CHAPITRE PKEMIEK
L'onniii est mon mal, lecteur. Je m'ennuie partout, chez moi, dehors; à table, dus que je n'ai plus faim; au bal, dès que je suis dans la salle. Nulle chose ne s'empare de mon esprit , de mon cœur, de mes goûts , et rien ne me pai'aît long comme les journées.
Je suis pourtant de ceux qu'on appelle les heureux de ce monde. A vingt-quatre ans , je n'ai d'autre malheur que celui d'avoir perdu mes parents; et encore le regret que j'en éprouve est le seul sentiment que je nourrisse avec quelque douceur. D'ailleurs je suis riche, choyé, lété, recherché, sans souci du présent ni de l'avenir : loiit m'est facile, tout m'est ouvert. Ajoutez un parrain (c'est mon oncle) qui me chérit . et cjui me destine son immense fortune.
Au milieu de tous ces biens . je bAiUe à me déman tibulerla mâchoire. Je trouve même que je bj^iHe trop : j'en ai causé avec mon médecin, il (ht (jne c'est nerveux, et me lait prendre de la \aleriane soir et malin Pour bien dire, je ne m'étais pas
iMi'J NOUVELLES ^IE^EV01SES.
nltciulii cl ce que ce fût si grave, et, comme j'ai une liorrihle peur de mourir, toutes mes idées se sont portées du côté d'un mal intérieur qui me mine et qu'on me caclie. A force d'étudier les symptômes, de tàtcr mon pouls , d'examiner r^mes sensations internes et externes, d'approfondir la nature particulière de mes migraines, et leur coïncidence avec une accélération notable dans mes bâillements, j'en suis venu à acquérir une certitude... une certitude que je garde pour moi, dans la crainte que, si je la confiais à mon médecin , il n'allât la partager, ce qui me tuerait de la frayeur de mourir.
Cette certitude , c'est que j'ai un polype au cœur ! Un polype, j'avoue que je ne sais pas bien comment c'est fait, et je ne cherche pas non plus à le savoir, de peur de faire d'affreuses découvertes; mais j'ai un polype au cœur, je n'en doute plus. Aussi bien ce polype explique tout ce qui se passe dans mon individu : il donne à mes bâillements une cause, à mon ennui un principe. J'ai donc modifié mon régime, réformé ma table. Point de vin, des viandes blanches. Le café proscrit; il excite aux palpitations. Des mauves le matin, c'est souverain pour les polypes au cœur. Point d'acides, rien de fort ni de pesant : ces choses agissent sur la digestion , qui réagit sur le système nerveux; aussitôt la circulation est gônée , et voilà mon polype qui grossit, s'étend, végète... Au fond, c'est vrai, je me le figure comme un gros champignon.
Je passe donc des heures à songer à mon champignon. Quand on me parle, j'ai mon champignon qui m'empêche d'écouter; quand j'ai dansé un galop , je-
l'héritage. 2i)^
me reproche cet excès, comme t'Acheux pour mon champignon; je rcnlre do l)()nne liciire, je change; (le linge, je me fais donner nn bouillon sans sel , à cause de mon champignon ; je vis en regard de mon champignon. Ainsi ce mal m'occupe beaucoup, mais je ne Irouve pas qu'il guérisse de l'autre, l'ennui.
Je bAille donc. (^)uelquerois j'ouvre un livre. iMais les livres... si peu sont agréables. Les bons? c'est sérieux, profond; il faut se donner de la peine pour saisir, de la peine pour jouir, de la peine pour admirer... Les nouveautés ? j'en ai tant lu, que rien ne me parait si peu nouveau. ANant de les oun rir, je les connais; au titre, je vois toute l'affaire; à la >igneltc , je sais le dénoùment; et puis mon champigin)n qui ne supporte pas les émotions vives.
Les études sérieuses? j'en ai aussi essayé; commencer n'est rien, mais poursuivre... je me demande bientôt dans quel but. Ma carrière, à moi, c'est de vivre de mes rentes , c'est d'aller à cheval , c'est de me marier et d'hériter. Sans que je prenne la peine d apprendre rien, j'aurai tout cela, cl le reste aussi. Je suis colonel dans la garde nationale; on me porte au conseil ; j'ai refusé d'être maire : les honneurs pleu^ Mit sur ma léle. Kt puis, mon clianq)ii:ii()ii (jui ne s'accommoderait pas dune grande contenlion d'esprit.
— Qu'est ce? — Le journal. — Donne, c'est bon. Voici de (juoi me récréer (|uel<|ues instants. Je cherrlie aux nouNclles . j'entends an\ nouNellrs d«' \ iilc; 4"ar ceilo d ll^pagne me toucliciit |>eu. «l'Ile^ de llcl gique m'assomment. Allons! |K>int de suicide.... p(»int d'accident sinistre: rien <mi meurtres ni in-
ccndics. Le sot jouroal! C'est voler l'argent de ses abonnés.
Que je regrette les beaux jours du choléra! Dans ce temps-là, mon journal m'amusait : il tenait ma frayeur en haleine, et le plus petit fait relatif au monstre m'intéressait à lire. Je le voyais avançant, reculant, venant jusqu'à ma porte , gueule béante. . . Tout n'était pas gai dans ces suppositions ; mais au moins , entre l'espérance qu'il ne viendrait pas et l'effroyable peur qu'il ne vint , point de place pour l'ennui ; sans compter une flanelle qui me chatouillait l'épiderme, en sorte que j'avais toujours à gratter quelque part.
Au fait, je ne sache pas d'ennui, pas de torpeur physique ou morale , qui ne cède à une démangeaison. Je suis certain que... Qu'est-ce encore?
— Monsieur Retor.
— Dis donc que je n'y suis pas.
— C'est que... le voici.
— Monsieur Retor, je suis trop occupé pour vous recevoir.
— Deux minutes seulement...
— Je n'en ai pas une à perdre.
— C'était pour vous soumettre ce tableau chronologique de l'histoire universelle des peuples...
— (Le diable l'emporte, lui et son tableau universel des peuples ! ) Eh bien ! quoi ?
— Je vous fais observer, monsieur, qu'aucun tableau du même genre n'a encore atteint à la moitié de la perfection de celui-ci. Vous voyez là quatre chronologies différentes, avec la réduction en années de l'ère chrétienne et en années du monde.
l'héritage. 205
Vous avez ici toute la série complète des anciens rois d'Egypte et de ceux de Babylone. . .
— (Je voudrais qu'on te la pendit au dos la queue de rois de Babylone et tes cinq chronologies, coquin! C'est déjà trop d'une, et il m'en veut faire acheter quatre , et une autre ! ! ! ) Monsieur Retor, c'est trèsbeau , mais je ne m'occupe plus d'histoire.
— Vous avez ici l'empereur Kan-tien-si-long...
— Superflu, monsieur Retor; je suis sur que votre tableau est parfait.
— Monsieur veut-il permettre que je lui remette deux exemplaires?...
— Je n'en saurais que faire. J'ai celui de Hocquart.
— Celui de Hocquart? plein d'erreurs! Je prie monsieur de me donner seulement une demi-heure d'attention pour comparer...
— (Infâme! me faire, à moi, des propositions semblables ! ) Rien , monsieur Retor. Vos tableaux m'ennuient, je n'en veux point.
Ici il y a un long moment de silence , pendant que M. Retor roule lentement son tableau , et que je le regardi! faire , très-impatient de le saluer cordialement.
— Monsieur n'aurait point occasion
— Non.
— ... D'acheter une encyclopédie
— Non.
— Trente volumes in-folio... .
— Non plus
— Avec des planches
— Rien
— \'À table des matières. ...
2GG ^Ol]VKLLtS OENEVOlSEïi.
— Non.
— Par Mou chou ?
— Et non ! non ! ! !
— Alors, monsieur, j'ai l'honneur de... Monsieur nvohligerait pourtant beaucoup de prendre un seul de ces tableaux.
— Comment! ce n'est pas fini?
— Je suis père de famille.
— Intolérable !
— ... Sept enfants....
— Je n'y peux rien.
— Et pour cinq francs, au lieu de dix.
— (Sept enfants ! ils en feront quinze! et à chacun il me faudra acheter un tableau chronologique de l'histoire uniNcrselledes peuples !) Voilà cinq francs, et laissez-moi.
Je ferme rudement la porte sur lui, et je reviens m'asseoir. Une bile amère, une humeur abominable s'ajoutent à mon ennui. Ce polype me veut emmener, m'emmènera! En parcourant du plus pitoyable regard mon tableau chronologique de l'histoire universelle des peuples , que l'autre a laissé étalé sur ma table , il n'est pas un des noms qu'il retrace , jusqu'à Kan-tien-si-long et Nectanebus, qui ne me semble mon ennemi personnel, un insolent fâcheux, un drôle à sept enfants , qui conspire avec les pères de famille contre ma bourse et ma santé. La colère me prend, me monte, me transporte..... Au feu le tableau !
C'est singulier comme quelquefois la fuieur est raisonneuse et l'emportement prévoyant. Voilà que, même avant de Ty avoir mis, je relire mon tableau
l'heritagk. 2G7
(lu loii : c'csl que, d'une \^di[, j'épiouve un je ne sais ([uoi , comme si je brûlais les cin(} IVancs qu'il \ienl de me coûter; de l'autre, ce tableau pourrait un jour être utile à mes enfants. C'est ceci surtout qui est prévoyant; car je ne suis pas marié, et il est à croire que je ne me marierai point.
Je pense pourtant (inelqueloisque, marié, je m'ennuierais moins. Tout au moins nous serions deux pour nous ennuyer : ce doit être plus récréatif. Voyons-nous, d'ailleurs , que les pères de famille soicjit sujets à l'ennui? Pas le moins du monde. Les pères de famille sont actifs, gais, en train; toujours du bruit, du mouvement autour d'eux; une femme ((ui les adore
Une femme qui m'adorerait un an, deux ans, [)asse encore. Mais si elle allait m'adorer trente ans, quarante ans ! Voilà ce qui me glace d'effroi. Quarante ans adoré! Que ce doit être long, interminable! Et puis, des enfants qui crient, pleurent, disjjutent, cbevauchent sur des bàlons, ren\ersent des meubles, se mouchent de tra\ers, s'essuient mal.... Kt pour toute compensation, leur former l'esprit et le ca'ur avec mon tableau chronologique de l'histoire uni\(Mselle des [)euph*s 1 Ah ! il faut beaucoup, beaucoui) rélléchii" a\anl de se marier, sans C()nq>ter mon polype au cœur.
J'ai pourtant des \ ues sur une jeune personm* (pii mecouN iendiait à Ions ègaids. Figure agréable, jolie h)rluiH' : nus caractères se convieimenl. .Mais elle a ciiwj tantes, père, mère, deux oncles : en tout onze a douze grands parents. Depuis cpion i>arle de ce
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mariage , tout ça me prévient , me sourit , me caresse, m'épouse; c'est à périr d'ennui. Jeteur bâille contre; ils redoublent. Alors je sens positivement que mon amour chancelle, et que je reste garçon.
Cependant, comme les cœurs sensibles ont un impérieux besoin d'affections tendres, le mien s'est porté d'un autre côté. Je sens très-distinctement que j'adore une autre jeune personne que j'avais primitivement dédaignée , pour ne pas nourrir deux flammes à la fois. Celle-ci a un profil si fin, des yeux si beaux , et un esprit si aimable et naturel , qu'il est impossible de ne pas l'aimer; et point de grands parents. C'est ce qui fait que je deviens de jour en jour plus fou de ses attraits et d'une fortune disponible.
Il n'y a qu'une chose , c'est que pas un autre que moi ne lui fait la cour. Cela finit par être cause que je me trouve bien bon de soupirer là tout seul. Si belle que soit une fleur à cueillir, si tous l'ont dédaignée, pourquoi la voudrais-je, moi surtout qui me pique d'un goût délicat et distingué?
11 y a quelque temps, quand j'arrivai au bal, elle dansait avec un bel officier. Gracieuse, riante, animée, elle ne parut seulement pas s'apercevoir que j'entrais. Voilà mon ardeur qui se rallume , mon cœur qui s'embrase; j'étais à deux doigts de l'hyménée. — Vite je vais l'engager pour la première russe. — Avec plaisir, monsieur. — Pour la seconde contredanse? — Avec plaisir. — Pour la troisième valse? — Avec plaisir. — Le cinquième galop? — Avec plaisii", toujours avec plaisir; plus un seul qui
me la (lispulc. Mon aicleur décroissait a tel point , que je me mis à manger des petits gâteaux toute la soirée.
C'est depuis ce jour que j'ai porté mes hommages h une autre demoiselle, pour qui j'avais d'abord peu de goût, uniquement parce que tout le monde s'entendait pour mêla conseiller, mon parrain surtout. C'était mademoiselle S***, la cousine de madame de Luze; cela veut dire qu'elle tient à la première famille et aux salons les plus distingués de la ville. Elle est grande, d'un beau port, recherchée des cavaliers autant à cause de son esprit qu'ù cause de sa beauté, et plus riche de beaucoup cpie les deux premières. Aussi suis-je certain que je serais déjà marié avec elle, si ce n'était mon parrain.
Lundi passé, j'arrivai tard au bal. Il y avait foule autour d'elle. Je dus me contenter d'un engagement pour la sixième contredanse , et de la faveur d'un tour de russe partagé entre trois cavaliers. Ces obstacles excitant ma passion , l'amour le plus vif . l'ardeur la plus réelle commençaient ù me transporter; je songeais déjà à des déniarclies ])()sitives pour le leiideniain ; et pas même le regard Nisibleiuent approbateur de mon parrain ne pouvait refroidir ma flamme.
|{ien([u'elle nepjirlAt «juedes choses du bal, je lui trou\ai un esj)rit (lélicienx, et d'autant |)his (lu'elle se contentait de sourire très-jtetitenient à tontes mes saillies. J'ai beaucoup d'esprit (juand je veux. Viobablemenl , pensais je , elle en a autant que moi. Ciu^se in.'ij>préeiabl(^ ! Ainsi nos entretiens seront piquants ; (ju elle parle ou qu elle se taise, il y aura
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à pouscr, à deviner, à goûter inliniment de charme. Tout en songeant ainsi, je l'enlevais dans le tourbillon de la russe, avec un enivrement que je n'avais pas encore ressenti. Il me semblait tenir dans mes bras un céleste assemblage de beauté, d'esprit , de sentiment; et son corsage de satin, mollement pressé sous mes doigts, mêlait comme de voluptueux parlums à mon charmant délire.
J'étais décidé, absolument décidé, et d'ailleurs las d'être indécis, lorsqu'on sortant je trouve mon panain qui m'attend : « Eh bien ! t'y voici enfin venu ! Bien fait, car elle t'adore ! — Vrai? — Un mot, et tu as son oui. La famille te trouve charmant, tous te veulent. — En êtes-vous donc sur ? lui dis-je désappointé. — Lui s'approchant de mon oreille : II est déjà question d'un appartement qui plairait à la jeune personne. Hem ! je te dis que tu es né coiffé. Laisse-moi faire.... « A mesure que mon parrain me parlait, l'enivrement s'en allait, le céleste assemblage aussi , et le corsage avec. — J'y veux, lui dis-je froidement , j'y veux réfléchir. Et je n'y pensai plus.
C'est ainsi que je me retrouve presque aussi incertain qu'auparavant.... Qu'est-ce encore?
— Monsieur dmera-t-il?
— Parbleu ! si je dînerai !
— Mais chez lui ?
— Attends un peu; oui , je dînerai ici.
— Je vais servir.
— Eh bien! non, ne sers pas. Toute réflexion faite, je dînerai en ville.
LHEUITAGE. 211
CIIAIMTIŒ II.
S'il vous en souvient, lecteur, nous nous ennuyâmes iort ensemble , lors de notre dernière entrevue. Je vous laissai bâillant, vous me laissâtes allant diner en ville.
C'était oliez un de mes amis, marié, père de famille , aussi heureux et amusé que moi-même je le suis peu. Lui et sa jeune épouse se comblaient d'amitiés , leurs regards s'échangeaient tout remplis d'une vraie tendresse, et, à bien des petits soins, à mille choses en apparence indifférentes, je pouvais jugei" de Tétroite union de leurs âmes. L'un aimait le plat que l'autre aimait; l'un ne buvait pas que Laulre Jie but aussi; la miette de pain laissée à dessein par l'un était furtivement convoitée, saisie et dévorée par l'autre, de façon que, préoccupés ainsi de leur nuiluelle affection, ils ne me i)arlaient qu(; pour la forme, et je figurais là comme un tiers tout au i)lus nécessaire pour introduire du pi(iuant dans leurs innocentes et chastes amours.
Je m'ennuyais profondément, et d autant plus (jue je m'ennuyais en dépit de moi-même, contre mon j)ropre vouloir, maliiré des conseils intérieurs que je me donnais à moi-même. Sache donc , me disaisjc, sache jouir de ce doux spectacle, et , faisant un retour sur toi-même , sache porter en\ ie à ce eouph» aussi heureux (pi'aimable, à ce bonheur (piil ne tient qu'à toi de te procurer. Sache... — De grâce, répondais-je à cette voix estimable. y.wUc te taire. Tu lesbcmbles à mon parrain. <.V>t mou parrain (pii le
272 NOUVELLES GE^iEVOlSES.
pousse à me parler ainsi. Sache me laisser manger en paix cette humble côtelette; c'est pour le moment ma seule jouissance, mon unique envie.
Il est certain qu'une des choses qui nuisent le plus à la bonne inlluence des reproches intérieurs, c'est le timbre de voix , l'air que nous leur prêtons dans notre esprit. Pendant bien longtemps, je n'ai pas distingué la voix intérieure de ma conscience de la voix de mon précepteur. Aussi, quand ma conscience me parlait, je croyais lui voir un habit noir, un air magistral , des lunettes sur le nez. Elle me semblait pérorer d'habitude, faire son métier, gagner son salaire. C'est ce qui était cause que, dès qu'elle se mettait à me régenter , je me mettais à regimber du ton à la fois le plus respectueux et le plus insolent du monde, toujours désireux de me soustraire à sa dépendance , et jaloux de faire autrement qu'elle ne disait. J'ai tiré de là une règle que je compte mettre en pratique quelque jour : c'est de donner à mes enfants un précepteur si aimable , si indulgent, si rempli de bonté naturelle, si dénué de pédanterie et de toute affectation, que, si leur conscience vient plus tard à revêtir la figure de ce digne maître, elle n'en ait que plus de droit à les conduire et à s'en faire écouter. Ah ! quel dommage qu'avec des vues si sages sur l'éducation de mes enfants, j'aie une si incertaine vocation pour le mariage !
Je mangeais donc la côtelette. Quand elle fut mangée, comme l'appétit m'avait quitté, je devins impatient de voir se terminer ce repas que mes heureux hôtes prolongeaient au contraire, et non
L HERITAGE. 27:i
pas seulement en propos. Quel unisson dans leurs appétits! pensais-je, mais surtout quel appétit! Est -il bien possible qu'on puisse manger autant lorsqu'on s'aime! C'est done là que eonduit l'amour eonjugal ! Oh ! qu'il est dilléient de eet amour passionné dont le trouble lait le charme, qui vit de ses seules pensées , qui s'alimente de sa propre llamme ! Et tu songerais , Edouard ( c'est mon nom de baptême), tu songerais....
— Vous êtes tout pensif, rac dit alors obligeamment la jeune épouse de mon ami. Qu'avez- vous donc ?
— Il est triste , lui répondit pour moi celui-ci . comme sont les vieux garçons. A propos, où en sont tes amours , Edouard ?
— Ils sont, luidis-je, beaucoup moins avancés que les vôtres.
— Diable ! je l'cspére bien.
— Moi aussi.
Je ne sais comment ce mot désobligeant m'échappa. Mon ami se lut ; sa l'emme parla d'autre chose, et je restai tout honteux et en colère conhe moi-même, faisant en silenct^ de petites bmilcncs avec de la mie de pain , et regrettant amèrement de n'avoir pas dîné chez moi , où je n'aurais désobligé l)ersonne. Aussitôt (|ue je i)us le fairi» sans trop d'impolitesse, je pris congé, et je m tMnpre^sai de regagner mon logis.
Il y a\ait bon feu. Je tirai mon cure-dent ; j>our moi, c'est le cigare. Tout eu me récréant ainsi, je songeais à mon ami le père (h' famiHe . cl . ri'uianiant par la pen.^ée son air. son tt)n , sa phrase.
27 i NOUVELLES fiENEVOlSES.
j'en vins à m'npplaudir presque de la brusque repartie qui m était écliappce. Au fond, il existe une secrète rancune entre les jeunes mariés et les vieux garçons; tout au moins il ne peut y avoir entre eux entière et intime sympathie. Les jeunes mariés plaignent le vieux garçon ; mais leur pitié ressemble, à s'y méprendre, à de la moquerie. Le vieux garçon admire les jeunes mariés; mais son admiration n'est séparée de la raillerie que par un cheveu. Je me disais donc que j'avais eu raison de couper court à leurs quolibets, et que, si j'avais mis un peu de vigueur dans ma ruade , c'était mon droit , celui du faible , puisque je me trouvais un contre deux.
— I\Ionsieur! — Qu'y a-t-il? — Ah! monsieur !
— Eh bien î — On sonne au feu ! — Ce ne sera rien.
— Quatre maisons , monsieur ! — Où ça? — Dans le faubourg. — Apporte -moi de l'eau chaude pour me faire la barbe. — Monsieur veut.... — Je veux me faire la barbe. — Monsieur entend-il crier? — Oui.
— Dois-je tout de même apporter de l'eau chaude à monsieur? — Eh oui! imbécile. Ycux-tu que parce qu'on crie au feu je ne me fasse pas la barbe?...
« C'est vraiment une belle chose que les assurances, pensais-je en ôtant ma cravate; voilà des gens qui peuvent voir brûler leurs maisons tout tranquillement , les bras croisés. Les drôles échangent des masures contre des maisons neuves. Un peu de désagrément, c'est vrai; mais qu'est-ce en comparaison d'autrefois! Avec ça, il est heureux pour les assurances que le vent ne soit pas plus fort. »
l'héritace. 27.1
— Kli bien! apportes- lu eette eau chaude? — Voici!... — Tu trembles , je crois. — Ah ! monsieur.... six maisons!... toutes en flammes.... on craint déjà pour h' quaiii<*r neuf.... et ma mère qui ne demeure pas bi(Mi h)iti ! — Kt tu ne sais donc pas que, outre les secours qui oboudent toujours, ces maisons sont toutes assurées? — Oui, monsieur, mais ma mère ne possède que son mobilier. Si monsieur.... — Y aller? c'est que je vais avoir besoin de toi. Kh bien ! va, reviens me dire ce ([ui se passe, et, au retour , achète-moi de l'eau de Cologne.
Je me mis à faire ma barbe , avec d'autant plus d'intérêt (|ue j'essayais un iu)uveau savon perfectionné. L'écume m'en sembla aussi riche et moelleuse que le parfum en était subtil et délicat ; seulement , l'eau n'étant pas très-chaude , j'en fus contrarie au point de maudire cet incendie qui en était la cause. I^endnnt ce temps toutes les cloches de la > ille carilloniiaienl , des cris lugubres retentissaient dans les rues voisines, et des troupes de gens venaient s'emparer, en face de chez moi , des seaux de la n ilh' déposés sous uu hangar. A ce bruit, j'allai vers ma croisée, tout délecté par une certaine émotion secrète que causent d'ordinaire ces scènes tumultueuses. Il faisait nuil . en sorte que je ne vis point les gens; mais j'aperçus au ciel une lueur rougcAlre, sur bupielle les toits et les cheminées des maisons se dessinaient en un noir opa([ue. ouchpies reflets arrivaient jusqu'à la grosse tour de la calliédrale . du sommet de laquelle les cloches en émoi m'envoyaient leui's M)lées . tantôt en un bruit é<'latant, tant('»t en un nuiiinnre lointain, selon (|ue le
batail frappait de mon côté ou du côté de l'horizon. C'est magnifique! me dis-je. Et je revins vers la glace pour achever de me faire la barbe.
Elle me fut très-longue à faire et très-critique , à cause d'une petite coupure demi- cicatrisée qui, située sur l'arête du menton, exigeait les plus grands ménagements ; d'ailleurs j'allais voir de temps en temps les progrès de la lueur rougeâtre, qui ne cessait d'augmenter. Déjà quelques flammèches , s'élevant en gerbes au haut des airs , retombaient gracieusement avec tout l'éclat d'un gigantesque feu d'artifice. Au fait, pensai-je, ce doit être un trèsbeau spectacle; j'ai fort envie d'y passer avant de me rendre au Casino. Je me hâtai donc d'achever ma toilette, et, après avoir bouclé mon manteau et mis mes gants blancs glacés, je sortis, me dirigeant du côté du faubourg. Il n'y avait personne dans les rues, les boutiques étaient fermées; seulement je croisai deux ou trois équipages qui portaient au Casino quelques personnes de ma connaissance.
J'arrivai bientôt au faubourg. Le mal était affreux, l'effet sublime. Quatre ou cinq toitures embrasées lançaient au ciel des tourbillons de flamme et de fumée, et, au milieu de cette scène lugubre , une clarté de fête illuminait les quais , les ponts, et des milliers d'hommes agissant parmi le désordre et les clameurs. Les habitants des maisons menacées jetaient leurs meubles par les croisées, ou emportaient au travers de la foule leurs effets les plus précieux, jusque dans un temple voisin qu'on leur avait ouvert pour les y déposer. Do longues
files d'hommes, de femmes, d'enlanls , communi(iuant avec la rivière , faisaient arriver les seaux jusqu'aux pompes, dont le bruit cadencé dominait les cris de la foule. .Vu milieu du feu , des hommes armés de liaches abattaient des poutres enlhunmécs, tandis que d'autres , du haut des maisons voisines , dirigeaient au centre de l'immense brasier le jet bruyant des pompes.
— Sait-on , demandai-je à un bonhomme trèsaffairé, sait-on comment le feu a pris? — Allez à la chaîne, me dit-il. — Fort bien ; mais répondez-moi, sait-on.... — Votre serviteur de tout mon cœur.
Cet homme me parut d'une grossièreté singulière, et je me mis à déplorer ce mau^ ais ton des basses classes, si commun aujourd'hui, qu'un homme bien élevé ose à peine s'adresser aux passants , même en employant les formes les plus polies. Mais une autn* voix vint interrompre ces réllexions :
— lié î l'amateur aux gants blancs , un peu d'aide par ici. On vous fera place...
Je marchai d'un autre côté, vivement blessé de cette insolente et familière apostrophe.
— Ici! icil factionnaire! amenez-nous ce joli cœur.
Indigné, je tirai sur la gauche.
— Holà ! ici , le m.injuis î Kxaspéré, je tirai sur l.i droite.
— (iredin ! si tu ne viens pas travailler, je te vas donnera boire!
Horriblement blessé dans mes sentiments les plus honorables , je me décidni :\ (juilter celle détestable société pour me rendre de ce pas au (iasino. — On ne
278 NOliVKLLRS GENEVOISES."
passe pas! me dit un ractionnairc en me barrant k* cliemin avec son fusil.
— Permettez , monsieur, vous devez comprendre à ma mise que votre consigne ne s'adresse pas à moi. Je me rends au Casino.
— Au Casino ! mille tonnerres ! ne voyez-vous pas qu'on manque de bras? A la chaîne ! marche !
— Savez-vous, mon ami, que vous pourriez avoir à vous repentir de votre brutale grossièreté? Je veux bien ne pas vous demander votre nom , mais ôtez vous de là à l'instant.
— Je m'appelle Louis Marchand , qui ne vous craint pas, chasseur au cinquième, capitaine Ledru. A la chaîne, canaille! Croyez-vous donc que ces braves gens travaillent là dans l'eau pour leur plaisir?,.. Casino que vous êtes!... Aller danser, n'est-ce pas? quand ces femmes se morfondent !
Pendant ce débat, les toitures enflammées venaient de s'écrouler avec un fracas terrible que suivit un moment de silence ; car l'immense foule , les yeux attachés sur ce spectacle , avait suspendu son travail On entendait distinctement le pétillement
des flammes , auquel se mêlait le sourd retentissement d'une pompe qui arrivait en cet instant d'une commune éloignée. Un homme à cheval survint qui cria : Courage! courage! mes amis, on est bientôt maître du feu. Plusieurs personnes l'entourèrent aussitôt, et je l'entendis qui leur disait . Le feu gagne le quartier neuf, il vient de prendre aux foins de la Balance. Nous manquons de monde. Trois hommes ont péri!... Puis il reprit le galop, et disparut. A l'ouvrage! cria-t-on de toutes parts, à l'ouvrage!
LHERITAGE. 271»
le feu est au quartier neul ! Je lus enliaiiié \>'dv la loule , et je me trou\ ai bientôt l'ormcr un anneau de l'immense chaîne.
Je n'eus pas d'abord le temps de me reconnaître. Les seaux se suivaient iwcc une rapidité conlinue , et, faute d'habitude ou d'adresse, je donnais à chacun une secousse qui faisait jaillir l'eau contre moi, au grand détriment de ma toilette. J'en étais fort contrarié , car je n'avais point renoncé encore au projet d'aller au Casino. Je voulus tirer mes gants , mais ils étaient si bien collés à mes mains , (jue je dus renoncer à cette opération , pour laquelle il m'eût fallu beaucoui) plus de temps qu'on ne m'en laissait. Je me trouvais placé sur le quai, tout près de l'endroit où la chaîne aboutissait t\ la rivière par des degrés qui descendaient juscjue sous l'eau. Là, par un froid intense, des hommes en blouse, dans l'eau jusqu'aux genoux, remplissaient les seaux sans relâche, à la lueur d'une torche ; et , dans le cahotement de cette chaîne inclinée sur uiu* rampe rapide , ils recevaient sur leurs épaules une partie de l'eau ([u'ils tendaient aux hommes placés au-dessus d'eux. .Autour de moi . des h'mmes de tout Age, mais non de toute condition, formaient le plus grand nombre, et des manœuvres, des ouvriers, (juchpies messieurs, remplissaient le reste des chaînons. (^)uoi(jue placés assez loin de l'incendie, le vent , portant sur notre coté , nous amenait une pluie de feu qui ajoutait encore à rimi)ression de cette scène sinistre.
Il y a (juelques instants eucoïc (juinsultc , indigné, je ne songeais cpia aller réjtarer dans lo salles
(lu Casino les oulrages laits à ma dignité; mais, introduit presque forcément au milieu de cette nouvelle scène, mes pensées avaient pris un autre cours, et, malgré le froid, l'eau et la contrariété, je passais peu à peu sous l'empire d'émotions entraînantes et vives, dont le charme énergique m'était inconnu. Une sorte de fraternité fondée sur le commun besoin qu'on a les uns des autres , l'entrain du travail , la conscience d'être utile, faisaient régner autour de moi ime gaîté cordiale , qui se manifestait par des saillies sans grossièreté , par des proccxlés remplis d'un généreux dévoùment. — Allons, bonne femme, donnez-moi votre place, passez aux seaux vides. — Laissez faire , l'ami, je suis blanchisseuse : les bras dans l'eau, c'est mon métier... — Eh ! les gants blancs ! ce n'était pas à ce bal -ci que vous alliez ! Voulez -vous changer de place? — Bien obligé, brave homme, je commence seulement. — Courage! amis, ça assouplit les bras. Pardicu ! blanchisseuses , nos chemises se lavent sans vous : mon jabot est en lessive. C'est égal. En avant! une, deux ! droite , gauche ! — Survient un homme : Veux-tu boire, toi? me dit-il. — Je veux bien, l'ami , mais après ceux-ci , après cette bonne femme qui travaille depuis plus longtemps que moi. — Non, non, buvez , buvez, pas de façons. Et je bois le meilleur verre de vin que j'aie bu de ma vie.
En même temps que je me laissais gagner à ces émotions cxpansives , je me sentais peu à peu pénétré de respect pour ces hommes en blouse , dont la torche me permettait de voir Tinfatigable et rude