‹ Nouvelles Genevoises (volume 3)Chapitre 2 sur 14 · DE MON ONCLE · texte numérisé non relu

DE MON ONCLE

J'ai connu dos gens élevés sur le seuil de la boutique de leur père; ils avaient retenu de ce genre de vie certaine connaissance pratique des hommes, certain penchant niusaid , le goût des rues, quelque trivialité d'idées , la morale et les préjugés du (junrtier. On en a lait des a^ocats, des ministres, et dans chacune de ces vocations ils ont apporté de ce seuil de boutique bien des éléments bons ou mauvais, toujours ineiïaçables.

D'aulres, en ce temps-là, je veux dire vers quinze ans, avaient leur petite chambre sur une cour silencieuse, sur des toits déserts. Ils y sont devenus méditatifs, peu au fait des affaires de la rue, assez riches d'observations privées sur un petit nombre de voisins. Ils y ont accpiis une connaissance de riiomme moins générale , mais plus intime. Combien de fois aussi , privés de tout spectacle, ils ont vécu avec eux senls , pendant (|ue rautr<\ sui* sou seuil, toujours récréé par la \uc de quchpie objet

(JO NOUVELLES GEiNEVOlSES.

nouveau, n'avait ni le temps ni l'envie de faire connaissance avec lui-même. Avocat ou minisire, pensez-vous que celui de la petite chambre n'aura pas une manière autre que celui du seuil ?

Et ce qu'on voit passer de son logis , et les gens qui circulent autour, et les bruits qui s'y entendent, et les objets tristes ou riants qui s'y rencontrent, et Je voisinage, et les cas fortuits? Oh ! que l'éducation est une chose difficile ! Tandis qu'à lumineuse intention , sur le conseil d'un ami ou d'un livre , vous dirigez l'esprit et le cœur de votre fils vers le côté qui vous agrée , les choses , les bruits , les voisins , les cas fortuits conspirent contre vous , ou vous secondent , sans que vous puissiez détruire ces influences ni vous passer de leur concours.

Plus tard , il est vrai, après vingt, vingt-cinq ans, le logement fait peu. Il est triste ou gai , confortable ou délabré , mais c'est une école où les enseignements ont cessé. A cet âge , l'homme fournit sa carrière; il a attehit ce nuage d'avenir qui , tout à l'heure encore, lui paraissait si lointain; son âme n'est plus rêveuse et docile : les objets s'y mirent, mais ils n'y laissent plus d'empreinte.

Pour moi, j'habitais un quartier solitaire *. C'est

' Ce quartier est relui qui avoisine Téglise cathédrale de Genève. I.a maison dont il est Ici question est connue sous le nom de maison àp la Bourse française , parce qu'elle appartient à on établissement de bienfaisance destiné à secourir les Genevois protestants d'origine française.

LA BIBLIOTHfeQlK DE MON OXCLE. Gl

derrière le temple de Saint-Pierre, près de la piison de l'évèché. Par-dessus \o feuillage d'un acaria , je voyais les ogives du temple, le bas de la grosse tour, un soupirail de la prison , et, au delà, par une trouée, le lac et ses rives. Quels beaux enseignements, si j'avais su en profiter ! Combien la destinée m'avait favorisé entre les garçons de mon Age ! Si j'ai mal profité , je tire gloire néanmoins d'être issu de cette école, plus noble que celle du seuil de boutique, plus riclie que celle de la cbambre solitaire , et d'où devait sortii" un po('t(» . pour peu que ma nature s'y lut prêtée.

Au fait , tout est pour le mieux ; car je me donte qu'à aucune époque les poètes n'ont été licun'ux. En savez-vous un, parmi les plus favorisés , qui ait jamais pu étancber sa soif de gloire et d'bommages? en connaissez-vous un . parmi les plus giands, et surtout parmi ceux-là, qui ait jamais pu être satisfait de SCS (â'uvres , y reconnaître les célestes tableaux que lui révélait son génie? Vie de leurres, de déceptions, de dégoûts! Et encore, ceci n'en est que la surface; je m'imagine qu'elle recouvre des troubles plus grands, des dégoûts plus anuMS. Os tétes-là se forgent une félicité surhumaine (|ue cba(|ue jour dé(;oit ou renverse; ils \ oient i)ar delà les cieux. et ils sont cloués à la Icric ; ils ainimt des déess(\s, vl ne rencontrent (juc des moilclbs. 'lasse. Pétrarque . Racine, âmes tendres et malades, ('(curs jamais paisibles, toujours saignants on plaintifs.

dites un peu ce qu'il en coûte pour ôtre immortels !

Ceci est l'eiïet et la cause. C'est parce qu'ils sont poètes qu'ils éprouvent ces tourments; c'est parce qu'ils éprouvent ces tourments qu'ils sont poètes. De cette lutte qui se fait en eux jaillit, comme l'éclair de la nue , cette lumière qui nous frappe dans leurs vers ; la souffrance leur révèle les joies , les joies leur apprennent la souffrance, leurs désirs vivent à côté de leurs déceptions ; de ce riche chaos , de ces fécondes douleurs naissent leurs suhlimes pages. Ainsi ce sont les vents orageux qui tirent de si doux sons de cette harpe solitaire.

Je m'étonne donc moins d'avoir ouï dire à un homme de sens qu'il vaut mieux être l'épicier du coin que le poète du monde; Giraud, que Dante Alighieri.

Cette idée que je me fais du poète, elle est si vraie , que voyez , je vous prie , à quoi prétendent tout d'abord ceux qui aspirent à cette vocation. N'est-ce point à ce trouble , à ces peines , à ce riche chaos, si possible? Ainsi que l'on singe la vertu par des paroles de sainteté , ils singent , eux , la poésie par des paroles de tristesse, d'angoisse, d'ineffables douleurs ; ils souffrent dans leurs vers , ils gémissent dans leurs vers , ils y traînent à vingt ans un reste éteint de vie décolorée, ils y meurent : presque tous commencent par là. Ah ! mon ami , il n'est pas si facile que tu penses d'être triste, malheureux, affligé; d'être tourmenté de désirs, fasciné d'extase; de décolorer sa vie, de mourir comme î\lillo-

LA lîlHLlOTHEQl E DE WON ONCLE. G:î

> oyc ! Otc donc ton masque , que nous voyions la face réjouie. Pourquoi, pourquoi, mon gros camarade, ne pas suivre la nature? Quel avantage si grand trouves-tu donc à passer pour gémissant et plaintif, pour mort et jamais enterré?

Au reste , quand je parle de fécondes douleurs , je n'entends point dire par là (juc tout grand poëte gémit et i)lcure nécessairement dans ses vers, mais , au contraire, que ses plus riantes extases recouvrent d'amers déplaisirs. Alors même qu'il nous eniraîne dans un aimable Klysée, alors même (|u'il peint hi beauté sous ses plus célestes traits , c'est le Nide de la terre qui le fait déployer son essor vers ces hauteurs fortunées : il est peintre de la santé, parce qu'il est malade; de l'été , parce (ju'il erre sur les glaces; des eaux fraîches, parce (jue tout est aride alentour. Le malheureux goûte quclcjucs instants d'ivresse , et il nous fait boire à sa coupe. Tour nous le nectar, pour lui la lie.

l^lais voici (ju'à ce pro|)Os je décou\ w wm*. pensée honteuse qui se cache derrière un repli de mon cerveau , c'est la pensée que je suis bien aise, pour mes plaisirs, qu'il ait existé de ces Ames souffrantes... ([ue des infortunés aient vécu de peines durant de longues années , pour laisser (|uel(|Mes paizcs . (piclques strophes (jui me cliaruicnt . (|ui niéniruNcnl un instant!... Proforid égoïsme du c(eur, cruaulr du plaisir (jui s'immole toni à lui-même! >Iais aussi... llacine épicier' \iruiic détaillani !.. ^on . je n'ai

pas cjicoie assez de sens ; sur mon crâne chenu n'ont pas passé assez d'années encore. Un jour viendra, et trop tôt, où plus sensé, non moins égoïste, je tiendrai ce propos devant les jeunes hommes. Et la pensée que je radote, s'élevant dans leur cerveau, s'épandra sur leur front , et ne s'arrêtera que sur leurs lèvres.

Il y a dans le cerveau beaucoup de ces pensées honteuses qui se cachent par pudeur, qui se taisent crainte de se l'aire honnir , qui parfois , venant à surgir hors de leur cachette , font circuler la rougeur sur les fronts honnêtes. Un jour , un homme lit une battue dans son propre cerveau ; il en sonda les replis ; il chercha dessus , dessous ; il visita les plus obscuis recoins, et, de ce qu'il trouva, fit un livre, le livre des Maximes, miroir fidèle où l'homme se voit bien plus laid qu'il ne croyait l'être.

Le duc, en cela, avait suivi la maxime de Socrate, qui exhorte l'homme à regarder dans son cerveau. VvwQi céavToy (c'est du grec) ne signifie pas autre chose. Pour moi, je doute fort s'il y a beaucoup à gagner dans cette habituelle contemplation. Sur bien des choses , vaut mieux s'ignorer soi-même. Certains, à se connaître mieux, deviendraient pires. Tel, voyant son champ ingrat au bon grain , prend l'idée de tirer parti des mauvaises herbes.

L\ BIBLIOTHÈQLE DE M0>' 0.\CLE. fJ')

Aussi je lie regarde plus tant dans mou cerveau , mais ce m'est uu passe-temps des plus récréatils que de lorgner dans celui des autres. J'y applnpie la loupe, le microscope , et \oiis ne sauriez croire ce que j'y découvre de petites particularités curieuses , sans compter les grosses qui se voient à l'œil nu, et les monstruosités qui frappent à distance. Bien fou Gall, qui prétend juger du contenu par le contenant , du goût d'une orange par ses aspérités , d'un onguent par la boite. Moi, j'ouvre et je goûte; j'ùle le couvercle et je llairc.

Imaginez vous que tous les cerveaux sont faits de même ; j'entends qu'ils ont tous le même nombre de loges, contenant les mêmes germes, ainsi ([u'eii toute orange même nombre de pépins babiteiil même nombre de loges pareillement disposées. Mais voici que bientôt, de ces germes, les uns avortant , les autres se (lé\eloppaiit outre mesure, il résulte des disproportions d'où éclatent ces dilïenMices do caractères qui font les bommes si dissemblables.

Ce qui est curieux, c'est qu'il y a uu de ces germes qui n'aNorte jamais, qui s'abmeute de rien comme de beaucoup. (|ui pieiid sa croissance Tun (les piemicis , et dcciiMl le deniici" de tous; >i bien (juc, celui-là mort, on peut être assuré (pie tout le reste de riiomme a cessé de vivre : c'est celui de la vanité. Je liens ceci d'un visiteur de morts . lequel m'a conli»' que, jvoni" sa paît , il s'en tenait h ce signe. \e regardant comme plus sur (pie tout autre; en sorte (piaiipelé aupro d iiii diliiiit . il s'assurait tout d'abord qu il n'y eût plus cm ie aucune de i>aiaitic, aiinin soin ilc >o\\ air. de sa pose,

on KOLIVELLËS GENEVOISKS.

mil souci du regard des autres; auquel eas , sans même làtcr le pouls, il donnait son permis; et que, pour avoir toujours pratique cette recette, il était <'onvaincu de n'avoir jamais envoyé en terre un vivant , ce que, disait-il , font souvent ses confrères, lesquels s'en tiennent au pouls , au souffle, et autres signes incomplets.

Il prétendait, ce visiteur, que ce n'est pas tant selon la condition , la richesse ou la profession , que ce bourgeon-là varie; que si quelque chose inllue, ce serait plutôt l'âge. Dans l'enfance, il n'est pas le premier à se montrer ; dans la jeunesse, il n'est pas 1g plus gros; mais, dès vingt ans, c'est un tubercule respectable et vorace, qui s'alimente de tout.

J'oublie que c'est de mon logis que je voulais parler. J'y coulais dans une paix profonde les riants loisirs de ma première adolescence, vivant peu avec mon maître, plus avec moi-môme, beaucoup avec Eucharis , avec Galathée, avec Estelle surtout.

Il y a un âge, un seul à la vérité, et qui dure peu, où les pastorales de M. de Florian ont un charme tout particulier; j'étais à cet âge. Rien ne me semblait aimable comme ces jeunes bergères ; rien de naïf comme leurs phrases précieuses et leurs sentiments à l'eau de rose; rien de champêtre, de rustique comme leurs élégants corsages , comme leurs gentilles houlettes à rubans flottants. A peine trouvais-je aux plus jolies demoiselles de la ville la moitié de la grâce, de l'élégance, de l'esprit, du sentiment sur-

loul , de mes clitTcs gardcuscs de moutons. Aussi leur avais-je donné mon cour sans réserve, et ma novice imagination se chargeait de le leur garder fidèle, enfantines amouis , premières lueurs de ce feu

qui, plus tard, pénètre, étreint, embrase! Que

de charme, que de riant et pur éclat dans ces innocentes prémices d'un sentiment si fécond en orages !

Le malheur de celle passion- là , c'est que je n'osais pas m'y livrer avec sécurité; et ceci , à cause d'un entretien très-grave que j'avnis eu tout récemment avec mon maître. C'était à propos de la belle conduite de Télémaque dans l'ile de Calypso, alors qu'il quitte llucharis pour la ^ertu , la(iuelle conduite nous traduisions ensemble en fort mauvais latin :

El II prcilplta TtMéinaqiic dans l;i mer..

Et Telemachum in mare de rupc prœcipitavil , vcnais-jede traduire, lorsque >I. Hatin , c'était mon maître, s'avisa de me demander ce (ju*^ je jiensais de ce piocédé de ^lentoi'.

(]ette question m'embarrassa fort , tant je savais déjà (ju'il ne faut point blAmer >I(M)tor de^ant son l)iécepleur. Cependant, au h)nd , je trouvais (jue IMentor s'était comporté, en celle occasion, d'une façon biiitah'. — .le jxmisc. répondis-je, (pie Télémacpie lui bien Iicuiciin d'en être (juitle p(»ur iwow bu Tonde ann'i'e.

— Vous ne comprenez pas ma question , reprit M. Uatin. Télémaque était amoureux de la nymphe Eucharis ; or l'amour est la passion la plus funeste, la plus méprisable, la plus contraire à la vertu. Un jeune homme qui aime s'adonne au relâchement et à la mollesse; il n'est plus bon à rien qu'à soupirer auprès d'une femme, comme fit Hercule aux pieds d'Omphalc. Le procédé du sage Mentor était donc le plus admirable entre tous pour arrêter Télémaque sur les bords de l'abîme. Voilà, ajouta M. Ratin, ce que vous auriez dû me répondre.

C'est de cette façon indirecte que j'appris que mon cas était grave, et que j'avais déjà bien dévié de la vertu ; car j'aimais Estelle tout aussi es idemment à mes yeux, que l'autre, Eucharis. Je résolus donc, à part moi, de combattre un sentiment si coupable, et qui pouvait tôt ou tard m'attirer quelque catastrophe, à en juger du moins d'après l'admiration que M. Ratin professait pour le procédé de Mentor.

Le discours de M. Ratin m'avait fait d'ailleurs une grande impression, bien moins pourtant par ce que j'en pouvais comprendre que par ce que j'y trouvais d'obscur et de mystérieux. En même temps que , pour être sage et ne pas tomber dans l'abime, je réprimais une bien innocente ardeur, mon imagination s'attachait aux paroles sinistres de M. Ratin pour en pénétrer le sens, et pour y chercher des révélations.

Ce fut là mon premier amour. S'il n'eut pas de suite, ^ u sa nature tout imaginaire, la la(;on dont il fut refoulé par le discours de M. Katin a imprimé à mes autres amours rertains traits que l'on pourra reconnaître dans les récits qui suivront.

Cette prison dont j'ai parlé n'a (ju'unc seule fenêtre qui donne de mon cnlé. Kn général , les prisons ne sont pas riches en lenétres.

Celle fenêtre est percée dans une muraille d un aspect noir et Iriste. Des barreaux de fer empêchent le prisonnier d'avancer la télé au dehors ; et un appareil exlérieur, qui lui dérobe la vue de la rue, ne laisse pénétrer dans le fond de sa retraite qu'un peu de la lumière du ciel. Je me souviens que la vue de ce soupirail ne m'inspirait alors que terreur et colère. C'est (|u'en effet , dans une société que je nu; ligurais tout entière composée d'honuèles gens , il me paraissait inlàme que quelqu'un s'y permit d'èlre assassin ou voleur; et la justice, qui protégeait des gens parfaits contre des monstres. m'api)araissait comme une matrone saintement sévère, dont h's arrêts ne pouvaient èlre trop terribles. I)e])uis , j'ai changé: la justice m'est apparue moins sainte; ces gens parfaits ont baissé dans mon estime; et dans ces monsties j'ai recoiniu lr(t|) son\cnt les xictinn's de la misèie, de 1 c\cni[)lc, de rinjuslice. Mors la compassion est venue t(Mnpéier la colenv

L'esprit des entants est absolu , parce (|u'il est borné. Les (|uestions. n'ayant pour eux qu'un»' fa<"c.

70 ISOl Vl'ALES GENEVOISES.

sont toutes simples; en sorte que la solution en parait aussi facile qu'évidente à leur intelligence plus droite qu'éclairée. C'est pour cela que les plus doux d'entre eux disent parfois des choses dures , que les plus humains tiennent des propos cruels. Sans être de ces plus humains , cela m'arrivait souvent ; et , quand je voyais conduire un homme en prison , toute ma sympathie était pour les gendarmes, toute mon horreur pour cet homme. Ce n'était ni cruauté ni bassesse; c'était droiture. Plus vicieux, j'aurais détesté les gendarmes , plaint l'homme.

Un jour , j'en vis passer un qui alluma toute mon indignation. C'était le complice d'un atroce assassin. Entre eux deux, ils avaient tué un vieillard pour s'emparer de son argent; puis, aperçus par un enfant au moment du crime, ils s'étaient défaits de cet innocent témoin par un second meurtre. Le camarade de cet homme a^ait été condamné à mort; mais lui, soit habileté dans la défense, soit ([uelque circonstance atténuante, était condamné seulement à une rcclusion perpétuelle. Au moment où , près d'entrer dans la prison , il passa sous ma fenêtre, il regardait les maisons voisines avec curiosité. Ses yeux ayant rencontré les miens , il sourit comme s'il m'avait connu !

Ce sourire me lit une impression sinistre et profonde. Pendant toute la journée rien ne put le chasser de ma pensée. Je résolus d'en parler à mon maître, qui saisit cette occasion pour me faire une remontrance sur le temps considérable que je perdais à regarder dans la rue.

C'était, quand j'y songe, un drôle d'homme que mon maître : moral et pédant, respectable et risible, grave et ridicule, en telle sorte qu'il me faisait une impression <à la lois vénérable et bouffonne. Tel est pourtant l'empire de riionnételé, l'ascendant des principes, lors(|ue la conduite est en accoid avec eux, (juc , malgré l'effet vraiment risible que me faisait M. Uatin, il avait sur moi plus d'inllnence que tel maître bien plus habile , ou bien pins sensé. mais en qui j'aurais surpris le moindie desaccord entre les préceptes qu'il me donnait à suivre et ceux qu'il suivait lui-même.

Il était pudibond à l'excès. Nous sautions des pages entières de Télémaque, comme contraires aux l)onnes mœurs, et il prenait soin de me prémunir contre toute sympathie pour l'amoureuse Calypso, m'avertissant que je rencontrerais dans le monde une foule de femmes dangereuses qui lui ressemblent. Cette Calypso , il la détestait ; celte Calypso , bien que déesse, c'était sa béte noire. Quant aux auteurs latins , nous n'avions garde de les lire ailleurs (|ne dans les textes expurgés par le jésuite Jouvcncy; encore enjambions-nons bien des passages que ce pu(li(|ue jésuite avait crus sans danger. De là l'épouNantable idée (juc j'étais porté à me faire d'une foule de choses; de là aussi l'épouN antable frayeur (jue j'avais de laisser voir à M. H:)tiu mes i)ius innocentes pensées, si seulement elles avaient (juel([ue teinte amouivuse. (|uel(iue lointain ra])port avec Calypso , sa béte noire.

Il y atnail bcMUconp à dire sui" cv {xuiit. Celle méthode (Millainnie plus (pi clic ne lenipere, elle

comprime plus qu'elle ne prévient ; elle donne des préjugés plutôrque des principes; son premier effet surtout est d'altérer presque infailliblement la candeur, cette fleur délicate qu'un rire flétrit, que rien ne relève.

Au surplus, M. Ratin , tout farci de latinité et d'ancienne Rome, mais bon homme au demeurant, était plus harangueur que sévère. A propos d'un pâté d'encre, il citait Sénèque; à propos d'une espièglerie , il me proposait Caton d'Utique pour exemple; mais une chose qu'il ne pardonnait pas , c'était le fou rire. Cet homme voyait dans le fou rire les choses les plus singulières, l'esprit du siècle, l'immoralité précoce , le signe certain d'un avenir déplorable. Sur ce point il pérorait avec passion, interminablement. J'attribue ceci à une verrue qu'il avait sur le nez.

Cette verrue était de la grosseur d'un pois chiche, et surmontée d'une petite houppe de poils trèsdélicats, très- hygrométriques aussi : car j'avais remarqué que, selon l'état de l'atmosphère, ils étaient plus roides ou plus bouclés. Il m'arrivait souvent, durant mes leçons, de la considérer le plus naïvement du monde, comme un objet curieux, sans aucune idée de moquerie; j'étais, dans ces caslà, brusquement interpellé, et tancé vertement sur ma distraction. D'autres fois , plus rarement, une mouche voulait obstinément s'y poser malgré l'impatiente colère de mon maître , qui pressait alors l'explication, afin qu'attentif au texte, je ne m'aperçusse point de cette lutte singulière. Mais cela même m'avertissait qu'il se passait quelque chose ,

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en sorte qu'une curiosité irrésistible me faisait lever furtivement les yeux sur son visage. Selon ce que j'avais vu, le fou rire commençait à me prendre, et, pour peu que la mouche insistât , il devenait irrésistible aussi. C'est alors que M. Uatin, sans paraître concevoir le moins du monde la cause d'un pareil scandale, tonnait contre le fou rire en général, et m'en démontrait les épouvantables conséquences.

Le fou rire est néanmoins une des douces choses que je connaisse. C'est fruit défendu, parlant c\([uis. Les harangues de juon maître ne m'en ont pas tant guéri que l'ûge. Pour fourire avec délices , il faut être écolier, et , si possible , avoir un maître qui ait sur le nez une verrue et trois poils follets :

.... Cet âge est sans pitié !

Réfléchissant depuis à celte verrue, je me suis imaginé que tous les gens susceptibles ont ainsi (lurhjuc inlirmilé physicjue ou morah> , (jU(*l(|ue \ en lie occulte ou \isihle, (|ui les [>ré(lis|)osc à se croire nuxpiés de leur procliaiu. Ne riez pas(le\anl ces gens-là : c'est rire d'eux; ne parlez jamais de loupe ni de hourneoii -. c'est faire des allusions; jamais de Cicei(Mi , de Scipi(Mi Nasica : nous auriez une affaire.

C'était le temps des hannetons. Ils m a\ aient bien

(Ii\ erli anlrefois , mais Je commençais à n'y prendre plus (le plaisir. Comme on vieillit !

Tonlefois, pendant que , seul dans ma chambre, je faisais mes devoirs avec un mortel ennui, je ne dédaignais pas la compagnie de quelqu'un de ces animaux. A la vérité , il ne s'agissait plus de l'attacher à un fil pour le faire voler, ni de l'atteler à un petit chariot : j'étais déjà trop avancé en âge pour m'abandonner à ces puériles ri^créations ; mais penscriez-vous que ce soit là tout ce qu'on peut faire d'un hanneton ? Erreur grande : entre ces jeux enfantins et les études sérieuses du naturaliste, il y a une multitude de degrés à parcourir.

J'en tenais un sous un verre renversé. L'animal grimpait péniblement les parois pour retomber bientôt, et recommencer sans cesse et sans fin. Quelquefois il retombait sur le dos : c'est , vous le savez , pour un hanneton un très-grand malheur. Avant de lui porter secours, je contemplais sa longanimité à promener lentement ses six bras par l'espace, dans l'espoir toujours déçu de s'accrocher à un corps qui n'y est pas. — C'est vrai que les hannetons sont bêtes ! me disais-je.

Le plus souvent, je le tirais d'affaire en lui présentant le bout de ma plume , et c'est ce qui me conduisit à la plus grande, à la plus heureuse découverte ; de telle sorte qu'on pourrait dire, avec Berquin, qu'une bonne action ne reste jamais sans récompense. Mon hanneton s'était accroché aux barbes de la plume, et je l'y laissais reprendre ses sens pendant que j'écrivais une ligne, plus attentif à ses faits et gestes qu'à ceux de Jules César, qu'en

L\ lURUOTHÈQLE DE MON ONCLF.. 7.>

ce moment je traduisais. S'ciivolcrait-il , ou descendrait-il le long de la phimc? A quoi tiennent pourtant les choses! S'il avait pris le premier parti, c'était l'ait de ma découverte, je ne l'entrevoyais même pas. lîien heureusement il se mit à descendre. Quand je le vis qui approchait de l'encre, j'eus des avant-coureurs , j'eus des pressentiments qu'il allait se passer de grandes choses. Ainsi Colomh , sans voir la côte , pressentait son Américpuî. ^ Oici en effet le liaiiuetou qui , parvenu j\ rexlrcmilé du bec , trempe sa tarière dans Tencre. Vite un

feuillet blanc c'est l'instant de la plus grande

attente!

La tarière arrive sur le papier, dépose 1 encre sur sa trace, et voici d^admirables dessins. Quehiuelois le hanneton , soit génie, soit que le vitriol inquiète ses organes, relève sa tarière et l'abaisse tout en cheminant; il en résulte une série de points, un tra\ail d'umMlélicatesse merveilleuse. D'autres lois, changeant d'idée, il se détourne; puis, changeant d'idée encore, il revient : c'est une S !... A cette vue, \\n Irait de lumière m'éblouit.

Je dépose rétoimant aninial sur la picmière page de mon cachier, la tarière bien pourvue d'encre; puis, armé d'un brin de; i)aille pour diriger les ha^ vaux et barrer les passages, je le force à se i)romener de telle façon (juil écri^e lui-méFue mou nom ! Il fallut deux heuics ; mais (jucl < licfd'œuvre !

\.à plus nobh* couiiuéte (|ue l'honnue ait jamais faite, (lit Hulïoii , c'est... c'est bleu cei taincment le haïuieloii '

Pour diriger cette opération, je m'étais approclié du jour. Nous achevions la dernière lettre, lorsqu'une voix appela doucement : — Mon ami ? Je regardai aussitôt dans la rue. H n'y avait personne.— Ici! dit la même voix: — Où? répondis-je. — A la prison.

Je compris que ces paroles, sorties du soupirail , m'étaient adressées par le scélérat dont l'affreux sourire m'avait tant bouleversé. Je reculai jusque dans le fond de ma chambre.

— N'aie pas peur, continua la voix, c'est un brave homme qui te parle. . . — Coquin ! lui criai -je, si vous continuez à me parler, je vais avertir le factionnaire là-bas !

Il se tut un moment. — En passant l'autre jour dans la rue, reprit-il , je vis votre ligure, et je vous attribuai un cœur capable de plaindre une victime infortunée de l'injustice des hommes... — Taisezvous! lui criai-je encore, scélérat, qui avez tué un vieillard, un enfant!... — Mais vous êtes, je le vois, aveuglé comme les autres. Bien jeune, pourtant, pour déjà croire au mal! Il se tut à l'ouïe d'une personne qui passait dans la rue. C'était un monsieur vêtu de noir. J'ai su depuis que c'était un employé aux pompes funèbres.

Lorsque cet homme se fut éloigné : — Voilà, ditil, le respectable aumônier de la prison. Celui-là sait , Dieu merci , que mon cœur est pur et mon âme sans tache ! Il se tut encore. Cette fois c'était un gendarme. J'hésitai à l'appeler pour lui redire les paroles du prisonnier ; mais ces paroles mêmes avaient déjà assez agi sur ma crédulité pour que je

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comprimasse ce mouvement. Il me semblait d'ailleurs qu'il y eût eu quchiue trahison à le faire , puisque le prisonnier s'était lié à la candeur de mon A isage. C'eût été démentir un éloiie {\m llatlîiit mon amour-propre. J'ai dit |)lus liant que le bourgeon s'alimente de tout; il ifest main si vile qui ne puisse encore le cbatouiller agréablement.

Après cet entretien, qui m'avait attiré vers la fenêtre, le prisonnier continuant à se taire, je retournai Il mon hanneton.

Je suis certain que je dus pAlir. Le mal était grand, irréparable! Je conmiençai par saisir celui qui en était Tau leur, et je le jetai par la fenêtre. Après quoi, j'examinai avec terreur l'état désespéré des choses.

On voyait une longue trace noire qui . partie du chapilre quatre de Bcllo ynlliro , allait droit ncis la marge de gauche; là, l'animal, trouNant la tranche trop roide pour descendre , avait rebroussé vers la marge de droite; i)uis, étant remonté a ers le nord, il s'était décidé à passer du livre sur le rebord de l'encrier, d'où, par une pente douce et polie, il a\ait glissé dans labime, dans la géhenne, dans l'encre, pour son malheur et pour le mien !

Là, le hanneton, aynnl mallKMwenseinent compi'is (ju'il se lonrN oyait. a\ail résolu de («'broii^^cr chemin; et. (Ml deuil de la tète aux pied> . il et. lit sorti de rencic pour rclouiiicr ;m chapitre (juatrc de

78 NOUVELLES OÉNEVOISES.

Bello gallico^ où je le retrouvai qui n'y comprenait rien.

C'étaient des pâtés monstrueux , des lacs , des rivières , et toute une suite de catastrophes sans

délicatesse, sans génie un spectacle noir et

affreux ! !

Or, ce livre, c'était l'Elzévir de mon maître. Elzévir in-quarto, Elzévir rare, coûteux, introuvable, et commis à ma responsabilité avec les plus graves recommandations. Il est évident que j'étais perdu.

J'absorbai l'encre avec du papier brouillard , je lis sécher le fcuUlet; après quoi, je me mis à réfléchir sur ma situation.

J'éprouvais plus d'angoisse que de remords. Ce qui m'effrayait le plus , c'était d'avoir à avouer le hanneton. De quel œil terrible mon maître ne considérerait-il pas cette honteuse manière de perdre mon temps, ta cet âge de raison où il disait que j'étais maintenant parvenu , et de le perdre en puérilités dangereuses , et très-probablement immorales ! Cela me faisait frémir.

Satan, dont je ne me déliais point pour l'heure , se mit à m'offrir des calmants. Satan est toujours là à l'heure de la tentation. Il me présentait un tout petit mensonge. Durant mon absence , cet infâme chat de la voisine serait entré dans la chambre, et aurait renversé l'encrier sur le chapitre quatre de Bello gallico. Comme je ne devais point sortir entre les leçonSj j'aurais motivé mon absence sur la né-

LA. lUBLlOTUfeQl E DK MON ONCLK. 7U

ccssilé (raller aclieler uiui plume. Comme les plumes étaient dans une; aimoiie à ma portée, j'aurais avoué a^oir perdu la ciel lii(;r au bain. Comme je n'avais pas eu permission hier d'aller au bain , et que je n'y avais réellement pas été , j'aurais supposé y avoir été sans permission , et avoué cette faute, ce qui aurait jeté sur tout rartifice beaucoup de vraisemblance, et en même temps diminué mes remords, puisque je m'accusais généreusement d'une faute, ce qui à mes yeux m'absolvait presque...

Ce chef-d'œuvre de combinaison était tout prêt , lorsque j'entendis le pas de M. Uatin, qui montait l'escalier î

Dans mon trouble, je fermai le livre, je le rouvris, je le fermai encore pour le rouvrir préci[)itamment, sur ce motif ([ue le pAté parlerait de lui-même, et m'épargnerait lembairas terrible de^ premières ouvertuies...

M. Ratin venait pour me donner ma leçon. Sans voir le li\re, il posa son chapeau , il plaça sa chaise, il s'assit, il se moucha. Pour aNoir une contenance, je me mouchai aussi; sur quoi M. Kalin me regarda lixemcnt , car il s'agissait dt^ ne/.

Je ne c()m[)iis pas d'abord (jue M. Uatin sondait l'inlention i\i\e j'avais pu avoir en me mouchant presque au mcm(! inslaut (|ue lui, en sorte (|ue . m'imaiiinant ({u'il a\ait ^ ii le |»àté, je baissai les yeu.\ , plus dcconlenancc pai" son silence scrulateur (|U(î je ne l'aurais clé par ses (publions , au\(|ucllc^ j étais prél «^ répondre A l;i lin . d ini ton s(»lcnucl

— Monsieur ! je lis sur votre ligure... —Non , mon sieur. . . — Je lis , vous dis -je. . . — Non , monsieur, c'est le chat, intcrrompis-jc...

Ici, M. Uatin changea de couleur, tant cette réponse lui sembla dépasser toutes les limites connues de l'irrévérence, et il allait prendre un parti violent , lorsque, ses yeux étant tombés sur le monstrueux pâté, cette vue lui produisit un soubresaut qui, par contre-coup , en produisit un sur moi.

C'était le moment de conjurer l'orage. — Monsieur, pendant que j'étais sorti... le chat... pour acheter une plume... le chat... parce que j'avais perdu la clef... hier au bain... le chat...

A mesure que je parlais, le regard de M. Ratin devenait si terrible, qu'à la fin , ne pouvant plus le soutenir, je passai sans transition à l'aveu de mes crimes. — Je mens. . . M. Ratin. . . c'est moi qui aï fait ce malheur.

Il se fit un grand silence.

— Ne vous étonnez point, monsieur, dit enfin M. Ratin d'une voix solennelle, si l'excès de mon indignation en comprime et en retarde l'expression. Je dirai môme que l'expression me manque pour qualifier... Ici une mouche... un souffle de fou rire parcourut mon visage.

Il se fit de nouveau un grand silence.

Enfin M. Ratin se leva. — Vous allez, monsieur, garder la chambre pendant deux jours, pour réflé-

LA JUliLIOTilEQLi: 1)K MON ONCLE. 81

chir sur votre conduite, tandis que je réfléchirai moi-même au parti que j(i dois prendre dans une conjoncture aussi gra\e...

Là-dcssiis M. Halin sorlit , en lermant l'appartement dont il emporta la clef.

L'aveu sincère m'avait soulagé ; le départ de M. Ralin ni'ôtait la honte, de façon que les premiers moments de ma ca[)ti\ilé ressemhicrent lort à une heureuse délivrance; et, sans l'ohligation où je me voyais de songer deux jours à mes fautes , je me serais fort réjoui, comme on y est disposé au sortir des grandes crises.

Je me mis donc à songer : mais les idées ne venaient pas. Quand je voulais approfondir ma faute, je n'y voyais de grave que le mensonge, réparé pourtant par un aveu ([ue je me plaisais à trouver spontané. Toutefois, pour la honne lègle, je lAchais de me repentir; et, Aoyant la peine que j'avais à y parvenir, je commençais ii craindre que mon cœur ne fût ('ITerti\<'m('nt déjà hieii mau\ais, imm(»ral , comme disait .M. Ualin , en sorte (jue je formais a\ec contiition le projet de renoncer désormais au fou riie.

J'en étais \h, (piand ^sint à passer dans la rue le marchand de petits g.\t<«aux. C'était son heure. L'idée de maniier des petits îï;\teau\ se présenta naluiellenK lit à mon esprit ; mais je me li' un sernpide de céder à cette tentation de la ( liair, dans

un moment où c'était sur l'àmc qu'il m'était cnjoini (le travailler, de façon que, laissant le marchand attendre et crier, je restais assis au fond de ma chambre.

Mais ceux qui ont observe les marchands de petits gâteaux savent combien ils sont tenaces envers la pratique. Celui-ci , bien qu'il ne me vît point paraître encore, ne tirait de cette circonstance aucune induction fâcheuse pour son affaire , mais , bien au contraire, continuait à crier avec la plus robuste foi en ma gourmandise. Seulement il ajoutait au mot de gâteaux l'épithète pressante de tout chauds, et il est bien vrai que cette épithète faisait des ravages dans ma moralité. Heureusement je m'en aperçus, et j'y niis bon ordre.

Je crus devoir cependant ne pas laisser dans son erreur cet honnête industriel , à qui je faisais perdre un temps précieux; je me mis à la fenêtre pour lui dire que je ne prendrais pas de gâteaux pour ce jour-là. — Dépêchons, me dit-il, je suis presse... J'ai déjà dit qu'il croyait en moi plus que moi-même.

— Non , repris-je, je n'ai point d'argent.

— Crédit.

— Et puis , je n'ai pas faim.

— Mensonge.

— Et puis , je suis très-occupé.

— Vite!

— Et puis, je suis prisonnier.

LA BIBLIOïllÈQl E DE MON ONCLE. 83

— Ah ! VOUS m'onnuyez , dil-il eu soulevant son panier comme pour s'éloigner.

Ce geste me lit une impression prodigieuse. — Allcndcz ! lui criai-jc.

Quelques instants après , une casquette artistemeut suspendue à une ficelle hissait deux petits gâteaux. ..tout chauds !

Kôte de hanneton , — pensais-je en mangeant mon gûteau , — (pii, avec quatre ailes pour s'envoler, se va jeter dans un puits! Sans cette stupidité inconcevahle, je faisais mes devoirs tranquillement, j'étais sage, .M. Uatin content, et moi aussi : point de mensonge, point de prison.... Béte de hanneton.

Heureuse idée que j'eus \h î J'avais trouvé le houe expiatoire, en sorte (jue, peu i\ peu, le chariieant de tous mes méfaits, ma conscience reprenait un calme charmant. Ce qui y conlrihuait , je m'imagine , c'est que l'indignation (\o M. Uatin avait été si loilc, qu'il avait entièrement oublié de me donner des dcNoirs à faire. Or deux jours et p(Mnt de devoirs , c'était peut-être, de toutes les punitions, celle que j'aurais choisie comme la plus délicieuse.

IJie lois en paix avec ma conscience, cl asant devant moi deux jours de fête , je voulus embellir ma demeure par (|uel(iues dispositions (]ui me souriaient f(Ml. I ;i pi'cnuere fui (Irloiiiiiei de ma \ne

l'Elzévir, le diclioniiaire, tous les livres et cahiers d'études. Cette opération faite , j'éprouvai une sensation aussi agréable que nouvelle; c'était comme si l'on m'eût ôté mes fers. Ainsi, c'est en prison que je devais connaître pour la première fois tout le charme de la liberté.

Charme bien grand ! Pouvoir légitimement dormir , ne rien faire, rôver. . . et cela à cet âge où notre propre compagnie est si douce , notre cœur si riche en entretiens charmants, notre esprit si peu difficile en jouissances; où l'air, le ciel, la campagne, les murs, ont tous quelque chose qui parle, qui émeut; où un acacia est un univers, un hanneton un trésor ! Ah ! que ne puis-je remonter vers ces heures fortunées, retrouver ces loisirs enchanteurs ! Que le soleil est pâle aujourd'hui! que les heures sont lentes, les loisirs ingrats !

Je retrouve sans cesse cette idée sous ma plume. Chaque fois que j'écris , elle me presse de lui donner le jour; je l'ai fait mille fois, je le fais encore. En vain le bonheur m'accompagne , en vain les années m'ont apporté chacune un tribut de biens, en vain les jours se lèvent purs et sereins ; rien n'efface de mon cœur ces souvenirs d'alors; plus je vieillis, plus ils semblent rajeunir, plus j'y trou^e un sujet d'attendrissante mélancolie. Je possède plus que je ne désirerais, mais je regrette l'âge du désir; les biens positifs me paraissent moins savoureux que ce nuage vide, mais brillant, qui, m'enveloppant alors, m'entretenait dans une constante ivresse.

Fraîches matinées de mai , ciel bleu , lac aimable, vous voici encore; mais.... qu'est devenu votre

L\ l'.lBLlOTHÉQLE DE MON ONCLl.. 80

éclat? qu'est deveiuu; votre pureté? où est votre charme indéfinissable de joie , do mystère, d'espérance? Vous plaisez à mes yeux, mais vous ne remplissez plus mon ûme; je suis froid à vos riantes avances ; pour que je vous chérisse encore , il faut que je remonte les années , (jue je rebrousse vers ce passé qui ne reviendra plus ! Chose triste, sentiment amer !

Ce sentiment , on le retrouve au fond de toute poésie , si encore il n'en est pas la source principale. Nul poêle ne s'alimente du présent , tous rebroussent; ils font phis : refoulés vers ces souvenirs par les déceplious de la \ ie, ils en de^ ieunent amoureux ; déjà ils leur prêtent des grAces que la réalité n'a>ait pas, ils liansforment leurs regrets en beautés dont ils les pnrent , et , se créant à Vciw i un brillanl fantôme , ils pleurent d'avoir perdu ce qu'ils ne possédaient pas.

En ce sens , la jeunesse est l'Age de la poésie , celui où elle amasse ses trésors, mais non , comme quchpies-uns le croient , celui où elle peut eu faire usage.

De cet or pur et entassé autour d'elle, elle ne sait rien tiici-. Vienne le temps (jui le lui arrache pie»-i' à pièce; alors, en lui disputant sa proie, elle commence à connaître ce (ju'elle aNait ; par ses pertes, elle apprend ses richesses ; par m's regrets , ses joies taries. Alors le cœur se gonlle, alors l'imagination ^'allume, alors la pensée se détache et s'élè\e \ers la nue... Alors Viiiiile chante!

Mais (juc dire de ces poètes imberbes qui chantent à cet Age où, s'ils étaient vraiment poètes , ils n'auraient pas trop de tout leur être pour sentir , pour s'enivrer en silence de ces parfums que plus tard seulement ils sauront répandre dans leurs vers !

Il y a des mathématiciens précoces , témoin Pascal ; des poètes, non. Homère sexagénaire est plus croyable que La Fontaine enfant. Avant vingt ans, quelques lueurs peuvent apparaître; avant ce terme, et plus loin encore, aucun génie de poëte n'a atteint à sa hauteur. Beaucoup pourtant étendent leurs ailes bien plus tôt : faible essor, chute prochaine; pour avoir pris leur vol prématurément, ils gisent bientôt sur le sol. Gazettes, coteries, c'est votre ouvrage; relevez -les.

La Fontaine s'ignora bien tard, toute sa vie peutêtre; n'est-ce point là son secret ? Lisez ses préfaces , je vous piie. Se doute-t-il qu'il soit autre que tout le monde? Et ce n'est pas modestie , il n'a pas seulement assez de vanité pour être modeste; c'est nature simple et naïve, c'est bonhomie pure. 11 chante , c'est son plaisir , non la mission qu'il se donne, non le but qu'il se propose; il chante, et la poésie coule à Ilots de ses lèvres.

Il était béte , vous savez. 11 se persuadait que Phèdre était son maître ; il oubliait de louer Louis le Grand ; sans y songer, il offensait les marquis, et manquait les pensions. Bien niais , en effet, en comparaison de tant de poètes d'esprit !

Quand j'eus fait disparaître ces livres et cahiers d'études , je fus un peu embarrassé de savoir que faire. J'allais y songer, lorsqu'il se fil quelque bruit

LA BÎBLlOTIlkQLE DE MO^ 0?«CLE. 87

dans la cliambre à coté. Je lef^ardai par le trou de la sciTurc : celait le chat de la voisine qui avait guerre avec un énorme rat.

Je pris parti d'abord pour le cliat , qui était de mes amis; et je vis que l'appui de mes ^œu\ ne lui serait pas inutile; car, déjà blessé au museau, il attaquait timidement un ennemi bien détermine. Cependant , quand j'eus assisté qucbiues instants à la lutte, le courage et Thabilelé du laible, en lace dun adversaire si terrible, commencèrent à altirer ma sympalliie; en sorte que je résolus de garder une stricte neutralité.

Mais j'éprouvai qu'il était bien difficile d'être neutre, c'est-à-dire indiliérent entre le chat et le rat, surtout lorsque j'eus reconnu que ce rat et moi nous nous trouvions être du môme bord en matière d'Elzévirs. En effet, l'animal s'était retranché dans le creux même que ses dcnls lui avaient prépaie au sein d'un gros in-1'olio gisant sur le plainhcr. Je résolus de le sauver; et aussitôt, ayant lancé contre la porte un violent coup de pied pour effrayer le matou , je réussis si bien, que la serrure sauta et la porte s'ou\ rit.

Il n'y avait plus (|ue Tin-folio : rennemi , disparu ; (h; mon allié, pas de iKunelh's. Cependant i «'lais compi'omis.

Cette chambre élait uin' sui rui «^aif i\r la bd)lio-

Ihèqiio de mon oncle, pour lors absent; un réduit poudreux, garni à l'entour de bouquins. Au milieu, une macliine électrique délabrée, quelques tiroirs de minéraux; vers la lucarne, une antique bergère. A cause des livres , on tenait cette cbambre toujours fermée, pour que je n'y pénétrasse point. Quand M. Ratin en parlait, c'était mystérieusement, et comme d'un lieu suspect. Sous ce rapport, l'accident servait merveilleusement ma curiosité.

Je voulus faire de la physique; mais, la machine ne jouant pas, je m'occupai de minéralogie; après quoi, je revins à l'in-folio. Le rat y a^ait travaillé en grand; sur le titre on ne lisait plus que Dictio.... Dictionnaire! pensai-je, voici un livre peu dangereux. Dictionnaire de quoi?... J'entr'ouvris le volume. Il y avait un nom de femme au haut de la page; au-dessous, du grimoire mêlé de latin; en bas, des notes. 11 s'agissait d'amour.

Pour le coup, je fus bien étonné. Dans un dictionnaire ! qui l'aurait jamais cru? De l'amour dans un dictionnaire ! Je n'en revenais pas. Mais les infolio sont pesants; j'allai donc m'établir dans la bergère, près de la lucarne, assez indifférent pour le quart d'heure au magnifique paysage qu'elle encadrait.

Ce nom, c'était Héloïse. Elle était femme, et elle écrivait en latin ; elle était abbesse, et elle avait un amant ! Mes idées étaient bouleversées par des anomalies si étranges. Une femme aimer en latin ! Une abbesse avoir un amant! Je reconnus que j'avais affaire à un très-mauvais livre, et l'idée qu'un dictionnaire pût se permettre des histoires semblables

LA lîIBLIOTHÈQlE DE MON ONCLE. 89

atténuait mon antique estime pour cette espèce d'ouvrages , d'ordinaire si respectables. C'était comme si >I. llatiu , mon maître, comme si .Mentor se fût mis tout à coup à chanter le vin et l'amour , l'amour et le ^ in.

Je ne posai pourtant point le livre, comme j'aurais du lu faire; mais, au contraire, alléché par ces premières données, je lus l'arlicle, et, toujours plus alléché, je lus les notes, je lus le latin. Il y avait des choses singulières, d'autres touchantes, d'autres mystérieuses; mais une partie de l'histoire manquait. Aussi je n'étais plus tant pour le rat , et il me semblait que la cause du chat fût , à quelques égards, bien soutenable.

Dans les volumes tronqués, c'est toujours ce qui man([ue qui semble le plus désirable à connaître. Les lacunes picjnenl la curiosité, mieux que les pages ne la satisfont. J'ai rarement la tentation d'ou\rir un volume; je défais toujours les cornets pour les lire. Aussi ti"ouvé-je que, pour un auleui". finir che/ l'épicier, c'est moins tiisle que de languir chez le libraire.

Tîéloïse vivait au moyen-Ane. (l'est un temps (|ue je me figurais tout de coun ents , de cellules , de cloches, avec! de jolies nonnes, des moines barbus, et des sites boisés planant sur des lacs et des vallées ; témoin i*ominiers et son abbaye, au pied du mont Salè\e. \'l\\ fait de moycMi-Age, je m^ sortais pas de là

Cette jeuiu* fille él;iif la niée»» d'un elianoiin*; belle et pieuse enfant , charmante h mes yeux

90 NOUVELLES GÉ.^EVOISES.

autant par ses attraits uaturels que par l'habit de religieuse sous lequel je me la représentais. J'avais vu à Cliambéry des sœurs du Sacré-Cœur , et sur ce modèle je façonnais toutes les nonnes , toutes les religieuses, et, au besoin, jusqu'cà la papesse Jeanne.

Dans le temps qu'Héloïse, au sein d'une retraite profonde , s'embellissait de grâces pudiques et d'attraits ignorés , on ne parlait en tous lieux que d'un illustre docteur nommé Abeilard. Il était jeune et sage, d'un vaste savoir et d'une intelligence hardie. Sa figure attachait autant que ses paroles; sa beauté égalait sa gloire, et devant sa renommée avait pâli celle de tous les autres. Abeilard disputait, dans les écoles, sur les questions qui s'agitaient alors , et, dans ces tournois , il avait terrassé tous ses adversaires sous les yeux de la foule , sous les yeux des femmes qui se pressaient dans l'amphithéâtre, attentives aux grâces du bel athlète.

Parmi cette foule se trouvait la nièce du chanoine. Cette fille , distinguée d'esprit , ardente de cœur , écoutait avec trouble. Les yeux attacbés sur le jeune bomme, elle dévorait ses paroles, elle suivait ses gestes, elle combattait avec lui, elle terrassait avec lui, elle s'enivrait de ses triomplies; et, sans le savoir , elle s'abreuvait à longs traits d'un ardent et impérissable amour. C'est la science qu'elle croyait aimer : aussi son oncle , charmé de cultiver d'heureux dons , aj)pelait auprès d'elle Abeilard pour la guider et pour l'instruire... Heureux amants! chanoine insensé!...

Ici commençait le travail du rat.

LA inBLlOTHliQLE DE MON ONCLE. î)l

Je passai au revers; mais que tout était changé !

Héloïse avait pris le voile... Jeu lus ému , car je laimais, jo partageais son ivresse, et, belle ([ne je me la ligurais déjà , je la \is alors plus belle de tristesse, plus jeune sous les antiques arceaux du cloître d'Argenteuil, plus touchante succombant à ses douleurs jusqu'au i>ied des autels.... Le livre relatait le tout dans un gothi(pie langage; de ses pages antiques s'échappait comme un i)arrum de vétusté, en telle sorte que la vi\e impression du passé mariait son charme à la IVaicheor juvénile de mes sentiments.

Cachée dans ce monastère, Iléloïse s'effor(;ait d'éteindre aux eaux de la piété des feux brûlants encore; mais la religion , impuissante à guérir cette Anuî malade, ajoutait à ses tourments. La tristesse, les regrets amers, les remords, un insurmontable amour, dévoraient les journées de cette p;\le l'ecluse ; SCS yeux se mouillaient de larmes, elle i)lenrait Abeilard absent, les jours de sa gloire et ceux de son bonheur. Lenune coupable, mais bien touchante! belle et tendre pécheiesse , dont I inlorlune ct>lore d'un charme poétique tout cet î\ge lointain !...

€ Abeilaid , traduisais-je avec émotion d'une lettre où Iléloïse demande des foices à son amant. Abeilard. (pie de combats pour ramener un cceur aussi perdu i\\\o le mien ! Cond)ien de ri>is se repentir, pour retomber encore. Naincic . pour être ensuit»? vaincue; abjurer, pmir n'preiidre , pour ressaisir a\ee une inniNelle i\resse!...

» Temps fortunes! dou\ s»ui>enirs vÀi se brise ma force, où s'éteint mon courage!... ^Juehpiefois je

92 NOUVELLES GÉINEVOISES.

verse avec délices les larmes de la pénitence, je me prosterne devant le trône de Dieu , la grâce victorieuse est près de descendre dans mon cœur... puis... votre image m'apparaît, Abcilard... Je veux l'écarter, elle me poursuit; elle m'arrache à ce calme où j'allais entrer, elle me replonge dans ce tourment que j'adore en l'abhorrant... Charme invincible ! lutte éternelle et sans victoire ! Soit que je pleure sur les tombeaux, soit que je prie dans ma cellule, soit que j'erre sous la nuit de ces ombrages , elle est là , toujours là , qui plaît seule à mes yeux , qui les baigne de pleurs , qui jette le trouble et le remords dans mon âme !... Que si j'entends chanter l'hymne saint, si l'encens s'élève vers la nef, si l'orgue remplit de ses sons l'enceinte sacrée , si le silence y règne... elle encore, toujours elle, qui trouble ce silence , qui détruit cette pompe , qui m'appelle , qui m'entraine hors des parvis. Ainsi votre Héloise, au milieu de ces vierges paisibles que Dieu a reçues dans son port , demeure coupable , battue des orages , noyée dans une mer de passions ardentes et profanes ... »

Après que j'eus savouré le puissant attrait de ces lignes mélancoliques, je me portai vers Abcilard. Où le retrouverai-je? Hélas ! l'orage avait grondé sur sa tète; lui, si brillant naguère, je le retrouvai déchu, proscrit, fuyant de retraite en retraite, et dérobant ses misérables jours aux fureurs de l'envie et de la persécution : les saints le dénonçaient , les

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