‹ Nouvelles genevoises (volume 5)Chapitre 4 sur 11 · COMMENT LA CHASTELLERIE D'ANGRIVOIS · texte numérisé non relu

COMMENT LA CHASTELLERIE D'ANGRIVOIS

¥,nU& en \a. branche des Chauvin

Par le mariage de mcssire de Salntré avec Henriette d'Entragues.

» ©ncques n'ooott esté D'amour féru le jeune Damoiseau, ©r il aoint que la barbe lui bourgeonnoit a peine, qu'il ttoit ijenriette en la rour ou cljasteau et print moult plaisir a la ronsiDérer, gente qu'elle cetott pour lor5 et d'attenante figure; et Ijumoit par ainsjt faire le mal D'amour, ne pourtant a aultre eljose songer Durant le jour et les oeilles De la mtirt. Œoutesfois ne scaooit comme lui Dire, estant neuf aur proupos D'amour. (Et aisé et sans paour qu'il estoit parmi les garçons, par Dcoant la Demoiselle estoit gauelje et mal attisé, ©r est-il que, toujours plus espris, se Donna rouratge, et un jour, s'estant posté en la rrjambre De son aïeul où ce qu'elle Dcbooit ttenir, lui apprestoit, aoee un bourquet, un tant magnifique témoignaige De la flamme Dont il arDoit pour ses beaulr peur. (Et tant qu'elle ne oint pas, estoit meroeilleur à lui en Dire, en lui présentant gracieulsement son bourquet. 3tns opant jfijenriette entrer, le jeta oistemént Dessoubs la table et Deoint muet, gauelje et plus mal apprins qu'un

carlet prine en finiltc. iijcnriette be «on rosté l'ûj)ant oeu, et le boucquet rpara, rougit meroeilleuseijiiicnt; en telle façon qu'ils estoient la en face, rouges comme oeur paoots bes djampa, et sans plus Dire. (Et }) feuesent encore eone l'aïeul, lequel întré : « Ctue faictes-oous eéane?... » etc., etc.

Je lus et relus mille fois cette page. J'étais transporté de joie ; car, comparant dans mon esprit les naïfs incidents de cette histoire avec ce que j'avais lu sur le visage de ma juive, j'avais tout lieu de croire que ma timidité et ma gaucherie ne lui avaient pas déplu, comme j'avais pu

inférer de son entretien avec mon oncle, que ma préoccupation et aussi ma figure à la fenêtre ne lui avaient pas échappé. Ainsi nous nous étions compris ; ainsi j'étais mille fois plus avancé que je ne croyais l'être, et je pouvais désormais me livrer au penchant de mon cœur sans être arrêté par la difficulté du premier pas ou par la crainte de lui être étranger. Je commençai par prendre une exacte copie de ces lignes chéries; puis, ayant sur le cœur le chagrin que j'avais fait à mon oncle , je profitai de son absence pour reporter le livre, que j'ajustai parmi d'autres, de manière qu'il pût croire qu'il l'avait lui-même égaré.

Je revins chez moi, où je m'enfermai pour être plus seul avec mes pensées, qui, ce jour-là, me furent une douce compagnie. Je repassais sans

DE MON ONCLE. 91

cesse clans mon esprit les mêmes choses, pour leur trouver de nouvelles faces; jusqu'à ce qu'enfin, fatigué, je laissai le pas fait pour m'occuper des pas à faire : car unir mon sort au sien était désormais l'unique but de ma vie.

J'avais dix-huit ans. J'étais étudiant, sans état, sans ressource autre que les bontés de mon oncle. Mais ces difficultés m'arrêtaient peu, et je les aplanissais au moyen de mille ressources que je puisais dans ce courage que donne la vivacité d'un premier amour. L'ambition, le dévouement, de vagues désirs de gloire, ennoblissant mon cœur, m'élevaient jusqu'à ma chère juive; alors je recevais sa main, en lui offrant un sort digne d'elle. Ou bien, songeant combien j'étais encore loin de ces brillantes choses , je formais le vœu qu'elle se trouvât être pauvre , obscure , délaissée, telle enfin qu'elle eût à gagner en s'alliant avec moi; et les dédains du portier me revenant en mémoire, devenaient alors mon unique espérance.

C'était dimanche. Les cloches appelaient les fidèles au temple, et leur son monotone ramenait du calme dans mon àme. Elles se turent, et le silence des rues encouragea ma pensée, qui s'était portée au delà des obstacles. Bientôt l'harmonie des chants sacrés, le son grave des orgues se mêlant doucement à ma rêverie, j'en vins insensiblement à me figurer moi-même au milieu des fidèles, jouissant d'un tranquille bonheur auprès de ma compagne, tous les deux lisant au même psaume, ses belles paupières baissées sur le livre, son haleine se mêlant à la mienne, et une douce félicité devenue notre partage sur cette terre et notre commune attente dans l'autre.

Mais une juive au sermon! Non, cette idée ne me vint pas. Un cœur épris ne convie à ses rêves que ses désirs et son imagination, société douce et facile que rien ne gêne dans ses ébats. Hélas! je suis revenu depuis sur la terre, j'ai cheminé en compagnie de la réalité, sous la férule du jugement et de la raison; ils ne m'ont pas donné, tous ensemble, ces rigides précepteurs, un moment qui se puisse comparer aux célestes émotions d'alors. Pourquoi faut-il que ces moments soient si courts et qu'ils ne se retrouvent plus!

J'ignorais le nom, la demeure de celle qui s'était ainsi emparée de mon existence. J'attendis avec une croissante impatience l'œuvre du lundi. Elle ne parut pas. Le mardi, le mercredi, se passèrent de même. J'appris

que, depuis deux jours, le malade auquel elle avait donné ses soins était mort. Le vendredi, impatient, j'étais monté chez mon oncle; un inconnu frappe à la porte, et lui remet un paquet.

« Ouvre cela, Jules, » me dit-il.

J'ouvris. C'était le livre de maroquin. Sur la couverture intérieure, on lisait ces mots :

Si je meurs, je prie que l'on rende ce livre à M. Tom, de qui je le tiens. Et plus bas :

Que si M. Tom veut me faire plaisir, il le donnera à son neveu, en souvenir de celle qu'il a reçue dans la bibliothèque.

« Si elle meurt! m'écriai-je. Elle, mourir!

— Pauvre enfant! dit mon oncle Tom; que peut-il lui être arrivé?

— Où demeure-t-elle , mon oncle?

— Nous irons ensemble chercher de ses nouvelles. »

Et un instant après nous étions dans la rue. Il pleuvait. Nous marchions presque seuls. Au détour d'une rue, nous vîmes quelque monde. Mon oncle ralentit le pas... « Qu'est-ce? dis-je. N'allons-nous pas... — Mon pauvre Jules, c'est trop tard! » C'était le convoi : depuis deux jours la petite vérole l'avait emportée !

Dès le lendemain, je recommençai à flâner : flânerie d'amertumes et de vide, insipides loisirs, dégoût du monde, des hommes, de la vie ellemême, sans le charme de quelques souvenirs. J'avais pour toute compagnie, pour tout ami, le petit livre; et quand j'avais relu la ligne qui m'était destinée, le regret serrait mon cœur, jusqu'à ce que les larmes coulassent de mes yeux et vinssent me soulager.

Mon autre ami fut mon oncle Tom. Je lui dis tout; et quand je lui contai mon stratagème, je ne trouvai dans son cœur qu'indulgence et bonté. Emu de ma tristesse, il y entrait en part, sans la comprendre toute. Et quand le soir il me voyait sombre, il approchait doucement sa chaise de la mienne, et nous demeurions en silence, unis tous deux clans

DE MON ONGLE

une même pensée. Puis, par intervalles : « Une fille si sage ! disait-il dans sa simplicité naïve. . . une fille si belle. .. une fille si jeune ! » Et je voyais, à la lueur du foyer, une larme poindre dans sa vieille paupière.

Enfin le temps aussi vint à mon aide. Il me rendit le calme et d'autres plaisirs, jamais de semblables : j'avais enterré là ma jeunesse.

<)»0><MMK>0'O<>O'<MM)^(H)^^

Page 1