‹ Nouvelles genevoises (volume 5)Chapitre 6 sur 11 · LES · texte numérisé non relu

LES

DEUX SCHEIDEGG.

Lorsqu'on voyage en Suisse, seul, et non pas entouré d'une famille dont on transporte avec soi la société toujours aimable, la pluie est une triste messagère d'ennui qui vient vous confiner dans une salle d'auberge, en compagnie de touristes désappointés. Sans doute il y aurait moyen de passer agréablement le temps, si, moins préoccupés de leur désappointement, et mettant en commun leurs ressources d'esprit et d'amabilité , ces touristes se formaient en une colonie improvisée pour défricher pendant quelques heures le champ de la gaieté et du plaisir. Mais les convenances, mais la vanité qu'à défaut de famille chacun transporte avec soi, mais chez ceux-ci, aristocratique réserve, chez ceux-là, timidité polie, ce sont tout autant de causes qui contribuent à isoler les uns des autres ceux qu'une facile et bienveillante bonhomie pourrait seule unir passagèrement.

Au mois d'août dernier, j'arrivais un soir à Lauterbrunnen , lorsque j'y fus surpris par la pluie. L'auberge était encombrée de touristes venus comme moi dans l'intention de passer le lendemain la petite Scheidegg. La plupart étaient Anglais, plusieurs Suisses, quelques-uns Allemands , ou Français. Toutes ces sociétés, réunies dans la salle à manger, s'y touchaient, sans se confondre : un seul monsieur, et celui-là, à la vérité, d'une exquise bonhomie, allait de l'une à l'autre, colportant des nouvelles du baromètre, s'informant des projets de chacun , et annonçant que, pour lui, il se rendait à Meyringen, dans l'intention d'y assister le surlendemain à une grande fête du pays qui devait offrir l'intéressant spectacle d'une lutte nationale embellie par une grande variété de costumes. Comme l'on sait, les pâtres des Alpes, lorsqu'ils luttent ensemble, s'entourent la cuisse gauche d'une sorte de lien qui est destiné à donner prise à l'adversaire. Afin donc que chacun pût se représenter la chose aussi bien que luimême, ce bon monsieur avait pris la peine d'entortiller son mouchoir de

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poche autour de sa cuisse droite, et il allait d'un touriste à l'autre, invitant chacun à saisir son mouchoir et à se placer ainsi dans la position exacte d'un lutteur. Plusieurs dames crurent devoir se récuser. Mais lorsqu'il s'approcha du groupe des Anglais, l'un d'eux le pria nettement « de finisse cette cérémony malproper. — Ce n'est point une cérémonie , monsieur, repartit le débonnaire, c'est au contraire un procédé qu'emploient les lutteurs des Alpes — Je ne connaisse pas vos, monsieur,

et je défende vos de parler à moi quand je dise rien à vos! — Bon! bon! eh bien, n'en parlons plus; c'est bien aisé. » Et il se mit à détortiller son mouchoir de poche, en invoquant toutefois l'aide de ses voisins pour défaire le nœud, qui s'était resserré par l'effet de plusieurs tractions successives.

Lorsqu'on se mit à table, je me trouvai placé à côté de ce bon monsieur, qui m'entretint de sa grande fête de Meyringen. «Il y a, dis-je au sommelier, pendant qu'il me servait un morceau de poisson, il y a demain une grande fête à Meyringen? — Pas que je sache, monsieur, » réponditil. Mon voisin se prit à rire dans sa serviette, en me regardant d'un air prodigieusement malin. « Qu'avez-vous? » lui dis-je. Il attendit, pour me répondre, que le sommelier se fût éloigné. «Je ris, dit-il alors, de votre ingénuité. Ne savez-vous pas que ces gens-là nient toujours les fêtes qui leur ôtent du monde? — C'est juste. Mais vous , monsieur, de qui tenezvous ces informations? — D'un maladroit, justement, répondit-il; de Feller d'Interlacken. Je m'étais acclimaté dans sa pension, au point que j'étais résolu d'y passer le reste de la saison; j'ajouterai même que je ne contribuai pas mal à l'achalander en accueillant son monde, en égayant sa table, en faisant à ses Anglais les honneurs de la venue, lorsqu'il vint me remplir la tête de cette fête , de ces lutteurs , de ces costumes. Ma foi ! je n'y ai pas tenu, et me voici en chemin pour Meyringen, où je compte séjourner. — J'y suis, » repartis-je. Et je me mis à manger mon poisson , qui était parfaitement délicat et supérieurement apprêté.

Il y avait en face de moi une jeune demoiselle dont la vue me distrayait agréablement de l'entretien de mon voisin. Sans être remarquable par la beauté de ses traits, cette jeune personne était intéressante par la grâce de son expression et par la modestie de ses manières. Elle me parut distraite aussi, et, à la fugitive rougeur qui venait par moments effleurer son visage, je me persuadai bien vite que quelque sentiment tendre dont son cœur était agité provoquait ces signes extérieurs d'une honte ingénue. Mais voici ce qui empêchait mon imagination de poursuivre et d'achever

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le roman d'après cette donnée; c'est que, si, d'une part, elle rencontrait à la droite de cette jeune personne un homme d'âge qui ne pouvait être que son père; d'autre part, dans le jeune monsieur qui était assis à sa gauche, elle remarquait trop de galant empressement pour en faire un frère, trop d'amicale familiarité pour en faire un amant, et trop aussi de facile aisance pour en faire un fiancé. Du reste, les romans amusants sont justement ceux qui piquent la curiosité, en sorte que j'étais dans cette agréable situation d'un lecteur qui, impatient de deviner, mais peu pressé de connaître, se borne à interroger une à une les pages de son volume au lieu d'aller droit à la dernière qui lui dirait tout à la fois. Aussi , quand on se leva de table, je n'en étais guère qu'au premier chapitre encore. Pourtant, lorsque, au moment de se séparer, ce jeune monsieur souhaita une bonne nuit à sa compagne de voyage, je compris, à je ne sais quel signe de visage ou de maintien chez celle-ci, qu'elle n'était pas sa sœur... Mais je n'en compris pas davantage pourquoi ce cavalier, qui lui faisait si familièrement un souhait si domestique, n'était pas son frère. Ils se retirèrent. Peu à peu les autres convives en firent autant, et je demeurai en tête-à-tète avec mon honorable voisin, qui se mit à m'entretenir. Sans l'écouter le moins du monde, je songeais en le considérant qu'il y a des visages qui ne prêtent ni au roman, ni à l'énigme, ni au plus petit problème; et que l'imagination, si curieuse ou si vagabonde qu'on la suppose, ne trouvera jamais rien à découvrir ni à pénétrer chez un homme qui vient de promener de groupe en groupe sa cuisse droite entortillée d'un mouchoir de toile à grands carreaux.

J'en étais là, lorsqu'un jeune homme entra dans la salle avec quelque précaution, la parcourut des yeux, et, après s'être dépouillé d'un manteau qui le couvrait tout entier, fit signe au sommelier de lui servir à souper. Le sommelier lui mit un couvert en face de moi, et dès qu'il se fut placé, mon voisin ne manqua pas de l'entreprendre : « Monsieur, lui dit-il, se rend probablement à Meyringen pour y voir la fête! — Quelle fête? repartit le jeune homme d'un ton distrait. — Une fête magnifique! » Et il se remit à décrire de nouveau l'ordre des spectacles, la variété des costumes, la lutte des pâtres, et comment chacun d'eux, pour donner prise à son adversaire, apprête autour de sa cuisse droite... Ici le sommelier vint l'interrompre pour lui dire que son cocher, désireux de descendre ce soir même à Interlacken, voulait être payé. « J'y vais, » dit-il; puis, prenant congé, il me laissa seul avec le jeune monsieur. Pour renouer l'entretien, je marquai l'envie d'assister à cette fête. « Ce doit être

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admirable, interrompit-il, et vous ferez bien de vous y rendre. Pour moi , ma fête est ailleurs!... » A ces mots, qui marquaient une secrète préoccupation, je me levai pour sortir. Il se leva aussi; et comme nous étions seuls : « Monsieur, dit-il en prenant affectueusement ma main, excusez une question qui vous paraîtra indiscrète. Vous avez soupe en compagnie d'une jeune demoiselle qui est accompagnée de deux messieurs; savezvous s'ils vont à cette fête? — Il m'a paru que c'est leur projet. — Je vous remercie, » répondit-il. Et, m'ayant souhaité le bonsoir, il se retira aussitôt. Quand il fut sorti, je me mis à songer que si l'autre n'était pas le frère , celui-ci l'était encore moins. Par malheur, à mesure que le roman prenait plus d'intérêt, il devenait plus probable aussi qu'il s'achèverait sans moi; en sorte que je me trouvais dans cette situation désagréable d'un lecteur qui, arrivé à la fin de son premier volume, apprend que le second manque et que le troisième est en lecture. J'allai me coucher.

Le lendemain, le temps fut radieux, et la nature, rafraîchie par les pluies de la veille, brillait d'un éclat inaccoutumé. De la vallée où nous étions encore, comme du fond d'un obscur abîme, l'on voyait, au delà de cimes encore enveloppées dans l'ombre matinale, les sommités de la haute chaîne resplendir sur un ciel d'azur, et, plus près, le Staubach lancer d'une hauteur de neuf cents pieds ses ondes retentissantes. Avec tous les touristes j'allai visiter la cascade. On se place droit au-dessous, et , en levant la tête on aperçoit au haut des airs un fracas d'ondes qui se heurtent, qui tournoient, qui se brisent en poussière ou qui rejaillissent en gerbes, pour se dissiper, bien avant de vous atteindre, en myriades de scintillantes gouttelettes. De ces gouttelettes, les unes s'égarent au loin, ou se posent en rosée sur les herbages d'alentour; les autres rejoignent leurs sœurs, et, tantôt à droite, tantôt à gauche, selon les caprices du vent, elles vont reformer un ruisseau qui court se mêler aux flots bondissants de la Lutschinen.

Dans mes voyages, j'ai employé beaucoup d'heures à contempler les flots bondissants; car c'est ici encore un de ces loisirs où, quand elle est oisive, l'imagination goûte un charme bien récréatif. Voici une frêle branche perdue dans les bouillons; mieux encore, voici un jeune sapin tout entier qui plonge, qui reparaît, qui lutte, qui, rencontrant enfin le secours de blocs épars, s'y cramponne et s'arrête.... L'infortuné! Demeurera-t-il du moins dans cette sauvage solitude, oublié des bûcherons et voisin encore des forêts où grandissent ses frères; ou bien sera-t-il entraîné par le torrent impitoyable, et porté loin des montagnes jusque dans ces

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champs lointains où vivent esclaves de l'homme d'autres arbres, d'autres fleurs? C'est là le problème, et, debout sur la rive, j'y songe avec mélancolie. Cependant, les flots succèdent aux flots, les bouillons aux bouillons; l'heure s'avance, rien ne se décide, et alors... alors, plutôt que d'emporter avec moi ce doute, ou bien encore, car ce sont ici les mystères de l'esprit humain, plutôt que de n'avoir pas fait acte de royauté, cent fois il m'est arrivé d'arracher à ses étais le malheureux arbuste, de le livrer au torrent en colère, de suivre des yeux les vicissitudes de sa croissante détresse, et de ne m'éloigner qu'après avoir vu cette destinée désormais accomplie.

A la vérité, mieux inspiré d'autres fois, j'ai racheté par quelques bonnes œuvres ces barbares méfaits. Un jour, il m'en souvient , dans cette déserte vallée d'Urseren, où les eaux descendues de la Furca se promènent oisives et capricieuses sur un verdoyant plateau, et s'en vont sans hâte porter leur tribut à la Reuss, je creusai au travers des graviers un canal de jonction : c'était pour délivrer de petits poissons témérairement engagés dans une flaque sur le point de tarir. D'autres fois, j'eus compassion d'un pauvre insecte en détresse, et je me détournai de mon chemin tout exprès pour le porter bien loin du danger, dans quelque retraite sûre et fleurie. Souvent aussi, à la vue des tiges qui bordaient le sentier, penchées et comme suppliantes, j'ai réprimé ce brutal instinct qui porte le voyageur à trancher d'un jeu de son bâton bien des innocentes vies, et, ces bons

mouvements, je l'espère, ils me seront comptés Mais quoi? tout aussi

souvent j'ai brisé arrogamment d'autres tiges dont le port superbe offensait mon orgueil; tout aussi souvent, poussé par une égoïste curiosité, j'ai dévasté ces bourgades construites avec tant de peine , approvisionnées avec tant de sagesse; tout aussi souvent, j'ai voulu, et aujourd'hui j'en éprouve de la honte, que ce roc qui bordait la chaussée tout velouté de mousses charmantes, et abritant dans ses chaudes anfractuosités des sociétés entières d'aimables petites fleurs, allât rouler dans le fond ténébreux d'un ravin, loin de l'air, loin de la lumière, loin du lever qui ravive, loin du couchant qui prémunit contre les froides atteintes de la nuit ! Ainsi sont faits les rois. Tandis que leur bonté n'est quelquefois qu'un vaniteux caprice , leur orgueil est barbare et leurs jeux même font des victimes.

De Lauterbrunnen , pour gagner la base du Waegern-Alpou de la petite Scheidegg (ces deux noms désignent une même montagne), l'on passe bien la Lutschinen sur un petit pont de bois qui semble dressé là tout

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exprès pour que l'amateur puisse à son aise contempler des bouillons et voir des branchages en détresse ; mais, ce jour-là, mêlé à une compagnie nombreuse de touristes, je suivis la caravane sans m'arrêter à considérer ce spectacle. Bien plutôt, lorsque, après avoir passé le pont, les différentes sociétés dont se composait cette caravane se séparèrent, les unes pour se porter en avant, les autres pour demeurer en arrière, je m'attachai à cheminer avec celle qui se trouvait composée des personnages de mon roman commencé. Le jeune homme ainsi que moi montait à pied ; aussi, grâce à cette conformité d'allure , nous eûmes bientôt fait connaissance et lié conversation. Devant nous , la jeune demoiselle et son père montaient à mulets; et tandis que celui-ci s'extasiait avec un expansif enthousiasme à la vue des beautés nouvelles qu'en s'élevant il voyait surgir autour de lui, sa fille, plus calme ou moins disposée à sentir ces beautés, laissait à sa mule, dont la position changeait avec chaque zigzag du sentier, le soin de faire varier les objets sur lesquels elle promenait un regard indifférent.

Arrivés sur le premier plateau où croissent épars quelques érables, les uns jeunes et touffus, les autres découronnés par l'âge ou mutilés par la tempête, des chants frappèrent notre oreille. C'étaient, sur le penchant d'un tertre, deux de ces filles de Grindelwald qui sont apprises à chanter à l'approche des touristes ces ballades des montagnes, dont la mélodie simple, coupée par d'harmonieux refrains, contracte du lieu même où on les entend , en face des doux pâturages et au pied de rocs immobiles , une expression de tranquille et riante sérénité. Nous nous étions arrêtés pour écouter. Mais à peine ces chants eurent-ils cessé , que l'émotion du plus âgé de mes deux compagnons fit explosion. De dessus sa mule, il criait bravo de toutes ses forces, puis, s'adressant indifféremment à sa fille, au guide , à moi , il exprimait avec une bruyante vivacité le ravissement dont son âme était remplie.

Mais une même musique n'exerce pas sur tous ceux qui l'écoutent une même sorte d'empire. Cette éloquence des sons, elle est forte, à la vérité, mais confuse; elle agite le cœur, mais elle ne le règle ni ne le maîtrise , et tandis qu'elle se trouve être pour l'un comme un hymne d'allégresse et de bonheur, elle est pour cet autre comme un cri de regret qui ne réveille qu'espoirs déçus , ou que joies taries. C'est ainsi du moins que je m'expliquais ce qui se passait sous mes yeux. Pendant que ce monsieur se livrait ainsi à des transports de jouissance, sa fille palissante réprimait mal un attendrissement déjà tout près de se trahir

Tjp. Henri Plu

\ous nous étions arrêtés pour écouter.

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par des pleurs. Il s'en aperçut, et surpris par ce spectacle au milieu de sa joie, il passa sans transition à une tristesse pleine de sollicitude, mais mêlée aussi d'un embarras dont la présence du jeune monsieur était visiblement la cause. Aussitôt celui-ci, sans paraître avoir remarqué le trouble de sa jeune compagne, me rejoignit comme je prenais les devants, et nous cheminâmes ensemble. Au bout de quelques instants : «Si vous avez des cigares, me dit-il, vous m'obligerez de m'en donner un. Voici dix jours que je m'abstiens pour ne pas déplaire à ma cousine ; je n'en puis plus ! »

Je lui donnai un cigare qu'il alluma, et j'en pris un moi-même que j'allumai au sien. Mais, pendant l'opération, je m'adressais intérieurement d'humiliantes apostrophes : Et n'avoir pas deviné, déjà hier au soir, que ce qui n'est ni frère, ni amant, ni fiancé, ne saurait être que cousin ! Mais lui, quand mon cigare fut allumé : « C'est ma fiancée, dit-il; qu'elle est triste, n'est-ce pas?... » Pour le coup, et intérieurement toujours, je convins que je n'étais qu'un niais, tandis qu'extérieurement je convenais d'avoir compris la chose dès la veille et à première vue. « L'amour, reprisje même agréablement, lorsqu'il est vif et sincère, se trahit toujours. » A ces mots, le jeune homme, comme surpris de mon propos, me regarda fixement : « En serais-je donc là? dit-il. En vérité, je ne le croyais pas. » Et il se remit à marcher pensif. J'en fis autant.

Le singulier amoureux, pensais-je, tout en cheminant, et qu'à sa place je serais différent! Cependant, n'osant lui adresser des questions, je faisais tourner l'entretien sur les objets dont nous nous trouvions entourés. Près du sommet, en particulier, l'on rencontre, isolé, un majestueux mélèze qui jette en tous sens ses bras tourmentés, comme pour appeler à lui les voyageurs en détresse, ceux aussi que brûle l'ardeur du soleil ou qu'éblouit l'éclat des amphithéâtres de glaces qui , du côté du midi , ceignent l'horizon. « 0 le bel ombrage! » s'écria mon compagnon, et nous nous dirigeâmes vers' le mélèze. Tout autour, la terre battue des orages ne nourrit qu'une herbe courte et robuste qui s'y cramponne plutôt qu'elle ne s'y balance, et de dessous le dais des rameaux l'œil rase, du côté d'Interlacken , une perspective de cimes onduleuses et sauvages dont les plus voisines charment le regard par une étrange vivacité de couleurs, tandis que les plus éloignées, noyées dans la lumière resplendissante des cieux , semblent être de flottantes vapeurs. A cette vue, je ne pus contenir l'expression de mon ravissement. «C'est beau, en effet, interrompit Alfred ; mais pour jouir de ces scènes, il faut avoir

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le cœur libre... l'âme oisive, veux-je dire, car, pour libre, ne vous y trompez pas, mon cœur Test encore. Cette jeune personne que vous avez vue, je l'aime d'une affection de cousin; mais j'aspire si peu à sa possession, que tout ce qui m'embarrasse à cette heure, c'est justement que cette possession me soit assurée... Et toutefois, ajouta-t-il avec une expression de voix et de visage qui semblait démentir ces paroles, où rencontrer plus de grâces et d'attachante douceur, des traits, je vous en fais juge, qui soient l'annonce d'une âme plus belle ou mieux douée?... m

Moi qui suis sujet, en voyage, à trouver belles et dignes d'être adorées sur-le-champ toutes les jeunes personnes que je rencontre gracieusement assises sur une mule, ou apparaissant sur la pelouse des clairières et au tournant des sentiers, je n'avais garde, comme on peut le croire, d'aller contredire des paroles qui exprimaient si bien mes propres sentiments à l'égard de cette jeune demoiselle en particulier. Mais surpris de plus en plus du tour inattendu que prenait le roman, et encouragé d'ailleurs par les confidences que me faisait ce jeune homme : «Monsieur, lui dis-je , permettez-moi de vous faire remarquer que vous m'en avez dit trop ou pas assez, et puisque vous n'avez pas craint d'éveiller à un si haut degré ma curiosité, et surtout mon intérêt, par vos dernières paroles, ne soyez pas surpris que j'insiste pour en savoir davantage. — Je n'en suis pas surpris, répliqua-t-il; par malheur, c'est une sotte histoire !» Puis, se mettant en devoir de me la conter : «Vous saurez d'abord que mon oncle... Mais, halte là! le voici, mon oncle, » interrompit-il en laissant tomber son bout de cigare, qu'il éteignit du talon de sa botte.

En effet, ils rejoignaient, mais pas seuls. Le monsieur à la fête, qui les avait atteints à peu près à l'endroit où nous les avions quittés, montait avec eux, et pendant que la jeune demoiselle, déjà arrivée sous le mélèze, descendait de sa monture pour s'y asseoir quelques instants à l'ombre : « Messieurs ! nous cria-t-il de tout loin , des rododindons ! des rododindons!... Vous savez ce que c'est que des rododindons! ... c'est la rose des Alpes...» Puis, apercevant la caravane des Anglais qui passait à distance du mélèze, tout justement pour éviter de nous rencontrer : «Des rododindons! des rododindons ! leur cria-t-il en accourant vers eux, des rododindons ! '» Les Anglais, se laissant faire, reçurent chacun avec une solennelle gravité une tige de rhododendron, tout en continuant de cheminer vers le sommet qui est à trois quarts d'heure de ce dernier mélèze.

Pendant ce temps les mules s'étaient mises à paître, et, assis en face

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des grands pics qui forment les épaulements inférieurs de la Jungfrau, nous assistions au spectacle de la magnifique dentelure qu'ils étalent sur le sombre azur du ciel. Mais la jeune fille et son père, tout en profitant avec empressement de l'occasion qui s'offrait à eux de voiler sous les dehors d'une vive admiration les secrètes préoccupations de leur âme, contemplaient à peine ce spectacle, et l'on voyait trop que leur pensée était tout entière à d'autres objets que ceux qu'ils avaient dans ce moment sous les yeux, Aussi, quand le monsieur à la fête , revenu auprès de nous, eut fait mine de recommencer ses exclamations et ses offrandes, l'oncle alors se levant brusquement , et d'un ton impétueusement colère : «Laisseznous , monsieur, laissez-nous!... Eh! ne voyez-vous donc pas que depuis une grande heure vos importunités nous assassinent!... Quoi! aucun égard, aucune discrétion!... J'ai horreur, entendez-vous, de votre rose des Alpes!... » Et comme il aperçut en cet instant le trouble et la rougeur que causait à sa fille une si inconvenante apostrophe : « Voyez donc , monsieur l'importun, continua-t-il avec un redoublement de fureur : c'est votre infernale rose des Alpes qui est cause que j'afflige ceux que j'aime ! » Là-dessus, il s'assit de nouveau, tandis que le monsieur à la fête, bien moins irrité qu'ébahi , prenait le sage parti de poursuivre son chemin sans mot dire; sans comprendre non plus comment il pouvait se faire qu'un particulier doué de raison pût éprouver sérieusement une si invincible répugnance pour la rose des Alpes.

Quant à moi, témoin embarrassé d'une aussi véhémente boutade, je commençais à croire qu'effectivement cet oncle-là n'avait pas la tête absolument saine; et ce qui faillit m'affermir tout à fait dans cette idée, ce fut de voir son propre neveu rompre avec une sorte d'indifférence, et comme on fait auprès des personnes dont les emportements ne tirent pas à conséquence, le silence que, sous l'impression de cette scène, nous gardions les guides et moi. S'adressant tranquillement à ceux-ci, il se faisait dire les noms de ces pics dont j'ai parlé. Ces noms sont barbares pour nos oreilles, mais, sous la rude harmonie de leurs sons difficiles, ils recouvrent cette vigueur de sens et d'image qui pose devant l'esprit le dôme, la crête , le Titan , avec sa brute grandeur et son aveugle puissance. En particulier, presque tous ceux qui désignent les sommités de cette chaîne, âpres qu'ils sont et expressifs d'une fière et mâle sublimité, semblent être comme les symboles de la force qui s'incline devant le nom gracieux et virginal de la cime reine, la Jungfrau. Cette circonstance, remarquée par le jeune homme, devint pour lui le texte d'intéressantes

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observations , qu'il termina en soutenant avec une spirituelle galanterie , que partout où l'homme n'écoute que le naturel instinct de son esprit, il prodigue les honneurs à ce qui lui présente les attributs de vigueur et de puissance dont il est lui-même doué; mais qu'il réserve la palme et l'empire pour ce qui le subjugue et lui plaît par les mêmes attributs que ceux qu'il aime dans sa compagne, la grâce chaste et la beauté pure. Puis se retournant : "Qu'en pensez-vous, chère cousine?» ajouta-t-il. De plus en plus troublée, la jeune fille rougit alors sans répondre ; et j'allais me persuader qu'à son tour mon compagnon venait de manquer de tact et de tempérament dans ses paroles , lorsque , comme pour mettre à profit ce trouble qu'il avait à dessein provoqué, lui-même se prit à dire : « Marie , que vous êtes triste ! . . . — Et vous , mon oncle , que vous semblez malheureux! N'est-ce pas là, je vous le demande, le sûr indice d'une situation fausse et d'une félicité menteuse?... » Ces mots n'eurent pas plutôt été prononcés, que l'effroi, le soupçon, la colère, jaillirent à la fois du regard de l'oncle, et sa fille se hâtant d'intervenir : «Cher Alfred, qu'osez-vous dire? Pourquoi fausse? pourquoi menteuse? et vous paraîtrait-il donc si étrange que je voulusse payer d'une tendre et durable affection celle que vous me témoignez vous-même avec tant de constance et de générosité? »

Pendant que la jeune fille s'exprimait, je crus voir qu'un trait perçant avait pénétré jusqu'au cœur d'Alfred, car, malgré l'empire que ce jeune homme m'avait paru exercer sur lui-même, il tressaillit de plaisir, et la flamme d'une vive émotion colora son visage. Toutefois, maître presque aussitôt de cet impétueux mouvement, et tout en me faisant signe de demeurer, au moment où j'allais m'éloigner : Marie, reprit-il avec un accent dont l'inexprimable douceur laissait néanmoins percer quelque amertume, ménagez davantage un cousin qui s'efforce à grand'peine de ne vous pas trop aimer... et puisque, malgré les illusions dont se berce encore mon oncle, nous ne saurions être l'un à l'autre, épargnez-moi jusqu'à ces témoignages de simple affection auxquels mon cœur ne serait que trop enclin à se méprendre... » A ce langage, dont l'ambiguïté peu ménagée laissait pressentir un parti déjà pris, l'oncle, qui ne s'était jusqu'alors maîtrisé qu'avec peine, éclata aussitôt en véhéments transports, en fougueux reproches; et tandis que sa fille s'efforçait tour à tour de le calmer par ses caresses ou de le contraindre par les signes de son effroi , les guides eux-mêmes, soit qu'on leur en eût donné le signal, soit qu'ils y fussent naturellement portés par l'instinctif désir de mettre fin au triste

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débat dont ils étaient les témoins , firent avancer les mules. . . « Un moment! reprit alors Alfred, je n'ai pas tout dit! Vous, Marie, écoutezmoi. Juste et raisonnable pendant que je puis l'être encore, je rends à votre père le don qu'il m'avait fait de votre main, et j'ose compter qu'en raison même du sacrifice auquel je me condamne avec tant de regret, vous continuerez de voir en moi le plus dévoué de vos proches et le plus sûr de vos amis. »

L'oncle n'avait attendu pour s'éloigner, ni sa mule , ni la fin de ce discours, et, en proie à une agitation extraordinaire, déjà il gravissait le sentier qui conduit aux chalets, pendant que sa fille se plaçait précipitamment sur sa monture pour le rejoindre au plus vite. A peine ajustée, elle tendit sa main à Alfred comme pour lui marquer que, tout en déplorant ce qu'il venait de faire, elle ne lui en demeurait pas moins attachée, et elle partit. Alors, demeurés seuls sous le mélèze, mon compagnon et moi, nous la suivîmes du regard ; puis, lorsqu'elle eut disparu derrière le plus prochain mamelon, nous nous assîmes de nouveau sur l'herbe en gardant un long silence. C'est qu'en effet, si Alfred avait bien lieu d'être pensif, moi-même, embarrassé que je me trouvais déjà d'avoir été occasionnellement initié à ces choses de domestique intimité, je n'avais garde à cette heure d'aller renouveler auprès de lui les questions que je lui avais adressées au moment où nous étions arrivés ensemble sous l'ombrage du mélèze.

A la fin, et nonchalemment couché comme il était : «C'est un étrange jeu , dit-il , que ce jeu des affections humaines dont le hasard , ou , à défaut, quelque diable malicieux tient presque toujours les cartes dans sa main!... Ou bien, est-ce donc que la Providence a voulu dans sa sagesse que les caprices de cœur vinssent sans cesse déjouer les calculs des convenances, et qu'entre les jeunes filles et les jeunes hommes les motifs de s'aimer demeurassent éternellement indépendants des motifs de se rechercher pour des avantages de richesse, de rang, d'esprit, ou même de caractère?... Pour moi, entre ces deux façons de voir, je ne sais qu'osciller toujours, et selon que je m'adonne à l'une ou à l'autre , ou bien mon âme se soumet avec tristesse, ou bien elle se repaît du fiel de l'ironie, du sarcasme, du dégoût!..." Puis, se tournant du côté où la jeune fille venait de disparaître : «Charmante enfant, continua-t-il d'un ton rempli de grâce et de pitié tendre, c'est moi, non pas lui, que vous deviez aimer et vouloir pour époux!... Mais puisqu'un penchant plus fort vous entraine, allez, et que votre destinée s'accomplisse ! »

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Ici encore il y eut une pause, car au tour qu'avaient pris les pensées de mon compagnon, il commençait à m'apparaître tout autre que je ne l'avais vu jusqu'alors , et je ressentais cette sorte d'embarras qui, auprès d'un homme supérieur qu'on aborde pour la première fois, intimide l'esprit et enchaîne la parole. Cependant, tout en admirant à quelles sources élevées ce jeune homme puisait à la fois et ses motifs d'aimer et ses raisons de se vaincre, je ne pouvais me défendre d'éprouver de plus en plus le désir de pénétrer plus avant dans le secret de ses affections , lorsque lui-même, comme s'il eût pressenti mon envie : «Hélas! oui, reprit-il, j'ai un rival! — Que j'ai vu, » ajoutai-je aussitôt. Il se redressa alors avec vivacité : «Vu! et où? — A Lauterbrunnen, hier au soir. — Au fait, c'est possible. » Et s'accoudant de nouveau : « Retournez-vous; vous le verrez qui s'approche. » Ces mots me causèrent une extrême émotion. En effet, sorti soudainement de la forêt qui borde à quelque distance le sentier de la Scheidegg, le même jeune homme qui m'avait abordé la veille à Lauterbrunnen se dirigeait sur nous dans cet instant. A peine il eut atteint l'ombrage sous lequel nous étions assis, que sortant de dessous son manteau une paire de pistolets, il les jeta sur le gazon. Puis s'adressant à Alfred : « J'espère, monsieur, lui dit-il, que les armes dont je me suis muni seront à votre gré. Tout au moins, en vous montrant de quelle nature est la satisfaction que je désire obtenir de vous, elles vous disent que depuis le jour où, au mépris des droits que me donnait un amour partagé, vous avez accepté la main de votre cousine, je me crois aussi outragé que je suis malheureux ! »

Alors Alfred se tournant vers moi : «Vous avez des cigares. Offrez-en un à monsieur, s'il vous plaît; donnez-m'en un à moi, et, au lieu de recourir d'emblée à ces armes homicides, nous commencerons par essayer du calumet de paix. — Avec plaisir, » dit l'autre jeune homme. Je leur distribuai donc des cigares , et , lorsqu'ils eurent été allumés , Alfred poursuivit ainsi :

« Votre proposition, monsieur, n'est réellement pas trop propre à me séduire..., car il n'est point démontré à mes yeux que tel accident qui, comme un duel, par exemple, me ferait sortir honorablement de cette vie, ne fût pas profitable à moi autant qu'à vous. Je n'y rencontre rien, presque rien qui m'agrée ; et la seule chose qui ouvrait à mon cœur blasé une nouvelle et charmante carrière, la possession de ma cousine, voici que vous me poursuivez jusque sur ce mont sauvage tout exprès pour me la contester Je serais donc prêt à me battre, à me battre ici et dans

T5p. Henri Pion.

Retournez-vous, vous le verrez qui s'approche.

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cet instant même, à la seule condition que l'un de nous deux dût nécessairement laisser la vie dans le combat, si encore je ne craignais que le sort aveugle n'allât, en m'épargnant, se tromper de victime. Car que deviendrais-je, monsieur, après vous avoir immolé? et pensez-vous que je pusse tendre ensuite à ma cousine une main tachée de votre sang!... Pensez-vous que, vous-même, après que vous auriez versé le mien, elle consentît à vous aimer encore et vous prendre pour époux?... Vous le voyez donc, ce combat est impossible.

— Impossible ! repartit avec une extrême véhémence l'autre jeune homme, impossible !... Hâtez-vous, je vous en prie, monsieur, de retirer un mot qui me porterait à douter ou de votre courage ou de votre loyauté. .. Oui, je le sais, quelle que soit l'issue de ce combat, Marie est perdue pour moi comme pour vous; mais j'aurai fait, en vengeant mon outrage, ce que l'honneur veut, ce que ma position commande, et ce dont mon cœur a soif! D'ailleurs, continua-t-il avec un mouvement aussi fier que passionné, si Marie m'est ôtée, n'est-ce donc rien que d'avoir obtenu qu'elle ne soit pas à un autre?... et ceci, n'ai-je pas le droit d'y prétendre, et à cause de son amour qui m'est acquis, et à cause de sa foi que j'avais reçue ! » Se retournant alors vers moi : « Sans même vous connaître , monsieur, je vous en fais juge. Parlez. »

Quelque embarrassante que fût pour moi, dans la situation où je me trouvais, cette brusque interpellation, j'allais y faire quelque réponse conciliante ou seulement évasive , lorsque Alfred se hâtant d'intervenir : «En vous entendant parler ainsi que vous faites, dit-il d'un accent où perçait quelque dédain, je me persuade, monsieur, que mon oncle a eu raison de compter sur mes sentiments plus que sur les vôtres pour assurer le bonheur de sa fille!... Quoi! dans tout ceci, Marie est donc la seule chose à laquelle vous ayez songé, et vous vous inquiétez si peu du soin d'embellir ou de respecter du moins sa destinée, que, pourvu qu'elle ne soit pas à un autre, peu vous importe ensuite qu'elle vive délaissée, en proie aux cuisants regrets, inconsolable d'avoir été la cause du trépas de l'un de nous !.. . En vérité, monsieur, je ne puis croire que tels soient vos véritables sentiments ; et si vous avez du cœur, si vous vous respectez vous-même, si surtout vous aimez ma cousine, je vous adjure encore une fois de convenir que ce combat est impossible !.. . »

Pendant qu'Alfred parlait ainsi, la physionomie de l'autre jeune homme marquait tour à tour le dépit, la colère, l'orgueil blessé, un jaloux désespoir, et tantôt sur le point d'éclater en injurieux transports, déjà il

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menaçait du regard, de l'attitude; tantôt, comme subjugué par l'ascendant d'un langage à la fois affectueux et noble, il semblait sur le point de donner cours à de douloureux sanglots. Il se maintint pourtant, mais d'un air qui présageait quelque résolution sinistre : « Est-ce là, monsieur, votre dernier mot? dit-il à Alfred. — Je l'avais espéré, répondit celui-ci avec une brusque sévérité ; mais comme il me paraît que vous n'accédez pas aux motifs que je viens d'exposer devant vous, le voici, monsieur, mon dernier mot ! Ce soir, nous arriverons à Meyringen par les Scheidegg. Rendez-vous-y pareillement par les lacs , et demain , à huit heures du matin, trouvez-vous avec un témoin dans la petite prairie du Reusti. Je m'y trouverai moi-même avec monsieur, s'il veut bien me permettre de l'engager à cet effet. Quant aux armes, c'est vous qui m'avez provoqué, le choix m'en appartient. » Quelque désappointé que je fusse en voyant mon compagnon accepter d'une façon aussi formelle ce même combat qu'il venait, par de si bonnes raisons, de déclarer impossible, je ne pus que m'empresser d'acquiescer à sa demande. Alors le jeune homme reprit ses pistolets, et après que nous l'eûmes vu s'acheminer pour redescendre à Lauterbrurmen , nous-mêmes nous quittâmes l'ombrage du mélèze pour nous diriger sur les chalets.

J'étais , comme on peut le croire , extrêmement impatient de me retrouver seul avec Alfred , afin d'apprendre de lui quels avaient été ses motifs d'agir ainsi qu'il avait fait ; mais comme s'il eût voulu m'interdire d'emblée toute question à ce sujet, lui-même, dès que nous eûmes recommencé à gravir la montagne, se hâta de détourner l'entretien sur d'autres objets. « Savez-vous l'allemand suisse? » me demanda-t-il. Et sur ce que je lui marquai que je n'avais pas même l'avantage de connaître l'allemand d'Allemagne : « C'est dommage, reprit-il, car voici une ballade que j'appris d'un pâtre, il y a trois ans, à cette même place, et j'aurais aimé m'assurer que vous y trouvez la saveur que j'y trouve moi-même. Ecoutezen tout au moins la plate traduction :

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