I.V lUBLlOTHKQLE DE MON ONCl.R
moines lui donnaient du poison , les conciles brûlaient ses livres... Abreuvé d'amertume, il s'enfuit dans un lieu sauvage.
« Dans mes jours bcureu\, écrit-il lui-nK'^mo, dans mes jours heureux , j'a\ ais visité une solitude ignorée des mortels, habitée des bêles fauves, où ne s'entendait que le cri rauque des oiseaux de proie. Je m'y réfugiai. Avec des roseaux je bâtis un oratoire que je cou^ ris de chaume , et, m'efforçanl d'oublier Uéloise, je cherchais la paix dans le sein de Dieu... »
Je fis une pause dans ce désert, que la lettre d'Abeilard met comme sous les yeux; admirant rétraiiiïcté de ces anti([ucs aventures, le mou\ «Mnent passionné de ces vies, ce poétique assemblage d"amour et de dévotion, de gloire et d'amertume. Et comme il arrive , quand le cœur est amorcé et l'imagination séduite , j'oubliais les malheurs de ces deux infortunés, i)our ne me souvenir i)lus que de celte aidente et mutuelle tendresse à laquelle je portais envie.
Mx'ilard priait dans cet asile sau\age ; ailleurs on regrettait sa voix puissante, on plaignait ses malheurs, et la renommée de sa fuite soudaine préoccupait la publi(|ue attente. Mais la ferNcur et l'amitié a\ aient retiouNé satiaee; (piel(|U(*s pèlerins, d anciens disciplo , an is aient jii>(|n;i lui; bieiil«'tl la fonle. chargée de riches offrandes, prenait la route du désert. De ces dcms Abeilard avait bi\ti la belle abba\e du Paiach't . sur la phice ménu' où s'eje\ nit natinerc' lOraloire d«' rhainne. lorxpi il appiil
94 NOUVELLES fiÉNEVOlSES.
([ue les moines de Sainl-Denis, s'emparant du monastère d'Argcnteuil , en avaient chassé les religieuses. Aussilôt, se dépouillant de son asile, il y appela sa chère Iléloïse.
La jeune abbesse y vint avec ses compagnes. Devant elle s'était retiré Abeilard , et l'abbaye de Saint-Gildas de Ruys , dans le diocèse de Vannes , abritait sa triste destinée.
Cette abbaye s'élève sur un rocher sans cesse battu des flots de la mer. Nulle forêt, nulle prairie ne s'y voit alentour, mais seulement une vaste plaine, où gisent sur un terreau stérile quelques pierres éparscs. L'escarpement des rives, en mettant à nu des rocs déchirés, forme comme une ligne blanchâtre qui seule varie le morne aspect de cette contrée. De sa cellule, le solitaire voit la longue ligne s'enfoncer avec les golfes, reparaître aux promontoires, ceindre les côtes lointaines, et se perdre dans l'immense horizon.
Cette affreuse terre ne fut point trop triste pour Abeilard : son Ame était plus triste encore. Toute joie y était tarie ; les fumées de la gloire s'en étaient envolées ; l'image même d'Héloise n'y restait empreinte que pour y nourrir un regret amer, un repentir sombre. Cependant, au sein d'une solitude dont aucun bruit du monde ne variait la lugubre uniformité, l'illustre pénitent, ramené sans cesse sur lui-même, repassait les égarements de sa vie; il sondait à loisir le vide de la gloire, la vanité des plaisirs; il se pénétrait de plus en plus du néant des choses humaines; puis, ému pour Héloïsc , dont l'impénitcnce se dévoilait dans des lettres brûlantes,
L\ niBLIOTfTÈQLE DE MON ONCLE. 9ô
il retrouvail queUiue pieuse anleiir ; un sainl cttroi relevait son courage, ranimait ses forces éteintes. C'est alors que cet liomme, grand autant qu'infortuné, entreprend la difficile lâche d'épurer son âme, de briser les liens qui lencbaînent encore à la terre, de tendre vers les célestes demeures, et d'y entraîner après lui son amante. C'est alors qu'il écrit cette fameuse lettre où, vainqueur enfin de cette lutte opiniAtre, il tend à son Iléloïse une main de secours, il encourage ses efforts, soutient ses pas, et fait luire à ses yeux, au travers de la poussière du sépulcre , la vive et consolante lumière des cieux.
« Héloïsi», écrit-il en terminant , je ne vous reveriai plus sur cette terre; mais, lorscpie l'HtcrncI, qui tient jios jours entre ses mains, aura trancljé le fil de cette vie infortunée, ce qui , selon toute apparence , arrivera avant la fin de votre carrière je
vous prie de faire eidcver mon corps, en (piehiue endroit que je meure, et de le faire transj)ortcr au Paraclct , pour y être enterré auprès de vous. Ainsi . Iléloïse , après tant de traverses, nous nous trouverons réunis pour toujours, et dés(unîais sans danger comme sans crime; cai* alors, crainte, es[)érance. souvenir, remords, tcuit sera évanoui comme la poussière cpii s'envole , connue la fumée qui se dissipe dans l'air, et il ne restera aucune trace de nos égarements passés. NOus aurez même liiMi , lléloise, en considérant mon cadavre, de rentrer eu vous-même, et de recoiuiaitre cond)ien il est ins«M]sé de préférer, par un atta<'liement déréglé, un peu de poussière, un corps périssable, vile pâture des \ers. au Dieu (oui puiss,iiil . innnu;d)lc qui |)eut scid
combler nos désirs , et nous faire jouir de l'éternelle félicité ! »
J'avais fini depuis longtemps de lire cette histoire, que mon esprit y demeurait tout entier attaché. Le livre sur les genoux, et les regards tournés vers le paysage que doraient les feux du couchant, j'étais réellement au Paraclet , j'errais au pied de ses murailles , je voyais sous de sombres allées la triste Héloïse, et, tout rempli de sympathie pour Abeilard, avec lui j'adorais cette amante infortunée. Ces images ne tardèrent pas à se confondre avec les objets qui frappaient ma vue, en sorte que, sans quitter l'antique bergère, je me trouvais transporté dans un monde resplendissant d'éclat, et tout rempli d'émotions poétiques et tendres.
31ais outre cette lecture, outre la vapeur embrasée du soir et le brillant spectacle que m'ouvrait la lucarne , d'autres impressions se mêlaient à ma rêverie. Parmi les bruits confus qui , dans une ville, signalent l'activité des rues, le travail des métiers, le mouvement du port, les sons éloignés d'un orgue de Barbarie , apportés par les airs , venaient doucement mourir à mon oreille. Sous le charme de cette lointaine mélodie, tous les sentiments prenaient plus de vie, les images plus de puissance, le soir plus de pureté; une fraîcheur inconnue parait la création tout entière , et mon imagination, planant dans des espaces d'azur , goûtait au parfum de mille fleurs sans se fixer sur aucune.
Insensiblement je m'étais éloigné d'Héloise, j'a-
LA mBLIOTIlÈQLE DF MON 0?«CLi:. 97
vais délaissé son ombre auprès des vieux hêtres , sous les gothiques arceaux; j'avais navigué sur les âges , et bientôt , perdant de vue les cimes bleuAtres dupasse, je m'étais rapproché de rivages plus connus, de jours plus voisins, d'êtres plus présents. Aussi, quand l'orgue vint à se taire, je rentrai dans la réalité, et le gros livre cpii pesait sur mes genonx m'étant rcde\enu indillérent, j'allai machinalement le reporter dans sa case
Qu'elle est morne liieure qui succède .'i ces émotions ! qne le retour est amer des éclatants domaines de l'imagination aux rives ingrates de la réalité ! Le soir m'apparaissait triste, ma prison odieuse, mon oisiveté un faitleau.
I\iu\re enfant, qui aspires à sentir, h aimer, à vivre de ce poétique souille, et ([ui retombes ainsi affaissé sous ton propre effort , j'ai compassion de toi! Rien des mécomptes t'attendent; bien des fois encore ton âme, comme soule\ce par une douce ivresse, tentera de se détacher de la terre pour voler vers la nue : autant de fois une lourde chaîne retiendra son essor, jusqu'à ce (jue. domptée enfin . faite au joug, elle ail ap|)ris à se traîner dans le sentier de la vie.
Ileureusemeiit je n'en étais point là , et , sans sortir de ce sentier de la vie, j'y rencontrais une personne autour de la(|uelle mon c(pur. rcjtortant toutes ses émotions . en prolongeait à sou ijie le charme et la duiée, dette personne, je ne man(|uai
pas , pour riicnre, d'en l'aire mon lléloise, non pas infortunée, mais tendre; non pas pécheresse, mais aussi puie que l)elle; et, comme si elle eût été présente, je lui adressais les apostrophes les plus vives, les plus passionnées
On voit que j'étais amoureux. C'était depuis huit jonrs, et depuis six je n'avais pas revu l'ohjet aimé.
Comme font les amants malheureux , les premiers jours, je m'étais bercé d'espoir. J'avais ensuite cherché des distractions qui, comme on l'a vu, m'avaient fort mal réussi. Était venue ensuite ma captivité, et, dès les premiers loisirs de cette vie oisive, je n'avais eu garde d'oublier mes amours. 31ais, ce soir-là, ma passion, fortement attisée par la romanesque lecture que je venais de faire, finit par se lasser des apostrophes et par me porter vers des voies désespérées.
Que l'on sache seulement qu'en pénétrant dans la cliambre qui était au dessus delà mienne, je pouvais y voir ma bien -aimée!... Elle s'y trouvait seule à cette heure... La lucarne m'ouvrait un chemin pour y pénétrer par les toits.
La tentation était donc irrésistible, d'autant plus que je me trouvais déjà sur le toit depuis un petit moment. Je m'y assis pour prendre du courage et me familiariser a^ ec mon projet , car ce commence-
LA niIîLIOTIlEQlE DE MON ONCLE. l)î)
ment crexéciition me causait une émotion si graiulc, (lue j'étais sur le point de rebrousser. Pour le moment, je n'eus rien de plus pressé que de m'elïacer entièrement en me eouelianl sur le toit... Je venais d'apercevoir 1\1. Halin dans la rue !
Un peu revenu de ce coup de foudre, je me hasardai à soulever la télé, de manière à voir par-dessus la saillie du toit... Plus de M. Ualin ! il m'était ésident (pTll monlMJt l'escalier, et qu'axaiil une minute il me sui'i)reji(lrail allant en bonne lorlune. Ah ! que j'avais de remords et de contrition ! que le l'epentir m'était facile, et que je sentais bien l'énor-
milé de ma faute! lorsque je vis reparaître
M. lUitin , et disparaître le remords et l'énormité. M. H;itin , après avoir traversé une allée, cheminait tranquillement dans une direction qui l'éloignait de moi.
IJientôl je le perdis de vue; mais je compris que; j(î ne piKivais rester à celle place, sans ri^ipier (Tèlre aper(;u du soupirail de la prison , dans le fond duquel , de cette région élevée, je plongeais avcceflVoi mes regai'ds. Je me remis donc en l'oulc poni prolitcr d(* ce (jui restait de jour, et eu (|uel(|ues pas j'atteignis ;\ la fenélnî (|ue je cherchais. Llle était ()U\ert(î
.Mon co'ur battait avec force, car. malgré la certi tude (jue j'en avais . je ne J>ou^ais assez, me persuader «[u<' n»a bicn-aimce lût >enh' eu ces lieux. J'hésitai? donc, lorsque tout a «oup je m'entendis dire:
tOO NOUVELLES GENEVOISES.
Entrez î et ne craignez pas qu'on vous trahisse, bon jeune homme.
C'était la voix du prisonnier. Dès le premier mot, perdant toute présence d'esprit, je sautai brusquement dans la chambre, où je me trouvai sur les épaules d'une belle dame richement habillée, qui roula par terre avec moi.
Je ne puis décrire ce qui se passa dans les premiers instants qui suivirent la chute, car j'avais perdu tout sentiment. La première chose qui me frappa quand je revins cà moi, c'est que la dame gisait la figure contre terre, ne faisant entendre ni cri ni plainte. Je m'approchai en rampant à moitié : — Madame ! lui dis-je d'une voix basse et altérée. . . Point de réponse. — Madame !!!... Rien.
Me voici arrivé à un événement bien lugubre. Une respectable dame morte.... un écolier assassin ! Mon critique va dire que je force à dessein la situation pour sacrifier au faux goût moderne. — Ne te hâte pas de dire cela, critique. Cette dame était un mannequin. J'étais dans l'atelier d'un peintre. Dis autre chose, critique.
Je commençai par relever la dame, après néanmoins que je me fus relevé moi-même. Le plus béte des sourires circonvolait par sa face vermeille, bien que son nez eût gravement souffert. J'y fis quelques réparations , mais c'était une trop petite partie du mal pour que je m'y arrêtasse longtemps.
LA BIBLIOTHEQLK DE MON ONCLE. ]()l
En effet , cette dame avait été donner du nez contre la boite à riiuile, qui , perdant 1 équilibre, était tombée, en répandant par la chambre les pinceaux , la palette et les bulles. Je voulus remettn^ quelque ordre dans ces objets , mais c'était encore une trop petite partie du mal i)oui- que je m'y arrêtasse beaucoup.
En effet, la boîte t^ l'huile, en tombant, avait atteint le pied d'un grand nigaud de chevalet, lequel, s'étant mis aussitôt à cliancelcr, avait fmalement pris le })arti de tomber, en mirant ju>tedans la poitrine d'un beau monsieur qui , i)endu à un clou, nous regardait faire. Le clou a\ait suivi son monsieur, (jui avait suivi le chevalet, et tous ensemble étaient Ncnus s'abattre sur la lampe, qui avait brisé la glace en renversant une bouUloire!
Le dégt\t était horrible, l'inondation générale. e( la dame souriait toujours.
Au milieu de cette catastr()i)he , mes amours avaient un peu souffert par l'effet de distractions si vives et si inattendues. Pendant (jue je icste là à réiléchirsur ma situation, je profite du ([uart d'iunire pour faire sa\oir de (|ui j'étais amoureux, et comment je l'étais de\eiiu.
Au-dessus de ma chambre était celle d'un habile peintre de portraits. (!e jieintie a\nit le giand t;denl de faire les gens à la foi> res>('nd)l.ints et agiéables. Oh! (}uel bon état, ({uand on le pratiiine ainsi! Quel a[)p,\l merveilleux, (»n s(> \iennenl j)icndre carpes . brochets . caipillon^ , cl juscpi aux lou-
102 ^01 VELLES GENEVOISES.
très et aux veaux marins , cl de plein gré, et sans se plaindre du hameçon , et en remerciant le pêcheur !
Souvenez-vous du bourgeon. Une fois que vous ô(es devenu aisé, riche, n'est-ce pas Tun des premiers conseils qu'il vous donne, que de faire reproduire sur la toile votre intéressante, originale, et , à tout prendre, si aimable figure? ne vous dit-il pas que vous devez celte sui*prise à votre mère, à votre épouse, à votre oncle, à votre tante ? S'ils sont tous morts, ne vous dit-il pas qu'il faut encourager l'art, faire gagner un pauvre diable ? Si le pauvre diable est riche, n'a-t-il pas mille autres rubriques? orner im panneau, faire un pendant... Car enfin, que veut-il le bourgeon? Il veut que vous vous voyiez là, sur la toile, joli , pimpant, frisé, linge fin , gants glacés; il veut surtout qu'on vous y voie, qu'on vous y admire, qu'on y reconnaisse et vos traits, et votre richesse, et votre noblesse, et votre talent , et votre sensibilité, et votre esprit , et votre finesse, cl votre bienfaisance, et vos lectures choisies , et vos goûts délicats , et tant d'autres choses exquises qui font de vous un être tout à fait à part, rempli de mille et une qualités charmantes , sans compter vos défauts , qui sont eux-mêmes des qualités. Voulant tout cela, est-il étonnant que le bourgeon vous presse au nom de votre père, au nom de votre mère, par votre épouse et par vos enfants , de vous faire peindre, repeindre, et peindre encore? Bien plutôt je m'étonnerais du contraire.
L'art du portrait est donc éminemment lié à la théorie du bourgeon, et beaucoup de peintres, pour
LA RIRLIOTHI-QIE DF. MOM 0.1CLE. 103
;n()ir mécomm ru piinii])*.'. soiil morts îi riiôpilal. Ils faisaiont le hrocliet, biorhet; li! marsoiiiji , niaisouiii. Grands peintres, mauvais porlraitcurs! les gens s'en sont éloignés , et la faim les a détruits.
Ce peind'o avait donr toutes les mines fasliioiial)les à reproduire, et il ne se passait pas de jours ([ue l'on ne vît de belles voilures apporter leurs maîtres et les attendre de^ant la maison. Ce m'était un passetemps délieieux (jue de considérer les beaux clic- \au\, de les \oir se chasser les mouches, (\\w, d'écouter les cochers siOler, ou faire claquer le fouet. Mais, en outre, ces mêmes personnes qui sortaient de la voiture, et dont je ne pouvais \ oir le visage de ma fenèlre, j'étais sur de pouvoir, au bout de deux ou tiois jours, contempler leurs tiails à husir et autant que j'en aurais envie.
Va\ effet , le peintre avait pour habitude . (Mitre les séances , d'exposer ses portraits au soleil, eu dehors de sa fenêtre, les suspendant à deux branches de fer disposées fi cet effet, lue fois ([u'ils étaient là, j<' n'avais (ju'à IcNcr les yeux , et je me ti'ouvais an nu lieu de la plus belle société : milords et baions , duchesses et mai(|nises. Tcmis ces ireiis, pendus au cl(»u, se regardaient . et je les l'cgaidais . et nous nous regardions.
Or. le lundi picci-dcnl. au briiil d une Noilure. j'étais accouru à mon po^lc. C étail nn ludlaiil car rosse; quatre chcNanx , allelaiic superbe, yeu^ cm
104 NOUVELLES GÉîNEVOlSES.
\i\r6c. La voilure s'arrêta , et il en sortit un vieillard infirme que soutenaient respectueusement deux laquais. Je notai son crâne chauve et ses cheveux argentés, pour le bien reconnaître lorsqu'il arrive rait à la galerie.
Quand le vieillard eut mis pied à terre , une jeune fille descendit de la calèche. Alors les deux laquais se retirèrent , et le vieillard s'appuyant sur le bras de la jeune fille, ils entrèrent doucement dans l'allée; un gros épagneul les suivait en jouant.
Je me sentis ému à cette vue, non point tant à cause de ce qu'il y a de réellement touchant à voir une fille jeune et belle servir d'appui au vieil âge , mais surtout parce que , dans mon habituelle préoccupation de tendres pensées , cette aimable nymphe, parée de tout ce qui rehausse la grâce et la beauté même, en me montrant la mortelle que je rêvais confusément, fixait sur elle les vagues sentiments, les feux sans objet qui, depuis quelque temps, agitaient mon cœur.
Une chose plus particulière à cette jeune personne avait contribué à me séduire par un charme inattendu : c'était la grande simplicité de sa mise. Au milieu de tant de signes d'opulence, je ne sus lui voir qu'un simple chapeau de paille, qu'une robe blanche, et néanmoins tant d'élégance et de grâce, qu'il me semblait que seule, en des lieux écartés , et privée de tout cet entourage de richesse, je n'eusse pu méconnaître à son port , à sa démarche, à tout son air, son rang , sa richesse, et jusqu'à ce noble dévoùment qui la portait à se dérober aux hom-
mages des jeunes hommes j)oiir soutenir les pas d'un vieillard.
Et puis, le dirai-jc? j'étais déjà gâté par la société que je voyais à ma fenêtre : le rang , la richesse, la grAce et le bon goût des manières , de la mise, toutes ces choses avaient pris pour moi un irrésistible attrait. Avoir ces personnes, j'avais perdu toute sympathie pour ce qui est commun , pour ce qui est vulgaire, pour ma classe et mes semblables; et si , à la vérité, sous (juehîuc habit que ce lïit , une jeune fille m'eût Nivemenl ému, sous l'aspect de celle-ci elle devait m'enllammer , me passionner sans mesure.
C'est ce ([ui Jie maïKiua pas d'arriver, en sorte ([ue je me trou\ai subitement épris de cette jeune Antigone. Du reste, ma passion était d'une qualité si pure, si distinguée, que je ne songeai seulement pas à me demander si ce n'était point là une de ces Calypso dont M. Ratin m'avait tant parlé.
Et ceux qui croient qu'un amour d'écolier, pour ôlre sans espoir et sans but , n'est pas vif et dévoué, ceux-là se tromj)ent.
Ce sont des gens (|ni n'ont jamais été écoliers; ou bien ce furent des écoliers bien forts sur la particule et le que retranché; des écoliers admirables de mémoire, sages d'espril . tempérés de cd'ur, rangés d'inlelligence, bridés d'imagination , et toutes les années couionnés par trois h)is ; des écoliers modifies, des modèles selon M. Uatin , des monsieur Kaliii en espérance.
Ils sont à présent de> niiiii^hes . des a\ocats , des
lOG inoim:lli:s génevoisks.
<*|)icicis, (les ]>oi'les, dos instituteurs, des marcliaiuls do tabac , cl , où qu'ils soient , au tabac ou dans la rhairc, h la banque ou sur le Parnasse, ils sont toujours des ministres modèles , des épiciers modèles , des poètes modèles , des modèles , tous des modèles, et rien que des modèles , sans plus ni moins , et c'est déjà bien beau !
Que mon amour ne fût pas vif et dévoué, parce que je ne pou\ ais m'en promettre que de folles extases; que je ne lui eusse pas tout sacrifié quand même je n'en pouvais rien attendre ? Ah ! que vous vous trompez fort ! Pour un seul regard de cette aimable fille, j'aurais donné M. Ralin; pour un sourire , j'aurais mis le feu aux quatre Elzé^ irs du Vatican.
Jls montaient l'escalier. Quand ils eurent dépassé mon étage, j'entr'ouvris doucement; alors Tépagneul se précipita dans ma chambre, joyeux , brillant, amical.
C'était un animal magnifique. Outre sa beauté et l'extrême propreté de son poil soyeux , ses allures , son air et jusqu'à ses manières , avaient quelque chose d'élégant et d'aimable; en sorte que, faisant abstraction de la différence de nos natures, je me surpris à le regarder avec quelque envie, comme chien de haut lieu, comme chien familier avec des personnes trop élevées pour seulement se plaire à mes lespects , surtout comme chien aimé de cette belle demoiselle, pour qui, moi , je n'étais rien. Au nom qui était gravé sur le collier, je me confirmai dans l'idée qu'elle était Anglaise.
LA inBLIOTHEVJlE 1)K MON O.NCLE. 107
Quand le cliien fut sorti , je n'eus rien de mieux ;i faire que de m'occuper de ce qui se passait au-dessus de moi. Pour saisir quoique chose de ce qui s'y disait , je m'approcliai doucement de la fenêtre. Le peintre el le vieillaid causai(Mit ensemble, mais la jeune lillc demeurait silencieuse.
— Vous avez là, monsieur, disait le vieillard, une triste figure à poindre î et comme la coj)ie est destinée à survi\ re bientôt à l'original , ce que vous pourrez y mettre de moins triste sera le l)ien\enu, car je ne suis point curieux de faire peur à mes petits-enfants. Certes , continua-t-il en souriant doucement , ce n'est pas co(|ucllerie (jue de me faire peindre à Tàge et dans l'état où me \ oici , et je pense (|ue beaucoup de vos modèles choisissent mieux leur moment ?
— Pas toujours , monsieur, dit le peintre ; une ligure aussi vénérable que la vôtre se rencontre plus rarem(Mit peut-être que la fraicheur el la jeunesse elles-mêmes.
— C'est un compliment , monsieur, je l'accepte.
Je n'ai plus beaucoup de temps à en recoNoli'
Lucy, je nous atlriï^l».'; mais, ma cliére enfant , ne sauriez-vous envisager l'avenir aussi tran([uillenuMit (lue ^ot^e père? .le nous prie, (piand nous nous ([uittcions, (|ui de nous doux aura le i)lus a rogiclter? .ron lais juge monsieur...
—Je me récuse. nu)nsieur, cl il me parait, connue <\ mademoiselle, (|u'une pareille séparation doit être si à craindre pour tous les (h'ux . <pi il \aut iiuoux n) (l(''lounior los \c\\\.
— Voilà justement, monsieur, ce que j'appelle faiblesse; c'est celle dont je voudrais guérir ma fille. Je l'excuse, cette faiblesse, quand il s'agit de ces coups qui , trompant de légitimes espérances , frappent la jeunesse dans sa fleur, et lui ravissent ces belles années qui lui semblaient acquises. Mais quand la mort nous atteint au terme prévu de la
vie quand elle est comme le sommeil qui vient
succéder aux fatigues d'une journée laborieuse
quand un père, heureux jusqu'au dernier moment de la tendresse de sa fille chérie, n'aspire plus qu'à s'endormir dans ses bras... est-ce donc là un si triste tableau qu'il faille en détourner les yeux , et
faut-il tant de force pour en soutenir la vue?
Lucy, pourquoi ces larmes? Voyez, tâchez de
voir comme moi, mon enfant... et nos jours seront paisibles , et nous en goûterons les joies jusqu'au
dernier terme et ce malheur, bien moins grand
lorsqu'on a pu l'envisager en face, ne se grossira pas de tout ce que l'imagination , les fausses terreurs , une inutile résistance, y peuvent ajouter de sinistre
et de terrible Pardon, monsieur, ajouta-t-il ,
c'est notre sujet de guerre avec ma Lucy ; et , sans ce portrait qui m'a ramené vers ces idées , je n'eusse pas pris la liberté de renouveler ici les hostilités...
J'écoutais avec ravissement ces paroles, qui, tout en m'apprcnant tant de choses , paraient encore cette jeune fille d'un attrait de mélancolie et de filiale tendresse. Quoi ! pensais-je, ces beaux chevaux, ces laquais respectueux, cette calèche, tout ce luxe, tant de sujets de joie ou de vanité, et la
reine de ces choses , les yeux mouillés de larmes , ([ui s'altrisle à l'idée de ne pas se dévouer pour toujours à son vieux père ?
Ce jour môme, le portrait vint à la galerie. C'était une simple ébauclic, où je reconnus sans peine le beau vieillard. Il omipait la cauclie du tableau; sur la droite, un grand espace laissé vide produisait à mon sens un très-mauvais clfet.
INIais , dès la seconde séance , le tableau ayant été retiré de la lïalerie, bien que cette fois la jeune miss fût venue seule, je me confirmai dans l'idée que l'espace vide lui était réser\é, et que j'allais enfin contempler ses traits,
— Vous m'aviez promis, mademoiselle, lui dit le peintre , de me fournir un croquis de l'endroit de \oUe parc où monsieur votre père désire être placé ?
— ly ai pensé, monsieur, répondit-elle, il est dans la \ oilure. Puis , s'approcliant de l;i fenêtre : — John! bring me my album, if ycou pleasc... Mais je m'aperçois que John n'y est plus , reprit-elle en souriant.
En effet , ses gens, ayant laissé un pauNre diable aupiès (les ('lie\au\, se récréaient tlans quelque cale (lu Noisinage. — Je viùs y aller, dit le peintre... Mais je l'avais précédé, cl déjà je remontais l'escalier, im[)rimant mes lèvres sur l'album de la jeune miss. J'espérais parvenir jus(ju'à la \h\\W de l'atelier, et . de la , cnlrevon- sa ligure ; mais je reucon-
Irai le peintre en cliemin : — Grand merci ! vous ôtes, ma foi, le ])1ms charmani, garçon que je connaisse. Et il prit le livre de mes mains.
Je retournai à mon poste plus tranquillement que je ne l'avais quitté, et j'eus grand tort; j'avais perdu des paroles dont chacune avait un prix inestimable.
— Le complaisant enfant ! Il sait donc l'anglais? — Fort bien. C'est lui qui d'ordinaire me sert
de truchement auprès de vos compatriotes Un
aimable jeune homme ! Il est fâcheux qu'il ne soit pas destiné à devenir un artiste, comme l'y porteraient ses goûts et ses talents. ..
Le peintre s'interrompit, puis s'étant levé : — Je
veux vous montrer Voici ! c'est un croquis qu'il
fit un jour à cette fenêtre le lac, un morceau de
la prison... ce mauvais chapeau suspendu à portée des passants , pour quêter l'aumône, indique la présence du pauvre prisonnier pour qui cette belle nature est invisible.
— Une charmante composition ! dit-elle, et remplie de sentiment.... Mais pourquoi gêner un penchant qui parait si décidé?
— Ce sont ses tuteurs ; ils veulent qu'il suive la carrière du droit.
— Ses tuteurs ! ... Il est donc orphelin ?
— Depuis longtemps. Il n'a plus qu'un vieil oncle qui pourvoit à son éducation.
— Pauvre enfant ! dit la jeune Anglaise avec un accent plein de compassion.
LA RIBLlOTIlfeQLE DE MO>J ONCLE. 1 1 (
Ces paroles m'enivivreiit. Klle m'avait plaint . c'était assez pour que je lusse glorieux de me trou ver orphelin, pour changer en félicité mon plus grand malheur.
Oh ! que j'eusse voulu retenir sur moi sa pensée ! Mais, au lieu de ce bonheur suprême, ses discours changèrent d'objet, et j'appris , par quelques mots, que dans huit jours elle repartirait pour l'Angleterre. Que de\iendrais-je alors, face à face avec M. Ratin ! Je m'abandonnai à la tristesse.
Angleterre! pays charmant, vers lequel voguent les navires; frais rivages, parcs ombragés, où vont les jeunes miss promener leur méhmcolie !... Ici, tout est sans charme; ici , rien n'est aimable; et je regardais le lac sans plaisir.
Quand elle s'éloignera ! quand d'autres contrées la verront passer !... quand, à l'heure de midi . eHe voyagera par les routes poudreuses, laissant tomber ses regards sur la verdure des arbres , des prés!... que ne suis-je dans ces prés, sous ces arbres!...
Jeune miss , vous fuyez ? Que ne suis-je dc\ant
ses chevaux , exposé h être foulé par eux! Je M'irais sa crainte, je retrouverais sa compassion ! Kt je mi maginais que, sans sa compassion, ce n'était pas la peine de vivre.
La séance était finie. Tout en songeant ainsi . j'ai tendais avec uneaNide impatience que le portrail vint à la gahMi(»; mais le soii* aniva a\an( «pi'il eùl paru, et les jours suivants se passèrent (huis celle ingrate attente. C'est alors (juc . les éNén4Mn»Mil.s
ll:> NOUVELLES GENEVOISES.
m'ayant conduit vers la lucarne, je ne pus résister au désir d'aller, jusque dans l'atelier même, contempler les traits de celle qui régnait sur mon cœur» On a vu quelle catastrophe s'ensuivit, et comment j'étais resté à songer au milieu d'un beau désordre. Je reprends mon récit.
J'avais cette fois le sentiment très-net de ma ruine définitive. Déjà coupable de mensonge et de lèse- Elzévir, aller encore enfoncer une porte , lire des livres défendus , puis m'échapper de ma prison , puis courir les toits, puis porter le ravage et la destruction dans un atelier , déranger un mannequin, percer un tableau ! . . . Affreuse série de crimes, dont M. Ratin tenait le premier chaînon, à savoir le fou rire.
Que faire ? arranger, réparer, remettre en place ? Impossible, il y avait trop de mal. Inventer une fable? Tout à l'heure, à propos du hanneton, je n'avais pas trouvé que ce fût si facile. Avouer? Plutôt tout au monde ; car il aurait fallu laisser voir que j'étais amoureux, et, au seul soupçon d'une pareille immoralité, je voyais toute la pudeur de M. Ratin lui monter au visage, et son seul regard m'anéantir.
Je résolus de reprendre le chemin de ma chambre, de refermer sur moi la porte, et de m'adonner à l'étude avec plus de zèle que jamais, soit pour écarter de mon esprit d'importunes terreurs, soit pour donner le change à M. Ratin, qui serait très-certainement content de ma moralité, si je lui présentais une copieuse provision de devoirs bien écrits, soigneusement faits, et témoignant de ma parfaite
LA BIKLlOTllfeQIE DE MON ONCLE. Ho
application. Seulemcnl , comme le jour baissait rapidement, je crus devoir dilTérer mon départ de quelques minutes encore , afin que l'obscurité me dérobât aux regards du prisonnier quand je repasserais sur le toit.
Je mis à profit ces minutes pour contenter ma curiosité. Après quelques recherches , je trouvai le portrait adossé à la muraille, et je l'approchai du jour.
11 était presque achevé. La jeune miss, dans une gracieuse altitude, était assise auprès de son père, et sa main délicate reposait négligemment sur le cou du bel épagneul. D'antiques hêtres ombrageaient la scène, et, par une trouée, on apercevait un beau château assis sur une pelouse qui dominait la mer.
A la vue de ces traits tout remplis de gi'Ace et animés j)ar un touchant attrait de douceur et de mélancolie, j'éj)rouvai h^s j)lns tendres émotions, mais pour retomber bientôt dans Tanier regret de ne lui être rien, de la voir s'éloigner bientôt. Tout en me repaissant du charme de son regard : — l'ounjuoi , lui disais-je, pourquoi n'ètes-\ous pas ma sd'ur? Que vous me trouveriez un frère tendre et soumis ! que je rendrais heureux avec vous ce vieillard! Que la verdure est belle où vous êtes!... (|U(; les déserts seraient aimables avec vous ' . l-ucy!... ma I.ucy!... ma bien-aimée.
I,a nuit était >enue..Ie me séparai tristemeni (bi portrait , et je me retrouvai bientôt dans ma cham-
Ml ^OUVELLES GENEVOISES.
brc, îiu moment où l'on m'apportait de la lumièie et mon souper.
Dans l'état d'agitation où je me trouvais, je n'avais ni faim ni sommeil; aussi je ne songeai qu'à me mettre vite à l'ouvrage, aûn d'être en mesure de présenter à M. Ratin les preuves visibles de mon travail et de mon entière régénération, h quelque moment qu'il vînt me surprendre.
Après César , Virgile ; après Virgile, Bourdon; après Bourdon , trois pages de composition ; après les trois pages... je m'endormis.
Je fus bien étonné d'être réveillé au petit jour par une voix qui psalmodiait à plein gosier. Je prêtai l'oreille.... c'était le prisonnier. Il continua sur un ton moins éclatant , et finit par cesser tout à fait. Cette pratique pieuse me donna de cet homme une opinion presque favorable. Après quelque silence :
— Vous avez , me dit-il , bien travaillé cette nuit?...
— Chantez-Yous ainsi tous les matins? interrompis-je.
— Dès mon enfance... Pensez-vous que, sans les consolations de la religion, je pusse ne pas succomber à mon infortune?
— Non. Je m'étonne plutôt que la religion ne vous ait pas détourné du crime qui vous a conduit en prison.
LA njBLlOTIIÈQLE DE MON ONCLE. I lô
— Ce crime, j'en suis innocent. Dieu a permis l'eneui' de mes juives; que la Nolonté de Dieu soit l'aile! Je serais résigné, ajouta-t-il, si seulement , avec la nourriture du corps, j'avais le pain de l'àme... mais je n'ai point dcî Bible!
— Quoi ! interrompis-je, on vous reluserait une Bible?
— On refuse tout à celui que l'on croit méprisable.
— 11 faut (jue vous ayez une Bible! je veux que vous en ayez une ! j'irai plutôt vous porter la mienne ! ! !
— Bon jeune liomme , dit-il avec un accent de reconnaissance, pénétier juscju'à moi? im|)Ossil)le. D ailleurs je n'y consentirais pas. L'aspect de cette alTi'euse demeure ne doit pas contrister vos regards... Vous dirai-je toutefois ce qui me porte à m'.idresser t\ vous? Hier, (juand je vis une corde remonter ces gâteaux juscju'à vous.... que n'y al-il, pensais-je avec envie, une Ame compatissante qui, pareillement, fasse remonter le pain de vie jusqu'au pauvre ])risonnier !
A ce trait de lumière • — A\('z-vous une corde?
— La Providence, reprit-il , a permis (jue j'en ]>usse avoir une, que je réserNais pour cet unicpie usage...
— Vous aurez une Bible! m'écriai-je en l'interrompanl , ^ous l'aurez! ! !
Lt , tout joyeux de l'idée délre si Néiitablcmenl utile à cel iiiloi luné , je clieicliai aNcc (Mnprc>semcnl m.i Bible |)armi nn's livres que, la veille, j'avais entassés dans l'armoire.
IIG ÎVOUVELLES GENEVOISES.
Pendant que je cherchais ainsi, il me sembla entendre, du côté de la prison , comme un murmure étouffé... Ayant prêté l'oreille : — Est-ce vous? disje au prisonnier. Il ne répondit rien , mais le murmure continuait de se faire entendre plus distinct et plus plaintif.— Qu'est-ce? qu'avez-vous? lui criaije alors d'un accent ému et pressant.
— Un horrible mal.... répondit- il, et sans remède.... L'un de mes fers , trop étroit pour ma jambe , a provoqué une enflure qui, pressée par le métal.... Aie ! s'écria-t-il, en s'interrompant.
— Achevez... achevez, pauvre homme !
— . . . Me fait souffrir les plus cruelles tortures C'est ainsi que , privé de tout sommeil , je vous voyais travailler cette nuit.
— Infortuné ! et vous ne demandez pas qu'on vous soulage?
— Ils ne me visitent que tous les cinq jours.... Aie!... Encore trois... et je leur demanderai...
— Oh ! que vous me faites pitié ! Ne pourrais-je donc...
— Rien! rien! pauvre enfant.... 11 faudrait.... mais je sens déjà que votre pitié me soulage... Il faudrait pouvoir... Ohé !... Aie ! aie !...
— Il faudrait pouvoir?...
— Miséricode ! miséricorde ! . . . le sang coule ! . . . pouvoir user un peu le fer. . .
— Une lime! m'écriai-je, une lime! Attendez! dans ma Bible...
J'avais une lime (car , à travers mon latin, j'étais
LA lilliLIOTllÈQLE Dt MON 0>iCLE. 1 1 /
un peu menuisier comme Emile j; je la mis précipitamment dans le livre. iMais , après avoir lié tout avec une ficelle, je me souvins avec désespoir que j'étais enfermé. Cependant le prisonnier continuait à se plaindre de la laçon la plus lamentable, et chacun de ses cris me déchirait le cœur. Aussi je songeais déjà à forcer la serrure de ma porte, lorsqu'à la vue d'un chiffonnier qui passait dans la rue j'éprouvai le plus vif plaisir.
— Tiens , lui criai- je , attache cela à cette corde que tu vois là-bas contre la muraille. \ ite ! a ite ! c'est pour soulager un pauvre homme.
Le chiffonnier attacha le paquet qui remonta rapidement. Au même instant , on ouvrait ma porte.
C'était M. Ratin ! 11 me trouva à l'ouvrage.
— Hier, monsieur , me dit-il , dans l'indignation où m'avait jeté votre conduite, j'oubliai de vous donner des devoirs à fau'c pendant ces doux jours....
— J'en ai fait , lui dis-je tout tremblant.
M. Uatin examina les devoirs avec quelque défiance, tant le procédé lui paraissait nouveau. Puis , certain que c'était bien de l'ouvrage fait depuis ma captivité:
— Je vous loue, reprit-il, d'avoir fui de vousmême les daiig(Ms de l'oisivclé. In jeune homme oisif ne saurait (pie faire des choses delcbtables , car il est à la merci de toutes les pensées mauvaises qui, à l'âge où vous êtes , assiègent son esprit paresseux. Souvenez-vous des (iracques, qui ne causèrent tout
(le plaisir à leur mùrc que parce qu'ils lurent de bonne heure rangés et studieux.
— Oui, monsieur, dis-jc.
— Vous ne vous ôtes pas donné le temps de manger ? reprit 31. Ralin en apercevant mon repas resté intact.
— Non, monsieur.
— J'aime à y reconnaître l'effet du chagrin pro fond que vous avez dû ressentir de votre conduite d'hier.
— Oui , monsieur.
— Avez-vous fait à cet égard de sérieuses réflexions ?
— Oui , monsieur.
— Avez-vous bien reconnu comment, du fou rire, vous êtes tombé dans l'irrévérence ?
— Oui, monsieur. (Dans ce moment quelqu'un montait l'escalier ! )
— Et de l'irrévérence dans le mensonge ?
— Oui, monsieur. (On ouvrait la porte de râtelier!!)
— Et du mensonge.. . ?
— Oui , monsieur. (On faisait un cri de stupéfaction!!!)
— Quel est ce bruit ?... *
— Oui, monsieur. (On en était aux exclamations, aux apostrophes, aux grandes prosopopées; j'étais près de me trouver mal ! ! ! !)
Rassemblant néanmoins toutes mes forces pour
LA I5IBLI0rilB<jUIi I)K MOV ONCLK. llO
tlélounier l'atleiilion de M. K;iliri de dessus les prosopopées : — Quand vous m'eûtes quitté hier , lui (lis-je...
— Attendez... interronipil-il , toujours plus attentif ti ce qui se passait ilans l atelier
Il est vrai que le \aoarnie y était grand : — Teidu! perdu! criait le peintre ;\ tue-tùte. Il faut qu'on soit entré par la lenétre! Il s'en approcha.
— Jules! étes-vous resté chez vous depuis hier soir ?
— Oui, monsieur, dit en s'avançant M. Kaliu , cl par mon ordre.
— Kh hien ! monsieur , mon atelier est en deroule, mes tableaux délruils, mon chevalet à bas ! . et votre élève doit avoir tout entendu...
— Voulez-vous écouter un pauvre prisonnier? dit alors une voi.\ qui partit du soupirail de l'Kvéché : moi j'ai tout vu , je ^ous dirai tout.
— Parlez , dites.,.
— Vous saurez donc, monsieui". (pihier soiiil y avait grande société sur ce toit , précisément à l'entrée de votre fenêtre. C'étaient cinq chais. V(Mis savez (jue (juand ces messieurs conlenl lleuielle.
— Abrégez, dil M. Hatin.
— ...Leurs propos sont bruyants. La chatte était ccKiuette....
— Abrégez, nous dis-je , ivpela >I. Ualiu. ceci u importe pas au lait i)rincipal
Î20 NOUVELLES GÉi\EVOISES.
— Je VOUS demande bien pardon , monsieur, car sans la coquetterie de cette demoiselle et la jalousie des quatre galants...
— Jules! me dit M. Ratin, retirez-vous un instant sur l'escalier.
Je ne me fis pas prier.
— .... Tout, continua le prisonnier, se serait passé en douceur. Ils miaulaient donc , et d'une façon fort tendre; mais madame, n'écoutant à aucun , se lustrait le visage du velours de sa patte. Vous eussiez dit Pénélope au milieu des prétendants...
— Et puis? dit le peintre. Un peu vite...
— Et puis , tout à coup , voici un des matous qui se permet d'appliquer sa griffe sur le museau d'un des prétendants. Celui-ci prend mal la chose, les autres s'en mêlent , pli ! pla ! c'est le signal : guerre à mort!... Ce n'est plus qu'une pelote fourrée, hérissée de griffes, de dents, un concert à réjouir le diable. Pendant qu'ils se battent, Pénélope saute dans l'atelier; toute la pelote lui saute après.... Je n'ai plus rien vu; mais, au sabbat qui se fit, je jugeai qu'ils avaient pu renverser quelque objet qui en aurait renversé quelque autre. C'était à près de huit heures.
J'étais très-humilié du service que me rendait en cet instant le prisonnier, d'autant plus que ce mcn-
songe hardi après tant de pitié , ce ton facétieux après de si vives souffrances, calmaient subitement tout liutérèt que m'avait inspii'é cet homme. Aussi je suis convaincu que , sans la présence de M. Ratin, j'aurais eu la force de le démentir sur l'hf urc , et de tout avouer au peintre ; mais il y avait de l'amour dans mon crime, et la haute pudeur de 31. Ratin m'apparaissait comme un grand roc sinistre, contre lequel , au moindre soupçon de sa part, j'iiais me briser sans retour.
Pendant que ces choses se passaient , la calèche venait d'arriver devant la maison; déjà la jeuue miss et son père montaient l'escalier. — Ma séance ! s'écria le peintre avec désespoir. Prisonnier ! vous nous faites un conte absurde. Voilà un portrait que j'avais adossé à la muraille, et que je trouve tourné à l'extérieui'... Sout-ce les chats qui retournent les portraits?... On est venu, on est venu par la fenêtre. . . Jules ! qu'avez-vous vu ?.. .
— Jules ! chassez ce chien , me dit au même instant M. Katin.
Il faut savoir qu'en cet instant le bel épai^neul flairait curieusement le parapluie neuf de M. Raliii. Je m'empressai de le chasser jusque dans les grenieis, et par delà , i>()ur laisser au peintre le temps d'oublier sa fatale question.
(^>uand je rentrai, il était eu effet occupé a accueillir ses luMes, les priiuit de li'\« user s'il le^ recevait ;ui miheii d nu aussi affreux désordre. —
\'2'2 NOUVELLES fiÉHEVOISES.
Si VOUS ne partiez pas demain , ajoula-t-il, je vous prierais de remettre à uii autre jour eette dernière séance. — Il est malheureusement impossible que nous différions notre départ, répondit le vieillard ; mais , de grâce, ne vous gênez point, et que notre présence ne vous empêche pas de faii'c ces premières recherches, indispensal)les pour arriver à la connaissance du coupable. Alors le peintre monta lui-même sur le toit pour en examiner les abords.
Fort heureusement, M. Ratin, qui était à mille lieues de me supposer la moindre part dans ces événements , après avoir remis soigneusement son parapluie dans le fourreau, était revenu auprès de la table feuilleter mes livres , y marquant à mesure les endroits qui devraient faire le sujet de mes devoirs. — En considération , me dit-il , du travail que vous m'avez présenté et des dispositions meilleures où je vous vois... Ici le peintre entra , et tout préoccupé de son idée :
— N'a^ ez-vous pas une chambre , monsieur ?. . . . Ah! oui, la voici! Auriez-vous la bonté de me l'ouvrir? On n'a pu parvenir sur le toit que par là , et nous saurons par où l'on a pu s'introduire dans la chambre. — Volontiers, monsieur, dit M. Ilatin. Et ayant pris la clef dans un tiroir à son usage, il la mit dans la serrure que j'avais rajustée de mon mieux, tandis que , pâlissant de stupeur, je feignais une grande application au travail.
Pendant que ces messieurs proc^'^daient à leur inspection , je m'aperçus d'une rumeur dans la prison. Des hommes parlaient avec véhémence , quelques mots sinistres parvenaient à mon oreille ^
L\ DinLlOTHÈQUE DE MON O^CLE. t2S
le factionnaii'c élail aux écoiUos, et deux passants s'étaient arrêtés pour attendre l'issue de cette scène.
— Voici la corde î cria une voix.
— La lime! la lime ! cria une autre voix; ici , tenez, sous cette pierre.
— C'est bien son mouchoir de poche! dit au
même instant M. Ratin. Serait-il possible I
Jules î
La porte était ouverte. Je m'enfuis tout cliancelant d'épouvante, sans autre projet que de me dérober pour l'instant aux affreuses tortures de la peur et de la honte. jMais, quand j'eus fait cent pas dans la rue, et qu'ayant tourné la tète, j'eus reconnu riionnéte chiffonnier qui entrait dans la maison , en montrant à un magistrat le chemin^de ma demeure , je doublai le pas, et, dès que j'eus tourné l'aniîle de la rue voisine , je courus de toutes mes forces juscpi'aux portes de la ville , (jne je franchis , non sans éprouver une grande terreur à la vue des paisibles gendarmes qui stationnent auprès.
Tout en m'éloiiinant , j'eus le loisir de rélléchir sur ma situation qui me i)arut désespéiée. Uetourner sur mes pas , ce n'était plus seulement retond)er dans les mains de M. Uatin , c'était bien certainement me livrei" aux £ïend;iiines . el celte idée me causait la plus sinistre épouNante. Ainsi ai^ité par ces réllexions , et la frayeur soutenant mou courage, je marchai tout d uiu" traite jusqu'à certain
124 ÎVOUVELLES GENEVOISES.
pré voisin de Coppct , où je m'assis enfin sur la terre étrangère.
C'est à peine si, dans ce lieu écarté, je me croyais en sûreté contre les atteintes de la justice. Je tournais sans cesse mes regards du côté de la grande route , et chaque lois que des bestiaux , un âne , quelque chariot, y soulevaient un peu de poussière, je m'imaginais voir toute la gendarmerie lancée à ma poursuite dans toutes les directions. Cette angoisse me préoccupant de plus en plus , je pris un parti décisif, c'était de poursuivre ma route du côté de Lausanne , où mon oncle faisait un séjour. Je me remis donc en marche.
A tout âge, c'est une triste chose que l'exil; mais, pour l'enfant, qu'il est voisin du seuil paternel! Trois lieues à peine me séparaient de ma ville natale, et il me semblait qu'abandonné au sein du vaste univers, j'eusse perdu tout appui , tout asile. Aussi suivais-je , le cœur bien gros , la rive de ce lac si riant jadis à voir de ma fenêtre. A mesure que je m'éloignais, moins dominé par la crainte, ces sentiments prenaient sur moi plus d'empire, et deux ou trois fois , m'étant assis sur le bord de la route, ma tristesse devint si forte , que je fus tenté de rebrousser chemin , et d'aller implorer le pardon de mon maître.
Il était trop tard. D'ailleurs , à force de marcher, j'allais me trouver bientôt aussi près de Lausanne que de Genève, de mon oncle que de M. llatin.
Cette circonstance ranimait puissamment mon courage; le calme renaissait en moi; déjà je recommençais à songer à la jeune miss, et à renouer le fil des tendres rêveries qui m'avaient charmé la veille, à la même heure. Au milieu de cette nature enchantée, son image se présentait à mon cœur plus douce encore; elle s'y associait à la pureté des cieux , aux teintes vaporeuses des monts , à la fraîcheur de ces beaux rivages, et l'exil perdait sa tristesse.
Que de sève dans radolesceuce ! Est-ce bien moi que je viens de peindre! Est-ce bien moi, ce jeune garçon qui suit la rive d'un pied léger, regardant avec amour Tazur des ilôts , les côtes vertes de Savoie, lanliciue manoir d'IIermance, peuplant l'air et l'espace du vif sentiment qui le domine !
Au crépuscule, je me détournai de la route pour demander asile chez des paysans , qui acceptèrent en retour l'unique pièce de monnaie que je possédasse. Je partageai leur soupe et leur gîte rustique, et le lendemain, au point du jour, je les (piitlai pour coiilinucr mon voyage.
J'étais parli sans casiiuctle; les rayons du soleil levant brûlaient mon ^ isage. Aussi m'arrêtais-jc sous le porche des fermes, pour y goûter quelqu(» fraîcheur, jiis<[n'à ce (pic le i(»ir.ard des métayers ou des passants me chassAl de ces retiaites. En ellet . je redoutais toujours (jue (pielque soupçon des crimes que j'avais commis ne lût le motif de celte curiosité, dont ma jeunesse et mou bizarre aeeoutremenf étaient l'unique cause
120 INOUVBLLES OÉilEVOlSES.
Après le Iniiiquillo village d'Allaman, ou voit sur la gauche de la route de maguiliques cliônes qui formeut la lisière d'un grand bois. De dessous ces ombrages , l'œil , planant snr toute l'étendue du lac, s'arrôte, du coté du Valais, contre les majestueuses parois des Alpes, ou, tourné vers Genève, se promène mollement sur une suite de cimes douces et lointaines , dont les dernières se confondent avec les plages du ciel. Je ne pus résister aux charmes de cet ombrage, et j'allai m'y établir pour y manger le morceau de pain noir dont les paysans m'avaient pourvu.
Je songeais au plaisir de me jeter bientôt dans les bras de mon oncle. Ce désir était si pressant, si extrême, qu'à la seule pensée qu'il put être déçu, je m'abandonnais au découragement. — Mon oncle ! mon bon oncle! disais-je le cœur gonflé d'attendrissement, que je vous voie seulement, que je vous parle... que je sois où vous êtes !
En ce moment, une voiture de voyage passait sur la grande route, trainée par six chevaux de poste dont le galop soulevait un long tourbillon dépoussière. Le postillon faisait claquer son fouet, tandis que les domestiques dormaient nonchalamment sur les sièges. Cette voiture avait déjà dépassé d'environ deux cents pas l'endroit où j'étais assis, lorsqu'elle s'arrêta , et un des domestiques, étant descendu , se dirigea vers moi.
J'allais m' enfuir, lorsque je crus rccouaaitre Johu,
LA BIBLIOTIIBQI E I>E MON 0?ICLE. 127
le (lumesliquc de la jeune miss.— Ktes-vous, me dilil , le jeune homme qui a disparu hier de la maison de Saint-Pierre?
— Oui, lui dis-je.
— Alors , suiNez-moi.
— Oïl?
— Vers la voiture. Votre maître est dans un bel état, allez 1
— Où est- il mon maître ?
— Il vous cherche par les quatre chemins.... petit drôle !
— Ces mots me donnèrent quelque soupçon que M. Hatin pouvait s'ùtre joint aux voyageurs , en sorte que je me refusais à suivre John, lors(juo je vis de loin une robe blanche descendre de la voiture. Je me levai aussitôt , et je me mis à courir vers la jeune miss pour ne pas l'obliger à marcher sur cette route poudreuse; mais, quand j'approchai, la houle et rémotion me firent ralentir le pas, et je finis par m'arrôtcr à quelque distance d'elle.
— \ ous êtes monsieur Jules, n'est-ce pas ? me ditelle d'un ton affable.
— Oui , mademoiselle.
— Oh! comme le soleil vous brûle! montez, je vous prie, dans la voiture... Votre maître est fort en peine, et j'ai bien du plaisir (lue nous vous ayons reiu'ontré...
— iMontez , mon ami , dit le n ieiliard , (jui a> ail mis la lélc à la jiortière. inontcv; nous causiMons uu peu de Nolre affaire... \ous dcxc/ élrc falituué?
Je montai, et la voiture repartit aussitôt.
J'étais dans un état d'ivresse qui m'ôtait la parole. Le bonheur, le trouble, la honte, faisaient battre mon cœur, et coloraient d'une vive rougeur mon visage hàlé. Je tenais encore le reste de mon morceau de pain noir.
— Vous n'avez pas fait bien bonne chère, à ce que je vois, me dit le vieillard. De quel hôtel sortez-vous, je vous prie?
— De chez des paysans , monsieur , qui m'ont hébergé cette nuit.
— Et où comptiez -vous aller ce soir?
— A Lausanne , monsieur.
— Aussi loin que cela! reprit la jeune miss, et découvert comme vous êtes?
— Plus loin encore, partout, mademoiselle, jusqu'à ce que j'aie rencontré mon oncle! Et les larmes me vinrent aux yeux.
— Il n'a plus que lui ! dit-elle à son père. Et elle fixa sur moi un regard compatissant, dont le charme réalisait tout ce que j'avais rêvé de plus hardi i\ ma fenêtre.
— Mon enfant, reprit le bon vieillard, vous allez rester avec nous jusqu'à Lausanne, où nous vous remettrons aux mains de votre oncle. Vous avez fait là un coup de tête ; de quoi donc aviez-vous si peur?
— C'est moi, monsieur, qui ai donné cette lime au prisonnier. 11 souffrait cruellement, je vous assure. C'était seulement pour dcsseiTcr un de ses fers...
LA BIBLlOTnÈQLE DE MON OXCLE. 120
— tli bien ! je ne vois là, mon ami , que le mouvement d'un bon coour. A votre âge, on n'est pas tenu de savoir ([ue, lorsqu'un prisonnier emprunte une lime, ce n'est jamais que pour un certain usage. Mais vous ne me parlez pas de l'atelier. C'est pourtant vous, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur. Je l'aurais dit au peintre, h mon oncle, à vous... mais j'avais peur de M. Uatin.
— C'est donc un terrible homme que ce monsieur Ratin! Mais encore, qu'alliez-vous l'aire dans cet atelier ? Est-ce vous qui avez retourné le portrait de ma fille ?
Je rougis jusqu'au blanc des yeux.
Il se mit à rire. — Ah! îih ! c'est ceci qui est grave ! car ce n'était sûrement pas pour voir ma figure. A vous, Lucy, de vous fAcher.
— Point du tout , mon pérc, dit-elle en souriant avec une grâce charmante. Je sais que M. Jules aime les arts; il dessine lui-mùme avec talent; rien de plus naturel qu'il voulût voir l'ouvrage d'un homme habile.
— Lucy, reprit le Aieiilaid avec une douce malice, vous n'êtes pas tenue non plus de savoir que , lorsqu'on retourne un tableau où se trouve votre figure, il est fort naturel que ce soit pour la voir... Puis , comme il \(u;iit ma honte : — Ne rougissez pas, mon cnlanl; croNc/ bien (pie je ne vous en estime pas moins, et que ma fille vous pardonne. N'est-ce pas, Lucy?
In léger embarras succéda à ces paroles, mais il
ne se prolongea que ponr moi senl. Bientôt j'eus a répondre à toutes les questions que me firent ces aimables personnes. Après ce qui venait d'être dit, j'avais remarqué chez le vieillard une gaîlé plus cordiale encore , et en même temps , chez la jeune miss, un peu plus de réserve, mais non moins d'intérêt et de sollicitude pour ma situation. Pour moi, je ne tournais pas les yeux sur elle que je ne me sentisse comme enivré de sa vue, et rempli des plus doux transports de plaisir.
Mais nous touchons à la ville. — Votre oncle vous grondera- t-il? me dit le vieillard.
— Oh! non, monsieur... Et puis je serai si joyeux de le voir , qu'encore cela me ferait-il peu de chagrin.
— Aimable enfant, dit Lucy en anglais.
— Je veux tout de môme vous remettre entre ses mains. Rue du Chêne, dites-vous? John! faites arrêter rue du Chêne , n° 5.
Toute ma crainte était que nous ne trouvassions pas mon oncle chez lui, lorsque , la voiture s'étant arrêtée, un jeune enfant nous dit qu'il était en ce moment dans sa chambre. — Qu'il descende ! dis-je à l'enfant.
— Non , nous monterons , dit le vieillard. Est-ce bien haut ?
— Au premier , répondit l'enfant.
Et, comme chez le peintre, la jeune miss, soutenant le bras de son père , entrait dans l'allée
avec lui, pondant que j'aurais baisé les traces de ses pas.
Mon oncle venait de rentrer. A peine l'eiis-je vu , qne je courus me jeter dans ses bras. — C'est toi, Jules, dit-il. Mais je l'accablais de caresses sans pouvoir lui répondic.
Tu arrives sans chapeau, mon enfant, mais en bonne compagnie, à ce que je vois. Madame et Monsieur, veuillez prendre la peine de vous asseoir. Je (juillai sa main pour ap[)ro(.ber des sièges.
— Nous ne voulons, monsieur, dit le vieillard, que remettre entre vos respcetables mains cet enfant, coupable, à la vérité, d'une étourderie, mais dont le cœur est bien honnête. Il vous dira lui-même par (juelles circonstances nous avons eu le plaisir de l'avoir pour compagnon de voyage, et pris la liberté de nous présenter chez vous. Adieu, mon ami, me dit-il en me touchant la main, je vous laisse mon nom sur celle carte, afiu (pie vous sachiez (pii je suis, si jamais vous me faites le plaisir de recourir à mon amitié.
— Adieu, monsieur Jules... ajouta l'aimable fille. rt elle me tendit sa main.
Je les ^is se retiicr les yeux mouillés de larmes.
C'est de celle façon i[^\c je retrouvai mon bon oncle Tom. Au bout de quchpies jours, nous retournâmes à Genève, il m'ôla M. Ualin . et me prit a\ec lui.
Ainsi .s'()u\ril ma jeuiie.^.se. Je raeonterai, dans le prochain chapitre, comment j'en sortis «\ trois ans de là.
Afin d'uliliscr mes vacances , mon oncle m'a conseillé (le lire Grotius, pour lire ensuite PuITendorf, pour lire ensuite Bui lamaqui , égare pour le moment. Aussi je me lève matin, je vais à ma table, je m'établis, je croise les jambes, puis j'ouvre à l'endroit... mais voici ce qui m' arrive.
Au bout d'une demi-heure , mon esprit , ainsi que mes yeux , commence à faire des excursions à droite et à gauche. C'est d'abord sur la marge de l'inquarto, où je gratte un point jaune, je souffle un poil, je détache une paille avec toutes sortes d'ingénieuses précautions; c'est ensuite sur le bouchon de mon encrier, tout rempli de petites particularités curieuses dont chacune m'occupe à son tour : jusqu'à ce qu'enfin, passant ma plume dans la bouclette , je lui imprime une moelleuse rotation qui me réjouit infiniment. Après quoi , volontiers , je me renverse sur le dossier de mon fauteuil, en étendant les jambes , et croisant les mains sur ma tète. Dans cette situation , il me devient très-difficile de ne pas siffler un petit air quelconque, tout en suivant avec une vague fixité les bonds d'une mouche qui veut sortir par les vitres.
Cependant, les articulations commençant à se roidir , je me lève pour faire, les deux mains dans
mes goussets, une petite promenade qui me conduit au fond de ma chambre. Là , rencontrant l'obscure paroi , je rebrousse tout naturellement vers la ienèlre, contre laquelle je bats, du bout des ongles, un joli roulement où j excelle. Mais voici un char qui passe, un chien qui aboie, ou rien du tout ; il faut voir ce que c'est. J'ouvre... Une fois là, j'ai éprouvé que j'y suis pour longtemps.
La fenêtre ! c'est le vrai passe-temps d'un étudiant; j'entends d'un étudiant appliqué, je veux dire qui ne hante ni les cafés ni les vauriens. Oh! le bra\ e jeune homme ! il fait l'espoir de ses parents, qui le savent rangé, sédentaire ; et ses professeurs, ne le voyant ni fréquenter les promenades, ni cavalcader dans les places, ni jouer aux tables d'écarté, se plaisent à dire qu'il ira loin , ce jeune homme-là. En attendant , lui ne bouge de sa fenêtre.
Lui... c'est donc moi, modestie à part. J'y passe mes journées, et si j'osais dire... Non, jamais mes professeurs, jamais Grotius, Puffendorf , ne m'ont donné le centième de l'inslruc tion que je hume de là , rien qu'à regarder dans la rue.
Toutefois, ici comme ailleurs, du \a par degrés. C'est d'abord simple llanene recrealiNC. On regarde en l'air, on lixe un fétu, on souflle une plume, on considère une toile d'araignée, ou \\m crache sur un certain pasé. (les clio^es-là cou.suuieiit des heures entières , en raison de leur impiutauce.
Je ne plaisante pas. Imagine/ un honnnc qui n ail
t34 NOUVELLES GENEVOISES.
jamais passé par là. Qu'cst-il? que peut-il être? Une sotte créature, toute matérielle et positive, sans pensée, sans poésie, qui descend la pente de la vie sans jamais s'arrêter, dévier du chemin, regarder alentour, ou se lancer au delà. C'est un automate qui chemine de la vie à la mort, comme une machine à vapeur de Liverpool à 3Ianchester.
Oui, la flânerie est chose nécessaire au moins une fois dans la vie, mais surtout à dix-huit ans, au sortir des écoles. C'est là que se ravive l'àme desséchée sur les houquins ; elle fait halte pour se reconnaître; elle finit sa vie d'emprunt pour commencer la sienne propre. Ainsi un été entier passé dans cet état ne me paraît pas de trop dans une éducation soignée. Il est probable même qu'un seul été ne suffirait point à faire un grand homme : Socrate flâna des années; Rousseau, jusqu'à quarante ans; La Fontaine , toute sa vie.
Et cependant je n'ai vu ce précepte consigné dans aucun ouvrage d'éducation.
Ces pratiques , dont je viens de parler, sont donc la base de toute instruction réelle et solide. En effet, c'est pendant que les sens y trouvent un innocent aliment, que l'esprit contracte le calme d'abord, puis la disposition à observer;
Car , que faire en flxnakt, à moins que l'on u'observe?
puis enfin , par suite et à son insu, Thabitude de classer , de coordonner , de généraliser. Et le voilà
L\ UIHLIOTIIEQI E DE MO?l OiSCLE. 130
tout seul arrivé à cette voie philosopliique recommandée par Bacon, et mise en pratique par Newton, lequel un jour, llAnant clans son jardin et voyant choir une pomme , trouva TaUraction.
L'étudiant à sa lenétre ne trouve pas l'attraction; mais, par un procédé tout semblable, à force de re garder dans la rue, il lui arriNc au cerveau une foule d'idées (pii, \ieilles ou neuves en elles-mêmes, sont du moins nouvelles pour lui, et prouvent clairement qu'il a mis son temps à profit.
Et ces idées venant i\ heurter dans son cerveau ses anciennes idées d'emprunt , du choc naissent d'autres lumières encore; car, par nature, ne pouvaiil Huiler entre toutes, et surtout entre les contraires, le voilà qui, tout en lixant un fétu, compare, choisit, et se fait savant à vue d'œil.
Et quelle charmante manière de travailler , que cette manière de perdre son temps !
Mais , quoiqu'il la rigueur un fétu suffise pour flAner avec avantage, je dois dire que je ne m'en tiens pas là; car ma fenêtre embrasse un admirable ensemble d'objets.
En face, c'est l'IIc^pital, immense bâtiment où rien n'entre, d'où rien ne sort, qui ne me paye tribut. Je suis les intentions , je (bovine les causes, ou je perce les consè([uences. El je me trompe peu ; car, interrogeant la physionomie du portier à chaipie cas nouveau . j y lis mille choses curieuses sur les iiens. Hien ne inanjue nùeux les nuances sociales que la fiiiure d'un [tortier. C'est un miroir admi-
rablc où se viennent peindre, dans tous leurs degrés, le respect rampant, l'obséquiosité protectrice, ou le dédain brutal , selon qu'il réfléchit le riche directeur , l'employé subalterne , ou le pauvre enfant trouvé : miroir changeant , mais fidèle.
Vis-à-vis de ma fenêtre, un peu plus haut, est celle d'une des salles de l'hôpital. De la place où je travaille, je vois l'obscur plafond, quelquefois le sinistre infirmier , le nez contre les vitres , regardant dans la rue. Que si je monte sur ma table, alors mes yeux plongent dans ce triste séjour, où la douleur , l'agonie et la mort ont étendu leurs victimes sur deux longues files de lits. Spectacle funèbre , où souvent néanmoins m'attire un intérêt sombre, lorsqu'à la vue d'un infortuné qui se meurt , mon imagination se promène autour de son chevet, et, tantôt rebroussant dans cette vie qui s'éteint , tantôt s'avançant vers cet avenir qui s'ouvre, se repaît de ce charme mélancolique , toujours attaché au mystère où s'enveloppe la destinée de l'homme.
A gauche, au bas de la rue, c'est l'église , solitaire la semaine , remplie le dimanche et retentissant de pieux cantiques. Là aussi je vois qui entre, je vois qui sort; je conjecture , mais moins sûrement. En effet, point de portier. Et il y en aurait un, que je n'en serais guère plus avancé; car c'est le propre du
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portier de s'arrôter à l'habit ; au delà, il est a> eugle, muet, sourd , et sa physionomie ne réfléchit plus rien. Or, c'est l'àmc de ceux ([ui hantent l'église qui m'intéresserait à connailre : malheureusement lame est sous l'habit, sous le gilet, sous la chemise, sous la peau , et encore bien souvent n'y est pas , s'allant promener pendant le prêche. Je vais donc talonnant, hésitant, supposant, et ne m'en trouve pas plus mal; car c'est précisément le vague , l'incertain, le douteux qui fait l'aliment comme le charme de la flânerie.
A droite, c'est la fontaine, où tiennent cour, autour de l'eau bleue, servantes, mitrons, valets, commères. On s'y dit des douceurs au murmure de la seille qui s'emplit, on s'y conte l'insolence des maîtres, les ennuis du service, le secret des ménages. C'est ma gazette , d'autant plus piquante aussi, que, n'entendant pas tout, il faut souvent deviner.
Là haut, entre les toits, je vois le ciel, tantôt bh^u , profond , tantôt gris , borné par des nuages llollants; ([uclquefois traversé par un long \ol d oiseau, émigrant aux rives lointaines par-dessus nos villes et nos campagnes. C'est par ce ciel que je suis en relation a^0(' le monde extérieur, avec l'espace et l'inlini : grand trou où je m'enfonce du regard et de la pensée, le menton api)uyé snr le lujignet.
(,>nnii(I je suis fatigué de m'élever , je redescends MU h's (oils I-à, ce sont les ciials . (|ui , maigres el ardents, nùaulml d.ins la ^aixMi d anuuii , ou gias
f.tS NOUVELLES GENEVOISES.
(»t indolents, se lèchent au soleil d'août. Sous le toit, les hirondelles et leurs oisillons , revenus avec le printemps, fuyant avec l'automne, toujours volant, cherchant, rapportant vers la couvée criarde. Je les connais toutes, elles rno connaissent aussi; non plus elïrayées de voir là ma tùte, qu'à la fenêtre au-dessous un vase de capucines.
Enfin, dans la rue, spectacle toujours divers, toujours nouveau : gentilles laitières, graves magistrats , écoliers polissons ; chiens qui grognent ou jouent follement; bœufs qui mâchent, remâchent le foin, pendant que leur maître est à boire. Et si vient la pluie, croyez-vous que je perde mon temps? Jamais je n'ai tant à faire. Voilà mille petites rivières qui se rendent au gros ruisseau , lequel s'emplit , se gonfle , mugit , entraînant dans sa course des débris que j'accompagne chacun dans ses bonds avec un merveilleux intérêt. Ou bien , quelque vieux pot cassé, ralliant ces fuyards derrière son large ventre , entreprend d'arrêter la fureur du torrent : cailloux , ossements , copeaux , viennent gi^ossir son centre , étendre ses ailes ; une mer se forme, et la lutte commence. Alors la situation devenant dramatique au plus haut degié, je prends parti, et presque toujours pour le pot cassé; je regarde au loin s'il lui vient des renforts , je tremble pour son aile droite qui plie, je frémis pour l'aile gauche déjà minée par un
lilet tandis que le brave vétéran , entouré de son
élite, tient toujours, quoique submergé jusqu'au front. 3Iais qui peut lutter contre le ciel! La pluie redouble ses fureurs , et la débâcle... Une débâcle! Les moments qui précèdent une débâcle, c'est ce que
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je connais de plus exquis eu fait de plaisirs inuoeenls. Seulement, si pour i'ranehir le ruisseau les dames montrent leur fine jambe , je laisse la débâcle, et je suis de l'œil les bas blancs jusqu'au tournant de la rue. Et ce n'est \h qu'une petite partie des merveilles qu'on peut voir de ma fenùtre.
Aussi je trouve les journées bien courtes , cl que, faute de temps, je perds bien des choses.
Au-dessus de ma chambre est celle de mon oncle Tom. Assis sur un fauteuil à \is, l'échiné courbée en avant, tandis que le jour glisse sur ses cheveux d'argent, il lit, annote, compile, rédige et enserre dans sou cerveau la quintessence de queUiues mille volumes qui garnissent sa chambre tout alentoui'.
Au rebours de son neveu, mon oncle Tom sait tout ce qu'on apprend dans les livres , rien de ce (ju'on apprend dans la rue. Aussi croit-il à la science plus (|u'au\ (hoses mêmes. Vous le trouveiiez sceptique sur sa pr()[)re existence, très-dogmaticpie sur tel système nuageux de philosophie. Du reste , bon et naif connue un enfant, pour n'avoir jamais vécu avec les hommes.
Trois bruits distincte nrannoiirenl i»resque tout ce que fait mon onde Tom. Ouand il se lève, lavis crie; (luaiid il \n prendre un liNre. l'échelle rcude ; (juand il s'est disliait dune i»iise de labac, la tabatière frappe la table.
('es trois bruilb se suiNcnl d onlinaire . et j'\ subi
tellement habitué, qu'ils me détournent peu de mes travaux. Mais un jour. . . .
Un jour la vis crie , l'échelle ne roule pas , j'attends la tabatière... Rien. Je fus réveillé de ma llàiierie , comme l'est un meunier de son somme , quand la roue de son moulin vient à se taire. J'écoute; mon oncle Tom cause, mon oncle Tom rit... Une autre voix... « C'est bien cela, » medis-jctrèsému.
C'est qu'il faut savoir que, depuis que je travaillais à la fenêtre, je n'étais point resté dans les généralités. Je m'étais, depuis quelques jours, occupé tout particulièrement d'un objet qui avait atténué l'intérêt que je portais aux autres. Et voici les symptômes qui ont signalé ce changement dans la direction de mes travaux.
Dès le matin , j'attends ; dès deux heures , le cœur me bat; quand elle a passé, ma journée est linie.
Avant, je n'avais jamais songé que je fusse seul ; d'ailleurs n'étions-nous pas moi et mon oncle, et le ruisseau, et les hirondelles, et tout le monde? Aujourd'hui je me trouve seul , tout seul, excepté vers trois heures , que tout reprend vie autour et au dedans de moi.
Je vous ai dit comment auparavant coulaient mes douces heures. Aujourd'hui je ne sais plus ni m'occuper , ni être oisif , ni llàncr , ce qui est fort
LA BIBLIOTHÈQUE DE MOi\ ONCLE. 14!
dilTôrcnt. C'est au point que, l'autre jour encore, une grosse plume tournoya lentement à deux doigts de mon nez , sans que l'idée seulement me vînt de souiller dessus. Et je pourrais citer cent traits pareils.
Au lieu de cela, je songe tout éveillé. Je rêve qu'elle me connaît , qu'elle me sourit , que je lui agrée ; ou bien , cherchant les voies et moyens de lui être quelque chose , je la rencontre , je voyage avec elle , je la protège , je la défends , je la sauve entre mes bras ; et je m'attriste prolondément de n'être point ensemble tous les deux, en un bois sombre, attaqués par d'affreux brigands que je mets en fuite, quoique blessé en la défendant.
Mais il est temps de dire ce qu'était cet objet. Je ne sais comment m'y prendre , car les mots sont bien inhabiles à peindre sous ([uel air nous apparut la première llUe qui lit battre notre cœur; impressions fraîches et vives, (jui auraient besoin d'un langage tout jeune.
Je dirai donc seulement que tous les jours, sortant vers trois heur«N d'une maison voisine, elle descendait la rne et passait sous ma fenêtre.
Sa robe était bleue et si simple, que vous ne l'eus siez pas dislingiiée sur tant d'autres robes bleues (jui passaient ; ni moi non j)lus . n'était (pie je lui tr()U\ais une. gn\ce tonte singulière à llotler autour dcMotte jeune taille. lA celte jeune taille me semblait tenir son charme de l'air modeste de l'aimable
Il'-* NOUVELLES GENEVOISES.
lillo si douce à voir; de iaçon que, revenant ensuite a la robe , il me devenait impossible d'en imaginer une plus à mon gré, cent lieues à la ronde, et chez les premières faiseuses.
Aussi, tant que cette robe était sur mon horizon, tout me semblait sourire et s'embellir alentour; et , quand elle avait disparu , il me fallait encore une robe bleue pour tous mes rêves de félicité.
Or, ce jour-là, je la vis venii' à son ordinaire, et approcher jusque sous ma fenêtre, d'où mes yeux se disposaient à la suivre jusqu'au tournant de la rue, et mes pensées au delà encore, lorsque, faisant un détour, elle entra dans l'allée, juste au-dessous de moi. J'en fus si troublé, que je retirai ma tête comme si elle fut entrée de plain-pied dans ma chambre. Puis j'allais réfléchir qu'elle traversait dans l'autre rue , lorsque se passèrent , dans la bibliothèque de mon oncle Tom, les choses extraordinaires qui causèrent l'émotion dont j'ai parlé. Quoi ! elle parle à mon oncle ! Et je faisais d'incroyables efforts d'ouïe pour saisir quelques mots, lorsqu'un événement imprévu vint bouleverser l'univers qui commençait à se former autour de moi.
Cet événement si grave était au fond de mince importance. L'échelle venait de rouler , et j'entendais mon oncle Tom monter les degrés en causant.
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Ju crus môme distinguer le mot hébraïque sortant de sa bouche. De tout ceia il résultait clairement que mon oncle Tom avait alïaire en ce moment ;i quelque docteur liébraïsant qui remaniait avec lui quelque vétille d'érudition. Car, pour elle, s'imaginer que sa jeune tète s'enqult de niaiseries scientifiques , ou que sa jolie main voulût feuilleter de poudreux in-t'olio, il n'y a\ait pas moyen.
Je me remis machinalement à la fenêtre, fort désappointé , et regardant sans voir, comme lorsqu'on a une idée qui vous rend absent de vous-même. Cependant , en face , au gros soleil , deux Anes philosophaient attachés au même gond. Après un grand moment, l'un fit une réflexion ; ce que je reconnus à un imperceptible frisson de son oreille gauche ; puis, allongeant la tête, il montrait amoureusemeni de l'autre son vieux râtelier; sur quoi celui-ci ayant compris en fit autant, et ils se mirent tous deux à l'œuvre, se grattant le cou avec une telle réciprocité de bons offices , avec une nonchalance si voluptueuse, une flAneiie si .suave, (puî j(^ ne pus m'empêcher de sympalliiser , moi troisième. Celait la prcMuièrc fois depuis ma préoccupai ion. C'est qu'il est dans la naïveté de certains spectacles iU'^ attractions irrésistibles (|ni enlèvent rame à ellemême, et la h)nl infidèle a ses pins doux penser>. \ussi allais-j(î m'eni\rer de celui-là. loisjpi uue robe bleue soitit de I allée Celait elle. " lie' m'écriai je iuNolontairemenl .
I.a jtMiiie fille, eilleudaul (piel(|ue c|iom> . levft la tète assez, poni (|ue I .nie de sou <lia|)eau lai^^-At pas scr son beau regaid . *|ui n iiii ni inonder de houle .
de trouble , et d'un plaisir rapide comme l'éclair. Elle rougit et continua d'aller.
C'est le charme de cet âge de rougir au souffle du vent, au bruit d'une paille ; mais rougir à mon occasion me sembla néanmoins une faveur inexprimable, une circonstance qui changeait beaucoup ma situation : car c'était la première fois que d'elle à moi il se passait quelque chose.
Ce qui diminua bientôt ma joie, ce fut un prompt retour sur moi-même. Elle m'avait vu disant « Hé ! » la bouche béante , l'œil ahuri, de l'air d'un idiot qui voit choir son chapeau dans la rivière. L'idée de cette première impression que j'avais dû lui produire m'était singulièrement amère.
3Iais que pensez-vous qu'elle eût sous son bras ? Un in-octavo couvert de parchemin, fermé de clous d'argent, misérable bouquin que cent fois j'avais vu traîner dans la chambre de mon oncle , et qui alors doucement pressé sous son bras me semblait le livre des livres.... .le compris pour la première fois qu'un bouquin peut être bon à quelque chose. Sage, mon oncle Tom , d'en avoir amassé toute sa vie ! Imbécile, moi, de n'avoir pas eu en ma possession ce fortuné livre , dont le titre même m'était inconnu.
Elle traversa la rue , se dirigeant a ers l'entrée de l'Hôpital, où elle dit quelques mots au portier, qui me parut la connaître, et ne lui accorder que juste
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ce qu'il [allait de protection pour qu'elle osAt passer. Bien qu'indigné <onlre le brutal, cela me lit plaisir , en me prouvant que la fille de mes pensées n'était pas d'une condition assez riche ou élevée pour rendre ridicules à mes propres yeux les vœjix qui commençaient à germer dans mon cœur.
J'éprouvai un grand plaisir à la sa\ oii* si près de moi, car j'avais craint de la perdre juscpi'au lendemain. Je brûlais d'apprendre ce qui l'avait amenée chez mon oncle, et ce qui pouvait l'attirer dans ce lieu. Mais pour le moment . enchaîné |)ar le désir de la voir sortir, je me résignai à attendre jusqu'il ce que, la nuit étant venue, je perdis l'espoir de la revoir ce jour-là , et je montai eu toute hâte chez mon oncle Tom.
Il avait déjà allumé sa lampe, et je le trouvai considérant avec la plus grande attention au travers d'une liole remplie d'un liquide bleuâtre. — iJonjour, Jules, me dit-il sans se déranger; assieds-toi là, je vais être à loi.
Je m'assis impatient de questionner mon oncle, cl con.sidérant la bibiiolheciue qui mapparaissait toute changée. Je regardais avec respect ces vénérables livres, frères de celui (|ue j'avais vu sous son bras, et les choses ([ue je Noyais, l'air (juc j(; respirais, me sendjjaient autres, coiiunc >i la jeune lilh' venue en ce lieu y eût laissé quelque signe de sa présence.
— J'ai fait, dit mon oncle. A propos, Jules, tu ne sais pas?...
— Non, mon onde...
— Remercie une jeune fille qui est venue ici
En disant ces mots, il prit le chemin de sa table,
pendant que j'entendais battre mon cœur d'attente. Puis se retournant :
— Devine... me dit-il, comme voulant jouir de ma surprise.
J'étais hors d'état de rien deviner !
— Elle vous a parlé de moi? dis-je avec une émotion croissante.
— Mieux que ça, reprit mon oncle d'un air fin.
— Dites, dites, mon oncle, je vous en supplie.
— Tiens , voilà mon Burlamaqui retrouvé.
Je tombai du ciel sur la terre, faisant des imprécations intérieures contre Bijrlamaqui , que , par respect, je substituai à mon oncle en cette occasion.
— En lui cherchant un livre, continua mon oncle Tom, je t'ai retrouvé celui-ci que je croyais perdu.
— Oh ! l'aimable fille ! reprit-il, et qui vaut bien, ma foi, douze de tes professeurs.
J'étais de son avis pour le moins , et cette exclamation de mon oncle Tom me raccommoda un peu avec lui.
— Elle lit l'hébreu comme un ange !
Je n'y étais plus du tout. — Elle lit l'hébreu ! Mais, mon oncle Car cette idée m'était désagréable.
— Et j'ai eu un plaisir extrême à lui faire lire le psaume xlviii dans l'édition de Duxtorf. Je lui ai
expliqué, on comparant les variantes avec l'édition de Crœsius, combien le texte de Buxtori est préférable.
— Vous lui avez dit cela?... à elle ?
^- Mais c'est clair, puisque je lui parlais.
— Elle était là, devant vous, et vous avez pu lui dire cela?
— Mais oui; d'ailleurs ce que j'ai dit là ne peut guère se dire qu'à une juive !
— Elle est juive !
D'autres sont-ils faits comme moi? Juive, belle et juive ! Je l'en trouvai tout de suite dix fois plus belle , et l'en aimai dix fois davantage.
Cela est peu clirétien ; j'assure pourtant qu'il en fut ainsi , et que le charme (jue je lui trouvais déjà s'en trouva rafraîchi, vivilié, comme si, dès lors, les mêmes choses que j'aimais en elle se fussent trouvées différentes et nouvelles.
Je sais encore qu'en ce point je raisonnais fort mal, et que le plus mince logicien eût pu me convaincre d'absurdité, à plus forte raison mon onch» Tom; aussi je ne lui en parlai pas, car je tenais plus encore à mon erreur qu'à la lo2i(iue.
Mais l'impression fut ce (jue j'ai dit. D'ailleurs.... aimc-t-on sa scinir d'amour.'' Non. Sa compahiote? Mieux. L'étrangère? Plus vile encore. Mais une belle jui\e! et puis, délaissée peut-être, ni.il \\w des bonnes gens! c'était à mes yeu\ un avantage, eonune si cela l'eiil inpprocliéiMle moi.
— Veut-elle donc hébraiser? dis-je à mon oncle Toni.
— Non, bien que je l'y aie engagée de tout mon pouvoir. Il s'agit d'un pauvre vieillard qui s'en va mourant. Elle venait m'emprunter une bible bébraïque pour lui faire quelque lecture pieuse.
— Elle ne reviendra donc plus?
— Demain vers dix beures , pour me rapporter le livre.
Et mon oncle se remit à examiner sa fiole, pendant que je restais h songer. — Demain, ici, dans cette même cbambre! me disais-je. Si près de moi, sans que je lui sois rien ! pas même autant que mon oncle Tom et sa fiole ! Je redescendis tristement cbcz moi.
Je fus très-surpris de trouver ma cbambre éclairée par une légère lueur. Ayant reconnu que c'était le reflet d'une lumière qui brillait vis-à-vis, dans la salle de l'Hôpital, ordinairement sombre à cette heure , je montai sur une cbaise d'où je vis d'abord une ombre qui se projetait contre la muraille du fond. Ma curiosité étant vivement excitée, je me guindai entre la chaise et la fenêtre, de telle façon que je pus plonger assez bas pour reconnaître , suspendu à cette même muraille, un chapeau de femme. « C'est elle ! » m'écriai-je, 3Iettre la chaise sur la table, Grotius et Puffendorf sur la chaise et moi sur le tout, fut l'affaire d'un clin d'œil. Et je retenais mon souffle pour mieux jouir du spectacle qui s'offrait à moi.
LA BIBLIOTHÈQLE DK MON 0.\CLE. IJ'J
Au clicvct (l'un vieillard pi\lc ol soiillrant, je la voyais pieuse, recueillie, embellie de tout l'éclat que prêtait à sa jeunesse et à sa fraîcheur cet entourage de maladie et de vieillesse. Elle baissait ses belles paupières sur le livre de mon oncle, où elle lisait les paroles de consolation. Quelquefois, s'arrètant pour laisser reposer le malade, elle lui soutenait la tête , ou lui prenait affectueusement la main , le considérant avec une compassion qui me paraissait angélique.
— Heureux mourant ! disais-je. Que ses paroles doivent lui être douces , et ses soins pleins de charme î... Oh! que j'échangerais ma jeunesse et ma force contre ton âge et tes maux!
Je ne sais si je fis ces réllexions tout haut , ou si ce fut un pur effet du hasard; mais en ce moment la jeune fille, s'intcrrompant, leva la tète et regarda lixemcnt de mon côté. J'en fus troublé comme si elle eût pu me voir dans la nuit où jetais, et, ayant fait un mouvement en arrière, je tombai, emmenant avec moi la chaise, la table, Grolius et Puffendorf.
Le vacarme fut grand , et je restai quelque temps étourdi par la chute. Au moment où j'allais me relever, mon oncle Tom ])arul , un bougeoir à la main.
— Qu'est-ce, Jules.'' me demanda-l-il elïra\é.
— Ce n'est rien , mon oncle... c'est... ici au plafond... (mon oncle jeta les yeux sur le plafond. Je \<udais suspendic... (mon oncle jeta les yeux tout alentour, pour mmt (juclque chose à suspendre)...
150 A'OUVELLKS OÉNKVOISCS.
et puis pendant que... alors je suis tombé... et ensuite... je suis tombé.
— Kemets-toi , remets-toi , mon ami , me dit mon oncle Tom avec bonté. La chute t'a probablement affecté les fibres cérébrales, ce qui est cause de l'incohérence de ton discours. 11 me fit asseoir, et, pendant ce temps , s'empressa de relever les deux infolio , dont il avait considéré les ais fracassés avec plus d'émotion sans doute qu'il n'en avait ressenti en parlant à la belle juive. Il les replaça avec soin sur la table ; puis revenant à moi : — Et tu voulais suspendre quoi? me dit-il en me prenant la main de manière à glisser furtivement son index sur mon pouls.
Cette question m'était très-embarrassante , car en vérité il n'y avait pas apparence de chose à suspendre dans toute ma chambre. Aussi, connaissant d'ailleurs l'indulgente douceur de mon bon oncle Tom, j'allais lui raconter tout, lorsqu'au moment de le faire, je ne le fis point.
C'est que, pour ce que j'avais dans le cœur, l'indulgence n'était déjà plus assez. J'aurais voulu de la sympathie, et mon oncle n'en pouvait éprouver que pour des idées abstraites, scientifiques. C'est ce qui fit que je répugnai à lui ouvrir mon cœur, crainte de faner un sentiment que j'étais jaloux de nourrir à ma guise.
— C'était pour suspendre. . . Ah ! mon Dieu , déjà ! -Hé?
— Ah î mon oncle, c'est fini.
— Quoi ?
LA BIBLIOTHÈQUE DE MON O^JCLE. hôi
En ce moment la lumière venait de s'éteindre dans la chambre du mourant, et avec elle tout mon espoir.
Pour mon oncle, à cette exclamation, il commença à juger le cas très- grave , et m'engagea à me mettre au lit, où il m'examina avec attention, pendant que je songeais à la jeune fille dont la vue venait de m'ètre ravie.
Mon oncle Tom était loin de se douter de la cause de mon mal. Cependant, après m'avoir anatomiquement considéré , palpé, il se convainquit , avec une certitude faisant honneur à sa science, que le squelette était en parfait état. Débarrassé de toute inquiétude à ce sujet , il s'occupa d'examiner le jeu <le la respiration, celui de la circulation et de toutes les fonctions vitales ; passant ensuite aux symptômes tout cà fait extérieurs, il parut enfin avoir satisfait sa curiosité, et, de l'air d'un Ijomme qui emporte <iuelque chose dans sa télé pour y songer, il me quitta.
Il était environ minuit. Je restai seul avec mes idées . où je me plongeais tout entier, lorscjue le roulement de réchellc me lit tressaillir, et peu après je m'endormis.
J'étais fort agité. Mille images sans rapport avec l'o])jet de mes pensées se croisaient , se succédaient devant mes yeux; ce n'était ni le sommeil ni la veille, encore moins le repos. Knfin ;\ ce trouble succéda l'épuisement , et bicMilôt mes songes, quelque temps suspendus , re\ inrciit cl prirent une autre teinte.
Je rêvai qu'en un bois silencieux je marchais soulïranl, mais pourtant calme , et l'àme pénétrée de je ne sais quel sentiment, tout plein d'un charme qui m'était inconnu. Personne d'abord, et rien de tout ce qui aurait pu me rappeler la vie ordinaire. C'était bien moi , mais doué de beauté , de grâce , de tous les avantages que je désire éveillé.
Fatigué, je m'étais assis dans une clairière solitaire. Une figure s'était approchée que je ne connaissais pas , mais dont les traits étaient animés par l'expression d'une mélancolique bonté. Insensiblement elle avait pris un air qui m'était plus connu ; . . . enfin elle s'était trouvée ma chère juive. Elle aussi , douée de tout ce que je lui désire , paraissait se plaire à me considérer, et, quoiqu'elle ne parlât pas , son regard avait un langage qui me touchait au plus doux endroit de mon cœur. Je voyais sa belle tète s'incliner sur mon front, je sentais sa douce haleine , et à la fin sa main avait trouvé la mienne. Alors, une émotion croissante m'agitant , mon rêve peu à peu perdit sa quiétude. Les images devinrent flottantes et incertaines, et, de figure en figure, je ne vis plus que celle de mon oncle Tom qui avait pris ma main pour me tâter le pouls , et dont la tète, inclinée sur la mienne, me considérait au travers de ses besicles.
Oh ! que la figure de mon oncle Tom me parut affreuse en ce moment-là 1 Je l'aime , et beaucoup , mon ohcIp Tom ; mais passer du i)lus doux objet à
L\ lUBLIOTHEQUE DE M0?< 0>CLE. loi
la ligure du son oncle, des plus clitunianls songes du cœur aux froides réalit(^'s ' Il en faut moins pour faire prendre en dégoût et la vie et son oncle.
— Trancjuillise-toi , Jules , me dit-il , je suis sur la trace de ton mal. Et, continuant à m'observer , il feuilletait un vieux in-cjuarto, comme pour ajuster d'après l'auteur le remède aux symptômes.
— Oh ! je n'ai point de mal ! vous vous trompez , mon oncle ; le seul mal est de m'avoir réveillé. Ah ! j'étais si heureux !
— Tu étais bien , tu étais tranquille, heureux!
— Ah ! j'étais au ciel. Pourquoi m'avez-vous réveillé ?
Ici, une joie visible , mélangée d'une teinte d'orgueil et de docte satisfaction, se peignit sur le visage de mon oncle 1'om, et je crus Tentendre dire : — Bon , le remède opère.
— Que m'avez-vous donc fait? lui dis-je.
— Tu le sauras. Je tiens ici ton cas, page Cl d'fIi])pocrate , édition de la Haye. Pour le moment, il iK! nous faut ([ue de la tranquillité.
— Mais, mon oncle....
— Quoi ?
Je ne savais conuncut m y i)iciidrc [)our engager mon oncle à me parler de la jeune juive, sans lui réN éler ce que je sentais pour elle. J aurais voulu le mettre sur la voie.
— Demain, ne m'avez-vous pas dit? et je
me tus.
— Demain?
— Elle vient chez nous.
— Qui?
Je craignis d'en avoir trop dit. — C'est la fièvre.. — La lièvre ?
Aussi mes questions et mes réponses lui semblèrent-elles incohérentes au dernier point, et je l'en tendis murmurer le mot de délire ; sur quoi il sortit. Bientôt l'échelle roula, je tressaillis ; mais c'est tout ce que je pus ressaisir de la situation d'où je venais de sortir. Je fis d'incroyables efforts pour retrouver le sommeil et mon songe. Rien. Je ne pouvais pas même ressaisir cette réalité, dont auparavant je me contentais : le songe l'avait effacée, sans que je pusse le faire renaître; c'était le vide. Ce ne fut qu'après m' être reporté en idée au lendemain , que je pus retrouver l'image de ma juive , antérieure à mon sommeil. Je me représentai de mille façons sa venue chez mon oncle , et à force d'imaginer des moyens de la voir , de lui parler , de me faire connaître à elle, j'en vins à former le projet le plus extravagant.
Ecarter mon oncle , . . . la recevoir moi-même , . . . lui parler.... Mais que lui dirai-je? Savoir que lui dire était la première condition pour que mon plan fût possible ; et j'étais fort embarrassé , car c'était la première fois que j'avais à parler d'amour. Je n'avais pour guides que quelques romans que j'avais lus , où l'on me semblait parler si bien , que je désespérais de pouvoir atteindre à cette perfection.
Oh ! si seulement je pouvais lui peindre l'élat de mon cœur ! disais-jc. Il me semble que toute fille
LA BIBLIOTHEQUE DE MOX O^CLE. t55
accepterait ce que je ressens ponr die. Kt je sautai à bas du lit pour essayer ce que je pourrais lui dire.
Après avoir allumé ma bougie , je plaçai en face de moi une chaise à qui je pusse m' adresser, et, m'étant recueilli un moment, je commençai eu ces termes :
— Mademoiselle î
Mademoiselle? ce mot me déplut. In autre? Point. Le sien? Je l'ignorais. Je pensai qu'en cliercliant.... Je cherchai bien. Rien que mademoiselle ! Me voilà arrêté au début.
— Mais est-ce bien une demoiselle'^ Est-ce pour moi une demoiselle comme la première venue ? Mademoiselle ! Impossible. Il ne resle plus qu'à tirer mon chapeau et dire : J'ai bien l'honneur d'être, etc. Je m'assis fort désappointé.
Je recommcnf-ai plus de dix fois sans pouvoir trouver autre chose. Je me décidai enlin à éluder la difficulté en écartant ce mot , et je repris d'un ton passionné :
— Vous voyez devant vous celui qui ne veut vivre, qui ne veut brûler que pour vous... Kt dés ce jour... mon cœur vous jure un éternel...
— Ah ! mon Dieu ! c'est un quatrain ! Car je sentais arriver au galop une rime fatale. Je me rassis désespéré. C'est donc si difricilc dCxpiimcr ce q\w Ton sent ! pensais-je avec amertume. ^>uc(le\icn- (hai-je? Klle rira... ou pluUM elle premlra en pitié
ma bèlise , et je serai perdu ! Cette pensée me rongeait , et je renonçais déjà à mon projet.
Cependant mille sentiments gonflaient mon cœur, comme s'ils eussent cherché imc issue; en sorte que, malgré moi, je roulais dans ma tête une foule de phrases, de protestations , d'apostrophes passionnées, qui formaient un cauchemar pénible sous lequel je restais affaissé.
Je me levai pour me soulager , et je me promenai dans ma chambre , laissant échapper des mots, des phrases entrecoupées.
.... — Vous ignorez qui je suis, et déjà je ne vis plus que de vous ou de votre image.... Pourquoi je suis ici?... J'ai voulu vous voir... J'ai voulu, au risque de vous déplaire , vous faire savoir qu'il est un jeune homme dont vous êtes l'unique pensée... Pourquoi suis-je ici? C'est pour mettre à vos pieds mon amour, mon sort, ma vie... Juive? Et qu'importe ! Juive , je vous adorai ; juive , je vous suivrai partout.... 0 ma chère juive! trouverez-vous ailleurs qui vous aime comme moi?... Trouverezvous ailleurs la tendresse , le dévoûment , la félicité que mon cœur vous tient en réserve? Ah! si vous pouviez partager la moitié de ce que j'éprouve, vous béniriez le jour où vous me vîtes à vos pieds, et aujourd'hui môme vous me laisseriez l'espoir que je ne vous ai pas parlé en vain.
Je m'arrêtai soulagé. J'avais versé dans ces mots une partie des sentiments qui inondaient mon âme, et, au feu dont j'accompagnais mes discours, je croyais voir la jeune fille rougir, s'émouvoir, et
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mes paroles aiTiverjustiifà sou cœur. Alors portant Im main sur le mien : — Ah! non , ajoutai-je, j)ar pilié pour un malheureux, ne me repoussez pas, vous me repousseriez dans l'abîme! La vie pour moi, c'est où vousùtesî... Hél... Le diable remporte ! Oh ! mon oncle ! mon oncle !
Tout était perdu, perdu sans ressource , et je fus sur le point d'en verser des larmes amères. La passion m'avait ennobli h mes propres yeux ; pour quchpies instants cette déiiame de moi-même . ce dégoût, ces craintes qui toujours venaient empoisonner mes espérances, avaient disparu; je me trouvais comme posé d'égal à égal devant ma diviiiilé , et, en achevant ces mots, je portais ma main sur mon cœur, que je sentais brûlant jiis(iu'à la peau, lorsque... Non! j'eusse mis la main asec moins de dégoût sur une froide couleuvre, sur un hmuidecrnpaud.... J'arrachai le monstre, et je le jetai loin de moi.
En cet instant entra nu)n oncle Tom , calme comme le Temps, une liole à la main et son lÎNre sous le bras.
— .Maudits soient . lui dis-je a\ec em[)orlemeiU . Notre llippocrate , vos bouijuins , et tous ceux (fui.. ^)u'avez-vous fait ? Dites . mon oncle , (|naN('/.-\ou> fait?... Deux fois troubler les plus doux instanb de
t")8 NOUVELLES GENEVOISES.
ma vie! Qu'est-ce encore? Veucz-vous m'cmpoisoiiner ?
Durant cette apostrophe, mon oncle Tom , bien loin de se fâcher, avait repris la chaîne de son raisonnement là où il l'avait laissée, et, s'étant confirmé dans l'idée que le délire continuait, il avait pris l'attitude d'un observateur finement attentif. Sans tenir aucun compte du sens de mes paroles, il étudiait avec sagacité, au geste, k l'altération de la voix , au feu de mes regards , la nature et les progrès du mal, notant dans son esprit jusqu'aux plus petits symptômes pour les combattre ensuite.
— Il a ôté l'emplâtre, dit-il tout bas. Jules !
— Quoi !
— Couche-toi, mon ami ; couche-toi, Jules ; faismoi ce plaisir. Et , tout bien considéré , je me couchai , songeant qu'il m'était devenu impossible de prouver à mon oncle que je n'étais pas fou , à moins de lui avouer mon secret , ce qui , dans ce moment , aurait ruiné tout mon projet, sans lui prouver que je fusse sain d'esprit.
— Et voici une boisson que je t'apporte. Bois, mon ami, bois.
Je pris la fiole , et, faisant semblant de boire, je laissai couler le liquide entre le ht et la muraille. Mon oncle m'entoura la tète d'un mouchoir à lui , me couvrit jusqu'aux yeux, ferma les rideaux, les volets , et tirant sa montre : — Il est trois heures , dit-il; il doit dormir jusqu'à dix heures? à dix heures moins vingt minutes , ce sera le moment de descendre. Et il me quitta.
Kpuisé de fatigue , je dormis quelques instants; m.'iis bientôt l'agitation me chassa de mon lit , et je m'occupai des piéparalils de mon projet. Je lis un mannequin aussi semblable à moi qu'il me fut possible, je lui entourai la tôte du mouchoir de mon oncle, je le couvris bien; puis je refermai les rideaux, bien sûr d'ailleurs que mon oncle, sur l'autorité d'Hippocrate, ne les ouvrirait pas avant dix heures. Après quoi j'allai m'établir à la fenêtre.
Déjà passaient quelques laitières; le portier ouvrait, les hirondelles étaient à l'ouvrage. Le retour de la lumière, la fraîcheur du matin , la vue des objets accoutumés , ramenant en moi plus de calme, me faisaient voir mon entreprise sous un aspect moins favorable, et je chancelais presque; mais, lorsque les impressions de mon songe me revenaient en mémoire , il me semblait que renoncer à ce projet, c'était renoncer sans retour à tout ce qu'il y a de plus doux au monde , et je retrouvais tout mon courage.
Cependant le temps s'écoulait. Je venais de tirer ma montre, quand la vis cria. C'était di\ heures moins un ([uarl. Je sortis pioinplemenl , et je laissai mon oncle sinslallcr auprès du manne([uin , pendant (jue j'allai sans bruit m'établir dans la silencieuse bibliothèque.
J'entrai tres-douceincnl , cl je couius \cr> l.i h' nètre. Debout derrière les \ilres . Ic5 \cux fixés sur
rextrémité de la rue, à Tendroit où clic devait paraître, je commençai à trembler d'attente et de malaise. Pour comble de malheur, je m'aperçus que ma harangue s'échappait , et , voulant en retenir les lambeaux, je tombai dans des transpositions si étranges, que j'en étais suffoqué d'émotion. Je me voyais perdu, et ma peur devint si forte, que je me mis à siffler, comme pour m'en imposer à moimême. En ce moment l'horloge sonna dix heures. J'en conçus l'espoir qu'une fois dix heures sonnées , elle ne viendrait pas ce jour-là , et je me mis h compter les coups , dont chacun se faisait attendre un siècle. Enfin le dixième sonna, et j'éprouvai un grand soulagement.
Je commençais à me remettre , lorsqu'une robe bleue parut. C'était elle!... Mon cœur bondit, ma harangue s'envola. Je n'eus plus de sentiment que pour désirer de toute ma force qu'elle fût sortie dans quelque autre but, et j'attendais, dans une anxiété inexprimable, de voir si, arrivée de\ant la maison , elle passerait outre , ou se détournerait pour entrer. Observant jusqu'aux plus légères déviations de sa marche, j'en tirais des inductions qui me comblaient tour à tour d'aise et de terreur, et la seule chose qui me rassurât un peu, c'est qu'elle marchait de l'autre côté du ruisseau.
Elle le franchit ! et , comme les vitres m'empêchaient d'avancer la tête, je la perdis de vue. Aussitôt je la sentis dans la bibliothèque, et , toute présence d'esprit m'abandonnant, je courus vers la porte pour m'enfuir; mais, en traversant le vestibule , le bruit de ses pas , répercuté dans la silen-
LA niBLIOTHKQUE i)E MON ONCLE 101
ciciise cour, me lit rôllécliir que j'allais la rencontrer. Je m'arrôtai. Elle était là... Au coup de cloche, mes yeux se troublèrent, je chancelai, et je m'assis bien déterniiiK' à ne pas ouviir.
Kn ce moment la chatte de mon oncle, sautant du haut d'une lucarne ^ oisine , vint tomber sur la tablette de la fenêtre. Au bruit , je fus secoué par un énorme tressant , comme si la porte se fût ouverte tout à coup. L'animal m'ayant reconnu , je vis avec une afiicuse angoisse qu'il allait miauler ; il miaula!.... Alors il me sembla si bien que le secret de ma présence était trahi , que , baissant les yeux de honte , je sentis la rougeur me monter au visage. L'n second coup de cloche vint m achever.
Je me levai , je me rassis , je me levai encore , les yeux toujours fixés sur la cloche, que je tremblais de voir s'ébranler de nouveau. J'écoutais attentivement , dans l'espérance que je rentendrais s'éloigner ; mais un autre bruit frappa mon oreille , c'était celui des pas de mon oncle Tom (|ui bougeait dans ma chambre. Alors , la crainte i)lus grande encore d'être surplis })ar lui en présence de la jeune lille me troublant tout à fait, j'aimai mieux aller à la rencontre du danger ([ue de l'attendre. Je retournai tout (huicenu'ut en arrière pour paraître venii" de hi bibli()th<'(pie . puis je toussai, et. d'un })as anéiini par la peur, je \iiis et j'ouM'is... îSa gracieuse ligun* se dessinait en silhouette sur le demi-jour de l'escalier. — >Ionsieur Tom est-il chez lui'' (lil-rllc.
Ce furent les premières paroles que j'entendis sortir des lèvres de la belle juive. Elles résonnent encore à mon oreille, tant eut de charme pour moi le son de cette voix. Pour le moment , quoique la question ne fut pas compliquée , je n'y répondis rien, moins par adresse pourtant que par trouble, et je me mis gauchement à la précéder vers la bibliothèque , où elle me suivit.
J'allai sans me retourner jusqu'à la table de mon oncle. J'aurais désiré que cette table fût bien loin, tant je redoutais le moment de rencontrer son regard. A la fin , je la vis ; elle me reconnut et rougit.
Où était ma harangue ? A mille lieues. Je gardais le silence, plus rouge qu'elle , jusqu'à ce que, la situation n'étant plus tenable, voici comment je débutai :
— Mademoiselle... et j'en restai là.
— Monsieur Tom... reprit-elle. Puis surmontant son embarras : — Je reviendrai, puisqu'il n'y est pas. Et , après s'être légèrement inclinée , elle s'en allait, me laissant tellement hoi^ de moi, que je ne songeai à la reconduire qu'après qu'elle eut déjà franchi le seuil de la bibliothèque. Alors seulement je me pressai sur ses pas. Elle était troublée, moi aussi ; et pendant que , dans l'obscurité du vestibule, nous cherchions ensemble à ouvrir la porte , nos mains s'étant rencontrées , un frisson de plaisir circula par tout mon corps. Elle sortit; je restai seul, seul au monde.
A peine fut-elle loin, que ma harangue revint tout entière. Je me mis à déplorer ma gaucherie, ma sottise, mon emhanas. J'ignorais alors que cet emharras, celte gaucherie, ont aussi leur langage éloquent auprès de quelques femmes, et plus malaisé à contrefaire que l'autre. Bientôt pourtant me rappelant son air, son trouhle et son regard, je fus moins mécontent. J'allais me replacer vers la fenêtre pour la voir sortir, lorsque j'entendis la porte s'ouvrir. Je n'eus que le temps de sauter sur le lit démon oncle, où je me cachai derrière les vieux rideaux verts qui en écartaient le jour.
— Mais, mahelle enfant, ce que vous médites là...
— Un jeune homme , je vous assure , monsieur Tom.
— Un jeune homme! ici! Impudent! Et comment est-il fait?
— Il est fait... Il n'a pas l'air impudent, monsieur.
— Ce n'est pas autre chose... Permettez, s'introduire ainsi....
— Peut-être (pielqu'un de votre connaissance...
— Moi ou mon neveu ; personne autre.
— Je crois... que c'est lui, dit-elle en haïssant la voix et les yeux.
— Lui! (pie je quitte en cet instant ! au-dessous de cette clianihi'e !... Ut ditesinoi , le connaissezvous, mon neveu ?
Ici il y eut une pause , une pause d'un siècle.
— Vous rougissez, ma hclle enfant! .. Soyez sûre que vous en pourriez rencontrer de moins hou-
iiètes... de moins aimables aussi... Mais dites, d'où le eonnaissez-vous ?
— Monsieur,.... vous dites qu'il demeure audessous de votre chambre. J'y ai vu quclqueCois à la l'enètre.... le môme jeune homme qui m'a reçue ici.
— Impossible, je vous dis. C'est bien mon neveu que vous avez vu à la fenêtre, car il y passe sa vie; mais pour s'être introduit ici , il en est bien innocent, mon pauvre Jules ! Et je vous dirai pourquoi. Hier au soir, vers neuf heures, l'étourdi s'était perché sur un échafaudage, sans que j'aie pu comprendre pour quelle cause ; si ce n'est peut-être pour quelque espièglerie dans la salle de l'Hôpital vis-àvis. (Ici la jeune fille, de plus en plus troublée, détourna la tête de mon côté, pour cacher à mon oncle sa rougeur.) Et puis crac... un grand bruit; j'accours, et je le trouve gisant, dételle façon que je l'ai fait mettre au lit, où il est encore.... Mais tenez, voici, moi, ce que je suppose. Une jeune personne de votre air doit souvent trouver des jeunes gens sur ses pas. Quelqu'un d'eux plus hardi.... vous m'entendez,... a pu vous précéder. Pas de bonté, ma fille, pas de honte; il n'y en a pas à être belle..,. Eh bien! laissons cela si ça vous embarrasse, une autre fois je fermerai mieux ma porte, et parlons d'autre chose. Vous me rapportiez mon livre î Hem , que dit es- vous de ce texte ? Eh bien ! posez-le là, et attendez un instant. Je veux.... attendez. — Et il entra dans un cabinet qui ouvrait dans la bibliothèque. Je frémis, car ce cabinet, or-
L\ HIBLIOTIIÈQM: DK mon O.NCLK. iCt'i
dinaircmcnt iermé, conimiiuiquait à ma chaml)ro par un escalier intérieur.
Je restais seul avec elle. J'étais Tunique témoin qu'elle eût durant ces instants : cela me parut une inestimable iineur, comme si j'eusse été associé à son secret; et dans ses traits, son attitude, ses moindres gestes , je croyais lire des choses semblables à celles qui venaient de se passer en moi. Moments de mystère ! moments d'un calme délicieux , où mon c(eur retrouvait dans la réalité quelquesunes des impressions de mon songe !
C'était la première l'ois que, la voyant de près, je pouvais me repaitre du charme que je trou\ais en elle. Que ne puis-je la réi)audre dans ces lignes , et la peindre comme elle m'ai)[)araissait ! Et encore semblait-il que la bibliothècpie de mon oncle Toni lui fût comme un cadre merveilleux qui rehaussait son éclatante beauté. Sur les rayons poudreux . ces liNres vénérables représentaut la suite des âges, ce parfum de vétusté, ce silence de l'étude , et au milieu cette jeune plante toute de fraîcheur et de \ ie. . . . ce sont choses qui ne se peuvent enclore dans des mots.
Cependant, debout depuis huigtemps , vWc ;dl.i s'asseoir près de la fenêtre . sur le fauteuil de mou oncle , et , appuyant sa joue sur sa jolie main . elle se mit à rcgardci* le ciel , peusi\e et mélancoli(|ue ; un sourire léger connue le souille parcourut ses lèvres. IHiis ses regards se portèrent négligenuneut
sur le gros in-folio que mon oncle venait de quitter ; peu à peu ils s'y fixèrent, et un intér(^t croissant se peignit sur son modeste visage que colorait une vive rougeur. « Je l'ai! r> cria en cet instant mon oncle Tora. Alors elle se leva sans pourtant ôtcr ses yeux de dessus l'in-folio, jusqu'à ce que mon oncle fût rentré dans la bibliothèque.
— Le voilà, et non sans peine ! Je vous le donne, pour l'amour de l'hébreu. Je garde l'autre, plus précieux pour moi qui tiens au texte ; le maroquin de celui-ci siéra mieux à vos jolis doigts. Tenez, et souvenez-vous du docteur Tom.
— Vous êtes trop obligeant, monsieur. J'accepte votre joli livre, et je ne vous oublierai point, quand môme je n'espérerais pas de revenir vous voir.
Et quand j'y serai, lui dit mon oncle en souriant, crainte des neveux. A propos, j'oublie que j'ai le mien.... Adieu.... au revoir.
Et il l'accompagna. Déjà l'in-folio qui avait attiré ses regards était en ma possession ; mais je tremblais que mon oncle ne me donnât pas le temps de m'évader. Heureusement il avait laissé la porte du cabinet ouverte. Je m'y élançai. En un clin d'œil mon livre est en sûreté , le mannequin sous le lit, et moi dessus, attendant mon bon oncle Tom, qui entre.
— Oh! oh! levé! dit-il, et réveillé à quelle heure ?
— A dix heures sonnantes, mon oncle.
Ici, une satisfaction complète se peignit sur le vi-
sage de mon oncle Tom. H était content de me voir rétabli, plus content encore de l'honneur qui en résultait pour la science. Alors, prenant un ton solennel : — A présent, Jules, je vais te dire ce que tu as eu : c'est une hémicéphalaUjie.
— Croyez-vous, mon oncle ?
— Je ne crois pas, Jules, je sais, et je sais bien ; car je ne me suis pas écarté d'IIippocrated'un iota. C'est la chute qui, par l'ébranlement du cervelet, a fait extravaser les sécrétions internes de la membrane cérébrale. Et sais-tu bien dans quel état je l'ai trouvé? Pouls précipité, regard fixe, délire complet. Sur ce. . . . emplâtre. . . .
— Ah ! mon oncle , n'en parlez plus et ne contez cela à personne.
— L'cmphitre provoque une légère transsudation : il y a du mieux; le délire cependant ne parait pas diminuer. Sur ce, julep.
— Oui, mon oncle.
— Kl alors, sommeil paisible.
— Oh ! oui, mon oncle, délicieux !
— Sommeil prévu , prédit , prophétisé , d'une heure de la nuit à dix heures sonnantes du matin; et te voilà convalescent !
— (iuéri, mon oncle !
— Non ; et surtout évitons une rechute. Tu vas te tenir traïuiuille pendant que je te préparerai \\\\ léger sinai)isnie ; après (pioi, nous verrons. Ueposetoi, et, pour aujourd'hui, ne IravaiHe pas. Prometsle-moi.
— Vous pouvez y compter.
Aussitôt que mou oncle fut sorti , je me jetai sur l'in-folio ; mais je tombai dans une autre perplexité. Le livre avait deux mille pages , et , dans ma précipitation, j'avais négligé de marquer celle qui seule m'intéressait. Fouiller cet antre ! Il y a là-dedans une pensée, un mot peut-être, qui a pu la toucliei' ; et ce mot, le découvrir entre un million d'autres ! Cependant une invincible curiosité me poussait à le chercher, comme si mon sort eût dépendu de cette découverte.
Je me mis à l'œuvre. Oh ! que de grimoire passa sous mes yeux! quelle ardeur à l'étude! Si mon oncle m'eût vu, ou seulement mon professeur! — Studieux jeune homme, ménagez-vous, m'eût-il dit; vous y allez trop fort.
C'était un recueil de vieilles chroniques du moyenâge, où étaient relatées maintes aventures fabuleuses , amoureuses , maintes pièces de blason , des notes , des actes ; un pot-pourri dans le goût de mon oncle. J'y trouvai pourtant beaucoup de choses qui pouvaient s'appliquer à elle , à moi, mais non plus qu'à tout autre. J'arrivai ainsi à la deux-centième page.
Cependant la vis criait , l'échelle roulait , une agitation extrême se manifestait dans la chambre de mon oncle, et évidemment, pendant que je me livrais à l'étude , il perdait son temps. Il me vint une idée... Je montai.
En effet, mon oncle Tom était dans un état déplo-
rablc, comme une lionne à qui... Je veux dire qu'il errait, cherchant son bouquin, le redemandant à ses layettes , à sa table , au ciel ; le trouble et le désordre avaient envahi son tranquille et silencieux domaine.
— Volé! je suis volé, Jules... et perdu! ( Il m'expliqua le fait. ) Ce livre est sans prix, introuvable, et j'étais sur le point, à la page même... 3Iais je n'ai plus mon autorité! 0 Libanius ! tu vas triompher !
— Pas possible ! Il faut absolument. . . voyons. . . et cà quelle page , mon oncle ?
— Kh ! le sais-je? Trois années de discussions sur la bulle L'nigenitus , et faire naufrage au port !
— La bulle? dites-vous...
— Unigcnitus !
— Unigenitus! Il est vrai que c'est affreux. Et cette page ?
— Kelalait la bulle avec une variante qui ne se trouve nulle part ailleurs.
— Et rien autre ?
— Et tu trouves, toi , que ce n'est pas assez ' Je donnerais ce (jue j'ai pour cette page. Mais je l'aurai, continua-t-il. Une seule personne a pu faire le coup... il faudra bien (|u'ellc me fasse connaître quel est ce drôle (pii prend les in-folio... .Allons. Et mon bon oncle rajusta sa ])('rru(ïue , prit sa vieille canne, mil son petit chaix'au à coiiies. et sortit. Je redescendis aussilôt . répétaul tout bas : Ilullc l nigenitus , bulle l/nigenitus... crainte «le perdre mon mot.
lîiille Unigeniius , bulle Unigeniius! tlisais-je e\\ fouillant mon bouquin, bulle Unicjemtus.... La voilà on grosses lettres ! C'était du latin ! borrible mécompte ! Depuis cette impression-là j'ai toujours eu de la répugnance pour le latin , qu'auparavant, à la vérité, je n'aimais pas. Remarquant toutefois que la bulle commençait au milieu de la page , je jetai les yeux sur ce qui précédait. Voici -
Comment la chastellerie d'Anglivois entra en la branche des Chauvin itar le mariaige de mcssire de Saintué avec Henriette d'Entragues.
« Oncques n'avoit esté d'amour féru le jeune T) damoiseau. Or il avint que la barbe lui bour- » geonnoit à peine , qu'il veit Henriette en la cour » du cliasteau et preint moult plaisir a la consi- » dérer, gente qu'elle estoit pour lors et d'avenante « figure; et humoit par ainsy faire le mal d'amour, » ne pouvant a aultre chose songer durant le jour » et les veilles de la nuict. Toutesfois ne sçavoit » comme lui dire , estant neuf aux propos d'amour. » Et aisé et sans paour qu'il estoit parmi les gar- » çons , par devant la demoiselle estoit gauche et » mal avisé. Or est-il que, toujours plusespris, « se donna couraige, et un jour s' estant posté en la » chambre de son aïeul où ce qu'elle debvoit venir, » lui apprestoit , avec un boucquet, un tant magni- » fique témoignaige de la flamme dont il ardoit pour )> ses beaulx yeux. Et tant qu'elle ne vint pas, » estoit merveilleux à lui en dire, en lui présentant '> gracieusement son boucquet. Ains oyant Hen-
L\ RIRLlOTHÈgiE DE MON 0?<CLE. 171
» licite entrer , le jeta vistcmeiit dessoubs la tabjt;
» et devint muet, gauche, et plus mal appriiis
» qu'uFi varlet prias en l'aulte. Henriette de son
» coslé l'ayant vcu, et le boucquet épars, rougit
» merveilleusement; en tclb; façon qu'ils estoient
» la en lace, rouges comme deux pavots des
» champs , et sans plus dire. Et y feussent encore
» sans l'aïeul , lequel entré : «< Que faites-vous
X céans?... •> etc.
Je lus et relus mille fois cette page. J'étais transporté de joie ; car , comparant dans mon esprit les naïfs incidents de cette histoire avec ce que j'avais lu sur le \isag(Mle ma juive, j'a\ais tout lieu de croire (lue ma timidité et ma gaucherie ne lui avaient pas déplu, comme j'avais pu inférer, de son entretien avec mon oncle, que ma préoccupation et aussi ma ligure i\ la fenêtre ne lui avaient pas échappé. Ainsi nous nous étions compris; ainsi j'étais milhî fois plus avancé que je ne croyais l'être, et je pouNais désormais me livrer au penchant de mon cceur sans être arrêté par la dillicullé du premier pas , ou par la crainte (le lui être étranger. Je commentai par prendre une exacte copie de ces lignes chéries; puis, ayant sur le ca'ur le chagrin (|ue j'avais fait à mon oncle, je profilai de sou absence i)oni- reporter le livre, (|ue j'ajustai parnu d'aulres, de manière à ce (|u'il put croire (piil l'avait hii-même égaré.
Je re\ins chez moi, où je m'cnlermai pour être plus seul avec mes pensées , qui , ce jour-là , me furent une douce compagnie. Je repassais sans cesse dans mon esprit les mômes choses, pour leur trouver de nouvelles faces, jusqu'à ce qu'enfin , fatigué, je laissai le pas fait pour m'occupcr des pas à faire; car unir mon sort au sien était désormais l'unique but de ma vie.
J'avais dix-huit ans. J'étais étudiant, sans état, sans ressource autre que les bontés de mon oncle. Mais ces difficultés m'arrêtaient peu, et je les aplanissais au moyen de mille ressources que je puisais dans ce courage que donne la vivacité d'un premier amour. L'ambition, le dévoûment, de vagues désirs de gloire , ennoblissant mon cœur , m'élevaient jusqu'à ma chère juive; alors je recevais sa main , en lui offrant un sort digne d'elle. Ou bien, songeant combien j'étais encore loin de ces brillantes choses, je formais le vœu qu'elle se trouvât être pauvre, obscure, délaissée, telle enfin qu'elle eût à gagner en s'alliant à moi; et les dédains du portier, me revenant eu mémoire, devenaient alors mon unique espérance.
C'était dimanche, les cloches appelaient les fidèles au temple, et leur son monotone ramenait du calme dans mon âme. Elles se turent, et le silence des rues encouragea ma pensée qui s'était portée au delà des obstacles. Bientôt l'harmonie des chants sacrés, le son grave des orgues se mêlant doucement à ma rêverie, j'en vins insensiblement à me figurer moimême au milieu des fidèles, jouissant d'un tranquille bonheur auprès de ma compagne, tous les
deux lisant au même psaume , ses belles paupières baissées sur le livre, son haleine se mêlant à la mienne , et une douce félicité devenue notre partage sur cette terre et notre commune attente dans l'autre.
Mais une juive au sermon ! — Non , cette idée ne me vint pas. Un cœur épris ne convie à ses rôves que ses désirs et son imagination , société douce et facile que rien ne gène dans ses ébats. Hélas ! je suis revenu depuis sur la terre, j'ai cheminé en compagnie de la réalité , sous la férule du jugement et de la raison; ils ne m'ont pas donné tous ensemble, ces rigides précepteurs , un momiMit qui se puisse comparer aux célestes émotions d'alors. Pourquoi faut-il que ces moments soient si courts et qu'ils ne se retrouvent plus ?
J'ignorais le nom , la demeure de celle qui s'était ainsi emparée de mon existence, .l'attendis avec une croissante impatience l'heure du lundi. Klle ne parut pas. Le mardi et le mercredi se passèrent de même. J'appris que depuis deux jours le malade auquel elle avait donné ses soins était mort. Le vendredi, impatient, j'étais monté chez mon oncle; un inconnu frappe à la porte, et lui remet un pacjuet.
— Ouvre cela, Jules, me dit-il
J'ouvris. C'était le livre de maroquin. Sur la couverture intérieure on lisait ces mots :
Si je meurs, je irir que Von rende ce livre li M. l'om, de (j ai je le liens.
Kl plus bas :
171 NOUVELLES GÉiNEVOISES.
Que si M. Tom veut me faire plaisir , il le donnera à son neveu , en souvenir de celle qu'il a reçue dans la bibliothèque.
— Si elle meurt ! m'écriai-je. Elle mourir!
— Pauvre enfant ! dit mon oncle Tom, que peut-il lui être arrivé?
— Où demeure-t-elle, mon oncle?
— Nous irons ensemble chercher de ses nouvelles.
Et un instant après nous étions dans la rue. Il pleuvait. Nous marchions presque seuls. Au détour d'une rue nous vîmes un groupe. Mon oncle ralentit le pas. . . — Qu'est-ce? dis-je. N'allons-nous pas. . . — Mon pauvre Jules, il est trop tard!... C'était le convoi : depuis deux jours la petite vérole l'avait emportée !
Dès le lendemain je recommençai à flâner; flânerie d'amerlume et dévide, insipides loisirs , dégoût du monde, des hommes, de la vie elle-même, sans le charme de quelques souvenirs. J'avais pour toute compagnie, pour tout ami , le petit livre; et quand j'avais relu la ligne qui m'était destinée, le regret serrait mon cœur, jusqu'à ce que les larmes coulassent de mes yeux et vinssent me soulager. . .
Mon autre ami tut mon oncle Tom. Je lui dis tout; et quand je lui contai mon stratagème, je ne trouvai dans son cœur qu'indulgence et bonté. Emu de ma irislessc, il y entrait pour sa part, sans la comprendre toute ; et; quand le soir il me voyait sombre.
il approchait doucement sa chaise de la mienne, ri nous demeurions en silence , unis tous deux dans une môme pensée. Puis, par intervalles : — Une fille si sage ! disait-il dans sa simplicité naïve.... une fille si belle!.... une fille si jeune !.... Et je voyais, à la lueur du foyer, une larme poindre dans sa vieille paupière.
Enfin le temps aussi vint à mon aide. Il me rendit le calme et d'autres plaisirs , jamais de semblables : j'avais enterré là ma jeunesse.
Que le cœur est fidèle quand il est jeune et pur encore ! qu'il est tendre et sincère ! Combien j'aimai cette juive, à peine entrevue, sitôt ravie! Quelle angélique image m'est restée de cet être fragile , cliarmant assemblage de grâce , de pudeur et de beauté !
L'idée de la mort est lente à naître. Aux premiers jours de la vie, ce mot est vide de sens. Pour l'enfance, tout est fleuri, naissant, créé d'hier; pour le jeune homme, tout est force, jeunesse, surabondante vie ; à la vérité , quelques êtres disparaissent
de la vue, mais ils ne meurent pas Mourir!
c'est-à-dire perdre à jamais la joie ! perdre la riante vue des campagnes , du ciel ! perdre cette pensée elle-même, toute peuplée de brillants espoirs , d'illusions si présentes et si vives ! . . .
Mourir! c'est-à-dire voir ses membres où la vigueur abonde, que la vie réchauffe, qu'un sang vermeil colore , les voir s'affaiblir , se glacer, se dissoudre au sein d'une affreuse pâleur.
Pénétrer sous cette terre, soulever ce linceul, entrevoir CCS chairs ravagées, celte poussière d'osse-
monts... Le vieillard connaît ces images, il les écarte; mais, au jeune homme, elle ne se présente pas même.
Il perd celle qu'il aime, il sait qu'il ne doit plus la revoir, il rencontre son convoi ; il la sait là, sous ce bois, sous cette terre. . . . mais c'est elle encore, point changée, toujours belle, pure, charmante de son pudique sourire, de son regard timide, de son émouvante voix.
Il perd celle qu'il aime , son cœur se serre ou s'épand en bouillants sanglots; il cherche , il appelle celle qui lui lut ravie; il lui parle, et, donnant à cette ombre sa propre vie , son propre amour , il la voit présente.... c'est elle encore, point changée, toujours belle et pure, charmante de son pudique sourire , de son regard timide , de son émouvante voix.
Il perd celle qu'il aime; non , il s'en sépare; elle est en ([uchiue lieu , et ce lieu est embelli de sa présence, il est
llonuré par ses pas, éclairé par ses yeux.
Tout y est beauté, tendresse , lumière douce , chaste uiyslére....
Kt pourtant , en ce lieu où elle est , la nuit , le froid, riiumide, la mort et ses immondes satellites sont à l'œuvre !
l/idéc delà mort est lente à naître, mais, un»;
178 NOrVELLES GENEVOISES.
lois qu'elle a pénétré dans l'esprit de l'homme , elle n'en sort plus. Jadis son avenir était la vie; maintenant, de tous ses projets, la mort est le terme; ainsi dès lors elle intervient à tous ses actes : il songe à elle lorsqu'il remplit ses greniers, il la consulte lorsqu'il acquiert ses domaines , elle est présente quand il passe ses baux, il s'enferme avec elle dans un cabinet pour tester, et elle signe au bas avec lui.
La jeunesse est généreuse, sensible, brave... et les vieillards la disent prodigue, inconsidérée, téméraire.
La vieillesse est ménagère, sage, prudente... . et les jeunes hommes la disent avare, égoïste, poltronne.
Mais pourquoi se jugent-ils , et comment pourraient-ils se juger? Ils n'ont point de mesure commune. Les uns calculent tout sur la vie, et les autres tout sur la mort.
Il est critique ce moment où l'horizon de l'homme change. Ces plages de l'air, naguère lointaines, infinies , se rapprochent ; ces fantastiques et brillantes nuées deviennent opaques et immobiles; ces espaces d'azur et d'or ne montrent plus que la nuit au bout d'un court crépuscule.... Oh! que son séjour est changé ! que tout ce qu'il faisait avait peu de sens î Il comprend alors que son père soit sérieux, que son aieul soit grave, qu'il se retire le soir quand les jeux commencent.
Lui-même s'émeut ; cette nouvelle idée travaille
LA KIBUOTHÈQUE DR MO>f ONCLE. 179
son cœur, elle y réveille le souvenir de beaucoup (Je paroles, de beaucoup de cboses, dont il ne pénétra point jatlis le lugubre sens ou le charme consolateur...
C'était aux jours de sa première jeunesse, un dimanche; il vit, il entendit des convives réjouis, assis sous une treille, fêtant la vie, narguant la tombe; l'on riait, l'on buvait, Ton égayait celle courte existence , et le couplet, s'échappant de dessous le feuillage , volait joyeusement par les airs :
... Puisqu'il faut dans la tombe noire S'étendre pour n'en pltis sortir, Amis , il faut Jouir et boire ; Amis, il faut boire et Jouir...
Ef, quand la camarde à l'œil cave Viendra nous vêtir du linceull , Encore un verre!... et de la cave
Passons tout d'un saut au cercueil !
Et le chœur répétait avec une mMo et chaude harmonie :
i:i , quand la camarde à l'oril cav .
Viendra nous vôtir du linceull ,
Encore un verre I... et de la cave •
Passons tout d'un saut au cercueil !
Anlrcf()i5, pins anciennement (Mkoic. <fi;iii ;m coin (11111 champ pierreux, un Nicilhiitl inlirme. courbé sous le rude travail du labournge. Sous le Icu du soleil il défrich;iit une lande vlciilc: la ^ncni
ruisselait de sa tôtc chauve, et la bêche vacillait dans ses mains desséchées.
En cet instant, un cavalier longeait la haie. A la vue du vieil homme, il modéra son allure : — Vous avez bien de la peine? dit-il. Le vieillard , s'arrétant, fit signe que la peine ne lui manquait pas; puis bientôt , reprenant sa bûche : Il faut , dit-il , prendre patience pour gagner le ciel !
Souvenirs lointains, mais puissants, et dont chacun recèle un germe bien divers. Lequel veut éclore?...
La nuit , au bout de ce court crépuscule, est-elle éternelle? Qu'alors je choque le verre avec vous, convives réjouis; qu'avec vous je fête la vie , je nargue la camarde!... Qu'alors je place tout en viager, et sur ma tête : honneur , vertus , humanité , richesse; car mon dieu, c'est moi; mon éternité, c'est un jour ; ma part de félicité , tout ce que je pourrai prendre sur la part des autres , tout ce que je pourrai tirer de voluptés de mon corps , donner de jouissances à ma chair! Honnête si je suis fort, riche, bien pourvu parle sort; mais honnête encore si, faible, je ruse; si, pauvre, je dérobe; si, déshérité , je tue dans les ténèbres pour avoir ma part à l'héritage; car ma nuit s'approche, et autant qu'eux j'avais droit à jouir !
Et quand la camarde à l'œil cave...
Gai couplet, que je te trouve triste! Tu me sem-
bics comme ce sol fleuri qui ne recouvre qu'ossements vermoulus !
Mais si la nuit s'ouvre au bout de ce court crépuscule? si elle n'est qu'un voile épais qui cache des cieux resplendissants et infinis ?. ..
Alors, vieil homme, que je m'approche de toi; les baillons m'attirent, je veux cheminer dans ta voie.
Quelle paix pour le cœur , et quelle lumière pour l'esprit! Unctùche commune, un Dieu commun, une éternité commune! Venez, mon frère, votre misère me touche; cet orme condamne, si je ne vous soulage. Souffrance et résignation, richesse et charité , ne sont plus de vains mots, mais de doux remèdes , et des pas vers la vie !
Le mal est donc un mal; le bien est donc à choisir et h poursuivi'c. La justice est sainte, Thumanité bénie; le faible a ses droits, et le fort ses entraves. Puissant ou misérable , nul n'est déshérité que par son crime... Voluptés, plaisirs, richesses, vous avez vos laideurs et vos redevances. Indigence, douleurs , angoisses , >()us avez vos douecurs et vos l)ri\iléges.... Mort! que je ne le brave ni ne te craigne; ((uc; seulement je m'apprête à \o\v ces plages fortunées dont tu ouvres l'entrée!
Vieil homme, que je te trouNC sain, riche, consolateur ! lu me semblés connue ces ^ieux débris qui, dans les lieux écaités , recouvrent un trésor.
Ainsi changent les objets selon le point de vue. Ainsi est crili(pu' ce moment où , lidee de la mort
iH'2 NOUVELLES GENEVOISES.
envahissant l'esprit de l'homme, deux voies s'ouvrent devant lui.
Si riiomme était purement logicien, selon son point de départ, on le verrait, par une nécessité impérieuse, fatale, cheminer de prémisses en conséquences dans l'une ou l'autre de ces deux voies. Heureusement l'homme, indépendamment de toute doctrine, connaît et aime l'ordre, la justice, le bien; la vertu, lorsqu'il l'a goûtée, l'attire et le retient à elle. D'ailleurs, pauvre raisonneur, esprit flottant, être faible , travaillé de passions , ou tout entier à ses besoins, il n'a ni le temps ni la force d'être atroce ou sublime. . . Toutefois, suivez ce troupeau, observez ceux qui s'isolent pour lui être bienfaisants ou funestes ;. vous y rencontrerez, parmi les plus convaincus , les plus énergiques aussi , et vous les verrez marcher à la vertu sans orgueil, ou aux forfaits sans remords.
Pourtant, pauvre couplet, je ne t'en veux pas, tu ne songeais point au mal ; il est bon de boire, il est bon de chanter; la joie élargit le cœur. Sous la treille, au bruit des flacons, c'est au grave, à l'austère de se retirer, et tu arrives alors, porté sur les ailes de la gai té et de la folie.
Est-ce ta faute si quelques refrains échappés de dessous ce feilillage vinrent frapper l'oreille d'un jeune enfant qui gravissait la côte en compagnie de son oncle?
Nous nous retournâmes. Mon oncle Tom, bien que pour son compte il s'abstint de boire du vin ,
aimait à voir les bonnes gens oublier, autour de quelques verres , les soucis et les travaux de la semaine. Il n'ôtait pas dans ses habitudes de partaiier ces banquets, mais il se récréait à les considérer ; la gaîté en arri\ ait jusqu'à lui, et ses traits s'animaient d'un bien^ cillant sourire.
Aussi, ledimanrlie soir, je me promenais sur ses pas, non point aux lieux publics, non point aux solitudes écartées, mais" autour de ces treilles qui, aux environs de la ville, ombragent les familles du petit peuple.
Maintenant , j'y vais encore; parfois j'y figure , soit parce que je suis resté petit peuple, soit parce ((ue mon art m'y conduit.
Voilà deux choses nouvelles que je vous apprends, lecteur. L'une vous cause une impression désagréable, qui que vous soyez; l'autre vous surl)rend, si toutefois, de ce que vous avez lu jus(iu'ici (le mon histoire, vous n'a\ez pas conclu déjà ([u'Ostade et Tenicrs devaient m'attirer à eux plus que (irolius et Puffendorf. Mais je divise ces deux asser lions pour en causer à part.
Auriez-\ous oublié ce bourgeon qui est dans Notre télé comme dans la mieiuu'? .le prends la liberté de vous le rappehîr. Apprenez donc (juc nul ne se dit du ]>elit peuple , ne se plaît à être du petit peuple . III à y nMicontrcr ses amis. VA \\c scr;iis je point un peu Notre ami? Qui <l^i^' vous soyez, le petit peuple.
dans votre bouche , c'est le peuple des échelons inférieurs à celui que vous occupez dans l'échelle de la société; vous, vous n'en êtes pas, et, à moins que votre vanité (le bourgeon encore) n'y trouve son compte, l'on ne vous verra point vous faire gloire d'être du petit peuple, en fussiez-vous. Apprenez cela.
A la vérité , si votre bourgeon, froissé par l'insolence d'un grand, s'apprête à le froisser à son tour, il pourra se faire qu'en ce moment vous tiriez gloire d'être du petit peuple, n'en fussiez-vous même pas ; mais ce n'est que pour un instant, et en ce sens seulement que le petit peuple a plus de savoir-vivre , de meilleures manières , un ton bien préférable à celui de ce grand-là, et qu'il le regarde comme infiniment au-dessous de soi.
Si pareillement votre bourgeon veut que vous présidiez un club , que vous soyez l'àme d'une émeute, le chef d'un parti, le rédacteur d'une feuille populaire, encore en ce moment-là vous ne tirerez gloire que d'une chose , à savoir d'être de ce petit peuple , d'être sorti du sein de ce petit peuple , de vouloir mourir au sein de ce petit peuple , et pour lui , si possible ; mais vos gants blancs , votre habit fin , votre linge frais , votre badine à l'occasion, et votre binocle au besoin, témoignent contre votre assertion. Vous vous dites du petit peuple, et vous vous trouveriez offensé que l'on vous prit au
mot.
Comme vous voyez, l'exception confirme la règle.
LA BIBLIOTHEQUE DE MO}! 0:iCLE. 185
Or c'est un fait que je suis resté petit peuple. Je tâche de n'en tirer ni vanilé ni honte, bien que j'éprouve que c'est excessivement difficile.
Je passe à mon antre assertion.
Mon oncle Tom avait de grandes préventions contre la profession d'artiste ; il la trouvait peu digne d'un être pensant , et très-impropre à faire vivre un être mangeant , buvant , et surtout se mariant. Ce qui est bizarre , c'est qu'en dédaignant l'artiste il honorait particulièrement l'art, en tant que l'art tombe dans le domaine de l'érudition, qu'il est matière à recherche , à mémoire. Mon oncle avait écrit deux volumes sur la glyptique grecque.
Pour moi, je n'avais que faire de la glyptique grecque; mais, bien jeune encore, la fraîcheur des bois, le bleu des montagnes , la noblesse de la ligure humaine , la grâce des femmes , la blanche barbe des vieillards, m'avaient séduit par de secrets attraits, plus vifs, plus pressants encore, quand j'a- \ ais rencontré, sur la toile ou sur le papier , l'iniitation (le ces choses (jui me charmaient. Mille gauches essais, éj)ars sur mes cahiers , sur nu's livres , témoignaient du plaisir merveilleux que je trouvais (lès lors à imiter moi-même, et je me souviens que , durant les louiiucs heures do l'étude, je griffonnais ■dwv délices les images charmantes que pivsentaicnl à mon imagination (|uelqu»'s vers de Virgile , souvent mal ou à peine compris. Je lis Didon ; je fis larbas ; je fis Vénus elle-même :
f^irginis ot hdbitumquf grrrns , et rirgutis arma v/'rtrfrtnn» . vel qualit equos Thrti$ta fatigat
JhirixiUco, volucremque fu(jà prœvcrtitur Enruin . Nainque Iniineris de more habilem suspenderat arctnu renalrix , dedcratque cotnam diffundere ventis , Nuda (jenu , modoquc sinus collecta fluentes.
Mon oncle Tom avait d'abord souri à mes griffonnages , mais , plus tard , il avait cessé d'encourager un goût qui me détournait de mes études. Toutefois, lorsque le dimanche soir il me menait promener autour des treilles, il alimentait, sans le savoir, ce goût qu'il voulait combattre. Sous ces feuillages je retrouvais les jeux charmants de l'ombre et de la lumière , des groupes animés , pittoresques , et cette figure humaine où se peignent , sous mille traits , la joie, l'ivresse, la paix, les longs soucis , l'enfantine gaîté ou la pudique réserve. Aussi, comme lui, j'aimais ces promenades , mais nous n'y cherchions pas les mêmes plaisirs. Cependant, depuis qu'aux larbas et aux Didon eurent succédé peu à peu sur mes cahiers des figures plus vulgaires , mais plus vraies , ces promenades cessèrent.
Alors mon bon oncle, contre son penchant et malgré son grand âge , me mena sur ses pas loin de la ville, dans les campagnes éloignées, quelquefois jusqu'à ces lieux où , sous les roches du montSalève, l'Arve serpente au travers d'une vallée verdoyante , embrassant de ses flots des lies désertes , et mirant dans son onde le doux éclat du couchant. Du lieu où nous nous reposions , on voyait une vieille barque porter sur l'autre rive quelques rustiques passagers; ou bien, dans le lointain, une longue file de vaches
LA lilBLIOTIliîQUE DE MON ONCLE. 1S7
j)ussaient à gué des iles sur la terre Icrme. Le pâtre suivait, monté sur une vieille eavale, avec deux marmots en croupe; insensiblement les mugissements plus lointains arrivaient h peine à notre oreille, et la longue lile se perdait dans les bleuâtres ombres du crépuscule.
Ces spectacles me ravissaient. Je quittais ces lieux le cœur ému, l'âme remplie d'encbantement, pressé déjà d'un secret désir d'imiter, de reproduire quelques traits de ces merveilles. Au retour, j'y employais ma soirée; et, par une illusion cliarmanteet toujours prête à renaître, parant mes plus informes croquis de tout l'éclat des couleurs dont mon imagination était pleine, je tressaillais de la plus innocente mais de la plus vive joie.
Quoiqu'il écrivît sur la glyptique, et qu'il sût par c(xnir les ouvrages de Phidias et les trois manières de Raphaël, mon bon oncle s'entendait peu aux arts du dessin et de la peinture. 11 vantait les beaux temps (le la renaissance, mais son |)enchant était [nniv les médaillons (le Le Prince et les pastorales de Houcher, (h)nt il avait orné sa bibli()thé(|ue.
Toutefois , pn's du lit , dans nn cadre \ ermoulu , il y a^ait un tableau (jue nous affectioiuiions . mon oncle et moi , ])lns (jne tous les autres , mais par des causes bien diNciscs : lui , pince (pie cet ouMage, antérieur au temps de Kaphacl . jetait de \ives lumières sur la (piestion de la découverte de la peinture à rhuih'; moi. parce (pril me rcM-lait, a\anl toiil autre, la mystérieuse pui^siiiicedii beau
C'était une madone tenant dans ses bras l'enfant Jésus. L'auréole d'or entourait le chaste front de Marie; ses cheveux tombaient sur ses épaules, et une tunique bleue à longues manches laissait voir dans l'attitude une grâce naïve et le tendre maintien d'une jeune mère. Cette peinture, dénuée de tout artifice de composition , et empreinte du fort caractère d'un siècle de foi, de jeunesse et de renaissance, me captivait par un attrait invincible. Lajeune madone avait mon admiration, mon amour, ma foi; et, quand je montais pour voir mon oncle , mon premier et mon dernier regard était pour elle.
Et pourtant mon oncle, tout ceci lui paraissant au moins étranger à l'étude du droit , décrocha le tableau, et le fit disparaître.
Le droit n'en alla pas mieux , je n'y trouvais aucun plaisir, et, lorsque j'eus perdu ma juive, je cessai toute espèce de travail. Nulle ambition, nul goût à rien ; plus de crayons , plus de livres , hormis un seul qui ne quittait guère mes mains. Les semaines , les mois s'écoulaient ainsi, et mon pauvre oncle s'en affligeait, sans néanmoins m' adresser des reproches.
Un jour que j'étais monté chez lui, j'allai m' asseoir à mon ordinaire auprès de sa table. Il était à ses livres, occupé à transcrire une citation. Je remarquai le tremblement de sa main, ce jour surtout où , plus mal assurée que de coutume , elle formait des caractères incertains. Les signes croissants de cette insensible atteinte de l'âge provoquèrent en
moi une tristesse qui commençait à me devenir familière, et, à défaut d'autre objet, mes pensées se tournèrent de ce côté.
C'est que cet oncle, que j'avais sous les yeux, était ma Providence sur la terre, et , aussi loin que pussent remonter mes souvenirs , ils ne me montraient d'autre appui que le sien , d'autre paternelle affection que la sienne. On a pu le conclure des récits qui précèdent; mais, si l'on veut bien remarquer qu'à ce bon oncle je n'ai pas encore consacré une page qui le fit connaître , on m'excusera si je me livre avec complaisance au plaisir d'en parler ici.
Mou oncle Tom est connu des savants, de tous ceux, par exemple , qui s'occupent de la glyptique grecque ou de la bulle Unigcnitus; son nom se lit au catalogue des bibliothèques publiques , ses ouvrages s'y voient aux layettes écartées. Notre famille , originaire d'Allemagne , vint s'établir à Genève dans le siècle passé, et, vers \ 720, mon oncle naissait dans cette vieille maison qui est proche du Puits-Saint-Pierre , ancien couvent où subsiste encore une tour de l'angle. C'est tout ce que je sais des ancêtres de mon oncle , et des premières années de sa vie. J'ai lieu de croire qu'il lit ses classes, qu'il prit ses grades, et que, se vouant au célibat et à l'étude, il vint se iixer bientôt après dans celte maison de la Bourse française , ancien couvent aussi , où s'est achevé tout entier le cours de sa longue vie.
Mon oncle vivant avec ses livres , et n'ayant point de relations eu ville, son nom. connu de ([uel- ([ues érudils étrangers , et principalement en Allemagne, était pres(fue ignoré dans son propre quar-
lîX» NOUVELLES GËNEVOISKS.
lier. Nul bruit dans sadcnunire, nulle variété dans ses habitudes , nul ehangement dans sa mise anti- ({ue; aussi, comme tout ce qui est uniforme et constamment semblable, comme les maisons, comme les bornes , on le voyait sans le remarquer. J)eux ou trois fois pourtant , des passants m'arrêtèrent pour me demander quel était ce vieillard; mais c'étaient des étrangers que frappait son allure ou sa mise , différente de celle des autres passants. — C'est mon oncle ! leur disais-je , fier de leur curiosité.
De ce genre de vie et de goûts dérivaient certaines habitudes d'esprit. Si mon oncle, homme d'étude , ignorait le monde , d'autre part , plein de foi à la science, il prenait dans les livres ses doctrines et ses opinions, apportant à ce choix , non pas l'impartialité suspecte d'un philosophe, mais le calme d'un esprit qui , étranger aux passions et aux intérêts du monde, n'a ni hâte de conclure, ni motif pour pencher. Ainsi , toutes les hardiesses de la philosophie lui étaient familières , et il avait débattu avec non moins de soin jusqu'aux plus ardues questions de la théologie, sans qu'il fut facile de deviner quelle était au fond sa croyance religieuse. Quant à la morale, il l'avait étudiée avec ce même esprit d'érudition , pour connaître plus que pour comparer ; en telle sorte qu'il était tout aussi malaisé de démêler quels étaient les principes qui dirigeaient sa conduite. En fait de croyances comme en fait de principes, rien ne l'étonuait, rien ne l'irritait; et, si ses convictions étaient faibles, sa tolérance était entière.
Ce portrait que je trace de mon oncle lui ôtera l'affection de bien des lecteurs , peut-être leur es-
timc. Je m'en afilige , et d'autant plus qu'à cause de cela je sens moi-mùme décroître mon amitié pour eux. A la vérité , quand il s'acirait de juger si l'espèce de scepticisme que j'attribue à mon oncle est une chose bonne ou mauvaise en elle-même, ou par sa tendance, je serais, je m'imagine , d'accord avec ces lecteurs ; mais je me sépare d'eux dés qu'ils s'autorisent de la nature d'une doctrine , pour refuser leur affection et leur estime à l'homme qui la professe, si cet homme est bon et honnête.
Au surplus , ces lecteurs sont dignes d'excuse ; leur opinion provient d'une source respectable. En effet, le plus grand nombre des hommes , j'entends de ceux qui font honneur à l'espèce , ont été plus d'une fois à portée de reconnaître par eux-mêmes l'insuffisance des bons penchants h guider toujours vers le bien, et comment ces penchants succombent souvent, lorsqu'ils sont aux prises avec d'autres penchants moins bons. De là, à leurs yeux, l'absolue nécessité des principes et des croyances, auxiliaires puissants, et les seuls propres à assurer au bien la>ictoire. De là aussi leur doliance à l'égard de ceux en qui ils ne croient pas reconnaître ces garanties.
C'est jusl«Mnenl dans cette opinion, (pi'au fond je l)artage, que je trouve l'explication et en quelque; sorte la clef du caractère de mon oncle, et des apparentes contradictions ({n'offraient entre elles, au pienuer aboid , ses opinions et sa vie. Cet homme était d'une trempe naturellement si bonne, si Ikminète et si bienveillante , (|m il ne >'élail peul-èire jamais trouvé à portée , comme les lecteurs d(uil je
parle , de reconnaître le besoin d'aucun auxiliaire qui le portc\t au bien , et encore moins qui l'empùchàt de faire le mal. Une décence naturelle l'avait préservé de tous désordres; une timidité naïve et sa vie solitaire lui avaient conservé une antique simplicité; tandis que son cœur, humain plutôt que sensible, généreux plutôt qu'ardent, et point usé par les déceptions et les défiances, avait retenu certaine verdenr juvénile qui se manifestait dans ses sentiments et dans ses procédés. Et , comme il arrive quand les vertus n'ont pas coûté d'effort , nul orgueil, nulle froideur; une modestie vraie, une bonté candide et certain charme d'innocence paraient les aimables qualités de cet excellent vieillard. Aussi, malgré les opinions plus ou moins étranges et contradictoires qui pouvaient flotter et coexister dans l'esprit de mon oncle , ou y établir entre elles une lutte; en dépit des principes de morale ou de conduite qui pouvaient logiquement découler de ces opinions, ses habitudes portaient toutes l'empreinte de l'honnêteté la plus sévère et de la plus vraie bonté. Si, à la vérité , la semaine s'écoulait dans de laborieuses recherches qui le préoccupaient tout entier, il consacrait le dimanche à un décent et tranquille repos. Dès le matin, un vieux barbier son contemporain rasait son visage , apprêtait sa perruque; puis, vêtu d'un habit marron neuf, quoique d'une coupe antique, il se rendait à l'égUse de sa paroisse, appuyé sur sa canne à pommeau d'or , et portant sous le bras un psaume proprement relié en peau de chagrin et fermé de clous d'argent. Assis à sa place d'habitude, il écoutait le sermon avec une
consciencieuse alleiition, et, sans doute, nul plus (jue lui n'apportait de la candeur à s'en appliquer les le(;ons. Sa voix cassée se mêlait aux chants; puis, après avoir déposé dans le tronc son offrande, large, mais toujours la même, il rentrait au logis; nous dînions ensemble , et la soirée était consacrée aux paisibles promenades dont j'ai parlé.
Ces traits , qui ne se rapportent qu'à l'une des habitudes de mon oncle, suffisent à donner l'idée de l'honnête simplicité qui présidait à tous les actes de sa vie solitaire ; mais ils ne donnent aucunement la mesure de la bonté également simple de son cœur , et je me trouve embarrassé pour la peindre sans lui ôter son charme , sans risquer de faire j)iendre pour des vertus ce qui était chez lui nature, manière d'être. Dirai-je que , demeuré mon protecteur par la mort de mes parents , qui avaient laissé (|nelques engagements à remplir, jamais il ne lui (lait entré dans l'esprit que ce ne fût pas sa plus na- Inrclle affaiie que d"y satisfaire en entamant ses ni()(li(|ues capitaux? dirai-je que jamais il n'imagina un instant que je n'eusse pas droit ii tous ses sacrifices, sans même qu'il examini\t si j'en étais toujours digne, si j'étais docile à ses directions, ou nvonnaissant de ses bienfaits? Mais , aux yeux de plusieurs, ces choses paraissent des dcN oirs tout tracés, et la l)onté se peint mieux i)eul-être dans des actes plus faciles.
Je suis (le cet avis. Aussi regretté je (jue la n ieille servante (jui, durant Irenle-cimi années, gou\enia le p(>tit ménage (le mou oncle, ne tienne pas ici la plume à ma [>laee. Moins inliinie (|u elle, il troii\ail
)UÏ NOUVELLES OÉNEVOISKS.
bien plus simple de suppléer lui-raùme à l'irrégularité de sou service que de lui donner une rivale; et, au lieu d'en concevoir de l'humeur, sou habituel mouvement auprès d'elle était de la ragaillardir par quelque pVopos d'affectueuse gaîté. A la vérité , il la querellait parfois, mais seulement pour n'être pas docile à ses prescriptions; et, tout en la tyrannisant de par Hippocrate, ce pauvre oncle , changeant en quelque sorte d'office avec elle , était devenu sou serviteur. Dans les derniers mois de la vie de cette femme , il lui avait donné sa bonne chaise à vis , et je l'ai vu , chaque jour , après que nous l'y avions transportée ensemble , faire lui-même le lit de sa vieille servante , et tirer encore un sourire de ses lèvres décolorées.
Un soir, cette pauvre femme éprouvant une douleur inaccoutumée, mon oncle, après s'être fait dire les symptômes avec le plus grand soin , consulta son livre, imagina une drogue victorieuse , et sortit vers minuit pour la faire préparer sous ses yeux chez le pharmacien. Son absence se prolongeant , Marguerite m'appela pour me faire part de son inquiétude. Je m'habillai en toute hâte, et je courus chez le pharmacien par le chemin le plus court. Mon oncle en était sorti depuis quelques moments. Tranquillisé par cette assurance , je m'acheminai par la rue qu'il avait du suivre ; c'est celle de la Cité.
J'avais gravi la moitié de cette rue, dont la pente est assez rapide, lorsque je vis à quelque distance un homme seul , qu'à son action je ne reconnus point d'abord pour mon oncle. 11 portait avec effort un objet pesant qu'il posa à deux reprises, comme pour
LA BIBLIOTHÈQUE DE MON ONCLE. lî)"i
reprendre haleine; puis, arrivé au liauL de la rue, ii le plaça dans uu coin lornié par la saillie des maisons, s'assurant avec le bout de sa canne que cet objet ne put rouler de nouveau dans la voie.
Je reconnus mon oncle, qui lut bien surpris de me voir. Après lui avoir expliqué le motil'de ma course: — Kh ! j'y serais déjà , me dit-il , sans un énorme caillou où je me suis choqué rudement. Et il hâtait le pas en boitant.
Ce trait pehil, ce me semble, cet excellent homme. Agé, boiteux, ayant hi\le, il a\ ait solitairement porté la grosse pierre en un lieu où elle ne put plus nuire, et, de son aventure, c'était la seule circonstance qu'il eut déjà oubliée.
L'on comprend mieux maintenant avec quelle tristesse je regardais , ce jour-là , trembler la main de mon oncle. J'ajoutais ce signe à plusieurs autres que je rapportais à la même cause : la croissante sobriété de son régime, ses promenades bien plus courtes, et le dimanche, à l'église, un assoupissement contre lequel je le voyais lutter avec clïort.
l\]ais, pendant ([ue je me liviais à ces tristes pensées, mes yeux \inrent à rencontrer la madone
elle avait été remise à sa place. J'en lus surpris, car je croyais que mon oncle l'avait vendue à certain Israélite qui marchandait ce tableau depuis longtemi)s. Je me levai maclùnalenienl pour all(>r I;; con sidérer.
— Cette madime . (ht ahns mon oncle... Kt quel- <iue émotion altéra sa Noix.
La seule chose sur laquelle mon oncle m'eût indirectement contrarié, et l'on a vu par quels moyens, c'était mon penchant pour les beaux-arts. Le prix immense qu'il attachait à voir l'unique rejeton de la famille entrer dans la glorieuse carrière de la science avait seul pu l'engager dans ces pratiques , qui, tout innocentes qu'elles étaient, avaient coûté infiniment à sa droiture comme à sa bonté; et sûrement il s'était reproché , comme une dureté grande, de m'avoir soustrait la vue de la madone. Il n'en fallait pas davantage pour que le trouble et quelque honte agitassent son âme candide et sereine.
— Cette madone, reprit mon oncle, je l'avais ôtée de là pour des raisons. . . . J'aurais dû ne pas l'ôter. . . Je te la donne. Tu la descendras.
Pendant qu'il disait ces mots , mon oncle avait repris son calme habituel. Pour moi, surpris au milieu de ma tristesse par ces paroles de regret, qu'accompagnait un don généreux , ce fut à mou tour d'être ému et embarrassé.
— 3Iais , continua-t-il en souriant , en revanche , tu me rendras mes livres. Mon Grotius s'ennuie làbas... mon Puffendorf y sommeille... La vieille me parle d'araignées qui tendent leurs toiles de l'un à l'autre.... Après tout, que chacun suive sa pente....
Le droit est pourtant une honorable carrière!
Mais quoi? les arts ont du bon aussi.... On peint la belle nature , on compose des scènes variées , on se
fait un nom On n'y devient pas riche; mais enfin
on peut y vivre modiquement.... De l'économie, quelques gains, un peu d'aide... Bientôt, quand je ne serai plus, mon petit avoir....
Ici , ne pouvant retenir mes larmes , j'y donnai cours, m'abandonnant à toute l'affliction que provoquaient en moi ces paroles.
Mon oncle se tut, et, se méprenant sur la cause de mes larmes, il ne tenta pas d'abord de me consoler; mais, après quelque silence, s'approchant de moi :
— Une fille si sage! dit-il, si belle!.... une fille si jeune!
— Ce n'est pas elle que je pleure, bon oncle; mais vous me dites des choses si tristes ! . . . . Que deviendrai-jc quand vous ne serez plus !
Ces paroles, en tirant mon oncle de son erreur, lui causèrent un soulagement si grand , qu'aussitôt il reprit sa gaité.
— Ohé! mon pauvre Jules, est-ce sur moi que tu pleures?... lion! bon ! qu'à cela ne tienne, mon enlanl . on vivra.... A (iuatre-viimt-(|nalre, ou connaît
le niélior Kt puis, mon Ilippociale est là.... Ne
pleurons pas, mon enlant. Il s'agit do beaux-arls,... de rien autre,... cl puis de Ion sort. L'âge arrive, vois-lubien, à toi comme à moi... Tune veux pas du droit? c'est |)ermis. i;ii bien ! mets-toi aux beauxarts ,... car il rsl Niai (|n il i'aul se i)laire a son niélicr. Tu preiubas la madone; nous te chercherons un atelier... Tu commenceras ici, lu finiras à Home; cesera poulie niieii\. Le mal sei'aitde végéter; avec un but, on travaille, on marche, on arrive , on se marie....
Je rinteiTompis : — Jamais! mon oncle.
— Jamais? soit; c'est permis... Mais pourquoi, Jules, te fais-tu célibataire ?
— C'est que , lui repris-je avec embarras, je me le suis juré à moi-même. . . . depuis que. . .
— Pauvre fille!... si sage!... Eh bien! suis ton idée; c'est permis. Je n'en suis pas mort. L'important , c'est que tu prennes un état , et nous allons nous en occuper.
Je fis un effort afin de paraître joyeux de quitter le droit pour les beaux-arts ; mais j'avais le cœur trop pénétré de tristesse et de reconnaissance , pour qu'aucun autre sentiment y trouvât place. Au bout de quelques instants je me retirai, après avoir tendrement embrassé mon oncle.
Ainsi s'explique ma seconde assertion. Vous comprenez maintenant, lecteur, qu'étant devenu artiste et demeuré petit peuple , un double motif m'attire autour des treilles ou m'appelle à y figurer. H en est un autre encore , c'est le plaisir de fréquenter les mêmes lieux où je me promenais jadis sur les pas de mon oncle. Assis moi-même à la longue table, je me le figure errant sous les ombrages d'alentour, s'arrêtant pour ouïr , pour regarder çà et là ; son sourire me caresse comme un souffle , et sa mémoire m'est plus présente.
D'ailleurs , indépendamment de l'art , qui trouve là une abondante pâture , ces plaisirs sont vrais et estimables entre les plaisirs si goûtés en famille ; la
LA lilBLlOTIlÈQLE DE MON ONCLE. Iî)l)
décence y règle la joie, comme la simplicité en reliausse le charme. Durant les jours quelquefois si ingrats de la semaine, quelle innocente et douce attente que celle d'unir sa lamille à la famille de son ami, de son voisin , pour aller goûter un riant loisir sous les charmilles de la plaine, ou sous les châtaigniers de la montagne! Que le soleil du dimanche paraît radieux, l'azur du ciel éclatant! Après les actes de dé\otion qui sanctilient cette journée , de bonne heure, à midi déjà, car la chaleur du journc pèse point sur ceux que la joie allège, ces familles se répandent hors des murs , et la gai té des visages répond au vivant aspect des habits de fête. Le pas des parents, celui de l'aïeul , s'il prend encore partti ces plaisirs, règle l'allure; néanmoins on joue librement àl'entour, et la jeune lille, si elle chcTche à ])laire aux jeunes hommes , comme c'est son invincible penchant, protégée par l'œil de sa mère , n'est enchaînée ni par une fausse réserve ni par une triste pruderie. Les rires, les jeux, une gaie malice, un j)iqnant attrait . rapprochent et animent cette troupe folâtre; les paients causent an mui'muie de cette joie, et derrière eux l'aicul lui-incnn» se ragaillardit au bruit de ces plaisirs d'un autre Age.
Lt ce ne sont là (|ue les préludes. Ils arrivent sous la charmille: lafiaichcnr, le repos, une table servie , les comient à la fois; et , (jucls (jue soient les mets, rapi)étit et le bonheur leur prêtent une sa\eur charmante. Les hasards, même fàcheuv, d Une cnisiiu; rusti(iue, ne sont (|u'un sujet de gaité. une boniu' fortune pour celte société rieuse, dépendant l'aïeul est entouré d égards, on lui fait le régnnecjui
200 NOUVELLES GEISEVOISES.
lui agrée, le bruit se tempùre pour lui, chaque jeune homme s'honore de lui témoigner du respect, heureux de se faire ainsi un titre de préférence auprès de la petite-fille du vieillard.
Ce sont d'aimables moments que ceux qui suivent. Les groupes se dispersent, et les robes blanches brillent çà et là sur les gazons d'alentour; sous l'impression du soir, de paisibles entretiens, plus d'intimité, un doux abandon, succèdent à la folie du banquet , et le terme de la journée qui s'approche rend les instants plus précieux. Aussi ne nié-je point que, tandis que les parents sont demeurés à causer autour de la table , ou sommeillent en quelque lieu tranquille, il ne s'échange quelques propos tendres ; que le plaisir de s'écarter de la foule ne soit bien vif, bien palpitant d'alarmes et de bonheur; qu'il n'y ait quelque mécompte enfin, lorsque de la charmille s'échappe le signal de réunion et de départ. Mais où est le mal? et de quelle façon plus honnête ces jeunes gens apprendront-ils à se connaître, à s'aimer et à se choisir pour époux? Oui, ces parents qui causent ou qui sommeillent ont raison de ne point craindre ce que d'ailleurs ils ne veulent point voir ; ils ont pour garant le souvenir de leur mutuelle honnêteté , et ils savent que là où est la famille tout s'épure; que, rassemblée, c'est un sanctuaire d'où la souillure est bannie.
Ce furent les plaisirs de nos pères ; les traces en demeurent, mais elles s'effacent au milieu de cet universel changement des mœurs où viennent se perdre à la fois et l'antique rudesse et l'antique bonhomie; où, contre un bien-être croissant, mais
sans saveur, s'échangent de jour en jour les joies simples conquises par le labeur, les douceurs de la fraternité, et la sainte force des liens de la famille.
Mais ce qui, en tout temps, porte le plus de ravages dans la simplicité cl la bonhomie dos plaisirs, c'est le bourgeon, l'indomptable bourgeon. C'est lui qui éclaircit les rangs de ces aimables et honnêtes promeneurs; c'est lui qui proscrit ces plaisirs sans faste et sans dépense; c'est lui qui veut que son homme parade sur quelque place i)ub]i(iue; c'est lui qui lui conseille celte moustache et cet éperon, qui n'ont de prix que sur le seuil d'un café ou sur le pavé d'une rue de bon ton; c'est lui qui lui fait, le dimanche, éviter sa rue, sa boutique, son père lui-même et les lieux où il est ; c'est lui (jui lui fait trouver de ragrémcnt à cette rosse qui le traîne dans un reste de fiacre, jaune comme un vieux revers de botte, jusque dans (juelque auberge enfumée; c'est lui, autant et plus (jue le plaisir. (|ui l'éloigné de la société des siens , et qui lui (h)nne ce ton déshonnéte, ce propos licencieux dont il réjouit les amis de son choix !
Oui, c'est le bourgeon qui gouverne l'homme! Si ce n'est de cette laçon. c'est d'une autre, et toujours avec phis d'empire à mesure (|u'il s'élève en condition. C'est le bourgeon (|ui fausse ses plaisirs, qui rétrécit son esprit, qui corrompt son ccrur. t^^uand les passions ou les vicissitudes de la Nie. (|uan(l les mallieurs pi i\ es ou puhlics uecouvrcul pas saNoix.
il domino en maître et l'homme et la société ; les mœurs, les usages, les sentiments de chacun et de tous, se règlent sur sa volonté, ou varient selon ses moindres caprices. Alors les hommes s'isolent ou s'unissent, non pour de vrais griefs ou pour de saintes causes , mais en vertu de misérables avantages, en vertu des faux brillants qui les parent, des nippes qui recouvrent leur âme vide. Alors on les voit secouer leur poussière contre leurs égaux, uniquement épris du désir d'atteindre ceux qui les précèdent; alors l'indifférence prend la place de la fraternité ; un envieux désir, celle de la sympathie; et vivre, ce n'est plus aimer, jouir, c'est paraître! Et si les temps comme les nôtres sont, par la mollesse du bien-être et par la pâleur des spectacles, propres à étendre cet empire du bourgeon , ils le sont encore par la tiédeur des âmes , par la nullité des convictions, et par ce leurre d'égalité dont se repaît une société folle dans ses vœux. Quelle place ne laissent pas au bourgeon, pour croître et se développer sans mesure, ces cœurs où nulle flamme ne couve , où nulle croyance n'a de racines, qu'aucune passion ne remue profondément ! Quelle vaste carrière ne lui ouvre pas ce principe d'égalité, interprété comme il l'est, prêché par ceux qui n'y croient ni ne l'acceptent, avidement reçu par ceux qui ne le comprennent pas, admis comme étant seulement le droit , le devoir , la fureur de s'égaler à plus élevé que soi ! Voyez -les se précipiter tous dans cette lice où, pour s'être coudoyés, froissés , mutilés, les uns n'en sont pas moins en tête, et les autres aux derniers rangs... Au lieu de rester à leur place pour
raniéliorcr, ils la foulent avec dépit, bon toux d'y être, impatients d'en envahir une autre, envieux de s'y pavaner à leur tour. Niais, hommes sans cœur, que meut par ses fils grêles, mais innombrables, la plus mesquine des passions , la vanité !
Le bourgeon est donc, à tout prendre, un triste conseiller, un pitoyable maître; et, s'il n'est possible de l'extirper jusqu'à la racine, au moins est-ce l'office de l'homme de sens que de le refouler sans cesse , et d'en arrêter les pousses à mesure qu'il les voit poindre.
Depuis vingt ans que je m'emploie à cette œuvre, j'ai , je m'imagine , arrêté quelques jets , refoulé (luelcjnes pousses; mais dirai-je que j'ai réduit à rien mon bourgeon? Ce serait mentir. Je le sens là , moins vorace peut-être, mais d'honnête grosseur encore, prêt, au moindre signe, à s'étendre en jets luxuriants, à étouffer tous les bons germes auxcpiels en le réduisant j'ai donné place. Chose singulière ! au delà de certaines limites , l'effort tourne contre vous ; en voulant extirper le bourgeon , c'est un bourgeon que vous reformez à côté ; ^ous dites : Je puis me llatler que je nai plus de vanité, et ceci même est une \anité. .Aussi, ne pouvant tout faire, j'ai pourvu au plus pressé. Je lui laisse pour amuselte mes tableaux, mes livres, en lui interdisant toutefois les préfaces, bien qu'il m'en conseille à chaipie fois , mais il est do i)lus sérieuses (•hos«\s ([ue j ai mises à Tabii de ses alleinles.
Ce sont mes amitiés d'abord. Je veux qu'il n'y ait rien à voir. Je veux que le lien en reste libre, mais fort : je veux que la source en soit profonde , toujours fraîcbe et pure, à l'abri des zéphyrs et à l'abri des tempêtes; que ce ne soit point cet inconstant ruisseau qui se lance à chaque pente, qui se divise atout contour, et dont l'onde, tantôt échauffée, tantôt refroidie, baigne toute fleur, s'imprègne de toute saveur, change selon la couleur du ciel, ou avec le sable de son lit. Je veux aimer dans mon ami son affection pour moi, le charme que j'éprouve à le chérir moi-même, nos souvenirs communs, nos espérances mutuelles , nos entretiens intimes , son cœur connu du mien , ses vertus qui captivent mon âme, ses talents dont mon esprit tire jouissance, et non point sa voiture, son hôtel, son rang, sa charge, sa puissance ou sa renommée. Je le veux , bourgeon ; ainsi, arrière!
Ce sont mes plaisirs ensuite. Je veux les chercher où mon penchant les trouve, n'importe l'habit des gens et la dorure des lambris. Je veux les goûter simples si je puis , mais vrais toujours , tirant leur saveur de quelque assaisonnement du cœur ou de l'esprit, de quelque attrait vif et honnête , de quelque innocente conquête sur le mal, sur la paresse, sur l'égoïsme; je veux les goûter dans le plaisir des autres plus que dans le mien propre; car la souveraine joie est celle qui se partage, s'étend, circule, et pénètre le cœur d'une chaleur expansive. Ainsi, bourgeon, arrière ! laisse-moi sous ma charmille avec ces bonnes gens. — Mais vous êtes vu ! — Je m'en soucie. — Mais vous êtes en manches de che-
mise! — J'en suis plus au frais, — Mais vous avez l'air (Vôtre de leur compagnie ! — Je l'entends bien ainsi. — IMais voici une voiture!... — Qu'elle roule. — Mais des citadins qui vous connaissent! — Salueles de ma part , et arrière, bourgeon !
C'est enfin mon bon sens, ma façon, non-seulement de me conduire, mais de juger les autres, de peser ce qu'ils valent, et de les ranger dans mon estime. Arrière encore, bourgeon! Tu es le père de la sottise, si tu n'es la sottise elle-même. Arrière ! je vois qui tu me montres , de qui tu m'approches. Il y a du bon , il y a du beau souvent sous ces dehors qui te séduisent ; mais il y a du bon , il y a du beau aussi sous celte bure que tu dédaignes. Avant de peser ces hommes, souffre que l'un et l'autre je les dépouille. Bourgeon, j'avais un oncle dont lu eusses tiré honte plutôt que gloire... j'ai aimé une juive qui n'eût obtenu que tes dédains... Arrière ! à jamais arrière !
Outre mon oncle Tom, moi, et le peintre dont j'ai parlé précédemment , il y avait d'autres locataires dans la maison. Je vais les énumérer en allant du bas en haut , pour arriver ainsi juscpi'à celui qui, le pins prés du ciel , en prit le chemin vers ce temps, laissant \ acanle une belle mansarde au nord, où j allai m'établir.
Ne me demandez pas . lecteur, ce qu'ont à faire dans mon histoire ces nouveaux j)ersonuages. Rien peut-être. Mais, si vous m'avez, accompagné jusqu'ici, (fue vous coûtera une digression de plus?
Vous y êtes accoutumé, et moi j'aurai l'ail rcvivit! ces ligures qui me sont chères , comme l'est toute ressouvenance du jeune âge. A moi donc, antiques locataires, voisins d'autrefois , disparus aujourd'hui de la scène du monde, mais dont mon cœur cultive avec charme le lointain souvenir !
C'était d'ahord, sur le même étage que nous, un régent retraité , vieux bonhomme , tout occupé du soin de manger agréablement une paye morte gagnée par quarante années de travaux. Tranquille et jovial épicurien , il arrosait le matin les fleurs d'un petit jardin ; à midi , il faisait régulièrement sa sieste; et , après son diner, il se récréait à humer la brise du soir , en compagnie de quelques serins qu'il élevait becquetant, voletant à ses côtés. Toutefois il n'avait pas entièrement rompu avec son ancien état, et son amusement principal , c'était d'appliquer à toutes choses et à tous venants quelque sentence extraite de ses souvenirs classiques. J'avais jadis passé par ses mains, et je n'étais point insensible à l'agrément prosodique de ses apophthegmes; aussi m'aimait-il, et il ne lui arrivait guère de me rencontrer sans m' apostropher à sa façon :
Puer, si qua fata aspera rumpas , Tu Marcellus eris.
Et sa panse rebondie allait, venait, d'un rire long et moelleux, auquel, sans le partager, je portais envie. S'il advenait qu'une ancienne servante lui apportât du village quelque petit présent intéressé :
... Tiinco Danaos , et dona /crmtrs.
LA lîIULlOTllÈQir l)i: MON ONCLK. 207
i:t la panse allait sou train. Mais s'agissait-il de sou épouse, alors il ne tarissait plus :
Duin comuntur, dum moliuntur, annus est.. ... yariuin et mutabile scmpcr fcmina ' ... Notumque furcns quid femina possit .'
Et bien d'autres. Cependant madame faisait des compotes, tout en tiouvant le ton de son époux détestable, ce qui portait celui-ci à murmurer :
Melins nil cœlibc vitd.
A l'étage au-dessus, c'était un octogénaire bourru, morose, ancien magistrat de la républicpie. I/élé , ;issis dans une grande bergère, il \iNait aupiès de sa fenêtre , d'où il contemplait i)iteusement la rue , N oyant à toutes choses la décadence de l'Ktat et la I uine des nueurs : aux maisons reblancliies , aux uuirs recrépis, aux chapeaux ronds , à la rareté des cadenettes , et surtout à la jeunesse des jeunes gens ;
... Cunctu territruiii [iiiit.ita frati r (ttrocein (tniinuin Catonis .
disait le régent. L'hiver, enfermant ses deux maigres jambes dans des bottes de carton , il \i\ail au coin de son feu, ne le([uittanl plus (pie j)our Ncnir tous les mois à sa poite , en bolles de carton toujouis, assister ([iiel([ues mendiants ses contenïjM)rains, vicnix débris dans lesipieU il icconnaissait encore les \estiges du bon temps, les restes seinionlns de eetlt; ancienne repubTupie si ejiangec . si (leeiiue.
\u-dessui> de ce \ leillard nu)rosc . n in ail tres-re-
tirée une famille nombreuse , dont le chef était un géomètre employé au cadastre. Cet homme, à sa planchette tout le jour, passait une partie des nuits sur ses feuilles. Il avait, je m'en souviens, l'orgueil de la gène laborieuse et indépendante, et si, de loin en loin , il se permettait en famille une partie de plaisir, il en savourait la jouissance d'un air grave et fier qui m'imposait à moi, jeune homme, un respect mêlé d'admiration.
Dos est magna parcntimn yirtus...
disait avec gravité le régent lui-même.
Avant d'arriver à la mansarde, on passait encore devant la demeure d'un joueur de basse. Celui-ci donnait leçon tout le jour, se réservant la nuit pour composer des thèmes sur son instrument :
Modo summd , Modo hâc resonat quœ chordis quatuor imd.
Tout à l'entour du musicien s'ouvraient des chambrettes , des cabinets , loués ou sous-loués à des étudiants qui prenaient leurs repas chez lui. Ces messieurs , grands fumeurs , récitaient leurs cours , chantaient des romances , donnaient du cor ou jouaient du flageolet, en sorte que dans cette région la symphonie était permanente.
Quousque tandem .'.'.'
Enfin la mansarde dont j'ai parlé.
LA BIBLIOTHÈQUE DE JIO:^i ONCLE. 209
Celte mansarde était grande , avec un jour magnifique. Le géomètre voulut l'avoir, et moi aussi. On perça une fenêtre, on éleva une cloison, et nous eûmes chacun notre mansarde.
J'y retrouvai la ^ uc du lac et des montagnes. Ma fenêtre se trouvait au niveau et fort prés de ces grandes rosaces gothiques qui sont à mi-hauteur des tours de la cathédrale. De cette région élevée, le regard s'étendait sur des toits déserts, tandis que le bruit de la ville mourait avant que d'y arriver.
Mais je commençais à atteindre l'Age où ces impressions n'exercent plus leur puissant empire , et chaque jour davantage mon cojur cherchait en luimême ses émotions et sa vie.
Par cette même cause, mon goût pour l'imitation n'était plus si vil'; il faut h ces penchants un calme (jue je n'avais plus. Souvent agité , troublé par les vagues mouvemenls d'une tendresse sans objet , je ne savais plus voir mon modèle , je regardais aN ec dégoût mon ingrate copie, et, posant le pinceau, j<3 m'abandonnais à ma rêverie pendant des heures entières.
Cette vie intérieure a son charme et son amerlume. Si ces songes sont dou.\ , le réveil est triste , sombre; l'Ame rentre dans la réalité, ayant l'aligné ou perdu son ressort. Aussi , incapable après ces heures de reprendre mon IraN ail , et noji moins incapable de faire renaître les songes , je quittais ma demeure pour aller au dehors promener mon iMinui
'2 in > 0 1 J V EL LES 0 É .\ F. V O î S ES .
Ce lut dans l'une de ces promenades qu une rencontre l'ortuite \int me tirer de cet état de langueur et de demi-oisiveté.
Un jour, j'allais rentrer dans ma demeure par la ])orte qui est du côté de l'église , sous le gros tilleul. Un brillant équipage stationnait auprès. A peine l'eus-je dépassé , qu'une voix, que je reconnus aussitôt , me porta à retourner la tète avec vivacité. . . — Monsieur Jules ! s'écria la même voix avec émotion.
Dans mon trouble, j'hésitais à m'approcher, lorsque je crus comprendre qu'on m'y invitait. Je rebroussai; un geste rapide ouvrit la portière, et je me trouvai en présence de l'aimable Lucy. Elle était en habit de deuil , les yeux mouillés de larmes... A cette vue les miennes coulèrent.
Je me souvenais tout à la fois de sa robe blanche, de ses filiales alarmes , des paroles du vieillard , de sa bonté envers moi ! . . . — Oh ! qu'il méritait de vivre, lui dis-je bientôt , et que c'est une cruelle perte, mademoiselle ! . . . Permettez que je donne ces pleurs au souvenir que je conserve de son aimable bonté. Lucy , encore trop émue pour répondre , me pressa la main avec un mouvement dont une gracieuse réserve tempérait la reconnaissante affection.
— J'espère, me dit-elle enfin , que, plus heureux que moi , vous possédez encore monsieur votre oncle.... — 11 vit, lui dis-je, mais l'âge s'accumule et le courbe vers la terre.... Que de fois , mademoiselle, je songeais à votre père !.. . et chaque jour je comprenais mieux votre tristesse.
LA HfBLlOTHKQl.E I)£ MON (INCLT. Ht
Liicy , se tuurnaiil alors vers un iiiuiisiem (|ui était assis auprès d'elle , lui expliqua brièvement , en anglais , le hasard auquel elle avait dû de faire ma eonnaissance et celle de mon oncle, cinq années auparaNant, el comment ma vue , en lui rappelant vivement une journée où son père avait été si heureux et si aimable, lui avait causé cette émotion. Klle ajouta quelques mots d'éloge envers moi cl envers mon oncle ; et , lors(|u'ello parla de ma condition d'orphelin, je retrouNai dans son expression el dans ses paroles cette compassion qui autrefois m'avait tant ému. Quand elle eut achevé ce récit , le monsieur, (jui paraissait ne pas parler français, me tendit la main a\ec une expression d'affectueuse estime.
Alors Lucy, s'adressant à moi : — Monsieur est mon époux ; c'est le protecteur et l'ami que m'a clioisi mon pore lui-même... Depuis ce jour où vous le \ites, monsieur Jules, je ne de\ais plus le conserver longtemps... Dieu l'a retiré dix-huit mois après... Plus d'une fois il avait souri en se rappelant ^olre histoire... Kn (luchiue temps, ajoutat-elie, que nous ayez un mallieur send)lable au mien, je vous prie de m'en instruire... Je veux saluer votre oncle... Quel ;\gea-t-iiy
— 11 entre, madame, dans sa quatre-vingt-cin- (juième année.
Ai>rèb (iuel(iue silence, sous l'impression d»' cille léponse : — J'étais venue pour i)aih i au peintre (|ui a fait le [jortrait (h' mon père... Pense/vous, monsieur Jules . (jue je pounai h' icnconlrer seul V
— Sans aucun doute, madame Nous me don-
lierez vos ordres, et je les transmettrai à mon confrère.
Elle m'interrompit : — Oh ! vous avez donc pu suivre votre penchant !... Eh bien ! j'accepte votre offre, et je choisirai mou moment... Mais auparavant, 'mon époux et moi nous serions désireux de voir vos ouvrages.... Habitez-vous cette môme maison ?
— Oui, madame... et, quelque confus que je sois de n'avoir à vous montrer que de misérables essais, je n'ai garde de refuser , par amour-propre, l'honneur que vous voulez me faire.
Nous dîmes encore quelques mots. Bientôt je descendis, et la voiture s'éloigna.
Cette rencontre inattendue, en redonnant la vie à d'anciennes et tendres émotions, me tira de l'espèce de langueur oix je végétais depuis quelques mois.
Mais l'oserai-je dire? si j'ai toujours aimé ma juive et chéri sa mémoire, ce fut néanmoins de ce jour que mes regrets perdirent de leur amertume , et que mon âme, comme déliée du passé, recommença à se porter vers l'avenir, doucement chargée d'un souvenir qui lui devenait moins poignant , sans cesser d'être aimable et cher.
Toutefois , cette entrevue n'avait pas été pure de tout nuage. Bien qu'ayant oublié Lucy , bien que n'ayant jamais pu former, môme au sein de mes plus folles rêveries , le moindre projet de lui être jamais quelque chose , dès le premier abord , la vue de ce monsieur assis auprès d'elle m'avait été triste; et lorsque , de la bouche de Lucy, j'appris qu'elle
était mariée , des lueurs de trouble et de jalouse peine avaient traversé mon cœur.
Mais ce fut un souflle passager ; a\aut même de quitter la voiture , mon cœur s'était donné à ce monsieur, et je ne voyais plus dans î.ucy que son épouse tout aimable , qu'il me permeltait de cliérir.
Les jours suivants , je vécus de ce souvenir et de l'espoir de revoir bientôt Lucy. J'avais l'ait quelques copies, entre autres celle de la madone, deux ou trois portraits , puis quelques compositions , la plupart d'une exécution plus que médiocre, mais ne manquant pas de certains indices de talent. Comme l'on peut croire , le bourgeon m'aida avec la plus active complaisance à les disposer à leur avantage , et tout était prêt pour recevoir Lucy, lorsqu'elle arriva en effet. Son mari l'accompagnait.
Encore aujourd'hui, je ne puis songer à cette j<Mine dame (juc ce souvenir ne remue mon cnnir. yue nv. puis-je peindre sous dos traits assez aimables cette bonté si vraie, dont son rang . son éclat , son opulence, rehaussaient encore le charme; celle sim- ])li('ité de sentiments , (jue n'avaient pu fausser ou conlraindic les maniéies ni les préjuiiés du grand monde! Bien qu'une expression de mélancolie lui fût habituelle, le souille d'un bienveillant sourire réchaulïait ses moindres paroles , lors(jue déj;\ la carcasse de son regard piétait i^son silence même un attrait pénétrant. Dès qu'elU' lui entrée dans ma modeste mansarde , ses premiers mots lurent pour
211 \Oi:Vi:i.LES (.KNEVOISKS.
niadressor d encourageantes félicitations. Klle regardait mes oiiM'ages avec un intérêt particulier, et , dans tout co qu'elle en disait en anglais avec son époux , je saisissais une charmante intention de bonté. Un instant , seulement, leurs propos s'échangèrent à voix basse , mais sur un ton et d'un air qui n'étaient propres qu'à me donner ce doux em barras qui accompagne quelque riante attente.
Tandis qu'à la demande de Lucy je retournais toutes mes toiles pour les faire passer sous ses yeux, j'entendis dans le corridor le pas de mon oncle. J'accourus pour lui ouvrir la porte.
Lucy , comme pressentant quelque chose , s'était levée. A la vue de mon vied oncle , elle alla audevant de lui ; puis , faisant un retour sur ellemême, elle ne put réprimer son attendrissement . Mon oncle, serein comme toujours, et fidèle à un ancien usage de galanterie , prit la main de cette jeune dame, et, s'étant incliné, il la porta à ses lèvres : —Souffrez, belle dame, lui dit-il , que je vienne vous rendre la visite dont vous m'honorâtes, il y a cinq ans , en me ramenant ce mauvais garçonlà... Je sais, reprit-il en voyant couler les larmes de Lucy , je sais que vous êtes aftUgée... ce noble vieillard était votre père !... Je sais aussi que voici monsieur votre époux. . . et digne de l'être, puisqu'il vous l'avait choisi. Le monsieur, en cet instant, serra la main de mon oncle, en l'invitant à s'asseoir sur un siège qu'il avait lui-même approché , pendant que je n'avais d'attention que pour cette scène.
— Monsieur, dit à son tour Lucy, vous pardonnez à mon émotion... Quand à Lausanne je vous vis.
VOUS et mon pure, dans la mùmc chambre, tous les deux (lu même Ago à peu près , tous les deux bien nécessaires au bonheur de deux personnes... j'eus alors des pressenliments , que \otre présence me rappelle Irop vivement en cet instant... Je remercie Dieu de ce qu'il vous a conservé. Si le hasard ne m'eût l'ail rencontrer monsieur .Iules, mon intention était de ne point quitter (ienève sans avoir elc chercher de vos nouvelles. .. mais il m'est plus doux de vous voir bien portant comme nous paraissez l'être, et je suis aussi reconnaissante que confuse de ce que, pour me procurer ce plaisir, nous êtes monté jusqu'ici.
— Bonne madame , dit mon oncle , vous êtes une charmante créature ! et c'est plaisir que de vous entendre... A Lausanne, il monta bien, volie père.... et il n'en lut pas payé par cet accueil qu'on ne sait l'aire qu'avec votre voix, vos manières et votre cœur... Chère madame, soyez heureuse... Iiient(M . bientôt, je monterai plus haut encore!... si ce n'est que voici mon pauvre Jules (|ui n'y consent pas
~ Ah ! toujours moins , bon oncle , lui dis-je . tout ému du rapport aussi triste que frappant qu'il y avait mainlcnant (Mitre ma situation et celle où j'avais vu autrefois Lucy. Kl je lisius dans 1 e.xprcs sion de exalte jeune dame que sa penst'e en cet instant rencontrait la mienne.
— Que je ne vous déranj^e point . rej)rit mon oncle après ([uchpus l>ropos. Wuis regardiez les essais démon pauvre Jules .. je vais nous laisser . Dites, je nous j)rie. à monsieur (|ue \v rcLirette
aujourd'hui de ne pas savoir l'anglais plutôt que l'hébreu. . . j'aurais eu le plaisir de l'entretenir. Puis, prenant la main de Lucy : — Adieu , dit-il , mon enfant.... soyez heureuse.... C'est le droit d'un vieillard que d'accompagner de ses bénédictions une aussi jeune dame... ainsi fais-je. Adieu, cher monsieur; vous êtes unis. . . je ne vous séparerai plus dans mon souvenir. A ces mots mon oncle Tom , s'étant incliné de nouveau , baisa la main de Lucy , et se relira. Tous trois nous l'accompagnâmes, pénétrés de ce vif sentiment de respect et d'affection qu'impose la vieillesse aimable , et auquel se môle une mélancolique pensée.
Quand mon oncle se fut éloigné, nous nous assîmes. Lucy parlait de lui; elle voulait lui trouver des traits de ressemblance avec son père, surtout dans cette sereine gaité, dans cette politesse si vraie , sous des formes un peu antiques ou familières ; et souvent elle s'arrêtait après ces remarques, comme attristée par l'idée de la perte que me réservait un prochain avenir. Puis , changeant d'objet : — Monsieur Jules, me dit-elle, non sans qu'un souffle de rougeur colorât ses joues, nous avons apporté avec nous ce portrait de mon père que vous connaissez... Notre désir serait d'en avoir deux copies. J'espère que vous voudrez me faire le plaisir de vous charger de ce travail. Votre talent nous est une garantie qu'il répondra à notre attente, quand déjà le souvenir que vous avez conservé de mon père bien-aimé est un motif qui me touche plus encore.
L\ niBLTOTllÈQliE DE MON ONCLE. 21 T
Que l'on juge de ma joie ! il me lallut en contenir l'expression; mais Lucy et son époux purent, au travers de mon embarras et de ma confusion, en mesurer toute la vi\acité. Ce qui l'augmentait encore, c'est le sentiment que j'avais qu'un pareil travail n'était pas au-dessus de ma portée. Le jour même j'allai prendre le portrait, et m'étant misa l'œuvre , je me ^ is cette lois bien décidément lancé dans la carrière des beaux-arts.
En d'autres circonstances, ce portrait m'eût inspiré quelque tristesse ; car il refoulait vivement mon imaiiinalion dans le passé, pour y retrouver pleins de vie ces deux êtres si cliers l'un à l'autre , et maintenant séparés par la mort; cette jeune iille ornée de ce riant éclat de parure et de jeunesse que les larmes n'ont point encore terni, et Lucy maintenant voilée de tristesse et de deuil.... Mais j'étais trop j)réoccupé par la joie et la reconnaissance, pour que l'impression de ce contraste établit sur moi son empire.
Quelle occupation cbarmante !.... Mon crayon avait à retracer cette ligure bien-aimée; il avait à reproduire les contours de la taille , la gracieuse mollesse de l'attitude... Parfois je m'arrêtais , épris démon modèle, et, pour (lucliiues instants, l'émotion m'cmix'cliait de poursniN re.
— Honnc madame! dit mon oncle. (|uand il apprit ces grands évém^ments. . je regrette de n'avoir pa5 su l'anglais plutôt (pjc riiébreu... Te voilà
bien content, mon pauvre Jules !.... c'est permis. Il se redressa : — Et que cet ouvrage te fasse honneur ! Qu'on y voie observées les lois du clairobscur, celles des deux perspectives, tant linéaire qu'aérienne..., et puis, l'entente de l'art.., et puis... Bonne madame ! aussi affectueuse, en vérité, qu'elle est belle ! . . .
Cependant la calèche de Lucy, durant sa dcrnière visite, avait stationné du côté de la maison qui fait face à l'hôpital , tandis que les équipages qui amenaient les modèles de mon confrère arrivaient par le côté qui fait face à la cathédrale.
Cette circonstance avait attiré l'attention des locataires ; aussi lorsque , après mille conjectures dans lesquelles ils n'avaient eu garde de songer à moi , ils eurent reconnu que cette calèche à armoiries stationnait là à mon intention , la renommée de ma gloire, gloire toute neuve et d'aitant plus brillante , monta d'étage en étage , et le vieux régent se prit à dire , en songeant à ses pré^ dictions :
Non ego perfldum Dixi sacramentuvi !
— Quel mauvais mot dites-vous là? interrompit sa femme.
— Odi profamnn vulgus Et arceo.
Faites vos compotes.
— J'avais cru que cinquante années de classe
LA BIHLIOTIIKQLE DE M0>' ONCLE. 2î<»
VOUS otcrHicnt cette odieuse manie de latinité , qui vous rend insupportable. Ne sauricz-vous laisser là ces sottises , et parler français comme tout le monde ?
— Vous différez fort d'Horace , ma chère , car c'est lui quia dit :
IVocturnà vcrsute manu , versate diurnà ;
et, si je vous fais grâce de la nuit , vous pouvez bien m'écouter le jour.
— Horace et tous ces messieurs sont de grands sots , si ce sont eux qui vous ont ainsi formé l'esprit. La nuit, vous rouliez que je n'en puis dormir , et le jour, vous m'étourdissez de vos calembours.
— Vous calomniez là des beautés que vous ne sauriez comprendre. Songez, ma chère, que si je mange vos compotes , et (jue je les trouve bonnes . vous pourriez goûter mes hexamètres et leur trouver du parfum....
fellem in amicitia sic errarcmiis.
— Mes compotes sont excellentes, et vos ragoûts détestables !
— Meliut uil cœlibe vitd .'
Et j'en reviens à mon din* sjir ce jeime hnnnut' ;
Aon ego prrAduin Piri snrrainrnfvtn.
D'autre part, le joueur de basse et toute sa séquelle (j'ai (.lit ailleurs que les étudiauts vivent à la fenêtre) n'avaient pas manqué de remarquer la brillante calèche. Au moins quinze têtes s'étaient tout à coup montrées aux fenêtres qui donnent sur la rue , regardant curieusement les laquais descendre, ouvrir la portière, et la jeune dame entrer dans l'allée , appuyée sur le bras de son époux. Ici les conjectures avaient commencé : — Chez quimontet-elle?... Serait-ce, avait pensé le musicien, un amateur que la Providence....? Et toutes les têtes s'étaient reportées vers les fenêtres , mansardes , œils-de-bœuf donnant sur la cour... Lucy montait, Lucy avait franchi l'étage ; décidément cette belle dame allait chez le jeune artiste!!! et ma gloire s'était élevée jusqu'aux astres.
Il n'y eut que le géomètre et sa famille qui s'aperçurent peu de ces grands événements. Le chef de la maison était aux champs , occupé à prendre ses angles; la mère vaquait aux soins du ménage, tandis que la fdle aînée, de l'autre côté de ma cloison , travaillait aux feuilles de son père. Au milieu de cette vie active et austère , il y avait peu de temps à donner aux affaires de la rue et au commérage des voisins.
Cependant mon ouvrage avançait. Levé dès l'aube, je montais à mon atelier pour y travailler avec ardeur jusqu'au déclin du jour.
C'est à ces habitudes laborieuses que je dus de faire quelque connaissance avec le géomètre. A
LA BIBLlOTllÈQl E DK M0> 0?<CLK. 221
l'aube aussi, il sortait de chez lui avec sa fille, nous montions ensemble l'escalier, et, tandis qu'il entrait dans son at(^lier pour d«''si£rnor à cette jeune lille les travaux de sa journée, j'allais de mon côté m'établir dans le mien. Le voisinage et cette conformité d'habitudes nous rapprochèrent peu ii peu ; malgré tout le prix que cet homme attachait à l'emploi du temps , il en était déjà venu à perdre une ou deux minutes en causeries sur le pas de la porte , lorsque le sujet que nous avions commencé à traiter en montant exigeait impérieusement quelques brèves l)aroles de plus.
Pendant que nous montions , sa lille montait devant nous , tenant la clef de l'atelier dans sa main. C'était une personne d'une taille agréable et d'une figure noble plutôt que jolie. Toujours tète nue, d'une mise extrêmement simple, ses beaux cheveux, lissés sur le front , étaient , avec sa jeunesse et sa fraîcheur, sa plus réelle parure.
r.es traits d'une éducation forte se reconnaissent à tout Age chez ceux (|ui en ont reçu le bienfait. Www (jue soumise et timide, celle jeune lille portail sur son front l'empreinte de cette fierté un peu sauvage qui se peignait avec plus d'énergie sur le visage de son j)ère. Ignorante des manières du monde, elle en avait qui lui étaient piopres. nobles et réservées, en telle sorte (jue, simple connue sa coiulilion, elle n'en avait pas la conuiiune et vulgaire physionomie.
C'était néanmoins uiu» chose singulière et inléi<'ssuute (pie de voir celle jeune i>crs(Mme laborieuse a l'Age du plaisir, ^()uee sans relâche cl prcscpie^ans récréation à des travaux d'ordinaire cl rangers à son
222 NOIVELLKS (iKNEVOlSES.
sexe, et, toute jeune qu'elle était, subvenant, en eoni mun avec sou père, à l'entretien de la famille.
Je ne tardai pas à devenir assez régulièrement matinal, pour ne jamais être exposé à monter seul à mon atelier. Seulement il arrivait quelquefois que, le géomètre ayant assigné l'ouvrage dès la veille, Henriette montait seule. C'étaient mes mauvais jours; car, craignant de lui causer un embarras que déjà j'éprouvais moi-même, je ne savais mieux faire alors que de hâter le pas si je me trouvais devant elle, ou de le ralentir si je l'entendais monter devant moi.
Une fois établi dans mon atelier, j'attachais un charme singulier à la présence de mon invisible compagne , trouvant une agréable distraction aux moindres bruits qui me peignaient son pas, son geste ou ses divers mouvements. Aussi, quand l'heure des repas l'appelait à descendre, j'éprouvais une impression d'isolement et d'ennui , de façon que, peu à peu, je m'habituai à m'absenter aux mômes heures qu'elle.
Au milieu de mes nouvelles distractions, une circonstance me revenait souvent à l'esprit. Les premiers jours, avant mes habitudes matinales , il lui était arrivé quelquefois de chanter une petite ballade durant ses longues heures de travail; et puis ce chant avait cessé tout à coup, et justement à l'époque où j'avais commencé à l'écouter avec un plaisir plus grand. Etait-ce hasard? était-ce à mon in-
L\ lURLlOTHÉgLli 1)K >!<).> OXCLK. 22:\
101111011? M'avait elle assjîz remarciué déjà poui' si m poser cette rései\e ? Celte iéser\e iiuiiquail-elle tju'elle s'occupât de moi comme je m'occupais d'elle?
Voilà cent questions , et une foule d'autres , qui me donnaient infiniment à soni^cr, à m«''diter. Aussi, après mes co[)ies , je nenlrepris plus rien. Mes toiles restèrent oisives, mes pinceaux gisaient épars; nulle chose n'avait de saveur auprès du sentiment qui alimentait mes journées.
VA ce n'élait plus, comme jadis, ces rêveries dont je m'avouais à moi-même le vide et la folie, (lelle fois, au contraire, l'idée demaiiage s'offrit des premières à ma pensée, et, dès qu'elle y fut entrée, elle nen sortit plus.
Heureu.v àge(|ne celui où j'élais encore! derniers beaux jours, ([ue doil clore bientôt la saison d(î Tevj)érience et de la maturité ! Avant d'avoir encore échangé un mot avec cette jeune lille. je me proposais de l'épouser. Avant d'avoir jamais réiléchi sur cet ('tal austère (jue les poètes nous ])eiciuMU commet le tombeau de l'amour , et les moralistes comme un joug sacré, mais tout pesant de chaînes, je m'y acheminais comme vers une risc toute de Heurs et de parfums. Avant de nï'ètre en«|ui.s conniicnt ou de «pioi \\l un ménaiic, ou scIcnc uiu^ lamillc. dcja. et surtout, je m'oc(U[)aisde combinc'r certaines dispositions dont la possibilité facile prètiiit à mes désirs tout l'attrait d'une réalité prochaine.
En cfi'et, tout se réduisait à percer une porte dans la cloison Alors la mansarde de Henriette devenait notre chambre nuptiale, la mienne notre atelier de travail , où , elle à ses feuilles , moi à mes toiles, nous coulions des jours lilés de paix, de bonheur et d'amour.
Un matin , je songeais à ces choses, accoudé sur ma fenêtre , et regardant machinalement le vieux régent qui arrosait les tulipes de son petit jardin, lorsque Henriette parut tout à coup à la sienne.
Elle ne me cherchait pas, comme je pus le reconnaître à la vive rougeur qui colora subitement ses joues. Toutefois , à moins de laisser voir que ma présence lui causait plus d'impression qu'il ne convenait à sa fierté de l'avouer, elle ne pouvait se retirer subitement. Elle demeura donc; seulement, pour dissimuler son embarras, elle regardait en face d'elle les nuages llotter dans les airs.
L'occasion était unique d'entrer enfin en conversation avec celle dont je me proposais de faire ma femme. Aussi, faisant un effort extrême pour surmonter une vive émotion :
— Ces tulipes. . . . dis-je au régent. . . .
A peine avais-je prononcé ces deux mots que Henriette retira sa tête , avant que le régent eût levé la sienne, et l'entretien demeura là.
— Ah! ah ! vous me regardiez faire? dit le récent. Malin ! je devine votre pensée.
LA «inLIOTIlEQlE I)K MO^ ONCLE. T2.'>
l'iiss» cncor de bâHr, lunls phintcr à cft âge!
D abord ce sont, jeune homme, des tulipes;
Eli quoi ! défendez-vous ou sage De se donner des soins pour le plaisir d'ntitrnl»
Tenez, eclte hariolée-ci , ([ui vaudrait vinul ducal.-» en Hollande, je la destine à mon épouse :
Pur pu reoi tpa rya m Jlo res . . .
Le régent citait encore que, troublé et confus, j'avais déji\ refermé ma fenêtre.
Le mauvais succès de cette tentative m'ôla l'envie de la renouveler ; pendant plusieurs semaines, je me bornai à suïn re discrètement le cours des habitudes dont j'ai parlé.
Henriette recevait qui^lques rares visites. Sa mère, lorsque les soins du ménaiie lui laissaient (juehjues instants de loisir , montait travailler auprès d'elle. Aussitôt, me rapprochant de la eloison , je retenais mon haleine pour mieux entendre leurs discours.
— Votre père, disait la mère , sera de retour vers si.\ heures. J'ai dis[)osé vos frères pour cpie nous puissions sortir ensi'nd)Ie.
— Je vous verrai sortir sans nu»i . ma mère, car je ne prévois pas ([ue , si je (piille cet t)uvrage, il puisse être rendu demain, (l'esl jeudi, nous le savez, que se paye le terme.
— ^ous êtes, ma clure rnfanl , bien nécessaire à
L>2<) ?<OUVELLnS GÉ^IEVOISES.
hiramillc; je mo réjouis que ^os IVères puisseut vous soulager.
— Je ju'en réjouis pour mon père.
— Votre père est fort, Dieu merci, et jeune encore. Je ne redoute pour lui que la maladie et l'âge.... Vous pourriez nous manquer, Henriette.
— Je suis forte aussi, et j'espère vivre.
— J'y compte, ma chère enfant; mais l'âge viendra de vous établir.
— Je vous appartiens , ma mère. D'ailleurs j'aime mieux garder cette gène où nous vivons ensemble que de l'échanger contre une gène où je vous serais étrangère.
— C'est donc un époux riche que vous voulez , Henriette?
— Non, ma mère ; car je ne serais pas son égale. Mais je ne veux pas non plus vous ôter mon travail, pour le porter à un maitre à qui je ne le dois point.
— Vous avez raison , Henriette , de ne pas prétendre à la richesse. Mais considérez , mon enfant , que votre mère est bien heureuse au milieu de la gêne, et que tout son bonheur lui vient de son maître et de ses enfants. Une pauvreté plus grande encore , mais avec un époux honnête, c'est mieux que de rester fille, Henriette. Le malheur vient du vice , et non de la pauvreté.
— 11 y a , ma mère , peu d'hommes comme mon père.
C'était s'approcher beaucoup de moi sans m'apcr-