LES DEUX PRISONNIERS
J'ai connu des gens élevés sur le seuil de la boutique de leur père ; ils avaient retenu de ce genre de vie certaine connaissance pratique des hommes, certain penchant musard, le goût des rues, quelques trivialités d'idées, la morale et les préjugés du quartier. On en a fait des avocats, des ministres, et dans chacune de ces vocations ils ont apporté de ce seuil de boutique bien des éléments bons ou mauvais , toujours ineffaçables.
D'autres, en ce temps-là, je veux dire vers quinze ans, avaient leur petite chambre sur une cour silencieuse, sur des toits déserts. Ils y sont devenus méditatifs, peu au fait des affaires de la rue, assez riches d'observations privées sur un petit nombre de voisins. Ils y ont acquis une connaissance de l'homme moins générale, mais plus intime. Combien de fois aussi, privés de tout spectacle, ils ont vécu avec eux seuls; pendant que l'autre, sur son seuil, toujours récréé par la vue de quelque objet nouveau, n'avait ni le temps ni l'envie de faire connaissance avec luimême. Avocat ou ministre, pensez-vous que celui de la petite chambre n'aura pas une manière autre que celui du seuil?
Et ce qu'on voit passer de son logis, et les gens qui circulent autour, et les bruits qui s'y entendent, et les objets tristes ou riants qui s'y rencontrent, et le voisinage, et les cas fortuits? Oh! que l'éducation est une chose difficile ! Tandis qu'à lumineuse intention, sur le conseil d'un ami ou d'un livre, vous dirigez l'esprit et le cœur de votre fils vers le côté qui vous agrée, les choses, les bruits, les voisins, les cas fortuits conspirent contre vous , ou vous secondent , sans que vous puissiez détruire ces influences ni vous passer de leur concours.
Plus tard, il est vrai, après vingt, vingt-cinq ans, le logement fait peu. Il est triste ou gai, confortable ou délabré, mais c'est une école où les enseignements ont cessé. A cet âge, l'homme fournit sa carrière; il a atteint ce nuage d'avenir qui , tout à l'heure encore , lui paraissait si lointain ; son âme n'est plus rêveuse et docile : les objets s'y mirent , mais ils n'y laissent plus d'empreinte.
Pour moi, j'habitais un quartier solitaire1. C'est derrière le temple de
Saint-Pierre, près de la prison de l'Évêché. Par-dessus le feuillage d'un acacia, je voyais les ogives du temple, le bas de la grosse tour, un soupirail de la prison, et au delà , par une trouée , le lac et ses rives. Quels beaux enseignements, si j'avais su en profiter! Combien la destinée m'avait favorisé entre les garçons de mon âge! si j'ai mal profité, je tire gloire néanmoins d'être issu de cette école, plus noble que celle du seuil de boutique, plus riche que celle de la chambre solitaire, et d'où devait sortir un poëte, pour peu que ma nature s'y fût prêtée.
Au fait, tout est pour le mieux; car je me doute qu'à aucune époque les poètes n'ont été heureux. En savez-vous un, parmi les plus favorisés,
1 Ce quartier est celui qui avoisine l'église cathédrale de Genève. La maison dont il est ici question y est connue sous le nom de maison de la Bourse française parce qu'elle appartient à un établissement de bienfaisance destiné à secourir les Genevois protestants d'origine française.
DE MON ONCLE
qui ait jamais pu étancher sa soif de gloire et d'hommages? en connaissezvous un parmi les plus grands, et surtout parmi ceux-là, qui ait jamais pu être satisfait de ses œuvres, y reconnaître les célestes tableaux que lui révélait son génie? Vie de leurres, de déceptions, de dégoûts! Et encore ceci n'en est que la surface ; je m'imagine qu'elle recouvre des troubles plus grands, des dégoûts plus amers. Ces tètes-là se forgent une félicité surhumaine que chaque jour déçoit ou renverse ; ils voient par delà les cieux, et ils sont cloués à la terre; ils aiment des déesses, et ne rencontrent que des mortelles! Tasse, Pétrarque, Racine, âmes tendres et malades, cœurs jamais paisibles, toujours saignants ou plaintifs, dites un peu ce qu'il en coûte pour être immortels !
Ceci est l'effet et la cause. C'est parce qu'ils sont poètes qu'ils éprouvent ces tourments, c'est parce qu'ils éprouvent ces tourments qu'ils sont poètes. De cette lutte qui se fait en eux jaillit, comme l'éclair de la nue, cette lumière qui nous frappe dans leurs vers ; la souffrance leur révèle les joies; les joies leur apprennent la souffrance; leurs désirs vivent à coté de leurs déceptions. De ce riche chaos , de ces fécondes douleurs naissent leurs sublimes pages : ainsi ce sont les vents orageux qui tirent de si doux sons de cette harpe solitaire.
Je m'étonne donc moins d'avoir ouï dire à un homme de sens qu'il vaut mieux être l'épicier du coin que le poète du monde ; Giraud, que Dante Alighieri.
Cette idée que je me fais du poète, elle est si vraie, que voyez, je vous prie, à quoi prétendent tout d'abord ceux qui aspirent à cette vocation. N'est-ce point à ce trouble, à ces peines, à ce riche chaos, si possible? Ainsi que l'on singe la vertu par des paroles de sainteté, ils singent, eux, la poésie par des paroles de tristesse, d'angoisse, d'ineffables douleurs; ils souffrent dans leurs vers, ils gémissent dans leurs vers, ils y traînent à vingt ans un reste éteint de vie décolorée, ils y meurent : presque tous commencent par là. Ah ! mon ami ! il n'est pas si facile que tu penses d'être triste,
malheureux, affligé; d'être tourmenté de désirs, fasciné d'extases; de décolorer la vie, de mourir comme Millevoye. Ote donc ton masque, que nous voyions ta face réjouie. Pourquoi, pourquoi, gros gaillard, ne pas suivre ta nature? Quel avantage si grand trouves-tu donc à passer pour gémissant et plaintif; pour mort, et jamais enterré?
Au reste, quand je parle de fécondes douleurs, je n'entends point dire par là que tout grand poëte gémit et pleure nécessairement dans ses vers, mais, au contraire, que ses plus riantes extases recouvrent d'amers déplaisirs. Alors même qu'il nous entraîne dans un aimable Elysée, alors même qu'il peint la beauté sous ses plus célestes traits, c'est le vide de la terre qui le fait déployer son essor vers ses hauteurs fortunées : il est peintre de la santé, parce qu'il est malade; de l'été, parce qu'il erre sur les glaces ; des eaux fraîches , parce que tout est aride à l'entour. Le malheureux goûte quelques instants d'ivresse, et il nous fait boire à sa coupe. Pour nous le nectar, pour lui la lie.
Mais voici qu'à ce propos je découvre une pensée honteuse qui se cache derrière un repli de mon cerveau ! c'est la pensée que je suis bien aise ,
pour mes plaisirs, qu'il ait existé de ces âmes souffrantes que
des infortunés aient vécu de peines durant de longues années , pour laisser quelques pages, quelques strophes qui me charment, qui m'émeuvent un instant? Profond égoïsme du cœur; cruauté du plaisir qui s'immole tout
à lui-même ! Mais aussi Racine épicier ! Virgile détaillant ! Non ;
je n'ai pas encore assez de sens ; sur mon crâne chenu n'ont pas passé
assez d'années encore. Un jour viendra, et trop tôt! où plus sensé, non moins égoïste, je tiendrai ce propos devant les jeunes hommes. Et la pensée que je radote s'élevant dans leur cerveau, s'épandra sur leur front et ne s'arrêtera que sur leurs lèvres.
Il y a dans le cerveau beaucoup de ces pensées honteuses qui se cachent par pudeur, qui se taisent crainte de se faire honnir, qui parfois, venant à surgir hors de leur cachette, font circuler la rougeur sur les fronts hon-, nêtes. Un jour, un homme fit une battue dans son propre cerveau ; il en
DE MON ONCLE
sonda les replis, il chercha dessus, dessous; il visita les plus obscurs recoins, et, de ce qu'il trouva, fit un livre, le livre des Maximes, miroir fidèle, où l'homme se voit bien plus laid qu'il ne croyait l'être.
Le Duc, en cela, avait suivi la maxime de Socrate, qui exhorte l'homme à regarder dans son cerveau. Tvwôt ceocutov (c'est du grec) ne signifie pas autre chose. Pour moi, je suis en doute s'il y a beaucoup à gagner dans cette habituelle contemplation. Sur bien des choses , mieux vaut s'ignorer soi-même. Certains, à se connaître mieux, deviendraient pires. Tel, voyant son champ ingrat au bon grain, prend l'idée de tirer parti des mauvaises herbes.
Aussi, je ne regarde plus tant dans mon cerveau ; mais ce m'est un passe-temps des plus récréatifs que de lorgner dans celui des autres. J'y applique la loupe, le microscope, et vous ne sauriez croire ce que j'y découvre de petites particularités curieuses; sans compter les grosses, qui se voient à l'œil nu, et les monstruosités qui frappent à distance. Bien fou Gall, qui prétend juger du contenu par le contenant, du goût d'une orange par ses aspérités, d'un onguent par la boite. Moi, j'ouvre et je goûte ; j'ôte le couvercle et je flaire.
Imaginez-vous que tous les cerveaux sont faits de même, j'entends qu'ils ont tous le même nombre de loges, contenant les mêmes germes, ainsi qu'en toute orange même nombre de pépins habitent même nombre de loges, pareillement disposées. Mais voici que bientôt, de ces germes, les uns avortant, les autres se développant outre mesure, il en arrive des disproportions, d'où résultent ces différences de caractères qui font les hommes si dissemblables.
Ce qui est curieux, c'est qu'il y a un de ces germes qui n'avorte jamais, qui s'alimente de rien comme de beaucoup, qui prend sa croissance l'un des premiers et décroît le dernier de tous; si bien que, celui-là mort, on peut être assuré que tout le reste de l'homme a cessé de vivre : c'est celui de la vanité. Je tiens ceci d'un visiteur de morts, lequel m'a confié que,
pour sa part, il s'en tenait à ce signe, le regardant comme plus sûr que tout autre; en sorte qu'appelé auprès d'un défunt, il s'assurait tout d'abord qu'il n'y eût plus envie aucune de paraître, aucun soin de son air, de sa pose , nul souci du regard des autres ; auquel cas , sans même tâler le pouls, il donnait son permis; et que, pour avoir toujours pratiqué cette recette, il était convaincu de n'avoir jamais envoyé en terre un vivant, ce que, dit-il, font souvent ses confrères, lesquels tiennent au pouls, au souffle et autres signes incomplets.
Il prétendait , ce visiteur, que ce n'est pas tant selon la condition , la richesse ou la profession, que ce bourgeon-là varie ; que si quelque chose influe, ce serait plutôt l'âge. Dans l'enfance, il n'est pas le premier à se montrer; dans la jeunesse, il n'est pas le plus gros ; mais dès vingt ans c'est un tubercule respectable et vorace qui s'alimente de tout.
J'oublie que c'est de mon logis que je voulais parler. J'y coulais dans une paix profonde les riants loisirs de ma première adolescence, vivant peu avec mon maître, plus avec moi-même , beaucoup avec Eucharis , avec Galatée, avec Estelle surtout. Il y a un âge, un seul à la vérité, et qui dure peu, où les pastorales de M. de Florian ont un charme tout particulier : j'étais à cet âge. Rien ne me semblait aimable comme ces jeunes bergères; rien de naïf comme leurs phrases précieuses et leurs sentiments à l'eau de rose; rien de champêtre, de rustique, comme leurs élégants corsages, comme leurs gentilles houlettes à rubans flottants. A peine trouvais-je aux plus jolies demoiselles de la ville la moitié de la grâce, de l'élégance, de l'esprit, du sentiment surtout , de mes chères gardeuses de moutons. Aussi leur avais-je donné mon cœur sans réserve , et ma novice imagination se chargeait de le leur garder fidèle.
. Enfantines amours , premières lueurs de ce feu qui , plus tard , pénètre , étreint, embrase !... Que de charme, que de riant et pur éclat dans ces innocentes prémices d'un sentiment si fécond en orages I
DE MON ONCLE. 9
Le malheur de cette passion-là, c'est que je n'osais pas m'y livrer avec sécurité ; et ceci , à cause d'un entretien très-grave que j'avais eu tout récemment avec mon maître.
C'était à propos de la belle conduite de Télémaque dans l'île de Calypso, alors qu'il quitte Eucharis pour la vertu, laquelle conduite nous traduisions ensemble en fort mauvais latin.
Et il précipita Télémaque dans la mer....
Et Telemachum m mare, de rwpe, prœcipitavit , venais-je de traduire, lorsque M. Ratin, c'est mon maître, s'avisa de me demander ce que je pensais de ce procédé de Mentor.
Cette question m'embarrassa fort ; tant je savais déjà qu'il ne faut point blâmer Mentor devant son précepteur. Cependant, au fond, je trouvais que Mentor s'était comporté en cette occasion d'une façon brutale. Je pense, répondis-je, que Télémaque fut bien heureux d'en être quitte pour avoir bu l'onde amère.
Vous ne comprenez pas ma question, reprit M. Ratin. Télémaque était amoureux de la nymphe Eucharis ; or, l'amour est la passion la plus funeste, la plus méprisable, la plus contraire à la vertu. Un jeune homme qui aime s'adonne au relâchement et à la mollesse ; il n'est plus bon à rien qu'à soupirer auprès d'une femme , comme fît Hercule aux pieds d'Omphale. Le procédé du sage Mentor était donc le plus admirable entre tous pour arrêter Télémaque sur les bords de l'abîme. Voilà, ajouta M. Ratin, ce que vous auriez dû me répondre.
C'est de cette façon indirecte que j'appris que mon cas était grave, et que j'avais déjà bien dévié de la vertu, car j'aimais Estelle tout aussi évidemment, à mes yeux, que l'autre, Eucharis. Je résolus donc, à part moi, de combattre un sentiment si coupable, et qui pouvait tôt ou tard m'attirer quelque catastrophe , à en juger du moins d'après l'admiration que M. Ratin professait pour le procédé de Mentor.
Le discours de M. Ratin m'avait fait d'ailleurs une grande impression; bien moins pourtant par ce que j'en pouvais comprendre que par ce que j'y trouvais d'obscur et de mystérieux. En même temps que, pour être sage et ne pas tomber dans l'abîme, je réprimais une bien innocente ardeur, mon imagination s'attachait aux paroles sinistres de M. Ratin pour en pénétrer le sens et pour y chercher des révélations.
Ce fut là mon premier amour. S'il n'eut pas de suites, vu sa nature tout imaginaire, la façon dont il fut refoulé par le discours de M. Ratin a imprimé à mes autres amours certains traits que l'on pourra reconnaître dans les récits qui suivront.
Cette prison dont j'ai parlé n'a qu'une seule fenêtre qui donne de mon côté. En général les prisons ne sont pas riches en fenêtres.
Cette fenêtre est percée dans une muraille d'un aspect noir et triste. Des barreaux de fer empêchent le prisonnier d'avancer la tête au dehors ; et un appareil extérieur, qui lui dérobe la vue de la rue , ne laisse pénétrer dans le fond de sa retraite qu'un peu de la lumière du ciel. Je me souviens que la vue de ce soupirail ne m'inspirait alors que terreur et colère. C'est qu'en effet, dans une société que je me figurais tout entière composée d'honnêtes gens, il me paraissait infâme que quelqu'un s'y permît d'être assassin ou voleur ; et la justice , qui protégeait des gens parfaits contre des monstres , m'apparaissait comme une matrone saintement sévère , dont les arrêts ne pouvaient être trop terribles. Depuis, j'ai changé : la justice m'est apparue moins sainte ; ces gens parfaits ont baissé dans mon estime; et, dans ces monstres, j'ai reconnu trop souvent les victimes de la misère, de l'exemple, de l'injustice... alors la compassion est venue tempérer la colère.
L'esprit des enfants est absolu parce qu'il est borné. Les questions, n'ayant pour eux qu'une face, sont toutes simples; en sorte que la solution en paraît aussi facile qu'évidente à leur intelligence plus droite qu'éclairée. C'est pour cela que les plus doux d'entre eux disent parfois des choses dures, que les plus humains tiennent des propos cruels. Sans être de ces plus humains,, cela m'arrivait souvent; et quand je voyais conduire un homme en prison, toute ma sympathie était pour les gendarmes, toute mon horreur pour cet homme. Ce n'était ni cruauté ni bassesse : c'était droiture. Plus vicieux, j'aurais détesté les gendarmes, plaint l'homme.
DE MON ONCLE
Un jour, j'en vis passer un qui alluma toute mon indignation. C'était le complice d'un atroce assassin.
Entre eux deux, ils avaient tué un vieillard pour s'emparer de son argent ; puis , aperçus par un enfant au moment du crime , ils s'étaient défaits de cet innocent témoin par un second meurtre. Le camarade de cet homme avait été condamné à mort; mais lui, soit habileté dans la défense , soit par quelque circonstance atténuante, était condamné seulement à une réclusion perpétuelle. Au moment où, près d'entrer dans la prison, il passa sous ma fenêtre , il regardait les maisons voisines avec curiosité. Ses yeux ayant rencontré les miens, il sourit comme s'il. m'avait connu ! ! !
Ce sourire me fit une impression sinistre et profonde. Pendant toute la journée rien ne put le chasser de ma pensée. Je résolus d'en parler à mon maître, qui saisit cette occasion pour me faire une remontrance sur le temps considérable que je perdais à regarder dans la rue.
C'était, quand j'y songe, un drôle d'homme que mon maître : moral et pédant, respectable et risible, grave et ridicule, en telle sorte qu'il me faisait une impression à la fois vénérable et bouffonne. Tel est pourtant l'empire de l'honnêteté, l'ascendant des principes, lorsque Ja conduite est en accord avec eux, que, malgré l'effet vraiment risible que me faisait M. Ratin, il avait sur moi plus d'influence que tel maître bien plus habile ou bien plus sen'sé , mais en qui j'aurais surpris le moindre désaccord entre les préceptes qu'il me donnait à suivre et ceux qu'il suivait lui-même.
Il était pudibond à l'excès. Nous sautions des pages entières de Télémaque comme contraires aux bonnes mœurs, et il prenait soin de me prémunir contre toute sympathie pour l'amoureuse Calypso, m'avertissant que je rencontrerais dans le monde une foule de femmes dangereuses qui lui ressemblent. Cette Calypso, il la détestait; cette Calypso, bien que déesse, c'était sa bête noire. Quant aux auteurs latins, nous n'avions garde de les lire ailleurs que dans les textes expurgés par le jésuite Jouvency, encore enjambions-nous bien des passages que ce pudique jésuite avait
crus sans danger. De là l'épouvantable idée que j'étais porté à me faire d'une foule de choses; de là aussi l'épouvantable frayeur que j'avais de laisser voir à M. Ratin mes plus innocentes pensées, si seulement elles avaient quelque teinte amoureuse, quelque lointain rapport avec Calypso, sa bête noire.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce point. Cette méthode enflamme plus qu'elle ne tempère, elle comprime plus qu'elle ne prévient; elle donne des préjugés plutôt que des principes; surtout, son premier effet est d'altérer presque infailliblement la candeur, cette fleur délicate qu'un rien flétrit, que rien ne relève.
Au surplus, M. Ratin, tout farci de latinité et d'ancienne Rome, mais bon homme au demeurant, était plus harangueur que sévère. A propos d'un pâté d'encre, il citait Sénèque; à propos d'une espièglerie, il me proposait Caton d'Utique pour exemple; mais une chose qu'il ne pardonnait pas, c'était le fou rire. Cet homme voyait dans le fou rire les choses les plus singulières, l'esprit du siècle, l'immoralité précoce, le signe certain d'un avenir déplorable. Sur ce point, il pérorait avec passion, interminablement. J'attribue ceci à une verrue qu'il avait sur le nez. Cette verrue était de la grosseur d'un pois chiche et surmontée d'une petite houppe de poils très-délicats , très-hydrométriques aussi; car j'avais remarqué que, selon l'état de l'atmosphère, ils étaient plus roides ou plus bouclés. Il m'arrivait souvent, durant mes leçons, de la considérer le plus naïvement du monde, comme un objet curieux, sans aucune idée de moquerie ; j'étais, dans ces cas-là, brusquement interpellé et tancé vertement sur ma distraction. D'autres fois, plus rarement, une mouche voulait obstinément s'y poser, malgré l'opposition colère de mon maître, qui pressait alors l'explication, afin qu'attentif au texte, je ne m'aperçusse point de cette lutte singulière. Mais cela même m'avertissait qu'il se passait quelque chose, en sorte qu'une curiosité irrésistible me faisait lever furtivement les yeux sur son visage. Selon ce que j'avais vu, le fou rire commençait à me prendre, et pour peu que la mouche insistât, il devenait irrésistible aussi. C'est alors que M. Ratin, sans paraître concevoir le moins du monde la cause d'un pareil scandale, tonnait contre le fou rire en général et m'en -démontrait les épouvantables conséquences.
DE MON ONCLE. 13
Le fou rire est néanmoins une des douces choses que je connaisse. C'est fruit défendu, partant exquis. Les harangues de mon maître ne m'en ont pas tant guéri que l'âge. Pour fourire avec délices, il faut être écolier et, si possible, avoir un maître qui ait sur le nez une verrue et trois poils follets :
.... Cet âge est sans pitié.
Réfléchissant depuis à cette verrue, je me suis imaginé que tous les gens susceptibles ont ainsi quelque infirmité physique ou morale, quelque verrue occulte ou visible qui les prédispose à se croire moqués de leur prochain. Ne riez pas devant ces gens-là : c'est rire d'eux; ne parlez jamais de loupe ni de bourgeon : c'est faire des allusions ; jamais de Cicéron, de Scipion Nasica : " #&> vous auriez une affaire.
C'était le temps des hannetons. Ils m'avaient bien diverti autrefois, mais je commençais à n'y prendre plus de plaisir. Comme on vieillit !
Toutefois, pendant que, seul dans ma chambre, j'y faisais mes devoirs avec un mortel ennui, je ne dédaignais pas la compagnie de quelqu'un de ces animaux. A la vérité, il ne s'agissait plus de l'attacher à un fil pour le faire voler, plus de l'atteler à un petit chariot ; j'étais déjà trop avancé en âge pour m' abandonner à ces puériles récréations ; mais penseriez-vous que ce soit là tout ce qu'on peut faire d'un hanneton? Erreur grande : entre ces jeux enfantins et les études sérieuses du naturaliste, il y a une multitude de degrés à parcourir.
J'en tenais un sous un verre renversé. L'animal grimpait péniblement les parois pour retomber bientôt, et recommencer sans cesse et sans fin. Quelquefois il retombait sur le dos : c'est, vous le savez , pour un hanneton un très-grand malheur. Avant de lui porter secours, je contemplais sa longanimité à promener lentement ses six bras par l'espace, dans l'espoir toujours déçu de s'accrocher à un corps qui n'y est pas. C'est vrai que les hannetons sont bêtes ! me disais-je.
Le plus souvent, je le tirais d'affaire en lui présentant le bout de ma plume, et c'est ce qui me conduisit à la plus grande, à la plus heureuse découverte. En telle sorte qu'on pourrait dire avec Berquin qu'une bonne
action ne reste jamais sans récompense. Mon hanneton s'était accroché aux barbes de la plume, et je l'y laissais reprendre ses sens pendant que j'écrivais une ligne, plus attentif à ses faits et gestes qu'à ceux de Jules César, qu'en ce moment je traduisais. S'envolerait-il, ou descendrait-il le long de ma plume ? A quoi tiennent pourtant les choses ! S'il avait pris le premier parti, c'était fait de ma découverte, je ne l'entrevoyais même pas. Bien heureusement il se mit à descendre. Quand je le vis qui approchait de l'encre, j'eus des avant-coureurs, j'eus des pressentiments qu'il allait se passer de grandes choses. Ainsi Colomb, sans voir la côte, pressentait son Amérique. Voici en effet le hanneton qui, parvenu à l'extrémité du
bec, trempe sa tarière dans l'encre. Vite un feuillet blanc c'est
l'instant de la plus grande attente !
La tarière arrive sur le papier, dépose l'encre sur sa trace, et voici d'admirables dessins. Quelquefois le hanneton , soit génie , soit que le vitriol inquiète ses organes, relève sa tarière et l'abaisse tout en cheminant; il en résulte une série de points, un travail d'une délicatesse merveilleuse. D'autres fois, changeant d'idée, il se détourne; puis, changeant d'idée encore, il revient; c'est une S!... A cette vue, un trait de lumière m'éblouit.
Je dépose l'étonnant animal sur la première page de mon cahier, la
tarière bien pourvue d'encre ; puis, armé d'un brin de paille pour diriger les travaux et barrer les passages, je le force à se promener de telle façon qu'il écrive lui-même mon non! Il fallut deux heures, mais quel chef-d'œuvre !
La plus noble conquête, dit Buffon, que l'homme ait jamais faite, c'est... c'est bien certainement le hanneton !
Pour diriger cette opération, je m'étais approché du jour. Nous achevions la dernière lettre, lorsqu'une voix appela doucement : « Mon ami?» Je regardai aussitôt dans la rue. Il n'y avait personne. « Ici ! dit la même voix. — Où? répondis-je. — A la prison »
DE MON ONCLE
Je compris que ces paroles, sorties du soupirail, m'étaient adressées par le scélérat dont l'affreux sourire m'avait tant bouleversé. Je reculai jusque dans le fond de ma chambre.
« N'aie pas peur, continua la voix, c'est un brave homme qui te parle. — Coquin ! lui criai-je, si vous continuez à me parler, je vais avertir le factionnaire, là-bas ! «
Il se tut un moment : « En passant l'autre jour dans la rue, reprit-il, je vis votre figure, et je vous attribuai un cœur capable de plaindre une victime infortunée de l'injustice des hommes... — Taisez-vous! lui criai-je encore, scélérat, qui avez tué un
vieillard, un enfant! — Mais vous êtes, je le vois, aveuglé comme
les autres. Bien jeune, pourtant, pour déjà croire au mal! » Il se tut, à l'ouïe d'une personne qui passait dans la rue. C'était un personnage vêtu de noir. J'ai su depuis que c'était un employé aux pompes funèbres.
Lorsque cet homme se fut éloigné : « Voilà , dit-il , le respectable aumônier de la prison. Celui-là sait, Dieu merci, que mon cœur est pur et mon âme sans tache ! » Il se tut encore. Cette fois, c'était un gendarme. J'hésitai à l'appeler pour lui redire les paroles du prisonnier, mais ces paroles mêmes avaient déjà assez agi sur ma crédulité pour que je comprimasse ce mouvement. Il me semblait d'ailleurs qu'il y eut eu quelque trahison à le faire, puisque le prisonnier s'était fié à la candeur de mon visage. C'eût été démentir un éloge qui flattait mon amour- propre. J'ai dit plus haut que le bourgeon s'alimente de tout; il n'est main si vile qui ne puisse encore le chatouiller agréablement.
Après cet entretien, qui m'avait attiré vers la fenêtre, le prisonnier continuant à se taire, je retournai à mon hanneton.
Je suis certain que je dus pâlir. Le mal était grand , irréparable. Je commençai par saisir celui qui en était l'auteur, et je le jetai par la fenêtre. Après quoi , j'examinai avec terreur l'état désespéré des choses.
On voyait une longue trace noire qui, partie du chapitre quatre de Bello gallico, allait droit vers la marge de gauche; là, l'animal, trouvant la
tranche trop roide pour descendre, avait rebroussé vers la marge de
droite, puis, étant remonté vers le nord , il s'était décidé à passer du livre sur le rebord de l'encrier, d'où, par une pente douce et polie, il avait glissé dans l'abîme ; dans la géhenne , dans l'encre, pour son malheur et pour le mien !
Là , le hanneton , ayant malheureusement compris qu'il se fourvoyait, avait résolu de rebrousser chemin; et, en deuil de la tête aux pieds, il était sorti de l'encre pour retourner au chapitre quatre de Bello gallico, où je le retrouvai qui n'y comprenait rien.
C'étaient des pâtés monstrueux, des lacs, des rivières, et toute une suite
de catastrophes sans délicatesse , sans génie un spectacle noir et
affreux ! !
Or, ce livre, c'était l'Elzévir de mon maître; Elzévir in-quarto; Elzévir rare, coûteux, introuvable, et commis à ma responsabilité avec les plus graves recommandations. Il est évident que j'étais perdu.
iiJ'lV
J'absorbai l'encre avec du papier brouillard, je fis sécher le feuillet; après quoi je me mis à réfléchir sur ma situation.
J'éprouvais plus d'angoisses que de remords. Ce qui m'effrayait le plus,
c'était d'avoir à avouer le hanneton. De quel œil terrible mon maître ne considéreraitil pas cette honteuse manière de perdre mon temps, à cet âge de raison où il disait que j'étais maintenant parvenu, et de le perdre en puérilités dangereuses, et très-probablement immorales ! Cela me faisait frémir.
Satan, dont je ne me défiais point pour l'heure, se mit à m' offrir des
■kf^
wm
DE MON ONCLE
calmants. Satan est toujours là à l'heure de la tentation. Il me présentait un tout petit mensonge. Durant mon absence , cet infâme chat de la voisine serait entré dans la chambre et aurait renversé l'encrier sur le chapitre quatre de Bello gallico. Comme je ne devais point sortir entre les leçons, j'aurais motivé mon absence sur la nécessité d'aller acheter une plume. Comme les plumes étaient dans une armoire à ma portée, j'aurais avoué avoir perdu la clef hier, au bain. Comme je n'avais pas eu permission hier d'aller au bain, et que je n'y avais réellement pas été, j'aurais supposé y avoir été sans permission, et avoué cette faute, ce qui aurait jeté sur tout l'édifice beaucoup de vraisemblance, et en même temps diminué mes remords, puisque je m'accusais généreusement d'une faute, ce qui à mes yeux m'absolvait presque
Ce chef-d'œuvre de combinaisons était tout prêt, lorsque j'entendis le pas de M. Ratin qui montait l'escalier.
Dans mon trouble, je fermai le livre, je le rouvris, je le fermai encore pour le rouvrir précipitamment, sur ce motif que le pâté parlerait de luimême, et m'épargnerait l'embarras terrible des premières ouvertures —
M. Ratin venait pour me donner ma leçon. Sans voir le livre , il posa son chapeau, il plaça sa chaise, il s'assit, il se moucha. Pour avoir une contenance , je me mouchai aussi ; sur quoi M. Ratin me regarda fixement , car il s'agissait du nez.
Je ne compris pas d'abord que M. Ratin sondait l'intention que j'avais pu avoir en me mouchant presque au même instant que lui, en sorte que, m'imaginant qu'il avait vu le pâté, je baissais les yeux, plus décontenancé par son silence scrutateur, que je ne l'aurais été par ses questions , auxquelles j'étais prêt à répondre. A la fin , d'un ton solennel : « Monsieur! je lis sur votre figure... — Non, monsieur...
— Je lis , vous dis-je. . . — Non , monsieur; c'est le chat... » interrompis-je.
Ici, M. Ratin changea de couleur, tant cette réponse lui sembla dépasser toutes les limites connues de l'irrévérence; et il allait prendre
un parti violent, lorsque ses yeux étant tombés snr le monstrueux pâté, cette vue lui produisit un soubresaut qui, par contre- coup, en produisit un sur moi.
C'était le moment de conjurer l'orage : « Pendant, monsieur, que j'étais sorti... le chat... pour acheter une plume... le chat... parce que j'avais perdu la clef... hier au bain... le chat... »
A mesure que je parlais, le regard de M. Ratin devenait si terrible, qu'à la fin, ne pouvant plus le soutenir, je passai sans transition à l'aveu de mes crimes. « Je mens... monsieur Ratin... c'est moi qui ai fait ce malheur. »
Il se fit un grand silence.
«Ne vous étonnez point, monsieur, dit enfin M. Ratin d'une voix solennelle , si l'excès de mon indignation en comprime et en retarde l'expression. Je dirai même que l'expression me manque pour qualifier » Ici
une mouche... un souffle de fou rire parcourut mon visage.
Il se fit de nouveau un grand silence.
Enfin M. Ratin se leva : « Vous allez , monsieur, garder la chambre pendant deux jours , pour réfléchir sur votre conduite, tandis que je réfléchirai moi-même au parti que je dois prendre dans une
conjoncture aussi grave »
Là-dessus, M. Ratin sortit en fermant l'appartement, dont il emporta la clef.
L'aveu sincère m'avait soulagé ; le départ de M. Ratin m'ôtait la honte, de façon que les premiers moments de ma captivité ressemblèrent fort à une heureuse délivrance ; et, sans l'obligation où je me voyais de songer deux jours à mes fautes, je me serais fort réjoui, comme on y est disposé au sortir des grandes crises.
Je me mis donc à songer; mais les idées ne venaient pas. Quand je vou-
- DE MON ONCLE
lais approfondir ma faute, je n'y voyais de grave que le mensonge, pourtant par un aveu que je me plaisais à trouver spontané. Toutefois, pour la bonne règle, je tâchais de me repentir; et, voyant la peine que j'avais à y parvenir, je commençais à craindre que mon cœur ne fût effectivement déjà bien mauvais, immoral, comme disait M. Ratin, en sorte que je formais avec contrition le projet de renoncer désormais au fou rire.
réparé
J'en étais là , quand vint à passer dans la rue le marchand de petits gâteaux. C'était son heure. L'idée de manger des petits gâteaux se présenta naturellement à mon esprit; mais je me fis un scrupule de céder à cette tentation de la chair, dans un moment où c'était sur l'âme qu'il m'était enjoint de travailler; de façon que, laissant le marchand attendre et crier, je restais assis au fond de ma chambre.
Mais ceux qui ont observé les marchands de petits gâteaux savent combien ils sont tenaces envers la pratique. Celui-ci, bien qu'il ne me vît point paraître encore, ne tirait de cette circonstance aucune induction fâcheuse à son affaire, mais, bien au contraire, continuait à crier avec la plus robuste foi en ma gourmandise. Seulement il ajoutait au mot de gâteaux l'épithète pressante de tout chauds, et c'est vrai que cette épithète faisait des rages dans ma moralité. Heureusement je m'en aperçus, et j'y mis bon ordre.
Je crus devoir cependant ne pas laisser dans son erreur cet honnête industriel, à qui je faisais perdre un temps précieux, en sorte que je me mis à la fenêtre pour lui dire que je ne prendrais pas de gâteaux pour ce jour-là. « Dépêchons, me dit-il, je suis pressé. » J'ai déjà dit qu'il croyait en moi plus que moi-même.
«Non, repris-je, je n'ai point d'argent
— Crédit.
— Et puis, je n'ai pas faim.
— Mensonge.
— Et puis, je suis très-occupé.
— Vite!
— Et puis, je suis prisonnier.
— Ah! vous m'ennuyez, » dit-il en soulevant son panier comme pour s'éloigner.
Ce geste me fit une impression prodigieuse. « Attendez ! . . . » lui criai-je.
Quelques instants après, une casquette artistement suspendue à une ficelle hissait deux petits gâteaux... tout chauds!
Bête de hanneton, pensais-je en mangeant mon gâteau, qui, avec quatre ailes pour s'envoler, se va jeter dans un puits! Sans cette stupidité inconcevable, je faisais mes devoirs tranquillement, j'étais sage, M. Ratin content, et moi aussi : point de
mensonge , point de prison
Bête de hanneton !
Heureuse idée que j'eus là !
J'avais trouvé le bouc expiatoire, en sorte que, peu à peu, le chargeant de tous mes méfaits, ma conscience reprenait un calme charmant. Ce qui y contribuait, je m'imagine, c'est que l'indignation de M. Ratin avait été si forte, qu'il avait entièrement oublié de me donner des devoirs à faire. Or, deux jours, et point de devoirs, c'était peut-être, de toutes les punitions, celle que j'aurais choisie comme la plus délicieuse.
Une fois en paix avec ma conscience, et ayant devant moi deux jours de fête, je voulus embellir ma demeure par quelques dispositions qui me sou-
DE MON ONCLE
riaient fort. La première fut d'éloigner de ma vue l'Elzévir, le dictionnaire, tous les livres et cahiers d'étude. Cette opération faite, j'éprouvai une sensation aussi agréable que nouvelle : c'était comme si l'on m'eût ôté mes fers. Ainsi c'est en prison que je devais connaître pour la première fois le charme de la liberté.
Charme bien grand! Pouvoir légitimement
dormir, ne rien faire, rêver et cela à
cet âge où notre propre compagnie est si douce, notre cœur si riche en entretiens charmants, notre esprit si peu difficile en jouissances; où l'air, le ciel, la campagne, les murs, ont tous quelque chose qui parle, qui émeut; où un acacia est un univers, un hanneton un trésor! Ah! que ne puis-je rebrousser vers ces heures fortunées, retrouver ces loisirs enchanteurs ! Que le soleil est pâle aujourd'hui ! Que les heures sont lentes, les loisirs ingrats !
Je retrouve sans cesse cette idée sous ma plume. A chaque fois que j'écris, elle me presse de lui donner le jour; je l'ai fait mille fois, je le fais encore. En vain le bonheur m'accompagne, en vain les années m'ont apporté chacune un tribut de biens, en vain les jours se lèvent purs et sereins, rien n'efface de mon cœur ces souvenirs d'alors; plus je vieillis, plus ils semblent rajeunir, plus j'y trouve un sujet d'attendrissante mélancolie. Je possède plus que je ne désirais, mais je regrette l'âge du désir ; les biens positifs me paraissent moins savoureux que ce nuage vide mais brillant qui, m'enveloppant alors, m'entretenait dans une constante ivresse.
Fraîches matinées de mai, ciel bleu, lac aimable, vous voici encore; mais... qu'est devenu votre éclat, qu'est devenue votre pureté, où est votre charme indéfinissable de joie , de mystère , d'espérance ! Vous plaisez à mes yeux , mais vous ne remplissez plus mon âme ; je suis froid à vos riantes avances; pour que je vous chérisse encore, il faut que je remonte les années , que je rebrousse vers ce passé qui ne reviendra plus ! Chose triste , sentiment amer !
Ce sentiment , on le retrouve au fond de toute poésie , si encore il n'en est pas la source principale. Nul poëte ne s'alimente du présent : tous rebroussent ; ils font plus : refoulés vers ces souvenirs par les déceptions
de la vie, ils en deviennent amoureux ; déjà ils leur prêtent des grâces que la réalité n'avait pas , ils transforment leurs regrets en beautés dont ils les parent, et se créant à l'envi un brillant fantôme, ils pleurent d'avoir perdu ce qu'ils ne possédaient pas.
En ce sens, la jeunesse est l'âge de la poésie, celui où elle amasse ses trésors, mais non, comme quelques-uns le croient, celui où elle peut en faire usage. De cet or pur entassé autour d'elle, elle ne sait rien tirer. Vienne le temps qui le lui arrache pièce à pièce, alors, en lui disputant sa proie , elle commence à connaître ce qu'elle avait ; par ses pertes , elle apprend ses richesses ; par ses regrets, ses joies taries. Alors le cœur se gonfle, alors l'imagination s'allume, alors la pensée se détache et s'élève vers la nue... alors Virgile chante!
Mais que dire de ces poètes imberbes qui chantent à cet âge où, s'ils étaient vraiment poètes , ils n'auraient pas trop de tout leur être pour sentir, pour s'enivrer en silence de ces parfums que plus tard seulement ils sauront répandre dans leurs vers !
Il y a des mathématiciens précoces, témoin Pascal; des poètes, non. Homère sexagénaire est plus croyable que la Fontaine enfant. Avant vingt ans , quelques lueurs peuvent apparaître ; avant ce terme , et plus loin encore, aucun génie de poète n'a atteint à sa hauteur. Beaucoup pourtant étendent leurs ailes bien plus tôt : faible essor, chute prochaine; pour avoir pris leur vol prématurément, ils gisent bientôt sur le sol. Gazettes, coteries, c'est votre ouvrage : relevez-les.
La Fontaine s'ignora bien tard, toute sa vie peut-être; n'est-ce point là son secret? Lisez ses préfaces, je vous prie. Se doute-t-il qu'il soit autre que tout le monde? Et ce n'est pas modestie : il n'a pas seulement assez de vanité pour être modeste ; c'est nature simple et naïve, c'est bonhomie pure. Il chante, c'est son plaisir, non la mission qu'il se donne, non le but qu'il se propose; il chante, et la poésie coule à flots de ses lèvres.
Il était bête , vous savez ; il se persuadait que Phèdre fut son maître ; il oubliait de louer Louis le Grand ; sans y songer, il offensait les marquis et manquait les pensions. Bien niais, en effet, en comparaison de tant de poètes d'esprit !
Typ. Henri Pion.
Sans quitter l'antique bergerie, je me trouvais transporté dans un monde, tout rempli d'émotions poétiques et tendres.
nlltLIOTHKQUS [>K MON iimii.k. )
DE MON ONCLE
Quand j'eus fait disparaître ces livres et cahiers d'étude, je fus un peu embarrassé de savoir que faire. J'allais y songer, lorsqu'il se fit quelque bruit dans la chambre à côté. Je regardai par le trou de la serrure : c'était le chat de la voisine qui avait guerre avec un énorme rat.
Je pris d'abord parti pour le chat, qui était de mes amis ; et je vis que l'appui de mes vœux ne lui serait pas inutile, car, déjà blessé au museau, il attaquait timidement un ennemi bien déterminé. Cependant, quand j'eus assisté pendant quelques instants à la lutte, le courage et l'habileté du faible, en face d'un adversaire aussi terrible, commencèrent à attirer ma sympathie ; en sorte que je résolus de garder une stricte neutralité.
Mais j'éprouvai que c'est bien difficile d'être neutre, c'est-à-dire indifférent entre le chat et le rat ; surtout lorsque j'eus reconnu que ce rat et moi nous nous trouvions être du même bord en matière d'Elzévirs. En effet, l'animal s'était retranché dans le creux même que ses dents lui avaient préparé au sein d'un gros in-folio gisant sur le plancher. Je résolus de le sauver ; et aussitôt ayant lancé un violent coup de pied pour effrayer le matou, je réussis si bien, que la serrure sauta et la porte s'ouvrit.
Il n'y avait plus que l'in-folio : l'ennemi , disparu ; de mon allié , pas de nouvelles. Cependant j'étais compromis.
Cette chambre était une succursale de la bibliothèque de mon oncle, pour lors absent; un réduit poudreux, garni à l'entour de bouquins. Au milieu, une machine électrique délabrée, quelques tiroirs de minéraux; vers la lucarne, une antique bergère. A. cause des livres, on tenait cette chambre toujours fermée pour que je n'y pénétrasse point. Quand M. Ratin en parlait, c'était mystérieusement et comme d'un lieu suspect. Sous ce rapport, l'accident servait merveilleusement ma curiosité.
Je voulus faire de la physique ; mais la machine ne jouant pas, je m'occupai de minéralogie; après quoi, je revins à l'in-folio. Le rat y avait travaillé en grand; sur le titre on ne lisait plus que Dictio.. Dictionnaire! pensai-je, voici un livre peu dangereux. Dictionnaire de quoi?... J'entr'ouvris le volume. Il y avait un nom de femme au haut de
la page; au-dessous, du grimoire mêlé de latin; en bas, des notes. Il s'agissait d'amour.
Pour le coup je fus bien étonné. Dans un dictionnaire ! qui aurait jamais cru ! De l'amour dans un dictionnaire ! Je n'en revenais pas. Mais les in-folio sont pesants ; j'allai donc m'établir dans la bergère, près de la lucarne, assez indifférent pour l'heure au magnifique paysage qu'elle encadrait.
Ce nom, c'était Héloïse. Elle était femme, et elle écrivait en latin : elle était abbesse , et elle avait un amant ! Mes idées étaient bouleversées par des anomalies si étranges. Une femme aimer en latin ! Une abbesse avoir un amant ! Je reconnus que j'avais affaire à un très-mauvais livre, et l'idée qu'un dictionnaire pût se permettre des histoires semblables atténuait mon antique estime pour cette espèce d'ouvrages , d'ordinaire si respectables. C'était comme si M. Ratin , mon maître , comme si Mentor se fût mis tout à coup à chanter le vin et l'amour, l'amour et le vin.
Je ne posai pourtant point le livre comme j'aurais dû le faire, mais au contraire, alléché par ces premières données, je lus l'article, et, toujours plus alléché, je lus les notes, je lus le latin. Il y avait des choses singulières, d'autres touchantes, d'autres mystérieuses; mais une partie de l'histoire manquait. Aussi je n'étais plus tant pour le rat, et il me semblait que la cause du chat fût, à quelques égards, bien soutenable.
Dans les volumes tronqués , c'est toujours ce qui manque qui semble le plus désirable à connaître. Les lacunes piquent la curiosité mieux que les pages ne la satisfont. J'ai rarement la tentation d'ouvrir un volume ; je défais toujours les cornets pour les lire. Aussi trouvé-je que finir chez l'épicier, c'est moins triste que de languir chez le libraire.
Héloïse vivait au moyen âge. C'est un temps que je me figurais tout de couvents, de cellules, de cloches, avec de jolies nonnes, des moines barbus et des sites boisés , planant sur des lacs et des vallées ; témoin Pommiers et son abbaye, au pied du mont Salève. En fait de moyen âge, je ne sortais pas de là.
Cette jeune fille était la nièce d'un chanoine; belle et pieuse enfant, charmante à mes yeux autant par ses attraits naturels que par l'habit de religieuse sous lequel je me la représentais. J'avais vu à Chambéry des sœurs du Sacré-Cœur, et, sur ce modèle, je façonnais toutes les nonnes, toutes les religieuses, et, au besoin, jusqu'à la papesse Jeanne.
DE MON ONCLE
Dans le temps qu'Héloïse, au sein d'une retraite profonde, s'embellissait de grâces pudiques et d'attraits ignorés, on ne parlait en tous lieux que d'un illustre docteur, nommé Abailard. Il était jeune et sage, d'un vaste savoir et d'une intelligence hardie. Sa figure attachait autant que ses paroles, sa beauté égalait sa gloire, et devant sa renommée avait pâli celle de tous les autres. Abailard disputait dans les écoles sur les questions qui s'agitaient alors , et , dans ces tournois , il avait terrassé tous ses adversaires sous les yeux de la foule, sous les yeux des femmes qui se pressaient dans l'amphithéâtre, attentives aux grâces du bel athlète.
Parmi cette foule se trouvait la nièce du chanoine. Cette fille, distinguée d'esprit, ardente de cœur, écoutait avec trouble. Les yeux attachés sur le jeune homme, elle dévorait ses
paroles, elle suivait ses gestes, elle combattait avec lui, elle terrassait avec lui, elle s'enivrait de ses triomphes ; et, sans le savoir, elle s'abreuvait à longs traits d'un ardent et impérissable amour.
C'est la science qu'elle croyait aimer : aussi son oncle, charmé de cultiver d'heureux dons, appelait auprès d'elle Abailard pour la guider et pour
l'instruire Heureux amants! chanoine insensé!...
Ici commençait le travail du rat.
Je passai au revers, mais que tout était changé !
Héloïse avait pris le voile J'en fus ému, car je l'aimais, je partageais
son ivresse, et, belle que je me la figurais déjà, je la vis alors plus belle de tristesse, plus jeune sous les antiques arceaux du cloître d'Argenteuil, plus touchante succombant à ses douleurs jusqu'au pied des
i, autels Le livre relatait dans un gothique langage;
de ses pages antiques s'échappait comme un parfum de vétusté, en telle sorte que la vive impression du passé mariait son charme à la fraîcheur juvénile de mes sentiments.
Cachée dans ce monastère, Héloïse s'efforçait d'éteindre aux eaux de la piété des feux brûlants encore; mais la religion, impuissante à guérir cette
âme malade, ajoutait à ses tourments. La tristesse, les regrets amers, le remords, un insurmontable amour dévoraient les journées de cette pâle recluse ; ses yeux se mouillaient de larmes, elle pleurait Abailard absent, les jours de sa gloire et ceux de son bonheur. Femme coupable, mais bien touchante ! Belle et tendre pécheresse, dont l'infortune colore d'un charme poétique tout cet âge lointain !. ..
« Abailard , traduisais-je avec émotion d'une lettre où Héloïse demande des forces à son amant, Abailard, que de combats pour ramener un cœur aussi perdu que le mien ! Combien de fois se repentir, pour retomber encore; vaincre, pour être ensuite vaincue ; abjurer, pour reprendre, pour ressaisir avec une nouvelle ivresse !
«Temps fortunés! doux souvenirs où se brise ma force, où s'éteint mon courage!... Quelquefois je verse avec délices les larmes de la pénitence, je me prosterne devant le trône de Dieu, la grâce victorieuse est près de descendre dans mon cœur... puis... votre image m'apparaît,
Abailard Je veux l'écarter, elle me poursuit; elle m'arrache à ce
calme où j'allais entrer, elle me replonge dans ce tourment que j'adore en l'abhorrant... Charme invincible! lutte éternelle et sans victoire! Soit que je pleure sur les tombeaux, soit que je prie dans ma cellule, soit que j'erre sous la nuit de ces ombrages, elle est là, toujours là, qui plaît seule à mes yeux, qui les baigne de pleurs, qui jette le trouble et le remords dans mon âme!... Que si j'entends chanter l'hymne sainte, si l'encens s'élève vers la nef, si l'orgue remplit de ses sons l'enceinte sacrée, si le silence y règne... elle encore, toujours elle qui trouble ce silence, qui détruit cette pompe, qui m'appelle, qui m'entraîne hors des parvis. Ainsi, votre Héloïse, au milieu de ces vierges paisibles que Dieu a reçues dans son port, demeure coupable, battue des orages, noyée dans une mer de passions ardentes et profanes »
Après que j'eus savouré le puissant attrait de ces lignes mélancoliques, je me portai vers Abailard. Où le retrouverais-je? Hélas! l'orage avait grondé sur sa tête ; lui , si brillant naguère , je le retrouvai déchu , proscrit , fuyant de retraite en retraite et dérobant ses misérables jours aux fureurs de l'envie et de la persécution : les saints le dénonçaient, les moines lui donnaient du poison , les conciles brûlaient ses livres. Abreuvé d'amertume, il s'enfuit dans un lieu sauvage.
DE MON OXCLE.
« Dans mes jours heureux , écrit-il lui-même, dans mes jours heureux, j'avais visité une solitude ignorée des mortels, habitée des bêtes fauves, où ne s'entendait que le cri rauque des oiseaux de proie. Je m'y réfugiai. Avec des roseaux, je bâtis un oratoire que je couvris de chaume, etm'efforçant d'oublier Héloïse, je cherchais la paix
dans le sein de Dieu »
Je fis une pause dans ce désert, que la lettre d'Abailard met comme sous les yeux ; admirant l'étrangeté de ces antiques aventures , le mouvement passionné de ces vies, ce poétique assemblage d'amour et de dévotion, de gloire et d'amertume. Et comme il arrive quand le cœur est amorcé et l'imagination séduite, j'oubliais les malheurs de ces deux infortunés pour ne me souvenir plus que de cette ardente et mutuelle tendresse à laquelle je portais envie.
Abailard priait dans ce sauvage asile; ailleurs, on regrettait sa voix puissante, on plaignait ses malheurs, et la renommée de sa fuite soudaine préoccupait la publique attente. Mais la ferveur et l'amitié avaient retrouvé sa trace; quelques pèlerins, d'anciens disciples, arrivaient jusqu'à lui; bientôt la foule, chargée de riches offrandes, prenait la route du désert. De ces dons, Abailard avait bâti la belle abbaye du Paraclet, sur la place même où s'élevait naguère l'oratoire de chaume, lorsqu'il apprit que les moines de Saint-Denis, s'emparant du monastère d'Argenteuil, en avaient chassé les religieuses. Aussitôt, se dépouillant de son asile, il y appela sa chère Héloïse.
La jeune abbesse y vint avec ses compagnes. Devant elle s'était retiré Abailard, et l'abbaye de Saint-Gildas de Ruys, dans le diocèse de Vannes, abritait sa triste destinée.
Cette abbaye s'élève sur un rocher sans cesse battu des flots de la mer. Nulle forêt, nulle prairie ne s'y voit alentour, mais seulement une vaste plaine où gisent sur un terreau stérile quelques pierres éparses. L'escarpement des rives, en mettant à nu des rocs déchirés, forme comme une
ligne blanchâtre qui seule varie le morne aspect de cette contrée. De sa cellule, le solitaire voit la longue ligne s'enfoncer avec les golfes, reparaître aux promontoires, ceindre les côtes lointaines et se perdre dans l'immense horizon.
Cette affreuse terre ne fut point trop triste pour Abailard : son âme était plus triste encore. Toute joie y était tarie ; les fumées de la gloire s'en étaient envolées ; l'image même d'Héloïse n'y restait empreinte que pour y nourrir un regret amer, un repentir sombre. Cependant, au sein d'une solitude dont aucun bruit du monde ne variait la lugubre uniformité , l'illustre pénitent, ramené sans cesse sur lui-même, repassait les égarements de sa vie; il sondait à loisir le vide de la gloire, la vanité des plaisirs; il se pénétrait de plus en plus du néant des choses humaines. Puis, ému envers Héloïse, dont l'impénitence se dévoilait dans des lettres brûlantes , il retrouvait quelque pieuse ardeur, un saint effroi relevait son courage, ranimait ses forces éteintes. C'est alors que cet homme, grand autant qu'infortuné , entreprend la difficile tâche d'épurer son âme , de briser les liens qui l'enchaînent encore à la terre, de tendre vers les célestes demeures et d'y entraîner après lui son amante. C'est alors qu'il écrit cette lettre fameuse où, vainqueur enfin de cette opiniâtre lutte, il tend à son Héloïse une main de secours , il encourage ses efforts , soutient ses pas et fait luire à ses yeux, au travers de la poussière du sépulcre, la vive et consolante lumière des cieux.
DE MON ONCLE. 29
« Héloïse, écrit-il en terminant, je ne vous reverrai plus sur cette terre; mais lorsque l'Eternel, qui tient nos jours entre ses mains, aura tranché le fil de cette vie infortunée , ce qui , selon toute apparence , arrivera avant la fin de votre carrière... je vous prie de faire enlever mon corps, en quelque endroit que je meure, et de le faire transporter au Paraclet, pour y être enterré auprès de vous. Ainsi, Héloïse, après tant de traverses, nous nous trouverons réunis pour toujours, et désormais sans danger comme sans crime. Car alors, crainte, espérance, souvenir, remords, tout sera évanoui comme la poussière qui s'envolo, comme la fumée qui se dissipe dans l'air, et il ne restera aucune trace de nos égarements passés. Vous aurez même lieu, Héloïse, en considérant mon cadavre, de rentrer en vous-même et de reconnaître combien il est insensé de préférer, par un attachement déréglé , un peu de poussière , un corps périssable , vile pâture des vers , au Dieu tout-puissant , immuable , qui peut seul combler nos désirs et nous faire jouir de l'éternelle félicité ! »
J'avais fini depuis longtemps de lire cette histoire, que mon esprit y demeurait tout entier attaché. Le livre sur les genoux et les regards tournés vers le paysage ||jîjj|!!|fj I! §j[|li| I que doraient les feux du couchant, j'étais réellement au Paraclet, j'errais au pied de ses murailles, je voyais sous de sombres allées la triste Héloïse, et tout rempli de sympathie pour Abailard, avec lui, j'adorais cette amante infortunée. Ces images ne tardèrent pas à se confondre avec les objets qui frappaient ma vue, en sorte que, sans quitter l'antique bergère, je me trouvais transporté dans un monde resplendissant d'éclat, et tout rempli d'émotions poétiques et tendres.
Mais outre cette lecture, outre la vapeur embrasée du soir et le brillant spectacle que m'ouvrait la lucarne, d'autres impressions se mêlaient à ma rêverie. Parmi les bruits confus qui, dans une ville, signalent l'activité des rues, le travail des métiers, le mouvement du port, les sons éloignés d'un orgue de Barbarie apportés par les airs venaient doucement mourir à mon oreille. Sous le charme de cette lointaine mélodie, tous les sentiments prenaient plus de vie, les images plus de puissance, le soir plus de pureté;
une fraîcheur inconnue parait la création tout entière , et mon imagination, planant dans des espaces d'azur, goûtait au parfum de mille fleurs sans se fixer sur aucune.
Insensiblement je m'étais éloigné d'Héloïse, j'avais délaissé son ombre auprès des vieux hêtres, sous les gothiques arceaux; j'avais navigué sur les âges, et bientôt, perdant de vue les cimes bleuâtres du passé, je m'étais rapproché de rivages plus connus, de jours plus voisins, d'êtres plus présents. Aussi, quand l'orgue vint à se taire, je rentrai dans la réalité, et le gros livre qui pesait sur mes genoux m'étant redevenu indifférent, j'allai machinalement le reporter dans sa case
Qu'elle est morne, l'heure qui succède à ces émotions ; que le retour est amer, des éclatants domaines de l'imagination aux rives ingrates de la réalité ! Le soir m'apparaissait triste, ma prison odieuse, mon oisiveté un fardeau.
Pauvre enfant, qui aspires à sentir, à aimer, à vivre de ce poétique souffle, et qui retombes ainsi affaissé sous ton propre effort, j'ai compassion de toi ! bien des mécomptes t'attendent ; bien des fois encore ton âme, comme soulevée par une douce ivresse, tentera de se détacher de la terre pour voler vers la nue ; autant de fois une lourde chaîne retiendra son essor, jusqu'à ce que, domptée enfin, faite au joug, elle ait appris à se traîner dans le sentier de la vie.
Heureusement je n'en étais point là, et sans sortir de ce sentier de la vie, j'y rencontrais une personne autour de laquelle mon cœur, reportant toutes mes émotions , en prolongeait à son gré le charme et la durée. Cette personne, je ne manquai pas, pour l'heure, d'en faire mon Héloïse, non pas infortunée, mais tendre; non pas pécheresse, mais aussi pure que belle; et, comme si elle eût été présente, je lui adressais les apostrophes les plus vives, les plus passionnées.....
L'on voit que j'étais amoureux. C'était depuis huit jours, et depuis six, je n'avais pas revu l'objet aimé.
Comme font les amants malheureux, les premiers jours, je m'étais bercé d'espoir. J'avais ensuite cherché des distractions, qui, comme on
DE MON ONCLE
l'a vu, m'avaient fort mal réussi. Était venue ensuite ma captivité
les premiers loisirs de cette vie oisive, je
n'avais eu garde d'oublier mes amours. Mais
ce soir-là, ma passion, fortement attisée par
la romanesque lecture que je venais de faire,
finit par se lasser des apostrophes et par me
porter vers des voies désespérées.
Que l'on sache seulement qu'en pénétrant dans la chambre qui était au-dessus de la
mienne , je pouvais y voir ma bien-aimée !
Elle s'y trouvait seule à cette heure La
lucarne m'ouvrait un chemin pour y pénétrer par les toits.
, et,
dés
La tentation était donc irrésistible, d'autant plus que je me trouvais déjà sur le toit depuis un petit moment. Je me suis assis, pour prendre du
courage et me familiariser avec mon projet, car ce commencement d'exécution me causait une émotion si grande, que j'étais sur le point de rebrousser.
Pour le moment, je n'eus rien de plus pressé que de m'eflacer entièrement en me couchant sur le toit Je venais d'apercevoir M. Ratin dans la rue !
Un peu revenu de ce coup de foudre , je me hasardai à soulever la tête,
de manière à voir par-dessus la saillie du toit Plus de M. Ratin ! Evident
qu'il montait l'escalier, et qu'avant une minute il me surprendrait allant en bonne fortune. Ah ! que j'avais de remords et de contrition ; que le repentir m'était facile, et que je ressentais bien l'énormité de ma faute !. .. lorsque je vis reparaître M. Ratin, et disparaître le remords et l'énormité. M. Ratin, après avoir traversé une allée, cheminait tranquillement dans une direction qui l' éloignait de moi.
Bientôt je le perdis de vue , mais je compris que je ne pouvais rester à cette place sans risquer d'être aperçu du soupirail de la prison, dans le fond duquel, de cette région élevée, je plongeais avec effroi mes regards. Je me remis donc en route pour profiter de ce qui restait de jour, et, en quelques pas, j'atteignis à la fenêtre que je cherchais. Elle était ouverte...
Mon cœur battait avec force, car, malgré la certitude que j'en avais, je ne pouvais assez me persuader que ma bienaimée fût seule en ces lieux. J'hésitais donc, lorsque tout à coup je m'entendis dire : « Entrez ! et ne craignez pas qu'on vous trahisse, bon jeune homme. »
C'était la voix du prisonnier. Dès le premier mot, perdant toute présence d'esprit, je sautai brusquement dans la chambre, où je me trouvai sur les épaules d'une belle dame richement habillée, qui roula par terre avec moi.
Je ne puis décrire ce qui se passa dans les premiers instants qui suivirent
la chute, car j'avais
perdu tout sentiment.
La première chose qui me frappa quand je revins à moi, c'est que la dame gisait la figure contre terre , ne faisant entendre ni cri ni plainte. Jem'approchai en rampant à moitié : « Madame ! . . . » lui dis-je d'une voix basse et altérée. Point de réponse. « Madame !!!... » Rien.
Me voici arrivé à un événement bien lugubre. Une respectable dame morte... un écolier assassin! Mon critique va dire que je force à dessein la situation, pour sacrifier au faux goût moderne. — Ne te hâte pas de dire cela, critique. Cette dame était un mannequin. J'étais dans l'atelier d'un peintre. Dis autre chose, critique.
DE MON ONCLE
Je commençai par relever la dame, après néanmoins que je me fus relevé moi-même. Le plus bête de sourire circonvolait par sa face vermeille, bien que son nez eût gravement souffert. J'y lis quelques réparations,
mais c'était une trop petite partie du mal pour que je m'y arrêtasse longtemps.
En effet, cette dame avait été donner du nez contre la boîte à l'huile, qui, perdant l'équilibre, était tombée en répandant dans la chambre les pinceaux , les vessies , la palette et les huiles. Je voulus remettre quelque ordre dans les objets; mais c'était encore une trop petite partie du mal pour que je m'y arrêtasse beaucoup.
En effet, la boîte à l'huile, en tombant, avait atteint le pied d'un grand nigaud de chevalet, lequel, s'étant mis aussitôt à chanceler, avait finalement pris le parti de tomber, en mirant juste dans la poitrine d'un beau monsieur qui, pendu à un clou, nous regardait faire. Le clou avait suivi son monsieur, qui a^ait suivi le chevalet, et tous ensemble étaient venus s'abattre sur la lampe, qui avait brisé la glace en renversant une bouilloire !
Le dégât était horrible, l'inondation générale, et la dame souriait toujours.
Au milieu de cette catastrophe, mes amours avaient un peu souffert, par l'effet de distractions si vives et si inattendues. Pendant que je reste là à réfléchir sur ma situation, je profite du quart d'heure pour faire savoir de qui j'étais amoureux, et comment je l'étais devenu.
Au-dessus de ma chambre était celle d'un habile peintre de portraits. Ce peintre avait le grand talent de faire les gens à la fois ressemblants et agréables. Oh! quel bon état quand on le pratique ainsi! Quel appât merveilleux, où se viennent prendre carpes, brochets, carpillons, et jusqu'aux loutres et aux veaux marins; et de plein gré, et sans se plaindre de l'hameçon, et en remerciant le pêcheur!
Souvenez-vous du bourgeon. Une fois que vous êtes devenu aisé, riche, n'est-ce pas un des premiers conseils qu'il vous donne, que de faire reproduire sur la toile votre intéressante , originale , et , à tout prendre , si aimable figure? ne vous dit-il pas que vous devez cette surprise à votre mère, à votre épouse, à votre oncle, à votre tante? S'ils sont tous morts, ne vous dit-il pas qu'il faut encourager l'art, faire gagner un pauvre diable? Si le pauvre diable est riche, n'a-t-il pas mille autres rubriques? orner
un panneau, faire un pendant Car enfin, que veut -il le bourgeon? Il
veut que vous vous voyiez là sur la toile, joli, pimpant, frisé, linge fin, gants glacés ; il veut surtout qu'on vous y voie, qu'on vous y admire, qu'on y reconnaisse et vos traits, et votre richesse, et votre noblesse, et votre talent, et votre sensibilité, et votre esprit, et votre finesse, et votre bienfaisance, et vos lectures choisies, et vos goûts délicats, et tant d'autres choses exquises qui font de vous un être tout à fait à part, rempli de mille et une qualités charmantes, sans compter vos défauts, qui sont euxmêmes des qualités. Voulant tout cela, est-il étonnant que le bourgeon vous presse au nom de votre père, au nom de votre mère, par votre épouse et par vos enfants , de vous faire peindre , repeindre et peindre encore ? Bien plutôt je m'étonnerais du contraire.
L'art du portrait est donc éminemment lié à la théorie du bourgeon, et beaucoup de peintres, pour avoir méconnu ce principe, sont morts à l'hôpital. Ils faisaient le brochet , brochet ; le marsouin , marsouin. Grands peintres, mauvais portraiteurs ; les gens s'en sont éloignés, et la faim les a détruits.
Ce peintre avait donc toutes les mines fashionables à reproduire, et il ne se passait pas de jour que l'on ne vît de belles voitures apporter leurs maîtres et les attendre devant la maison. Ce m'était un passetemps délicieux que de considérer les beaux chevaux se chasser les mouches, que d'écouter les cochers siffler, ou faire claquer le fouet. Mais, en outre, ces mêmes personnes qui sortaient de la voiture, et dont je ne pouvais voir le visage depuis ma fenêtre, j'étais sûr de pouvoir, au bout de deux ou trois jours, contem- *^ pler leurs traits à loisir et autant que j'en aurais envie.
Je m'abandonnais à ma rêverie pendant des heures entières.
[ niBLIOTHKQl'K 1)K MON OXCLKJ
DE MON ONCLE. 35
En effet le peintre avait pour habitude, entre les séances, d'exposer ses portraits au soleil, en dehors de sa fenêtre, les suspendant à deux branches de fer disposées à cet effet. Une fois qu'ils étaient là, je n'avais qu'à lever les yeux, et je me trouvais au milieu de la plus belle société : milords et barons, duchesses et marquises. Tous ces gens, pendus au clou, se regardaient, et je les regardais, et nous nous regardions.
Or, le lundi précédent, au bruit d'une voiture, j'étais accouru h mon poste. C'était un brillant carrosse :
quatre chevaux, attelage superbe, gens en livrée. La voiture s'arrêta, et il en sortit un vieillard infirme que soutenaient respectueusement deux laquais. Je notai son crâne chauve et ses cheveux argentés , pour le bien reconnaître lorsqu'il arriverait à la galerie.
Quand le vieillard eut mis pied à terre , une jeune fille descendit de la calèche. Alors les deux laquais se retirèrent, et le vieillard s'appuyant sur le bras de la jeune fille, ils entrèrent doucement dans l'allée ; un gros épagneul les suivait en jouant.
Je me sentis ému à cette vue, non point tant à cause de ce qu'il y a réellement de touchant à voir une fille jeune et belle servir d'appui au vieil âge, mais surtout parce que, souvent préoccupé de tendres pensées, cette aimable nymphe , parée de tout ce qui rehausse la grâce et la beauté même, en me montrant la mortelle que je rêvais confusément, fixait sur elle les vagues sentiments , les feux sans objet qui, depuis quelque temps, agitaient mon cœur.
Une chose plus particulière à cette jeune personne avait contribué à me séduire par un charme inattendu : c'était la grande simplicité de sa mise. Au milieu de tant de signes d'opulence, je ne sus lui voir qu'un simple chapeau de paille, qu'une robe blanche, et néanmoins tant d'élégance et de grâce, qu'il me semblait que seule, en des lieux écartés, et privée de tout cet entourage de richesse, je n'eusse pu méconnaître à son port, à sa démarche, à tout son air, son rang, sa richesse, et jusqu'à ce noble dévouement qui la portait à se dérober aux hommages des jeunes hommes, pour soutenir les pas d'un vieillard.
Et puis , le dirai -je, j'étais déjà gâté par la société que je voyais à ma fenêtre : le rang, la richesse, la grâce et le bon goût des manières, de la mise , toutes ces choses avaient pris pour moi un irrésistible attrait. A voir ces personnes, j'avais perdu toute sympathie pour ce qui est commun, pour ce qui est vulgaire, pour ma classe et mes semblables ; et si, à la vérité, sous quelque habit que ce fût, une jeune fille m'eût vivement ému, sous l'aspect de celle-ci, elle devait m'enflammer, me passionner sans mesure.
C'est ce qui ne manqua pas d'arriver, en sorte que je me trouvai subitement épris de cette belle Antigone. Du reste, ma passion était d'une qualité si pure, si distinguée, que je ne songeai seulement pas à me demander si ce n'était point là une de ces Calypso dont M. Ratin m'avait tant parlé.
Et ceux qui croient qu'un amour d'écolier, pour être sans espoir et sans but, n'est pas vif et dévoué, ceux-là se trompent.
Ce sont des gens qui n'ont jamais été écoliers ; ou bien ce furent des écoliers bien forts sur la particule et le que retranché ; des écoliers admirables de mémoire, sages d'esprit, tempérés de cœur, rangés d'intelligence, bridés d'imagination, et toutes les années couronnés par trois fois.
Des écoliers modèles, des modèles selon M. Ratin, des M. Ratin en espérance.
Ils sont à présent des ministres, des avocats, des épiciers, des poètes, des instituteurs, des marchands de tabac, et, où qu'ils soient, au tabac ou dans la chaire, à la banque ou sur le Parnasse, ils sont toujours des ministres modèles, des épiciers modèles, des poètes modèles, des modèles, tous des modèles, et rien que des modèles, sans plus ni moins, et c'est déjà bien beau !
Que mon amour ne fût pas vif et dévoué parce que je ne pouvais m'en promettre que de folles extases? que je ne lui eusse pas tout sacrifié quand même je n'en pouvais rien attendre? Ah ! que vous vous trompez fort! Pour un seul regard de cette aimable fille, j'aurais donné M. Ratin; pour un sourire, j'aurais mis le feu aux quatre Elzévirs du Vatican.
Ils montaient l'escalier. Quand ils eurent dépassé mon étage, j'entr'ouvris doucement; alors l'épagneul se précipita dans ma chambre, joyeux, brillant, amical.
DE MON ONCLE
C'était un animal magnifique. Outre sa beauté et l'extrême propreté rie son poil soyeux, ses allures, son air, et jusqu'à ses manières avaient quelque chose d'élégant et d'aimable ; en sorte que , faisant abstraction de la différence de nos natures, je me surpris à le regarder avec quelque envie, comme chien de haut lieu, comme chien j| familier avec des personnes trop élevées pour seulement se plaire à mes respects, surtout fj^ comme chien aimé de cette belle demoiselle, pour qui, moi, je n'étais rien. Au nom qui était gravé au collier, je me confirmai dans l'idée qu'elle était Anglaise.
Quand le chien fut sorti , je n'eus rien de mieux à faire que de m'oc-
cuper de ce qui se passait au-dessus de moi. Pour saisir quelque chose de
ce qui s'y disait, je m'approchai doucement de la fenêtre.
p-i"J II Le peintre et le vieillard causaient ensemble, mais la
' ' '"l'-'lllll jeune fille demeurait silencieuse.
» Vous avez là , monsieur, disait le vieillard , une triste figure à peindre ! et comme la copie est destinée à survivre bientôt à l'original, ce que vous pourrez y mettre de moins triste sera bien venu, car je ne suis point curieux de faire peur à mes petits-enfants. Certes, continua-t-il en souriant doucement, ce n'est pas coquetterie que de me faire peindre à l'âge et dans l'état où me voici , et je pense que beaucoup de vos modèles choisissent mieux leur moment?
— Pas toujours, monsieur, dit le peintre; une figure aussi vénérable que la vôtre se rencontre plus rarement peut-être que la fraîcheur et la jeunesse elles-mêmes.
— C'est un compliment, monsieur; je l'accepte. Je n'ai plus beaucoup de temps à en recevoir... Lucy, je vous attriste; mais, ma chère enfant, ne sauriez-vous envisager l'avenir aussi tranquillement que votre père? Je vous prie , quand nous nous quitterons , qui de nous deux aura le plus à regretter? J'en fais juge monsieur...
— Je me récuse, monsieur; et il me paraît, comme à mademoiselle,
qu'une séparation doit être si à craindre pour tous les deux, qu'il vaut mieux en détourner les yeux.
— Voilà justement, monsieur, ce que j'appelle faiblesse; c'est celle dont je voudrais guérir ma fille. Je l'excuse, cette faiblesse, quand il s'agit de ces coups qui , trompant de légitimes espérances, frappent la jeunesse dans sa fleur et lui ravissent ces belles années qui lui semblaient acquises. Mais quand la mort nous atteint au terme prévu de la vie... quand elle est comme le sommeil qui vient succéder aux fatigues d'une journée laborieuse... quand un père, heureux jusqu'au dernier moment de la tendresse de sa fille chérie, n'aspire plus qu'à s'endormir dans ses bras... est-ce donc là un si triste tableau qu'il faille en détourner les yeux, et faut-il tant de force pour en soutenir la vue?... Lucy, pourquoi ces larmes?... Voyez, tâchez de voir comme moi, mon enfant... et nos jours seront paisibles, et nous en goûterons les joies jusqu'au dernier terme... et ce malheur, bien moins grand lorsqu'on a pu l'envisager en face, ne se grossira pas de tout ce que l'imagination, les fausses terreurs, une inutile résistance y peuvent ajouter de sinistre et de terrible. .. Pardon, monsieur, ajouta-t-il; c'est notre sujet de guerre avec ma Lucy; et sans ce portrait qui m'a ramené vers ces idées, je n'eusse pas pris la liberté de renouveler ici les hostilités. »
J'écoutais avec ravissement ces paroles, qui, tout en m'apprenant tant de choses, paraient encore cette jeune fille d'un attrait de mélancolie et de filiale tendresse. Quoi ! pensais-je, ces beaux chevaux, ces laquais respectueux, cette calèche, tout ce luxe, tant de sujets de joie ou de vanité, et la reine de ces choses, les yeux mouillés de larmes, qui s'attriste à ne pas se dévouer pour toujours à son vieux père !
Ce jour même le portrait vint à la galerie. C'était une simple ébauche , où je reconnus sans peine le beau vieillard. Il occupait la gauche du tableau; sur la droite, un grand espace, laissé vide, produisait, à mon sens, un très-mauvais effet.
Mais , dès la seconde séance , le tableau ayant été retiré de la galerie , bien que cette fois la jeune miss fût venue seule, je me confirmai dans l'idée que l'espace vide lui était réservé, et que j'allais enfin contempler ses traits.
"Vous m'aviez promis, mademoiselle, lui dit le peintre, de me fournir un croquis de l'endroit de votre parc où monsieur votre père désire être placé.
DE MON ONCLE
— J'y ai pensé, monsieur, répondit-elle ; il est dans ma voiture. » Puis, s'approchant de la fenêtre : « John ! bring me my album, if y ou phase... Mais je m'aperçois que John n'y est plus, » reprit-elle en souriant.
En effet, ses gens ayant laissé un pauvre diable auprès des chevaux, se récréaient dans quelque café du voisinage. « Je vais y aller, » dit le peintre... Mais je l'avais précédé, et déjà je remontais l'escalier, imprimant mes lèvres sur l'album de la jeune miss. J'espérais parvenir jusqu'à la porte de l'atelier, et de là entrevoir sa figure ; mais je rencontrai le peintre en chemin, a Grand merci! vous êtes, ma foi, le plus charmant garçon que je connaisse. ■» Et il prit le livre de mes mains.
Je retournai à mon poste plus tranquillement que je ne l'avais quitté, et j'eus grand tort ; j'avais perdu des paroles dont chacune avait un prix inestimable.
«... Le complaisant enfant ! Il sait donc l'anglais ? — Fort bien. C'est lui qui d'ordinaire me sert de truchement auprès de vos compatriotes... Un aimable jeune homme ! Il est fâcheux qu'il ne soit pas destiné à devenir un artiste, comme l'y porteraient ses goûts et ses talents... »
Le peintre s'interrompit, puis s'étant levé : « Je veux vous montrer...
Voici! c'est un croquis qu'il fit un jour à cette fenêtre... le lac, un morceau de la prison... ce mauvais chapeau suspendu à portée des passants, pour quêter l'aumône, indique la présence du pauvre prisonnier pour qui cette belle nature est invisible.
— Une charmante composition! dit-elle, et remplie de sentiment... Mais pourquoi gêner un penchant qui paraît si décidé?
— Ce sont ses tuteurs; ils veulent qu'il suive la carrière du droit.
— Ses tuteurs !... Il est donc orphelin?
— Depuis longtemps. Il n'a plus qu'un vieil oncle qui pourvoit à son éducation.
— Pauvre enfant! » dit la jeune Anglaise avec un accent plein de compassion.
Ces paroles m'enivrèrent. Elle m'avait plaint; c'était assez pour que je fusse glorieux de me trouver orphelin, pour changer en félicité mon plus grand malheur.
Oh ! que j'eusse voulu retenir sur moi sa pensée! Mais au lieu de ce bonheur suprême, ses discours changèrent d'objet, et j'appris, par quelques mots, que dans huit jours elle repartirait pour l'Angleterre. Que deviendrais-je alors , face à face avec M. Ratin ! Je m'abandonnai à la tristesse.
Angleterre! pays charmant, vers lequel voguent les navires ; frais rivages , parcs ombragés , où vont les jeunes miss promener leur mélancolie!.... Ici, tout est sans charme. Ici, rien n'est aimable. Et je regardais le lac sans plaisir. Quand elle s'éloignera ! quand d'autres contrées la verront passer! quand, à l'heure de
midi, elle voyagera par les routes poudreuses, laissant tomber ses regards sur la verdure des
B5 arbres, des prés! Que ne suis-je dans ces
prés, sous ces arbres!... Jeune miss, vous fuyez?... Que ne suis-je devant ses chevaux, exposé à être foulé par eux! Je verrais sa crainte, je retrouverais sa compassion ! Et je m'imaginais que sans sa compassion ce ne fût pas la peine de vivre.
La séance était finie. Tout en songeant ainsi, j'attendais avec une avide
DE MON ONCLE. 41
impatience que le portrait vînt à la galerie ; mais le soir arriva avant qu'il eût paru, et les jours suivants se passèrent dans cette ingrate attente. C'est alors que les événements m'ayant conduit vers la lucarne , je ne pus résister au désir d'aller jusque dans l'atelier même , contempler les traits de celle qui régnait sur mon cœur. On a vu quelle catastrophe s'ensuivit, et comment j'étais resté à songer au milieu d'un beau désordre. Je reprends mon récit.
J'avais cette fois le sentiment très-net de ma ruine définitive. Déjà coupable de mensonge et de lèse-Elzévir, aller encore enfoncer une porte, lire des livres défendus, puis m'échapper de ma prison, puis courir les toits, puis porter le ravage et la destruction dans un atelier, déranger un mannequin , percer un tableau ! . . . Affreuse série de crimes , dont M. Ralin tenait le premier chaînon, à savoir le fou rire.
Que faire? arranger, réparer, remettre en place? Impossible; il y avait trop de mal. Inventer une fable? Tout à l'heure, à propos du hanneton, je n'avais pas trouvé que ce fût si facile. Avouer? Plutôt tout au monde ! car il aurait fallu laisser voir que j'étais amoureux, et au seul soupçon d'une pareille immoralité, je voyais toute la pudeur de M. Ratin lui monter au visage, et son seul regard m'anéantir.
Je résolus de reprendre le chemin de ma chambre, de refermer sur moi la porte, et de m'adonner à l'étude avec plus de zèle que jamais; soit pour écarter de mon esprit d'importunes terreurs, soit pour donner le change à M. Ratin, qui serait très-certainement content de ma moralité si je lui présentais une copieuse provision de devoirs bien écrits, soigneusement faits, et témoignant de ma parfaite application. Seulement, comme le jour baissait rapidement, je crus devoir différer mon départ de quelques minutes encore, afin que l'obscurité me dérobât aux regards du prisonnier quand je repasserais sur le toit.
Je mis à profit ces minutes pour contenter ma curiosité. Après quelques recherches, je trouvai le portrait adossé à la muraille, et je l'approchai du jour.
Il était presque achevé. La jeune miss, dans une gracieuse attitude, était assise auprès de son père, et sa main délicate reposait négligemment sur le cou du bel épagneul. D'antiques hêtres ombrageaient la scène, et par une trouée on apercevait un beau château assis sur une pelouse qui dominait la mer.
A la vue de ces traits tout remplis de grâce, et animés par un touchant
attrait de douceur et de mélancolie, j'éprouvai les plus tendres émotions , mais pour retomber bientôt dans l'amer regret de ne lui être rien, de la voir s'éloigner bientôt. Tout en me repaissant du charme de son regard : «Pourquoi, lui disais-je, pourquoi n'êtesvous pas ma sœur! Que vous me trouveriez un frère tendre et soumis ! que je rendrais heureux avec vous ce vieillard! Que la verdure est belle où vous êtes!... que les déserts seraient aimables avec vous ! . . . Lucy ! . . . ma Lucy ! . . . ma bien-aimée ! »
La nuit était venue. Je me séparai tristement du portrait, et je me
retrouvai bientôt dans ma chambre, au moment où l'on m'apportait de la
lumière et mon souper.
Dans l'état d'agitation où je me trouvais, je n'avais ni faim, ni sommeil; aussi je ne songeai qu'à me mettre vite à l'ouvrage, afin d'être en mesure de présenter à M. Ratin les preuves visibles de mon travail et de mon entière régénération, à quelque moment qu'il vînt me surprendre.
Après César, Virgile ; après Virgile , Bourdon ; après Bourdon, trois pages de composition ; après trois pages je m'endormis.
Je fus bien étonné d'être réveillé au petit jour par une voix qui psalmodiait à plein gosier. Je prêtai l'oreille c'était le prisonnier. Il continua sur un ton moins éclatant, et finit par cesser tout à fait. Cette pratique pieuse me donna de cet homme une idée presque favorable. Après quelque silence :
«Vous avez, me dit-il, bien travaillé cette nuit?...
Tfp. Henri Non
Un intérêt croissant se peignit sur son morîcsle visage que rnlornil une vivo rougeur
(niBl.IOTHKQLK DE MOV OXCLE )
DE MON ONCLE. 43
— Chantez-vous ainsi tous les matins? interrompis-je.
— Dès mon enfance... Pensez-vous que, sans les consolations de la religion , je pusse ne pas succomber à mon infortune !
— Non. Je m'étonne plutôt que la religion ne vous ait pas détourné du crime qui vous a conduit en prison.
— Ce crime, j'en suis innocent. Dieu a permis l'erreur de mes juges, que la volonté de Dieu soit faite! Je serais résigné, ajouta-t-il, si seulement, avec la nourriture du corps, j'avais le pain de l'âme,.... mais je n'ai point de Bible !
— Quoi ! interrompis-je, on vous refuserait une Bible? ■ — On refuse tout à celui que l'on croit méprisable.
— Il faut que vous ayez une Bible!... je veux que vous en ayez une! j'irai plutôt vous porter la mienne ! !
— Bon jeune homme ! dit-il avec un accent de reconnaissance, pénétrer jusqu'à moi? impossible. D'ailleurs, je n'y consentirais pas! L'aspect de cette affreuse demeure ne doit pas contrister vos regards. . . Vous dirai-je toutefois ce qui me porte à m1 adresser à vous? Hier, quand je vis une corde remonter ces gâteaux jusqu'à vous... Que n'y a-t-il, pensai-je avec envie, une âme compatissante qui, pareillement, fasse remonter le pain de vie jusqu'au pauvre prisonnier! »
A ce trait de lumière : « Avez-vous une corde?
— La Providence, reprit-il, a permis que j'en pusse avoir une, que je réservais pour cet unique usage...
— Vous aurez une Bible, m'écriai-je en l'interrompant, vous l'aurez! » Et tout joyeux de l'idée d'être si véritablement utile à cet infortuné,
je cherchai avec empressement ma Bible parmi les livres que, la veille, j'avais entassés dans l'armoire.
Pendant que je cherchais ainsi, il me sembla entendre, du côté de la prison, comme un murmure étouffé. . . . Ayant prêté l'oreille : « Est-ce vous ? « dis-je au prisonnier. Il ne répondit rien, mais le murmure continuait de se faire entendre plus distinct et plus plaintif. «Qu'est-ce? qu' avez-vous? lui criai-je alors U d'un accent ému et pressant.
— Un horrible mal... répondit-il, et sans remède... L'un de mes fers,
trop étroit pour ma jambe, a provoqué une enflure qui, pressée par le métal... Aïe ! s'écria-t-il en s'interrompant.
— Achevez... achevez, pauvre homme!
— ... Me fait souffrir les plus cruelles tortures! C'est ainsi que, privé de tout sommeil, je vous voyais travailler cette nuit.
— Infortuné! et vous ne demandez pas qu'on vous soulage?
— Ils ne me visitent que tous les cinq jours... Aïe!... Encore trois... et je leur demanderai . . .
— Oh! que vous me faites pitié! Ne pourrais-je donc...
— Rien! rien! pauvre enfant... Il faudrait... mais je sens déjà que votre pitié me soulage... Il faudrait pouvoir... Ohé!... Aïe! aïe!
— Il faudrait pouvoir?
— Miséricorde , miséricorde ! le sang coule ! pouvoir user un peu
le fer. . .
— Une lime! m'écriai-je, une lime! Attendez! dans ma Bible... »
J'avais une lime, je la mis précipitamment dans le livre. Mais, après avoir lié le tout avec une ficelle, je me souvins avec désespoir que j'étais enfermé. Cependant le prisonnier continuait à se plaindre de la façon la plus lamentable, et chacun de ses cris me déchirait le cœur. Aussi je songeais déjà à forcer la serrure de ma porte, lorsqu'à la vue d'un chiffonnier qui passait dans la rue j'éprouvai le plus vif plaisir.
«Tiens, lui criai-je, attache cela à cette corde que tu vois là-bas contre la muraille. Vite, vite ! c'est pour soulager un pauvre homme. »
Le chiffonnier attacha le paquet, qui remonta rapidement. Au même instant, on ouvrait ma porte. C'était M. Ratin ! Il me trouva à l'ouvrage. «Hier, monsieur, me dit-il, dans l'indignation oh m'avait jeté votre conduite, j'oubliai de vous donner des devoirs à faire pendant ces deux jours...
— J'en ai fait, » lui dis-je tout tremblant.
M. Ratin examina les devoirs avec quelque défiance, tant le procédé lui paraissait nouveau. Puis, certain que c'était bien de l'ouvrage fait depuis ma captivité : « Je vous loue, reprit-il, d'avoir fui de vous-même
DE MON ONGLE
les dangers de l'oisiveté. Un jeune homme oisif ne saurait faire que des choses détestables, car il est à la merci de toutes les pensées mauvaises qui, à l'âge où vous êtes, assiègent son esprit paresseux. Souvenez-vous des Gracques, qui ne causèrent tant de plaisir à leur mère que parce qu'ils furent de bonne heure rangés et studieux.
— Oui, monsieur, dis-je.
— Vous ne vous êtes pas donné le temps de manger? reprit M. Ratin en apercevant mon repas resté intact.
— Non, monsieur.
— J'aime à reconnaître l'effet du chagrin profond que vous avez dû ressentir de votre conduite d'hier.
— Oui, monsieur.
— Avez-vous fait à cet égard de sérieuses réflexions?
— Oui, monsieur.
— Avez-vous bien reconnu comment du fou rire vous êtes tombé dans l'irrévérence?
— Oui, monsieur. (Dans ce moment quelqu'un montait l'escalier.)
— Et de l'irrévérence , clans le mensonge ?
— Oui, monsieur. (On ouvrait la porte de l'atelier!)
— Et du mensonge. . .
— Oui, monsieur. (On faisait un cri de stupéfaction! !)
— Quel est ce bruit...?
— Oui, monsieur. » (On en était aux exclamations, aux apostrophes, aux grandes prosopopées ; j'étais près de me trouver mal ! ! ! )
Rassemblant néanmoins toutes mes forces pour détourner l'attention de M. Ratin de dessus les prosopopées : « Quand vous m'eûtes quitté hier, lui dis-je...
— Attendez.... » interrompitil, toujours plus attentif à ce qui se passait dans l'atelier.
C'est vrai que le vacarme y était grand : et Perdu ! perdu ! criait le peintre à tue-tête. Il faut qu'on
soit entré par la fenêtre ! » Il s'en approcha : «Jules! êtes-vous resté chez vous depuis hier au soir?
— Oui, monsieur, dit en s'avançant M. Ratin ; et par mon ordre.
— Eh bien, monsieur, mon atelier est en déroute, mes tableaux détruits, mon chevalet à bas !... et votre élève doit avoir tout entendu.. ..
— Voulez -vous écouter un pauvre prisonnier? dit alors une voix qui partit du soupirail de l'Évêché ; moi, j'ai tout vu, je vous dirai tout.
— Parlez; dites...
— Vous saurez donc, monsieur, que hier au soir il y avait grande société sur ce toit, précisément à l'entrée de votre fenêtre. C'étaient cinq chats. Vous savez que quand ces messieurs content fleurette...
— Abrégez, dit M. Ratin.
■ — ... Leurs propos sont bruyants. La chatte était coquette...
— Abrégez, vous dis-je, répéta M. Ratin ; ceci n'importe pas au fait principal.
— Je vous demande bien pardon , monsieur, car, sans la coquetterie
i ■'T&fàl Plllffl IPlflW '"■■ ': " de celle demoiselle, et la jalousie
des quatre galants
— Jules, me dit M. Ratin, retirez-vous un instant sur l'escalier. »
Je ne me fis pas prier.
« ... Tout, continua le prisonnier, se serait passé en douceur. Ils miaulaient donc, et d'une façon fort tendre, mais madame, n'écoutant à aucun, se lustrait le visage du velours de sa patte. Vous eussiez dit Pénélope au milieu des prétendants...
— Et puis? dit le peintre. Un peu vite....
— Et puis, tout à coup, voici un des matous qui se permet d'appliquer sa griffe sur le museau d'un des prétendants. Celui-ci prend mal la chose, les autres s'en mêlent, pli! pla! c'est le signal: guerre à mort!... Ce
DE MON ONCLE
n'est plus qu'une pelote fourrée, hérissée de griffes, de dents; un concert à réjouir le diable. Pendant qu'ils se battent, Pénélope saute dans l'atelier, toute la pelote lui saute après Je n'ai plus rien vu; mais au
patatras qui se fît, je jugeai qu'ils avaient pu renverser quelque objet, qui en aurait renversé quelque autre. C'était près de huit heures. »
J'étais très-humilié du service que me rendait en cet instant le prisonnier ; d'autant plus que ce mensonge hardi, après tant de piété, ce ton facétieux, après de si vives souffrances, calmaient subitement tout l'intérêt que m'avait inspiré cet homme. Aussi je suis convaincu que sans la présence de M. Ratîn, j'aurais eu la force de le démentir sur l'heure, et de tout avouer au peintre ; mais il y avait de l'amour dans mon crime, et la haute pudeur de M. Ratin réapparaissait comme un grand roc sinistre, contre lequel, au moindre soupçon de sa part, j'irais me briser sans retour.
Pendant que ces choses se passaient, la calèche venait d'arriver devant la maison; déjà la jeune miss et son père montaient l'escalier. « Ma séance ! s'écria le peintre avec désespoir. Prisonnier ! vous nous faites un conte absurde. Voilà un portrait que j'avais adossé à la muraille, et que je retrouve tourné à l'extérieur... Sont-ce les chats qui retournent
mes portraits? On est venu; on est venu par la fenêtre Jules'
qu'avez-vous vu?...
— Jules, chassez ce chien, » me dit au même instant M. Ratin.
Il faut savoir qu'en cet instant le bel épagneul flairait curieusement le parapluie neuf de M. Ratin. Je m'empressai de le chasser jusque dans les greniers, et par delà, pour laisser au peintre le temps d'oublier sa fatale question.
Quand je l'entrai, il était en effet occupé à accueillir ses hôtes, les priant de l'excuser s'il les recevait au milieu d'un aussi affreux désordre. « Si vous ne partiez pas demain, ajouta-t-il, je vous prierais de remettre à un autre jour cette dernière séance? — ■ C'est malheureusement impos-
sible que nous différions notre départ, répondit le vieillard; mais de grâce, ne vous gênez point, et que notre présence ne vous empêche pas de faire ces premières recherches, indispensables pour arriver à la connaissance du coupable. « Alors le peintre monta lui-même sur le toit pour en examiner les abords.
Fort heureusement, M. Ratin, qui était à mille lieues de me supposer la moindre part dans ces événements, après avoir remis soigneusement son parapluie dans sa fourre, était revenu auprès de la table feuilleter mes livres, marquant à mesure les endroits qui devaient faire le sujet de mes devoirs. « En considération, me dit-il, du travail que vous m'avez présenté , et des dispositions meilleures où je vous vois... »
Ici le peintre entra, et tout préoccupé de son idée :
« N'avez-vous pas, monsieur, une chambre... Ah! oui, la voici ! Auriez-vous la bonté de me l'ouvrir? On n'a pu parvenir sur le toit que par là, et nous saurons par où l'on a pu s'introduire dans la chambre.
— ï Volontiers, monsieur, » dit M. Ratin. Et ayant pris^la clef dans un tiroir à son usage', il la mit dans la serrure, que j'avais rajustée de mon mieux, tandis que, pâlissant de stupeur, je feignais une grande application au travail.
Pendant que ces messieurs procédaient à leur inspection, j'aperçus une rumeur dans la prison. Des hommes parlaient avec véhémence, quelques mots sinistres parvenaient à mon oreille, le factionnaire était aux écoutes, et deux passants s'étaient arrêtés pour attendre l'issue de cette scène.
« Voici la corde ! cria une voix.
— La lime ! la lime ! cria une autre voix ; ici , tenez, sous cette pierre.
— C'est bien son mouchoir de poche ! dit au
même instant M. Ratin. Serait-il possible!
Jules ! »
DE MON ONCLE
La porte était ouverte. Je m'enfuis tout chancelant d'épouvante, sans autre projet que de me dérober pour l'instant aux affreuses tortures de la peur et de la honte. Mais quand j'eus fait cent pas dans la rue, et, qu'ayant tourné la tète, j'eus reconnu l'honnête chiffonnier qui entrait dans la maison , en montrant à un magistrat le chemin de ma demeure, je doublai le pas, et dès que j'eus tourné l'angle de la rue voisine, je courus de toutes mes forces jusqu'aux portes de la ville, que je franchis, non sans éprouver une grande terreur à la vue des paisibles gendarmes qui stationnent auprès.
Tout en m'éloignant, j'eus le loisir de réfléchir sur ma situation, qui me parut désespérée. Retourner sur mes pas, ce n'était plus seulement retomber dans les mains de M. Ratin, c'était bien certainement me livrer aux gendarmes, et cette idée me causait la plus sinistre épouvante. Ainsi agité par ces réflexions, et la frayeur soutenant mon courage,1 je marchai tout d'une traite jusqu'à certain pré voisin de Coppet, où je m'assis enfin sur la terre étrangère.
C'est à peine si , dans ce lieu écarté , je me croyais en sûreté contre les atteintes de la justice. Je tournais sans cesse mes regards du côté de la grande route, et à chaque fois que des bestiaux, un âne, quelque chariot y soulevait un peu de poussière , je m'imaginais voir toute la gendarmerie lancée à ma poursuite dans toutes les directions. Cette angoisse me préoccupant de plus en plus , je pris un parti décisif : c'était de poursuivre ma route du côté de Lausanne , où mon oncle faisait un séjour. Je me remis donc en marche.
A tout âge, c'est une triste chose que l'exil ; mais pour l'enfant, qu'il est voisin du seuil paternel ! Trois lieues à peine me séparaient de ma ville natale, et il me semblait qu'abandonné au sein du vaste univers, j'eusse perdu tout appui, tout asile. Aussi suivais-je, le cœur bien gros,
ïa rive de ce lac si riant jadis à voir de ma fenêtre. A mesure que je m'éloignais, moins dominé par la crainte, ces sentiments prenaient sur moi plus d'empire , et deux ou trois fois , m'étant assis sur le bord de la route, ma tristesse devint si forte, que je fus tenté de rebrousser chemin et d'aller implorer le pardon de mon maître.
C'était trop tard. D'ailleurs, à force de marcher, j'allais me trouver bientôt aussi près de Lausanne que de Genève, de mon oncle que de M. Ratin. Cette circonstance ranimait puissamment mon courage ; le calme renaissait en moi ; déjà je recommençais à songer à la jeune miss, et à renouer le fil des tendres rêveries qui m'avaient charmé la veille, à la même heure. Au milieu de cette nature enchantée, son image se présentait à mon cœur plus douce encore ; elle s'y associait à la pureté des cieux , aux teintes vaporeuses des monts , à la fraîcheur de ces beaux rivages , et l'exil perdait sa tristesse.
Que de sève dans l'adolescence ! Est-ce bien moi que je viens de peindre? Est-ce bien moi, ce jeune garçon qui suit la rive d'un pied léger,
regardant avec amour l'azur des flots, les côtes vertes de Savoie, l'antique manoir d'Hermance , peuplant l'air et l'espace du vif sentiment qui le domine?
DE MON ONCLE
Au crépuscule , je me détournai de la route pour demander asile chez des paysans , qui acceptèrent en retour l'unique pièce de monnaie que je possédasse. Je partageai leur soupe et leur rustique gîte, et le lendemain, au point du jour, je les quittai pour continuer mon voyage.
J'étais parti sans casquette ; les rayons du soleil levant brûlaient mon visage. Aussi m'arrêtais-je sous le porche des fermes, pour y goûter quelque fraîcheur, jusqu'à ce que le regard des métayers ou des passants me chassât de ces retraites. En effet, je redoutais toujours que quelque soupçon des crimes que j'avais commis ne fût le motif de cette curiosité dont ma jeunesse et mon bizarre accoutrement étaient l'unique cause.
Après le tranquille village d'Allaman , on voit sur la gauche de la route de magnifiques chênes, qui forment la lisière d'un grand bois. De dessous ces ombrages, l'œil, planant sur toute l'étendue du lac, s'arrête, du côté du Valais, contre les majestueuses parois des Alpes; ou, tourné vers Genève, se promène mollement sur une suite de cimes douces et lointaines, dont les dernières se confondent avec les plages du ciel. Je ne pus résister aux charmes de cet ombrage , et j'allai m'y établir pour y manger le morceau de pain noir dont les paysans m'avaient pourvu.
Je songeais au plaisir de me jeter bientôt dans les bras de mon oncle. Ce désir était si pressant, si extrême, qu'à la seule pensée qu'il pût être
déçu, je m'abandonnais au découragement. « Mon oncle! mon bon oncle ! disais-je le cœur gonflé d'attendrissement, que je vous voie seulement, que je vous parle. . . que je sois où vous êtes ! ... »
En ce moment une voiture de voyage passait sur la grande route , traînée par six chevaux de poste , dont le galop soulevait un long tourbillon de poussière. Le postillon faisait claquer son fouet, tandis que les domestiques dormaient nonchalamment sur les sièges. Cette voiture avait déjà dépassé d'environ deux cents pas l'endroit où j'étais assis, lorsqu'elle s'arrêta, et un des domestiques, étant descendu, se dirigea vers moi.
J'allais m'enfuir, lorsque je crus reconnaître John , le domestique de la jeune miss. « Êtes-vous , me dit-il, le jeune homme qui a disparu hier de la maison de Saint-Pierre ?
• Oui, lui dis-je.
Alors, suivez-moi.
Où?
Vers la voiture. Votre maître est dans un bel état, allez !
DE MON ONCLE. 53
— Où est-il , mon maître ?
— Il vous cherche par les quatre chemins Petit drôle ! »
Ces mots me donnèrent quelque soupçon que M. Ratin pouvait s'être joint aux voyageurs ; en sorte que je me refusais à suivre John, lorsque je vis, de loin, une robe blanche descendre de la voiture. Je me levai aussitôt , et je me mis à courir vers la jeune miss, pour ne pas l'obliger à marcher sur cette route poudreuse; mais quand j'approchai, la honte et l'émotion me firent ralentir le pas , et je finis par m'arrêter à quelque distance d'elle.
« Vous êtes monsieur Jules, n'est-ce pas? me dit-elle d'un ton affable.
— Oui , mademoiselle.
— Oh ! comme le soleil vous brûle ! montez, je vous prie, dans la voiture Votre maître est fort en peine, et j'ai bien du plaisir que nous
vous ayons rencontré
— Montez , mon ami , dit le vieillard , qui avait mis la tête à la portière, montez; nous causerons un peu de votre affaire Vous devez être
fatigué ? »
Je montai, et la voiture repartit aussitôt.
J'étais dans un état d'ivresse qui m'ôtait la parole. Le bonheur, le trouble, la honte, faisaient battre mon cœur, et coloraient d'une vive , rougeur mon visage hâlé. Je tenais encore le reste de mon morceau de pain noir.
«Vous n'avez pas fait bien bonne chère , à ce que je vois , me dit le vieillard. De quel hôtel sortez-vous', je vous prie?
— De chez des paysans, monsieur, qui m'ont hébergé cette nuit.
— Et où comptiez-vous aller ce soir?
— A Lausanne , monsieur.
— Aussi loin que cela ! reprit la jeune miss, et découvert comme vous êtes?
— Plus loin encore! partout, mademoiselle, jusqu'à ce que j'aie rencontré mon oncle! » Et les larmes me vinrent aux yeux.
« Il n'a plus que lui ! » dit-elle à son père. Et elle fixa sur moi un regard compatissant, dont le charme réalisait tout ce que j'avais rêvé de plus hardi à ma fenêtre.
« Mon enfant, reprit le bon vieillard, vous allez rester avec nous jusqu'à Lausanne, où nous vous remettrons aux mains de votre oncle. Vous avez fait là un coup de tête. De quoi donc aviez-vous si peur?
— C'est moi, monsieur, qui ai donné cette lime au prisonnier. Il souffrait cruellement, je vous assure. C'était seulement pour desserrer un de ses fers.
— Eh bien, je ne vois là, mon ami, que le mouvement d'un bon cœur. A votre âge, on n'est pas tenu de savoir que lorsqu'un prisonnier emprunte une lime, ce n'est jamais que pour un unique usage. Mais vous ne me parlez pas de l'atelier. C'est pourtant vous, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur. Je l'aurais dit au peintre, à mon oncle, à vous.... mais j'avais peur de monsieur Ratin.
— C'est donc un terrible homme, que ce monsieur Ratin! Mais encore, qu'alliez-vous faire dans cet atelier? Est-ce vous qui avez retourné le portrait de ma fille ? »
Je rougis jusqu'au blanc des yeux.
Il se mit à rire. « Ah ! ah ! c'est ceci qui est grave! car ce n'était sûrement pas pour voir ma figure. A vous, Lucy, de vous fâcher.
— Point du tout, mon père, dit-elle en souriant avec une grâce charmante. Je sais que monsieur Jules aime les arts : il dessine lui-même avec talent : c'est donc fort naturel qu'il voulût voir Touvrage d'un homme habile.
— Lucy, reprit le vieillard avec une malice douce, vous n'êtes pas tenue non plus de savoir que lorsqu'on retourne un tableau où se trouve
votre figure, c'est fort naturel que ce soit pour la voir » Puis, comme
il voyait ma honte : « Ne rougissez pas, mon enfant ; croyez bien que je ne vous en estime pas moins, et que ma fille vous pardonne. N'est-ce pas, Lucy? »
Un léger embarras succéda à ces paroles, mais il ne se prolongea que pour moi seul. Bientôt j'eus à répondre à toutes les questions que me firent ces aimables personnes. Après ce qui venait d'être dit, j'avais remarqué chez le vieillard une gaieté plus cordiale encore, et en même temps, chez la jeune miss, un peu plus de réserve, mais non moins d'intérêt et de sollicitude pour ma situation. Pour moi, je ne tournais pas les yeux sur elle que je ne me sentisse comme enivré de sa vue , et rempli des plus doux transports de plaisir.
Mais nous touchions à la ville : «. Votre oncle vous grondera-t-il? me dit le vieillard.
— Oh non! monsieur Et puis je serai si joyeux de le voir, qu'encore cela me ferait-il peu de chagrin.
— Aimable enfant! dit Lucy en anglais.
— Je veux tout de même vous remettre entre ses mains. Rue du Chêne, dites-vous? John! faites arrêter rue du Chêne, n" 3. »
Toute ma crainte était que nous ne trouvassions pas mon oncle chez lui, lorsque, la voiture s'étant arrêlée, un jeune enfant nous dit qu'il était en ce moment dans sa chambre. « Qu'il descende! dis-je à l'enfant.
— Non, nous monterons, dit le vieillard. Est-ce bien haut?
— Au premier, » répondit l'enfant.
Et comme chez le peintre, la jeune miss, soutenant le bras de son père, entrait dans l'allée avec lui, pendant que j'aurais baisé les traces de ses pas.
Mon oncle venait de rentrer. A peine l'eus-je vu, que je courus me jeter dans ses bras. « C'est toi! Jules, » dit -il. Mais je l'accablais de caresses sans pouvoir lui répondre.
« Tu arrives sans chapeau , mon enfant, mais en bonne compagnie, à ce que je vois.
Madame et monsieur, veuillez prendre la peine de vous asseoir. » Je quittai sa main pour approcher des sièges.
a Nous ne voulons, monsieur, dit le vieillard, que remettre entre vos respectables mains cet enfant, coupable, à la vérité, d'une étourderie, mais dont le cœur est bien honnête. Il vous dira lui-même par quelles circonstances nous avons eu le plaisir de l'avoir pour compagnon de voyage, et pris la liberté de nous présenter chez vous. Adieu, mon ami, me dit-il en me
touchant la main; je vous laisse mon nom sur cette carte, afin que vous sachiez qui je suis, si jamais vous me faites le plaisir de recourir à mon amitié.
— Adieu, monsieur Jules » ajouta l'aimable fille. Et elle me tendit
sa main.
Je les vis se retirer, les yeux mouillés de larmes.
C'est de cette façon que je retrouvai mon bon oncle Tom. Au bout de quelques jours, nous retournâmes à Genève. Il m'ôta M. Ratin, et me prit avec lui.
Ainsi s'ouvrit ma jeunesse. Je raconterai dans la Bibliothèque comment j'en sortis à trois ans de là.
DE MON ONCLE
Afin d'utiliser mes vacances, mon oncle m'a conseillé de lire Grotius, pour lire ensuite Puffendorf, pour lire ensuite Burlamaqui, égaré poulie moment. Aussi, je me lève matin; je vais à ma table, je m'établis,
je me croise les jambes, puis j'ouvre à l'endroit Mais voici ce
qui m'arrive.
Au bout d'une demi-heure, mon esprit, ainsi que mes yeux, commence à faire des excursions à droite et à gauche. C'est d'abord sur la marge de l'inquarto, où je gratte un point jaune, je souffle un poil, je détache une paille, avec toute sorte d'ingénieuses précautions; c'est ensuite sur le bouchon de mon encrier, tout rempli de petites particularités curieuses dont chacune m'occupe à son tour, jusqu'à ce qu'enfin passant ma plume dans la bouclette, je lui imprime une moelleuse rotation qui me réjouit infiniment. Après quoi, volontiers, je me renverse sur le dossier de mon fauteuil, en étendant les jambes et croisant les mains sur ma tête. Dans cette situation, il me devient très-difficile de ne pas siffler un petit air quelconque, tout en suivant avec une vague fixité les bonds d'une mouche qui veut sortir par les vitres.
Cependant, les articulations commençant à se roidir, je me lève pour faire, les deux mains dans mes goussets, une petite promenade qui me
conduit au fond de ma chambre. Là, rencontrant l'obscure paroi, je rebrousse tout naturellement vers la fenêtre, contre laquelle je bats, du bout des ongles, un joli roulement où j'excelle. Mais voici un char qui passe, un chien qui aboie, ou rien du tout; il faut voir ce que c'est. J'ouvre Une fois là j'ai éprouvé que j'y suis pour longtemps.
La fenêtre! c'est le vrai passe-temps d'un étudiant; j'entends d'un étudiant appliqué, je veux dire qui ne hante ni les cafés, ni les vauriens. 0 le brave jeune homme! il fait l'espoir de ses parents, qui le savent rangé, sédentaire ; et ses professeurs, ne le voyant ni fréquenter les promenades, ni cavalcader dans les places, ni jouer aux tables d'écarté, se plaisent à dire qu'il ira loin ce jeune homme-là. En attendant, lui ne bouge de sa fenêtre.
Lui... c'est donc moi, modestie à part. J'y passe mè*s journées, et si
j'osais dire Non, jamais mes professeurs, jamais Grotius, Puffendorf,
ne m'ont donné le centième de l'instruction que je hume de là, rien qu'à regarder dans la rue.
Toutefois, ici comme ailleurs, on va par degrés. C'est d'abord simple flânerie récréative. On regarde en l'air, on fixe un fétu, on souffle une
plume, on considère une toile d'araignée, ou l'on crache sur un certain pavé. Ces choses-là consument des heures entières, en raison de leur importance.
Je ne plaisante pas. Imaginez un homme qui n'ait jamais passé par là. Qu'est-il? que peut-il être? Une sotte créature, toute matérielle et positive, sans pensée, sans poésie; qui descend la pente de la vie , sans jamais s'arrêter, dévier du chemin, regarder à l'entour, ou se lancer au delà. C'est un automate, qui chemine de la vie à la mort, comme une machine à vapeur de Liverpool à Manchester.
Oui, la flânerie est chose nécessaire au moins une fois dans la vie, mais surtout à dix-huit ans, au sortir des écoles. C'est là que se ravive l'âme desséchée sur les bouquins; elle fait halte pour se reconnaître; elle finit sa vie d'emprunt pour commencer la sienne propre. Aussi, un été entier passé dans cet état ne me paraît pas de trop dans une éducation soignée. Il est probable même qu'un seul été ne suffirait point à faire un
DE MON ONCLIi.
grand homme : Socrate flâna des années; Rousseau, jusqu'à quarante ans; la Fontaine, toute sa vie.
Et cependant, je n'ai vu ce précepte consigné dans aucun ouvrage d'éducation.
Ces pratiques, dont je viens de parler, sont donc la base de toute instruction réelle et solide. En effet, c'est durant que les sens y trouvent un innocent aliment, que l'esprit y contracte le calme d'abord, puis la disposition à observer,
Car, que faire en flânant, à moins que l'on n'oBSERVE?
puis enfin, par suite et à son insu, l'habitude de classer, de coordonner, de généraliser. Et le voilà tout seul arrivé à cette voie philosophique recommandée par Bacon, et mise en pratique par Newton, lequel un jour flânant dans son jardin et voyant choir une pomme, trouva l'attraction.
L'étudiant à sa fenêtre ne trouve pas l'attraction; mais, par un procédé tout semblable, à force de regarder dans la rue, il lui arrive au cerveau une foule d'idées qui, vieilles ou neuves en elles-mêmes, sont du moins nouvelles pour lui, et prouvent clairement qu'il a mis son temps à profit.
Et ces idées venant à heurter dans son cerveau ses anciennes idées d'emprunt, du choc naissent d'autres lumières encore. Car, par nature, ne pouvant flotter entre toutes, et surtout entre les contraires, le voilà qui, tout en fixant un fétu, compare, choisit, se fait savant à vue d'œil.
Et quelle charmante manière de travailler, que cette manière de perdre son temps !
Mais quoique à la rigueur un fétu suffise pour flâner avec avantage, jô dois dire que je ne m'en tiens pas là; car ma fenêtre embrasse un admirable ensemble d'objets.
En face, c'est l'hôpital , immense bâtiment, où rien n'entre, d'où rien
ne sort, qui ne me paye" tribut. Je suis les intentions, je devine les causes, ou je perce les conséquences. Et je me trompe peu ; car, interrogeant la physionomie du portier, à chaque cas nouveau, j'y lis mille choses curieuses sur les gens. Rien ne marque mieux les nuances sociales que la figure d'un portier. C'est un miroir admirable où se viennent peindre , dans tous leurs degrés, le respect rampant, l'obséquiosité protectrice, ou le dédain brutal, selon qu'il réfléchit le riche directeur, l'employé subalterne, ou le pauvre enfant trouvé. Miroir changeant, mais fidèle.
Vis-à-vis de ma fenêtre, un peu plus haut, est celle d'une des salles de l'hôpital. De la place où je travaille, je vois l'obscur plafond; quelquefois le sinistre infirmier, le nez contre les vitres, regardant dans la rue. Que si je monte sur ma table, alors mes yeux plongent dans ce triste séjour, où la douleur, l'agonie et la mort ont étendu leurs victimes sur deux longues files de lits. Spectacle funèbre,- où souvent néanmoins m'attire un intérêt sombre, lorsqu'à la vue d'un infortuné qui se meurt, mon imagination se promène autour de son chevet, et tantôt rebroussant dans cette vie qui s'éteint, tantôt s'avançant vers cet avenir qui s'ouvre, se repaît de ce charme mélancolique toujours attaché au mystère où s'enveloppe la destinée de l'homme.
A gauche, au bas de la rue, c'est l'église, solitaire la semaine, remplie le dimanche, et retentissant de pieux cantiques. Là aussi, je vois qui entre, je vois qui sort, je conjecture, mais moins sûrement. En effet, point de portier. Et il y en aurait un, que je n'en serais guère plus
DE MON ONCLE
avancé, car c'est le propre du portier de s'arrêter à l'habit; au delà, il est aveugle, muet, sourd, et sa physionomie ne réfléchit plus rien. Or, c'est l'âme de ceux qui hantent l'église qui m'intéresserait à connaître : malheureusement l'âme est sous l'habit, sous le gilet, sous la chemise, sous la peau; et encore bien souvent n'y est pas, s'allant promener pendant le prêche. Je vais donc tâtonnant, hésitant, supposant, et ne m'en trouve pas plus mal; car c'est précisément le vague, l'incertain, le douteux qui fait l'aliment comme le charme de la flânerie.
A droite, c'est la fontaine où tiennent cour, autour de l'eau bleue, servantes, mitrons, valets, commères. On s'y dit des douceurs au murmure de la seille qui s'emplit, on s'y conte l'insolence des maîtres, les ennuis du service, le secret des ménages. C'est ma gazette, d'autant plus piquante aussi, que n'entendant pas tout, il faut souvent deviner.
Là-haut, entre les toits, je vois le ciel, tantôt bleu, profond, tantôt gris, borné par des nuages flottants ; quelquefois traversé par un long vol d'oiseaux émigrant aux rives lointaines, par-dessus nos villes et nos campagnes. C'est par ce ciel que je suis en relation avec le monde extérieur, avec l'espace et l'infini : grand trou, où je m'enfonce du regard et de la pensée, le menton appuyé sur le poignet.
Quand je suis fatigué de m'élever, je redescends sur les toits. Là, ce sont les chats, qui, maigres et ardents, miaulent dans la saison d'amour, ou, gras et indolents, se lèchent au soleil d'août. Sous le toit, les hirondelles et leurs oisillons, revenus avec le printemps, fuyant avec l'automne, toujours volant, cherchant, rapportant vers la couvée criarde. Je les connais toutes, elles me connaissent aussi ; non plus effrayées de voir là ma tête, qu'à la fenêtre au-dessous, un vase de capucines.
Enfin, dans la rue, spectacle toujours divers, toujours nouveau : gentilles laitières, graves magistrats, écoliers polissons ; chiens qui grognent
ou jouent follement; bœufs qui mâchent, remâchent le foin, pendant que leur maître est à boire. Et si vient la pluie, croyez-vous que je perde mon temps? Jamais je n'ai tant à faire. Voilà mille petites rivières qui se rendent au gros ruisseau, lequel s'emplit, se gonfle, mugit, entraînant dans sa course des débris que j'accompagne chacun dans ses bonds avec un merveilleux intérêt. Ou bien, quelque vieux pot cassé, ralliant ces fuyards derrière son large ventre, entreprend d'arrêter la fureur du torrent, cailloux, ossements, copeaux, viennent grossir son centre, étendre ses ailes; une mer se forme, et la lutte commence. Alors, la situation devenant dramatique au plus haut degré, je prends parti, et presque toujours pour le pot cassé; je regarde au loin s'il lui vient des renforts, je tremble pour son aile droite qui plie, je frémis pour l'aile gauche déjà minée par un filet... tandis que le brave vétéran, entouré de son élite, tient toujours, quoique submergé jusqu'au front. Mais qui peut lutter contre le ciel ! La pluie redouble ses fureurs, et la débâcle.... Une débâcle! Les moments qui précèdent une débâcle! C'est ce que je connais de plus exquis, en fait de plaisirs innocents. Seulement, si pour franchir le ruisseau les dames montrent leur fine jambe, je laisse là la débâcle, et je suis de l'œil les bas blancs jusqu'au tournant de la rue. Et ce n'est là qu'une petite partie des merveilles qu'on peut voir depuis ma fenêtre.
Aussi je trouve les journées bien courtes, et que, faute de temps, je perds bien des choses.
Au-dessus de ma chambre est celle de mon oncle Tom. Assis sur un fauteuil à vis, l'échiné courbée en avant, tandis que le jour glisse sur ses cheveux d'argent, il lit, annote, compile, rédige, et enserre dans son cerveau la quintessence de quelques mille volumes qui garnissent sa chambre tout à l'en tour.
DE MON ONCLE
Au rebours de son neveu, mon oncle Tom sait tout ce qu'on apprend dans les livres, rien de
TLCT
ce qu'on apprend dans la rue. Aussi croit -il à la science plus qu'aux choses mêmes. Vous le trouveriez sceptique sur sa propre existence; très-dogmatique sur tel système nuageux de philosophie. Du reste, bon et naïf comme un enfant, pour n'avoir jamais vécu avec les hommes.
Trois bruits distincts m'annoncent presque tout ce que fait mon oncle Tom. Quand il se lève, la vis crie; quand il va prendre un livre, l'échelle roule; quand il s'est distrait d'une prise de tabac, la tabatière frappe la table.
Ces trois bruits se suivent d'ordinaire, et j'y suis tellement habitué, qu'ils me détournent peu de mes travaux ; mais un jour...
Un jour, la vis crie, l'échelle ne roule pas, j'attends la tabatière. .. rien. Je fus réveillé de ma flânerie, comme l'est un meunier de son somme quand la roue de son moulin vient à se taire. J'écoute; mon oncle Tom cause, mon oncle Tom rit. . . . une autre voix. . . . « C'est bien cela; » me dis-je très- ému.
C'est qu'il faut savoir que depuis que je travaillais à la fenêtre, je n'étais point resté dans les généralités. Je m'étais, depuis quelques jours, occupé tout particulièrement d'un objet qui avait atténué l'intérêt que je portais aux autres. Et voici les symptômes qui ont suivi ce changement dans la direction de mes travaux.
Dès le matin, j'attends. Dès deux heures, le cœur me bat. Quand elle a passé, ma journée est finie.
Avant, je n'avais jamais songé que je fusse seul; d'ailleurs n'étionsnous pas moi et mon oncle, et le ruisseau, et les hirondelles, et tout le monde? Aujourd'hui je me trouve seul, tout seul; excepté vers trois heures, que tout reprend vie à l'entour et au dedans de moi.
Je vous ai dit comment auparavant coulaient mes douces heures. Aujourd'hui, je ne sais plus ni m'occuper, ni être oisif, ni flâner, ce qui est fort différent. C'est au point que, l'autre jour encore, une grosse plume tournoya lentement à deux doigts de mon nez, sans que l'idée seulement me vînt de souffler dessus. Et je pourrais citer cent traits pareils.
jj ^Au lieu de cela, je songe tout éveillé. Je rêve qu'elle me connaît,
qu'elle me sourit , que je lui agrée ; ou bien , cherchant les voies et moyens de lui être quelque chose, je la rencontre, je voyage avec elle, je la protège, je la défends , je la sauve entre mes bras ; et je m'attriste profondément de n'être point ensemble en un bois sombre , attaqué par d'affreux brigands que je mets en fuite, quoique blessé en la défendant.
Mais il est temps de dire ce qu'était cet objet. Je ne sais comment m'y prendre , car les mots sont bien inhabiles à peindre sous quel air nous apparut la première fille qui fit battre notre cœur; impressions fraîches et vives , qui auraient besoin d'un langage tout jeune.
Je dirai donc seulement que tous les jours, sortant vers trois heures d'une maison voisine, elle descendait la rue et passait sous ma fenêtre.
DE MON ONCLE
Sa robe était bleue, et si simple, que vous ne l'eussiez pas distinguée sur tant d'autres robes bleues qui passaient , ni moi non plus ; n'était que je lui trouvais une grâce toute singulière à flotter autour de cette jeune taille. Et cette jeune taille me semblait tenir son charme de l'air modeste de l'aimable fille si douce à voir; de façon que, revenant ensuite à la robe, il me devenait impossible d'en imaginer une plus à mon gré, cent lieues à la ronde, et chez les premières faiseuses.
Aussi, tant que cette robe était sur mon horizon, tout me semblait sourire et s'embellir à l'entour. Et quand elle avait disparu, il me fallait encore une robe bleue pour tous mes rêves de félicité.
Or, ce jour-là, je la vis venir à son ordinaire, et approcher jusque sous ma fenêtre, d'où mes yeux se disposaient à la suivre jusqu'au tournant de la rue, et mes pensées au delà encore; lorsque, faisant un contour, elle entra dans l'allée, droit au-dessous de moi. J'en fus si troublé, que je retirai ma tête comme si elle fût entrée de plain-pied dans ma chambre. Puis j'allais réfléchir qu'elle traversait dans l'autre rue, lorsque se passèrent dans la bibliothèque de mon oncle Tom les choses extraordinaires qui causèrent l'émotion dont j'ai parlé. Quoi ! elle parle à mon oncle ! . . . . Et je faisais d'incroyables efforts d'ouïe pour saisir quelques mots, lorsqu'un événement imprévu vint bouleverser l'univers qui commençait à se former autour de moi.
Cet événement si grave était au fond de mince importance. L'échelle venait de rouler, et j'entendais mon oncle Tom monter les degrés en causant. Je crus même distinguer le mot hébraïque sortant de sa bouche. De tout cela il résultait clairement que mon oncle Tom avait affaire en ce moment à quelque docteur hébraïsant qui remaniait avec lui quelque vétille d'érudition. Car, pour elle, s'imaginer que sa jeune tète s'enquit de
niaiseries scientifiques, ou que sa jolie main voulût feuilleter de poudreux in-folio, il n'y avait pas moyen.
Je me remis machinalement à la fenêtre , fort désappointé , et regardant sans voir, comme lorsqu'on a une idée qui vous rend absent de vous-même. Cependant, en face, au gros soleil, deux ânes philosophaient, attachés au même gond. Après un grand moment, l'un fit une réflexion, ce que
je reconnus à un imperceptible frisson de son oreille gauche : puis allongeant la tête, il montrait amoureusement à l'autre son vieux râtelier, sur quoi celui-ci ayant compris en fit autant, et ils se mirent tous deux à l'œuvre : se grattant le cou avec une telle réciprocité de bons offices , avec une nonchalance si voluptueuse , une flânerie si suave , que je ne pus m' empêcher de sympathiser, moi troisième. C'était la première fois depuis ma préoccupation. C'est qu'il est dans la naïveté de certains spectacles des attractions irrésistibles , qui enlèvent l'âme à elle-même , et la font infidèle à ses plus doux pensers. Aussi allais-je m'enivrer de celui-là, lorsqu'une robe bleue sortit de l'allée. C'était elle. « Hé ! » m'écriai-je involontairement.
La jeune fille , entendant quelque chose , leva la tête assez pour que l'aile de son chapeau laissât passer son beau regard, qui vint m'inonder de honte, de trouble, et d'un plaisir rapide comme l'éclair. Elle rougit et continua d'aller.
C'est le charme de cet âge de rougir au souffle du vent, au bruit d'une paille : mais rougir à mon occasion me sembla néanmoins une faveur inexprimable, une circonstance qui changeait beaucoup ma situation; car c'était la première fois que, d'elle à moi, il se passait quelque chose.
DE MON ONCLE
Ce qui diminua bientôt ma joie, ce fut un prompt retour sur moi-même. Elle m'avait vu disant : « Hé! » la bouche béante, l'œil ahuri, de l'air d'un idiot qui voit choir son chapeau dans la rivière. L'idée de cette première impression que j'avais dû lui produire m'était singulièrement amère.
Mais que pensez-vous qu'elle eût sous son bras ! Un in-octavo couvert de parchemin, fermé de clous d'argent, misérable bouquin, que cent fois j'avais vu traîner dans la chambre de mon oncle, et qui alors, doucement pressé entre son bras et sa hanche ,
me semblait le livre des livres Je compris
pour la première fois qu'un bouquin peut être bon à quelque chose. Sage, mon oncle Tom, d'en avoir amassé toute sa vie ! Imbécile, moi, de n'avoir pas eu en ma possession ce fortuné livre, dont le titre même m'était inconnu.
Elle traversa la rue, se dirigeant vers l'entrée de l'hôpital, où elle dit quelques mots au portier, qui me parut la connaître, et ne lui accorder
que juste ce qu'il fallait de protection pour qu'elle osât passer. Bien qu'indigné contre le brutal, cela me fit plaisir, en me prouvant que la fille de mes pensées n'était pas d'une condition assez riche ou élevée pour rendre ridicules à mes propres yeux les vœux qui commençaient à germer dans mon cœur.
J'éprouvai un grand plaisir à la savoir si près de moi, car j'avais craint de la perdre jusqu'au lendemain. Je brûjais d'apprendre ce qui l'avait amenée chez mon oncle, et ce qui pouvait l'attirer dans ce lieu. Mais, pour le moment, enchaîné par le désir de la voir sortir, je me résignai à attendre, jusqu'à ce que, la nuit étant venue, je perdis l'espoir de la revoir ce jour-là, et je montai en toute hâte chez mon oncle Tom.
Il avait déjà allumé sa lampe, et je le trouvai considérant avec la plus grande attention au travers d'une fiole remplie d'un liquide bleuâtre. «Bonjour, Jules, me dit-il sans se déranger, assieds-toi là, je vais être à toi. »
Je m'assis, impatient de questionner mon oncle, et considérant la bibliothèque , qui m'apparaissait toute changée. Je regardais avec respect ces vénérables livres , frères de celui que j'avais vu sous son bras, et les choses que je voyais, l'air que je respirais, me semblaient autres, comme si la jeune fille venue en ce lieu y eût laissé quelque signe de sa présence.
« J'ai fait, dit mon oncle. A propos, Jules, tu ne sais pas?...
— Non, mon oncle
— Remercie une jeune fille qui est venue ici »
En disant ces mots, il prit le chemin de sa table, pendant que j'entendais battre mon cœur d'attente. Puis, se retournant :
«Devine... » me dit-il, comme voulant jouir de ma surprise.
J'étais hors d'état de rien deviner. «
« Elle vous a parlé de moi ! dis-je avec une émotion croissante.
— Mieux que ça, reprit mon oncle, d'un air fin.
— Dites, dites, mon oncle, je vous en supplie.
— Tiens , voilà mon Burlamaqui retrouvé ! »
Je tombai du ciel sur la terre, faisant des imprécations intérieures contre Burlamaqui, que, par respect, je substituai à mon oncle en cette occasion.
DE MON ONCLE
« En lui cherchant un livre, continua mon oncle Tom, je t'ai retrouvé celui-ci, que je croyais perdu.
0 l'aimable fille ! reprit-il, et qui vaut bien , ma foi , douze de tes professeurs. »
J'étais de son avis, pour le moins, et cette exclamation de mon oncle Tom me raccommoda un peu avec lui.
« Elle lit l'hébreu comme un ange ! »
Je n'y étais plus du tout. « Elle lit l'hébreu? Mais, mon oncle. ... n Car cette idée m'était désagréable.
« Et j'ai eu un plaisir extrême à lui faire lire le psaume xlviii dans l'édition de Buxtorf. Je lui ai expliqué, en comparant les variantes avec l'édition de Crœsius ,' combien le texte de Buxtorf est préférable.
— Vous lui avez dit cela? à elle ?
— Mais c'est clair, puisque je lui parlais.
— Elle était là, devant vous, et vous avez pu lai dire cela?
— Mais oui ; d'ailleurs ce que je lui ai dit là ne peut guère se dire qu'à une juive !
— Elle est juive ! »
D'autres sont-ils faits comme moi? Juive! Belle et juive ! Je l'en trouvai tout de suite dix fois plus belle, et l'en aimai dix fois davantage.
Cela est peu chrétien; j'assure pourtant qu'il en fut ainsi, et que le charme que je lui trouvais déjà s'en trouva rafraîchi , vivifié, comme si dès
lors les mêmes choses que j'aimais en elle se fussent trouvées différentes et nouvelles.
Je sais encore qu'en ce point je raisonnais fort mal, et que le plus mince logicien eût pu me convaincre d'absurdité , à plus forte raison mon oncle Tom; aussi je ne lui en parlai pas, car je tenais plus encore à mon erreur qu'à la logique.
Mais l'impression fut ce que j'ai dit. D'ailleurs... aime-t-on sa sœur d'amour? Non. Sa compatriote? Mieux. L'étrangère? Plus vite encore. Mais une belle juive ! Et puis , délaissée peut-être ; mal vue des bonnes gens : c'était à mes yeux un avantage, comme si cela l'eût rapprochée de moi.
«Veut-elle donc hébraïser? dis-je à mon oncle Tom.
— Non, bien que je l'y aie engagée de tout mon pouvoir. Il s'agit d'un pauvre vieillard qui s'en va mourant. Elle venait m'emprunter une Bible hébraïque pour lui faire quelque lecture pieuse.
— Elle ne reviendra donc plus?
— Demain, vers dix heures, pour me rapporter le livre. »
Et mon oncle se remit à examiner sa fiole, pendant que je restai à
songer. «Demain, ici, dans cette même chambre! me disais-je. Si près de moi, sans que je lui sois rien! pas même autant que mon oncle Tom et sa fiole. » Je redescendis tristement chez moi.
Je fus très-surpris de trouver ma chambre éclairée par une légère lueur. Ayant reconnu que c'était le reflet d'une lumière qui brillait vis-à-vis, dans la salle de l'hôpital, ordinairement sombre à cette heure, je montai sur une chaise, d'où je vis d'abord une ombre qui se projetait contre la muraille du fond. Ma curiosité étant vivement excitée, je me guindai entre la chaise et la fenêtre , de telle façon que je pus plonger assez bas pour reconnaître , suspendu à cette même muraille, un chapeau de femme. «C'est elle! » m'écriai-je. Mettre la chaise sur la table, Grotius et Puffendorf sous la chaise, et moi sur le tout, fut l'affaire d'un clin
d'oeil. Et je retenais mon souffle pour mieux jouir du spectacle qui s'offrait à moi.
Au chevet d'un vieillard pâle et souffrant, je la voyais pieuse, recueillie, embellie de tout l'éclat que prêtait à sa jeunesse et à sa fraîcheur cet entourage de maladie et de vieillesse. Elle baissait ses belles paupières sur le livre de mon oncle, où elle lisait les paroles de consolation. Quelquefois, s'arrêtant pour laisser reposer le malade , elle lui soutenait la tête , ou lui prenait affectueusement la main, le considérant avec une compassion qui me paraissait angélique.
«Heureux mourant! disais-je. Que ses paroles doivent lui être douces, et ses soins pleins de charmes !... Oh ! que j'échangerais ma jeunesse et ma force contre ton âge et tes maux !... »
Je ne sais si je fis ces réflexions tout haut, ou si ce fut un pur effet du
hasard; mais en ce moment la jeune fille, s'interrompant, leva la tête et regarda fixement de mon côté. J'en fus troublé comme si elle eût pu me voir dans la nuit où j'étais, et, ayant fait un mouvement en arrière, je tombai, emmenant avec moi la chaise, la table, Grotius et Puflendorf.
Le vacarme fut grand, et je restai un instant étourdi par la chute. Au moment où j'allais me relever, mon oncle Tom parut, un bougeoir à la main.
« Qu'est-ce, Jules? me demanda-t-il effrayé.
— Ce n'est rien, mon oncle c'est ici, au plafond (mon oncle jeta
les yeux sur le plafond.) Je voulais suspendre.... (mon oncle jeta les yeux tout autour, pour voir quelque chose à suspendre)... et puis, pendant que... alors je suis tombé... et ensuite... je suis tombé.
— Remets-toi, remets-toi, mon ami, me dit mon oncle Tom avec bonté. La chute t'a probablement affecté les fibres cérébrales, ce qui est cause de l'incohérence de ton discours. » Il me fit asseoir, et, pendant ce temps, s'empressa de relever les deux in-folio, dont il avait considéré les ais fracassés avec plus d'émotion sans doute qu'il n'en avait ressenti en parlant à la belle juive. Il les replaça avec soin sur la table; puis revenant à moi : « Et tu voulais suspendre quoi? » me dit-il en me prenant la main de manière à glisser furtivement son index sur mon pouls.
Cette question m'était très-embarrassante, car, en vérité, il n'y avait
DE MON ONCLE
pas apparence de chose à suspendre dans toute ma chambre. Aussi, connaissant d'ailleurs l'indulgente douceur de mon bon oncle Tom, j'allais lui raconter tout, lorsqu'au moment de le faire, je ne le fis point.
C'est que, pour ce que j'avais dans le cœur, l'indulgence n'était déjà plus assez. J'aurais voulu de la sympathie, et mon oncle n'en pouvait éprouver que pour des idées abstraites, scientifiques. C'est ce qui fit que je répugnai à lui ouvrir mon cœur, crainte de faner un sentiment que j'étais jaloux de nourrir à ma guise.
« C'était pour suspendre Ah ! mon Dieu, déjà !
— Hé?
— Ah ! mon oncle, c'est fini !
— Quoi?»
En ce moment, la lumière venait de s'éteindre dans la chambre du mourant, et avec elle tout mon espoir.
Pour mon oncle, à cette exclamation, il commença à juger le cas trèsgrave, et m'engagea à me mettre au lit, où il m'examina avec attention, pendant que je songeais à la jeune fille dont la vue venait de m'être ravie.
Mon oncle Tom était loin de se douter de la cause de mon mal. Cependant, après m'avoir anatomiquement considéré, palpé, il se convainquit, avec une certitude faisant honneur à sa science, que le squelette était en parfait état. Débarrassé de toute inquiétude à ce sujet, il s'occupa d'examiner le jeu de la respiration, celui de la circulation et de toutes
les fonctions vitales ; passant ensuite aux symptômes tout à fait extérieurs, il parut enfin avoir satisfait sa curiosité, et, de l'air d'un homme qui emporte quelque chose dans sa tête pour y songer, il me quitta.
Il était environ minuit. Je restai seul avec mes idées, où je me plongeais tout entier, lorsque le roulement de l'échelle me fit tressaillir, et peu après je m'endormis.
J'étais fort agité. Mille images sans rapport avec l'objet de mes pensées se croisaient, se succédaient devant mes yeux; ce n'était ni le sommeil ni la veille, encore moins le repos. Enfin, à ce trouble succéda l'épuisement, et bientôt mes songes, quelque temps suspendus, revinrent et prirent une autre teinte.
Je rêvai qu'en un bois silencieux je marchais souffrant, mais pourtant calme, et l'âme pénétrée de je ne sais quel sentiment, tout plein d'un
charme qui m'était inconnu. Personne d'abord , et rien de tout ce qui aurait pu me rappeler la vie ordinaire. C'était bien moi, mais doué de beauté, de grâce, de tous les avantages que je désire éveillé.
Fatigué, je m'étais assis dans une clairière solitaire. Une figure s'était approchée que je ne connaissais pas, mais dont les traits étaient animés par l'expression d'une mélancolique bonté. Insensiblement elle avait pris un air qui m'était plus connu. .. enfin elle s'était trouvée ma chère juive. Elle aussi, douée de tout ce que je lui désire, paraissait se plaire à me considérer, et , quoiqu'elle ne parlât pas , son regard avait un langage qui me touchait au plus doux endroit de mon cœur. Je voyais sa belle tète s'incliner sur mon front, je sentais sa douce haleine, et à la fin sa main avait trouvé la mienne. Alors, une émotion croissante m'agitant , mon
DE MON ONCLE
rêve peu à peu perdit sa quiétude. Les images devinrent flottantes et incertaines, et, de figure en figure, je ne vis plus que celle de mon oncle Tom qui avait pris ma main pour me tàter le pouls, et dont la tête, inclinée sur la mienne, me considérait au travers de ses besicles.
Oh ! que la figure de mon oncle Tom me parut affreuse en ce momentlà ! Je l'aime, et beaucoup, mon oncle Tom ; mais passer du plus doux objet à la figure de son oncle, des plus charmants songes du cœur aux froides réalités ! Il en faut moins pour faire prendre en dégoût et la vie et son oncle.
« Tranquillise-toi, Jules, me dit-il, je suis sur la trace de ton mal. » Et continuant à m'observer, il feuilletait un vieux in-quarto, comme pour ajuster, d'après l'auteur, le remède aux symptômes.
— Oh ! je n'ai point de mal! vous vous trompez, mon oncle; le seul mal est de m'avoir réveillé. Ah ! j'étais si heureux !
— Tu étais bien, tu étais tranquille, heureux?
— Ah ! j'étais au ciel. Pourquoi m'avez-vous réveillé? »
Ici une joie visible, mélangée d'une teinte d'orgueil et de docte satisfaction, se peignit sur le visage de mon oncle Tom, et je crus l'entendre dire : « Bon ! le remède opère.
— Que m'avez-vous donc fait? lui dis-je.
— Tu le sauras. Je tiens ici ton cas, page 6-4 d'Hippocrate, édition de la Haye. Pour le moment, il ne nous faut que de la tranquillité.
— Mais , mon oncle. . .
— Quoi?»
Je ne savais comment m'y prendre pour engager mon oncle à me parler de la jeune juive, sans lui révéler ce que je sentais pour elle. J'aurais voulu le inettie sur la voie.
« Demain, ne m'avez-vous pas dit?... et je me lus.
— Demain ?
— Elle vient chez vous.
— Qui ? a
Je craignis d'en avoir trop dit. « C'est la lièvre.. .
— La fièvre?.. . »
Aussi mes questions et mes réponses lui semblèrent- elles incohérentes au dernier point, et je l'entendis murmurer le mot de délire; sur quoi il sortit. Bientôt l'échelle roula, je tressaillis; mais c'est tout ce que je pus
ressaisir de la situation d'où je venais de sortir. Je fis d'incroyables efforts pour retrouver le sommeil et mon songe. Rien. Je ne pouvais pas même ressaisir cette réalité dont auparavant je me contentais : le songe l'avait effacée sans que je pusse le faire renaître; c'était le vide. Ce ne fut que lorsque je me fus reporté en idée au lendemain que je pus retrouver l'image de ma juive antérieure à mon sommeil. Je me représentai sa venue chez mon oncle de mille façons, et, à force d'imaginer des moyens de la voir, de lui parler, de me faire connaître à elle, j'en vins à former le projet le plus extravagant.
Écarter mon oncle la recevoir moi-même lui parler Mais
que lui dirai-je? Savoir que lui dire était la première condition pour que mon plan fût possible; et j'étais fort embarrassé, car c'était la première fois que j'avais à parler d'amour. Je n'avais pour guides que quelques romans que j'avais lus, où l'on me semblait parler si bien, que je désespérais de pouvoir atteindre à cette perfection.
« Oh ! si seulement je pouvais lui peindre l'état de mon cœur ! disais-je. Il me semble que toute fille accepterait ce que je ressens pour elle. » Et je sautai à bas du lit pour essayer ce que je pourrais lui dire.
DE MON ONCLE
Après avoir allumé ma bougie, je plaçai en face de moi une chaise à qui je pusse m'adresser, et mêlant recueilli un moment, je commençai en ces termes :
« Mademoiselle ! »
Mademoiselle? ce mot me déplut. Un autre? Point. Le sien? je l'igno-
rais. Je pensai qu'en cherchant. . . Je cherchai bien. Rien que mademoiselle ! Me voilà arrêté au début.
«Mais est-ce bien une demoiselle? Est-ce pour moi une demoiselle, comme la première venue ! Mademoiselle ! Impossible. Il ne reste plus qu'à tirer mon chapeau et dire : J'ai bien l'honneur d'être, etc. » Je m'assis fort désappointé.
Je recommençai plus de dis fois, sans pouvoir trouver autre chose. Je me décidai enfin à éluder la difficulté en écartant ce mot, et je repris d'un ton passionné :
« Vous voyez devant vous celui qui ne veut vivre , qui ne veut brûler que pour vous Et dès ce jour mon cœur vous jure un éternel
» Ah! mon Dieu, c'est un quatrain! « Car je sentais arriver au galop une rime fatale. Je me rassis désespéré. « C'est donc si difficile d'exprimer ce que l'on sent! pensai-je avec amertume. Que deviendrai -je? Elle rira... ou plutôt elle prendra en pitié ma bêtise, et je serai perdu! » Cette pensée me rongeait, et je renonçais déjà à mon projet.
Cependant mille sentiments gonflaient mon cœur, comme s'ils eussent cherché une issue, en sorte que, malgré moi, je roulais dans ma tête une
foule de phrases, de protestations, d'apostrophes passionnées, qui formaient un cauchemar pénible sous lequel je restais affaissé.
Je me levai pour me soulager, et je me promenai dans ma chambre, laissant échapper des mots, des phrases entrecoupées.
«Vous ignorez qui je suis, et déjà je ne vis plus que de vous ou
de votre image... Pourquoi je suis ici?... J'ai voulu vous voir... J'ai voulu, au risque de vous déplaire, vous faire savoir qu'il est un jeune homme dont vous êtes l'unique pensée... Pourquoi je suis ici? C'est pour mettre à vos pieds mon amour, mon sort, ma vie... Juive? Et qu'importe! juive, je vous adorai; juive, je vous suivrai partout... 0 ma chère juive, trouverez -vous ailleurs qui vous aime comme moi?... Trouverez -vous ailleurs la tendresse, le dévouement, la félicité que mon cœur vous tient en réserve? Ah ! si vous pouviez partager la moitié de ce que j'éprouve, vous béniriez le jour où vous me vîtes à vos pieds , et aujourd'hui même vous me laisseriez l'espoir que je ne vous ai pas parlé en vain. »
Je m'arrêtai soulagé. J'avais versé dans ces mots une partie des sentiments qui inondaient mon âme, et au feu dont j'accompagnais mes discours, je croyais voir la jeune fille rougir, s'émouvoir, et mes paroles arriver jusqu'à son cœur. Alors portant la main sur le mien : « Ah ! non , ajoutai-je, par pitié pour un malheureux, ne me repoussez pas, vous me repousseriez dans l'abîme ! La vie pour moi , c'est où vous êtes ! . . . Hé !.. . le diaMe l'emporte ! 0 mon oncle ! mon oncle ! »
DE MON ONCLE
Tout était perdu , perdu sans ressource, et je fus sur le point d'en verser des larmes amères. La passion m'avait ennobli à mes propres yeux; pour quelques instants cette défiance de moi-même , ce dégoût, ces craintes qui toujours venaient empoisonner mes espérances, avaient disparu; je me trouvais comme d'égal à égal devant ma divinité, et en achevant ces mois, je portais ma main sur mon cœur que je sentais brûlant jusqu'à la peau , lorsque... Non! j'eusse mis la main avec moins de dégoût sur une froide couleuvre, sur un humide crapaud... J'arrachai le monstre, et je le jetai loin de moi !
En cet instant entra mon oncle Tom, calme comme le temps, une fiole à la main et son livre sous le bras, a Maudits soient, lui dis-je avec
emportement, votre Hippocrate, vos bouquins et tous ceux qui... Qu'avezvous fait? Dites, mon oncle, qu'avez-vous fait?... Deux fois troubler les plus doux instants de ma vie! Qu'est-ce encore? venez-vous m'empoisonner? »
Durant cette apostrophe, mon oncle Tom, bien loin de se fâcher, avait repris la chaîne de son raisonnement là où il l'avait laissée, et s'étant confirmé dans l'idée que le délire continuait, il avait pris l'attitude d'un observateur finement attentif. Sans tenir aucun compte du sens de mes paroles, il étudiait avec sagacité, au geste, à l'altération de la voix, au feu de mes regards, la nature et les progrès du mal, notant dans son esprit jusqu'aux plus petits symptômes pour les combattre ensuite.
« Il a ôté l'emplâtre, dit-il tout bas. Jules!
— Quoi?
— Couche-toi, mon ami; couche-toi, Jules; fais-moi ce plaisir. » Et, tout bien considéré, je me couchai, songeant qu'il m'était devenu impossible de prouver à mon oncle que je ne fusse pas fou, à moins de lui avouer mon secret, ce qui, dans ce moment, aurait ruiné tout mon projet sans lui prouver que je fusse sain d'esprit.
«Et voici une boisson que je t'apporte. Bois, mon ami, bois. » Je pris la fiole, et, faisant semblant de boire, je laissai couler le liquide entre le lit et la muraille. Mon oncle m'entoura la tête d'un mouchoir à lui, me couvrit jusqu'aux yeux, ferma les rideaux, les volets, et tirant sa montre : « Il est trois heures, dit-il ; il doit dormir jusqu'à dix heures : à dix heures moins vingt minutes ce sera le moment de descendre. » Et il me quitta.
Épuisé de fatigue, je dormis quelques instants; mais bientôt l'agitation me chassa de mon lit, et je m'occupai des préparatifs de mon projet. Je fis un mannequin aussi semblable à moi qu'il me fut possible, je lui en-
DE MON ONCLE
tourai la tête du mouchoir de mon oncle, je le couvris bien; puis je refermai les rideaux, bien sûr d'ailleurs que mon oncle, sur l'autorité d'Hippocrate, ne les ouvrirait pas avant dix heures. Après quoi, j'allai m'établir à la fenêtre.
Déjà passaient quelques laitières; le portier ouvrait, les hirondelles étaient à l'ouvrage. Le retour de la lumière, la fraîcheur du matin, la vue des objets accoutumés, ramenant en moi plus de calme, me faisaient voir mon entreprise sous un aspect moins favorable, et je chancelais presque ; mais lorsque les impressions de mon songe me revenaient en mémoire, alors il me semblait que renoncer à ce projet c'était renoncer sans retour à tout ce qu'il y a de plus doux au monde, et je retrouvais tout mon courage.
Cependant le temps s'écoulait. Je venais de tirer ma montre, quand la vis cria. C'était dix heures moins un quart. Je sortis promptement, et je laissai mon oncle s'installer auprès du mannequin, pendant que j'allais sans bruit m'établir dans la silencieuse bibliothèque.
J'entrai très-doucement, et je courus vers la fenêtre. Debout derrière les vitres, les yeux fixés sur l'extrémité de la rue à l'endroit où elle devait paraître, je commençais à trembler d'attente et de malaise. Pour comble de malheur, je m'aperçus que ma harangue s'échappait, et voulant en retenir les lambeaux, je tombais dans des transpositions si étranges, que j'en étais suffoqué d'émotion. Je me voyais perdu, et ma peur devint si forte, que je me mis à siffler, comme pour m'en imposer à moi-même. En ce moment, l'horloge sonna dix heures. J'en conçus l'espoir qu'une fois dix heures sonnées, elle ne viendrait pas ce jour-là, et je me mis à compter les coups, dont chacun se faisait attendre un siècle. Enfin le dixième sonna, et j'éprouvai un grand soulagement.
Je commençais à me remettre, lorsqu'une robe bleue parut. C'était
elle!... Mon cœur bondit, ma harangue s'envola. Je n'eus plus de sentiment que pour désirer de toute ma force qu'elle fût sortie dans quelque autre but, et j'attendais, dans une anxiété inexprimable, de voir si, arrivée devant la maison , elle passerait outre , ou se détournerait pour entrer. Observant jusqu'aux plus légères déviations de sa marche, j'en tirais des inductions qui me comblaient tour à tour d'aise et de terreur, et la seule chose qui me rassurât un peu, c'est qu'elle marchait de l'autre côté du ruisseau.
Elle le franchit! et comme les vitres m'empêchaient d'avancer la tête, je la perdis de vue. Aussitôt je la sentis dans la bibliothèque, et toute présence d'esprit m' abandonnant, je courus vers la porte pour m'enfuir; mais en traversant le vestibule, le bruit de ses pas, répercuté dans la silencieuse cour, me fit réfléchir que j'allais la rencontrer. Je m'arrêtai. Elle était là... Au coup de cloche, mes yeux se troublèrent, je chancelai, et je m'assis, bien déterminé à ne pas ouvrir.
En ce moment la chatte de mon oncle, sautant du haut d'une lucarne voisine, vint tomber sur la tablette de la fenêtre. Au bruit, je fus secoué par un énorme tressaut, comme si la porte se fût ouverte tout à coup.
L'animal m' ayant reconnu, je vis avec une affreuse angoisse qu'il allait miauler : il miaula!... Alors il me sembla si bien que le secret de ma présence était trahi, que, baissant les yeux de honte, je sentis la rougeur me monter au visage. Un second coup de cloche vint m' achever.
Je me levai, je me rassis; je me levai encore, les yeux toujours fixés sur la cloche, que je tremblais de voir s'ébranler de nouveau. J'écoutais attentivement, dans l'espérance que je l'entendrais s'éloigner; mais un autre bruit frappa mon oreille ; c'était celui des pas de mon oncle Tom qui bougeait dans ma chambre. Alors, la crainte plus grande encore d'être surpris par lui en présence de la jeune fille me troublant tout à fait, j'aimai mieux aller à la rencontre du danger que de l'attendre. Je retournai tout doucement en arrière pour paraître venir à la bibliothèque, puis je toussai, et d'un pas affermi par la peur, je vins et j'ouvris... Sa gracieuse figure se dessinait en silhouette sur le demi-jour de l'escalier : « Monsieur Tom est-il chez lui?)) dit-elle.
DE MON ONCLE
Ce furent les premières paroles que j'entendis sortir des lèvres de la belle juive. Elles résonnent encore à mon oreille, tant eut de charme pour moi le son de cette voix. Pour le moment, quoique la question ne fût pas compliquée, je n'y répondis rien; moins par adresse pourtant, que par trouble , et je me mis gauchement à la précéder vers la bibliothèque , où elle me suivit.
J'allai sans me retourner jusqu'à la table de mon oncle. J'aurais désiré que cette table fût bien loin, tant je redoutais le moment de rencontrer son regard. A la fin, je la vis ; elle me reconnut et ïo.ugit.
Où était ma harangue ! A mille lieues. Je gardais le silence, plus rouge qu'elle, jusqu'à ce que la situation n'étant plus tenable, voici comment je débutai :
«Mademoiselle... Et j'en restai là.
— Monsieur Tom... reprit-elle; puis surmontant son embarras : — Je reviendrai, puisqu'il n'y est pas. » Et après s'être légèrement inclinée, elle s'en allait, me laissant tellement hors de moi , que je ne songeai à la reconduire qu'après qu'elle eut déjà franchi le seuil de la bibliothèque. Alors seulement je me pressai sur ses pas. Elle était troublée, moi aussi; et pendant que, dans l'obscurité du vestibule, nous cherchions ensemble à ouvrir la porte , nos mains s'étant rencontrées , un frisson de plaisir circula par tout mon corps. Elle sortit; je restai seul au monde.
A peine fut-elle loin, que ma harangue revint tout entière. Je me mis à déplorer ma gaucherie, ma sottise, mon embarras. J'ignorais alors que cet embarras, cette gaucherie, ont aussi leur langage, éloquent auprès de quelques femmes, et plus malaisé à contrefaire que l'autre. Bientôt pourtant, me rappelant son air, son trouble et son regard, je fus moins mécontent. J'allais me replacer vers la fenêtre pour la voir sortir, lorsque j'entendis la porte s'ouvrir. Je n'eus que le temps de sauter sur le lit de
mon oncle, où je me cachai derrière les vieux rideaux verts qui en écartaient le jour.
« Mais, ma belle enfant, ce que vous me dites là...
— Un jeune homme, je vous assure, monsieur Tom.
— Un jeune homme ici ! Impudent ! Et comment est-il fait?
— Il est fait... Il n'a pas l'air impudent, monsieur.
— Ce n'est pas autre chose. .. Permettez, s'introduire ainsi...
— Peut-être quelqu'un de votre connaissance...
— Moi ou mon neveu ; personne autre.
— Je crois. .. que c'est lui, dit-elle en baissant la voix et les yeux.
— Lui ! que je quitte en cet instant! au-dessous de cette chambre!... Et dites-moi , le connaissez-vous mon neveu ? »
Ici il y eut une pause, une pause d'un siècle.
« Vous rougissez, ma belle enfant!... Soyez sûre que vous en pourriez rencontrer de moins honnêtes... de moins aimables aussi... Mais dites, d'où le connaissez-vous ?
— Monsieur vous dites qu'il demeure au-dessus de votre chambre.
J'y ai vu quelquefois à la fenêtre le même jeune homme qui m'a
reçue ici.
— Impossible, je vous dis. C'est bien mon neveu que vous avez vu à la fenêtre, car il y passe sa vie; mais pour s'être introduit ici, il en est bien innocent, mon pauvre Jules. Et je vous dirai pourquoi. Hier au soir, vers neuf heures, l'étourdi s'était perché sur un échafaudage, sans que j'aie pu comprendre pour quelle cause, si ce n'est peut-être pour quelque espièglerie dans la salle de l'hôpital, vis-à-vis. (Ici la jeune fille, de plus en plus
troublée, détourna la tête de mon côté, pour cacher à mon oncle sa rougeur.) Et puis crac!... un grand bruit, j'accours et je le trouve gisant; de telle façon que je l'ai fait mettre au lit, où il est encore... Mais tenez, voici , moi , ce que je suppose. Une jeune personne de votre air doit souvent trouver des jeunes gens sur ses pas. Quelqu'un d'eux plus hardi... vous m'entendez?... a pu vous précéder. Pas de honte, ma fille; pas de honte, il n'y en a pas à être belle... Eh bien, laissons cela si ça vous embarrasse. Une autre fois je fermerai mieux ma porte. Et parlons d'autre chose. Vous me rapportiez mon livre? Hem! que dites-vous de ce texte? Eh bien, posez-le là et attendez un instant. Je veux... Attendez. » Et il entra dans un cabinet qui ouvrait dans la bibliothèque. Je frémis, car ce cabinet, ordinairement fermé, communiquait avec ma chambre par un escalier intérieur.
Je restais seul avec elle. J'étais l'unique témoin qu'elle eût durant ces instants : cela me parut une inestimable faveur, comme si j'eusse été associé à son secret; et dans ses traits, son attitude, ses moindres gestes, je croyais lire des choses semblables à celles qui venaient de se passer en moi. Moments de mystère ! moments d'un calme délicieux, où mon cœur retrouvait dans la réalité quelques-unes des impressions de mon songe!
C'était la première fois que, la voyant de près, je pouvais me repaître du charme que je trouvais en elle. Que ne puis-je le répandre dans ces lignes, et la peindre comme elle m'apparaissait ' Et encore semblait-il que la bibliothèque de mon oncle Tom lui fût comme un cadre merveilleux qui rehaussait son éclatante beauté. Sur les rayons poudreux, ces livres vénérables représentant la suite des âges, ce parfum de vétusté, ce silence de l'étude, et au milieu cette jeune plante toute pleine de fraîcheur et de vie.. . ce sont choses qui ne se peuvent enclore dans des mots.
Cependant, debout depuis longtemps, elle alla s'asseoir près de la fenêtre, sur le fauteuil de mon oncle; et appuyant sa joue sur sa jolie main, elle se mit à regarder le ciel, pensive et mélancolique : un sourire léger comme le souffle parcourut ses lèvres. Puis, ses regards se portèrent négligemment sur le gros in-folio que mon oncle venait de quitter; peu à peu ils s'y fixèrent, et un intérêt croissant se peignit sur son modeste visage, que colorait une vive rougeur. « Je l'ai ! » cria en cet instant mon oncle Tom. Alors elle se leva, sans pourtant ôter ses yeux de dessus l'infolio, jusqu'à ce que mon oncle fût rentré dans la bibliothèque.
«Le voilà! et non sans peine. Je vous le donne pour l'amour de l'hébreu. Je garde l'autre, plus précieux pour moi qui tiens au texte; le maroquin de celui-ci siéra mieux à vos jolis doigts. Tenez, et souvenezvous du docteur Tom.
— Vous êtes trop obligeant, monsieur. J'accepte votre joli livre, et je ne vous oublierai point, quand même je n'espérerais pas dé revenir vous voir.
— Et quand j'y serai , lui dit mon oncle en souriant, crainte des neveux. A propos, j'oublie que j'ai le mien... Adieu... au revoir. »
Et il l'accompagna. Déjà l'in-folio qui avait attiré ses regards était en ma possession ; mais je tremblais que mon oncle ne me donnât pas le temps de m'évader. Heureusement il avait laissé la porte du cabinet ouverte. Je m'y élançai. En un clin d'œil, mon livre est en sûreté, le mannequin sous le lit et moi dessus, attendant mon bon oncle Tom, qui entre. ,
« Oh ! oh ! levé? dit-il. Et réveillé à quelle heure ? — A dix heures sonnantes, mon oncle. »
Ici, une satisfaction complète se répandit sur le visage de mon oncle Tom. Il était content de me voir rétabli , plus content encore de l'honneur qui en résultait pour la science. Alors prenant un ton solennel : «A présent, Jules, je vais te dire ce que tu as eu. C'est une hémicéphalalgie.
DE MON ONCLE
— Croyez-vous , mon oncle ?
— Je ne crois pas, Jules, je sais et je sais bien ; car je ne me suis pas écarté d'Hippocrate d'un iota. C'est la chute qui, par l'ébranlement du cervelet, a fait extravaser les sécrétions internes de la membrane cérébrale. Et sais-tu bien dans quel état je t'ai trouvé? Pouls précipité, regard fixe, délire complet. Sur ce.... emplâtre
— Ah ! mon oncle, n'en parlez plus, et ne contez cela à personne.
— L'emplâtre provoque une légère transsudation : il y a du mieux ; le délire cependant ne paraît pas diminuer. Sur ce, julep.
— Oui , mon oncle.
— Et alors, sommeil paisible.
Oh ! oui, mon oncle, délicieux !
— Sommeil prévu, prédit, prophétisé, d'une heure de la nuit à dix heures sonnantes du matin. Et te voilà convalescent !
— Guéri , mon oncle !
— Non ; et surtout évitons une rechute. Tu vas te tenir tranquille pendant que je te préparerai un léger sinapisme ; après quoi, nous verrons. Repose-toi, et, pour aujourd'hui, ne travaille pas. Promets-le-moi.
— Vous pouvez y compter. »
Aussitôt que mon oncle fut sorti, je me jetai sur l'in-folio; mais je tombai dans une autre perplexité. Le livre avait deux mille pages, et, dans ma précipitation, j'avais négligé de marquer celle qui seule m'intéressait. Fouiller cet antre! il y a là dedans une pensée, un mot peut-être qui a pu la toucher, et ce mot , le découvrir entre un million d'autres ! Cependant une invincible curiosité me poussait à le chercher, comme si mon sort eût dépendu de cette découverte.
Je me mis à l'œuvre. Oh ! que de grimoire passa sous mes yeux ! quelle ardeur à l'étude! Si mon oncle m'eût vu, ou seulement mon professeur : « Studieux jeune homme, ménagez-vous, m'eût-il dit ; vous y allez trop fort. »
C'était un recueil de vieilles chroniques du moyen âge, où étaient rela-
tées maintes aventures fabuleuses, amoureuses ; maintes pièces de blason, des notes, des actes ; un pot-pourri dans le goût de mon oncle. J'y trouvai pourtant beaucoup de choses qui pouvaient s'appliquer à elle, à moi, mais non plus qu'à tout autre. J'arrivai ainsi à la deux centième page.
Cependant la vis criait, l'échelle roulait, une agitation extrême se manifestait dans la chambre de mon oncle, et évidemment, pendant que
je me livrais à l'étude, il perdait son temps. Il me vint une idée Je
montai.
En effet, mon oncle Tom était dans un état déplorable, comme une lionne à qui.... Je veux dire qu'il errait, cherchant son bouquin, le redemandant à ses layettes, à sa table, au ciel; le trouble et le désordre avaient envahi son tranquille et silencieux domaine.
«Volé! Je suis volé, Jules.... et perdu! (Il m'expliqua le fait.) Ce livre est sans prix, introuvable, et j'étais sur le point, à la page même... mais je n'ai plus mon autorité! 0 Libanius! tu vas triompher!
— Pas possible ! il faut absolument .. voyons.. . Et à quelle page, mon oncle ?
— Eh ! le sais-je? Trois années de discussions sur la bulle Unigcnitus, et faire naufrage au port !
— La bulle , dites-vous ?
— Unigenitus !
DE MON ONCLE. 89
— Unigenitus ! C'est vrai que c'est affreux. Et cette page...
— Relatait la bulle avec une variante qui ne se trouve nulle part ailleurs.
— Et rien d'autre ?
— Et tu trouves, toi, que ce n'est pas assez ! Je donnerais ce que j'ai pour cette page. Mais je l'aurai, continua-t-il. Une seule personne a pu faire le coup... il faudra bien qu'elle me fasse connaître qui est ce drôle qui prend des in-folio... Allons. » Et mon bon oncle rajusta sa perruque, prit sa vieille canne, mit son petit chapeau à cornes et sortit. Je redescendis aussitôt, répétant tout bas : « Bulle Unigenitus, bulle Unigenitus, » crainte de perdre mon mot.
«Bulle Unigenitus , bulle Unigenitus , disais-je en fouillant mon bouquin. Bulle Unigenitus... La voilà! en grosses lettres. » C'était du latin : horrible mécompte! Depuis cette impression-là, j'ai toujours eu de la répugnance pour le latin, qu'auparavant, à la vérité, je n'aimais pas. Remarquant toutefois que la bulle commençait au milieu de la page, je jetai les yeux sur ce qui précédait. Voici :