‹ Nouvelles genevoises (volume 4)Chapitre 16 sur 20 · IL NK FAUT PAS JOUER · texte numérisé non relu

IL NK FAUT PAS JOUER

— Vous avez raison de fuir le monde, il devient bien ennuyeux.

Puis, comme elle tient à prouver qu'elle n'est pas dupe de ces mensonges, et qu'elle connaît parfaitement la cause de cette réclusion volontaire, l'amie perfide se tourne vers M. de Lusigny, occupé à dessiner dans un coin du salon, et s'écrie, avec l'étonnement le plus malin :

— Ah 1 vous voilà, monsieur de Lusigny! Que devenez-vous donc? On ne vous voit plus nulle part!...

Cette aimable exclamation veut dire : a Je sais que vous passez la vie ici. »

Mais ces deux métamorphoses n'ont rien de triste. Aller tous les soirs dans le monde pour y rencontrer une personne qui vous platt, ou rester tous les soirs chez soi pour y attendre une personne qu'on aime, cela n'a rien de rigoureux; changer ses goûts pendant quelque temps, c'est un bien faible sacrifice en amour... Mais changer son caractère, changer son cœur et toutes ses idées, et toutes ses croyances; vaincre ses antipathies, étouffer ses haines, dévorer ses craintes, se démentir soi-même à tout moment, c'est un effort bien pénible, et c'est précisément le sacrifice que M. de Lusigny trouvait le plus de plaisir à exiger. Vous souvient-il de cette belle comtesse de S***, si dédaigneuse, si capricieuse, si impérieuse, et quelquefois si furieuse, devant laquelle Charles de S*** tremblait comme un esclave tremble devant son maître; cette impératrice manquée, qui se mourait de dépit de ne pouvoir régner que dans un salon, cette femme bel-esprit qui n'avait pas d'espritf dont la conversation était si fatigante, qui ne permettait aucune objection, et qui cessait de vous prier à dîner chez elle quand par malheur, un jour à table, vous uviez eu l'audace de n'être pas de son avis; cette protectrice officieuse, qui vo«s protégeait malgré vous, et pour vous humilier qui vous «dressait tout haut, devant tout le monde, les questions les plus embarrassantes, que madame de Y*** appelait spirituellement des questions de princesse ; qui disait, par exemple, à ime fHume veuve : « Madame une telle, votre douaire est-il con-

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^dérable? Ou bien demandait à une étrangère établie en France depuis longtemps : Madame B***, à quel âge êtes-vous venue à Paris? Ou bien encore, interrogeant avec indiscrétion un jeune hommequi avait eu quelques différends avec sa famille , lui disait : Monsieur T***, étes-vous bien avec votre père maintenant? » Toutes questions très-pénibles à entendre, et que les rois ont seuls le droit de vous adresser, parce qu'eux seuls ont le pouvoir de vous les rendre agréables, car ils peuvent doubler le douaire des veuves, naturaliser les étrangers et réconcilier les familles. Cette orgueilleuse personne, vous vous la rappelez, n'est-ce pas? eh bien ! M. de Lusigny, en moins de trois semaines, l'avait changée complètement. C'était une soumission, une douceur, une complaisance, une humilité dont tout le monde était émerveillé. Elle, auprès de qui ce pauvre Charles de S*** était si tremblant, devenait tremblante à son tour auprès de M. de Lusigny. A peine osait-elle lever les yeux quand il était là ; bien loin de chercher à le dominer dans ses opinions, elle attendait qu'il eût parlé pour avoir un avis ellemême. La crainte de déplaire rend si timide, et l'amour guérit si vite de l'orgueil !

Par quelle ruse M. de Lusigny avaitril obtenu ce triomphe I Qu'avait-il su dire à cette impérieuse beauté pour la rendre tout à coup docile? Eh ! mon Dieu! il avait employé une ruse bien simple, et qui ne manque jamais son effet : il l'avait accablée de flatteries, et c'est dans l'excès même de son orgueil qu'il avait trouvé le moyen de la corriger. S'il l'entendait discuter avec trop de vivacité, et décider une question d'une façon par trop arbitraire :

— En vérité. Madame ^ lui disait-?l tout bas, j'admire avec quelle générosité vous dépensez votre esprit. Vous êtes bien bonne de prendre la peine de persuader ces gens-là ; est-ce qu'ils peuvent vous comprendre? Est-ce qu'un vieux sot comme Saint-A*^ et une petite niaise comme madame de D^^^** sont en état de soutenir une conversation avec une femme supérieure comme vous?...

• Ces mots étaient magiques. A dater de ce jour, le vieux sot

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