner, et , mécontent de moi , je revenais dans ma solitude. lii, j'imaginais mille incidents d'où je pusse tirer occasion de lui parler; et bientôt, trouvant un langage^ je lui tenais tout haut les plus tendres discours. Mais , l'oserai-je dire? souvent , par un tour bizarre que prenait mon imagination , j'aimais à me supposer atteint d'un mal mortel , appelant à mon chevet cet homme vénéré; et là, comme si l'attente d'une mort prochaine et prématurée dût imprimer à mes paroles un accent plus louchant et plus ^rai, je lui demandais pardon de mes fautes passées; je bénissais avec attendrissement ses soins, ses bienfaits; jelui disais un dernier adieu, et, versant dans mes discours l'émotion croissante dont j'étais pénétré, je jouissais en idée de sentir une de ses larmes se mêler à mes sanglots.
J'avais encore recours à un ;iutre moyeu i(nii aussi étrange, mais (pii n'allait |)as mieux an but. Cet homme (lue je voyais tous les jours, à (|ui je ])OU\iiis |)arler à chacpu* instant, j'avais imagiiu' de lui écrire des lettres; et la premicrc lois (|uc celte idée me vint, elle me sembla admiiable. Kid'ermé dans ma chaml)re. j'en composais ]>Iusieurs. Je choisissais ensuite celle (|ui me plaisait le plus . el je la mettais dans ma poclie itonr la remettre moi-nK^mr
aussitôt que j'en trouverais roccasion. Mais, dès que j'avais cette lettre sur moi , j'évitais le plus possible (le me trouver avec 31. Prévère, et, si je venais à le rencontrer seul , une vive rougeur me montait au visage, et mon premier soin , pendant qu'il me parlait , était de froisser et d'anéantir au fond de ma poche cette lettre où se trouvait pourtant ce que j'aurais tant aimé lui dire.
Mais ce n'était pas à l'occasion d'une lettre semblable que, ce jour-là, je m'étais noirci le bout du doigt. Voici ce que je lui avais écrit , le matin même, sur une feuille que j'étais venu relire auprès de la mare :
Mo?isiEDR Prévère,
Je vous écris, parce que je n'ose vous parler de ces choses. Plusieurs fois j'ai été h vous ; mais , en vous voyant , les mots m'ont manqué, et pourtant je voulais vous dire ce que j'ai sur le cœur.
C'est depuis six mois , monsieur Prévère, depuis la course aux montagnes , d'où nous revînmes tard, Louise et moi. Je n'ai plus été le même, et je ne sais plus trouver de plaisir qu'à ce qui se rapporte à elle; aussi je crains de vous avoir souvent paru distrait , négligent et peu appliqué. C'est involontaire, je vous assure, monsieur Prévère, et j'ai fait des efforts que vous ne savez pas ; mais , au milieu , cette idée me revient sans cesse, et toute sorte d'autres que je vous dirai, et que vous trouverez, je crains, bien
LE PHESBVTEKE. 2o
extravagantes ou blâmables. A présent que je ^ ous ai dit cela, je sens que j'oserai vous parler, si vous me questionnez.
Charles.
Je lisais et relisais celte lettre, bien détermine' à la remettre le jour même.
Un soir de Tautomne précédent , nous étions partis, Louise et moi , pour visiter les deux vaclies do la cure, qui passaienl Télé aux clialels, à mi-côte de la montagne. Nous primes par les bois , jasant , folâtrant le long du sentier, et nous arrêtant aux moindres clioscs qui se rencontraient. Dans une clairière, entre autres , nous finies crier Téclio ; puis, à force d'entendre sa ^oix mystérieuse sortir des taillis, une espèce diiKiuiélude nous gagna, et noir»^ nous regardions en silence, comme si c'eût été une troisième personne avec nous dans le bois. Alors nous primes la i'uile d'un commun nu)UN ement. pour aller riie [)lus loin de notiv frayeur.
Nous arri\àmes ainsi près d'un ruisseau assez remjdi d'eau i)onr icndrc le passage diflicile. à pied sec du moins. Aussitôt je |)roposai à Louise de la porter sur l'aulre n\c; je l'aNais fait cent fois. Klle refusa... et tandis (jue. surpris, je la regardais . une \i\e rougeur se répandit sur son \isage, en même temps (jue mille imi)ressious confuses me faisaient rougir moi-même r.'ètail comme une bonté jusqu'alors inronnnc (|ui nous |iortail enscnd)le à baisser
les yeux. Je songeais à lui faire un pont de quelques grosses pierres , lorsqu' ayant cru deviner à son embarras et à son geste qu'elle voulait ôter sa chaussure, je m'acheminai en avant.
J'entendis bientôt derrière moi le bruit de ses pas ; mais je ne sais quelle honte m'empochait de me retourner, en me faisant craindre de rencontrer son regard. Comme si nous eussions été d'accord, elle éluda ce moment en venant se replacer à côté de moi , et nous continuâmes à marcher sans rien dire , et sans plus songer aux chalets , dont nous laissâmes le sentier sur la gauche, pour en prendre un qui nous ramenait vers la cure.
Cependant la Duit s'était peu à peu étendue sur la plaine, et les étoiles brillaient au firmament; quelques bruits lointains , ou, plus près de nous , le chant monotone du coucou , se mêlaient seuls par intervalles au silence du soir. Dans les endroits où le taillis était peu épais , nous apercevions la lune scintillant parmi les feuilles et les branchages ; plus loin nous rentrions dans une obscurité profonde, où le sentier se distinguait à peine du sombre gazon de ses bords. Louise marchait près de moi, et, quelque frémissement s'étant fait entendre sous un buisson , elle me saisit la main comme par un mouvement involontaire. Un sentiment de courage prit aussitôt la place de l'inquiétude que je commençais à partager avec elle, et l'impression d'un plaisir tout nouveau me fit battre le cœur.
Dans la situation où nous étions, c'était comme une issue à notre gène , et quelque chose de la douceur d'une réconciliation. Il s'y joignait aussi pour
moi un cliarmc secret, comnie si elle eût eu besoin (le ma proleclion , et que j'eusse (';lé un appui pour sa timide faiblesse. Profilant de l'obscurité qui cmpêcbait qu'elle ne s'aperçût de ma préoccupation . je tournais sans cesse les yeux de son côté , sans être rebuté de ce que je ne pouvais la voir. Mais je sentais mieux sa présence , et je savourais avec plus de douceur les tendres sentiments dont j'étais pénétré.
C'est ainsi que nous alteianîmes la lisière du bois, où, retrouvant la voûte du ciel et la lumière de la lune, je retombai dans un autre embarras. Il me sembla qu'il n'y avait plus de motif pour que je retinsse sa main , el, d'autre part, je trou\ais qu'il y eût eu de la froideur ou de l'affectation à retirer la mienne; en sorte que, dans ce moment, j'aurais désiré de tout mon cœur qu'elle m'écliappAt d'ellemême. Je tirais toute sorte d'inductions des plus insensibles mouvements de ses doigts , et les plus involontaires frémissements des miens me causaient une extrême émotion. Par le plus grand bonheur, une clôture se présenta qu'il fallut iVanchir. Aussitôt je quittai la main de Louise . après avoir passé par tant d'impressions aussi nIvcs que nou\ elles.
t^)uclqucs instants après nous arriNùnies à la cure.
Pendant que je relisais ma lettre, le biuil d une croiséi^ (jui s'ousrit à la cuic me lit tourner la tète. Je Ms y\. IMvNcre qui. debout dans sa cliauibre . me considérait. J'anéantis aussitôt ma lettre connue j';i\ ;iis fait des autres.
i\I. Prévùre continuait de rester les bras croisés , dans nne attitude de réllexion et sans m'appeler, coniine il lui arrivait quelquefois, pour nous donner une leçon, à Louise et à moi. Remarquant qu'il avait mis son chapeau et l'habit avec lequel il avait accoutumé de sortir, je pris le parti de m'asscoir, dans l'espérance que je le verrais bientôt s'ôter de cette fenêtre où sa présence m'imposait une grande gène, sans que je voulusse néanmoins la lui laisser voir en m'éloignant moi-môme.
Heureusement un ami, qui souvent déjà m'avait rendu d'éminents services, vint me tirer d'embarras.
C'était Dourak , le chien de la cure. 11 n'était pas beau, mais il avait une physionomie intelligente , et une sorte de brusquerie vive et franche qui donnait du prix à son amitié. Sous les grands poils noirs qui hérissaient sa tète , on voyait briller deux yeux dont le regard un peu sauvage se tempérait pour moi seul d'une expression caressante et soumise. Du reste, haut de taille et plein de courage, il avait eu souvent des affaires, et l'automne précédent, quelques jours après notre course, il était revenu glorieusement des chalets avec tous ses moutons et une oreille de moins , ce qui lui avait valu l'estime et les compliments du hameau.
C'est lui qui vint me trouver. Je me levai comme pour le caresser, et, ayant l'air de le suivre où il voulait me conduire, j'allai chercher plus loin une autre retraite.
A (luelqiiL's pas de la mare , un nuii ^oulenail l'espèce de terrasse sur laquelle s'élevait , au milieu des tilleuls et des uoycrs , le paisible presbytère. Des mousses, deslicliens, des milliers de i)lantes diverses tapissaient cette antique muraille, dont l'abord était embarrassé par une nudlitude d'arbres et de buissons qui croissaient en désordre dans ce coin retiré. En quelques endioils où la terre était moins profonde, l'herbe seule couvrait le sol, formant ainsi de petits enclos parmi lombrage cl la fraicbeur.
C'est dans une de ces retraites que je vins m'élablir. Le chien m'y avait précédé, llairant le terrain et faisant partir les oiseaux que recelaient ces tran- «luilles feuillages. Dès que je me fus assis, il vint s'accroupir en face de moi , comme pour savoir à mon air ce que nous allions faire.
C'est à quoi je songeais moi-même , lors(|ue je crus entendre un petit bruit à quchpies pas de nous. Je me le\ai aussitôt . et, ayant écarté les branches flexibles qui me fermaient le [)assa<^e. je vis le chantre qui faisait sa méridienne, couché contre terre.
Je le regardai ([ueUiues instants, retenu par je ne sais (|U('lle curiosité. Je trituvais derinlérél à (•(>iisidéier, endormi et sans dcliance . cet homme (jue j'étais habitué à Noir sous un aspect tout différent Il me semblait, à la > ne de ^on paisible sommeil. (|ue je sentais mon c(eur s'épurer, et réloiiinemenl (inil m'inspirait se perdre dann un «sentiment de res
pect pour sou repos. Aussi me rctirais-je déjà tout doucement, lorsque je fus ramené plus doucement encore par une indiscrète velléité.
Le chantre portait une jaquette de gros drap noir, ayant deux larges poches en dehors. J'avais remarqué que de l'une d'elles sortait à moitié un papier ployé en forme de lettre. Je ne sais quel bizarre rapprochement je vins à faire dans mon esprit entre ce papier et l'altitude pensive où je venais de laisser M, Prévère; mais ce fut à une idée aussi vague que se prit ma curiosité.
Je retournai donc sur mes pas, mais dès lors avec l'émotion d'un coupable. Tremblant au plus petit bruit qui se faisait alentour, je m'arrêtais de temps en temps pour lever les yeux en haut, comme si quelqu'un m'eût regardé de dessus les arbres; puis je les baissais bien vite, pour ne pas perdre de vue le chantre. Ses cheveux noirs et courts , les robustes formes de son cou, cette tète dure et hâléc, appuyée sur deux grosses mains calleuses , m'inspiraient un secret effroi, et l'idée d'un réveil terrible épouvantait mon imagination.
Cependant Dourak , trompé par mon air d'attente et d'émotion, s'était mis à guetter tout alentour, la patte levée et le nez au vent , lorsqu'au bruit d'un lézard qui glissait sous des feuilles sèches, il fit un grand bond, et tomba bruyamment sur ces feuilles retentissantes. Je restai immobile, tandis qu'une sueur froide parcourait tout mon corps.
LE PIŒSBVTÈWE. 29
-Ma iVaycur a\ ait élé telle, que je nie serais éloigné immédiatement , sans une nouvelle circonstance qui vint piquer au plus haut degré ma curiosité. J'étais assez près du papier pour y distinguer l'écriture de Louise.
D'ailleurs , le bruit assez Tort qu'avait fait Dourak n'ayant en aucune façon altéré le profond sommeil du chantre, j'étais sorti de ma peur à la fois soulagé et enhardi. Je ne conservais pins (ju'une grande indignation contre Dourak, à (jui je lis des signes muets de colère et toute sorte d'éloquentes gesticulations pour m'assurer de son silence. Mais, m'apercevant qu'il prenait la chose au grotesque, je finis bien vile ma harangue, car je voyais avec une affreuse angoisse qu'il allait faire un saut et m'aboyer au nez.
Je fis encoi'e un pas. La lettre n'était pas reployée entièi'cment, mais négligemment froissée. Le chantre venait probablement de la lire, ce que je reconnus à ses lunettes qui étaient auprès de lui sur le iiazon.
31ais j'éprouvai la plus délicieuse surprise lorsque, sur le cùté extérieur, je lus ces mots tracés par la main de Louise : A monsieur Charles. J'ens la pensée (le m'emparer de la leltre. comme étant ma pr()|)ii(''té, mon bien le pins précieux; puis, réfiéchissant aux consécjuences (jne j)ouir;iit a>()ir cett«» démarche, je chancelai, et un jx'tit inoiiNcmi'iil nerveux que fit le chantre, à cause dune mouche i\m s'était posée à fleur de sa nnriiie. acheva do
30 >()l VELLES GENEVOISES,
m'ébianlei . Je dierehai donc à lire dans l'intérieiir des deux feuillets, tout en inspectant les mouches. Il y en eut une, entre autres, qui me donna un mal infini. Chassée de la tempe, elle revenait sur le nez, pour se poser ensuite sur le sourcil. Dourak, voyant les mouvements que je faisais pour réconduire, se leva, tout prêt à sauter dessus. Je laissai donc la mouche pour retourner à la lettre, tout en inspectant Dourak.
Je commençai par souffler entre les feuillets pour les écarter, et je pus ainsi entrevoir les mots qui formaient le bout des lignes. Les premiers que je lus , tout inintelligibles qu'ils étaient, me causèrent une grande surprise; c'étaient ceux-ci : « ,.., cette lettre, vous serez déjà loin de,... »
La ligne finissait là. Je crus m'être trompé. Qui sera loin ? loin de quoi ? et je me perdais en conjectures. Espérant que les lignes suivantes me découvriraient quelque chose, je repris mon travail, mais avec moins de fruit encore ; car, le papier se présentant de biais, les fins de lignes devenaient toujours plus courtes, et la dernière ne me laissait plus voir qu'une ou deux lettres.
Je lus des mots épars , des lambeaux de phrases, qui, sans m'apprendre rien de plus, me jetèrent néanmoins dans une vive anxiété.
Je m'occupai aussitôt de lire le revers intérieur
LE PKtSinTÈUE. Cl
(le la feuille, (jui ni'olTrait le commeiucmeiil des lignes sui\ antes dans un espace de même l'oiine, et je passai bientôt aux transports de la joie la plus douce que j'eusse encore ressentie. Le sens n'était pas complet, mais c'était mieux encore; car j'en voyais assez pour suppléer libi'cment et selon mon gré k ce qui en restait \oilé.
« Oui , Charles, disait-elle, je me le reproche
maintenant ; mais plus je m'attachais t\ vous , plus il me semblait qu'un in\incible embarras s'()[>pn.,;\l aux moindres signes cjui eussent trahi le secret de mon cœur. Mais, mon ami, aujourd'hui que... •
A ce langage, des larmes troublèrent ma vue. Je m'arrêtai quelques instants ; puis , revenant à mon travail , je pris les deux feuillets par le bout, alin de
les écarter et de liie ])lus bas Alors, comme si
tout dans ce jour eût dû concourir à réaliser le charme de mes rêves les plus chéris, j'aperçus une boucle de ses cheveux...
Ici le chantre soule\a brusquement la tète... je me jetai contre terre i\ la renverse.
Je ne voyais plus, cl la peur m'ôtait le souille. Dourak , surpris de ma chute, vint me lécher la figure : je lui donnai sui le museau une tape ([ui provocpia un cri plaintif. Alois. l;i h(>nte et le trouble me sullociunnl , je lis. ;i tout cNcnemcnl , semblant de dorniii moi-ménu'.
'^lais , dès que j'eus fermé les >cu\. je u osai plu> les nnw rir. le m'.iperccN ;iis bien. ;in ^ilcm c pi (»h»nd
32 NOUVELLES GE:^EVOISES.
qui s'était rétabli , que le chantre ne faisait plus de mouNcments; mais, loin de le supposer endormi de nouveau, mon imagination me le représentait agenouillé auprès de moi, sa tête inclinée sur la mienne, et son œil soupçonneux cherchant à surprendre ma ruse dans mon regard, au moment où j'ouvrirais les paupières. Je voyais sa main levée, j'entendais son rude langage, en sorte que, fasciné par cette image menaçante, je demeurais les yeux clos, et couvrant de la plus parfaite immobilité l'agitation extrême à laquelle j'étais en proie.
A la fin, faisant un effort immense, j'entr'ouvris les yeux, que je refermai bien vite; puis , par degrés , je les ouvris tout à fait , et je tournai la tête. . . Le chantre dormait de tout son cœur, après avoir changé déposition.
J'allais me relever tout doucement, lorsqu'au bruit d'un char qui passait sur la route, Dourak s'élança impétueusement hors du taillis, en sautant par-dessus le chantre. Je retombai bien vite dans mon profond sommeil.
Le chantre, troublé dans son repos , fit entendre un grognement indistinct , et marmota quelques mots de gronderie contre le chien... J'attendais mon tour. Cependant, comme sa voix s'en allait mourant, je concevais déjà quelque espoir, lorsque je me sentis frapper lourdement la jambe. Je redoublai de sommeil , après avoir été secoué par un énorme soubresaut.
J'eus le temps de faiie des conjectures , car les mômes terreurs me tenaient les yeux fermés. A la fin , je sentis avec épouvante que le monstre avait une chaleur sensible; et, l'angoisse montant à son comble, je regardai... C'était la grosse main calleuse, nonchalamment étendue sur ma jambe, avec tout l'avant-bras y attenant.
Cette fois , j'étais pris , pris comme à la trappe. Il n'y a\ait moyen de reculer ni d'avancer. Toutefois, la peur me donnant du courace, et le chantre ne bougeant pas, je me mis à rélléchir aNcc assez de sang-froid aux ressources que pouvait encore m'offrir ma situation. J'imaginai de substituer à ma jambe quelque appui arliliciel, de façon qu'après l'aNoir dégaiiée })eu à peu je pusse m'échapi)er. Kt déjà je m'enfuyais en idée à toutes jambes , h)isque, du haut de la terrasse, une voix m'appela : Charles ! C'était celle de M. Prévère.
Au même moinenl , Dourak bondit par h* tailMs, pousse droit a moi, piétine le (lumlie, cl rcmpht l'air de ses aboiemenls.
Le chantre se leva, cl moi aussi. Son premier mouN (MUenl fui de poiler h's ncux el hi main sur hi jxx'he où élail la h'ili'c; après (juoi nous nous regardi\nu's.
— V^>us ici ! s'écria-t-il.
— Charles ! appeb» encore une fois M. IJrévùre. A
celte NOIX, le cbanlre se cuiitiul, et ajoula seulement CCS mots : — Allez , ça va finir. Je m'échappai tout tremblant.
Je Us un détour pour rejoindre M. Prévère, afin de gagner un peu de temps ; car le désordre de mes traits était tel, que je n'osais me présenter à lui. Mai5 il se trouva devant moi au sortir du taillis.
— C'est vous que je cherchais , Charles , me ditil. Votre chapeau : nous irons faire une promenade ensemble.
Ces mots m'embarrassèrent beaucoup, car mon chapeau était resté auprès du chantre ; et , à peine délivré de son terrible regard , je redoutais horriblement de m'y exposer de nouveau. Néanmoins , ne voulant pas paraître hésiter, je rentrai dans le taillis ; mais la surprise et l'émotion me firent chanceler quand je vis , sous les arbres , le chantre qui nous observait silencieusement au travers du feuillage. Il s'approcha de moi, et me présentant mon chapeau : — Le voici , dit-il à voix basse ; prenez , et allez.
Je pris et j'allai, encore plus déconcerté par ce ton inaccoutumé de modération , qu'accompagnait un regard sans colère.
Je rejoignis M. Prévère, et nous nous éloignâmes. Pendant que je marchais à ses côtés , mon trouble se dissipait peu à peu ; mais , à mesure que le calme
renaissait dans mon Ame. une inquiétude d'un autre genre eummen(;ail à y poindre. L air du chantie, la tristesse de M. Prévère, cette promenade inattendue, toutes ces choses présentes à la fois à mon esprit , s'y liaient ensemble d'une l'aron mystérieuse, et une attente sinistre suspendait ma pensée, impatiente de se porter sur la lettre de Louise.
M. Prévère continuait à marcher en silence. A la fin , je jetai furtivement les yeux sur sa figure, et je crus y surprendre une espt^-e d'embarras. Le subit effet de celte remarque fut de muter celui qui m'était ordinaire auprès de lui , et je conçus l'espoir de lui parler cette fois selon le gré de mon cœur. L'idée que cet homme, si digne d'être heureux , portait en lui quelque secret chagrin, achevait de m'enhardir, par la pensée que peut-être il ne dédaignerait pas de le partager avec moi.
—Si vous aviez quelque peine, monsieur Prévère, lui dis-je en rougissant , est-ce ([ue vous ne me jugeriez pas digne de la partager? — Oui, Charles, me répondit-il, j'ai une peine, je vous la confierai ; et je vous crois si digne de la connaître, que je fonde ma consolalion sur la manière dont vous la supporterez vous-même. Mais allons plus loin . ajoutal-il.
Ces mots me troublèrent , et mille conjectures se croisèrent dans mon espril. Néanmoins un sentiment d'orgueil se mêlait à ce trouble, car les paroles confiantes de >L Prévère me relevaient dans ma propre estime.
3fi NOrVELLES GE^EVOISES.
Arrivés vers le pied de la montagne, M. Prévcre s'arrèla. — Restons ici, dit-il, nous y serons seuls.
C'était une espèce d'enceinte , formée par les parois d'une carrière anciennement exploitée, où quelques noyers formaient un bel ombrage. De là on décou^ rait de lointaines campagnes , tantôt unies et divisées par d'innombrables clôtures , tantôt montueuses ou couvertes de bois, et sillonnées par le cours du Rhône. De loin en loin quelques clochers marquaient la place des hameaux, et, plus près de nous , les troupeaux épars paissaient dans les champs. C'est là que nous nous assîmes.
— Charles, me dit M. Prévère avec calme, si vous avez quelquefois réfléchi sur votre âge , vous serez moins surpris de ce que j'ai à vous dire. Votre enfance est finie, et de l'emploi que vous allez faire de votre jeunesse dépendra votre carrière future. Il faut maintenant que votre caractère se développe par la connaissance du monde , par vos rapports avec vos semblables ; il faut que des études nouvelles étendent votre savoir , perfectionnent vos facultés, afin que peu à peu, selon vos efforts, vos talents et votre honorable conduite, vous entriez dans la place que la Providence vous aura assignée ici-bas.... Mais, mon ami, ce n'est plus dans ces humbles campagnes
Je le regardai avec effroi.
Ce n'est plus auprès de moi, Charles , que
vous pourriez désormais trouver ces ressources nouvelles.. . . Il faudra nous quitter.
Ici M. Prévère , dont ces derniers mots avaient altéré la voix , s'arrêta quelques instants , pendant
i.K PUKSHVTKur.. :î7
que , livrù à mille combats int(^rienrs , jp restai immobile. H rej)rit bientôt :
Les devoirs qui me retiennent ici m'empù-
cheront de vous accompagner et de diriger vos premiers pas dans le moiubî , comme je l'aurais désiré. Mais peut-être sera-ce un bien poui" nous, Cbarles, que de tomber dans des mains plus capables au sortir de mes mains trop amies. Là où les lumières et la force me manqueraient , un autre saura les em - [)loyer pour votre bonlieur , et je jouirai de ce qu'il aura pu laiie, sans lui reprocber ce que je n'aurais pas su faire moi-même. Cet bomme, que vous apprendrez à vénérer , c'est un de mes amis ; il babite Genève, ma patrie, et il vous recevra dans sa maison. Vous y trouverez rexemple de bien des cboses bonnes et vertueuses que vous ne trouveriez pas ici, où la vie plus simple et plus passive des cbamps peut laisser inactives les plus nobles qualités de l'jhue. Ce n'est pas sans un iirand ollort , uïon bon ami, que je me sépare de vous; mais, ainsi <|ne je vous l'ai dit, mon cbagrin sera moins graïul si vous reconnaissez comme moi la nécessité de celte séparation. Ne vous abus(V pas vous même; voycv au delà de vos désiis, iW nos j)eiirIiaMts , cf n'oubliez jamais (jue ikhis auioiis un jour à répondre de ce (|iie nous n'aurons pas lait, selon iiolic place et nos moyens . pour noire pei reclionnenuMU et |)our le bien (le nos semblables.
Pendant (pie M. Prévère parlait, le reuicl . Tesptiii (lé(;u avaient serré mon cdMir , juscpj'à ce que l.i mod(»stie de ses expressions et la noblesse d»» ses (Icinièi-es |)ai'oles vin^^ciil I atlendi ii' ; mais j'étais
incapable de lui rien dire, et je comprimais en silence les larmes qui se pressaient à mes yeux fixés sur la terre. Il vit mon trouble, et continua:
C'est d'ailleurs quelques années seulement,
Charles, après lesquelles vous choisirez vous-même votre carrière. Libre à vous alors , après que vous aurez essayé vos forces, de voir si a ous préférez aux situations plus brillantes que peut vous offrir la ville, une vie simple et obscure comme celle où vous me voyez. Je l'espère, la Providence nous rapprochera plus tard l'un de l'autre; et si jamais elle inclinait votre cœur vers la même carrière où je suis engagé , ce petit troupeau , où vous êtes aimé, pourrait passer un jour de mes mains dans les vôtres.
Ces derniers mots firent briller dans mon cœur un vif éclair de joie. Je crus entrevoir mon vœu le plus cher caché sous les paroles de M. Prévère; et aussitôt à mon abattement succédèrent les transports d'un énergique courage. Une ambition nouvelle m'enflammait; l'absence, l'étude, les privations , me paraissaient légères , désirables , si c'était pour me rendre digne de Louise , revenir auprès d'elle et lui consacrer ma vie.
— Monsieur Prévère, lui dis-je alors, enhardi par cette idée , si je vous ai bien compris , vos paroles vont au-devant de mes plus chers désirs ; mais pensez-vous bien que je puisse faire ces choses avec l'espérance que Louise partage un jour mon sort, et que ' nous vivions auprès de vous ? Oh ! monsieur Prévère , si je savais que ce dût être là le terme de mes efforts, que me coûteraient quelques années pour y
arriver , et qu'appellerais-je sacrifice ce qui serait (lès aujourd'hui uue espérance pleine de charme et dchonlicur !...
Pendant que j'aclievais ces mots , je vis un nuage de tristesse se répandre sur le front de INI. Prévère , et qu'une pénihle réponse avait peine à sortir de ses lèvres. Après un moment d'hésitation : — Non , me dit-il avec un regard de compatissante douleur, non, Charles, je ne dois pas vous ahuser... Il faut chasser ces pensées... Prenez courage, mon enfant... Louise aussi vous le dirait avec moi. Vou(hiez-\ous qu'elle eût à choisir entre n ous et l'ohéissance quelle doit à son père?
— Son père!... Et aussitôt une affreuse lueur vint m'éclairer. Je m'expliquai toul à la lois et la tristesse de M. Prévère, et l'air du chanlre. et la lettre tout entière, et comment cet homme S()up(;onneux m'avait ravi jusqu'aux consolations que sa lillc me préparait i\ l'avance. Son père ! repris-jo avec amertume, ah! cet homme m'a toujours hai !
— Charles, interrompit M. i*ré\ère, respectons sa volonté; ses droits sont sacrés. Surtout, gardonsuous , mon hou ami , d'être injustes par passiou . eu lui prêtant des senlimeuts qui sont loin de son cd'ur. Ne sondons point ses m(>tils; ils j)eu\«'nt être mal fondés . sans C(^sser d'elle légitimes.
A ce trait de lumière : — .h» les sais ! m'éoriai-je. je les sais!... Ah! monsieur Prévère. ah! mon hieniaiteur! mon ])ère. mon seul ami sur la terre !... Je suis un eiilant trouvé ! l!t . t(unl)ant à geuoux . je cachai «lans ses deux mains mes sanglots et mon désordre. Je scMitis hientôl ses larmes se conloudic a\ec
les miennes, et quelqne douceur se mêler à mon désespoir.
Nous demeurâmes longtemps en silence. A mon agitation avait succédé une tristesse plus calme , et la vue de M. Prévère achevait de détourner de moi mes pensées.
Une émotion profonde était empreinte sur sa belle figure, et l'on y lisait une peine assez violente pour dominer cette âme , pourtant si forte sur elle-même malgré son angélique douceur. 11 semblait que mes paroles lui eussent enlevé le fruit de ses constants efforts à écarter de mes jeunes ans jusqu'à l'ombre de l'humiliation, et qu'atterré sous cette révélation soudaine , il déplorât a^ ec une poignante amertume le sort d'un jeune homme auquel son humanité, et cette tendresse qui naît de la pratique des vertus difficiles, l'avaient affectionné dès longtemps. Je me souvins que, tout à l'heure encore , il avait voulu , au prix même de la franchise qu'il chérissait, éluder ce danger, en composant ses discours; j'y vis la cause de son embarras , et , reconnaissant que moimême j'avais provoqué, par mes impétueuses paroles, la douleur sous laquelle je le voyais brisé, je fus ému d'une pitié profonde : — Monsieur Prévère , lui dis-je alors dans toute la chaleur de mon mouvement , monsieur Prévère , pardonnez-moi ! Dans Tunique occasion où je pouvais \ous montrer mon dévoùment , j'ai failli. Pardonnez-moi ! je vous prouverai mon repentir par ma conduite. Je m'efforcerai de profiter des avantages que vous mettez â ma por-
téc... J'aimerai votre ami, monsieur Prévère... Tous les jours je bénirai Dieu de m'avoir mis sous votre garde... de m'avoir fait le jilus heureux des enfants. . . Je lâcherai d'oublier Louise. . . d'aimer son père... Je veux partir ce soir.
Pendant que je parlais ainsi , mon protecteur passait par degrés à une douleur moins amère, et un faible rayon de joie brillait parmi les larmes de sa i)anpière. Sur ses joues pâles, la rougeur d'une humble modestie accueillait mes accents de reconnaissance; et, quand l'émotion m'eut coupé la voix, il prit ma main et la serra avec une étreinte de sensibilité où perçaient l'estime et quelque contentement. Puis nous nous levâmes en silence, et nous reprimes tristement le chemin de la cure.
J'aurais voulu rencontrer Louise ; nous ne la vîmes point. Le chantre ne se montra ])as ^ la cour était solitaire. Je compris que seul j'avais ignoré ce qui m'attendait , et je montai dans ma chambre j)our faire un pacjuet de (piehiues hardes ; le reste de\ait me parvenii- (M)snite.
J'otai delà nuiraiiU', i^ii je 1 aNais suspendu, un petit dessin de Louise qu'elle m'avait laissé prendre quel([ues jours auparavant. Il représentait la mare et ses ahMilouis , a\ec le saide et le lanlome. Je le |>loyai soigneusement en deux, pour (juil pût <Mitrer dans la nible«iue >1. PréNère m'axait donnée lors de ma première communion. Ces deux objets me rappelleraient t<uit ce (|ue j'aiuiais sur la terre.
42 INOUVELLES GENEVOISES.
M. Prévèrc entra. Nous étions si émus l'un et l'autre , que nous retardions , comme d'un commun accord, le moment de nous dire adieu, prolongeant le temps en discours indifférents. A la fin, il me remit quelque chose d'enveloppé dans du papier , c'étaient deux louis d'or et quelque monnaie. Alors il ouvrit ses bras , et , confondant nos larmes , nous restâmes unis dans un long embrassement.
Il était environ sept heures lorsque je quittai la cure par une soirée dont l'éclat radieux ajoutait à ma tristesse. En passant près de la mare , j'y jetai les yeux, elle me sembla aride et morte : seulement je regardai avec quelque envie les trois canards qui se récréaient au soleil du soir sur cette glèbe où ils étaient sûrs de demeurer heureux et paisibles; et, songeant aux heures si douces que j'avais passées dans leur société, je m'éloignai d'eux avec un vit' regret. Bientôt après , je rejoignis la route.
C'est seulement alors que je me sentis hors de la cure, et seul au monde. Un passif abattement ne tarda pas à succéder aux émotions bien moins amères du regret et de la douleur. Dépouillé de mes souvenirs , de mes espérances , de tous les objets auxquels jusqu'alors s'était liée ma vie, je m'acheminai vers un monde nouveau, vers une ville populeuse; et tel était l'état démon cœur, que j'eusse préfér*'^ mille fois m'avancer vers les plus arides solitudes. Nulle vie ne se faisait plus sentir : tout m'était fermé en arrière; en avant tout m'était
LE PHESBVTÉhE. 43
odieux. Autour de moi, les objets inanimés euxmêmes, les haies, les prés, les clôtures que je dépassais , avaient changé d'apparence , et , loin d'en regretter la vue , je hâtais mes pas , dans l'espérance d'éprouver moins de malaise quand le pays me serait moins familier. H me fallait traverser le hameau ; mais, h la vue de quelques paysans qui goûtaient la fraîcheur du soir devant leurs maisons, je pris un sentier qui rejoignait la route au delà du village, et je dépassai rànc de la cure , qui paissait dans un pré.
Néanmoins l'éclat de la soirée, les teintes animées du paysage dans cette saison de l'année, et la vue de ce vieux serviteur, qui tant de fois avait porté Louise sous ma conduite, agissant ensemble sur mon imagination, vinrent y remuer d'anciennes impressions, et combler peu à peu le vide (jue j'éj)r()uvais par des réminiscences vagues d'aboid et lointaines , ensuite plus récentes et plus >ives. Bientôt j'atteignis au matin de cette journée, aux rêveries de la mare, i\ M. Piévère, au chantre, à cette lettre, enfin, où Louise a\ ait tracé l'aveu de son cceur. Au seul souvenir de ces lignes , je tressaillis de joie : pour quelques instants , il me send)lait ([ue je fusse encore heureux, et j'oubliais que chaque pas m'éloignait de celle jeune fille, en qui a\ ail pa^sé ma \ie.
♦14 NOUVELLES GEl\E\01SES.
Jï'lais anivé au sommet d'un coteau. Avant de descendre sui' le revers, je jetais encore une fois les yeux sur la cure, que j'allais perdre de vue. Le soleil, près de se couclier , dorait d'une lisière de pourpre la crête des tilleuls et le sommet des vieilles ogives du presbytère, tandis qu'une ombre bleuâtre couvrait de ses teintes tranquilles le vallon qui me séparait de ces lieux.
A la fraîcheur du soir, Therbc redressait sa tige , les insectes se taisaient, et déjà quelques oiseaux de nuit voltigeaient autour des taillis obscurs. Dans le lointain, quelques cbants isolés, le mugissement d'une vache, le bruit d'un chariot, annonçant la fin des travaux du jour, semblaient préluder doucement au repos des campagnes, et préparer le majestueux silence de la nuit. Insensiblement la clarté du jour se retira de ces douces vallées , et les riantes couleurs des prairies s'éteignirent dans un pâle crépuscule. A ce spectacle , j'avais senti mon cœur s'émouvoir, et je m'étais assis au bord du chemin. Sur le point de m'éloigner, je trouvais à ces impressions je ne sais quel charme touchant , comme si chacune d'elles eut eu un langage qui me parlât du passé, et qui endormit ma peine dans le vague d'une attendrissante mélancolie.
En c^ moment, l'horloge de la cure sonna huit heures. Ce son si connu , me surprenant dans la disposition où j'étais , acheva de transporter mon imagination autour du presbytère. Je me sentis
comme présent au milieu d'eux, à cette heure où d'ordinaire, assis sur l'anliciue terrasse, nous passions les belles soirées d'été, tantôt en paisibles entretiens qu'ennoblissait toujours la conversation simple et élevée de M. Prévère , tantôt recueillis en face de l'imposante profondeur des deux. J'aimais surtout ces moments depuis qu'un nouveau sentiment avait donné du sérieux à ma pensée, et que souvent s'y rencontraient , par des sentiers mystérieux , l'image d'un Dieu plein de bonté et celle d'une jeune fille d'une pureté céleste. A cette heure aussi, l'obscurité voilant l'expression des visages, noire mutuelle timidité se changeait en des manières plus aisées, et , si le moment où Ion allait s'asseoir sur le banc nous trouvait à côté l'un de l'autre, la nuit ne trahissait ni notre honle ni notie plaisir. Alors je sentais contre ma main les plis de sa robe ; quehjuerois le souille de ses lèvres arrivait jusqu'à mes joues , et je n'imaginais pas qu'il put y avoir une plus grande ielicité sur la terre.
Un chariot , que j'entendais monter sur le rc- >crs du coteau , \int me distraire de ma rêverie ; et , songeant aussitôt à l'heure avancée, je me levai j)Our reprendre ma route. A jicine a\ais-ji' perdu de \ ue la cuie dej)uis ([uelqiies instants, (juc uion cœur commença à se gonller de tristesse Je dépassai le chariot . mais lor>(|ue, m'etant retourné, je le N i> ((ni allait aussi dispaiailrc derniT»' le coteau, et nu- laisser seul, mes larmes coulèrent.
J'entrai dans un pré, et , m'étant jeté sur l'herbe , mes regi'cts éclatèrent en bouillants sanglots. A l'image de Louise, qui m'était ôtée pour toujours, je poussais des accents confus de douleur. « Ah ! Louise, murmurai-je avec désespoir, Louise.... vous qui m'aimiez... Louise!... pourquoi vous aije connue?... Et vous, monsieur Prévère!... » Puis, restant quelque temps dans le silence, des projets extravagants se présentaient à mon esprit, qui suspendaient mes pleurs , jusqu'à ce qu'ils vinssent échouer contre l'insurmontable obstacle de mon respect pour ceux mêmes qui en étaient l'objet.
Quand je me relevai, la nuit couvrait depuis longtemps la campagne , et l'on n'entendait plus que le bruit lointain de la rivière. Deux lieues me restaient à faire avant d'arriver au village où M. Prévère m'avait adressé , pour y coucher ce soir-là chez un de ses amis. Je ne trouverais personne debout , il faudrait faire lever les gens , et l'idée de voir du monde m'était insupportable. Je commençai à entrevoir que je pouvais passer la nuit dans l'endroit où j'étais. Le lendemain, qui était un dimanche, je partirais avant le jour, et j'arriverais le soir à la ville sans avoir eu à converser avec personne qu'avec moi-même. Ce projet, qui séduisait ma tristesse, fut bientôt arrêté, et je marchai vers la haie pour m'y choisir un abri.
3Iais , pendant que je cherchais ainsi mon gîte,
LE PRESBYTEUE. 47
la pensée de me rapprocher de la cure se présenta à mon esprit. L'idée qu'en agissant ainsi je tromperais M. Prévère m'y fit d'abord renoncer. Néanmoins je revins machinalement sur le chemin , où je rebroussai lentement jusqu'au sommet du coteau. Là , je commençai à composer a\ec moimême, tout en avançant toujours; et, bien que le remords et la crainte me pressassent à chaque instant de m'arréter , j'ajoutais sans cesse un pas au pas précédent. Je me retrouvai enfin prés de la mare.
Que tout était changé ! Loin de retrouver dans ces lieux les illusions que j'y cherchais pour quelques instants encore , je n'éprouvai que l'amère impression de m'y sentir désormais étranger. Tout était froid, désenciianté, et les objets qui autrefois me causaient le plus de plaisir à voir étaient justement ceux qui, dans ce moment, blessaient le plus mes regards. Je me décidai de nouveau à m'éloigner, ne sachant plus ([ue faire de moimême.
J'avais déjà rebroussé de quelcpies pas , lorsque je vis une pàh» luenr (jui éclairait le feuillage des tilleuls. Je m'approchai tout doucement, l't je reconnus (|ue la iniMicrc parlait iW la chandui' de Louise. Je restai inunobile . h'>Ncii\ fi\(> sui la modeste boiserie où se projetait son ombre, tandis
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qirau scntiincul de sa présence tout repiejiail Nie autour et au dedans de moi.
Louise était assise devant la petite table qui se trouvait auprès de la l'enétre. Je jugeai qu'en ce moment elle était occupée à écrire, et l'espoir que ces lignes m'étaient destinées vint sourire à ma tristesse. Mais , pendant que je regardais avec une avide curiosité les moindres mouvements de son ombre, elle-même, s'étant levée, parut à ma vue. Alors, comme si pour la première fois la beauté touchante de cette jeune personne eût frappé mes regards , les élans de la plus vive tendresse firent battre mon cœur, s'y confondant avec les douces émotions que la lettre y avait laissées. Quelques instants s'écoulèrent, pendant lesquels je pus reconnaître, à la tristesse de son visage, qu'une peine commune nous unissait encore ; puis, s'étant tournée vers la glace qui était au-dessus de la table , elle ôta son peigne, et ses beaux cheveux tombèrent flottants sur ses épaules. Je ne l'avais jamais vue sous cet au* de grâce négligée; aussi j'éprouvai un trouble secret, où le plaisir se mêlait à la honte d'avoir surpris ce mouvement, et je reculai sous le feuillage des tilleuls.
Dans ce moment, j'entendis s'ouvrir une porte dans la cour, et aussitôt après parut le chantre, une lumière à la main. Je voulus fuir; mais, l'épouvante m'en ôtant la force, je ne pus que me traîner vers le petit mur qui bordait le cimetière. Après l'avoir escaladé, je me tapis derrière, incertain si j'avais été aperçu.
Le clianlie s'ôlait d'abord anxHé sous la lonèlro de Louise, comme pour s'assurer ([u'elle ne rej)Osail pas encore; puis, attiré peut-être par le bruit (juc j'avais fait , il se remit à marcber. Une lueur, que de ma place je vis passer sur le haut des ogives, m'annonça qu'il approchait. Alors je rampai sur l'herbe jusqu'à la porte de l'église, que je refermai doucement sur moi.
Là, je commen(;ai à respirer. Lu regardant par les fentes du \ieux portail ce qui se })assait à Icxtérieur, j'aperçus bientôt le chantre (pii , ayant éteint sa lumière , marchait doucement dans les ténèbres, regardant de tous côtés, et prêtant l'oreille au moindre bruit. Il s'éloigna lentement, et, peu de temps après, quelque mouvement (jue j'entendis du côte de l'église où se trou\ait son logement me fit comprendre qu'il était rentré. Au profond silence (|ui sélablit ensuite, je jugeai que seul je vedlais dans la cure, et je me crus sauvé.
Ma frayeur était trop récente pour que j'osasse sortir tout de suite, et d'ailleurs je ne savais où aller. Je me décidai donc à passer dans l'église deux ou trois heures , pour en partir avant le jour , et j allai m'asscoir à la place de Loui>e. L'horloge sonnait une heure, j'étais épuisé de fatigue; après avoir lutté quchpie temps, je linis par me coucher sur le banc, et le sonuneil m'y surprit.
le fus i(''\ cille |);ir un lmmikI biuil ( dail la
cloche du temple qui appelail les paroissiens au service divin. Jo nie levai en sursaut, et, le bouleversement m'ùtant toute présence d'esprit , je me mis à parcourir l'église, sans savoir où me diriger. Bientôt au bruit de la cloche succéda un silence plus effrayant encore. Une clef cria dans la serrure, du côté de la sacristie; je volai sur la galerie, où je me cachai derrière l'orgue.
C'était le chantre qui venait marquer les versets et préparer la chaire. Par la porte , qu'il avait laissée ouverte, j'entendais les paroissiens qui s'assemblaient déjà sous les tilleuls. Quand il les eut rejoints , je me rappelai que l'orgue, à cause des réparations qu'on y faisait , ne serait pas joué ce dimanche, et je vins me cacher dans une niche que formaient la saillie du clavier et les côtés de l'instrument. J'ajustai le siège , qu'on avait démonté, de manière qu'il fit face aux bancs d'où je pomais être aperçu, et je me résignai à attendre là mon sort, regrettant mille fois de n'avoir pas écouté, le soir précédent, la voix qui me défendait de revenir sur mes pas.
Bientôt quelques personnes entrèrent, la galerie se remplit tout autour de moi , et , comme pour rendre mon angoisse plus forte, l'assemblée se trouvait plus nombreuse qu'à l'ordinaire. Toutefois je remarquai une préoccupation qui pouvait m'ètre favorable, et, quand je me fus aperçu que j'en étais en partie l'objet, la curiosité suspendit pour quelques instants mes alarmes.
LE l'hESBVTÈfiE. 6f
Autour (le moi, l'on parlait de mon départ, de M. Prévùre, du chantre. Personne ne blâmait celuici , quelques-uns plnignaient Louise, d'aulrcs trouvaient que M. Pré\ere avait eu tort de m'élever chez lui. Lue voix ajouta : « Voyez-vous , qui ne naît pas de bon lieu (iiiit toujours mal. — C'est sur, reprit une autre Aoix; c'étaient des mendiants qui n'en sa\ aient que faire, et ils l'ont posé là. M. Prévère les aurait connus s'il avait voulu , à telles enseignes qu'on lui dit que Claude, revenant des chalets, avait vu la mère au bois d'en haut; mais il ne voulut jamais qu'on leur courût après. Comme (;a, l'enl'ant lui est resté.
— C'était pour bien faire, reprit un autre homme. « Le bon Dieu me l'envoie, que M. Prévère se sera dit ; l'irais-je rendre à ces vauriens pour qu'ils le jettent dans un puits? » Et il Ta gardé. C'est-il mal fait? Moi, je dis que non, pour qui a les moyens. D'accord que ça n'a ni père ni mère, et
que je ne lui donnerais pas ma lille Tout de
même c'est un mendiant de moins ])ar le moiule. Kt puis, tenez, faut tout dire, c'était un bon garçon, M. Charles ! » Et aussitôt ces mêmes paysans, dont pour la première fois je voyais à nu les égoïstes ])réjniiés, liivnt à l'envi mon éloge avec une bienveillance qui ne p()u\ait me paraître suspecte. J'en fus surpris, car j'igiu)rais alors ([ue dans la menu? âm« peuM'ut nîntc ensemble les préjugés les plus durs et une bonté natuielle; néanmoins leurs paroles me loucliérent . et versèrent ([uchpie baume sur le déchirement de mon caur.
])ans ce moment, Louise entra, et, peu d'instants après, M. Prévère. Aussitôt les conversations cessèrent, et un silence inaccoutumé régna dans l'église. Pendant que M. Prévère montait les degrés de la chaire, tous les regards se dirigèrent sur lui ; ils se portèrent ensuite sur le chantre, puis ils revinrent sur Louise. Cette jeune fille, en tout temps si timide, avait baissé la tète, et l'aile de son chapeau dérobait aux regards sa rougeur et son trouble.
M. Prévère lut dans la liturgie la belle prière qui ouvre , chaque dimanche , l'exercice de notre culte; après quoi, le chant des psaumes commença. Contre son habitude, il ne joignit pas sa voix à celle du troupeau ; mais , s'étant assis , il paraissait triste et abattu. Il porta plusieurs fois les yeux sur la place où il avait l'habitude de me voir , et qui était demeurée vide ; et , autant qu'il osait le l'aire sans distraire ses paroissiens, son visage compatissant se tournait du côté de Louise. Les chants cessèrent ; et, après la seconde prière , dont quelques expressions avaient provoqué une attention plus particulière, M. Prévère ouvrit la Bible, et y lut ces mots : Quiconque reçoit ce petit enfant en mon nom , il me reçoit. Puis il parla ainsi :
« 3Ies chers paroissiens. . . .
» Permettez que j'interrompe aujourd'hui le cours ordinaire de nos instructions. J'ai à vous faire entendre des vérités qu'il n'est plus opportun de vous taire. Puissiez -vous les écouter avec humilité! puissent-elles sortir de mes lèvres pures de passion et d'aigreur!
LE PBESBVTERE. 53
» Il y a dix-sept ans que nous fûmes attirés, vers onze heures du soir, par les cris d'un petit enfant. C'était dans la cour même de cette cure : \o\\s le savez , i*ierre, et vous aussi, Joseph, qui vous trouvâtes Là dans ce moment. La pauvre créature, enveloppée de haillons, était transie de froid. Nous hi lecueiliîmes, nous la récliaiillAmes, et nous hii cherchâmes une nourrice parmi les mères de cette paroisse... Aucune ne refusa, aucune ne vint; et, dès cette nuit même, notre chèvre, mes frères... notre chèvre hii donna son lait !
» Dieu permit dans sa honte (pi'il ])uis,'\t au sein de ce pauvre animal la force et la santé. .Mais il ne reçut pas les tendres soins qui appartiennent à cet Age ; au lieu des caresses que vous prodiguez à ^ os enfants , une curiosité maligne entoura son herceau, et à peine entrait-il dans la vie, que déjà tout le poids d'un préjugé harhare pesait sur son innocente tète. . . Ai-je tort de dire cela ? ou bien vous souvientil (jue cet enfant , (jni n'avait pas de mèn; . eut peine a trouver au miUeu de vous un homme (pii voulût lui donner son nom et le présenter au baptême y...
» Il grandit. Ses bonnes qualités , son caractère aimalde, généreux, devaient trouver grâce devant vous. Aussi vous l'aimiez, vous l'attiriez dans nos maisons, \ous le traitiez a\ec bonté, et mon cœur reconnaissant vous en bénissait à chaque fois.... Hélas! je m'abusais. Vous l'aimiez! mais sans oublier jamais la tache (jue >ous imputiez à sa naissance... \ous Taimiez! mais il était toujours
pour vous [enfant trouvé Ainsi h' dédaigniez
NOUS dans l'ornueil de \otre cu'ur. ainsi le nom-
miez-vous dans vos entretiens; ainsi apprit- il ce qu'il importait tant de lui cacher; ainsi vint l'huniiliation llétrir sa jeunesse, et empoisonner ses plus beaux jours. Oui, vous l'aimiez! mais si la Providence, exauçant mes vœux les plus cliers, eût voulu que ce jeune homme cherchât à retrouver une famille en ces lieux, mes frères !... pas un de vous, peut-être , ne lui eût donné sa fille !
» C'est ce que j'ai pressenti, continua M. Prévère d'une voix altérée, et j'ai dû l'éloigner. Ajoiiterai-je que, déjà parvenu aux confins de la vieillesse , je reste seul , séparé de celui qui m'en rendait l'approche moins triste ! A Dieu ne plaise ! J'ai perdu la compagne que je m'étais choisie , j'ai vu mourir le
seul enfant que Dieu m'eût donné je n'ai pas dû
compter sur ce bien plus que sur les autres.
» Assez sur lui, assez sur moi, mes frères. Mes espérances sont au ciel, les siennes s'y porteront : de là ne vient pas ma tristesse, mon effroi... Mais où suis-je? qu'ai-je fait au milieu de vous ? où vous ai-je conduits? Quel compte te rendrai-je, ô mon Dieu ! si , après vingt ans que j'exerce ton ministère, tel est l'état des âmes dont tu m'as confié le soin , qu'un barbare orgueil y étouffe jusqu'aux faciles devoirs , jusqu'aux plaisirs de la compassion la plus naturelle ! 0 Jésus ! comment regarderions-nous à toi ? que te pourrions -nous dire ? Où est cette charité à laquelle tu promis tout , sans laquelle on ne te connaît point ? Tu avais commis à cette paroisse le soin d'un de ces petits que ta bonté signale à la protection de ceux qui t'aiment; et il n'a pu y trouver une mère, un ami, une famille î et il faut
LE rBESBVTÈftE. ô.S
qu'il aille , déjà llélri , découragé, chercher auprès d'hommes inconnus ce qui lui fut ici refusé ! Le trou\era-t-il du moins? Hélas ! vous qui n'élcs que de pauvres gens des campagnes , vous (jui aviez vu son enfance, vous qui connaissiez, qui aiFuiez cet infortuné.... vous l'avez rejelé... Jugez donc vousmêmes de ce qui peut l'attendre au sein des villes , au milieu des distinctions sociales , auprès d'étrangers qui, ne connaissant pas comme vous ses Ncrtus, sauront trop lût quelle lut sa naissance! A loi, mon Dieu ! à loi seul à le prendre sous ta garde. Pour nous, nous le pou\ious, mais uous ne l'avons pas fait
» Charité, humilité! vertus si belles! étes-vous donc trop pures ])our cette terre? Étes-vous remontées avec mon Sauveur au céleste séjour? Autrefois, j'ai vu parmi la foule des cités (juclcjucs hommes vous Nouer un culte sublime... Néanmoins , à de si rares exemples , mes yeux attristés se portaient avec espoir vers les campagnes , et je croyais que ces paisibles champs dussent être votre asile... Amers nîéc()m])tes ! Là aussi vous êtes méconnues, oubliées, là aussi le paysan, le laboureur, le journalier, si près qu'ils soient de la [xuidre d'où ils furent tirés, im^ttenl à haut prix leur naissance, el méprisent Tenfant |)our le crime de ses i)ères !...
» Qu'il aille donc dans une autre paroisse, l'enfant trouvé! qu'il se présente à d'autres portes ! hi l'heureux repousse le malheureux , le pauN re rejette le pauvr(\ la familh> bénie rebute l'infortuné sans lanulle.... Ah! mes frères, mes chers IVeics ! (|uoi ' si peu de temps sur lu terre, el en niéconnailre
56 NOUVELLES GE?<EVOISES.
ainsi l'emploi ! Si peu d'occasions de pratiquer des vertus, et laisser inl'ructueuses les plus douces , les plus belles î Le sublime exemple d'un maître divin cpii relè>e avec bonté une femme adultère; et, chez d'obscurs mortels , tant d'orgueil , tant de dureté à rabaisser un jeune homme pur et honnête !
» Je vous ai parlé durement, mes chers paroissiens, et je ne suis qu'un pécheur comme vous. Pardonnez moi. Après tant d'années que j'ai dû vous taire ces paroles , elles s'échappent de mes
lèvres avec trop peu de mesure, et vous pleurez
Ah ! laissez couler vos larmes ; elles ne vous seront pas stériles, et, pour moi, elles me sont douces. En coulant sur mon cœur, elles y lavent l'amertume qu'y avaient amassée de longs froissements soufferts dans le silence ; elles y laissent l'espoir que désormais vous saurez voir dans le pauvre , dans le misérable, dans l'enfant trouvé, l'ami de Jésus, l'hôte qu'il vous envoie , l'enfant qu'il recommande à votre amour.
» Que si tel devait être le fruit de mes paroles , j'en regretterais peu la rudesse, et bien plutôt je bénirais Dieu de leur avoir prêté cette salutaire efficace. Alors , comptant que les promesses faites à la charité vous sont assurées , je verrais s'approcher avec moins d'anxiété le terme de ma carrière... 0 mes bien- aimés paroissiens ! entrons sans délai dans les voies du salut , mettons à profit le reste de nos jours , avançons vers la tombe en nous chargeant d'œuvres; et, quand elle aura englouti ces corps
prrissablos, puissions-nous rtre agréés du souNorain juge; NOUS, poui avoir réformé vos cœurs; moi . pour lui avoir ramené ce troupeau, l'objet de toutes mes alTections sur la terre ! »
Quand je relevai la tête, je ne vis plus Louise. Le chantre, courbé sous le poids d'une douloureuse angoisse, pleurait la tète baissée; et, au travers des larmes qui inondaient ma paupière, M. Prévère m'apparaissait comme un être céleste, dont j'eusse baisé les pieds avec adoration. J'avais compris la piélé, la Ncrtu, la beauté du saciilice; et , a\aul (|ue l'espérance vint amollir mon cœur, je me hâtai de quitter ces lieux dès que je pus le faire sans être aperçu.
Trois jours après , je reçus cette lettre du père de Louise :
« ClIAULRS ,
» nier , au prêche , .M. Prévèie parhi de vous , et il dit des choses (|ui me linMit peine, venant dun si respectable pasteur. Alors , après le prêche . Tayanl trouvé seul aux acacias , je lui pris la main, ayant
peine à parler, du cceur gros que j'avais —
Parlez, mon \'wu\ ami, me dit- il ; nous ai-je paru
trop sévèic.'' -Ce n'est pas ça, lui ai-je lait;
mais, depuis ce matin, je me repens; déjà depuis hier au soir, monsieur IMcm'ic. (iCsl (lim;iii«h»' h'te, je ne >eu\ pas «'ounnuiiiiM (jn il ix' soit rrMMiu l)oinie/-lui L(tnisc
» Alors nous nous sommes embrassés , et j'ai senti que j'avais bien fait, dont je remercie Dieu de m' avoir éclairé à temps. M. Prévère m'a causé ' ensuite. C'était pour dire que , tout de même , vous devez rester là-bas pour y apprendre un état. Jl vous écrira , et Louise aussi , après qu'elle aura reçu de vos nouvelles.
» En foi de quoi , Charles , je vous envoie ma montre en présent, aussi bien comme je la tiens de mon père. Jean Renaud l'a neltoyée, et recommande que la nuit vous ne la teniez pas de plat , mais au clou, par rapport au mouvement.
» Adieu, Charles. Faites-vous sage et appliqué.
» Reybaz. »
' M'a cause pour m'a parle est une locutio-.i f;iniiliôre d.ms le canton de Genève.
FIN DU PJ\ESBVTE1\E.