LA JUNGFRAU
Vers minuit, dans mon foin blotti, Je voyais la vierge endormie , Et la pleine lune qui luit Sur les mottes de la prairie.
Dors, dors, troupeau ;
Et toi , Superbe ,
Bien repu d'herbe,
Mon noir taureau !
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A l'aube, j'ai vu, grelottant, La vierge soupirer transie, Et les premiers feux de l'orient Raser son épaule rougie.
Allons, troupeau;
.Et toi, Superbe,
Va paître l'herbe,
Mon noir taureau !
J'ai vu la vierge à son réveil, Quand l'aurore s'est retirée, Par les mille feux du soleil Amoureusement caressée.
Pais, pais, troupeau;
Et toi , Superbe ,
Tonds-moi cette herbe,
Mon noir taureau !
Caresse tout le long du jour, Beau soleil, ta blanche compagne; Pendant que vous faites l'amour, Tout vit et luit sur la montagne.
Saute , troupeau ;
Et toi, Superbe,
Saute sur l'herbe ,
Mon noir taureau !
Puis, après avoir répété encore une fois avec un mouvement plus marqué:
Saute, troupeau; Et toi, Superbe, Saute sur l'herbe, Mon noir taureau !
« En voilà, s'écria-t-il, de la fraîche, de la vraie poésie! C'est ingénu,
gai, impressif, transparent de naïveté, et si j'étais » Dans ce moment,
il fut interrompu. C'étaient la plupart des touristes avec lesquels nous avions soupe la veille qui venaient de nous atteindre. Les dames mouraient de soif, les messieurs étaient harassés de fatigue, tous se plaignaient de l'excessive chaleur ; mais quand mon compagnon , après les avoir poliment abordés, les eut à la fois égayés par ses saillies et séduits par son amabilité, il se trouva tout à l'heure que soif, chaleur, fatigue, avaient disparu comme par enchantement ; et chacun fut d'avis que cette sommité de la petite Scheidegg, où nous arrivâmes au bout d'une heure, n'était après tout que d'un trop prompt accès, puisque là devait prendre fin le plaisir que nous goûtions les uns et les autres à cheminer ensemble.
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Il était dix heures, et pas un nuage ne flottait dans toute l'étendue du firmament au moment où nous arrivâmes aux chalets. Déjà les sociétés de touristes qui nous y avaient précédés , échelonnées par groupes sur la pente du Waegern, contemplaient avec un silencieux recueillement l'imposant spectacle de l'Eiger, du Silverhorn , de la Jungfrau enfin , dont nulle part, aussi bien que de ce lieu, l'on n'admire avec avantage la majestueuse grâce et l'imposante grandeur. Du penchant où l'on est assis, le regard plonge dans un abîme stérile et décharné , où , sous des lits de pierres et des débris d'avalanches, courent invisibles et sonores des courants bourbeux; puis, du fond de ce gouffre désolé s'élèvent, par colossales assises, les nues parois qui supportent les glaces, ici coupées en vives arêtes, là amincies en lames ; plus haut encore, se terminant tantôt en hardies pyramides ou en cônes élégants, tantôt en aiguilles élancées ou en dômes arrondis. Cependant, à mesure que le soleil s'élève sur l'horizon , des espaces s'embrasent , des plateaux apparaissent , et tandis qu'encore enveloppées dans une ombre limpide, de pâles rampes aboutissent à des escarpements crevassés d'où s'exhalent au loin de fraîches haleines, l'on voit çà et là sur l'extrême rebord des déchirures caverneuses, des blocs avancés qui, éclairés de derrière, ou bien scintillent à l'envi, semblables à une frange d'argent; ou bien, mystérieusement diaphanes, se prolongent en festons de plus en plus bleuâtres, pour aller se perdre dans la sévère crudité des glaces à l'ombre.
Que ce spectacle est beau, et quelle paix dans cette magnificence ! A la vérité, la confuse voix des eaux qui de toutes parts courent, dégouttent, s'infiltrent ou se déversent, entretient dans ces solitudes une continuelle impression de mouvement et de travail ; mais, d'ailleurs, je ne sais quoi d'immuablement paisible préside à ce labeur ordonné d'en haut, et l'âme, en face de cette calme sublimité, s'empreint à la fois de sérénité et de bonheur. Et si , détournant un instant son regard de ces inaccessibles domaines pour le rabaisser sur le mont d'alentour, on y rencontre la fille hâlée du chalet qui s'en revient de la source voisine la tête chargée d'un vase rempli d'eau pure, ou encore de folâtres génisses qui s'agacent de leurs cornes naissantes , combien alors la grâce enchanteresse de ce contraste cause de plaisir, et que ce frappant assemblage de la nature brute et de la nature fertile qui se trouvent là en contact, des glaces mornes et de l'herbe riante, de la mort et de la vie, encourage à songer! Pour moi, retiré sur un tertre écarté, j'étais en train d'y oublier le monde entier, et jusqu'à ce roman d'hier au soir, dont quelques feuillets, en s'ouvrant
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sous mes yeux durant le cours de la matinée, avaient pourtant bien plutôt servi à irriter ma curiosité qu'à la satisfaire , lorsqu'à la vue du monsieur à la fête qui se dirigeait vers moi, je sentis ma quiétude s'enfuir et ma rêverie se dissiper. Ce bon monsieur, après avoir colporté de groupe en groupe une paire de lunettes vertes, chose indispensable, disait-il, pour pouvoir contempler avantageusement la Jungfrau, voulait me faire jouir à
mon tour du bénéfice de l'instrument Mais au moment où il allait me
joindre, un magnifique bruit de foudre remplit soudainement les airs, et aussitôt, comme à un signal donné, toutes ces personnes qui, auparavant éparses et assises sur le penchant du Waegern, y assistaient paisiblement au radieux spectacle des glaces dans leur gloire , se trouvèrent debout , émues, et comme spontanément portées à se rapprocher les unes des autres.
C'était une avalanche, mais l'on ne voyait rien encore. Seulement, un berger du chalet, que le bruit avait attiré sur le seuil, après qu'il eut prêté l'oreille et vérifié du regard, indiqua du doigt, vers l'extrême sommité de la paroi de granit, et à l'endroit où les glaces, incessamment poussées d'en haut, surplombaient sur l'abîme, le point d'où venait de crouler l'avalanche. Aussitôt tous les regards se dirigèrent de ce côté, et, au bout de peu d'instants, du premier replat sur lequel les blocs s'étaient brisés, puis successivement de tous les replats inférieurs, à mesure que dans sa chute majestueuse y arrivait le fleuve glacé, l'on vit s'élever, d'abord grise et blafarde tant qu'elle montait dans l'ombre , tout à coup illuminée et resplendissante lorsqu' ayant atteint les espaces où rayonne le soleil elle s'y fut déployée en touffes argentines et en scintillantes pous-
.sières, une gigantesque nuée Un cri universel de joie accueillit cette
apparition sublime, tandis que le berger, insouciant de ces choses et nonchalamment appuyé contre le montant de sa porte, considérait avec une tranquille curiosité nos habits, nos visages et le tumultueux mouvement de nos attitudes.
Cependant, parmi les spectateurs de cette scène, je n'avais remarqué ni le monsieur de ce matin ni sa fille, et depuis une demi-heure j'avais perdu de vue Alfred lui-même, lorsque m'étant retourné machinalement, après que l'avalanche eut cessé de gronder, je l'aperçus à quelque distance qui conversait avec deux messieurs au milieu d'un cercle de montagnards. Ces messieurs étaient deux jeunes Neuchâtelois qui, venus dans la contrée pour tenter l'ascension de la Jungfrau, et encouragés par la sérénité du ciel à ne pas différer d'entreprendre leur périlleuse escalade, s'entrete-
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naient de leur projet, en discutaient le plan et les chances avec les guides occasionnellement rassemblés à cette heure sur le Waegern, et en fixaient au lendemain l'exécution définitive. Au moment où je m'approchai d'eux, entraînés par la bonne opinion qu'ils avaient conçue de l'intelligence et de la vigueur d'Alfred, ils venaient de lui proposer de se mettre de la partie, et celui-ci, usant de différents prétextes, s'efforçait d'éluder leurs instances. A la fin, pressé trop vivement, et comme il venait de m'apercevoir : «Monsieur pourra vous dire qu'une affaire m'attend demain qui n'est pas du nombre de celles que l'on peut ajourner sans déshonneur; veuillez donc n'insister pas davantage, et puisque j'ai été amené à vous dire mon secret, assurez-moi que vous le garderez pour vous. » Contristés par cette réponse, les deux jeunes Neuchâtelois lui serrèrent la main, puis ayant appelé un guide surnuméraire qu'ils venaient d'engager, ils partirent aussitôt pour aller achever leurs derniers préparatifs et pour tâcher d'atteindre avant la fin du jour le point d'où ils voulaient le lendemain entreprendre leur ascension.
Quand ils nous eurent quittés : « Et vous êtes donc bien déterminé à vider cette affaire par un duel? dis-je à Alfred. — Pourquoi pas? répondit-il. A la vérité, j'ai dit à ce jeune homme que ce combat est impossible ; mais il est encore plus impossible que j'épouse ma cousine, ou que luimême ne l'épouse pas , si moi je refuse de l'épouser. » Il sourit alors : « Quel embrouillamini, n'est-ce pas? Et convenez que pour sortir de là toute porte est bien bonne. Au surplus, ce soleil me grille, ajouta-t-il, et comme j'ai mes raisons pour ne pas entrer dans le chalet, si vous voulez que j'achève de vous mettre au fait d'une situation si misérable, trouvez bon que nous allions nous asseoir là-bas à l'ombre de ce rocher. »
Après que nous nous fûmes étendus sur l'herbe : «Ce bonhomme, reprit Alfred, que vous avez vu ce matin si furieux contre moi est un artiste. Il y a, vous le savez, artiste et artiste ; celui-ci est sans jugement, excellemment bon, généreux, prodigue, vif, pétulant, impressionnable au plus haut degré, et sans le sou. Ainsi fait, il épousa, il y a dix-neuf ans, ma tante, qui était trait pour trait sa fille Marie, et, tout en l'adorant jusqu'au bout avec passion, par son imprévoyance, néanmoins, par sa fougue, par ses embarras d'argent, par ses désespoirs même de l'avoir chagrinée, enfin, par tout ce qui naît journellement de pénible ou d'orageux pour une àme à la fois sensible et raisonnable des intempérances d'un caractère sans lest et sans mesure, il a, je le dis devant vous pour la première fois, monsieur, parce que cela me soulage, et parce qu'à première vue,
T5|). Henri l'Ion.
Aussitôt lous les regards se dirigèrenl de ce côté.
( I.KS DEUX SCI.KIItKCG. )
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dès hier au soir, j'éprouvai envers vous les sympathies de la confiance, — il a empoisonné son existence et abrégé ses jours !... » Ici les yeux d'Alfred se mouillèrent de larmes, et soudainement ému moi-même, je ne pus que lui serrer la main avec une chaude effusion. J'étais sous le charme de son récit, sous celui du noble témoignage qu'il venait de m'adresser personnellement, sous celui enfin de ses propres larmes, dont la vue, en m'apprenant qu'aux autres qualités d'esprit ou de caractère que j'avais déjà pu apprécier chez ce jeune homme, il fallait ajouter le trait d'une sensibilité aussi délicate que véritable, me causait une impression remplie de douceur. « Parmi ses autres sottises, continua Alfred, mon oncle fit celle de recevoir au nombre de ses élèves, et surtout d'attirer dans sa maison le jeune homme qui est venu m'apostropher sous le mélèze. Ce jeune homme, qui se nomme Frédéric, a du talent, de l'esprit, peu de lest aussi, et pas le sou non plus. Il enchantait mon oncle, il plut à ma cousine, et, à ce qu'il paraît, quelques promesses avaient déjà été échangées entre eux, lorsqu'il demanda sa main. Ma tante, qui n'avait pas eu assez d'empire pour prévenir cet inévitable résultat d'une conduite imprudente, obtint pourtant que cette demande de Frédéric lui fût refusée. Mais déjà malade à cette époque, usée d'ailleurs par la sollicitude et le chagrin, tourmentée aussi par la pensée qu'elle ne vivrait peut-être pas assez longtemps pour empêcher ce mariage de s'accomplir, elle ne tarda pas à dépérir rapidement sous ce faix d'affliction et d'angoisse, pendant que mon oncle, de plus en plus certain qu'elle allait lui être enlevée, et toujours excessif en toutes choses, tantôt s'abandonnait à tous les emportements du regret, du remords, du désespoir; tantôt lui donnait les plus vives assurances que, soumis désormais à ses moindres désirs, jamais il ne consentirait à confier le sort de sa fille ni à un Frédéric, ni à un artiste, ni à qui que ce soit qui eût avec lui, père imprudent, époux impardonnable, la moindre ressemblance de naturel, de caractère ou de profession. C'est sur ces entrefaites que je me présentai. J'ai de la fortune, j'aime ma cousine autant que je l'estime; surtout, je vois en elle le portrait vivant de sa mère, en sorte que, sur le point de perdre ma pauvre tante, je trouvais doux d'embellir ses dernières semaines d'existence en accomplissant par cette démarche ce que je savais être le plus ancien et peut-être le plus cher de ses vœux. Mais à peine avait-elle rendu le dernier soupir, que j'entrevoyais déjà que Marie, après s'être donnée à moi avec un filial empressement, n'en était pas moins impuissante à arracher de son cœur l'amour qu'elle avait voué à Frédéric; et quand je me suis prêté à entre-
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prendre ce voyage dans les cantons, c'était dans l'incertain espoir que l'éloignement, que la distraction, qu'un plus intime commerce contribueraient à amortir ce sentiment et à la rapprocher de moi Mais, vous
en avez été vous-même le témoin, surprise ce matin par les chants de ces jeunes filles, ses regrets se sont fait voir, sa douleur, trop longtemps dissimulée, s'est trahie, et contraint par une impérieuse nécessité, j'ai dû mentir aux promesses que ma tante a emportées dans la tombe. Mais assez, continua Alfred, qui, durant ce récit, avait plusieurs fois porté ses regards du côté du chalet, les voici qui se mettent en devoir de repartir. Afin d'épargner à Marie le désagrément de quelque nouvelle boutade de son père en présence de tout ce monde, soyez assez bon pour me précéder auprès d'eux et pour leur dire que je ne tarderai pas à les rejoindre. »
Je quittai Alfred pour aller m'acquitter de cette ingrate commission. L'oncle prit à peine garde à ce que je disais, et déjà remonté sur sa mule, il s'achemina le premier, pendant que j'aidais sa fille à se placer sur la sienne. Mais bientôt, et comme pour profiter hâtivement de ce que nous nous trouvions seuls : « Monsieur, me dit-elle, toute troublée et rougissante, puisque vous êtes l'ami d'Alfred, j'ose mettre en vous ma confiance,
et plus encore mon dernier espoir Conjurez-le, je vous en supplie, en
mon nom, au nom de sa tante, de rétracter ce qu'il m'a dit ce matin
devant vous » Comme elle achevait ces mots, Alfred lui-même, qui,
en voyant de loin son oncle s'acheminer tranquillement, s'était hâté d'accourir, se trouva à ses côtés, et prenant sa main, qu'il baisa avec vivacité : « Qu'à cela ne tienne, chère cousine, lui dit-il, non-seulement je rétracte, si cela peut vous être agréable, ce que je vous ai dit ce matin devant monsieur, mais jamais, je vous prie d'en recevoir l'assurance, jamais il ne sera dit que j'aie renoncé au bonheur d'être votre tendre et fidèle époux, tant que vous ne m'aurez pas vous-même retiré le droit d'y prétendre ! » A ces mots, l'expression de la gratitude, plutôt encore que celle de la joie, se peignit sur le visage de la jeune demoiselle, et ce sentiment lui-même ne tarda pas à faire place à l'impatience qu'elle éprouvait d'avoir rejoint son père pour lui faire part d'une nouvelle qui devait lui rendre le contentement et la sécurité.
Pour moi, j'avais écouté les paroles d'Alfred avec bien plus de surprise que de satisfaction , et tantôt rapprochant ce langage du langage tout contraire qu'il venait de me tenir tout à l'heure, j'y voyais les signes d'une versatilité bien étrange chez un jeune homme qui m'avait paru d'ailleurs être aussi droit que réfléchi; tantôt, venant à songer qu'en s'engageant
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d'une façon aussi irrévocable à épouser sa cousine, il scellait définitivement l'engagement qu'il avait pris de se battre le lendemain, et s'apprêtait ainsi, quelle que fût l'issue du combat, à rendre vaines les promesses dont il leurrait cette jeune personne, je ne pouvais me défendre de trouver sa conduite, sinon inexplicable, au moins bien téméraire. Aussi, déjà tout préoccupé du triste ministère qu'il m'avait imposé en me demandant de lui servir de témoin, le duel ne tarda pas à attirer toutes mes pensées, mais de telle sorte que plus j'y attachais mon attention, plus il m'arrivait de le considérer à la fois comme impossible et comme inévitable. C'est dans cette disposition d'esprit que, parvenu à l'autre extrémité du sommet du Waegern, je vis tout à coup se découvrir à mes regards les pelouses émaillées de Grindelwald : les grasses rampes de la grande Scheidegg; à droite, les cimes chauves duFaulhorn; à gauche, ces glaces éblouissantes qui courent des hauteurs de l'Eiger jusqu'au pic perdu du Matterhorn. Mais, absorbé que j'étais par la prévision de cette rencontre prochaine et des sinistres épisodes dont elle pouvait être l'occasion, ces choses, dont la magnificence m'eût en d'autres moments si vivement charmé, me laissaient insensible, et tout s'était évanoui des impressions et des jouissances que j'étais venu chercher dans ces beaux lieux.
Quand j'arrivai à Grindelwald, j'y trouvai mes trois compagnons qui m'attendaient à l'auberge, autour d'une table où ils avaient eu l'attention de faire placer un couvert pour moi; et, à l'air seul dont je fus accueilli par l'oncle d'Alfred, j'eus bientôt compris qu'on l'avait mis au fait du changement inopiné qui s'était opéré dans les résolutions de son neveu. Radieux d'aise, pétillant de joie, il avait de la peine à maintenir dans de justes limites le flot de ses sentiments, et, comme pour y trouver un cours qui n'importunât pas trop le contentement bien plus tranquille des deux fiancés, il le laissait se répandre auprès des survenants en gaies interpellations et en joyeusetés de bon accueil. Aussi, le monsieur à la fête, qui dans cet instant parcourait le corridor en lisant à haute voix tous les numéros des chambres jusqu'à ce qu'il eût trouvé celui de l'appartement particulier qu'il avait en vue, étant venu à se montrer sur le seuil : a Garçon! un couvert! » cria l'oncle aussitôt; puis, accourant vers lui : « Si je vous ai indignement brusqué ce matin, mon pauvre monsieur, c'est que j'étais sous l'empire d'un chagrin qui s'est changé en bonheur des cieux! Recevez donc mes excuses, et pour me faire voir que vous m'avez pardonné, dînez avec nous! » Tout en parlant ainsi, il avait rempli deux grands verres jusqu'au bord, et après qu'il en eut saisi un : « A votre
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santé, et vive la rose des Alpes! » Le monsieur à la fête avala la rasade tout entière, puis ayant demandé la permission de s'absenter quelques instants, il ne tarda pas à revenir s'asseoir à notre table et à se mettre définitivement des nôtres.
Vers deux bernes, nous nous mîmes en chemin pour passer la grande Scheidegg. Plus élevée à la fois et moins abrupte que l'autre, cette Scheidegg ressemble à un large plateau montant, plutôt qu'à une montagne isolée, et, grâce à cette configuration, des champs cultivés, à la vérité de plus en plus clair-semés et chétifs, s'y voient jusqu'aux abords de la sommité. Lorsque , tout près du glacier qui descend ici jusque dans la vallée, l'on côtoie ces maigres carrés enclos de pierres, que recouvrent d'un clair duvet de petits épis frileux et comme craintifs d'éclore, je ne sais quel charme secret attache à cet humble spectacle et porte à songer. Pauvres montagnards, se dit-on, que de rudes labeurs modiquement récompensés! Rejetons si tendres, que de dangers qui menacent votre frêle vie? Bonne Providence, que de vigilance et de sollicitude de votre part, avant que ces guérets venus à bien aient donné à ces familles éparses leur provision d'hiver!... Et toutefois, aux printemps tardifs succèdent les hivers précoces, la terre à peine dégagée et refleurie disparaît de nouveau sous les frimas, et je n'entends point dire qu'ensevelis durant de longs mois dans des cabanes chargées de neige, plus que d'autres, plus que nous-mêmes, les obscurs colons de ces âpres climats y vivent attristés, souffrants ou dépourvus.
Le sommet de la grande Scheidegg s'appuie à la base de Matterhorn, et, de ce pic, jusqu'à celui du Wetterborn qui assoit ses contre-forts verticaux sur les pelouses de Rosenlawi, s'étend une muraille de rochers couronnés de glaces, d'où les avalanches croulent en plusieurs endroits, et viennent former au bas des couloirs de blancs deltas, dont chacun alimente un ruisseau fangeux jusque tout auprès; sur le penchant sablonneux des rampes opposées, croissent quelques mélèzes rabougris, dont les uns, brisés par des éclats de glace, continuent de végéter, et projettent à ras le sol des rameaux tourmentés; dont les autres, tués par le gel, rappellent par leur morne attitude et leur pâle nudité ces grêles fantômes dont les poètes peuplent les grèves désolées du Cocyte. Mais c'est à Rosenlawi surtout que se rapprochent, pour former le plus éclatant contraste, tout ce qu'ont de terrible les éboulis gigantesques, les craquements formidables, la terre elle-même, fendue de part en part, qui ouvre ses entrailles aux torrents en fureur, et tout ce qu'ont de riant et d'aimable