L.\ lUBLlOTllÈQl E DE MO.X OXCLE
vœux à sa iainille, qui eu délibérait à cette heure ! J'étais donc en proie aux plus charmantes anxiétés de l'attente, lorsque vers trois heures de l'aprèsmidi j'entendis quelqu'un monter l'escalier. La personne se dirigea d'un pas ferme vers ma porte , qu'elle ouvrit sans fa(;on. C'était le géomètre !
Il paraît que ma physionomie n'était pas dans son état normal. — Ma visite vous l'ait pâlir , dit-il brusquement ; vous pouviez pourtant vous y attendre.
— Effectivement, monsieur, balbutiai-je, je m'étais llatté....
— Remettez- vous donc, et prenons des sièges. Nous nous asshnes. — J'ai Ihabilude, reprit le
géomètre , d'aller droit mon chemin : voici ce qui m'amène. Puis tixant sur moi un regard étincelant de fierté : — Depuis longtemps , monsieur , vos allures me déplaisent. Je croyais m'ètre suflisamment mis en garde contre elles... Mais ce matin même, et en présence d'une personne tierce, vous a^ez (•oiu[)i()niis ma fille !... Que siiiiiilie ce manège?
— Monsieur, lentai-je de répondre, blâmez mou inexpérience, mais ne suspectez pas mes intentions
— Les bonnes intentions procèdent ouvertement. Or vos farous d'agir sont è([uiNO(iues , (|uand déjà votre situation , ce (pie j'en sais du moins , nr me trampiillise nullement sur vos façons d'agir. . .
— Vous me faites outrage , mon>ieur î inler- ^■ompis-jc avec un accent de \i\e émotion
234 ^OUV ELLES (iÉ.NEVOlSES.
— C'est possible, reprit le géomètre cl" un ton calme qui me remplit de crainte; aussi suis-je prêt à vous l'aire réparation. 11 se peut, en effet , que je Aous juge avec sé\érilé. Il se peut que , timide, inexpérimenté, gauche dans vos allures, vous soyez ferme et honorable dans vos intentions. Eh bien ! c'est à vous de me faire la preuve que vos propos, dans tous les cas mconvenants , sont honnêtes du moins, que vous savez où ils peuvent, où ils doivent nécessairement conduire , sous peine d'être inexcusables.... Prouvez-moi donc que vous êtes réellement en mesure de vous marier, et aussitôt je rends justice à vos intentions.... Que gagnez-vous, monsieur , année commune ?
Cette épouvantable question, que je voyais poindre depuis un moment, m'écrasa comme un coup de foudre. Je ne gagnais rien encore , je ne possédais pas un sou vaillant, et j'avais oublié d'y songer. Si Henriette m'aimait, si Henriette m'était unie, quel besoin d'autres ressources?... Percer la cloison, et tout était dit. Mais le géomètre raisonnait autrement.
— Je gagne, monsieur, répondis-je tout pâlissant, je gagne.... moins sans doute que je ne gagnerai parla suite; mais j'ai un état....
Il m'interrompit : — C'est justement parce que vous avez un état, et que cet état est celui de peintre, que je précise ma question. Vous n'ignorez pas le proverbe. Votre état donne de la gloire quelquefois;
LA BIBLIOTIIKQLE L)K MO.^ 0>CLE. '2o.'>
du pain, ])as toujours. Ma lille n'a rien, (^u'avczvous? Ou plutôt j'en re>iens à ma question : Que gagnez-vous, année commune?
— Je gagne....
J'allais inlailliblement mentir ou me trouver mal, lorsqu'on frappa à ma porte.
Qui est-ce qui aime la péripétie? Aristote loue la I)éripétie; vive Aristote! Quoi dans l'univers peut valoir une bonne, une bienluMireuso péripétie! Lucy, mon bon génie , ma providence !!!
J'avais ouvert. Ln domestique en livrée entra, portant deu.x gros sacs d'argent. Dans mon ravissement, je le laissai l'aire. Il les posa sur la table, et en ouvrit un , d'où s'échappèrent à Ilots des écus ([u'il se disposa à mettre en piles, pour que je les reconnusse après lui. Puis, me présentant un papier : — Ceci est le bordereau : quinze cents francs, en espèces, pour les deux copies. îMilady m'a re- <*onnnandé de les emporter, ainsi que le modèle, avec la permission de monsieur.
Aussitôt plus de trouble ! — C'est bien, dis-je. Je vais vous remettre ces copies. Puis me tournant \ers le géomètre (pli , s'étant levé , avait déjà repris son clia])eau : — Comme j'a\ais riionneur de \ous le dire, monsieur, je gagne aimée commune....
— Vous avez, interrompit il, vos affaires, nu)i les miennes, et cet bonuue attend. A un autre jour. l't il s(î relira, au nu)ment où, rempli d'assurance, j'allais parler avec toute rélocpience d'un amant
ôpris que le ciel lui-même favorise et pousse au succès : — Au diable les géomètres ! m'écriai -je quand il fut parti.
Pour me consoler, je reportai mes regards sur les écus. C'était même, au milieu de mon désappointement, une douce vue. Les piles s'élevaient en colonnade serrée, et je trouvais à cette architecture une grâce merveilleuse. Jamais tant de trésors accumulés n'avaient frappé ma vue; et, en songeant à Lucy, de qui me venaient tous ces biens, je ne pouvais me lasser de répéter : Généreuse Lucy ! mon bon génie î En attendant que j'eusse trouvé un bon placement pour ma fortune, je la cachai tout entière dans le poêle , faute d'armoire; après quoi, je sortis pour savourer , seul et à l'air des champs , la joie qui succédait dans mon cœur à des moments de si vive angoisse. D'ailleurs les événements avaient bien marché depuis le matin j le temps pressait, et j'éprouvais le besoin de recouvrer promptement assez de calme pour réfléchir aux démarches qui me restaient à faire.
La première, c'était de tout confier à mon oncle, qui ne savait rien encore. Ce qui m'avait jusqu'alors porté à lui cacher mes projets , c'est la certitude où j'étais qu'il n'écouterait que la pensée de me rendre heureux, en facilitant mon établissement par de nouveaux sacrifices de sa part. Cette certitude môme, jointe à ce que je savais de l'étroitesse de ses moyens, certaines privations, surtout, qu'il s'était imposées récemment depuis qu'il avait dû pourvoir à mon
Li. UIBLIOTHÈQIE DE MO?C ONCLE. 237
petit équipage d'artiste , m'avaient fait un devoir sarré de ne i>lus mettre à l'épreuve sa trop raciie générosité. Mais tous ces scrupules tombaient par le fait de l'opulence dont j'étais redevable aux largesses de Lucy , en sorte (jue je n'avais plus (ju'à l'instruire de ce qui s'était passé, et à le prier de mettre le comble à ses bontés, en allant, dès le lendemain , demander pour son neveu la main de Henriette. Nul doute que, s'il me faisait cette faveur, l'autorité de son Age, le poids de son assentiment , et la douce cordialité de ses manières, ne dussent assurer le succès d'une démarche d'où dépendait la félicité de ma vie. Je résolus de lui parler le soir mémo.
Je rentrai tard. C'était l'heure du souper : — A table, à table! bon oncle... J'apporte de grandes nouvelles !
— Je sais , je sais , mon enfant. La vieille me tient au courant. . . . On parle d'écus , . . . un gros sac , . . . le Pactole tout entier qui se serait versé chez mon pauvre Jules...
— Le Pactole en personne, bon oncle. Il est dans mon poêle... Mais commençons par nous mettre à table ; car j'ai bien autre chose à vous dire !
Je reninrijuai (|U(» mon oneh; . au lieu de relever avec gaité ces dei iiieres paroles en s'assoeiant A ma joie, comme cela lui était habituel, s'était approeh»» <le la table d'un aii" [)réoceupé , et en jetani ni) eoup d'œil du côté de la vieille , dont la j>résence le cènail visiblenieiil . san5 qu'il put piendre sur lui
de la congédier. Je fis un 'signe à Marguerite , qui se retira.
Quand nous lûmes assis à notre place accoutumée :
— C'est que j'ai aussi h te dire. . . . reprit mon oncle. Et il toussa, comme il lui arrivait lorsque, pour exprimer quelque pénible reproche, il fallait qu'il se fit une extrême violence.
— Tu sais. . . Il s'arrêta , puis changeant encore de tour : — Cette bonne dame est en vérité généreuse , noble dans ses procédés!... C'est un honneur que d'être protégé par une personne d'un aussi digne cœur... un honneur qu'il faut mériter, mon enfant... Te voilà lancé dans la carrière De l'ordre
maintenant , de la conduite , du travail , et nous
ilrriverons à bien Mais, reprit mon oncle avec
lin accent plus ferme, honnête? toujours !.... voulant nuire? jamais! prenant garde qu'une jeune fille c'est sacré !.... excepté pour les méchants.
— Je ne comprends pas , bon oncle ! m'écriai-je avec émotion,
— Cette jeune fille , . . . . là-haut ?
— Eh bien?....
—Tu l'aimes?
— Ardemment !
— Et voilà, Jules, ce qui n'est pas bien !
A ces mots , que mon oncle prononça avec une sorte de gravité solennelle, je fus, je l'avoue, tenté de rire, présumant que ces alarmes au sujet de mon
LA ninUOTHÈQlE DE MON ONCLE. 230
honncHcté provenaient do quelque rommérage de servante dont la ^ieillc aurait cru devoir lui faire la confidence. — Pour cette fois , repris-je, je n'y suis plus du tout! Cette jeune fdle, je l'aime en effet, et je venais vous prier d'aller dès demain auprès de ses parents pour demander sa main au nom de votre neveu. Où est le mal, bon oncle?
Alors mon oncle : — Tu?... Comment as-tu dit?
Tu veux te marier?... Et tu es cause , dit-il en se levant avec ^ivacilé. que je viens d'affirmer à son père tout justement le contraire!!!...
— Perdu! m'écriai-je, perdu! Bon oncle, qu'a- >ez-vous fait?
— Mais j'ai fait... j'ai fait... ce que la loyauté me commandai! de faire... Kcoute... écoute donc. Tout à l'heure, ce diable d'homme vient chez moi brusquement; il dit que tu courtises sa fdle... il dit que tu as compromis sa fdle. .. il demande ce que peut riscjuer sa fdle et si tu songes à Ihyménée... Alors je lui réponds qu'au contraire tu t'es juré à toimême...
— Ah! perdu! inlerrompis-jc. Et je me livrai ;i tout rcmportem{*!it du désespoir.
A peine mon oncle Tom cul-il <ompris (jue mes intentions étaient pures et mou hounéletc intacte, que, le vif regret d'aNoir compromis iinolontairement mes espérances effaçant chez lui jusqu'.\ cette prudence réllédiiecpii est le propre des vieillards, il fnl ;iu^^ilôt bien pln«; préoccupé des uiovcn-^ dnp-
porter un prompt rcmôde à mon chagrin , que d'apprécier la sagesse ou les convenances du mariage dont je lui parlais alors pour la première fois.
Pendant que j'étais à me désoler : — Voyons, voyons, répétait-il en se promenant dans la chambre.. . voyons à nous tirer de là. . . Bon Dieu ! j'aurais dû songer... Ces serments, à ton âge, on les fait... c'est permis;... on les défait, c'est permis aussi... Le mal , c'est qu'au mien on a oublié toutes ces péripéties... Puis, s'approchant de moi : — Courage! mon pauvre Jules... courage! Rien n'est perdu... Demain j'irai... j'expliquerai, je démontrerai...
— Demain? dis-je avec effroi. Ce soir ! ... ce soir ! bon oncle , en cet instant ! Vous les trouverez rassemblés. Le matin, il sort...
— Mais... bon Dieu! ce soir... et puis la jeune fdle qui sera là!
— Qu'importe ! ils la feront se retirer, s'ils jugent à propos. Ce soir, je vous en conjure, bon oncle!
— Allons! eh bien! va pour ce soir!... Il est pourtant dix heures ; appelle la vieille , pour que je m'habille un peu.
Je profitai des instants pour mettre mon oncle au fait de tout ce qui s'était passé. Bientôt il eut quitté ses pantoufles pour mettre ses souliers à boucles; je lui ajustai sa perruque, après l'avoir proprement poudrée; Marguerite et moi nous l'aidâmes à endosser le bel habit marron ; puis je lui donnai sa canne, tout en l'instruisant à la fois et de ce qui s'était passé, et de ce qu'il avait à dire, et de ce qu'il devait lépondrc. — C'est bien! c'est bien! dit mon oncle, que mon babil étourdissait. Et il partit.
LA BIBLIOTHÎQIE DE MON ONCLE. 2il
Je mis au fait de tout la vieille Marguerite. Elle m'écoutait les larmes aux yeux, et , duraut ces moments (le vive attente , elle me tint compagnie, s'associant ingénument à mon anxiété et à mes vœux. A chaque instant , nous ouvrions la porte pour attendre sur l'escalier le retour de mon oncle; ou bien, rentrant dans la bibliothèque, nous cherchions à saisir quelque chose de ce qui se passait au-dessus de nous.
Au bout d'un quart d'heure, la porte s'ouvrit chez le géomètre; je reconnus le pas de mon oncle : — Si tôt ! m'écriai-je. Je suis refusé , Marguerite.
— C'est pour demain , dit mon oncle en rentrant , ils n'y sont pas.
Cette réponse me causa le plus vif désappointement.
— Vous les avez donc attendus?. . .
— Oui, j'ai attendu... mais ils ne rentreront q\\r vers minuit, m'a dit leur fille.
— Vous l'avez donc vue ?. . .
— Oui; et, ma foi I c'est une charmante personne, ou je ne m'y connais pas.
Je ne me sentais pas de joie. — Mais que vous a-t-elle dit , mon oncle? Tout, s'il vous plaît . racontez-moi tout.
— Que je pose cet habit d'abord... et que je m'as seye... Une charmante, une bien digne lille î... Mes pantoufles , Marguerite ?. . .
Que vous a-l-elle dit , bon oncle'''
— Klle m'a dit .... tiens, pose ma canne.... (pi iU .V)nt allés à nn baptême chez un de leurs amis..
— Mais autre chose encore, puisque vous y êtes resté dix-neuf minutes?
— Oui, oui. Attends... ça me reviendra. D'abord , c'est clic qui m'a ouvert... J'eusse été un revenant, qu'elle n'aurait pas eu plus d'elïroi qu'elle en a eu en voyant ma figure. (Il se mit à rire en imitant le geste de Henriette.) N'ayez pas peur, ma belle enfant, lui ai-jc dit en lui prenant la main; entrons, entrons... Alors ses joues se sont couvertes de rougeur, et elle m'a précédé, sans quitter ma main, parce qu'elle voulait, vois-tu, me diriger dans le corridor, comme on fait à un vieillard... Une décente et respectueuse enfant î . . .
— Qui vous aime, qui vous chérit comme tout le monde, bon oncle.
— C'est bien sur, dit tout bas Marguerite dans l'ombre du vestibule.
— .... Comme cela, nous sommes arrivés dans la salle où elle était à coudre , veillant sur une sœur et deux petits frères couchés à l'entour... A notre venue, l'un d'eux s'est réveillé : — Faites, faites, lui ai-je dit, et après, vous irez me chercher vos parents, c'est à eux que j'en veux.
— Ils n'y sont pas, monsieur, m'a-t elle répondu en berçant l'enfant... Je te dis tout, comme tu vois,., ou bien veux-tu que j'abrège?
— Oh ! tout ! tout ! mon oncle. . . Ne vous riez pas de moi.
— Cela me contrarie , ai-je répondu... ou plutôt cela va contrariei' bien vivement la personne qui m'envoie... La pauvre fille, ici, a rougi tellcmeul, que, s'étant levée, elle est retournée pour bercer
(le nouveau son l'rôrc, bien qu'il n'eût bougé cette lois. Alors plus loin de ma vue :
— Ils reviendront vers minuit, monsieur Tom; je dois vous le dire, pour que nous ne vous fatiguiez point à les attendre...
— Effectivement, c'est tard... Je remettrai donc ma commission à demain.... et , quand vous saurez ce que c'est, je me recommande fi vous , ma belle enfant , pour que vous vouliez bien Tappuyer.... si toutefois... si toutefois vous nous voulez du bien , et à moi en particulier... à moi qui mourrais tranquille, si j'avais vu auparavant le sort de mon Jules uni au vôtre, son boFiheur sous votre garde , et sa jeunesse sous la protection de votre respectable famille....
Je me levai à ces mots pour me précipiter dans les bras de mon oncle, que j'accablais de mes caresses , sans pouNoir exprimer les sentiments qui débordaient de mon cœur....
— Obé !.. mon pauvre Jules.... obé î ma perruque!... ma pcrrucpie en pt\tit !... I.aissc-moi dire.... Tu ne sais rien encore Là!... calmonsnous.... là.... là.. ..
Cette jeune fille , donc , quand j'ai eu parlé clairement , s'est remise tout à fait : — Monsieur , m'a-t-elle dit d'ujie \oi\ ferme, vous ne doutez pas (jue je ne nous respecte et ne N(uis aime.... Je suis toucbée des cboses que vous me dites , mais em l)arrassée d'y répondre... Je songe peu à me marier, et j'y vois des obstacles.... (ne t'effraie pas).... J'appartiens à mes paicnls , je leur suis nécessaire, j«* ne >eu\ ni Ic.^ abandonner ni leur être à charge...
244 iSOlIVKLLES (iÊNEVOlSKS
( ne l'erfrayc donc pas ! ) ... Je ne me nuiiieiai qu'à celui qui me croira son égale , qui adoptera ma famille pour la sienne , qui m'offrira son cœur entier et sans partage , comme je lui livrerai le mien.... Je ne m'attendais pas à dire jamais ces choses à quelqu'un; mais votre âge et le respect que je vous porte m'y encouragent. Pour le reste, c'est à mes parents de répondre.... Je les préviendrai , si vous le désirez , de votre venue
— S'il vous plaît , ma chère enfant : demain à
dix heures J'aime à trouver autant de sagesse
et de vertu dans un si jeune âge. ... et je n'en conçois qu'un plus vif désir de voir mon neveu agréé à ces conditions, qui, certes, ne lui paraîtront pas dures.. . Un grand honneur, ma chère enfant.... un bien grand honneur que d'entrer dans une famille où se pratiquent tant de vertus.... et dès l'âge tendre.... Son cœur entier, tout entier.... (j'aurais pu lui conter l'histoire de ta juive) et un honnête cœur, je vous le garantis, mon enfant.... qui comprendmit quel dépôt lui serait confié, à quelles conditions s'obtient le bonheur , et comment il ne peut résulter que de TalTection commune , de la fidélité commune , du commun concours à tous les devoirs qui naissent de l'état de famille... Et ici, mon bon oncle contrefaisant avec gaîté la formule de la hturgie du mariage : — N'est-ce pas , Jules, ce que vous promettez ?
— Oui, oui, m'écriai-je, et devant Dieu, devant vous ! mon oncle bien-aimé.... devant vous !... Et je l'accablai de nouvelles caresses , pendant que la vieille s'essuyait les yeux. Lui seul, heureux du
LA BIHLIOIMEQIK I)K M()>t ONCLK. LMi
plaisir ()u'il faisail , mais serein coinine toujours , conservait sou culuie , uicMaut à mes larmes dejoio des propos gais et afi'eelueux.
— Te voilà doue marié? continua mou oncle.
— PlùtàDieu! bon oncle, l^t n'avez-\ous i)lus rien dit ?
— Plus grand'chose Après cela , je me suis le\ c . et j'ai \oulu voir ces bambins ([ui dormaient par là.... Klle s'est prêtée eu riant à me les montrer. (!c que j'admirais , c'est la pi'oi)relé, le soin . l'ordre mêlés partout d'une certaine élégance, au milieu d'une simplicité grande. — Vous faites hi leurs robes? lui ai-je dit.... — C'est manière, monsieur, mais, en son abseiu-e, j'y tra\ aillais. Alors j'ai i»ri> sa main pour la baiser, et elle a garde la mienne pareillement pour m'accompagiu'r. C'est moi qui , sur le seuil , lui ai conseillé tout bas de ne i>as venir plus avant, si elle ne \oulait pas s'exi)oser a le rencontrer. Klle a rebroussé bien vite. C'est tout. \oici onze beures , allons dormir mainlenanl.
La vieille souiit. — Tu as laisou, Maiguerite. Tout le monde ne doiinira \);\> cette nuit ; niai> nous deux , ma \ ieille , nous dorniirons poui tout le monde.
Neisnunuil, \c> pai('iil> rcNuui'ul. lu préiant l'oreille , ]c [uis compieudic «|u"il y a\ail culie Ic^ membres de cette lamillc un débat graxe et aniUHv Nets deux lieurcs ijs se jcNCiriil de leuis Sièges et
24(5 >.OUVKLLES (".K>EVOIkES.
sï'taiit sôpaics, j'entendis les doux époux, retirés dans leur chambre, s'entretenir longtemps encore , jusqu'à ce que tout rentrât enfin dans le silence. Je ne me mis point au lit ; mais , en proie à une vive agitation, j'attendais le jour avec impatience.
Dès que mon oncle Tora fut éveillé, et tandis qu'il s'habillait , je me fis redire toutes les circonstances de sa visite de la veille. Pour me complaire, le bon vieillard les racontait de nouveau une à une , avec un ton de douce sécurité qui, me faisant illusion, ranimait mon espoir et renouvelait mes transports. Toutefois je trouvais trop de réserve aux paroles de Henriette, et, quand je venais à songer aux terribles préventions que ma conduite et les discours de mon oncle avaient dû jeter dans l'esprit susceptible du géomètre, je perdais de nom eau tout l'espoir que je venais de ressaisir.
Cependant dix heures allaient sonner. Avec une anxiété croissante, je rappelai à mon oncle tout ce qu'il avait à dire , et nous convînmes qu'aussitôt sa démarche faite, il monterait directement à mon atelier, où j'allai l'attendre.
J'y étais établi depuis quelques instants, lorsqu'on entra dans la chancre de Henriette. Je distinguai le pas de deux personnes , et, à divers signes , je fus bientôt certain que c'étaient elle et sa mère.
Cette certitude me causa un tel mécompte , que je m'imaginai que tout était perdu. Depuis l'entretien que j'ai rapporté, je m'étais toujours figuré que
celte bonne dame, confidente des intimes pensées de Ilenrielle, était disposée à m'accueillir avec laveur, et que, désireuse avant tout de confier sa fille à un jeune homme honnête, elle serait auprès du géomètre mon meilleur avocat, le seul du moins sur lequel je pusse compter. En les voyant donc , elle et sa fille, abandonner la place dans uu moment si décisif , et laisser mon oncle à la merci du géomètre , tout imbu de préventions qu'elles ne pouvaient sûrement pas partager au même degré que lui, je jugeai mes vœux repoussés à l'avance. Dans cette situation désespérée , je résolus de profiter des moments pour tenter une dernière ressource; c'était de me présenter devant ces dames, et de m'elTorcer, en leur laissant voir toute Tardeur et la sincérité de mes sentiments, de les intéresser en ma faveur. J'allai frapper à leur porte ; Henriette m'ouvrit.
La propre honte de cette jeune fille, si vivement peinte sur son \isage, put seule me faire surmonter la mienne.
— Puis-je, mesdames, leur dis- je d'une ^oix émue, me présenter (luelques instanls dcNant vous?... — Kntrez, monsieur Jules, dit aussitôt la mère. Klle se tut après ces mots , cl . me considérant en silence, des larmes commeucèicnt à ruisseler de ses \eu.\... — Que \ouliez-\(Uis nous ilire ? reprit -elle d'une Noix triste et altérée par les pleurs.
-- Je \ oublis, madame, a\anl «pie \(»liv bunillc
décide do mon sort, vous avoir vue,.... vous avoir parlé,.... ot je suis embarrassé à le faire.... Je ^ oulais dire à mademoiselle Henriette (jue dés longtemps mon unique bonheur est de l'aimer, de l'admirer , d'envier par-dessus toute chose au monde l'honneur d'associer mon sort au sien;... h vous, madame , que je vous aimerais comme la mère que je n'ai plus; que vous confieriez votre fille sans la perdre.... que sais-jc? Chère madame, votre vue me pénètre d'émotion et de respect : j'entends le langage de ces larmes que vous répandez ; ... je crois que je saurai y répondre.
Pendant que je parlais ainsi, Henriette, moins émue , me considérait en écoutant attentivement mes paroles. — Henriette, lui dit sa mère, parlez à ce jeune homme... Vous perdre ! mon enfant; non, je ne saurais aborder cette pensée.... vous êtes ma vie !.. . — Jamais , dit Henriette avec une fermeté que tempérait un accent modeste, jamais, maman , je ne me donnerai qu'à celui qui se fera votre fils ! . . . Monsieur , je suis plus embarrassée que vous à parler... Je vous connais peu... Je sais votre demande, et je ne sais pas votre caractère.... Je vois beaucoup d'hommes qui passent pour des époux recommandables, et dont je ne ferais pas d'estime.... Et puis, quitter mes parents ! ... Ici la voix de Henriette s'altéra, et ses larmes coulèrent.
— Non! sans les quitter, sans les quitter jamais, mademoiselle , si du moins ils voulaient m'accueil lir....
— Je leur appartiens, monsieur Jules, reprit Henriette avec plus de calme. Je n'ai pas d'expé-
LA BIBLiOTHKQl K DE MON ONCLl. 240
rieiicc , et ils en ont. Je ne vous repousse poinl ;
<|u'ils décident, je serai ee (ju'ils veulent que je sois....
Dans ce moment la porte s'ouvrit.
— Je ne vous cherchais pas ici ! dit le géomètre en s'adressant à moi. Au surplus, restez; j'allais vous faire venir.
— Bonjour , ma chère cnlant , dit mon oncle 'l'om, en prenant la main de llenrielte pour la baiser. Puis se tournant vers la mère : — Kt vous , chère madame , courage , courage !.. . Si vous connaissiez ainsi que moi ce garçon-lî\ depuis vingt -un ans , vous auriez confiance,... comme moi j'ai confiance et plaisir à le voir rechercher celte charmante [)ersonne , qui est un vrai joyau... Mais laissons parler celui à qui il appartient.
Mon oncle s'assit ; je demeurai debout auprès de Henriette, et nous écoutâmes le géomètre.
— A dix heures , dit -il , j'ai reçu monsieur Tom. Je rends justice , monsieur Jules . à la sincérité de vos sentiments et à l'honnêteté de vos vues. Mais vous avez un car;ictère laible, vacillant , timide , l.i ou il convient d'être ouvert : c'est un dcl'aut (pu ôtc aux intentions honnêtes ce trait de franchise que l'on s'attend à y trouver. Je sais aussi que vous ne {possédez lien auti»» chose quo cette somme d'argent (pie j'ai MIC hier. Ainsi \os ressources se réduisent à des espérances , et, sous ce rapport, votre situation maïupu* des garanties que mou de\oir est d'exiger. Je comptais eu coiilcrci a\cc \(>u> mc^
2Ô0 ^OLVKLl.KS (iKNKVOlSES.
(lames ; mais , puisque tous les intéressés sont ici présents, je vais dire francliemcnt ma pensée.
Messieurs , je n'ai jamais compté sur un gendre riche, je ne l'ai pas désiré, en sorte que la situation de monsieur Jules, telle qu'elle vient dem'étre exposée, ne serait point un obstacle à ce qu'il obtînt mon consentement à cette union, si toutefois ces dames y joignaient le leur.... Mais, continua-t-il en s'animant, ce à quoi je tiens, je tiens uniquement, c'est au bonheur de ma lille ! et ce bonheur , je le place dans l'alfection fidèle , dans la confiance commune , dans le labeur , dans la conduite , dans une vie austère et irréprochable.... et je ne le place pas ailleurs. Je sais , messieurs, ce que vaut mon enfant ! et celui qui ne lui apporterait pas tous ces biens serait indigne de l'avoir pour épouse , comme il serait l'objet de toute ma haine et de tout mon mépris '
Le géomètre s'arrêta quelques secondes, non pas attendri, mais profondément ému ; puis, poursuivant avec plus de calme : — Vous comprenez à présent , messieurs , pourquoi je ne tiens pas à la fortune.... Ces biens, ces garanties que je demande, que je veux , elles sont plus malaisées à rencontrer que l'or. Monsieur Jules a un état, il est jeune, il travaillera, nous l'aiderons; là n'est pas l'obstacle... Si donc il comprend bien ce qu'il fait et ce à quoi il s'engage , s'il sait l'inestimable prix d'une épouse vertueuse , je lui accorde la main de Henriette ; et, me confiant en sa loyauté pour tenir ses promesses, j'ose lui répondre de notre affection paternelle , comme de son propre bonheur.
L\ niBLIOTIlkQl E DE MON OXCLE. !>.i l
— Monsieur , dis-je alors avec autant de; calmp que m'en permettait une aussi émouvante situation, je ratifie toutes les paroles de mon oncle ; je comprends les vôtres, mon cœur ne les oubliera plus... Je vous parle ici, non point abusé par l'amour que je porte à mademoiselle Henriette, mais bien certainement soutenu, pressé par l'estime que j'ai pour ses vertus , et par le spectacle , que j'ai sous les yeux, du bonheur plein et vénérable où conduisent les principes que \ous professez.... Que mademoiselle Henriette et sa mère joignent leur assentiment au vôtre , et je jure ici que votre famille se sera accrue d'un fils qui ne trompera pas votre attente!
Henriette ne dit rien ; mais , s'étant tournée vers moi, elle me tendit sa main avec un mouveiiienl l)lein de franchise. A ce geste, mon bon oncle quitta son fauteuil, et, chancelant d'années et de joie , il vint nous embrasser tous les deux. Les larmes étaient venues à ses yeux , et les caresses de Henriette les faisaient couler douces et faciles. I.e géomètre, conservant seul toute sa fermeté, s'était rapproché de sa femme, et soutenait son conmar pai* des paroles raisonnables et aff«MMueuses,
Ouand mon onclr lut ri'louin«> a son lauleiiil : — >Ies amis, dit-il . jr vous remenic tous.... Ce jour ci r«*niplil mon dciiiici miu. «elle aimable ♦Mifanl la mienne a présent sera henreu>e,. c'est chose certaine;. . car nous tnMi\cre/ daii^ mon
'J.?2 TSOIJVELLES GENEVOISES.
Julos un cœur droit, aimant,.... très-capable de comprendre et de remplir tous ses devoirs,.... quand même riiumeur est gaie, et la tète aux beaux-arts.
Je dis donc que je vous remercie tous. Maintenant, que je vous dise mes idées, et les choses telles qu'elles sont. C'est ce garçon qui me remplacera. Mon petit bien est à lui. H est à lui depuis vingt-un ans, dans mon testament.... C'est donc lui qui , depuis vingt-un ans, me (ait vivre.... Il s'arrùta pour sourire.
A ce compte-là , reprit mon oncle, je ne lui coûterai plus bien longtemps, de telle sorte que l'avenir n'est pas nuit close.... Ce petit bien, c'est une rente de cent vingt-sept louis, dont le capital est placé sur le meilleur vignoble du canton de Vaud , . . . sous la protection de Bacchus, comme vous voyez. . . Il a si bien su l'aire, que, depuis tantôt cinquantequatre ans, la rente n'a pas failli une fois de m'arriver par trimestres....
Je dis donc que c'est cent vingt-sept louis... Là dessus, cinquante, que me coûte ce garçon -là, lui sont assurés dès aujourd'hui... Ils seront livrés par termes, non pas à lui.... mais à cette demoiselle, qui m'a paru hier une habile et fidèle ménagère.
Un murmure interrompit mon oncle. — Écoutez... écoutez-moi... je vous prie... en tant que je n'ai pas de la force de reste... Ces cinquante louis seront pour faire aller le petit ménage... Mais , comme on dit, il n'y a pas de soupe sans marmite. . . . or mon neveu n'est pas riche en ustensiles.... tout son mobilier tiendrait sur ma main. . . Eh bien ! nous
voulons avoir , nous aurons nos marmites , notre buffet , nos meubles , et nous recevrons cette jeune dame comme elle est digne.,.. Voici comment.
Écoutez-moi. Dans ma longue vie , j'ai accumulé beaucoup de bouquins. Je prévois qu'un artiste comme Jules ne saura trop qu'en faire... et moi, il faut bien que je commence à plier bagage... Je connais un Israélite qui m'y aide à plaisir , et sans me tromper, parce que je sais le prix de mes denrées... Sur cette somme dont j'ai déjà une part , nous trouverons de quoi établir ces enfants... Point de façons, point de murmures; vous me feriez peine en me contrariant. D'ailleurs j'y trouve une récréation. L'Israélite me tient compagnie... nous lisons de l'hébreu... nous comparons les éditions... et je dis adieu à mes bouquins un à un... en attendant que je vous dise adieu à tous, mes amis.
Je fondais en larmes. Henriette , sa mérc, et jusqu'au iïéométre, écoutaient avec, surprise, le conur gonllé d "admiration et de tendresse envers le bon vieillard. Bien éloignés d'accepter , nous ne le contrariâmes pas; mais , nous étant rapprochés de lui . nous l'enloniAnKs de noire respect et des mar(|iies de notre gratitude profonde.
C'est ainsi (jue j'obtins la main deHcnriene. I/avenir a accompli les prcdiclioiis de mon oncle et les promesses du géomètre. J'entrai dans une famille où régnaient l'union . Tint imité , le dévoùinenl de tous an bien commnii , la |»liis i>roj»n» mire lonles ;\
achever de former mon caractère , en me montrant quels sont les biens, simples à la vérité, mais vrais et certains, dont nous éloignent le plus souvent un tour d'esprit romanesque et une imagination prompte à se laisser séduire.
Lucy, avant de repartir pour l'Angleterre, apprit de moi mon prochain mariage, et ce fut pour elle une occasion de me faire une commande qui mit mon ménage à flot pour longtemps. La protection de cette jeune dame me fut aussi utile qu'elle fut constante. Liée avec les plus illustres familles de son pays , elle m'adressait souvent ceux de ses compatriotes que nos sites attirent chaque année, et rarement sa recommandation était stérile. La visite de ces étrangers me donnait un relief qui m'amenait d'autres visiteurs, d'autres commandes, et, au bout de peu d'années, j'acquis ainsi une aisance qui comblait mon ambition, tout en dépassant les espérances du géomètre. — Beau-père, lui disais-je quelquefois, l'état est bon; c'est votre proverbe qui ne vaut rien.
L'on peut se rappeler que Lucy m'avait dit un jour, les larmes aux yeux : « En quelque temps, monsieur Jules, que vous ayez un malheur semblable au mien, je vous prie de m'en instruire. » Ce malheur arriva environ deux ans après mon mariage; et, lorsque j'eus rendu les derniers devoirs à mon oncle , j'écrivis à cette jeune dame la lettre suivante :
LA IHBUOTMKQIE I>E MON ONCLE. 2ÔÔ
« Madame,
V Me souvenant de la demande que vous nie fi tes il y a deux ans, je viens vous annoncer la mort de mon oncle. C'est sans doute une consolation que votre bonté me ménageait à lavaiu'e; car , si vous voulûtes bien attacher quelque prix à me rencontrer après la mort de monsieur votre père, juge/ , madame, quelle douceur c'est pour moi que d'être certain de trouver en vous quelque sympathie pour la douleur, pour le vide plus grand encore, que j éprouve.
» J'ai fait, madame, une perte immense: mon oncle m'avait éle\é; il m'a\ail établi, marié; mais surtout il m'a\ait réchaulïésous l'aile de cette bonté parfaite que je ne retrouve nulle part. J'ai perdu cette Ame sereine qui présidait à ma ^ie, cet esprit aimable (1(UU la gailé si douce cl si simple alimentait ('ha(jue jour ([uelques-unes de mes heures; j'ai l>crdu tous ces biens , quand à peine je commeneais à les apprécier et à les reconnaître.... Que je comprends, madame, l'aflliclion où je vous vis autrefois! ([ue je m'y associe! (•()nd)ien de ces larmes (|ue je verse sont communes ù votre douleur el à la mienne ! Du moins les vôtres n'eurent rien damer; j'ai entendu votre père rendn; un éclatant hommage à Notre lilialeaffcclion, tandis (jue mon pau\ re oncle s'est éteint aNanl (juc je Tcui^se mis dans le «as de m'en donner un send)lal)le.
>» Qu'il est donc triste, madame, de perdre ces èlres de choix, de voir se ronqu»» celle douce allaehe (pii ne jieul ])lus se iciKMJcr sur la tcrii' ' .!•* m elomie.
je me reproche que de funestes prévisions n'aient pas plus souvent troublé mes heures; je me souviens que V09 yeux se mouillaient à l'avance, pénétrée que vous étiez de l'appréhension d'une perte plus ou moins prochaine , mais dans tous les cas irréparable. Et moi, insouciant de l'avenir, je jouissais, presque sans inquiétude, de tant de rares qualités auxquelles l'âge ajoutait comme un attrait vénérable et sacré.
» Mon bon oncle s'est éteint comme il a vécu , calme, serein, presque gai. Il a vu la mort s'approcher, enchaîner ses membres, le refroidir par degrés, et il semblait jouer avec elle. Tant qu'il l'a pu, il n'a rien changé à ses habitudes ; seulement, quand il est devenu nécessaire qu'il renonçât à ses travaux, il a commencé à nous retenir plus longtemps auprès de lui. Ses souffrances, j'en bénis Dieu! n'ont jamais été extrêmes , et il les accueillait sans aigreur , comme un hôte importun, mais qu'encore faut-il recevoir et presque traiter avec égard. Pour nous , assis autour de son chevet , nous retenions nos larmes, qui l'eussent affligé plus que ses propres maux, et nous devions parfois sourire aux propos mêmes qui témoignaient de sa souffrance, parce qu'il s'y glissait encore quelques traits de gaîté. C'était pourtant un spectacle digne d'une profonde pitié. Il semble qu'à ces êtres si bons la souffrance soit un outrage, et le cœur se révolte contre un mal barbare qui ne choisit pas entre ses victimes.
» C'est dimanche passé qu'il est mort dans mes bras. A l'ouïe des cloches du matin, il s'est pris à (lire : — C'est bien la dernière qui sonne , cette
LA BIBLIOTHÈQUE DE MON OXCLE loi
fois... Ce mot a lait coulei nos larmes... — Vraiment, a-t-il repris... vous allez me persuader que je n'ai pas assez vécu, mes enfants;... je suis content ainsi... N'oubliez pas ma vieille Marguerite... Klle a ou grand soin de mes bouquins,... et de moi... Jules, quand tu écriras à celte chère madame (il vous nommait toujours ainsi) , ma bénédiction , s'il te plaît, sur elle et sur ses enfants... et que je compte voir son père au séjour des nobles Ames... si toutefois, a-t-il ajouté, Ton m'admet ù l'y visiter.
» Après quelque silence il a repris : — Cette mauNaise me trouve plus dur qu'elle n'avait compté,... je lui tiendrai tète jusqu'il ce que j'aie tout Uni.... Le testament est là, dans le tiroir à gauche. . . Ma bonne Henriette ! c'était plaisir que de vivre auprès de vous... Mes amitiés à vos honnêtes parents... v\ montrez-moi encore une fois ce marmot... Ils vont, ^oyez-vous, m'accabler de ([uestions là-haut , mon frère, ma belle-sœur... Bonnes nouvelles, leur dirai-je, bien bonnes !
» CcjxMidaut sa \\w s'aflaiblissait , son souflle ('tait plus précipité, et à divers signes on pouvait prévoir sa iln i)r()chaine; mais son discours était jiet encore, son esprit paisible, et la douce chaleur de son cœur ne devait se dissiper ((u'avee sa vie. Vers midi, il m'a[)pela : — Si M IJcniier doit revenir (c'est notre pa>leui . \ou\ riiciiic. je pen>e... (je l'envoyai chercher'. J'ai eu une Ionique vie... et j'ai une Iicureuse mort. .. j«* suis au milieu de vous... Où est la main, mon pauvre Jules?... Ouel
ques inslaiits après, je lui annonçai l'arriNée du pasteur.
» — Soyez le bienvenu , mon cher monsieur Bernier... Nous voici prêt, faites votre ministère... J'ai vendu mon Ilippocrale.... c'est maintenant l'Israélite qui s'en fait du bien,... Mais si j'abandonne ma guenille à cette mauvaise, ainsi ne faisje pas de mon àme... Je vous la recommande, mon bon monsieur Dernier. Faites, faites.... crainte qu'elle ne s'envole... le fil est bien ténu !
» Alors le pasteur a fait une prière remplie d'onction et de bonhomie. — Amen ! a répété mon oncle... Adieu, cher monsieur, au revoir... Je vous recommande ces enfants. Le pasteur , homme âgé aussi , lui a serré la main avec cette affection tranquille que donne la conviction de se rencontrer bientôt ailleurs, et il s'est retiré. Mon oncle s'est ensuite assoupi Environ une heure après , il a fait un effort , et , d'une voix bien faible : — Jules !... Henriette !... (il tenait nos mains). Ce sont ses dernières paroles ; son souffle s'est bientôt arrêté.
» Voilà , madame , le simple récit des derniers moments d'un homme bien obscur , étranger au monde , inconnu même à ses propres voisins , mais ([ue je ne puis m'empècher de ranger parmi les meilleurs d'entre les mortels. Sa longue vie m'apparaît comme le cours d'une onde ignorée, mais bienfaisante, qui rafraîchit les modestes rives qu'elle baigne, et où se mire la douce sérénité d'un ciel riant et sans nuages. Seul témoin, mais non
LA UriJLlOTHEQLE DE MON ONCLE. 2Ô9
pas seul objet, de cette bonté de tous les jours , de tous les moments , il me semble que mon cœur ne puisse suffire à en chérir , à eu vénérer dignement la mémoire, et c'est le besoin de s'en associer un autre, en quelque degré du moins, qui le porte à vous entretenir de ces choses. Permettez-moi, madame, un libre aveu. Vous avez été pour beaucoup dans ma destinée; votre vue , votre tristesse m'émurent bien vivement jadis ; vos bontés m'ont aplani, si ce n'est l'ait, ma carrière; à tous ces titres, je vous chéris autant que je vous respecte. 3Iais ce qui me pénètre d'un sentiment plus doux et [)lus profond encore, c'est ce point commun par Ie([uel se touchent, s'égalisent nos destinées, ces deux excellents hommes si chers , si nécessaires à tous deux, que nous pleurons tous deux, et dont hi mémoire restera , laissez-moi l'espérer , comme i\i\ lien entre vous, madame, et celui qui a le bonheur d'être votre respectueux et reconnaissant serviteur.
» Jules. "
rn DE LA r.lIlLIUTHEylE DE MON ONCLE.
L'HÉlllTAGl'.