LE GRAND SA IN T-BF.HN AKD
\)Vi[ une lumicie cl se retira. Bientôt après, nous en finies autant.
Les eliambres réservées aux voyageurs à l'iiospicc du grand Sainl-Hernard sont de petites eeilules séparées les unes des autres par une cloison en bois. Lorsque j'eus éteint ma lumière, j'aperçus une clarté qui se projetait sur mon lit au travers des fentes do cette cloison. Il est rare, en pareille conjoncture, qu une curiosité très-indiscrète, mais très-\ ive aussi, ne vous porte pas à approcher votre œil de celle des fentes qui vous parait la plus large. C'est ce que je ne mancjuai pas de faire, en prenant les plus sages précautions pour qu'aucun bruit ue trahit mon indiscrétion. Alors je vis, à ma grande surprise et peut-être avec quelque désappointement , notre touriste assis sur son lit, le buste et la tète chaudement enveloppés, et (jui , tenant la plume, paraissait absorbé dans un travail de composition. A côté de son lit, une théière fumante et un flacon d'eau de cerises. De temps en temps, il cessait d'écrire pour relire et corriircr. c[ tontes les nuances de satisfaction , depuis le simple sourire de contentement jusqu'au sérieux le plus admiratif , venaient se peindre sur son visage. Lu moment il ne put résister au désir d'écouter le llatteur mnrmuic de sa période, et. dans le morceau (ju'il se lut à lui-même, je distinguai seulement (|u'il s'agissait de inolcsses ^ de violelles , et d'une jeune personne nommée A'mma. Je conclus que notre touriste était un auteur, peut-être même un voyageni' di» l'écoh' dAlevandre Dumas . qui était occupe pour le nuuncnt à rédiger les impressions . les souvenirs et les ralaslrophe.^ de sa journée. Sni
00, je le; laissai à son travail, et \c m'ondorniis.
1.0 Iciulcnuiin , àdôjounor, j'appiis que le louiislc était parti depuis une heure; de son côté, le gros monsieur s'apprêtait à gagner Martigny ; je m'associai donc, pour descendre h la Cité d'Aoste, aux trois personnes avec (|ui j'avais lait connaissance la veille d'une façon si gaie. Ces trois personnes, dans Tune desquelles le touriste avait deviné du premier coup d'œil un Suisse llegmatique, ne laissaient pas que d'être de Chambéry. Elles se rendaient à Ivrée pour y célébrer les noces de la jeune fille , promise dès longtemps par son père, aubergiste à Chambéry, au fils d'un Piémontais, aubergiste à Ivrée. Par la même occasion , le bonhomme comptait s'approvisionner en vins et en riz, puis, après avoir terminé ses affaires , rentrer en Savoie par le petit Saint- Bernard. Chemin faisant, il m'expliquait toutes ces choses avec cette gaie et affectueuse bonhomie qui est naturelle aux Savoyards, et comme je paraissais y prendre intérêt, chemin faisant aussi, il me priait à la noce, et sa fille, avec ime aimable ingénuité, m'encourageait à leur faire l'honneur d'y assister. Sans refuser précisément, je n'étais pas non plus décidé à accepter, car voici ce qui se passait au dedans de moi.
La veille déjà, l'air de cette jeune personne m'avait vivement intéressé; mais aujourd'hui je commençais à en devenir amoureux. C'est aller vite en besogne. Mais outre qu'en voyage le cœur, plus aventureux et plus libre , est plus prompt à s'en flammer, en tout temps il est peu à l'épreuve de certains traits d'un charme inaccoutumé , et d'une
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giAcc pour lui iKHiNcllc. i;k'\('(î aiij)rès des religieuses du Sacré-Cœur, cette jeune 1111e était sortie» du couvent depuis quc](pics semaines seulemenl , eu sorte que, novice, sans expérience et à peine rendue au monde, elle était charmante à la lois [)ar ses manières naïves, et par je ne sais quelles fleurs de joie et d'espérance, dont rien encore n'avait terni les tendres el délicates couhMirs. (liacieuseinjMJt montée sur sa mule qui , selon l'inslinct propre à ces animaux, suivait le bord extérieur de la chaussée, elle penchait sur le précipice sans cesser de l'olAtrer avec une sécurité qui chez elh^ n'élait ])as courage?, mais insoucieuse connance. Cependant, loiscjue Tentretien passait de la (jualité des riz ou du prix des ^ins à des sujets plus de son goût , (^lle y prenait part, tantôt en se livrant à des saillies d'enjouement, tantôt en écoutant a\ec un sérieux plein (riiilelligence. A deux ou trois reprises il lut (}uestion de sou fiancé ; elle ne l'avait vu qu'une fois , elle parlait de lui sans embarras comme sans passion, sans paraître non |)his voir dans le mariain» autre cliose (juniie léle délicieuse el i)erpéluelle. Aimable entant ! ttuit en attachant sur elle mes regards, je me représentais sa future destinée, son désenchantement si prochain; et . après avoir dcN iné (piels mécom|)tcs l'at tendaient j)i()bablemenl au sein même d'un boidieur domcsticpic incertain ciw'ore, jamais xudn être rhomme (pii devait les lui éparj^uer par sa constante teiubesse, et par les ménagements qu inspire un <(eur d/'licat et \i\enu'nt épris. Mais. (M>mnh' je ne (h'Nais pas étr<' cet homme, j aimais mieux ne pas nourrir un sentiment «jui (h'vient bien vile pénible
lorsqu'il est sans espoir. Voilà pourquoi je n'étais pas encore intérieurement décidé à assister à la noce du Piémontais.
Au bout de quatre heures nous arrivâmes à la Cité d'Aoste. C'était jour de foire. Sous l'ombre des ruines de l'amphithéâtre , et tout autour des antiques portes romaines, les paysans descendus des montagnes étalaient leurs denrées : ici les fromages s'élevaient en piles, là mugissaient des génisses, plus loin de timides brebis bêlaient autour des échoppes, ou allaitaient leurs agneaux sous l'abri des chariots. Nos deux messieurs, à peine arrivés , s'étaient vus entourés des marchands à qui ils avaient affaire; et, tout disposés déjà à me traiter comme on fait une ancienne connaissance, ils avaient abandonné à ma protection leur jeune demoiselle. L'hôtel où nous étions descendus était bruyant et encombré de monde. Pour l'en faire sortir , je lui proposai un pèlerinage à la Tour du Lépreux. Après y avoir consenti avec un joyeux empressement , et comme nous nous y acheminions déjà, elle me demanda qui était le Lépreux. Je lui promis qu'elle le saurait bientôt, et , étant entré dans la boutique d'un libraire, j'y achetai le livre de M. de Maistre. Alors nous nous dirigeâmes vers l'agreste enclos où s'élève la vieille tour qu'il a immortalisée; et, quand nous l'eûmes visité , nous allâmes chercher dans la prairie voisine un ombrage pour nous y asseoir et faire noire lecture. C'étaient des chênes touffus , et non loin quelques bouleaux, ceux-là peut-être auprès desquels le lépreux, ayant vu la jeune femme pencher la tête sur le seiyi de son cponx . sentit son cœur se
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serrer, et son âme près d'ùtrc brisée par un affreux désespoir.
Ma jeune compagne, élevée cliez ks reliaieuses du Sacré-Cœur, n'avail guère lu que des livres de piété. Pour la première fois elle écoutait un écrit tout ensemble grave et attachant , dont le style , plein de mouvement et d'éloquence, tantôt pénètre mollement le cœur, tantôt l'étreint et le fait bondir de pitié. Calme d'abord, et presque distraite, elle regardait alternativement cette tour, ces montagnes , ce vallon, jusqu'à ce que , captivée de plus en plus par l'intérêt du récit , elle montra une sorte de surprise, à laquelle succédait insensiblement en elle Tenchanteresse émotion d'une Ame neuve qui s'ouvre à la poésie. Son visage brillait de plaisir. Toutefois , à ces pages de plus en plus sombres où se déroulent les souffrances amères du lépreux, ses yeux se mouillèrent de larmes; et, quand j'approchai du moment où la sœ'ur de cet infortuné va lui être retirée, sa compassion se trahit par des pleurs.... elle me pria de ne i>as poursuivre. Alors je fermai le livre, et, en le lui ollranl pour ((u'cllc put ache\er plus tard cette lecture , je la priai de conserver ce petit volume en souvenir de moi. Klle me le pronùt avec effusion, mais en rcuitiissaiit. lin effet . nous venions de sentir ensemble . de nous émou\ oir ensendile , nos cœurs s'étaient secrètement approchés l'un de l'autre . eu sorte (|ue la bienveillance ingénue de la ^ cille \enait de faire place, chez cette jeune lille , aux troiibb's pudicpies du sentiment.
Nous retouiuAmes a 1 hôtel, les deux nies>i»Mirs . lont entiers ;i leurs aiOiires . s OciMipaient de les ter
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miner afin do icparlir. A peine s'aperçurent-ils que leur jeune demoiselle était bien changée. Pour moi, j'avais si bien la conscience du mal que je venais de lui faire imprudemment en troublant le calme de son cœur , et en l'ouvrant à la poésie tout juste au moment où elle allait contracter le plus saint, mais le plus prosaïque des engagements, que j'en éprouvais une sorte de compatissant chagrin. Ce mal , je ne pouvais déjà plus le guérir, mais je pouvais l'accroître peut-être en continuant de cheminer dans la société de cette jeune personne, comme j'y étais porté par un désir pressant et presque coupable déjà en raison môme de sa vivacité. Aussi, faisant un effort extrême pour résister aux sollicitations affectueuses du père, du frère , et aux timides mais instantes prières de leur compagne , je me séparai d'eux après les avoir remerciés de leur accueil. Quelques instants après , ils partirent. Je demeurai à Aoste, éprouvant au milieu de celte foule un vif sentiment de solitude , et le cœur tout rempli d'une mélancolie que j'allai nourrir à cette même place où nous nous étions assis le matin sous les chênes.
Le lendemain et les jours suivants , je continuai d'être en proie à une préoccupation qui me laissait peu de curiosité pour observer les contrées ou les villes que j'étais venu visiter. A Ivrée, où je passai de grand matin , il fallut de nouveau me faire violence pour ne pas m'y arrêter au moins quelques heures. Les rues étaient désertes, l'air froid, la Doire à peine blanchie par les premières lueurs de l'aube, et néanmoins il me semblait que cette contrée fût la plus charmante de Tltalie, et cette ville
LE GRA>D SAINT-BERÎÎARD. 4ôî)
la seule OÙ j'aiiiais aimé fixer mes jours. Je voulus la traverser à pied. En passant, je vis plusieurs hôtels, et devant eliacun je m'arrêtais, incertain s'il était la demeure de la jeune lille, probablement endormie à cette heure , peut-être aussi rêvant tout éveillée à ses émotions de la veille, et à ce jeune homme qui en avait été sinon l'objet , du moins l'occasion. Comme je m'oubliais dans ces halles successives, le cocher de ma cariole, à qui j'avais commandé de m'attendre au sortir de la ville, revint sur ses pas pour m'appeler. Je le suivis, la cariole roula, et, au moment où le pa\é de la dernière rue cessa de lelentir sous la luile des roues, j'éprouvai une inexprimable tristesse. 'J'outefois, avec Je cours des semaines, cette préoccupation s'effaça insensiblement , et bientôt le vif sentiment que j'emportais se trouva transformé en un tendre souvenir. Je visitai (îênes, Florence, Home , Naples ; et , quand il fallut songer au retour , je choisis pour traverser les Alpes le passage du Simplon , tout autant parce ([ue mon cœur, redcNcnu libre, ne me pressait plus de repasser par Ivrée, que parce que j'aurais redouté , en y passant, de voir s'y llétrir un souvenir si tendre, si pur et si remi)li de fraîcheur.
Arrivé à (ienê\e l'automne dernier, j'allai, selon mon usage , faire \ isite à ma tante Sara. Plus haut , j'ai parlé d'elle ;\ propos du duel de mon cousin. Ma tante Sara habile la campagne : c'est . aux portes de la \ ille , un jardinet séparé par des nunailles (hs |;u(liiiels \oisins. Ce jardinet offre l'aiirémenl dune balançoire; une pompe, dont l'eau ne laril que dans les temps de sécheresse, y fournil aux arrosemenls ;
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et à l'angle nord-est mon cousin Ernest a lait élever une jolie montagne, sur laquelle il a construit et peint en vert un pavillon chinois d'où la vue plane sur la maison de l'octroi et sur les fortifications de la ville.
Ma tante Sara est une excellente dame, maintenant âgée, qui n'a éprouvé durant sa vie qu'un seul malheur, celui de perdre son époux, il y a quarante ans, après trois mois d'un bonheur sans mélange, comme elle dit elle-même naïvement. Six mois après cette catastrophe , elle accoucha d'un fils posthume sur lequel se concentrèrent dès lors toutes ses affections : ce fils , c'est mon cousin Ernest , qu'elle a élevé comme une mère tendre , qui fut institutrice dans sa jeunesse , élève un fils unique , et, de plus , posthume. Dès le bas âge, des méthodes d'ordre, des habitudes de bienséance , des leçons de maintien; plus tard, pour former le cœur, des sentences, des quatrains , la morale en exemples , le vice puni , la vertu récompensée; plus tard, pour former l'esprit, des règles d'urbanité , de conversation , et , dès la première adolescence , des gants , une badine , un frac, les pieds en dehors, et des manières conformes ; plus tard, .... rien. A quinze ans, mon cousin Ernest était un homme fait, parfait, un hommemodèle, faisant la joie de sa mère, et la joie aussi de quelques camarades rieurs et dégourdis, dont ma tante trouvait le ton détestable. Aujourd'hui mon cousin Ernest, toujours unique et posthume, est en outre un célibataire rangé, propret, qui élève des œillets, qui arrose des tulipes, et qui va chaque jour h la ville, à huit heures en été, à midi en hiver,
KE GRAND SAlNT-BEBN \1U). A\U
pour retirer la gazette après lecture, et pour écliaiiger, chez la loueuse de livres , le tome premier du roman que lit ma tante contre le tome deuxième. Si les chemins sont humides, il porte des socques; s'ils sont poudreux, il chausse ses soulijcrs de peau jaune; si la pluie tombe ou si le baromètre est mcna(;ant, il prend place dans lonmibus. Sans l'omnibus, il n'aurait jamais eu de duel.
Chose bizarre ! je suis militaire de mon métier, assez vif de mon naturel , très-chatouilleux sur le point d'honneur, et je n'ai pas encore eu mon duel. Mon cousin Ernest passe sa vie au milieu de bonnes vieilles dames; il ne fréquente ni les salons , ni les lieux publics; il est débonnaire, il est unique, il est posthume... et le dcslin a voulu qu'il eût son affaire dhonneur. C'est qu'au fond les habitudes sont pour mon cousin Krnest ce (juc sont pour d'autres les passions, et le droit d'être en route à huit heures , (juand il a pris l'omnibus de huit heures , ce qu'est pour d'autres mauvaises tètes le droit imprescriptible d'entonner la Marseillaise, ou de fumer au nez d'une comtesse. Or, un jour, au moment où mon cousin prend place dans l'omnibus dr huit heures , il se trouve (jue . sur la j)rièrc(l'uu jeune étrauiicr . le conducteur vient de consentir à rctanlcr le départ de (|uel(|ues minutes, pour donner ii la dame (jualtcnd cet étranger le t«'mps d'arriver. Ceci attriste mou cousin , (pii eiitre\oil dés lors un grand liouble .■i|>|H)rle dans louttî l'économie de sa joinnee. I,e <piart sonne ; ceci aigrit mon cousin . qui siuige <|ue cette dame \a être la eau^e d une série continue d'il régularités ricoeli.uil les ime^ ^\\\ lev autres, cl
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aboutissant à déplacer l'hourc de son dîner , riieurc de son calé, riieuie de sa sieste.... Aux vingt-cinq minutes, il n'y tient plus, et se prend à grommeler . Au diable lu demoiselle ! Aussitôt le jeune étranger lui donne son adresse, lui demande la sienne, et tout se trouve arrangé pour le lendemain à buit heures, à huit heures précises, ajoute l'étranger. Ce jour-là, mon cousin se lit attendre. H apportait des excuses, on n'en voulut pas. Alors, honnêtes témoins et bous parents, nous fîmes le reste, et l'honneur l'ut satisfait.
Je reviens à la visite que je fis à matante Sara l'automne dernier. Introduit dans le jardinet , je la trouvai établie dans le pavillon chinois , et faisant une lecture à quelques bonnes dames du voisinage . Il fallait que le sujet en fut touchant, car je trouvai toute cette société dans l'attendrissement , hormis pourtant mon cousin Ernest, qui , toujours unique et posthume , fumait un cigare , nonchalamment assis sur un banc rustique, à l'ombre d'un acacia pommelé. Après avoir salué tout ce monde et embrassé ma tante , je priai ces dames de ne pas interrompre leur lecture à cause de moi, et j'allai m'asseoir et fumer aussi sur le banc rustique à l'ombre de l'acacia pommelé. Ma tante lisait exactement comme lit une mère tendre qui fut institutrice dans sa jeunesse, avec une emphase didactique, d'après des principes raisonnes , et selon toutes les règles de l'épellation la plus strictement régulièie, en sorte que c'était un charme de l'entendre. Après avoir replacé ses lunettes sur son nez , elle continua sa lecture :
LE OUAM) SAINT-BERMARÏ). 4G'S
« Cette jeune lille était une de ces blanches
figures de leninie ([n'entoure coninie d'un \()ile erépuseulaiie une bleuâtre auivole dintinies tristesses (londanniée par le sort à subir l'autorité d'un père incapable de comprendre les mystérieuses aspiralions d'une Ame qui cherche à combler les gouITres de son cœur et à coni[)léter la réalisation de son être, elle se consumait en douleurs secrètes et en sanglots étouffés. C'est que cette plante , créée pour lleurir sur le radieux penchant des Apennins, avait du germer au milieu des pentes froides de l'Helvétie, en sorte que, sur le point de s'épanouir en éclatante corolle , le vent glacé des hauteurs la forçait de s'emprisonner dans l'ingrate enveloppe de son pAle calice. »
« Cousin , quelle est donc celte plante ? demandai-je au célibataire posthume qui fumait à mes côtés. — C'est.... c'est une délicieuse création de femme. ; Mon cousin était dressé à répéter les expressions choisies de sa mère. ) — Et ce livre , quel est- il ? — l ne impression de voyage. — Pas gaie ? — Non. — Triste ? — Très-fort. » — Et mon cousin , de qui ces questions , bien plus que les sanglots étouffés de la blanche ligure de femme , troublaient la quiétude, se lemit î\ fumer d'un air qui signiliail que, sans \ ouloir s'engager à écouter , il m'engageait néanmoins à le laisser tranquille
" Aussi, tandis qu'elle cherchait en vain .
parmi les èlres positifs dont elle était entourée, celui qui dcNait ouNrir et pleurer de son amour h* palais désert de son Ccenr, son pèie cousin î (juel est ce père ?— C est le >\{'i\ . oiganisalion \ulgaire,
-1(54 >OUVELLES CjÉ?«EVOISKS.
ot 1 un de ces hommes dont la vie se dépense tout entière en mercantiles opérations ( un négociant, pas vrai ? — Oui) , son pérc , au lieu de proposer à sa tendresse quelqu'un de ces nobles exilés qu'au jour de ses convulsions la volcanique Italie a lancés au delà des Alpes ( Ciani? Mazzini? — J'ignore ) , quelqu'une de ces natures riches et embrasées , telles qu'en produit encore Naples ou la ville aux gondoles ( Venise... Hem ? — Hum ! ), avait jeté les yeux sur un jeune Suisse aux formes massives, aux joues pleines et fraîches , à la chevelure blonde , symbole blafard d'une âme terne et sans bouillonnement. Ainsi, la pâle fleur, sans cesse agitée par les vents glacés , au lieu de rencontrer dans les Heurs ses compagnes un élastique support , allait battre du front au flanc brut de ces deux blocs de granit qui la tuaient en voulant l'abriter. »
Ici ma tante, qui fut institutrice dans sa jeunesse, ne put s'empêcher de faire remarquer combien ce livre était délicieusement écrit. Elle trouvait à ce style d'inflnies nuances qui répondaient aux mille harmonies d'une âme sensible, et elle insistait particulièrement sur ce retour imprévu d'une comparaison qui jetait tant de lumière sur la situation décolorée de l'héroïne. Les vieilles dames , tout en partageant entièrement cette opinion , témoignaient d'ailleurs le dédain le plus marqué pour ces deux pauvres blocs de granit , et l'une d'elles épousait avec une exaltation si prononcée les douleurs de cette femme incomprise, que je me pris à conjecturer qu'elle-même avait eu beaucoup à souffrir de l'indifférence stnpide d'un sexe sans discernement.
LE GRAND SAINT-BERNARD. ^6ô
« Est-elle mariée, cette dame? demaiulai-jc tout bas à mon cousin. — Non. » l*our moi , bien que je lusse à mille lieues de me douter encore que cette plante étiolée était ma fraîche compagne d'Aoste, et ce bloc l'aubergiste de Chambéry, je m'intéressais vivement à une lecture qui , sans altérer le moins du monde la quiétude de mon bon cousin, ébranlait à ce point la sentimentalité de ces dames , et provoquait de leur part des remarques non moins délicieuses que le style qui en était l'objet.
« Lorsque je les rencontrai , poursuivit ma tante en continuant sa lecture , ils cheminaient du côté des plaines de l'Italie, dans le fol espoir que les baleines les plus douces d'un climat embaumé arrêteraient les ravages de cette destinée déçue. Mais moi, de qui IWme comprenait cette îime, je voyais la vierge s'acheminant comme par une allée de cyprès vers sa fosse déjà creusée , et le poids d'une immense douleur pesait sur mon Ame affaissée. Auprès d'elle, son blond liancé i)romenait à la lumière des cieux l'ampleur massivcî de ses formes, dont aucun end)rasement intérieur ikî venait colorer la fade fraîcheur, ni tordre et saccader les mou\ements prosaïques : une épaiss*^ stupidité d»^ cdMir recou- \raitceL iiominc coiume une armure de plomb, cl rapi)i'och(î même d'une effroyable avalanche (ici, j'écoutai à deux oreilles) ne suflisait pas îi lui inspirer les égoïstes alarmes de la frayeur la plus >ulgaire.
» (.iependaut la nuit approchait, le* noires deu-
^fifi ^0l VELLES r.ENEVOlSES.
tel lires des eimes semblaient mordre les nuages du soir, et les gorges du Saint-liernard absorber, immenses gueules, les dernières lueurs du couchant. L'avalanche était là, béante, insondable, pâle comme un linceul, avide comme une tombe ! Tout à coup, une blanche apparition s'élance, tournoie, et s'abîme dans le gouiïre... C'est Emma ! (Emma ! m' écriai -je... en moi-môme.) Plus prompt que l'éclair, je m'y jette sur sa trace , je roule , je bondis , je plonge de vide en vide, cherchant à devancer la mort qui roule à ma poursuite , et, vainqueur dans celle lutte funèbre, j'arrive auprès de la vierge pâlissante et glacée.... Elle avait voulu trouver dans ce gouffre la fin de ses tourments ! Alors je lui laissai voir que moi, l'étranger, que moi, l'inconnu, j'avais deviné sa pensée, Comprise enfin, pour la seule fois peut-être, ses paupières s'ouvrirent pour laisser briller la flamme du ravissement , et le sourire radieux, ineffable, accourut sur les violettes (!!)de ses lèvres. En même temps arrivaient les molosses (!!!) de l'hospice, chargés de cordiaux, aboyant le secours et la délivrance. Du haut de la chaussée on nous tendit un câble , les pères vinrent à notre rencontre, je remis aux hommes du ciel la victime du monde , et , après la leur avoir remise , je m'éloignai à pas désespérés! »
Je partis d'un grand éclat de rire.... Les dames se levèrent indignées, mon cousin regarda sa mère , ma tante me regarda, je regardai tout ce monde en larmes, et n'étant plus maître alors de réprimer une hilarité que ce spectacle môme portait à son comble.
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je pris le parti de saluer la compagnie el de prendre eongr, en m'excusant d'avoir causé un si grand scandale.
Tout en regagnant mon hôtel,. je me ressouvins de ce gros monsieur qui disait :
Hpitaphc! tout est épitaphe!
FIN or GRAND SAINT-RERNARD.
Aux portes de la ville de Genève, TArve , torrent qui descend des glaciers de la Savoie, vient unir ses eaux fangeuses aux ondes limpides du Uhùne. Les deux fleuves clieminenl longtemps sans conl'ondrc leurs eaux; en sorte que c'est un spectacle curieux, pour ceux qui n'y sont pas accoutumés, (juc de voir couler parallèlement dans un même lit une onde bourbeuse et des Ilots d'azur.
La langue de terre qui sépare ces deux rivières , près du pont où elles se réunissent, forme un petit delta, dont la base, large de quelques centaines de pas seulement , est occupée par le cimetière de la ville. Derrière ce lieu sont des jardins plantés de divers légumes , et arrosés au moyen de grandes roues (jui élèvent les r;in\ du Hlione et (pii les dishibucnl dans une nuiltitudc de rigoles (lui s'entrecroisent. Quchpies cultivateurs habitent seuls cette étroite plaine (jue termiiu' un bois de saules, puis une grève stérile. C'est à l'extrémité de cette grève (pie les deux rivières se réunissent et courent s'en- «aisser entie des rochers vermoulus (|ui bornent I hori/on.
Quoique voisin d'une ville populeuse, ce lieu pré- ^^Mlt(' un aspect mélancob(|n(' (|ni en ét'arle la loulc. \ la\erilé, (|ncl(Hielois une bande joveuse
no NOUVELLES GÉNEVOTSES.
(Vccoliers parcourt les rives du fleuve, et, séduite par cet attrait de liberté qu'offrent les lieux déserts, vient camper sur la grève dont j'ai parlé ; mais plus souvent on n'y rencontre que quelques promeneurs isolés , et plutôt de ceux qui aiment à se soustraire aux regards et à rêver avec eux-mêmes. Il n'est pas rare que des malheureux, fatigués de vivre , y soient venus chercher la mort dans les Ilots.
J'avais environ sept ans lorsque je parcourus ce petit pays pour la première fois, tenant par la main mon aïeul. Nous marchions sous l'ombrage de grands hêtres, dans les rameaux desquels il me montrait, du bout de sa canne, les petits oiseaux qui sautaient de branche en branche.— « Ils jouent, lui disais-je. — Non , mon enfant , ils vont par la plaine d'alentour chercher de la nourriture pour leurs petits, et ils la leur apportent, et puis repartent pour recommencer. — Où sont-ils les petits oiseaux? — Ils sont dans leurs nids, que nous ne voyons pas. — Pourquoi ne les voyons -nous pas?... »
Pendant que je faisais ces questions enfantines, nous avions atteint l'extrémité de cette allée d'arbres que termine un gros portail en maçonnerie. Par la porte qui se trouvait entr'ouverte , on apercevait au delà quelques cyprès et des saules pleureurs ; mais dans le fronton du portail était incrustée une grande inscription en lettres noires sur un marbre blanc. Cet objet, singulier pour un enfant, me frappa — « Qu'est-ce ? dis-je à mon grand-
père. — Lis toi-ni('^iTic, nie dit-il. — Non, repris-je, lisez, grand pcVe; » car il y avait dans l'impression qno j'avais reruc quelque chose qui me rendait craintif.
t C'est la porte du cimetière , me dit-il , l'endroit où l'on porte les morts. Cette inscription est un passage de la Hible :
IIFXRELX CEUX QUI MEURENT AU SEIGNEUR; ILS SE RE- POSENT DE LEURS TRAVAUX , ET LEURS OEUVRES LES SUIVENT.
» Cela veut dire, mon enfant — Mais où
est-ce qu'on les porle? dis-jc en rinterrompanl — On les porte dans la terre. — Pourquoi, grandpère? Leur fait-on du mal?— Non, mon enfant; les morts ne sentent plus rien dans ce monde-ci. »
Nous dèpassAmes le portail , et je ne lis plus de questions. De temps en temps je retournais la tèle du côté de la pierre blanche, rattachant à cet objet toutes sortes d'idées sinistres sur les morts, sur les sépulcres, et sur les hommes en manteau noir (jue j'avais souvent rencontrés dans les rues portant des bières couvertes d'un linceul.
Mais le soleil brillait et je tenais la main de mou aïeul; ces impi'essions s'iifiailtliicnt (le\anl d'autres, et quand nous einncs atteint les bords du Khôiie, la vue de l'eau, et surtout celle d'un homme (pii péchait , attirèrent toute mon attention.
Les eaux étant basses, cet honuue . «-haussé «h* lirandes bottes en cuir , s'était avancé au milieu du courant — Noyez, prand pèn\ il (»st dans l'eau ! —
C'est un homme qui prend du poisson; attendons un moment, tu le verras bouger dès qu'il sentira quelque chose au bout du fil.
Nous restâmes ainsi à le regarder ; mais l'homme ne bougeait point. Peu à peu je me pressais contre mon aïeul et je serrais sa main avec plus de force , car l'immobilité du pécheur commençait à me paraître étrange. Ses yeux fixés sur le bout du fil , ce fil qui plongeait mystérieusement sous l'eau , le silence de cette scène, toutes ces choses agissaient sur ma frêle imagination, déjà ébranlée par la vue de l'inscription en lettres noires. A la fin, par une illusion bien ordinaire , mais nouvelle pour moi, le pécheur me parut descendre la rivière, et le bord opposé se mouvoir en remontant le courant. Alors je tirai mon grand-père par la main, et nous poursuivîmes notre promenade.
Nous longeâmes la rive sous les saules qui ombragent le sentier. Ils sont vermoulus , percés de pourriture; une mousse vive rajeunit leur base, tandis que de leur tête décrépite s'échappent de flexibles branches qui s'abaissent sur le fleuve. Nous avions à notre droite le Rhône, à gauche les jardins dont j'ai parlé. La roue qui élève l'eau dans de petites auges, d'où elle retombe dans une rigole , m'intéressa beaucoup; néanmoins, dans la disposition où j'étais , j'aimais mieux n'être pas seul à contempler l'immense machine tournante; d'ailleurs le pêcheur était toujours là-bas , immobile. Enfin nous le perdîmes de vue , et nous arrivâmes à la grève qui termine la langue de terre. Mon grand-père me fit rcmaniuer dans le gravier une
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foule de pierres plates et rondes, et m'apprit à les faire voler sur la surface de l'eau , en sorte (|ue j'a- MÙs complètement oublié le portail, le pêcheur et la roue.
Il y avait sur le rivage une petite anse remplie d'une eau claire et peu profonde. Mon giand-père m'invita à m'y baicner, et, m'ayant ôlé mes vêtements, il me lit entrer dans l'eau. Lui-même s'assit au bord, et, appuyant son menton sur le pommeau d'or de sa vieille canne, il me regardait jouer. Je vins h porter mes recards sur sa (iiiure Ncnêrablc, et je ne sais pounpioi c'est sous cette imaiie (|u il est resté depuis empreint dans mon souvenir.
Nous finies le tour de la pointe pour longer au retour la rive de l'.Arve. La sécurité était revenue , et le bain m'a\ait mis en train. Je jouais avec mon grand- père, le tirant \ydv le pan de son habit , jus- (lu'àceque lui, se retournant subitement, feignit demepoursui\reen grossissant sa voi.x. Quand nous attciiinlmes le bois de saules, il se mit à se cachei* dciricre les arbres, et moi ;\ le chercher a\ec un j)laisir mêlé d'émotion , me livrant à une joie éclatante lors(|ue j'avais trouvé sa cache, ou seulement l()is(pril était trahi par le bout de sa canne ou de son chapeau.
Vu moment je perdis sa trace, cl , le cherchant d'arbi i' eu ai bre , je m'cnlom;ai dans le bois sans le ic'lrouNcr. J'appelai, il ne répondit point. Alors, précipitant ma eoiiise et me dirigeant du côté où le taillis me semblait le moins sombre, je maiitpiai le sentier, et j«* me trouvai sur le ri>agc, en face d'un objet dont la \ue me remplit d horreur.
171 i>OUVJiLLtS GENEVOISES.
C'était la carcasse d'un cheval gisant sur le sable. L'orbile profond des yeux , le trou des naseaux , la niAchoire décharnée , ouverte comme par un bâillcnuMil infernal, et présentant un liideux ràlelier, me liront une impression si soudaine et si forte, que je m'écriai de toute ma force : « Grand-père ! oh ! grand -père !... » i>Ion grand-père parut; je me jetai contre lui, et je l'cnlrainai loin de ce lieu d'effroi.
Le soir , quand on me lit coucher , j'étais fort inquiet, agité, redoutant le moment où l'on me laisserait seul. J'obtins que la porte de la chambre , (jui donnait sur celle oùmes parents étaient à souper, (lomourerait entr'ouvertc , et le sommeil me délivra bientôt de mes terreurs.
L'année suivante mon aïeul mourut. Sa disparition ne me frappant par aucune image sensible, j'en fus moins touché que de la douleur de mon père , dont l'abattement et la tristesse me faisaient pleurer. On m'habilla de noir, l'on entoura mon chapeau d'un crêpe, et quand yint le jour des funérailles, je dus suivre le cercueil avec les hommes de la famille , tous comme moi revêtus de longs manteaux noirs.
Au sortir de la maison , je n'osai pas demander à mon père où l'on allait; car , outre que son chagiin me rendait timide, j'étais moins familier avec lui que je ne l'avais été avec mon aïeul : c'est le cas ordinaire des enfants. J'avais oublié ce que ce dernier m'avait dit des morts et de la terre où on les porte, en sorte que je m'acheminais plutôt curieux
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qu'inquiet; el lorsque j'eus entendu derrière moi mes grands parents qui s'entretenaient de choses indiiïérentes tout en saluant les passants, la cérémonie cessa tout à fait de me paraître lugubre.
A la porte de la ville , le factionnaire présenta les armes, et les soldats du poste se mirent en ligne pour faire de même. Je ne savais pas que ce fut pour nous, mais j'y trouvais une distraction très-agréable. Néanmoins un des soldats, que je considérais de toute mon attention à cause de sa ligure martiale , se mit à sourire en me regardant ; je crus qu'il riait de mon accoutrement , en sorte que je rougis , et je continuai à rougir toutes les fois que les regards des passants s'arrêtaient sur moi.
Pendant que j'étais distrait par ces choses et par mille autres riens qui s'offraient à ma vue , je ne m'étais pas aperçu de la direction qu'avait prise le convoi. Tout j\ coup me retrouvant sous l'allée de hèlres, en face du gros portail, les impressions de l'année précédente se représentèrent à mon imagination , et je ne doutais plus que je ne fusse acteur dans une de ces scènes de mort et de sépulcres dont le mystère lugubre m'avait souvent causé tant de trouble.
Dès ce moment ma pensée se reporta sur mon grand-pèro , que je savais être dans le cercueil ; je (•(Mupris (ju'on le portait <lan«i la terre, conmie il m'as ail dit (pi On prati(|uait à l'égard des morts, cl, <lans 1 impuissanci^ où j'étais encore de me figurer \\n cadavre, je nie le représentais couché tout visant dans l'étroite bière, et j'attendais avec anxiéléde vnirce qu'on allait lui faire. ^Mioicju'un peu de curiosité se mèlàl à la crainle(|uej é[U(>uvais.
476 ^O^JVELLES GEi><EV01SES.
j'espérais bien que tout se passerait à distance , et que l'on ne franchirait pas le portail. Mais il en lut autrement.
Je n'avais jamais vu de cimetière, et comme je m'étais représenté ce lieu funèbre sous un aspect effrayant , je fus assez rassuré lorsqu'étant entré, j'aperçus des arbres , des fleurs , et les rayons d'un beau soleil qui 'doraient la surface d'une grande prairie. Aussitôt des images plus douces s'offrirent à mon esprit , entre autres celle de mon grand-père, tel qu'il m'était apparu l'année précédente au bord de la petite anse. Je me le figurai habitant cette prairie , et s'y reposant au soleil , comme c'était sa coutume aux beaux jours d'août ou de juillet. Je venais d'être si agité, que , par une réaction naturelle, la paix et le calme renaissaient rapidement dans mon cœur.
Toutefois diverses choses me causaient encore quelque inquiétude. Nous dépassions de temps en temps des pierres avec des inscriptions , et de petits enclos entourés de balustres noirs. Près de l'un d'eux, j'avais remarqué de loin une femme dans une attitude de recueillement. Je m'attendais à ce qu'elle tournerait la tète pour nous voir passer : mais , penchée sur l'enclos , elle n'en détourna point ses regards , et un sanglot étouffé , qui me parut venir du côté où elle était agenouillée, me jeta dans une agitation extrême. En effet , la voyant immobile, je me figurai bientôt que le sanglot partait de dessous l'herbe qui était dans l'enclos , et l'image d'un mort gémissant sous le poids de la terre me glaça d'épouvante.
Pendant que j'étais ainsi ébranlé, j'aperçus en
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a\aiil du coinoi deux hommes qui paraissaient nous attendre. A mesure que nous approchions , leur figure hAléc , leurs traits rudes , leur air silencieux , me faisaient une impression plus sinistre; mais lorsqu'arrivé près d'eux , le cercueil s'arrêta . et que j'eus vu des pelles, des pioches et un grand trou dans la terre, mes yeux se troublèrent et je sentis mes jambes chanceler sous moi. Ces hommes affreux prirent le cercueil par les deux bouts , ils le déposèrent dans le trou, et , saisissant leurs pelles , ils firent rouler dessus la terre amoncelée sur les bords de la fosse. Au bruit retentissant des cailloux et des os qui tombaient sur le bois , mon imagination mêlait des sanglots, des cris, des gémissements; et, quand le bruit devint plus sourd, je croyais entendre encore les rùlements étouffés de mon grand -père.
(^)uelques instants après, nous étions de retour au logis. Mon père se livra à une violente douleur , et je m'y associai , persuadé (|u'il pleurait sur le supplice de mon pauvre grand-père oppressé sous la terre.
Il faut (pie je i>ois né peureux. Ces impressions sont demeurées inelfaçables, et prêtes use ré\ ciller dans la nuit et la solitude , toutes les fois du moins que l'absence d'une pensée , d'un sentiment ou d'un but précis leur omiait un libre accès dans mon àme. Mais je reprends le récit des circonstances qui, à peu d'années de là, me livrèrent h des émotions bien plus fortes encore.
C'était au\ premiers jours de mon adoleseeuce ('omme il ani\e (piel(piel()i> à cet âge, l'amour
rr
dans toute la vivacité de ses premières atteintes , s'était emparé de mon jeune cœur. Tout entier à jnes chères pensées , sans cesse préoccupé de douces chimères, j'étais devenu rêveur, taciturne, inapphqué. Aussi mon père s'en chagrinait, et mon régent affirmait que je n'avais aucune aptitude pour les langues mortes.
Amour d'adolescent, ai-je dit. En ctlet , je brûlais pour une personne qui aurait pu à la rigueur être manière, et c'est pourquoi j'avais soin (le cacher à tous les regards ma secrète flamme, que le mystère entretenait vive et pure , tandis que la moquerie l'eût éteinte.
La dame de mes pensées était une belle personne qui habitait la même maison que nous. Elle venait souvent chez mes parents , et , grâce à mon âge , j'allais librement chez elle. A mesure que je m'éprenais davantage, je trouvais des prétextes pour m'y rendre plus souvent , pour y rester plus longtemps; à la lin j'y passais mes journées. Debout à ses côtés pendant qu'elle travaillait à quelque ouvrage d'aiguille, faute d'oser soupirer , je jasais, je tenais son écheveau, ou je courais après son peloton s'il venait à rouler sur le plancher. Que si quelque soin domestique l'appelait à sortir de la chambre , je profitais des instants pour baiser avec transport les objets qu'elle avait touchés, je passais mes mains dans ses gants , et , pour que le chapeau qui avait pressé ses cheveux pressât aussi les miens, me \ oilà alTublé d'un chapeau de femme , ayant horriblement peur d'être surpris, et rougissant de ma routeur même.
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Ilclcis ! une si belle passion devait etie iiialiieureiise. Par une plaisanterie que je prenais au sérieux, cette demoiselle ra'a[>pelail son petit mari. Ce litre était mon j)rivilége, je ne le partageais avec aucnii autre , et cela seul suffisait pour me le rendre inlininieiit cher. Lu soir, beau et [)inipant, je montai chez la dame de mes pensées, qui m'avait elle-même convié, pour ce soir-là, à une réunion de famille. J'entrai glorieux dans le salon; l'assemblée était nonibieuse. ]*ar une prélereiue délicate ([ui ollensa gravement plusieurs grands parents, je n'eus de saints et de civilités que pour ma belle voisine, à qui je consacrai toute l'amabilité et les agréments dont je pou\ais disposer , l(us([u'un grand jeune homme qu'on \enait dintroduiie, après maNoir hautement déplu en détournant de moi l'attention de ma souveraine , se prit à me dire : — Ah çà, vous êtes le petit mari; moi, je vais être le grand.... J'espère ([ue nous vivrons bien ensemble.
Tout le monde se mit à rire , surtout lorsqu'on m'eut vu retirer avec humeur ma main (piil a\ait prise, et lui lancer un regard de tigre. A ce rire, le déj)it, la honte et le tiouble me sullo(|uant. je soitis bnis(|uçment.
Jr n'osai pas rentrer tout de suite chez mon père, et d ailleurs je n'avais (ju'uiu' envie, celle de me lisrer loin de tout icgard à la douleur ([ne je ressentais. Des (|uiî je lus seul et dans la campagne, mes larmes coulèrent.
J'étais ridicule , et pourtant bien à plaindre. Sans doute ma passion était sans but , sans espoir, même âmes propres \ eux; mais. i(ui| iunoeenteet piveoee
qu'elle lût, elle était pure, sincère, pleine de Irai clieur et de sève, et depuis quelque temps elle i'orinait ma vie. Je savais bien qu'il me fallait quitter le collège avant de songer au mariage, aussi je n'y songeais point ; mais qu'un autre épousAt celle à qui j'avais avec délices consacré mon servage, c'était bien pour lors le plus fatal événement qui pût détruire ma félicité.
Kn proie au regret, au dépit, et à d'autres passions jalouses et colères, je n'avais remarqué ni l'heure avancée, ni la direction que prenaient mes pas vers des lieux qu'en d'autres temps je n'eusse point choisis pour une promenade nocturne; mais je fus ramené à moi-même, comme par un coup de foudre, lorsque, l'horloge s'étant mise à sonner , je crus avoir compté douze coups... Les portes de la ville m'étaient fermées depuis une heure.
J'espérai m' être trompé, et je courais déjà de toute ma force , lorsque la cloche lointaine d'un village se fit entendre; je comptai avec une horrible anxiété
neuf, dix, onze coups le douzième vint m'ache-
ver. Rien n'est inexorable comme une horloge.
J'avoue qu'en cet instant j'oubliai mes amours; mais ce ne fut point pour retrouver le repos , car la pensée de l'angoisse où allait être plongée ma famille vint me livrer au plus affreux tourment. Ils me croiraient perdu, mort, et, dans ma simplicité, j'allais jusqu'à craindre qu'ils ne liassent ma disparition au récit qu'on ne manquerait pas de leur faire.
chez nos voisins, do ma lionlo, ds mon désespoir et de ma brusque sortie.
.Mais où croit-on que m'avaient porté mes pas? Sous les saules, dans le sentier, à cette place d'où , six années auparavant, j'avais considéré le pécheur. C'est là que je sanglotais, sans savoir quel parti prendre. Néanmoins mon esprit, tout entier au milieu de ma famille, n'était point encore dominé par la peur; et d'ailleurs, au travers de mes larmes, je voyais briller à l'autre rive une lumière qui me tenait compagnie sans que je m'en doutasse.
Cette lumière, en s'étcignant bientôt aprc's , me donna le premier sentiment de ma solitude. Au moment où elle disparut, je relins machinalement mes sanglots, et je retrouvai le silence et la nuit. En regardant autour de moi dans l'ombre, j'entrevis des formes que l'éclat de la petite lumière avait d'abord éclipsées, et, pendant que je me livrais à cet examen, les larmes tarissaient tout <i fait à mes paupières.
Je ne tardai pas à oublier aussi ma famille . cl bien malgré moi , car je faisais tous mes efforts pour y retenir ma pensée, qui commenrait à errer avec crainte dans l'ombre d'alentour. Comme je prévis que chaciue instant allait ajouter aux terreurs dont j'étais menacé, je m'étendis tout doucement sous la haie (|ui me séparait des jardins , bien décidé à m'endormir.
L'idée était bonne, mais l'exécution diflicile. \ la Nérilé, mes yeux étaient clos; mais ma tète veillait
plus qu'en plein jour, et mes oreilles bien ouvertes nie transmettaient, avec les moindres bruits, des images effrayantes qui écartaient toujours plus le sommeil de mes paupières. Aussi, voyant l'inutilité de mes efforts , j'inventais des expédients pour dérober mon esprit aux visions, en le fixant sur quelque chose. Je me donnai la tâche de compter jusqu'à cent, jusqu'à deux cents, jusqu'à mille; mais mes lèvres seules se chargeaient de la besogne, et mon esprit les laissait faire.
J'en étais au nombre deux cent quatre-vingt-dixneuf, lorsque j'entendis, à deux pas de moi, un frémissement dans le feuillage; je précipitai mon compte avec plus de vitesse encore, afin de dépasser le plus promptement possible certaines idées de coukun res froides et de ciapauds à yeux fixes, vers lesquelles mon esprit inclinait évidemment. Won émotion ne fit qu'en redoubler, et ce frémissement ne larda pas à revêtir des figures si étranges , si fâcheuses, qu'à la fin il me devint avantageux de rebrousser, même vers les couleuvres. « Après tout, me disais-je, les couleuvres n'ont rien de si abominable; elles sont innocentes, les couleuvres, et surtout... (oh ! que cette idée me vint à propos!) si ce n'est qu'un lézard. » Ici le frémissement se fit entendre de nouveau et de plus près; je me crus happé, avalé , broyé, en sorte que, m'étant levé en sursaut, je franchis la haie, si épouvanté du bruit et du mouvement que je faisais, que je sentais à peine la poiute des épines qui déchiraient ma peau.
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Quand je lus de l'autre côté J'éprouvai un grand soulagement. Je me trouvai au milieu des laitues, des choux, des rigoles; toutes choses qui, en me rappelant le travail de l'hommo , diminuaient d'autant le sentiment de ma solitude. Je me souviens que j'essayai de prolonger le mieu.x que je ressentais, en me représentant les détails de la culture auxquels j'avais assisté souvent i\ celte place même : les hommes bêchant au soleil , les femmes cueillant des légumes , les enfants arrachant les mauvaises herbes, toute une idylle enfin. Seulement j'évitais de songer aux arrosements, crainte de songer eu même temps à la grande roue, qui dans ce moment gesticulait pas bien loin de moi.
I-]t puis, j'étais sous la voûte du ciel, qui seule, durant la nuit, n'inspire point de frayeur. J'a\ais autour de moi de l'espace et quelque clarté. S'il vient, peusais-je, je le verrai venir.
S'il vient! Atlendiez-vous quelqu'un? — Sans au cun doute. — VA cjui? — Mm qu'on attend quand on a peur.
\\i vous, n'cùtes-vous jamais peur? I.esoir, autour de l'église, à l'écho de vos pas; la nuit, au plancher (|ui craque; en vous couchant, lorsipi'un genou ^ur le lit vous n'osiez retirer l'autre pied . crainte que, de dessous, une main... Prenez la lumière, regardez bien : rien, personne. Posez la lu miére, ne regaiilez plus : il y est de nouNcau. (i\'^l de celui là que je parle.
Je restais donc immobile au milieu de cette i>laine; mais déjà l'idée de l'espace que j'avais autour de moi, après m'avoir soulagé, commençait à influer sur mon esprit d'une manière fûcheuse, non pas tant en avant , où rien ne pouvait échapper à mes regards, mais derrière, de côté, et partout où ils ne plongeaient pas; car, quand on le sent venir, c'est toujours du côté où l'on ne regarde pas. Je me tournais donc souvent , et subitement, comme pour le surprendre; puis je me retournais bien vite, l)Our ne pas laisser l'autre côté sans surveillance. Ces mouvements bizarres me faisant peur à moimême, je croisai les bras, et je commençai à me promener en ligne droite, au grand détriment des choux et des laitues, car pour un empire je n'aurais dévié vers le bocage et les sentiers.
Encore moins aurais-je dévié vers l'autre côté de cette petite plaine, car c'était là que , dans mon enlance , j'avais vu , étendu sur la grève. . . Aussi, bien que du coin de l'œil je donnasse une attention particulière à ce côté de l'espace, j'évitais d'y regarder en face , et surtout de me rendre compte des motifs qui m'en tenaient éloigné.
Mais cet effort même tournait contre moi. En repoussant le monstre, je lui donnais de la prise; en voulant l'écarter de ma pensée, je l'y amenais... déjà il en forçait l'entrée. C'était un affreux assemblage d'os et de dents , un œil sans regard , une bêle toute de côtes et de vertèbres qui se mou\ aient «l
craquaient, en trottant vers moi. Kt j'en étais à lutter (le très-près, lorsque, par l'elTel du chemin (jue j'avais fait , les immenses liras de la grande roue m'apparurent tout à coup, à quelques pas, tournoyant mystérieusement dans l'ombre. J'eus le temps de pressentir quel alfreux rapprochement allait s'opérer; aussi, recueillant tout ce qui me restait de sang-lVoid , je rebroussai doucement, et je me mis à siffler d un air dégagé. i)uand un homme qui a peur en est à siffler, l'on peut compter qu'il est extraordinairement bas.
Je n'eus pas plutôt rebroussé , que le rapprochement se lit de la roue et du monstre aux vertèbres. Je l'entendis galoper, je sentis son haleine et le crus sur mon dos. Je voulus tenir ferme et ralentir ma marche, comme pour lui imposer; mais, cet effort étant au-dessus de mes forces, je ht\tai le pas, je courus, je volai jusqu'au pied d'un mur qui me barrait le chemin. \A je me retournai haletant.
In mur, c'est (jnehiue chose en pareil cas. D'abord, c'est un mur: chose blanche, compacle, sans mystère; chose qui change en réalité palpable l'espace indélini, peuj)lé d'apparences, domaine des fantômes; ensuite, je pouNais m'ap[)uyer contre, et de l;\ ^oir ^enir; c'est ce (jue je lis.
Kn me retournant , je n'avais vu que l'ombre et le vide; mais la béte n'en vivait pas moins dans
mon imagination, et je la supposais prôtc à fondre sur moi de tous les points dont la nuit ou les objets me voilaient la vue. C'est ce qui fut cause que mes terreurs commençaient déjà à se porter sur le revers du mur auquel j'étais adossé, lorsqu'à un bruit, que je crus être parti de ce côté , elles s'y concentrèrent toutes.
C'était un bruit semblable à celui que font entendre les cliouettes; nul doute que cène fut la bétc.... Je la sentais, je la voyais grimper de l'autre coté du mur, et insérant les os de ses doigts entre les jointures des pierres ; en sorte que, les regards enchaînés au sommet de la muraille, je m'attendais de seconde en seconde à voir sa tête s'avancer lentement , et les deux orbites fixer sur moi leur regard immobile et cave.
Cette situation devenant intolérable , l'angoisse me poussa à sa rencontre. J'aimais mieux encore l'aller trouver que de l'attendre fasciné et palpitant. Je m'aidai donc des rameaux de quelques pêchers adossés à la muraille, et je grimpai ainsi jusqu'au sommet, que j'enfourchai.
Point de béte! Quoique je m'y attendisse parfaitement, j'eus tout le plaisir de la surprise. Les peureux prêtent l'oreille à deux voix qui se contredisent, celle de la peur et celle du sens commun, en sorte qu'écoutant tantôt l'une, tantôt l'autre, ou toutes les deux en même temps, ils sont sujets aux plus étranges inconséquences.
Au lieu de la bête , je voyais une plaine entourée
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do murailles, plus loiu des arbres, et, au delà, la ville , (loiuiiiée par la grosse tour de Saiut-Vierre.
La vue de la \ille me lit plaisir; mais il u y avait pas une lumit^^rc aux maisons, et la tour de Saintrierre ne me présentait rien de bien rassurant , lorsque le earillon de l'borlogc se lit entendre...
Toutes mes terreurs s'envolèrent subitement. Ce son si connu me transporta comme en plein jour, et ridée que d'autres écoutaient avec moi me lit perdre tout à fait le sentiment de mon isolement. Je redevins calme, brave, liardi... mais pour fort peu de temps. Le carillon se tut, 1 horloge sonna deux heures, et toute la nature , qui m'avait semblé écouler le carillon avec moi , me parut de nouveau reporter toute son attention sur moi, perché là-haut sur ma maraille. Je me faisais petit , je m'effa(;ais , je me couchais tout de mon long sur cette crête étroite : impossible d'échaj)per aux regards. Les choux, les choux eux-mêmes, plantés en longues fdes, me semblaient des têtes alignées, des l)ont'h(>s ricanantes, des milliers d'yeux fixés sur ma personne. Je préférai donc redescendre, et, à cause de la grande roue, je descendis sur le revers opposé do la muraille.
J'avais fait (luelipies pas avec assez de bonheur, lorsijue je \ins à nu* heurter contre un objet ([ne mes yen\ n'avaient j)U distinguer de la noircenrde rond)re. Au choc snbit. je poussai un cri, crovanl que c'était la bêle elle-nu^me; mais lorsque, revenu «le celle première iuq)ression , j'eus louché des ba-
lustres noirs, une sueur Iroidc parcourut tout mon corps. J'étais dans le cimetière !
A cette soudaine idée , mille visions elTrayantes s'élevèrent devant moi, jaillissant comme du sein d'une lueur bleuâtre qui leur prêtait une pâleur sépulcrale. C'étaient des spectres vermoulus , des crânes , des os , une femme noire , d'aiïreux fossoyeurs... 3Iais la plus horrible de toutes, celle qui linit par éclipser les autres, c'était celle de mon grand-père à moitié caché sous la terre. Ses traits défigurés présentaient des os creusés , des orbites vides; sa bouche dépouillée de dents semblait étouffer sa plainte , et de ses bras décharnés il écartait avec effort une poussière immonde.
Hors de moi, je marchais rapidement, comme pour m'éloigner de ces pensées en même temps que des balustres noirs; mais, à mesure que je marchais, le spectre sortait de sa fosse; il tournait ses orbites sur la plaine, il m'avait reconnu; déjà il allongeait sur ma trace son pas sourd et mystérieux , et , comme si à chaque seconde il eût été sur le point de m'atteindre, mon cœur battait avec violence. Tout à coup mon chapeau tombe, et je sens sa main froide et dure s'appesantir sur ma tête... « Grandpère! oh! non, grand-père! » m'écriai-je en fuyant de toute la vitesse que me permettait le délire de la plus affreuse terreur.
C'étaient les branches inférieures d'un saule , contre lesquelles ma tête était venue se heurter. Au mouvement de ma fuite ,. au bruit de mes pas,
surgissaient mille autres spectres , et j'en sentais déjà une armée à ma poursuite, lorsqu'ayant franchi enfin le portail , je continuai de courir jusqu'aux portes de la ville. « Qui vive? o cria la sentinelle.
A cette voix d'homme, adieu ianlômes, spectres, monstre, couleuvres, a Ami ! •> répondis-je d'un accent presque passionné. Une heure après, j'étais rendu à ma famille.
Celte crise me fit grand bien. J'oubliai mes amours, et je retrouvai mon chapeau.