IL NE FAUT PAS JOUER
de Saint- A*^ et la petite niaise madame de D*^ pouvaient contredire tant qu'ils voulaient; an ne se donnait plue Im peine de les persuader*
M. de Lusigny avait ausû un mode d*admira^B qui était très-habile ; il savait faire éclore les qualités qu'il vantait en feignant de les reconnaître* Ce qui me plait en vous, disait-il encore à cette femme hautaine, c'est qu'avec beaucoup de noblesse dans les traits vous av^ parfois aussi une très-grande douceur dans le regard* — Gela n'était pas vrai , mais cela ne tardait pas à le devenir. La qualité naissait de l'éloge.
— Avant de vous connaître, ajoutait M* de Lusigny, je voua croyais un caractère impérieux, une volonté de fer.
— Ah ! vous aviez cette idée?
•— Oui, pendant longtemps elle m'a éloigné de vous.
Qu'il y avait d'adresse dans ce mot ! quelle menace terrible) G)mmentune femme pourrait-elle garder un défaut que Thomme qu'elle aime n'a pas encore remarqué, et qui l'éloignerait d'elle s'il venait à le découvrir. Ainsi le paon orgueilleux se métamorphosait en colombe.
De toutes les métamorphoses opérées par l'amour de M. de Lusigny, la plus merveilleuse, sans contredit , est celle de la pauvre Stéphanie Meunier , qu'il avait rendue si triste et si ennuyeuse, sous prétexte de conversion, car M. de Lusigny mettait les conversions au nombre de ses plus belles métamorphoses. La malheureuse femme faisait pitié. Grâce aux sermons de M. de Lusi^y, sa vie était un long supplice. Fille d'une portière ambitieuse, et l'on sait jusqu'où l'aanbition peut entraîner une portière ^ana principes ^ Stéphanie, dès son enfance, avait été destinée à embellir de sa présence les ballets et les coulisses de l'Opéra. Elle était jolie j coquette, gour^ mande, et d'une vanité à toute épreuve , o'e8t4-dire qui ne résistait à aucune teBtation4 Elle était célèbre dans \t monde par ses succès infiniment variés } on l'accusait d'avoir dévoré plusieurs patrimoines et compromis plusieiurs sn^rata. Bile ibnail les diamants afvec paasien^ eomme on aiioè les fleura et les châles de l'Inde avec caprice, comme on aime les rubans;
AVBG LiBOULEUR. WT
•Ito AÎIQ9ÎI les dentelles , elle aimait les chapeaux à pinmee, ^le aimait les riches étoffes, les montres de Bréguet, les bijoux dselés , les chaînes d'or, les dtners fins , les brillantes fêtes , elle aimeittout... excepté cependant ceux qui lui offraient ces richesses et ces plaisirs pour être aimés. Telle était celte heureuse fenr'me. Mais il faut hii rendre justice : du jour où M. de Lusi^y s'est occupé d'elle, elle a'a plus rien aimé que lui. Cest alors que le supplice de la eoaversioa a commencé. Un mot de lui a suffi pour changer cette existence folle en une «uatère vie. D*abord elle s'est mise à pleurer tous ses péchés en détail les uns après les autres, elle a longtemps pleuré : ensuite elle a renoncé aux vanités du monde, elle a vendu ses l^ijDux, ses cbàles et toutes ses parures, et elle en a donné le prix au pauvres, c'est-à-dire à ses dignes parents. Ce qui ne les empêchait pas de e'écrier avec amertume, en parlant de U. de Lusigny : Âhl cel homme-là nous a ruinés! Us ignomlant alors la généreuse donation qu'il avait faite à leur fille pw conaolîder, disait-il , sa conversion. Après avoir ainsi çenrageusement anéanti les preuves accusatrices d'un passé eoupable, Stéphanie evait voulu élever 8(m âme à la hauteur des pensées de celui qu'elle aimait. Elle avait appris l'orthofrapbe. Elle copiait des pages «itières de Massillon, pour se familiariser avec las secrets d'un beau style. Les plaisirs de Péris lui étaient devenus odieux. Elle se plaisait à voir le coucher du soleil dans la plaine de Saint-Denis, ou sur la montag^e du Calvaire ; elle ae savourait plus ni vin de Champagne, ni vin du Bhin, ni truites, ni écrevissee, ni pâtés de foie gras. Elle se nourriss^t d'ua lait pur et d'un pain modeste ; sa tète b^isiliée ne portait plus ni panaches, ni fleurs. Son front coiffé d'une simple capotte, enveloppé des vdies du repentir, s'abritait sous le parapluie de la pénitence... Aspasie s'était changée en Lavallière.
Un seul mot avait suffi pour opérer ce prodige, mais, il faut en convenir, il était admirable , ce mot4à I Un jour qu'il pleuvait horriblement , et qu'une chômante partie de cam^ iwgms venait d-être f^mlevenée^ M, de Lusigny était venu
SgS IL NE FAUT PAS JOUER
voir Stéphanie; elle était alors dans tout Téclat de son luxe et de ses fautes. Il la trouva de fort mauvaise humeur. Il lui persuada qu'elle était triste , que le rôle qu'elle jouait dans ce monde n'était pas celui qui lui convenait. Il la contempla longtemps en silence, puis il leva les yeux au ciel avec une expression de douleur indicible ; enfin , après un profond soupir, il laissa tomber ce mot : Pauvre ange déchu ! et toiiv Ait dit.
Il eut plus de peine à métamorphoser en perfide coquette la bonne et candide Mélina de B^*, cette gracieuse jeune femme si naïve, si voilée, qu'elle avait l'air, disait-on, de poser pour la statue de la Modestie. Mélina était l'idéal de la femme aimante, celle que l'on rêve à dix-huit ans , mais qu'on ne cherche qu'à cinquante. Pas trop vive , pas trop spirituelle, mais animée par la tendresse, mais intelligente par le cœur; point rêveuse, mais recueillie ; sensible et non passionnée; ne sachant ren imaginer, mais sachant tout croire à propos; n'ayant aucune idée à elle , mais adoptant toutes les vôtres avec amour ; n'ayant point de gaieté native , mais souriant quand vous riez; n'ayant point de mélancolie personnelle, mais s'attristant avec complaisance quand vous avez des ennuis ; incapable de rien cacher, et d'avoir rien à cacher ; naïve et imprévoyante comme un enfant , mais raisonnable et résignée comme une mère de famille , pure... non pas comme le lis d'une pureté orgueilleuse, enivrante et royale; mais pure comme la marguerite, d'une pureté mystérieuse et modeste qui s'igiiore elle-même, qui ne sait pas qu'on peut l'admirer. Hèlas ! hélas ! qui pourrait aujourd'hui la reconnaître. (Comme ce jeune cœur s'est vite corrompu. Quelle admirable /ausseté l quelle piquante moquerie 1 comme elle ment bien aujourd'hui , cette voix si douce qui jusqu'alors n'avait jamais menti 1 Admirez avec quel aplomb la perfide médit de ceux-là mêmes qu'elle préfère ; avec quelle franchise elle tend la main à la jeune femme dont elle captive le mari; avez-vous vu le regard qu'elle a jeté à l'heureux Ernest en répondant à Jules : Non, ce soir je ne serai pas chez moi ; manière ingénieuse de dire à Ernest : J'y serai. Savez-vous pourquoi elle a loué à
Paris l'hôtel de ***, c'est pour demeurer en face de madame €..., qui est jalouse d'elle et qu'elle fait mourir de chagrin. M. de Lusigny est enchanté de tous ces manèges. Il appelle cela de l'esprit , il est tout fier d'avoir métamorphosé l'innocente pâquerette en jusquiame, et la pudique Virginie en Gélimène.
Quoi! direz-Yous, cet homme-là existe? Mais c'est un monstre affreux. Un don Juan, un Méphistophélès? Rassurezvous, ce n'est ni un don Juan, ni un Méphistophélès, ni un monstre affreux : c'est tout simplement un légitimiste qui s'ennuie et qui s'est fait séducteur, parce qu'il avait bien trop d'esprit pour se faire conspirateur.
Maintenant que vous le connaissez , peut-être vous intéressere^vous à sa dernière aventure arrivée il y a deux mois. Nous étions ensemble chez madame la duchesse de... Il y avait chez elle ce soir-là presque tous les hommes aimables qui composent sa société habituelle : M. Berryer, M. de Salvandy, M. de Pastoret, M. Eugène Sue, M. de Sainte-Beuve, le prince G..., lord L..., le marquis de L... B... et le comte Alfred de M... Les conversations étaient fort animées, et M. de Lusigny, pour sa part, était occupé à médire fort gaiement lorsqu'on annonça madame. ••
On annonça madame la comtesse Albert de Virement et madame la comtesse Charles de Virement. Les deux bellessœurs se faisaient appeler ainsi. C'est la mode aujourd'hui. Les titres ne sont plus partagés, comme autrefois, par droit d'aînesse. Les cadets de famille n'en sont plus réduits aux modestes titres de vicomtes et de barons. Si leur fj ère aîné est comte, ils sont tous comtes; s'il est marquis, ils sont tous marquis^ mén» s'il est prince, ils sont princes. Ne somme»*
Ipa IL filE FAUT PAS JOUER
BOUS P99 eoDS le régime de l'égalité? La loi d'atnesm ii*a4-fi!e pas été repoussée avec hoireur? Selon les principes de la. politique nouvelle, tous les hommes sont frères... ei tous lies frères sont égaux... Donc les frères d*un comte doîvrat être comtes comme lui... Voilà du moins ce que la nol^lesse aura gagné à la révolution de Juillet.
la duchesse s'empressa d'aller recevoir les deux femmes qu'on venait d'annoncer, et chacun se mit à les examiner avec curiosité.
Cette visite était un événement. Il y avait quatre aas i^e la jeune veuve de Charles de Virement n'avait paru dans le monde ; sa belle-sœur semblait fière et heureuse de l'y ramener. Elle lui servait de chaperon de très4)onne |[réce, bien qu'elle fût à peine plus âgée qu'elle. Mais madame Albwt de Virement est une de ces femmes froides, sérieuses, tuiles, qui aiment le monde passionnément, comme toutes les personnes inanimées; car les ennuyeux se rendent justice, ils «'ennuient aussi eux-mêmes, ils se fuient; pour s'amuser, as dnt besdn des autres, c'est-à-jjire d'ennuyer les autres, ûes écrits engourdis aiment le bruit qni les réveille et le mouvement q^i leur fait sentir l'edstence, Ils sont bien autrement avides de fêtes et de plaisirs que ne le soAt les caractères évaporés. Mds comme ils rougissent un peu de ces goûts frivoles en contradiction avec leur maintien, ils cherchent toutes sortes d'adroits prétextes pour s'y livrer sans remords ; et ils parviennent ingénieusement à décorer du nom de complaisance et de devoir leur sournoise futilité.
Sans avoir les traits réguliers, madame Albert de ^remont parait belle. Une extrême pâleur, des yenx et des cheveux noirs lui dcttment une physionomie remarquable ; et puis elle ia .ce fauK air sentimental et rdhianesque qui doit naître nécël^ sairement d'«me grande tristesse, jointe à une grande parure. K'oublions pas de dire que madame de Viremont, qui suit la node avec conscience, et qui parle chiffons en savant docteur, était ce 8oîr-là fort bien mise. Sa robe de gros de Naples blanc, garnie de trois vêlants, était faîte à merveille, et là petite coa-
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la^Jié^ était dUPi^iUeur goût.
iim^i à wadame £hM4<ei^ 4e Yirçmont, die était &i jo^ei son teifit était si frais, ses ^oixo^ ^ieat si roses, son sourirje é.tait fi fiA, ses manière^ aYi»i.ejQit tant .de grâce et de ^àvm|ié^ que M. de Uisigp^ se vaulMJt jiias abdolument reconnaître en fito <»dUe|^uvfe jeune v^uv^ dont les malbeurs étaient si célèbres, 0t  laquelle, malgré lui, il «'était intéressé tant de foi^. U 4Qa)ba dans le tort vA^gai^ede |uger sur les apparences. U 6*ijnagiAa que celle des deux Xeounes qui était triste était celle 4^ avaijt été malheureuse, et sur elle se fixa d*abord toute son iU^tentijQu. Vais il vit bientôt som erreur. Un homme tel que lui ^ pptfTait long&^n9|>s s'y troj^er. U pe tarda pas à deviner qu*î) y avait enJtrettLadaaie Alheri et mad^^e Charles de Virea^fi^t ^jfmi^ h dilTéreace qui existe eutre u^e vague langueur ^ un pjTpfcmd décowrageoienjt, .entre me inquiétude sans cause et un dé8es|)«r «ans remède.
En efiB4i ia triigtosse calme de Tune;, q.ette jtristes^e qui osait pe ma^ar^ m {provenait çwi d'un chagri^i réel, c^était la ^OMce mélancolie d'une imagination rêveuse qui croit encore w iKmheur, miai^ qw est la^se d^ le chercl^er ; tandis que la f9iAté faotice et nervisj^e de ra.^tre;, c*iéjtait ce douloureux conttagjd d'^we Ame hHaée q^i'^'esputoe r'im, qui m désire ries, <pfti ne ckeccb» {iAm? le boxUievr j^ce qi^'i^le Ta perdu, parce ifu>Ue sait qu'on ne r^tr^^voii f«ur jia terre un jour, une heure, que ftour to perdre. C'toU la fermeté stoïque, la résolution idoïkii^te d'une fe^aomedéiieoobantée, qui supporte la vie par devoir, mais qui trouve la force de vivre dans unevolontairo inaeosibilité, dans une cen^plète abnégation. Il n'y a que deux •maméma de traiter la douleur : par VabruHs$ement ou par féUmniUsement. Il laut, si Ton est libre de (souffrir, se livrer à elle eomiine une proie, como^e la victime ^ livrée au bourj^au, se laisser par elle itourm^ter, déchirer, torturer ; kii 4û&ner A la lois tout son sang et lomtes ses larm^s. Alors on imb» deyaftt elle épuisé^ lus^oti^ ^l^'uti.** ^fm» soulagé. Si
tM IL NE WkVr PAS JOUER
Ton n'est pas libre de lui appartenir tout entier, c*est elle, au contraire, qu'il faut tourmenter, repousser, chasser, étouffer;, c'est elle qu'il faut vaincre à force d'occupations, de mouvement et de bruit. Il faut alors avoir recours à toutes les distractions périlleuses, comme les luttes politiques, les affaires, les voyages ; à toutes les agitations indifférentes, comme les plaisirs de la vanité, les obligations du monde, les travaux d'artistes, les études scienti6ques; enfin , à toutes ces occupations intéressantes où le cœur n'entre pour rien , mais qui emploient les heures, qui nourrissentles yeux d'images variées, qui captivent la mémoire par des mots nouveaux, qui entraînent l'esprit observateur malgré lui, qui étourdissent les souvenirs, qui vieillisent les impressions, qui ne consolent pas sans doute, mais qui du moins ne laissent pas le temps de penser et de souffrir. Ce rapide mouvement qui emporte votre existence semble en précipiter le cours ; on se fait illusion. On finit par croire qu'en vivant si vite on mourra plus tôt.
M. de Lusigny observait depuis un instant madame Charles de Virement, et déjà il pénétrait ses plus intimes pensées. B lisait dans ce gracieux sourire un affreux chagrin, un amer dépit, une secrète honte d'avoir pu résister à de tels malheurs. Il devinait que cette jeune âme avait dit un adieu irrévocable à toute émotion douce, à tout sentiment affectueux. Elle aussi» pensait-il, a pris pour devise ce mot de Valentine de Milan : « Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien; » mais elle ne le dit pas, comme la noble veuve, en habits de deuil, les yeux baignés de larmes, le cœur navré d'amour; elle le dit en robe.de bal, le cœur éteint et les yeux secs.
Absorbé par ses réflexions, M. de Lusigny était devenu muet. Cette préoccupation était sincère, et il ne jouait aucun rôle en ce moment. Mais le monde n'est pas si sot que de croire à la sincérité ; il est trop profond pour cela ; il a plus tôt fait de supposer mille ruses. Le monde est souvent complice des trompeurs ; il leur donne parfois d'excellentes idées, et plus d'yn séducteur dérouté a trouvé dans un soupçon
d'abord injaste rinspiration d'un stratagème qui plus tard Ta fait réussir. Bref, chacun imagina que ce silence et cet air pensif cachaient de graves et hostiles projets.
Il y avait ce soir-là un petit bal chez madame de M*^*"^, où mesdames de Virement devaient aller, après avoir fait encore une ou deux visites. On parla de cette fête et des beautés célèbres qu'on y verrait. Tout à coup, M. de Lusigny se rappela qu'il avait promis de conduire à ce même bal un de ses amis et que cet ami l'attendait. Il partit mystérieusement, comme c'est l'usage.
A peine eut-il quitté le salon, que la duchesse demanda en riant à mesdames de Virement si elles étaient en guerre avec M. de Lusigny.
— Je ne l'ai jamais vu ainsi, ajouta-t-elle. Avant que vous ne vinssiez, il était gai, brillant, il nous contait vingt folies ; dès que vous avez paru, il est devenu rêveur, et il n'a plus dit un mot.
— Quoil reprit vivement madame Charles, c'est là M. de Lusigny 1...
— Sans doute, c'est lui ; vous ne le connaissiez donc pas?
— Non ; c'est la. première fois que je le rencontre, répondit la jeune femme en s'attristant malgré elle.
Il y avait toute l'histoire de sa vie dans la manière dont elle dit cela. C'était rappeler que depuis quatre ans elle avait quitté le monde, et pour quel malheur elle l'avait quitté.
— Mais j'ai bien souvent entendu parler de lui , continuât-elle en s'efforçant de vaincre une émotion passagère, et j'avoue que je me l'étais figuré beaucoup moins sérieux. Je lui trouve un air respectable qui s'accorde peu avec sa réputation.
— Ne vous y fiez pas, dit quelqu'un, les hommes si brillants dans le mionde ne sont jamais plus dangereux que lorsqu'ils sont maussades.
— Comment cela?
— C'est que rendre insupportable un homme charmant, c'est très-flatteur.
A cette plaisanterie, madame Charles de Virement rougit
IL NB tkti fis i(/Û£R
tèllemenl, etkf pKrot iA troiiblée, que cela noce âonna beaa« eôup à réf»è*fiK
Une heure après, elle retrotrva M. de Lusigny au bal, chez fnadanie de M***; car daM ce grshid monde si varié on rencontre toujours les iftémes per^niiesr. On a beau trarerser les pmis, courir d'un quartier â Faulré, h pofmfatîaii éés âîalonç fie cbange point. A^ssi, qu&trd vous demandez :
— Était-il bien joîî le ba! de mUâamë irae telle? On vous répond dédaigneusement :
— Il n'y avait rien d'extraordinaire, on y voyait les même6 l^res qu'on voit partout.
Ce qui n'empêche pas de critiquer une autre fête pair C0 reproche tout contraire :
— Il n'y avait personne de connaissance, c'était atfreux ! Voilà donc le plaisir qui voui^ attend dans un salbn : si l'dti
y connaît tout le monde, la curiosité n'y est pas excitée, et VoU ne s'amuse point; et si l'on n'y connaît personne; on s'y ennuie.
M. de Lusigny s'occupa de madame Charles de YiremOhi toute la soirée. La jeune femme hé pouvait lever les yeux sans rencontre^ lé regard mefnitçant dé cet ennemi qui Tôbsèrvait, Cependant il ne se fit point présente^ à elle ni à sa belles soeur; il étîta même plusieurs fois dé prendre part à une conversation générale qiiî aurait pu lui servir de prétexté pbur âêf rapprocher d'elles. 11 persista dans un silence expressif dont l'effet lui semblait certain. La princesse de *** hri ayant demandé son bras pour l'aider à traverser là fbule, il s'empres^* de se mettre à ses ordres ; ihais bientôt il revint auprès de mesdames de Tiremont. Si ces deiix damëâ passaient dans un autre salon, il restait un moment encore dans celiii qu'elles venaient de quitter, leur laissant le temps de choisir aillêurâ d'autres places ; et puis il allait s'établir de nouveau en fkcé d'elles avec la plus agréable affectation. Il étiidiàll àtténtiyenieht les femmes îtvëë lèsqtfèH^ liiësdàmes de Tirémëht paraissaient liées le plus intimement, inscrivait leuir hôiti daii^ n mémoii^, et èe prctoettàit â'ftllëf leur làirë sa eoùr dèi^ le
l§ipdeQ[mi^. Me$(i^mç3 c|e Viremonipûssèdent^ par n^lbeur, m^ vieil oncle, bavard trèsrennuyeux. M- de Lusigpy éprguva I0 besoin d*écouter pendant une demi-beure les raisonnemenUI politiques de cet oncle. Mesdames de Yiremoiit pos^èdo&l encore une grosse cousine qui étouffe toujours, et qui avab quinze glaces et autant de verres de sirop dans les moindres fêtes. M. de Lusigny ne put résister au désir de lui offrir aîx glaces aux fran4)ois^ et trois verres de puncb. IVtesdankes da Virement devaient savoir que M* de Lusigny avait naguère rendu des soins compromettants à lady Ëmilia Bl^f et à madame de P^**. M. de Lusigny s'empressa d'avoir la vue bass» e| de ne pas reconnaître lady Ëmilia ni madame de F^** lorsqu'elles passèrent devant lui. he séducteur préparait ses tra* meç, le pècbeur tendait ses fileta, l'araignée tissait sa toile, le conquérant traçait son plan de campagne. Chaque fois que madame Charles de Virement apercevait U< de Lusigny, elle rougissait. Bie^... L^ victime était d^ prévenue, inquiète, effrayée. C'était beaucoup pour un premier jour. On ne demandait rien de plus.
Vers la fin du bal, pendant que l'on dansait cette mazourka de fantaisie tant à la mode ce printemps, la jeune fenune, que tout ce manège commençait à fatiguer, proposa à sa bellesœur de s'en aller, pensant avec raison que dans un momept où chacun était occupé à regarder danser la mazourka, et où personne ne songeait à quitter le bal, on pourrait avoir sa voilure plus promptement. Sa beile-sœur ayant paru prête à partir, elle se leva, et, se croyant suivie par elle, elle traversa plusieurs salons, et arriva dans celui qui précédait Tantichambre ; là elle vit qu'elle était seule et attendit. On sait que cette année les bals intimes étaient à la mode. On se donnait le luxe des salons étincelants et déserts. Madame de Virement resta seule quelque temps, et comme la solitude est un piège que l'on n'est pas accoutumé à redouter dans le monde, elle y tomba complètement et s'abandonna A ses sombres penséses Un voile funèbre couvrit son visage, naguère ê\ faussement joyeux, sa taille se pencha comme succombant sous un pbid
V^kMk^^^M^^MlàlMi
IL m VAUT PAS JOtBR
En cet infttant le maître d'hôtel vint prendre les. orMÂ « — Vous pouvez vous coucher, Simon , dit Hector, noms souperons pas ; ces damés n'ont pas faim.
C'est par les mots les plus simples àé la vie habituelle que se trahissent les caractères, et le caractère d'Hector était tout entier dans ce mot-là : « Nous ne souperons pas ; ces dam^B n*ont pas fahaa. s Ce pauvre Hector, il se comptait poUr si peu de chose, qu'ii t'était accoutumé depuis qu'il avait quitté le collège , à mettre toute son existence dans les caprices de cet 4»eux jeunes femmes, dont il était Tunique protecteur. Cof M. de Yiremont sortait fort rarement. Son temps se passait i manger et à dormir. C'était un gastronome qui en ét|iit à sa troisième gastriste ! Or, voUs le comprenez, cette lutte d'une passion qu'il fallait satisfaire et d'une santé qu'il fallait ménager suffisait pour occuper toutes leô heures de sa Vie. Hector était donc le très-humble eavaiier servante de sa sœur et de la belle-sQBur de sa soeur. C'était mieux encore, b'était l'idéal du Patito. Toujours grondé, toujours accusé, toujouirs victime; il Ile se plaignait jamais. Pourvu qu'on lui pehnit d'être là, il était content. Il ne demandait pas qu'on l'aimât $ il ne tenait pas à paraître aimable ; il demandciit seulement qu'on i'anterisât à se dévouer. Comme il ne se plaisait pas à lui-hnétn^ il avait besoin de vivre t)ar un autre pour trouver quelque bonheur à vivre. Hector n'était ni beau ni laid; ni sot^ ni spirituel, ni pauvre, ni i'iche, et cependant, s'il avait voulu s'oocuper un peu de lui , il aurait pu devenir riche et spiritud, et même paraître beau. S'il avidt consenti à se regarder dans une glace, pour voir que son habit lui allait mal; il aurait pu en commander un mieux fait ; s'il avait songé à fm^ valoir sa fortune, il aurait pu l'augmenta considérablement ; enfin s'il avait voulu cultiver son intelligence, il aurait pu acquérir beaucoup d'esprit, car il avait «n réalité tout ce qui en donne : de la raison, de l'instinct, une grande justesse d'observation, une imagination vive et cette hauteur de vue, cette supériorité de jugement que donne \â» boMé Siû>|ime, une b<mté rd^le. Mais, hélasl il anit ttiMf Kmt œqui fi^ qu'mi n'osé |>as avvtr
4VBC LA PQULSUE. 19»
d« rosprit : la défiance et le dégoût de lui-roéroe, Tigaoraiice de ses facultés, une trop grande naïveté d'impression, imt philosophie trop sincère, un trop réel mépris des niaiseries indispensables dans le monde, un orgueil engourdi, et ce qui lui était encore plus fatal aue tout cela : une passion sans espoir.
Madame do G. disait, en parlant de lui : C'est un homme médiocre ; mais avec un grain d'égoïsme , il aurait été un homme supérieur.
Il aimait Léontine éperdum6nt, follement, et sa modestie était telle, que jamais un seul jour, un seul instant dans ses plus brillantes chimères, Tidée d'être aimé d'elle ne s'était offerte à sa pensée. Être aimé de Léontine ! lui , Hector de Bastan ! Fi donc l Ce n'est pas un homme vulgaire comme 1/ qui mériterait cet honneur. Oh 1 non , il rêvait pour elle tt être si aimable, si distingué, si parfait I... qu'il espérait bien qu'Ole ne pourrait jamais le rencontrer.
La voir tous les jours, habiter avec elle sous le même toit, avoir le droit de s'occuper d'elle à tous moments ; se lever de grand matin pour fatiguer le cheval qu'elle devait monter dans la journée, courir chercher un médecin si elle était souffrante , aller vingt fois diez son homme d'affaires si elle avait à défendre quelques intérêts, lui procurer un plaisir, lui épargner un ennui, écouter patiemment ses longues plaintes quand elle racontait ses chagrins passés , rire aux éclats pour k remercier de sourire quand elle daignait se moquer de lui, telle était sa vie, c'était là tout son bonheur, et il n'en imag?« nait point d'autre.
Toutefois ce premier bai l'avait inquiété ; une crainte confuse l'agitait. Il avait bien souffert pendant toute la soirée ; jamais la tyrannie de la garde nationale ne lui avait semblé plus odieuse. Faut-il le dire ? il avait pensé un moment à se soustraire à ses devoirs de citof en : Vkôtel des haricots lui était apparu , et il avait nak-gué cette apparition menaçante ; l'ombre de ce garde municipal que les Guêpes ont renda célèbre s'était dressée devant ûi, et il avait défié ce redoutable
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WOê IL NE FAUT (AS JOUBB
fiBEDtAme. Un moment il avait voulu sacrifier les plairirs du oorps-de-garde à ceux du bal ; mais il avait eu peur d'être deviné, n désirait bien trop aller à ce bal pour se permettre d*y aller. Cela nous arrive à tous très^^ouvent, n'est-ce pas? de nous intéresser à une chose si vivement que nous n'osons pas même avoir Tair de nous en occuper.
C'était pour lui surtout que la rentrée de Léontine dans le monde parisien était un grand événement. U lui tardait d'entendre le récit que les deux jeunes femmes feraient de leur soirée, et c'est afin de l'entendre plus tôt qu'il avait eu l'idée de ce malencontreux souper. Le plaisir de voir madame Charles #e Virement en grande parure, elle qu'il avait vue si longtemps en grand deuil , était bien aussi un des sérieux motifs de cet empressement. Mais tous ces plans si naïvement ingénieux, tous ces soins si puérilement tendres avaient été déjoués I "^
Hector retourna à son poste, l'esprit tourmenté et le cœur triste, et chemin faisant, il se disait : « Je ne veux plus qu'elles sortent sans moi ; ce soir, il s'est passé au bal quelque chose... je saurai ça demain. »
Mais Hector le lendemain ne sut rien du tout, car s'il avait appris ce qui s'était passé au bal chez madame de M*^, il se serait moins empressé de conduire madame de Virement au théâtre des Variétés, où se trouvait M. de Lusiguy. Cette partie de spectacle s'était arrangée si naturellement, qu'elle ne pouvait, en vérité, donner le moindre ombrage. Madame de S.... l'avait improvisée ; M. de Lusigny lui avait raconté des mots si plaisants de Levassor dans la pièce nouvelle, qu'elle avait vite envoyé retenir deux loges : une pour elle , dans aquelle mesdames de Virement et Hector étaient placés, et puis une autre pour une de ses parentes avec qui était M. de Lusigny.
Madame Charles de Virement, en apercevant en face d'elle ce séducteur audacieux, devint tremblante de colère; elle trouvait une révoltante fatuité dans la promptitude de ces attaques. Je le devine, pensa-t-elle* il va venir ; madame de S.
nous le présentera ; mais Taccueil que je lui ferai lui ôtera bientôt toute idée de continuer ce manège... Chaque fois que la porte de la loge s'ouvrait, Léontine relevait fièrement la tête et se préparait au combat. Elle s'armait du regard le plus dédaigneux... et ce regard terrible tombait sur un bon vieil ami qu'elle revoyait avec le plus grand plaisir, ou bien sur un diplomate allemand qui ne méritait en rien son courroux. Ces superbes efforts de dignités furent perdus : M. de Lusigny ne vint pas ce soir-là dans la loge de madame de S., qui dit avec un peu d'humeur en sortant du spectacle :
— Vous êtes cause, mesdames, que M. de Lusigny m'a abandonnée aujourd'hui ; il ne vous connaît pas ; il a eu peur de vous.
Deux jours après, mesdames de Virement reçurent un petit billet conçu ainsi :
« On m'amène ce soir un Italien qui a une voix superbe, et « qui chante comme Rubini. Voulez-vous venir l'entendre, « sans façon ; je n'aurai presque pas de monde. Nous pren- « drons des glaces en famille. »
Ce billet était de cette grosse coudine qui avait toujours soif, et dont M. de Lusigny s'était si gracieusement occupé l'autre jour au bal.
Mesdames de Virement se rendirent à son invitation, et Léontine arriva chez elle sans défiance ; mais à peine était-elle assise que la maîtresse de la maison s'écria :
— Comprenez-vous ce vilain M. de Lusigny qui ne vient pas ? Il m'avait pourtant bien promis qu'il serait ici à neuf heures avec son Italien.
— Ahl dit Léontine, c'est M. de Lusigny qui vous amène chanteur?
— C'est lui ; et depuis trois jours il me tourmente pour que je fasse connaître à mes amies cette merveille... Mais le voilà.
On vit alors s'avancer d'un air très-grave, trop grave même, M. de Lusigny, suivi d'un Italien, trop Italien aussi, personnage fantastique s'il en fut jamais. Nous assistions à cette