‹ Nouvelles genevoisesChapitre 4 sur 8 · LÀ · texte numérisé non relu

LÀ

Il y a trois ans, je partis un matin de Chamonix pour me rendre à Martigny en Valais. Beaucoup d'autres touristes en firent autant ce jour-là. Tous avaient leurs mulets ; moi seul je partais à pied ; mais, dans ce pays montagneux, le piéton a sur les autres voyageurs l'avantage de la vitesse, comme il a déjà celui d'une entière liberté dans ses allures.

La route était donc animée par l'aspect de diverses caravanes cheminant à quelque distance les unes des autres. Je délibérai en moi-même sur l'usage que je voulais faire de mon indépendance. J'avais à choisir entre trois partis : ou former solitairement l'arrièregarde ; ou dépasser tout ce monde et marcher seul en tête ; ou enfin aller d'un groupe à l'autre, lier connaissance, et ajouter au charme de la promenade celui de la conversation. C'est ce dernier parti qui me parut préférable.

J'atteignis la société dont je me trouvais le plus rapproché; mais peu s'en fallut que je m'y fixasse pour toute la journée. Il s'y trouvait, en effet, uno jeune de-

moiselle aimable, belle, enchanteresse.... c*est au jaoins l'impression qu'elle produisit sur moi. Mais j'ai remarqué une chose : c'est qu'en voyage toutes les demoiselles me produisent cette impression; d'où je conclus que cette demoiselle n'était peut-être ni plus enchanteresse ni plus belle qu'une autre.

En voyage, le cœur prend des allures romanesques et aventureuses, il s'épanouit plus promptement, il est décidément plus tendre ; le sexe ou la beauté, comme dirait un agréable, lui apparaît plus encore qu'en d'autre temps digne de ses hommages ; et comme d'ordinaire, dans ces rencontres fortuites, nul projet sérieux, nul calcul d'hyménée ne retient comme un lest salutaire l'essor du pur sentiment, le sentiment pur prend aussitôt son vol, et s'élève en peu d'instants à une hauteur prodigieuse.

Et non-seulement le cœur se comporte ainsi en voyage, mais il est sûr aussi qu'une jeune personne y contracte certains attraits de circonstance qu'elle ne saurait avoir dans un salon. Elle est isolée d'abord, isolée de ses compagnes plus belles ou aussi aimables, c'est une fleur plus ou moins rare, plus ou moins brillante : mais cette même fleur, qui ne serait rien, perdue dans l'orgueilleux éclat d'un bouquet, plaît, touche, paraît charmante et gracieuse, lorsque solitaire sur une pelouse écartée, elle en anime l'aspect et y répand ses parfums. Au fond, est-il rien de bête comme un bouquet, indigne sérail où un maître stupide entasse beauté sur beauté, et des ruines de chacune se compose un assemblage éclatant mais sans grâce ; des parfums délicats de chacune, une grossière odeur? Va, va, vil sultan, salis, flétris, immole à tes plaisirs la fraîcheur de mille roses.... Pour moi, j'irai chercher ma fleur aux lieux elle balance sa tige solitaire, et,

jaloux de ses grâces modestes, loin de lui donner des compagnes, je craindrai même de la cueillir.

Ce n'est pas tout : cette jeune personne, en voyage, est plus rapprochée de vous; ou bien son cœur, qui s'est déjà donné, la porte à fuir la vue des jeunes hommes, ou forcément votre présence l'intéresse, vos attentions lui sont agréables; l'empire qu'elle exerce sur vous, le bonheur que vous éprouvez à ses côtés ne sauraient ni lui échapper ni lui déplaire, à supposer du moins que, délicats autant que possible, vos sentiments se trahissent plus qu'ils ne se font voir. Et que d'occasions, à propos d'incidents qui naissent, ou d'objets qui se présentent, de témoigner un empressement flatteur, de se rencontrer dans une commune pensée, de sentir ensemble, de provoquer ou de voir naitre cette sympathie à laquelle l'âge, le penchant, un irrésistible attrait convient deux jeunes cœurs! Cette sympathie, elle sera de quelques heures, d'uDe journée peut-être; mais, si elle est passagère, elle est vive, elle est pure, et il en reste, au lieu de regret, un souvenir plein de charme.

Et que sera-ce si ces objets qui se présentent à vos yeux sont ces vallons, ces forêts, ces monts sans nombre, ces glaces infinies, en un mot cette nature tantôt riante, tantôt sublime, des grandes Alpes; si à chaque instant un spectacle attachant provoque cette admiration expansive, ce besoin de partager des émotions dont le flot ne peut tenir tout entier dans le cœur, et que leur religieuse pureté affranchit du joug d'une pudique réserve? Que sera-ce si la jeune fille, au milieu de ses transports, oublieuse de sa rustique monture, vous laisse usurper le doux soin d'en diriger la marche et d'en régler les caprices? Pendant que, la bride au poing, vous mettez entre la mule et l'abîme le rempart

de votre corps, elle admire, elle s'émeut; son visage s'embellit de la vie du sentiment; la brise matinale qui souille des hauteurs ravive les roses de son teint, ettse jouant dans les plis de sa mante, dessine ou découvre les grâces de son attitude. Ah! jeune homme, déjà votre cœur, déjà votre regard, infidèle aux montagnes, erre avec amour autour de cette créature charmante ; elle est aimable, n'est-ce pas? elle est belle, enchanteresse c'est tout ce que je voulais prouver.

J'éprouvai ce jour-là tous ces sentiments que je viens de décrire. J'eus la bride au poing, je fis de mon corps un rempart; malheureusement il n'y avait point d'abîme. Près du glacier du Tour, nous nous arrêtâmes. Nous venions de découvrir, en avant de nous, cet étroit et sauvage vallon où finit, contre les pentes du col de Balme,la vallée de Chamonix: l'ombre y planait encore. Mais, en arrière de nous, cette même vallée se montrait déjà dans tout l'éclat de sa splendeur matinale. Le soleil, arrivé à la hauteur des gorges, y lançait ses feux au travers de bleuâtres vapeurs, rasant de leur cime jusqu'à leur base les arêtes dentelées des glaciers, et faisant scintiller au-dessus du sombre rideau des forêts les innombrables aiguilles des Bois, des Bossons, du Taconey; puis laissant dans l'ombre l'Arve et ses îles boisées, il venait dorer, auprès des parois du Brévent, les tranquilles pelouses où brillent éparses les cabanes du Prieuré. « Quel spectacle 1 dit ma compagne, je veux descendre.... »

D.;Sjà je l'y aidais, et l'une de mes mains dégageait l'étrier, tandis que l'autre, doucement pressée par la sienne, lui servait d'appui pour sauterlégèrementà terre. Alors nous nous assîmes sur un bloc de granit, pendant que la mule, dont je tenais toujours la bride, broutait aux tonifies d'herbe qui forment k lisière du chemin

Il y a des moments où la contemplation est de rigueur, sans être pour cela plus facile. Il s'agissait d'admirer, nous ne nous étions assis que pour cela; mais si ma compagne, peu faite aux mœurs pastorales, éprouvait quelque embarras de se trouver ainsi seule avec moi, j'étais de mon côté trop préoccupé par sa présence pour qu'il me fût aisé de parler éloquemment des montagnes. J'essayai toutefois; mais, après quelques lieux communs dont la niaiserie m'importunait moimême, je rebroussai comme je pus vers un sujet bien autrement à Tordre du jour que la splendeur matinale.

« Vous remarquez, mademoiselle, lui dis-je, qu'ici la route se bifurque; oserais-je vous demander si vos parents se sont décidés pour la Tête-Noire ou pour le col de Bal me?...

— Je l'ignore, monsieur, » me répondit-elle. Puis se tournant de l'autre côté pour me dérober la vue de sa rougeur : « Je crois que ce sont eux que l'on aperçoit là-bas.... »

Effectivement le reste de la caravane, que nous avions laissée én arrière, nous rejoignait insensiblement. Je remarquai que le père et la mère de ma jeune compagne avaient à leur tour pris les devants sur les autres voyageurs, et que, sans nous voir encore, ils pressaient le pas de leurs mulets. Quand ils nous eurent atteints : « Ahçà! mesdames, dit le père, c'est le moment de nous décider. » Puis se tournant vers moi : « Et vous, monsieur, par où passez-vous? »

Cette insidieuse question ne me surprit pas autant qu'elle me contraria. J'avais dit imprudemment à ce monsieur, la veille déjà, que mon projet était de passer par la Tête-Noire, et j'avais cru procéder habilemrut ; car ce passage, plus facile que l'autre, est celui que

choisit d'ordinaire une société où se trouvent des dames. Mais, la veille aussi, ce monsieur m'avait fort prévenu que, pour lui, il était encore incertain sur celui des deux passages qu'il choisirait. Il était donc manifeste que ce père prévoyant avait voulu se ménager toutes les éventualités, entre autres celle de faire passer sa fille par le côté où je ne passerais pas. Aussi, comprenant à merveille toute la portée de sa question, et jaloux de sauver au moins ma dignité : « Vous le savez, monsieur, répondis-je, mon projet a été de passer par la Tête-Noire.... »

Il m'iaterrompit : « Malheureusement nous inclinons, nous, par lb col de Balme. J'en ai du regret, vraiment. Bon vcyage, monsieur; enchanté d'avoir du moins joui pendant cette matinée de l'avantage de votre société. »

Je me confondis en civilités tout aussi sincères, et nous nous séparâmes.

Je demeurai fort triste, face à face avec la belle nature, qui ne me sembla plus belle du tout. Le Prieuré me paraissait morne, les Bossons m'importunaient.

Assis sur mon granit, je me livrais à de rancunières réflexions sur l'hypocrite tyrannie des pères, que seconde souvent si mal à propos la soumission par trop angélique des filles. Dans ce moment vint à passer une autre cavârane à laquelle je me joignis faute de mieux, et aussi pour combattre par la distraction les blessures du sentiment.

Cette caravane se composait de trois messieurs à pied et d'un mulet chargé de pierres. Ces messieurs étaient des géologues. C'est une charmante compagnie que les géologues, mais pour les géologues surtout. Leur manière est de s'arrêter à tout caillou, de pronostiquer à

chaque couche de terre. Ils cassent les cailloux pour en emporter; ils égratignent les couches pour faire un système à chaque fois: c'est fort long. Ils ne sont pas sans imagination, maiscette imaginationa pourdomaine le fond des mers, les entrailles de la terre ; elle s'éteint dès qu'elle arrive à la surface. Montrez-leur une cime superbe : c'est une soufflure; un ravin rempli de glaces : ils y voient l'action du feu; une forêt : ce n'est plus leur affaire. A mi-chemin de Valorsine, un mauvais éclat de rocher sur lequel je me reposais mit mes trois géologues en émoi : il fallut me lever bien vite et leur abandonner mon siège. Pendant qu'ils le mettaient en pièces, je m'éloignai tout doucement et ils me perdirent de vue. Sic me servavit Âpollo.

Toutefois, s'il m'arrive d'éviter le géologue, j'aime en tout temps la géologie. L'hiver surtout, au coin du feu, qu'il est charmant d'entendre raisonner sur la formation de ces belles montagnes que l'on a visitées durant les beaux jours, sur le déluge et sur les volcans, sur la grande débâcle et sur les soufflures, sur les fossiles surtout I Quand on en est aux fossiles, je ne manque jamais d'introduire dans l'entretien le grand mastodonte de je ne sais qui, ou le mègalosaurus de Cuvier : c'est un grand lézard de cent pieds de long, dont nous n'avons plus que les os moins la peau. Mais figurez-vous donc cette bête royale se promenant au travers de l'ancien monde, et nourrissant sa petite famille d'éléphants en guise de moucherons ! Vivent les pittoresques 1 ils propagent, ils popularisent la science : c'est là que j'ai appris toute ma géologie.

Au surplus, même sans les pittoresques, qui n'est un peu géologue? Qui ne se demande, à la vue des accidents ou des merveilles qu'étale une montagneuse con-

trée, comment se sont ouverts ou creusés ces abîmes ; comment ces cimes se sont élevées dans les cieux ; pourquoi ces pentes douces et pourquoi ces rocs tourmentés ; d'où viennent ces colosses de granit qui pèsent sur la plaine, ou ces dépouilles marines enfouies aux montagnes? Ces questions sont de la géologie pure, k la fois élémentaire et transcendante : les géologues ne s'en adressent pas d'autres ; bien plus, sur la façon de les résoudre ils ne sont jamais d'accord : c'est l'eau, c'est le feu, c'est l'érosion, c'est la soufflure. Partout des systèmes et nulle part des vérités ; beaucoup d'ouvriers, point d'experts ; des prêtres, et point de Dieu ; en telle sorte que chacun peut approcher son hypothèse de la flamme de l'autel, et dire en la voyant flamber : « Fumée pour fumée, la mienne, monsieur, vaut la vô're. »

Et c'est précisément par là que j'aime cette science. Elle est inh'nie, vague, comme toute poésie. Gomme toute poésie, elle sonde des mystères, elle s'y abreuve, elle y flotte sans y périr. Elle ne lève pas les voiles, mais elle les agite, et par de fortuites trouées, quelques rayons se font jour qui éblouissent le regard. Au lieu d'appeler à son aide les laborieux secours de l'entendement, elle prend l'imagination pour compagne et elle l'entraîne dans les protondeurs ténébreuses de la terre, ou bien, rebroussant avec elle jusqu'aux premiers jours du monde, elle la promène sur de jeunes et verdoyants continents, tout fraîchement éclos du chaos, tout brillants de leur primitive parure, et que foulent ces races perdues, mais dont les gigantesques débris nous révèlent aujourd'hui l'existence. Si elle n'arrive pas à un terme, en y tendant elle parcourt une route attrayante ; si elle divague ou déraisonne sur les causes secondes, sans cesse et de toutes parts, et en vertu de son impuissance

même, elle nous met face à face avec la cause première : et c'est pour cela que, toujours aimée, toujours cultivée, cette science est aussi antique que l'homme. La Genèse en est le plus vieux et le plus sublime traité, et, chez le peuple poëte par excellence, chez les Grecs, les théogonies, les cosmogonies abondent dès le premier âge ; dès lors, comme aujourd'hui, les Vulcaniens, les Neptuniens s'y disputent, non pas à la vérité des suffrages du monde savant, mais l'admiration naïve, l'oisive curiosité, le poétique sentiment d'une foule intelligente et crédule.

A Valorsine,je rejoignis trois touristes : c'étaient un Français et deux Anglais, gens sans aucune espèce de rapport entre eux, si ce n'est celui qu'établissent temporairement des manières comme il faut, et cette sorte de sympathie aristocratique en vertu de laquelle des hommes qui s'estiment d'égale condition consentent à frayer ensemble , lorsque d'ailleurs ils ne peuvent frayer avec d'autres.

Les Anglais étaient deux beaux et grands garçons, de ces ci devant écoliers pas encore hommes, que milord le?r père envoie, à peine échappés de Cambridge, faire leur tour du continent, accompagnés d'une sorte de gouverneur subalterne qui cire leurs bottes et paye leur Champagne. Je les avais rencontrés les jours précédents. A l'hôtel, à table, ils m'avaient paru avoir tout le décorum du gentleman anglais ; en route, je les avais aperçus folâtrant entre eux ou avec des passants : aussi me rappelaient-ils ces grands chiens de Terre- Neuve qui, sur le point de devenir graves, se surprennent encore à bondir de gaieté ou à jouer avec les roquets du continent.

Le Français était un élégant jeune homme, carliste d'oninion, de langage et de moustaches ; un de ces po-

litiques de salon qui se flattent d'avoir conspiré, qui estiment avoir combattu en Vendée, et qui se persuadent que, l'Ouest pacifié, ils doivent h la tranquillité de leur famille d8 faire une tournée en Suisse pour fournir au gouvernement un prétexte honnête pour fermer les yeux sur l'audace de leurs antécédents ; du reste, jovial, le meilleur homme du monde, et des gants blancs.

Les deux Anglais étaient sobres de paroles, gauches de manières, mais très-passablement intelligents des beautés de la contrée. La fraîcheur des herbages, la limpidité des eaux, surtout la hardiesse des cimes, leur causaient une sorte de satisfaction intérieure dont les exigences de leur dignité ne suffisaient pas toujours à réprimer l'expression. Deautiful! murmuraient-ils de temps en temps, en échangeant un regard. D'ailleurs, ils étaient accoutrés avec cette simplicité confortable et dispendieuse qui distinguait les touristes de leur nation : ds } eaux chapeux de paille à larges ailes, parfaitement propres, maisfroissés par l'usage, et négligemment posés sur leur tete ; des vestes en toile grise, d'une coupe commode, et recélant dans des poches profondes, une longue-vue de Dollond, un porte-cigares en argent et l'attirail des ingrédients nécessaires ou utiles dans un voyage en pays de montagnes. Même simplicité, même propreté recherchée de leur linge ; et, au milieu de la gaucherie un peu lourde de leurs mouvements, cette assurance de jeunes lords qui, accoutrés en vue du but qu'ils se proposent, ont compté sur leur tailleur pour être à Taise, sur leur bonne mine pour se faire distinguer, et comptent en tout temps sur leurs guinées pour se faire respecter et chérir des aubergistes du continent.

Le Français, au contraire, était éminemment com-

municatif, aisé et vif dans ses manières, hautement enthousiaste des beautés alpestres, dont il n'avait d'ailleurs nul sentiment. Comme les Anglais, il était charmé de la limpidité des ondes, mais c'était pour en avoir comparé la fraîcheur aux eaux tièdes qu'on boit à Paris. Les cimes l'enchantaient, mais c'était en vue des sauts prodigieux qu'ont à faire les chamois pour passer de l'une à l'autre, et surtoutdans l'espoir de les y rejoindre bientôt, lorsqu'il aurait reçu de Paris un excellent fusil de chasse de Lepage, qu'il s'était hâté d'y demander. « Le premier que j'abats, disait-il, je l'envoie à Prague ! » D'ailleurs, il était habillé comme le serait Robinson accoutré par une modiste. Un charmant chapeau imperméable, à petites ailes, était coquettement posé sur sa chevelure lustrie; une cravate, imperméable aussi, lui serrait le cou; sa lévite en velours, avec les pans également échancrés par devant pour faciliter la marche, une taille basse et étranglée pour donner de la légèreté, était fournie de poches et de contre-poches remplies de futilités microscopiques, dont la plupart étaient sans usage, soit par leur nature, soit en vertu même de leur ténuité portative. Mais un chef-d'œuvre de l'art, c'était sa canne. Cette canne se déployait en chaise, pour jouir commodément des points de vue; elle s'ouvrait en parasol, pour préserver des ardeurs du soleil ; elle se refermait en bâton, pour gravir les montagnes. Le bâton était lourd comme un soliveau, le parasol échancré comme une aile de chauve-souris, la chaise confortable comme un tabouret sans paille ; et néanmoins le possesseur satisfait, triomphant, à cause de la foule d'agréments indispensables dont ce chefd'œuvre lui assurait la jouissance.

Je trouvai ces messieurs assis non loin des mulets qui prenaient leur ordinaire, et engagés dans une con-

versation dont le Français faisait les frais pour les dixneuf vingtièmes au moins. En effet, il venait de traiter à fond toute la question dynastique, celle de la république et celle des doctrinaires; puis il avait passé à Henri V, et do là aux chamois, à propos d'un coup de carabine qui s'était fait entendre du côté des sommités. Sur ce quadrupède comme sur la politique, son érudition était close, son idée faite, ses axiomes tout formulés ; évidemment il avait étudié son chamois dans les livres d'Alexandre Dumas, de Raoul Rochette et d'autres théoriciens fameux, mais en écolier qui va plus loin que ses maîtres, et pour qui les théories émises ne sont plus bientôt que babioles, tirelires, en comparaison de celle qu'il est venu chercher sur les lieux. Rien n'était plus plaisant que de voir ce pétulant orateur haranguant deux flegmatiques Anglais, trop sensés pour être crédules, trop polis pour contredire, quoique parfaitement assommés d'ailleurs par un babil brisé, rapide, intarissable. Sans se mettre en grands frais d'attention, ils fumaient leur cigare, tout en songeant confortablement en eux-mêmes « combien la nation française été foolish, loquace, et tute habillé comme iune maître à danser. »

« Messieurs, leur disait le Français, un fait singulier et que vous ne connaissez pas.... Je le tiens d'un chasseur qui a tué en un an vingt bouquetins et quatrevingt-dix-neuf chamois, entre autres une fois deux d'un seul coup; je vous conterai cela après.... Un fait qui n'appartient qu'à cette chasse, la seule que je n'ai pas pratiquée : j'ai chassé au chevreuil, au sanglier, je l'aurais abattu sans le roi, à qui on laisse l'honneur du coup.... Un fait curieux, c'est qu'on ne tire pas le chamois en ligne droite, en face de soi, comme une bécasse. Le chamois est tin, défiant ; s'il aperçoit le bout

d'une carabine, adieu! courez-lui après.... Mais que font-ils? Voici le chamois sur la pointe de son roc ; eh bien ! le chasseur, qui s'est embusqué, ajuste un roc voisin, près, loin, c'est selon : le coup part, la balle ricoche, et le chamois tombe sans savoir d'où lui vient cette prune.... Voilà qui est fort, je crois !

— Guide, interrompit en cet instant un des Anglais, faisé diligence. Je craigné que nous avons le pluie ; nous marchons en avant. »

A ces mots, tous les quatre nous nous levâmes pour nous mettre en route, au moment où les géologues entraient à Valorsine. Au delà de ce hameau, la vallée se resserre ; bientôt après, Ton se trouve engagé dans les sauvages défilés de la Tête-Noire.

Le temps, si radieux le matin, avait effectivement bien changé. De blanches et fines vapeurs, flottant avec rapidité, avaient voilé insensiblement l'azur des cieux et terni l'éclat du soleil : à cette heure elles se formaient en menaçantes nuées qui s'amoncelaient tumultueusement autour des cimes. Un vent chaud qui soufflait de la vallée du Rhône remontait avec impétuosité cette gorge étroite, en soulevant les sables, en couchant les herbes et en sifflant dans la chevelure des sapins. Nous cessâmes de causer, et, marchant avec vitesse, nous dépassions de temps en temps de petites croix plantées en terre sur le bord du sentier. Ces croix marquent la place où, durant l'hiver et aux premiers redoux du printemps, des montagnards ont péri, surpris par le froid ou par l'avalanche. Au pied de Tune d'elles, une pauvre femme agenouillée disait des prières pour le trépassé, pendant que sa chèvre, effrayée de notre approche, se mit à sauter de pierre en pierre jusque sur le rebord d'un petit ravin, d'où elle nous considérait curieusement. Bientôt après, l'orage éclata,

la pluie survint ; mais nous arrivions à la Pierre des Anglais, où nous cherchâmes un abri.

Cette pierre est une énorme roche qui s'avance en saillie par-dessus le sentier. Une inscription, sculptée dans l'endroit le plus apparent, indique que ladite roche a été bien et dûment achetée de la commune par une dame anglaise. « Tiens ! dit notre Français en apercevant de loin l'inscription, un monument, un tombeau?... » Mais quand il eut lu la légende : « En voici une bonne ! s'écria-t-il en éclatant de rire.... Parlez-moi d'un joujou comme celui-là.... je défie les géologues de l'emporter ! Et la commune, dites donc, pas bête ... Soit; nous sommes ici en Angleterre. Bien reconnaissant, messieurs, de l'hospitalité ; en s'adressant aux Anglais : j'y voudrais seulement un roastbeef et du bordeaux. »

Les deux Anglais, qui ne goûtaient nullement ce ton irrévérencieux, appliqué par un Français à un fait dont l'excentricité même leur paraissait au fond « iune chose grand !» et la bizarrerie « iune chose national beaucoup ! » se renfermèrent dans une taciturnité à la fois dédaigneuse et décontenancée. Il était visible qu'avec très-peu d'effort, et sans autre soin que de flatter adroitement leur secrète pensée pour la faire surgir au dehors, on les eût amenés bien vite à s'exalter au sujet de ce trait beautiful et enthusiastic , à déclarer les Anglais et les Anglaises « le premier péople de la terre, » que sais-jeî à entonner un rauque et solennel Gcodsave the King.... ce qui aurait été tout autrement amusant que le silence qu'ils gardèrent alors. Toutefois, s'ils s'étaient trouvés offensés, ils eurent une prompte revanche. Notre compagnon, pour jouir de la vue, venait d'établir sa chaise mécanique ; à peine s'y fut-il posé que, les trois pieds se brisant à la fois, il tomba à la

renverse, le dos dans la poussière et la tête dans une flaque... Non, je n'ai jamais vu deux Anglais éclater de rire avec un si parfait ensemble, un timbre plus bruyant et une plus entière satisfaction. Pour le Français, il se releva en jurant, lança les débris de sa mécanique dans le torrent, et fit ensuite chorus avec nos rires le plus franchement du monde.

Cependant la pluie, au lieu de cesser, tombait avec une violence croissante : • Nous sommes ici en Angleterre, dit bientôt le Français, je ne m'y trouve pas mieux pour cela.... Après tout, mieux vaut marcher trempés que de sécher sur place. Qui m'aime me suivel »

Et il se mit gaiement en route. Les Anglais en firent autant bientôt après, et je suivis leur exemple.

Lorsqu'on est jeune, en bonne santé, lorsque surtout on a le goût et l'habitude des voyages à pied, ce n'est point une aussi triste condition qu'on le pense que de poursuivre sa route en affrontant la tempête. On est mouillé; l'eau, comme dit Panurge, entre par le collet et ressort par les talons, mais ce sont là les arrhes du vif plaisir qui nous attend : celui d'atteindre le gîte, celui de dépouiller ses vêtements humides, celui de présenter à la claire flamme du loyer ses membres roidis, celui enfin de venir asseoir sa fatigue et restaurer ses forces autour d'une table bien servie. D'ailleurs, n'est-ce rien que d'assister à ces grandes scènes? L'âme n'y goûte-t elle aucun charme, elle en tout temps avide de mouvement, d'émotion, de pensée? Après avoir reflété, comme le miroir d'un lac, la fraîche sérénité du matin, les radieuses ardeurs du raidi, elle reflète à leur tour les grises nuées, elle se ride sous l'haleine orageuse du vent; le trouble de la nature y pénètre, et soulevée alors, elle rencontre au sein même

du trouble ces mystérieuses joies qui sont refusées à la torpeur du bien-être.

Pour mieux goûter ces émotions j'étais demeuré en arrière de mes compagnons. J'aimais à me voir seul dans ce gouffre de la Tête-Noire, battu de la pluie, étourdi par le fracas du torrent, par le bruit des pierres qui descendaient les ravins en s'entre-choquant, par celui de la foudre, dont les éclats saccadés se prolongeaient en grondements majestueux, tantôt lointains, tantôt tout voisins et comme au-dessus de ma tête. La scène était si magnifique, et ma préoccupation si entière, que je fus presque désappointé lorsque je vis près de moi les cabanes de Trient, dont je me croyais encore éloigné. Des rires se firent entendre sur la galerie d'une cabane : c'est le Français qui venait de m'apercevoir. « Il y a du vin, ici, me cria-t-il, venez un peu tremper votre eau. » J'entrai dans le chalet.

Les cabanes de Trient sont assises au milieu d'une petite vallée don l'aspect est frappant et plein de caractère. Cette vallée, qui n'a en aucun sens plus d'un mille de longueur, est si profondément encaissée entre des cimes d'une hauteur immense, que le soleil n'en éclaire le fond que vers le milieu de la journée, et durant un petit nombre d'heures. A l'une des extrémités, le glacier de Trient, pressé entre les parois d'un étroit couloir de granit, fait entendre de sourds craquements, et, ouvert à sa base, il vomit, comme par une gueule azurée, des Dots noirs et tourbillonnants qui fuient bientôt d'un cours plus doux au travers de la prairie. A l'autre extrémité, une montagne, fendue perpendiculairement jusqu'à sa base, donne passage à ce torrent, qui se perd dans de ténébreux abîmes, inconnus au regard de l'homme, pour aller ressortir près de Martigny en Valais et s'y jeter dans le Rhône. La situation de

cette vallée, cette ombre perpétuelle, ce glacier, ces eaux, y entretiennent une ravissante fraîcheur, et les pelouses qui en tapissent le fond, lorsque du haut de la montagne on les voit pour la première fois, resplendissent de l'éclat d'une verdure incomparable. Il semble qu'on découvre un Eden inaperçu encore, une retraite où vivent cachés depuis des siècles les primitifs habitants de la contrée. L'on descend, Ton entre dans cette ombre limpide, l'on savoure cet air récréateur, l'on écoute cette voix sonore et continue des eaux qui arrivent et qui fuient; une neuve splendeur émerveille les yeux et remue doucement le cœur.

C'est dans ce vallon qu'aboutissent les deux passages delà Tête-Noire et du col de Balme. Les deux sentiers s'y réunissent au pied de la Forclaz, qu'il faut encore gravir et descendre pour arriver à Martigny. On n'y trouve, en fait de gîte, que le cabaret où je venais d'entrer. C'est, aurez-de-chaussée, l'étable, le fenil, et audessus, la chambre des buveurs: on y monte par quelques échelons de sapin, aboutissant à la galerie d'où le Français m'avait appelé. Comme il arrive de loin en loin qu'un voyageur, surpris par la nuit ou par l'orage, est contraint de s'arrêter à Trient, les gens du cabaret entretiennent dans cette même chambre deux petits lits. Au moment où j'entrai, les deux Anglais, renonçant à pousser jusqu'à Martigny par un temps si affreux, venaient de s'en assurer la possession, et, après avoir chaDgé de liDge et d'habits et rallumé leur cigare, ils s'y délassaient par anticipation.

La tempête était devenue si terrible, que j'étais fort inquiet au sujet de la caravane que j'avais quittée le matin, et fort impatient d'apprendre qu'elle avait déjà descendu le col et dépassé Trient. Comme j'allais questionner l'hôte, un éclair éblouissant suivi à l'instant

même d'un effroyable coup de tonnerre, nous fit tressaillir. L'hôte se signa, et sa femme, accourue vers la fenêtre, cria : « C'est sur le bois Magnin ! » Nous regardâmes. Un homme sorti du bois s'enfuyait à toutes jambes de notre côté. Quand il fut plus près, nous l'appelâmes. Je le reconnus aussitôt poûr l'avoir vu le matin auprès des parents de ma jeune compagne, et, rempli d'anxiété, je le questionnai. Il ne m'apprit rien. Vers le sommet, on lui avait fait prendre les devants, avec ordre de pousser jusqu'à Martigny pour y retenir des logements. Une heure après, la pluie était venue, puis l'orage, puis la foudre. « Elle est tombée, ajoutat-il,sur le chalet de Privas, qui brûle à cette heure, et les bestiaux sont épars, notamment une génisse que j'ai dépassée, qui beuglait à fendre le cœur.... Elle m'a suivi jusqu'à ce coup de tonnerre qui a frappé entre elle et moi, que j'ai cru que c'était la fin du monde!»

Tout à coup le Français, qui avait écouté ce colloque : « Des dames dans ce bois!... des dames parmi cette tempête ! Parbleu ! il ne sera pas dit que je ne les en aie pas tirées. Qui vient avec moi?

— Je suis votre homme, et vous êtes le mien, lui dis-je. En route ! Je prends ces deux peaux de mouton suspendues à la muraille.

— Et moi ce cordial, » dit le Français en versant le vin de notre chopine dans sa gourde.

Sans autres apprêts, nous partîmes. En ce moment arrivaient les trois géologues.... dans quel état, bon Dieu ! ruisselants par les coudes, par les poches, par le uez, par les cinq doigts; des hannetons flottants dans le cataclysme d'une ornière, des noyés du déluge nageant vers l'arche!... et néanmoins attentifs encore aux cailloux, regardant du coin de l'œil aux stratifications. Ils entrèrent dans la cabane.

Nous fûmes bientôt engagés dans la vallée du col de Balrae.

« Ces marchands, disait le Français, sont des voleurs avec leur imperméable ; toute l'eau du ciel est dans mon chapeau!... A propos, sont-elles jolies, vos dames?»

Un nouveau coup de tonnerre, suivi de roulements effroyables, me dispensa de répondre ; d'ailleurs on avait une peine infinie à s'entendre. Le sentier était devenu le lit d'un ruisseau furieux; de toutes parts l'eau tombait encascades, et, à mesure que nous nousélevions, le froid devenait de plus en plus vif. Au-dessus du bois Magnin, la pluie était glacée et mêlée de grésil. Une heure après, nous nous trouvâmes au milieu de la neige. Alors le silence succéda tout à coup au fracas des eaux et au sifflement du vent dans la forêt.

On ne distinguait plus le sentier, et personne ne répondaitaux cris que nous poussions de tempsen temps; aussi nous désespérions déjà du succès de notre tentative, lorsque nous aperçûmes au-dessus de nous une mule qui descendait du col. Elle était seule, toute sellée; la bride traînaità terre. Pourne pas l'épouvaDter, nous nous cachâmes derrière la saillie d'un rocher, et, lorsqu'elle passa près de nous, mon compagnon lui barra le chemin, pendant que je sautais sur la bride. J'y reconnus celle que j'avais tenue le matin; c'était la mule d'Emilie! Alors nous commençâmes à présager les plus sinistres choses. Sans perdre de temps, le Français sauta sur l'animal, tandis que, demeuré derrière, je le fouettais pour le contraindre à marcher et à nous guider en même temps. Mais quand nous fûmes arrivés au-dessus d'un plateau ouvert de tous côtés, la mule, se jetant brusquement sur la gauche, se mit à luir de toute sa vitesse en tâchant de se débarrasser de son homme. Le Français, bon cavalier, se piqua d'hon-

neur, tint bon, et, au bout de quelques instants, je le perdis de vue. Je demeurai ainsi seul, agité par la plus vive inquiétude et ne sachant de quel côlé me diriger. Après avoir erré quelques temps, je retrouvai les traces que la mule, en descendant, avait laissées empreintes sur la neige, et je pris le parti de les suivre. Ce fut une heureuse idée, car, au bout d'un quart d'heure, je me trouvai face à face avec un homme qui descendait en suivant ces mêmes traces.

C'était le guide qui courait après sa bête.

« Nous avons votre mule, lui criai -je; mais où est votre monde?

— Où ils sont, où ils sont? Que sais-je? Cette neige d'à présent, c'est le soleil après les tempêtes d'ilya une heure. Plus de sentier, plus de vue; un vent àoalayer les sapins, et la foudre aux quaire coins du temps. Nous étions chacun à notre bête, moi pendu à la bouche de la mienne, on ne s'est plus revu. Par bonheur j'ai pu tirer vers une caverne, pas bien loin, où j'ai mis leur demoiselle à l'abri, mais bien en peine qu'elle est, la pauvre fille, et encore que sans ma bête je ne l'en peux tirer. »

Ces dernières paroles, qui s'étaient fait attendre, me firent passer d'une affreuse inquiétude aux transports de la joie. Non-seulement Emilie était en sûreté, mais j'arrivais merveilleusement à propos.

« Bonhomme, lui dis-je, vous allez battre le pays jusqu'à ce que vous les ayez tous retrouvés, et moi je ne bouge pas de la caverne que vous n'ayez reparu. Où est-elle?

Il m'indiqua à quelque distance un rocher noirâtre: «C'est droit en dessous, dit-il j le chemin ne veut pas vous manquer.* St il partit.

Je m'acheminai vers le rocher. Mais que dites-vous, lecteur, de ma situation? Et si la vie de voyage, en isolant une jeune personne de ses compagnes, en l'approchant de vous, ou seulement en faisant naître l'occasion de quelques entretiens, rehausse à vos yeux ses attraits, double sa grâce, embellit sa beauté, que sera-ce si, accouru en libérateur, vous la surprenez dans l'ombre d'une grotte, seule, tremblante, et néanmoins se rassurant à votre approche, accueillant d'un sourire de gratitude votre empressement à voler à son aide? Il est vraiment à craindre que, troublé vous-même par le plaisir, enhardi par vos avantages, vous ne laissiez trop voir un empressement que la conjoncture rendrait vite importun. C'est ce que j'avais grand soin de me dire à moi-même en montant vers le rocher.

Mais, quoi qu'il puisse faire pour se maintenir dans les termes d'une respectueuse civilité, un jeune homme n'apparaît point ainsi à l'entrée d'une grotte que la jeune fille qui s'y est réfugiée n'éprouve ce pudique embarras dont déjà le sentiment de sa solitude la préservait à peine. A ma vue une vive rougeur colora les joues d'Emilie, et, quittant aussitôt la place reculée où elle était assise, elle accourut sur le seuil, comme pour se mettre sous la protection du jour et des cieux. Ce mouvement, tout naturel qu'il fût, ne pouvait m'être agréable ; car l'alarme, même la plus passagère, outrage un sentiment délicat et honnête. Toutefois le déplaisir que j'en ressentis me fut de quelque secours pour donner à mon apparition le tour prosaïque que réclamaient les convenances. Je racontai à Emilie à quelle suite de circonstances je devais le bonheur d'être conduit auprès d'elle. Je lui fis part des mesures que je venais de prendre pour hâter sa réunion avec ses parents* sans aucun doute déjà rassurés à cette heure par

l'arrivée de mon ami auprès d'eux; puis, encouragé par le plaisir visible que causaient ces bonnes nouvelles, j'arrangeai mes discours de manière à ramener assez de sécurité pour que ces courts moments d'un têUj-à-tête si inespéré ne fussent pas troublés par les poisons de l'inquiétude et de l'effroi. Emilie sourit alors; des larmes d'attendrissement mouillèrent ses yeux, et si, à la vérité, elle conserva quelque embarras, il n'avait cette fois d'autre cause que la décente réserve qui Â'empêchait d'oser me témoigner assez une reconnaissance qu'elle ressentait vivement.

En ce moment la neige avait cesse de tomber, et le vent, maître du col et des hauteurs, tenait les lourdes nuées suspendues au haut des airs. Un jour triste et blafard éclairait la surface des plateaux, tandis qu'une nuit humide régnait dans les gorges, du fond desquelles s'élevaient par lambeaux déchirés de grises et incertaines vapeurs. Nous nous assîmes a la place où nous nous trouvions, et, les yeux fixés sur ce spectacle, nous commençâmes à nous entretenir des aventures de la journée, des fureurs de l'orage, de ces magnifiques contrastes offerts à nos regards dans l'espace de quelques heures, jusqu'à ce que, nous étant doucement rencontrés sur mille impressions que nous avions ressenties ensemble, bien que séparés, il s'ensuivit des paroles moins réservées et un abandon plus intime. Emilie m'avoua que, une fois réunie à ses parents, elle compterait cette journée, où elle avait éprouvé tant d'émotions, de terreurs et de joies, parmi les plus belles de sa vie.... Je me hasardai alors à lui répondre que ce moment où j'avais le bonheur de la rencontrer seule et de pouvoir lui faire l'aveu des sentiments dont mon cœur était plein, était un moment auquel je n'en pouvais comparer aucun dans ma vie passée et dont je ne saurais ja-

mais retrouver le pareil loin de sa présonce. Ces paroles lui causèrent un trouble extrême. Pour faire diversion, et comme elle était transie par le froid de ces hauteurs, je la pressai de revêtir cette peau de mouton que j'avais apportée de Trient. C'est une sorte de manteau grossier dont s'affublent les pâtres du pays. Elle se prêta à mon envie en souriant, et, tandis que d'une main je tenais suspendu l'habit du pâtre, de l'autre j'allais, par l'ouverture des manches, à la rencontre de la sienne. Mais voici que, sous cet agreste accoutrement, les grâces délicates de son visage brillèrent d'un éclat si vif et si nouveau que, transporté d'amour, mes lèvres s'égarèrent sur cette main que je tenais encore, et elles y imprimèrent un baiser. Confuse et tremblante, Emilie retirait sa main, lorsque des voix se firent entendre. Nous nous levâmes en sursaut. C'était le guide.... et derrière lui le père.

Je n'ai jamais vu chez un père la joie de retrouver sa fille aussi expressivement mélangée du dépit de ne la pas trouver seule. Emilie, pour lui cacher sa rougeur, s'était élancée dans ses bras; moi-même je m'empressai de lui témoigner combien je prenais de part à cette heureuse réunion; et néanmoins ni ses paroles ni ses manières ne pouvaient en aucune façon se mettre à l'unisson des nôtres, bien que la situation lui commandât de se montrer tendre envers sa fille et surtout reconnaissant envers moi. Aussi son embarras, presque trop inarqué, se communiquait déjà à nous-mêmes, lorsque, pour trouver une contenance, il se prit à rire de l'accoutrement pastoral d'Emilie. Ce fut une issue admirablement trouvée, par laquelle nous sortîmes tous de peine, riant à qui mieux mieux sans avoir ni les uns ni les autres la moindre envie de rire. Vinrent ensuite les explications mutueiks sur les incidents de la journée,

Mon ami le Français avait fait merveille. Il avait rencontré le guide, il avait trouvé le père, retrouvé la mère et rassuré tous les deux en leur apprenant que leur fille était depuis une heure sous ma garde au fond d'une grotte. C'est sur ce mot que M. Desalle (le père d'Emilie), au lieu de manifester une grande allégresse, s'était levé brusquement pour nous rejoindre en toute hâte.

Une chose que j'ai oublié de dire, lecteur, c'est que cette jeune personne Je l'avais remarquée dès longtemps à Genève déjà, au milieu des réunions de l'hiver ; je l'avais remarquée aussi aux premiers beaux jours, alors que les jeunes filles, échangeant les laines et les pelisses de la saison froide contre les robes légères et les écharpes flottantes, semblent comme des fleurs fraîchement éclosesde l'enveloppe jalouse qui voilait leur éclat. Je l'avais remarquée encore, lorsque, au mois d'août, elle était partie pour visiter les glaciers et que j'éiais parti sur ses traces. Demanderez- vous si elle m'avait remarqué à mon tour? Ce n'est pas à moi de le dire; mais ce que je puis affirmer, c'est que ses parents m'avaient, eux, infiniment remarqué. Mes assiduiiés, qui troublaient leur repos et qui contrariaient leurs vues, les avaient seules portés à se d éplacer pour venir voir une belle nature dont ils n'avaient que faire, et, comme on l'a vu plus haut, à préférer le passage pénible du col de Balme au trajet facile de la Téte-Noire. Cette courte information explique bien des choses; je pourrais la rendre plus complète en anticipant sur un avenir peu éloigné, si je ne craignais de nuire à l'intérêt de mon récit, en approchant deces poétiques aventures le dénoûment, heureux à la vérité, mais prosaïque, auquel elles aboutirent à six mois de là. Je reprends mon récit.

Le temps, sans cesser d'être sombre, n'était plus orageux; le peu de neige qui était tombée commençait à

disparaître, et tout promettait une soirée tranquille. Nous quittâmes la grotte, et nous nous dirigeâmes vers un tourbillon de fumée qui, s'élevant de derrière un bois de mélèzes, marquait la place où nous étions attendus. Le Français était absent pour l'heure, mais nous y trouvâmes Mme Desalle confortablement établie dans le plus joli bien possible. « Votre ami, monsieur, est un homme charmant! » me dit-elle dès qu'elle m'aperçut. En effet, avec cette activité secourable et galante que développe si vite chez les Français la vue du sexe en détresse, mon compagnon avait en quelques instants dressé une sorte de chaise longue, au moyen de quelques pierres juxtaposées et recouvertes d'un lit de mousses sèches; au-dessus, il avait entrelacé les branchages de mélèzes, de manière à former un abri impénétrable à la neige ; puis, allumant un petit feu à l'usage de Mme Desalle, il avait entassé plus loin de gros branchages, de façon à produire un brasier ardent, autour duquel des baguettes, portées sur des coches faites aux mélèzes voisins, attendaient qu'on y suspendît, pour y être séchés, les effets de la caravane. Ces égards pour une dame qui n'était plus jeune, et ces soins prévoyants pour assurer le bien-être de notre petite colonie, provoquèrent chez nous tous ce sentiment de gratitude qui est si merveilleux pour changer les situations les plus ingrates en moments pleins d'agrément. Mais, à la vue d'un petit ustensile d'argent, formé de trois ou quatre pièces artistement ajustées et rempli d'un liquide en ébuilition, je ne pus m'empêcher de rire. J'y reconnus une cafetière mécanique à deux ou trois fins, dont mon compagnon nous avait démontré les propriétés à Valorsine, et dans laquelle il venait de verser quelques gouttes d'essence de café achetée à Paris sur une poi gnée de neige ramassée au col de Balme

En cet instant, nons l'aperçûmes lui-même qni remontait le mamelon sur lequel nous étions, en tirant après lui uns mère vache qui le suivait sans trop de peine.... « Bravo I s'écria-t-il en nous voyant tous réunis, j'en amène pour tout le monde, mais du café seulement pour ces dames. Je vous salue, mademoiselle; veuillez, messieurs, déposer sur les baguettes ce châle, ces manteaux. Je me charge du reste. »

Aussitôt après avoir ouvert et déposé auprès de ces dames un petit sucrier de poche, il se mit à traire la vache dans deux de ces tasses en bois de coco qui servent à boire aux sources; puis y ayant versé le café, il présenta le breuvage d'un air à ia fois empressé et glorieux qui était à mourir de rire. Je riais donc, mais cette fois de gaieté, de contentement, et sans mélange aucun de malice, comme j'avais pu faire à Valorsine. En effet, je venais de comprendre seulement alors une chose bien simple pourtant, c'est qu'en voyage, comme ailleurs, il n'est de vilain accoutrement que celui qui, ne convenant qu'à son maître, est sans emploi pour autrui.

Au sortir de l'angoisse, les cœurs s'ouvrent aisément à l'indulgence, au bonheur, à une cordialité expansive qui en chasse tout sentiment rancunier. Déjà M. et Mme Desalle semblaient ne se souvenir ni de la grotte ni d'autres contrariétés plus anciennes; et moi-mêmej reconnaissant de l'accueil amical qu'ils me faisaient, j'évitais de leur donner de l'ombrage en me montrant trop empressé auprès de leur fille. Pour celle-ci, revenue de son trouble, mais intérieurement agitée, elle s'efforçait de cacher ses préoccupations sous un air d'enjouement, tandis que mon nouvel ami le Français, ayant remis en poche sa batterie de cuisine, s'occupait avec les guides des préparatifs du départ.

Au moment où nous partîmes, le soleil venait de re-

paraître à l'horizon, et le dais de grises nuées qui avait plané jusqu'alors sur nos têtes, empourpré tout à coup par les feux du couchant, s'était changé en un dôme d'une sublime splendeur. Insensiblement cet éclat s'effaça, les pâles feux des étoiles brillèrent çà et là dans le ciel, et la nuit nous surprit au milieu de la descente. Il ne pouvait plus être question de pousser jusqu'à Martigny, et, d'un autre côté, coucher à Trient semblait un parti désespéré. Les guides eux-mêmes ne nous y engageaient pas. « Rien pour coucher, disaient-ils; et pour vivres, des œufs....

— Des œufs? interrompit le Français; écoutez, je me charge du souper (il réfléchit un instant),... et de la couchée I ajouta-t-il. J'ai des lits pour ces dames. Mais il faut que je prenne les devants; ainsi, bon voyage, et au revoir 1 »

Nous voulûmes le retenir, le remercier du moins; mais il était déjà hors de vue. Au bout d'une heure et demie, nous sortîmes du bois de Magnin. A la vive lumière qui brillait aux fenêtres d'une maison, nous reconnûmes de loin les cabanes de Trient, et nous jugeâmes que notre compagnon était à l'œuvre. En approchant, nous croisâmes deux voyageurs que nous vîmes avec surprise s'engager, à cette heure avancée, dans le sentier de la Forclaz. C'étaient nos deux Anglais. A son arrivée, le Français n'avait rien eu de plus pressé que de les réveiller pour leur annoncer l'agréable nouvelle que, comptant sur leur politesse, il avait promis leurs lits à deux dames qui allaient arriver. Les deux Anglais, visiblement contrariés, étaient sortis du lit silencieusement, et, après s'être irrités contre l'hôtesse, qui leur proposait de coucher dans le fenil, ils s'étaient décidés à partir.

J'ai décrit plus haut l'hôtel du lieu. Nous y arrivâmes

vers dix heures. En passant devant la porte de la cuisine, nous aperçûmes un grand mouvement de gens allant, venant, et, au milieu, notre Français qui, illuminé par le flamboyant éclat du foyer, donnait ses ordres, tout en veillant sur une sorte de casserole où bouillonnait un mets écumeux. « Montez! montez! nous cria-t-il. Impossible que je quitte mon sambayon; il y va de ma gloire et de vos entremets. » Nous montâmes dans la salle d'en haut, où les trois géologues, conviés au festin, nous accueillirent avec une cordiale bonhomie. Je trouvai cette salle bien changée. Les deux lits n'avaient pu être enlevés, mais ils étaient disposés avec décence, et le Français, s'étant fait livrer toutes les nappes de la maison, les avait suspendues aux fenêtres en façon de rideau, profitant de l'ampleur de ces blanches toiles pour les relever en festons sur les côtés. Cette seule disposition, en ôtant de cette salle de cabaret le souvenir de sa destination, lui donnait un aspect de convenance et de propreté qui rehaussait le plaisir de tous, et de nos dames surtout. Mais ce qu'il fallait admirer, c'était la table. Six chandelles proprement ajustées dans des bouteilles illuminaient une nappe chargée de mets rustiques et d'ustensiles pittoresques; au milieu, un potage fumant; sur les ailes, trois ou quatre variétés d'omelettes; autour, et symétriquement disposées, des chopines d'étain remplies, les unes d'un petit muscat du Valais, les autres de l'eau du glacier. Nous nous assîmes avec délices. Le plaisir d'arriver, la surprise de rencontrer tant de ressources, et plus que tout cela, le sentiment que toutes ces choses étaient sorties de terre au coup de baguette du plus aimable empressement, portèrent à son comble un contentement auquel se mêlait, dans ces premiers moments, le charme plus sérieux de a reconnaissance.

Le Français ne tarda pas à paraître. Derrière lui, l'hôtesse, toute grave d'obéissance et de bon vouloir, portait le sambayon. Nous nous récriâmes sur le plaisir de la surprise et sur l'habile ordonnance du festin. « N'est-ce pas? Et voilà ce que c'est, ajouta-t-il en se tournant vers la pauvre femme, que de rencontrer de braves gens qui ouvrent leur cave, livrent leurs œufs, donnent leurs nappes. Allez, bonne femme, envoyez coucher vos hommes, et quand le vin sera bouillant, appelez-moi. C'est un négus, nous dit-il. A table maintenant! Ici Mme Desalle, là Mlle Emilie, M. Desalle en haut, moi en bas ; vous et ces messieurs dans les intervalles; et vive l'auberge du Trient I »

Nous fîmes un chorus général, moi surtout, qui venais d'assurer à ma chaise une place entre celle d'Emilie et celle de sa mère.

Le souper, comme on peut croire, fut charmant. Dès la soupe, qui était bonne, mais claire, ce furent des exclamations qui se renouvelèrent à chacun des mets, et sans parler de ce que le cœur y mettait du sien, 'cous ceux qui ont passé dans les montagnes une journée de fatigues et de privations savent ce que vaut un médiocre potage, et avec quelle facile complaisance on trouve ex quis les plus simples aliments. Mais, quand vint le tou du sambayon, les acclamations redoublèrent. Le Fran« çais, plus joyeux que nous tous, y répondait par des saillies de petiliante gaieté, en telle sorte que le tumulte, commencé par des propos de félicitations, se prolongeait par des éclats de rire. L'arrivée du négus suspendit ce tumulte. Dès qu'il fut servi, tout le monde à la fois, et le Français aussi, réclama la faveur de porter un toast; mais M. Desalle s'adjugeant la parole à raison de son âge : « Je porte, dit- il, la santé de mon amphitryon! Qu'il m'excuse si je le désigne ainsi, en atten-

dant que je sache un nom qui nous demeurera cher à tous, et à ma famille en particulier. Monsieur a fait, (Tune journée de fatigues et d'alarmes, une journée de plaisirs et de délassements ; je lui en exprime notre affectueuse et vive gratitude. »

Nous nous levâmes tous pour choquer nos verres contre celui du Français, qui répliqua incontinent : « La modestie m'empêche de me nommer, mais voici mon nom écrit au fond de mon chapeau. Qu'il me soit permis de dire à mon tour que, depuis que je voyage, je n'ai pas pris encore autant de plaisir qu'aujourd'hui, et d'en conclure que je ne m'étais pas trouvé encore en si aimable compagnie. Je bois à la vôtre, mesdames et messieurs I »

Bientôt après, nous prîmes congé des dames, et nous gagnâmes notre couche rustique, où, grâce aux fatigues de la journée, nous ne fîmes qu'un somme jusqu'à l'aurore.

LA TRAVERSÉE

LA TRAVERSEE

J'ai connu autrefois un enfant qui annorçait les plus brillantes qualités militaires; malheureusement il était bossu. Enfant aussi dans ce temps-là, je raccompagnais aux revues, aux parades, à l'exercice, partout où le tambour battait, où des uniformes défilaient; non pas que ces spectacles eussent pour moi un attrait bien vif, mais parce qu'attaché à mon camarade, j'aimais à perdre mon temps dans sa compagnie.

Ce bossu s'animait donc au son des fifres et des tambours; et, quand a cette musique de bruit succédait la musique plus expressive des instruments à vent, je ne sais quelle véhémente impression, venant à remuer son âme, répandait sur ses traits comme un rayon de belliqueuse fierté, de martiale ardeur. Si ensuite les feux de file, le tonnerre de l'artillerie retentissaient dans la plaine; si les régiments, marchant les uns contre les autres, simulaient l'attaque, la victoire, la retraite et tout le spectacle de la guerre, l'enfant alors, passionné par cette vue, s'élançait dans les tourbillons de fumée : il se mêlait aux tirailleurs, il accompagnait les pièces, il courait sur l'aile des escadrons, s'exposant à chaque

instant à être écrasé par les colonnes ou maltraité par les soldats, dont il gênait les mouvements. La revue finie, il marchait en cadence à côté de la tête du bataillon, les yeux fixés sur le commandant, et simulant, par quelque geste, qu'il obéissait à tous les ordres, qu'il exécutait mentalement toutes les évolutions. Ces manières le faisaient remarquer de la foule, et les gens riaient à le voir; mais lui, sous l'empire d'un sentiment sérieux, continuait de marcher en cadence, insensible à la moquerie et ivre d'émotions de gloire, de patrie et de batailles.

« Je veux, me disait-il, lorsque errant le soir aux environs de la ville nous nous promenions solitairement, je veux, dès que j'aurai l'âge, m'engager. As-tu vu le commandant quand il galopait au travers de la plaine?... Commander un escadron! fondre comme l'éclair sur les lignes hérissées de fer, gagner la gloire, non pas en attendant la mort, mais en volant la chercher ou la donner! rompre, disperser, poursuivre!... Mon arme, Louis, c'est la cavalerie ! »

Un peu remué par tant d'enthousiasme, je me surprenais à rompre aussi en imagination, à disperser, à poursuivre.... Pour lui, reprenant : « Et ce n'est rien encore! Les voilà qui fuient, laissant sur la place leurs blessés, leurs morts.... Alors je rallie mes dragons tout couverts de poussière, d'écume, de sang, et nous reprenons le chemin de la ville sauvée.... On voit de loin la foule qui inonde les remparts, qui couvre les toits des maisons.... On approche, on défile.... Le chef blessé caracole à la tête de ses braves.... Tous les regards lui lancent des couronnes, tous les cœurs volent à sa rencontre!... Mon arme, Louis, c'est la cavalerie ! »

Je me plaisais à ces discours, animés qu'ils étaient par le feu d'un sentiment vif et passionné. D'ailleurs,

LA TRAVERSÉE

habitué à voir dans cet enfant un 8mi avant d'y avoir vu un bossu, l'idée grotesque de sa pauvre personne enfourchée sur un noble coursier ne se présentait point à rua pensée pour y ternir l'éclat de ses brillants tableaux. Bien loin donc de sourire, j'écoutais avidement; puis, dominé bientôt par cet ascendant qu'exerce un caractère fort et ardent, je devenais le soldat de mon généralissime, et, après avoir exécuté sous ses ordres d'habiles manœuvres, nous reprenions le chemin de la ville, tantôt marquant, tantôt accélérant le pas, au son des Cfres, de la musique et des tambours. Candeur charmante du premier âge! aimables enfants dont les cœurs ingénus s'aiment et s'unissent malgré la laideur corporelle, en dépit des témoignages du regard, dont les yeux ne sont point troublés encore par les hontes et les poisons du ridicule I

J'ai toujours vu dans les dispositions de cet enfant comme une éclatante preuve de cette différence que Ton dit exister entre les deux substances dont se compose notre être. Quoi! ce corps frêle et difforme.... et au dedans cette âme chevaleresque, s'enivrant de l'ombre même de la gloire et du triomphe! ce malheureux que sa stature appelle à s'effacer, à se taire, à refouler tout essor de sentiment, d'enthousiasme, de passion.... et cette âme, belle autant que les plus belles, tout avide d'émotions, de fiers transports, d'éclatants dévouements ! n'est-ce pas l'image frappante d'un assemblage forcé de deux natures sans rapport entre elles, d'une terrestre et grossière enveloppe qui retient captive une pure essence?

Au surplus, il n'est pas besoin de recourir aux bossus pour recueillir des enseignements tout pareils. Regardez autour de vous. Combien de visages durs, sombres, laids, d'où s'échappent pourtant comme des rayons de

bonté sereine, de délicate affection! Combien de fragiles statures renfermant des âmes de fer! combien de colossales charpentes, toutes d'os et de muscles, recouvrant des âmes molles et sans vigueur! Et, sans regarder à autrui, qui ne sent vivre au dedans de soi cet note étranger au pays qu'il habite, ce noble exilé qu'étouffent les murailles de son étroite prison? qui ne le sent s'attrister ou jouir de sa tristesse ou de sa joie propre? qui ne le sent s'agiter, bondir, frémir d'enthousiasme ou d'allégresse, alors même que le corps semble sommeiller, et sommeiller alors même que le corps se démène au sein de ses plus chères délices?

Quand paraît sur la scène la douce et pure Desdemona, quand Othello échange avec elle les transports d'une confiante tendresse, quand ce serpent d'Iago rampe à côté de ces deux créatures si heureuses, si sereines à cette heure encore.... quand déjà le venin, circulant dans les veines du More, enflamme son sang, fait jaillir l'éclair de sa prunelle et pénétrer dans son cœur le démon des vengeances... voyez, dans l'amphithéâtre, ces milliers de figures assises à la file les unes des autres, silencieuses et comme privées de vie : ce sont les enveloppes corporelles, les cadavres terrestres.... Pendant qu'étrangers au drame qui se déroule, ils chargent les gradins de leur masse immobile, les âmes s'en sont envolées : ardentes, agitées, tumultueuses, frémissantes d'horreur ou saignantes de pitié, elles errent en désordre sur la scène ; elles s'épanchent en flots de malédictions sur lago ; elles crient au More qu'on l'abuse ; elles entourent, elles enveloppent, elles protègent de tout ce qu'elles ont de compassion et d'amour l'amante pure et menacée; et, par un Irappant contraste, tandis que tout est repos et torpeur dans la vaste enceinte, tout

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est passion, mouvement, orage, dans l'invisible région où elles se pressent éperdues.

Je reviens à mon bos^u. Il était dans la destinée de ce pauvre enfant que chacune des illusions auxquelles son cœur ouvrait un si facile accès dût s'y évanouir aux premières leçons d'une précoce expérience. Aussi ses transports guerriers furent -ils de courte durée : à mesure qu'il grandissait, le rire et la moquerie le trouvèrent moins insensible, une honte craintive contraignit peu à peu l'essor de ses penchants; il comprit avec amertume que la cavalerie n'était pas son arme. Mais ce n'est qu'à la longue que le naturel se transforme, et si Henri (c'est le nom de mon camarade) ne fréquentait plus les revues, il n'avait pas abjuré tout désir de se distinguer et de conquérir les suffrages de la multitude. Seulement ce désir changea d'objet. Témoin un jour du triomphe d'un avocat, il vit aussitôt la carrière du barreau s'ouvrir devant lui, et, l'envie de s'y faire un nom enflammant ses espérances, il regretta moins dès lors cette gloire du soldat, qui, avant toute autre, avait si vivement séduit sa jeuue imagination. Bien qu'encore enfant, il se livra à l'étude avec une ardeur dont ses maîtres ne savaient pas le secret, et, tout pénétré de la gravité et de la noblesse de ses futurs travaux, il se passionnait pour l'innocence et s'essayait à tout propos en plaidoyers empreints d'une juvénile emphase. Les plaidoyers, c'était désormais l'unique et constant sujet de nos entretiens, l'attrait principal de nos promenades.

a Tu es l'accusé, s'écriait-il tout à coup lorsque nous étions arrivés dans quelque, solitude écartée ; ton crime, je le l'apprendrai; assieds toi. Ici les jug^s, là les jurés, de côté la foule (car il lui fallait la foule), et je commence :

« Juges ! » disait-il avec solennité du haut de son terire, pendant que nonchalamment étendu sur le gazon, je me laissais débonnairement défendre; « juges, à la vue de cet intortuné qu'une sanglante catastrophe a amené sur ce banc d'ignominie, je suis navré de douleur et tremblant de crainte.... Sa cause est belle pourtant 1 mais je me défie de mes forces, et en songeant que le sort, que la vie peut-être de mon client, dépendra de l'usage que je. vais faire de cette parole qui m'est laissée pour quelques instants, je ne puis me défendre d'un trouble involontaire....

— Le soleil me grille, interrompis-je en me levant pour changer de place.

— Ne bouge, ami! ou je ne te défends pas.... s'écria l'avocat avec un emportement très-sérieux.

« Je vais raconter les faits. Loin de moi toute réticence, tout subterfuge ; car c'est dans l'exposé fidèle de la vérité que je vois la force de ma cause. Ecoutez-moi donc, jurés ; j'appelle à mon aide votre attention, vos lumières, vos consciences; et, certain que cette conviction où je puise à cette heure mon courage va bientôt passer dans vos âmes, j'attends avec impatience votre sentence suprême.

« Louis Desprez, mon client (c'est mon propre nom qui figurait ainsi au procès), s'est marié, il y a douze ans, avec Éléonore Kersaint, la fille d'un avocat dont la voix a souvent retenti dans cette enceinte. Les premières années de cette union furent heureuses, et cinq enfants.... »

Ici le plaidoyer fut interrompu par de grands éclats de rire : c'étaient des camarades qui, se promenant alentour, venaient de nous apercevoir.

Le bossu descendit de son tertre. Un autre y monta aussitôt pouile, contrefaire, en faisant risiblementcon

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traster la tournure de l'orateur, sa physionomie grêle, Bes gestes anguleux et rétrécis, avec l'emphase sonore de ses paroles. Mon pauvre ami, pâlissact et déconcerté, s'eilorça de sourire à ces traits qui lui déclaraient le cœur; mais sa plus chère espérance lui était enlevée en ce moment. Croyant voir en effet, dans les rires dont il était l'objet, l'impression qu'il était appelé à faire un jour sur cette foule dont il ambitionnait les suQrages, le découragement s'empara de lui, et dès ce moment il ne songea plus à la carrière du barreau. Mais il y avait renoncé depuis longtemps, qu'il avait encore à subir ces railleries et ces quolibets qu'autorise, entre camarades, une familiarité qui n'est trop souvent que le manque de la plus ordinaire bonté.

Il ne lui arriva pas néanmoins, dans cette occasion ni dans d'autres, ce qui arrive fréquemment aux bossus et ce qui est cause que le proverbe leur attribue un caractère tout particulièrement malicieux. Sans cesse en butte aux attaques du ridicule, ils ramassent larme qu'on leur lance, et la renvoient aiguisée par une malice vengeresse. C'est dans ce triste exercice que leur œil se forme à saisir du premier coup le côté vulnérable de leur adversaire et à y décocher d'une main prompte et sûre un trait qui frappe juste et fort. C'est en particulier, dans ce triste exercice, que les bossus du bas peuple, ceux que rien ne protège et que rien ne contraint, contracteut cet air d'ignoble malice, ce cynique sourire, ce regard disgracieux et jaloux, cet esprit caustique enfin, que le proverbe signale, sacs ajouter ni faire eutendre qu'il n'est que l arme d'une légitime défense opposée à une agression basse et méchante. Pour Henri, quoique au milieu de la vie républicaine des collèges il se trouvât constamment exposé aux moqueries et aux sarcasmes, son cœur n'y perdit rien de sa noblesse ni de sa bonté.

Cachant ses blessures derrière un masque d'indifférence ou de résignation, il dédaignait de ramasser le trait qui lui était lancé, parce qu'il n'eût trouvé aucun soulagement à rendre le mal qui lui était fait. Il préférait être moqué, mais bien vu de ses camarades, aimé d'eux peut-être, au triste avantage d'être craint, mais délaissé. Cette noblesse d'âme se peignait sur son visage, dont les traits aimables et l'expression douce et mélancolique faisaient oublier, sans le détruire, le vice de sa nature.

C'est ainsi qu'après une ingrate adolescence Henri s'avançait vers une jeunesse dépouillée à l'avance de tous ses prestiges. Ses jeux s'étaient désillés par degrés. Il avait entrevu les bornes de la sphère dans laquelle il lui était permis de se mouvoir, et devinant, sans les attendre, les rudes leçons du ridicule, il employait ses efforts à maîtriser les facultés jalouses de se produire et à dompter les mouvements d'un naturel ardent et expansif. C'était sage, mais, lorsqu'il y fut parvenu, sa condition n'en fut que plus triste. Les choses même qui l'avaient captivé jusqu'alors, l'étude, le savoir, lui devinrent peu à peu indifférents à mesure qu'il arrivait à y voir, non plus un moven de se distinguer dans une carrière active et publique, mais seulement une occupation oiseuse, unerécréation stérile. Après avoir végété durant quelques années, il finit par se résigner à l'obscurité, et se laissa guider par ses parents, dont il avait jusqu'alors contrarié les vues sévères sans doute, mais prévoyantes. Ils lui firent embrasser la carrière du commerce, et ce jeune homme enseveli désormais dans l'antre d'un bureau, y appliquait cette intelligence et ces talents, dont il avait rêvé de faire à ses semblables un hommage désintéressé, à apprendre comment Tou gagne de l'or et l'on grossit sa fortune.

Ce n'étaient là, toutefois, que les prémices de maux

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plus réels, Henri approchait de cet âge où naît dans le cœur une ambition plus légitime et tout autrement impérieuse que celle de se distinguer ou d'obtenir de la gloire. Aimer, être aimé, connaître les joies d'un amour partagé et le bonheur d'une union intime et tendre, c'est le vœu de la nature et l'irrésistible penchant de tout mortel. Ce penchant, nul ne le trompe sans se dépraver ; nul n'entreprend de le refouler, de le vaincre, sans se vouer à un long supplice dont l'âge amortit la souffrance, mais dont la mort seule est le terme. Telle est pourtant la destinée qui menace tout ê re difforme, celui justement en qui de longues et secrètes amertumes ont aiguisé le besoin d'affection, et qu'un veuvage forcé livre en proie aux tortures d'un isolement éternel et détesté.

Aussi est-ce par là que Finhrtuné est surtout à plaindre et que sa vue jette dans le cœur un trait de douloureuse pitié. Un jour, un étranger visitait une manufacture. On lui fit remarquer, parmi d'autres travailleurs, un anci m soldat devenu artisan. Le visage de cet homme était défiguré d'une façon hideuse par d'horribles cicatrices. A cette vue, l'étranger fut péniblement ému. « Est-il marié? » demanda-t-il. Sur la réponse affirmative, son émotion parut se calmer subitement, e i passa outre en disant : « Eq ce cas, réservons notre compassion pour d'autres. » J'étais présent : le mot est resté longtemps gravé dans ma mémoire comme un mot étrange et dur à la fois; aujourd'hui j'y reconnais un sens aussi juste que rempli d'humanité.

C'est assez l'ordinaire, en effet, chez les âmes ardentes et généreuses, que, vers l'âge d'homme, ce sentiment qui leur faisait ambitionner les hommages et les sy npathies de la foule change d'ubjet et cherche dans l'amour et l'estime d'une compagne ce qu'il désespère

d'atteindre ailleurs. Bien des héros adolescents, déçus dans leurs rêves de gloire ou naufragés dans leurs espérances d'immortalité, sont venus aborder au port d'une obscure et paisible union. Ils n'étaient point à plaindre. Rencontrer l'amour, se voir renaître, asseoir sa vieillesse au foyer domestique, c'est accomplir sa destinée, c'est tout au moins, parmi les biens précieux qui semblent promis à tous, avoir obtenu sa part. Mai6 entrevoir ces biens, les contempler répandus autour de soi, y aspirer de toute la force de son âme et n'y pouvoir jamais atteindre ; mais vivre au milieu de ces jeunes filles dont la vue seule jette dans le cœur un irrésistible désir de possession, et se sentir exclu à toujours du bonheur de plaire et d'être aimé ; n'être pour toute femme qu'un monstre dont l'hommage ne saurait être qu'insultant ou risible.... ah I c'est bien là être plus à plaindre que le dernier des misérables ; il y a bien de quoi comprendre pourquoi cet étranger dont je parlais tout à l'heure, en ne s'apitoyant pas et en passant outre, était un digne homme, humain et sensible au bon endroit.

Heureusement cette perspective d'un effroyable isolement ne se montre ni tout d'un coup ni comme certaine au malheureux qu'elle attend ; et c'est ainsi, sans doute, qu'au lieu de se briser avec désespoir contre l'injuste rigueur du sort, il ploie par degrés et porte jusqu'au bout le fardeau d'une vie sans douceur. Quand mon ami entra dans le monde, bien que désabusé sur mille choses par une précoce expérience, il n'y apportait point l'idée que l'hommage d'un cœur comme le sien fût indigne d'être agréé, ni que la carrière du mariage dût lui être fermée comme celle du barreau ou de la guerre. Toutefois, s'il se faisait des illusions à cet égard, il avait assez éprouvé de mécomptes pour se

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montrer timide, craintif auprès des femmes , pour ne vouloir plaire que par les agréments d'un esprit aimable et cultivé, sans jamais tenter de captiver par l'expression des sentiments vifs et trop réels dont son cœur était plein. Cette situation lui était un piège continuel. On le souffrait, on aimait son commerce, on le cherchait même, à la condition qu'il occupât toujours cette place ; mais lui, pour s'y tenir toujours, pour n'oser jamais provoquer ni hasarder un mot d'affection, ne pouvait que se consumer en efforts s'il y réussissait, ou s'attirer de barbares mortifications s'il laissait percer dans ses manières ou dans ses discours le moindre signe d'une tendre préférence.

J'étais alors son confident : il versait souvent des larmes. J'en savais la cause, mais je ne le provoquais point k me découvrir des blessures auxquelles je ne connaissais aucun remède; et lui-même, par une sorte de répugnance qu'il éprouvait à remonter jusqu'à l'ignoble cause de ses souflrances, aimait mieux me laisser deviner ses maux que d'en parler ouvertement avec moi. Pourtant il lui arrivait de me dire : « Celle que j'adore est belle; elle est aimable entre toutes!... mais je te le jure, plutôt que de demeurer seul, je m'adresserais à la moins belle, à la moins aimable, si je savais que celle dont les autres ne veulent point pût me voir et m'aimer! »

Je l'encourageais dans ses vœux modestes, et, profitant de son abattement même pour combattre la naissante passion qui l'entraînait vers un choix impossible, je lui faisais considérer, avec un espoir que je partageais moi-même, qu'en bornant ainsi ses prétentions et en renonçant à des avantages de figure séduisants, mais passagers, il ne pouvait manquer d'être heureux un jour.

Ces mortifiantes consolations l'affligeaient ; toutefois il avait trop de sens pour n'en pas tenir compte, et ses manières étaient telles, que du moins le ridicule ne s'attaquait pas à des sentiments dont rien au dehors ne révélait l'existence.

Mais, ici encore, si Henri échappait aux traits d un monde dur et moqueur, le découragement et la tristesse l'atteignaient non moins sûrement par une autre voie, et lui enlevaient jusqu'aux biens mêmes qui lui semblaient acquis. Il n'avait pas tardé à se distinguer dans sa nouvelle carrière : déjà la considération publique l'y entourait ; devant lui s'ouvrait un avenir de brillante fortune et il lui appartenait plus qu'à tout autre d'annoblir s profession par l'élévation du caractèie et par l'éclat des services rendus. Mais, à mesure qu'il découvrait mieux l'impossibilité de faire hommage de ces biens à une compagne de son choix, leur valeur décroissait à ses yeux, et insensiblement toute flamme d'ambition s'éteignait dans son cœur. Il s'arrêta bientôt dans cette route qu'il avait jusqu'alors parcourue avec distinction ; il réduisit sa situation commerciale à ne lui être plus qu'un simple métier pour vivre ; puis, laissant se rompre la plupart de ses relations, il s'exila des salous qu'il avait fréquentés, et finit par se concentrer dans une vio taciturne et solitaire.

Un trait singulier, étrange, peint bien, ce me semble, la situation d'âme où se trouvait mon ami vers cette époque, et donne l'indice des tumultueux mouvements qu'y entretenait une dévorante amertume. Un jour que nous nous promenions ensemble, deux voix de femmes, accompagnées de la harpe, se firent entendre à quelque distance. Henri, sur qui la musique exerçait en tout temps beaucoup d'empire, s'arrêta pour écouter; puis il m'enti aina vers le côté d'où les voix semblaient partir.

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C'était la cour silencieuse d'un riche hôtel. Nous y trouvâmes deux chanteuses de carrefour.

Ces deux femmes chantaient une antique ballade. Il y avait dans leur mise et dans leurs manières un air de décence et d'honnêteté. L'une d'elles, jeune et timide enfant, paraissait être la fille de l'autre. Des cheveux d'un blond pâle et soyeux étaient lissés sur son front bruni par le soleil, de longs cils fauves voilaient son regard modeste, et ses traits présentaient ce mélange de grâce délicate et de sauvage rudesse dont te poétique attrait ne se rencontre guère que chez les femmes ainsi vouées à une vie errante et aventureuse. En voyant sa jeunesse ainsi exposée au regard hardi de la foule, on ne pouvait se défendre d'un sentiment de compassion, et l'on contemplait avec une sorte de mélancolie cette jeune plante abandonnée aux injures de l'air, et fleurissant loin du sol natal, sous la menace des orages du ciel et de l'outrage des passants.

Mais ce qui n'est pour tout autre qu'une fugitive impression suKit quelquefois pour remuer profondément un cœur malade. Debout et immobile à mes côtés, mon ami considérait cette enfant avec une tendre pitié. Aux sons de cette mélodie peu variée, mais douce et simple, ses traits s'animaient d'un rayon de sentiment et les larmes venaient mouiller sa paupière. Il semblait qu'il fût passé sous le charme de ces songes éclatants, de ces transports sans cause, que fait surgir du sein de l'âme un chant expressif, et que son cœur battit de reconnaissance pour la jeune fille dont les accents lui procuraient cette passagère mais vive félicité. Gomme ces émotions n'avaient en général pour effet que d'aggraver plus tard sa tristesse, je voulus y couper court en nous éloignant; mais il ne me retint ni ne me suivit. Après une ballade, ces femmes en chantèrent une

autre : la jeune enfant vint en rougissant cueillir notre offrande; puis elles se retirèrent pour recommencer plus loin. Nous les suivîmes de place en place jusqu'au soir.

Quand nous les eûmes quittées, Henri demeura longtemps silencieux et préoccupé, jusqu'à ce qu'enfin, donnant essor à sa pensée : « Qui arrachera ces femmes, dit-il brusquement, à ce métier abject et pénible? Qui remettra cette enfant à la place qu'elle est digne, j'en suis sûr, d'occuper?... Non, ajouta-t-il, non, on ne rougit pas ainsi, l'on n'a pas ce regard timide, ce front chaste, si l'on n'est honnête et pure? »

Tout en parlant ainsi avec un air passionné, Henri me regardait fixement, comme pour pénétrer l'impression secrète que me faisaient ses paroles. Et comme, incertain moi-même sur le sens qu'il fallait y attacher, j'hésitais à répondre : « C'est moi, reprit-il avec véhémence, c'est moi qui voudrais l'y mettre, à cette place dont elle est digne 1... Mais c'est elle qui ne voudrait pas de moi; et vous n'osez me le dire! »

En achevant ces mots, sa voix s'altéra et les larmes vinrent à ses yeux.

« Henri, lui dis-je, Henri, vous vous égarez. Pouvais-je vous comprendre ? Je crois que ces femmes sont honnêtes; mais quelle apparence que l'opinion vous pardonnât le scandale d'une semblable union?... »

Ces mots le jetèrent dans un transport de fureur etde désespoir : « L'opinion ! interrompit-il, tout pâlissant de dédain ; des sacrifices à l'opinion, moi ! Et à quel titre ? que lui dois-je ?... L'opinion? je la hais, je la méprise, je la brave.... je ne veux ni souffrir ni mourir pour elle, entendez-vous, Louis?... L'opinion! le scandale! Ah! plut au ciel que ce fussent là les seules barrières!... Mais non, dites vrai, dites qu'une fille que j'aurais

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ramassée dans la rue est encore un trop précieux parti pour que j'ose y aspirer.... dites que je suis condamné à vivre et à mourir seul et misérable.... dites que vousmême, vous, mon ami, vous ne pouvez vous défendre de souscrire à cet arrêt,... »

Il ne put continuer, les sanglots étouffèrent sa voix.

Ainsi se termina cet entretien; il ne fut plus question de ces femmes, et Henri retomba bientôt dans un sombre abattement. Mais depuis ce jour nos relations furent moins fréquentes et nos conversations moins intimes. Il avait trouvé mes discours et plus encore mon silence cruels : et, comme s'il eût eu à décompter sur l'aveuglement de mon amitié, la sienne se refroidit insensiblement. Quelques mois après, il fit, sans m'en instruire, une démarche auprès d'une jeune personne qui était sans avantages de figure ni de fortune. Refusé, il mit ordre à ses afiaires, sans mystère, mais sans faire connaître ses projets, et bientôt on apprit qu'il avait quitté la ville. Beaucoup de bruits circulèrent au sujet de ce départ clandestin, et j'ignorais moi-même quelle avait pu être la destinée de mon ami, lorsque, après sept années de silence de sa part, j'ai reçu ces jours passés la lettre qu'on va lire, et écrit à cette occasion les pages qui précèdent :

« Vous souvient-il, Louis, d'un pauvre bossu que vous avez aimé, supporté, consolé? 11 est aujourd'hui marié, père, et content comme.... ccznme ne le fut jamais homme sans bosse. C'est lui qui vous écrit.

« Le malheur aigrit, aveugle. Quand je partis, je me détestais moi-même et je ne vous aimais plus. Aujourd'hui je songe avec larmes que j'ai pu méconnaître votre longue et patiente amitié, et mon cœur ne se pardonne pas d'avoir été ingrat envers le vôtre.

« J'ai une compagne, Louis! Ce bonheur que j'ai tant rêvé, je le g >ûte dans toute sa plénitude; Dieu m'a tiré du bord de l'abîme vers lequel m'entraînait le désespoir, pour m'élever à cette condition d'homme et de père, dont la félicité répond à tout ce que se figurait mon imagination elle-même. Autour de nous graudissent trois enfauts dont la vue seule me transporte de plaisir et me iait aimer avec adoration celle qui me les a donnés. Dites, Louis, à vos demoiselles qu'elles épousent des bossus. Je crois, en vérité, qu'un bossu pourrait bien être le plus dévoué, sinon le plus séduisant des maris. Sa femme est pour lui bien plus qu'une femme, c'est une Providence qui Ta sauvé; il ne se croit point son égal, mais sa reconnaissante créature; surtout, il ne peut oublier jamais qu'en lui accordant cette affection à laquelle il ne pouvait prétendre, elle Fa remis en possession des joies du ciel dont il était déshétité, et son cœur tout eutier ne peut suffire à la chérir dignement.

« Quand je partis, je n'allai pas vous dire mes projets. C'est que je n'en avais pas, cher ami. Ma seule envie était de fuir les lieux où j'avais tant souffert, et de m'en éloigner le plus possible. Aussi lorsque, après quelque séjour à Paris, on m'y proposa de passer en Amérique pour y terminer une affaire dans laquelle étaient engagés de graves intérêts, je m'empressai d'accepter, et quelques jours après je vogua s sur l'Océan.

« Le navire était encombré de passagers. Parmi eux, je remarquai un jeune homme d'environ vingt-cinq ans. dont l'air grave et triste à la fois attira dès les premiers jours ma sympathie J'allai à lui, nous causâmes. Il paraissait travaillé de quelque mal qu'il supportait avec un tranquille courage. Ce mal s'aggrava beaucoup durant la traversée, qui fut longue et pénible, et nous

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étions déjà en vue de la terre, qu'il était devenu peu probable qu'on pût l'y débarquer vivant. Sa jeune épouse ne le quittait pas un instant. Je me souviens que, témoin des tendres soins qu'elle lui prodiguait, je regardais ce moribond d'un œil jaloux, et j'aurais acheté de tout ce qui me restait de biens ou d'espoir le plaisir de mourir dans les bras de cette angélique créature.

« Ce monsieur était un jeune ecclésiastique plein de foi et de désintéressement, qui se rendait dans un des districts éloignés de l'Ouest, pour y desservir une église naissante. Son frère, établi depuis quelques années dans la contrée, l'y avait appelé. Ce fut lui-même qui me conta ces choses : « Mais, ajouta- 1— il un jour que « sa femme ne pouvait nous entendre, je doute que je « puisse arriver jusque là-bas! Ce que je demande à « Dieu, puisqu'il me retire à lui, c'est de me laisser « le temps do remettre ma femme aux soins de mon « frère.... » Ces derniers mots lui causèrent un attendrissement contre lequel il s'efforça de lutter, en priant Dieu avec une simplicité de termes et une candeur de toi qui m'empêchaient de trouver étrange qu'il passât ainsi, devant moi, de la conversation à la prière.

« Il vécut assez pour prendre terre. Leur isolement m'avait rendu nécessaire, et je trouvais l'oubli entier de mes propres chagrins dans l'idée de n'être pas inutile à ces deux affligés. Afin de m'accommoder à leur situation, qui demandait la plus stricte économie, j'allai choisir, parmi les hôtels de New- York, le plus modeste, et je vins m'y établir avec eux. Le repos, et surtout les soins d'un habile docteur, suspendirent quelques jours les progrès de la maladie, mais sans rendre à cet infortuné l'espoir de guérir et de vivre. Gomme nous nous succédions, sa femme et moi, à sou

chevet, je saisis ces occasions que j'avais de le voir seul pour calmer les angoisses que lui causait le prochain délaissement de sa jeune compagne. Je lui promis que je la conduirais moi-même auprès de son frère, dès que j'aurais terminé l'affaire qui m'amenait à New-York, et que, si elle ne se déterminait pas à rester auprès de lui, je la ramènerais en Europe pour l'y remettre aux mains de sa propre famille. Ces promesses lui rendirent le calme. Il ne s'occupa plus de son épouse que pour la préparer à une séparation prochaine; et, soutenu jusqu'au dernier moment par les espérances de la foi, il s'éteignit paisiblement au bout de peu de semaines.

« Je restai ainsi le protecteur de sa veuve. Notre situation était équivoque aux yeux du monde, mais elle était pour nous deux claire et nettement définie; car Jenny (c'est le nom de cette jeune dame) avait appris de son mari lui-même et mes promesses et l'acquiescement qu'il y donnait. Je la voyais tous les jours, et vous connaissez assez, Louis, quelle était la situation de mon âme à cette époque pour deviner, sans que je vous les exprime, les sentiments qui devaient y naître bientôt; mais alors, comme auparavant, j'en refoulais l'expression, et, me bornant à remplir les engagements que j'avais contractés, je regardais comme un bonheur d'avoir au moins à protéger et à servir celle que j'idolâtrais dans le secret de mon cœur.

Nous vécûmes ainsi pendant une année, différant de mois en mois notre départ jusqu'à ce que mes affaires fussent terminées; puis nous nous engageâmes dans un voyage de plus de neuf cents milles, jusque dans les contrées perdues de l'Ouest. Jenny, sensible à mes soins, m'en témoignait souvent sa vive reconnaissance; puis nous causions de son avenir, de sa famille, des

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pays que nous parcourions, et le lien d'une intimité qui, pour elle, était douce et sans combats, s'établissait entre nous. Elle unissait à une âme simple un esprit cultivé; aussi trouvais-je dans sa conversation un attrait assez vif pour me faire oublier, tant que j'étais auprès d'elle, cette affreuse pensée que je ne lui serais jamais rien. Elle devinait cependant en moi quelque secrète peine, et, au soin qu'elle prenait de ne jamais s'arrêter sur certains sujets, je jugeai que je commençais à lui être connu.

« L'endroit où s'était établi le beau-frère de Jenny est un de ces petits bourgs qui s'élèvent de toutes parts sur les confins du désert, pour être bientôt eux-mêmes laissés en arrière par les hardis colons qui s'avancent sans cesse dans ces solitudes. En arrivant, nous nous trouvâmes entourés par les habitants de ce pittoresque hameau, qui nous indiquèrent la demeure que nous cherchions; mais ils nous apprirent en même temps que nous n'y trouverions plus le maître. La même maladie à laquelle avait succombé son frère l'avait emporté deux mois auparavant. Il avait légué ses biens à l'époux de Jenny; mais la mort de celui-ci les faisait passer à un autre frère resté en Europe, et cette jeune dame se trouvait ainsi dénuée de toute ressource.

« A ces nouvelles, le découragement s'empara de Jenny; elle se vit abandonnée du ciel et des hommes, au milieu de cette lointaine contrée, et, cédant à un transport de désespoir, elle se jeta dans mes bras et m'inonda de ses larmes. A ce mouvement d'une jeune femme qui semblait implorer ma protection et se livrer à moi comme au seul ami qui lui restât sur la terre, j'éprouvai la plus forte impression que j'eusse jamais ressentie.... Le bonheur, le trouble m'ôtèrent la voix; je respirais à peine; un rayon d'espoir qui venait de

se l'aire jour dans mon cœur, y jetait, au milieu du tumulte des sentiments, le délire de la puissante joie. Ce moment, Louis, changea mon être : une infranchissable barrière était tombée: j'étais comme délié de ces chaînes de crainte et de honte, qui depuis tant d'années, pesaient lourdement sur mon cœur. Aussitôt que nous fûmes plus calmes l'un et l'autre, j'osai faire à Jenny le libre aveu de mes sentiments, et lui proposer d'unir nos destinées dès que nous serions rendus à une situation plus fixe et moins précaire. Elle m'écouta avec émotion, mais sans surprise, et, convaincue que c'était bien plus une affection sincère qu'un sentiment de pitié pour son dénûment qui me suggérait ma démarche, elle me dit avec simplicité : « Je serai votre femme, « monsieur Henri. Puissiez-vous rencontrer en moi une « compagne digne de vous! C'est le vœu de mon cœur, « que je vous livre avec joie. »

« C'est de ce moment, mon cher ami, que datent pour moi les jours d'un bonheur constant et sans nuage. Je bénis la Providence qui, par une mystérieuse voie et d'étranges circonstances, m'a conduit comme par la main au-devant du seul bien dont je fusse avide, et qui me l'a fait rencontrer alors même que je m'en croyais plus éloigné que jamais. Telles ont été ses dispensations à mon égard, qu'aujourd'hui l'affection, la reconnaissance et la joie se partagent mon cœur, et que ma condition présente tire des angoisses et des misères par lesquelles j'ai passé un charme inexprimable.

« Jenny avait perdu son père et sa mère; il ne lui restait en Europe qu'un oncle chargé de famille. Ainsi la néces^té plus encore que l'ail' ction aurait pu l'y rappeler; moi-même je n'y serais retourné qu'avec répugnance. Mais, de plus, j'étais séduit par l'idée de

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demeurer au milieu de la société nouvelle au sein de laquelle venaient de s'ouvrir pour moi d'heureux jours. La contrée où nous étions était magnifique, à peine changée par les premiers travaux de l'homme, toute sauvage et silencieuse, et néanmoins animée sur quelques points par le mouvement de la civilisation naissante. J'étais désireux d'entrer dans ce mouvement, de revivre de cette vie simple et primitive, où les affections de famille, que relâchent vos mœurs et vos mondains plaisirs, se resserrent, se concentrent et se goûtent dans leur savoureuse plénitude. Je communiquai mes désirs à Jenny qui les partageait aussitôt, et nous ne songeâmes plus qu'à les mettre à exécution. Je me présentai pour acquérir la maison et la propriété du beau-frère de ma femme, et l'ayant obtenu pour un prix modique, je déposai une somme qui est retournée plus tard aux héritiers.

« Voilà mon histoire, mon cher Louis, et vous pouvez vous figurer le reste. Je fonde une ville, je défriche, je suis l'une de ces actives fourmis qui parcourent, abattent, transportent et qui changent par leur action imperceptible, mais constante, la face de ce vaste continent. J'élis, je vote, je suis tout chargé de droits politiques, qui, vu mon naturel, et la direction de mes penchants, sont la seule chose qui me fatigue et me pèse dans cette admirable contrée. Mais c'est un mal passager, et quand j'ai crié, élu, voté pendant toute une journée, je retrouve ma Jenny, mes marmots, et je juge admirables, sublimes, les institutions politiques d'un pays où j'ai une femme et trois enfants.

« Il y a dans notre colonie trois autres bossus ; félicitez-moi de ce que je m'y trouve en compagnie, mais ne les plaignez pas, Louis. Leur bosse ne leur est pas plus lourde que ne m'est la mienne aujourd'hui, bien

que deux d'entre eux ne soient pas mariés encore. Mais ils trouveront femme quand ils voudront. Ici, les indigents, c'est-à-dire les paresseux seuls, en manquent. Le mariage n'y est pas le dénoûment d'un délicat penchant ou d'une romanesque passion, mais un simple établissement; il ne s'agit que d'unir l'activité d'une compagne à celle qu'on a soi-même, et d'avoir un enfant tous les ans. L'homme aisé, industrieux, habile en affaires et de bonne santé, fût-il de la plus ingrate stature, peut choisir entre les plus jolies filles du pays, et l'emporter sur tel Adonis qui ne sait ni traiter un marché, ni exploiter un terrain, ni prévoir un gain à faire. Si j'étais né dans ce coin du monde, avec ce que j'ai d'aptitude aux affaires, je serais devenu le premiei parti de l'endroit et j'aurais évité bien des souffrances. Toutefois je nrai garde de me plaindre de ma destinée. Si j'ai souffert davantage, je jouis outre mesure. Je serais un de ces hommes heureux dont le bonheur me cause plus de plaisir que d'envie, et mille sentiments vifs, dans lesqnels se trouve le charme de mon existence, me seraient inconnus.

« Envoyez-nous donc vos bossus, nous leur trouverons femmes. Mais, à ce propos, quelle pitoyable mégère, dites-moi, que cette opinion dont vous voulûtes un jour me faire peur! Dans ce pays-ci, un bossu fait son chemin, ne rencontre nulle entrave, s'il est actif, industrieux, probe, même médiocrement ; il devient époux, père, juge, président, que sais-jeî Et dans ce même pays tout fier, tout fanatique de démocratie, de liberté, d'égalité, un homme, s'il est beau, brave, probe, mais noir : s'il est bon, généreux, aimable, mais mulâtre ; s'il est actif, industrieux, habile et entreprenant, mais quarteron; cet homme est tenu pour marqué d'une tache indélébile, il est repoussé, méprisé, exclu

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h toujours d8 tout échange d'aftection, de tout lien de société et de famille avec les blancs; il n'épouse point leurs filles, il ne s'assied point à leurs places, il est parqué dans les villes, parqué dans les théâtres, parqué dans les églises.... Voilà ce que l'opinion, l'opinion libre, républicaine par excellence, toute fière, toute hautaine de ses théories de démocratie et d'égalité, trouve ici juste, ordinaire, naturel ! Quelle folie barbare, inconséquente, gratuitement inhumaine !... Encore ces procédés moqueurs et cruels, qui, dans vos sociétés polies, s'acharnent contre les malheureux d ma sorte, s'attaquent-ils à des infirmités réelles et repoussantes! Encore ceux qui en font usage ne se piquent-ils nullement d'être généreux, humains par excellence, et, en tourmentant, en déchirant leurs victimes, ils ne s'enorgueillissent point de leur douceur, ils ne se targuent pas de leur charité I

« Mais éloignons de notre pensée cet attristant sujet; de plus attrayants ne me manqueraient pas, s'il ne fallait clore enfin cette longue lettre. Combien, mon cher Louis, le commerce d'un ami tel que vous me serait précieux, dans cette terre surtout, si féconde en spectacles intéressants, où la race humaine, venue d'hier, se fonde une destinée nouvelle; où la société se crée sousvosyeux; où tant de questions, controversées depuis des siècles parmi vos penseurs, arrivent journellement à subir, sur un sol vierge et chez une nation sans précédents, l'épreuve de la pratique et de l'expérimentation ; où au bout de chaque idée naît un fait qui la rend sensible aux yeux, qui la pose devant la pensée et lui fournit le sujet d'une investigation animée, vivante, pleine d'attraits pour un esprit curieux ! Et si, renouant nos habitudes d'autrefois, nous quittions les villes pour errer dans les campagnes, que ne présente-

raient pas d'aimable, de ravissant, nos courses dans ces environs, où la nature, règne en souveraine depuis la création; dans ces solitudes sombres, verdoyantes, silencieuses, remplies de grandeur et de mystère, où les yeux se promènent de merveilles en merveilles, où la pensée s'agrandit et s'épure, où l'homme faible et périssable, se trouvant face à face avec les œuvres de l'éternelle puissance, éprouve comme un frisson de religieuse terreur, et se réfugie, s'abrite avec amour et tremblement sous l'aile de l'éternelle bonté ! Ah ! mon ami, si ces émotions me pénètrent quand j'erre solitairement dans ce désert, que serait-ce si nous les partagions ensemble! Pour ces gens qui m'entourent, ils ne ressentent rien de semblable; ils sont aventureux sans sensibilité, religieux sans poésie; de purs Yankees, allant, venant, spéculant, ne voyant dans les plus sublimes objets qu'une matière à exploiter, et dans les charmes si vrais de la contemplation que le procédé le plus sûr pour s'ennuyer mortellement. Aussi ne désiré-je, des années d'autrefois, que le bonheur que j'avais de vous voir chaque jour. J'ai dès longtemps oublié la cavalerie ; ce que j'ai vu du barreau m'a dégoûté du barreau ; il ne me reste qu'une vaine image de celte enfant pour qui j'éprouvai jadis un si impétueux sentiment; mais, tant que je vivrai, je regretterai que la destinée m'ait séparé de vous, et, si je fais un jour un voyage en Europe, c'est vous, vous seul, mon bien cher ami, qui m'y aurez attiré. »

LE

Nous étions à l'hospice du grand Saint-Bernard, les pieds contre le feu, en compagnie du prieur. Celui-ci, après maints récits provoqués par nos questions, se prit k dire : « Du reste, messieurs, notre mont Saint-Bernard est plutôt célèbre qu'il n'est bien connu....

— Et je vais vous dire pourquoi, mon père, interrompit un gros monsieur qui, assis à la droite du foyer, n'avait point encore pris part à la conversation : il est mal connu parce qu'il a été souvent décrit. Il en est de votre mont célèbre comme de tant d'auteurs du jour, célèbres aussi, et que nous, public, nous connaissons par les feuilletons, par les biographies, par les estampes. Les feuilletons plaisantent, les biographes mentent, les portraits flattent : le tout est faux comme une épitaphe ! »

Ce monsieur se tut; mais moi qui suis public aussi, moi qui ai mes idées et mes convictions de public, je me sentis froissé par la leste brusquerie de son propos: « Permettez, lui dis-je, les épitaphes.... »

Il ne me laissa pas achever : « Les épitaphes ! Voudriez-vous par hasard prendre la défense des épitaphes ?

alors je vous enverrais promener.... (je tressaillis, el mon regard, j'en suis sûr, étincela) pendant une heure seulement au cimetière du Père-Lachaise. Vous ne nierez pas, monsieur, qu'il n'y ait bien quelques diables sous cette terre. Eh bien ! les épitaphes n'y signalent que des anges.

— Possible, lui dis-je. Au surplus, Ton conçoit que les survivants, dans l'excès de leur douleur.... »

Il m'interrompit encore : « Vous êtes jeune, monsieur, vous êtes iort jeune. Il vous reste à apprendre que ce n'est jamais la douleur, mais bien le faste, la vanité ou la joie qui dictent et qui payent ces mensonges. »

Je me récriai : « La vanité, encore; mais la joie, monsieur, la joie au cimetière, sur une tombe!

— La joie, monsieur, l'allégresse, si vous aimez mieux, cette allégresse lourde, puissante, [où jette la venue d'un copieux héritage.... Par un sentiment d'ailleurs naturel, mais qui n'a rien de commun avec la douleur, on veut reconnaître de quelque façon le bien qui nous est fait, et Tépitaphe se présente. C'est la plus commode d'entre toutes les façons, la moins coûteuse, et, à ces causes, la plus anciennement pratiquée. Grave, grave, mon sculpteur; grave à fond, grave toujours; mets-en des vertus, mets-en encore, acquitte le tribut de.... de quoi? messieurs, s'il vous plaît, si ce n'est de notre gratitude profonde envers le défunt, de notre parfaite et entière satisfaction, de notre allégresse d'autant plus vive, d'autant plus chaude au dedans, qu'il lui est pour l'heure interdit de s'épandre ?...

— Il y a des monstres, repris-je indigné, qui sont faits ainsi, mais....

— Retirez ce mot, jeune homme, et réservez-le pour de plus odieuses choses. Ce qui est misère, misère

inhérente à l'humanité, ne saurait sans injustice être dit monstrueux. Je vous parle là de faits communs, je vous parle d'égoïsme plutôt laid que pervers, d'hypocrisie décente et honnête parmi les hypocrisies; je vous parle de ce qu'ont pu faire des monstres tels que vous et moi, par exemple. Tout ce que je veux dire, c'est que ces mêmes monstres, s'ils sont réellement affligés, n'ont que faire de mausolées ni d'épitaphes. La douleur se nourrit d'elle-même; elle est timide, craintive, elle a ses pudeurs; jusqu'à ces habits de deuil que lui impose l'usage, en attirant les regards, lui sont importuns. La douleur pleure l'être tout entier avec ses défauts qu'elle excuse, avec ses vertus qu'elle chérit et auxquelles elle rend le culte secret des amers soupirs et des larmes ignorées. La douleur, monsieur, vraie, profonde! loin de s'étaler, elle se laisse à peine surprendre ; et si, fils ingrat, je voulais faire croire à la mienne, avant tout je me garderais daller poser un marbre sur la tombe de ma mèreî... »

Ce monsieur qui parlait ainsi me déplut. Le prieur me déplut aussi, qui témoignait se ranger à une opinion dont l'expression me paraissait tristement sévère, et le sens faux et paradoxal. Pour ne pas contredire et faire diversion : « Va pour les épitaphes, monsieur; mais nous parlions tout à l'heure de descriptions, de biographies, de portraits d'auteurs!...

— Je crois à tout cela comme aux épitaphes, et ce n'est pas à dire que je n'y croie point du tout. Écoutez donc : ces diables du Père-Lachaise, il se peut au fond que ce fussent de bons diables; à coup sûr, ils n'étaient pas sans qualités, et Tépitaphe ment peut-être autant par celles de leurs vertus qu'elle omet que par celles qu'elle leur décerne.... De même, ces portraits de nos célèbres, ils ne sont pas sans ressemblance; mais c'est

pareillement du beau qui est faux sur du vrai qui est incomplet. Ce n'est pas la figure de l'homme qu'on nous donne, c'est le visage de l'immortel; ce n'est pas, comme jadis, dette mesquine tête de Fénelon enfouie dans une perruque, c'est un magnifique masque grimé, coiffé, ébouriffé pour le public et pour la postérité.... Autrefois on laissait au public le soin de retrouver sur la mesquine figure l'âme qu'avaient révélée les écrits; aujourd'hui, c'est à ce même public de retrouver dans les écrits l'inspiration, l'originalité, Yintimey Y humanitaire, inscrits au visage. Épitaphe, monsieur I Sur tous ces masques lithographiés, burinés ou peints, je lis en gros caractères : « Voici le plus grand des poètes I « Voilà le plus sublime des lyriques ! Celui-ci fut hâve « de méditation, celui-là creux de profondeur, cet «autre bouffi de génie! » Épitaphe! monsieur; tout est épitaphe !... Mais pour en revenir au grand Saint- Bernard. ... »

En ce moment quelque tumulte se fit entendre dans le bas de l'hospice, du côté du seuil, et les aboiements des chiens couvrirent la voix de notre gros monsieur. « Ce sont des arrivants, » dit le prieur. Et il nous quitta pour aller les recevoir. Nous demeurâmes seuls, le gros monsieur et moi, occupés chacun de notre côté à former des conjectures sur ce qui se passait, et sans plus songer aux épitaphes. Au bout de quelques instants, un monsieur entra dans la salle.

Ce monsieur était un touriste, âgé de trente ans environ, fort bien mis, très-communicatif. « Je vous salue, messieurs. » Il prit un siège; nous nous rangeâmes pour lui faire place. « Pardon, mais le feu fait plaisir quand on sort de l'avalanche.

— Une avalanche 1 dit le gros monsieur.

— Dans cette saison? ajoutai-je.

— Et puis belle, je vous en réponds : d'un quart de lieue au moins. »

Je ne compris rien à l'avalanche de ce monsieur. En effet, nous étions k la fin de juillet, dans une saison par conséquent où, les sommités voisines étant entièrement dépouillées de neige, cette neige qui n'y est pas ne saurait se précipiter en avalanche. N'osant toutefois contredire, je me bornai à prier ce monsieur de nous conter son aventure.

« Volontiers, dit-il. Nous avons quitté la cantine à six heures. (La cantine, c'est, du côté du Valais, la dernière maison habitée que l'on rencontre avant d'arriver à l'hospice.) J'avais à quinze pas devant moi une société; ce sont eux qui arrivent. Deux messieurs, une jeune fille, jolie, ma foi! mais poitrinaire. Ils l'emmènent passer l'hiver en Italie. L'un des deux hommes est son père; Pautre son fiancé, un grand Jacques tranquille, empressé comme une statue. Ces Suisses sont comme cela. Arrivés sur l'avalanche....»

Ici, j'essayai d'interrompre : « Permettez, monsieur, c'est ordinairement l'avalanche qui arrive sur vous.

— Attendez. Arrivé sur l'avalanche, je vois que la mule de cette demoiselle y enfonce jusqu'au ventre, et qu'ils ne s'en tireront pas, à cause du guide qui n'entend rien à manœuvrer une bête. Alors je m'approche, j'écarte le manant, je prends la bride et je vous fais marcher la mule, il fallait voir!... Mais voici que la demoiselle s'effraye, le père se fâche, le fiancé crie, si bien que la rosse devient quinteuse, et le guide s'en mêle, qui veut m'empêcher de la rouer de coups « Parce bleu ! lui dis-je, reprenez-la, vôtre mule, » et je lui lance la bride. Mon imbécile la manque, je lui lance une taloche ; la bête s'abat et la demoiselle roule au fond de lavai anche....

— Mais permettez, interrompis-]* e encore, c'est ordinairement l'avalanche qui roule sur la demoiselle. . . .

— Attendez donc. Voilà mes deux poltrons qui se mettent à vociférer, le guide qui jure, la demoiselle qui crie au secours. Je les envoie à tous les diables, et n'apercevant ni père ni chiens, je me lance dans l'avalanche, j'arrive droit sur leur demoiselle, et, aidé du guide, je la ramène saine et sauve sur la chaussée. Voilà l'histoire, » dit Dotre touriste en terminant. Puis s'étant pris à tousser : t Ça enrhume, l'avalanche. Bonne nuit, messieurs. Je vais me coucher et boire chaud. »

Là-dessus il se retira, sans nous avoir donné le temps de rectifier l'idée singulièrement erronée qu'il se faisait d'une avalanche.

On sait en effet qu'une avalanche c'est une pelote de neige qui, venant à se détacher des hauteurs, se grossit des neiges sur lesquelles elle roule, devient en peu d'instants une masse formidable, et, dans sa chute précipitée, brise, renverse, écrase tout sur son passage. Des circonstances accidentelles peuvent déterminer une avalanche dans tout endroit où la neige repose sur des pentes rapides; mais c'est en général dans les mêmes couloirs et aux mêmes endroits qu'elles ont lieu chaque année, en vertu de circonstances favorables et constantes qui leur font prendre cette route. En plein été, lorsqu'on voyage dans les Alpes, on reconnaît fort bien ces couloirs : ce sont de vastes pentes entièrement dégarnies d'arbres, de rocs, et au bas desquelles sont accumulés des débris séculaires que la végétation envahit et recouvre à mesure qu'en s' amoncelant ils se servent de remparts à eux-mêmes. Dans les hautes vallées, où les chaleurs sont de courte durée, les neiges qui se 6ont accumulées durant l'hiver au bas de ces couloirs,

n'ayant pas le temps de fondre, y demeurent en permanence, et il arrive aux gens du pays d'appeler avalanches ces restes de l'avalanche véritable. De là la méprise de notre touriste, qui, visitant ces vallées pour la première fois, et la tête farcie de notions d'itinéraires, s'était persuadé avec empressement qu'il avait eu glorieusement affaire à ce redoutable fléau des hautes Alpes.

J'aurais essayé de le désabuser s'il nous en eût laissé le temps, bien que ce soit une tâche malaisée et ingrate que de désabuser un homme, lorsqu'il croit fermement à une chose qui flatte son amour-propre. Quand mon cousin Ernest se battit en duel, nous, honnêtes témoins et bons parents, nous avions chargé à poudre : l'adversaire ajusta. Ernest tira en l'air; on s'en alla déjeuner, et l'honneur fut satisfait. Mais, quand il raconte l'histoire, mon cousin Ernest, il prétend que la balle effleura son oreille, il imite le sifflement du projectile; ma tante Sara frémit, toute la compagnie frémit, et nous.... nous, honnêtes témoins et bons parents, nous sommes contraints de frémir avec la compagnie et avec ma tante. Frémirions-nous, si ce n'était chose ingrate et malaisée que de désabuser notre cousin ?

Le touriste venait de nous quitter lorsque deux messieurs, qui me parurent être le père et le fiancé, entrèrent dans la salle. Ces messieurs se mirent à table et parurent s'apprêter à bien souper. Leur appétit me choqua et leur sécurité me déplut. Ce monsieur âgé me paraissait par trop tranquille pour un père dont la fille, déjà poitrinaire, venait de passer une demi-heure dans la neige; et quant au fiancé, à chaque bouchée qu'il s'administrait, je m'en indignais comme d'un outrage fait à la beauté malheureuse et souffrante. Je me souviens même qu'à l'exemple du touriste je tirai de ce

spectacle des inductions tout à fait défavorables à la sentimentalité suisse.

Pendant que j'étais tout occupé de mes inductions, an domestique entra dans la salle, apportant du thé sur un plateau, et tout aussitôt parut la demoiselle ellemême. C'était bien elle, car son père s'étant levé l'embrassa au front en témoignant une grande joie de la voir si promptement rétablie, tandis que ce malotru de fiancé, au lieu d'entrer en extase ou de se confondre en expressions bien senties de vif bonheur et de tendre joie, continuait de manger en disant avec l'accent le plus calme et le plus vulgaire : «Louise, assieds-toi là, et prends ton thé pendant qu'il est chaud. » Certes, ce n'était pas là le tutoiement passionné de Saint-Preux s'adressant à Julie; aussi cette tranquille familiarité me faisait-elle l'effet d'une profanation.

Cette demoiselle était effectivement fort jolie, et le danger qu'elle venait de courir rehaussait à mes yeux l'agrément de ses traits et les grâces de son visage.... Seulement je ne lui trouvais ni le pudique embarras d'une fiancée que deux messieurs considèrent, ni cet air de touchante mélancolie qu'on s'attend à rencontrer chez une jeune personne frêle et menacée. Mais ce qui me déconcerta bien autrement, ce fut de surprendre sur ce visage, où je cherchais l'abattement et la tristesse, les signes visibles d'un fou rire que notre présence comprimait à peine. Ce fou rire se communiqua au fiancé d'abord, puis au père, qui, n y pouvant plus tenir, se tourna vers nous en disant : « Pardon, messieurs, ces rires doivent vous paraître déplacés, mais ils sont irrésistibles : excusez-nous. »

Tous les trois alors, affranchis de gêne, éclatèrent de rire, pendant que nous les considérions avec l'étonnement le plus sérieux.

Je jugeai à propos de me retirer, et déjà je m'y disposais, tout en regrettant de m'être mis en frais de compassion pour des gens au fond si contents, lorsque le père, s'adressant à moi : « Je veux vous mettre au fait, monsieur, de la cause de cette hilarité, qui doit vous paraître étrange : il s'agit d'un monsieur....

— Ce monsieur qui était ici tout à l'heure?

— Précisément; le plus obligeant du monde, mais le plus dangereux que je sache. Nous ne l'avions jamais vu, lorsqu'il s'est fourré dans la tête, là-bas, sous ces neiges, que nous courions quelque grand danger d'avalanche. Par pur dévouement alors, et avec un imperturbable aplomb, ' il a écarté notre guide, rossé notre mule et jeté ma |ille dans le ravin.... »

Les rires interrompirent ce récit. En effet, plus l'alarme avait été vive, plus, le danger passé, ces circonstances se présentaient sous leur côté comique à l'esprit des trois voyageurs, et excitaient en eux la gaieté dont j'étais le témoin, et dont je fus bientôt le complice. J'y mis le comble en apprenant que, dans l'esprit du touriste, le jeune demoiselle passait pour poitrinaire, et son frère pour un fiancé auquel il reprochait une prosaïque froideur.

Le gros monsieur, toujours assis au coin du feu, avait écouté cet entretien sans y prendre part et sans s'associer à nos rires. A la fin s'étant levé comme pour gagner sa chambre : « .... Un sot, dit-il, et un de mes compatriotes, vous pouvez y compter. Il n'y a qu'un de mes compatriotes qui réunisse à cet heureux degré Fétourderie et l'aplomb, la présomption et l'ignorance, et qui, plutôt que de douter de lui-même, vous jettera dans ce qu'il prend pour une avalanche une fraîche demoiselle qu'il prend pour une poitrinaire,... Messieurs, je vous souhaite le bonsoir. »

Là-dessus, le gros monsieur prit une lumière et se retira. Bientôt après nous en fîmes autant.

Les chambres réservées aux voyageurs à l'hospice du grand Saint-Bernard sont de petites cellules séparées les unes des autres par une petite cloison de bois. Lorsque j'eus éteint ma lumière, j'aperçus une clarté qui se projetait sur mon lit au travers des fentes de cette cloison. Il est rare en pareille conjoncture, qu'une curiosité très-indiscrète, mais très-vive aussi, ne vous porte pas à approcher votre œil de celle des fentes qui vous paraît la plus large. C'est ce que je ne manquai pas de faire, en prenant les plus sages précautions pour qu'aucun bruit ne trahît mon indiscrétion. Alors je vis, à ma grande surprise et peut-être avec quelque désappointement, notre touriste assis sur son lit, le buste et la tête chaudement enveloppés, et qui, tenant la plume, paraissait absorbé dans un travail de composition. A côté de son lit, une théière fumante et un flacon d'eau de cerises. De temps en temps il cessait d'écrire pour relire et corriger, et toutes les nuances de satisfaction, depuis le simple sourire de contentement jusqu'au sérieux le plus admiratif, venaient se peindre sur son visage. Un moment il ne put résister au désir d'écouter le flatteur murmure de sa période, et dans le morceau qu'il se lut à lui-même, je distinguai seulement qu'il s'agissait de molosses, de violettes, et d'une jeune personne nommée Emma. Je conclus que notre touriste était un auteur, peut-être même un voyageur de l'école d'Alexandre Dumas qui était occupé pour le moment à rédiger les impressions, les souvenirs et les catastrophes de sa journée. Sur ce je le laissai à son travail et je m'endormis.

Le lendemain, à déjeuner, j'appris que le touriste était parti depuis une heure ; de son côté le gros mon-

sieur s'apprêtait à regagner Martigny : je m'associai donc, pour descendre à la Cité d'Aoste, aux trois personnes avec qui j'avais fait connaissance la veille d'une façon si gaie. Ces trois personnes, dans l'une desquelles le touriste avait deviné du premier coup d'œil un Suisse flegmatique, ne laissaient pas que d'être de Ghambéry. Elles se rendaient à Ivrée pour y célébrer les noces de la jeune fille, promi:e dès longtemps par son père, aubergiste à Ghambéry, au fils d'un Piémontais, aubergiste à Ivrée, Par la même occasion, le bonhomme comptait s'approvisionner en vin et en riz, puis, après avoir terminé ses aflaires, rentrer en Savoie par le petit Saint-Bernard. Chemin faisant il m'expliquait toutes ces choses avec cette gaie et affectueuse bonhomie qui est naturelle aux Savoyards ; et, comme j'y paraissais prendre intérêt, chemin faisant, aussi, il me priait à la noce, et sa fille, avec une aimable ingénuité, m'encourageait à leur faire l'honneur d'y assister. Sans refuser précisément je n'étais pas non plus décidé à accepter ; car voici ce qui se passait au dedans de moi.

La veille déjà, l'air de cette jeune personne m'avait vivement intéressé ; mais aujourd'hui je commençais à en devenir amoureux : c'est aller vite enbesogne. Mais outre qu'en voyage le cœur, plus aventureux et plus libre, est plus prompt à s'enflammer, en tout temps il est peu à l'épreuve de certains traits d'un charme inaccoutumé et d'une grâce pour lui nouvelle. Élevée auprès des religieuses du Sacré-Cœur, cette jeune fille était sortie du couvent depuis quelques semaines seulement, en sorte que, novice, sans expérience et à peine rendue au monde, elle était charmante à la fois par ses manières naïves et par je ne sais quelles fleurs de joie et d'espérance, dont rien encore n'avait terni les tendres et délicates couleurs. Gracieusement montée sur sà

mule, qui, selon l'instinct propre à ces animaux, suivait le bord extérieur de la chaussée, elle penchait sur le précipice sans cesser de folâtrer avec une sécurité qui, chez elle, n'était pas du courage, mais insoucieuse confiance Cependant, lorsque l'entretien passait de la qualité des riz ou du prix des vins à des sujets plus de son goût, elle y prenait part, tantôt en se livrant à des saillies d'enjouement, tantôt en écoutant avec un sérieux plein d'intelligence. A deux ou trois reprises, il fut question de son fiancé ; elle ne l'avait vu qu'une fois, elle parlait de lui sans embarras comme sans passion, ;ins paraître non plus voir dans le mariage autre chose qu'une fête délicieuse et perpétuelle. Aimable enfant ! tout en attachant sur elle mes regards, je me représentais sa future destinée, son désenchantement si prochain : et, après avoir deviné quels mécomptes l'attendaient probablement au sein même d'un bonheur domestique incertain encore, j'aurais voulu être l'homme qui devait les lui épargner par sa constante tendresse et par les ménagements qu'inspire un cœur délicat et vivement épris. Mais, comme je ne devais pas être cet homme, j'aimais mieux ne pas nourrir un sentiment jui devient bien vite pénible lorsqu'il est sans espoir. Voilà pourquoi je n'étais pas encore intérieurement décidé à assister à la noce du Pi^montais.

Au bout de quatre heures nous arrivâmes à la Cité d'Aoste. C'était jour de foire. Sous l'ombre des ruines de l'amphithéâtre, et tout autour des antiques portes romaines, les paysans descendus des montagnes étalaient leurs denrées : ici les fromages s'élevaient en piles, là mugissaient des génisses, plus loin de timides brebis bêlaient autour des échoppes ou allaitaient leurs agneaux sous l'abri des chariots. Nos deux messieurs, k peine arrivés, s'étaient vus entourés des marchands à

qui ils avaient affaire, et tout disposés déjà à me traiter comme on fait une ancienne connaissance, ils avaient abandonné à ma protection leur jeune demoiselle. L'hôtel où nous étions descendus était bruyant et encombré de monde. Pour l'en faire sortir, je lui proposai un pèlerinage à la Tour du Lépreux. Après y avoir consenti avec un joyeux empressement, et comme nous nous y acheminions déjà, aile me demanda qui était le Lépreux. Je lui promis qu'elle le saurait bientôt, et, étant entré dans la boutique d'un libraire, j'y achetai le livre de M. de Maistre. Alors nous nous dirigeâmes vers l'agreste enclos où s'élève la vieille tour qu'il a immortalisée ; et, quand nous l'eûmes visitée, nous allâmes chercher dans la prairie voisine un ombrage pour nous y asseoir et faire notre lecture. C'étaient des chênes touffus, et non loin quelques tombeaux, ceux-là peut-être auprès desquels le lépreux, ayant vu la jeune femme pencher la tête sur le sein de son époux, ôentit son cœur se serrer et son âme près d'être brisée par un affreux désespoir.

Ma jeune compagne, élevée chez les religieuses du Sacré-Cœur, n'avait guère lu que des livres de piété. Pour la première fois elle écoutait un écrit tout ensemble grave et attachant, dont le style, plein de mouvement et d'éloquence tantôt pénètre mollement le cœur, tantôt l'étreint et le fait bondir de pitié. Calme d'abord et presque distraite, elle regardait alternativement cette tour, ces montagnes, ce vallon, jusqu'à ce que, captivée de plus en plus par l'intérêt du récit, elle montra une sorte de surprise à laquelle succédait insensiblement en elle l'enchanteresse émotion d'une âme neuve qui s'ouvre à la poésie. Son visage brillait de plaisir. Toutefois, à ces pages de plus en plus sombres, où se déroulent les souffrances amères du lépreux, ses

yeux se mouillèrent de larmes ; et, quand j'approchai du moment où la sœur de cet infortuné va lui être retirée, sa compassion se trahit par des pleurs.... elle me pria de ne pas poursuivre. Alors je fermai le livre, et, en le lui offrant pour qu'elle pût achever plus tard cette lecture, je la priai de conserver ce petit volume en souvenir de moi. Elle me le promit avec effusion, mais en rougissant. En effet, nous venions de sentir ensemble, de nous émouvoir ensemble, nos cœurs s'étaient secrètement approchés l'un de l'autre, en sorte que la bienveillance ingénue de la veille venait de faire place, chez cette jeune fille, aux troubles pudiques du sentiment.

Nous retournâmes à l'hôtel. Les deux messieurs, tout entiers à leurs affaires, s'occupaient de les terminer afin de repartir. A peine s'aperçurent-ils que leur jeune demoiselle était bien changée. Pour moi, j'avais si bien la confiance du mal que je venais de lui faire imprudemment en troublant le calme de son cœur et en rouvrant à la poésie tout juste au moment où elle allait contracter le plus saint, mais le plus prosaïque des engagements, que j'en éprouvais une sorte de compatissant chagrin. Ce mal, je ne pouvais déjà plus le guérir, mais je pouvais l'accroître peut-être en continuant de cheminer dans la société de cette jeune personne, comme j'y étais porté par un désir pressant et presque coupable déjà, en raison même de sa vivacité. Aussi, faisant un effort extrême pour résister aux sollicitations affectueuses du père, du frère, et aux timides, mais instantes prières de leur compagne, je me séparai d'eux après les avoir remerciés de leur accueil. Quelques instants après ils partirent. Je demeurai à Aoste, éprouvant au milieu de cette foule un vif sentiment de solitude, et le cœur tout rempli d'une mélancolie que j'allai nourrir à cette

même place où nous étions assis le matin sous les chênes.

Le lendemain et les jours suivants, je continuai d'être en proie à une préoccupation qui me laissait peu de curiosité pour observer les contrées ou les villes que j'étais venu visiter. A Ivrée, où je passai de grandmatin, il fallut de nouveau me faire violence pour ne pas m'y arrêter au moins quelques heures. Les rues étaient désertes, l'air froid, la Doire à peine blanchie par les premières lueurs de Faube; et néanmoins il me semblait que cette contrée fût la plus charmante de l'Italie, et cette ville la seule où j'aurais aimé fixer mes jours. Je voulus la traverser à pied. En passant je vis plusieurs hôtels, et devant chacun je m'arrêtais, incertain s'il était la demeure de la jeune fille, probablementendormie à cette heure, peut-être aussi rêvant tout éveillée à ses émotions de la veille, et à ce jeune homme qui en avait été sinon l'objet, du moins l'occasion. Gomme je m'oubliais dans ces haltes successives, le cocher de ma cariole, à qui j'avais commandé de m 'attendre (au sortir de la ville, revint sur ses pas pour m'appeler. Je le suivis, la cariole roula, et, au moment où le pavé de la dernière rue cessa de retentir sous la fuite des roues, j'éprouvai une inexprimable tristesse. Toutefois, avec le cours des semaines, cette préoccupation s'effaça insensiblement, et bientôt le vif sentiment que j'emportais se trouva transformé en un tendre souvenir. Je visitai Gênes, Florence, Rome, Naples; et, quand il fallut songer au retour, je choisis pour traverser les Alpes le passage du Simplon, tout autant parce que mon cœur, redevenu libre, ne me pressait plus de repasser par Ivrée, que parce que j'aurais redouté, en y passant, de voir se flétrir un souvenir si tendre, si pur et si rempli de fraîcheur.

Arrivé à Genève Ta utomne dernier, j'allai, selon mon usage, faire visite à ma tante Sara. Plus haut, j'ai parlé d'elle à propos du duel de mon cousin. Ma tante Sara habite k la campagne : c'est, aux portes de la ville, un jardinet séparé par des murailles des jardinets voisins. Ce jardinet offre l'agrément d'une balançoire; une pompe dont l'eau ne tarit que dans les temps de sécheresse, y fournit aux arrosements; et à l'angle nordest mon cousin Ernest a fait élever une jolie montagne, sur laquelle il a construit et peint en vert un pavillon chinois d'où la vue plane sur la maison de l'octroi et sur les fortilications de la ville.

Ma tante Sara est une excellente dame, maintenant âgée, qui n'a éprouvé durant sa vie qu'un seul malheur, celui de perdre son époux, il y a quarante ans, après trois mois d'un bonheur sans mélange, comme elle dit elle-même naïvement. Six mois après cette catastrophe, elle accoucha d'un fils posthume sur lequel se concentrèrent dès lors toutes ses affections : ce fils, c'est mon cousin Ernest, qu'elle a élevé comme une mère tendre, qui fut institutrice dans sa jeunesse, élève un fils unique et, de plus, posthume. Dès le bas âge, des méthodes d'ordre, des habitudes de bienséance, des leçons de maintien ; plus tard, pour former le cœur, des sentences, des quatrains, la morale en exemple, le vice puni, la vertu récompensée; plus tard, pour former l'esprit, des règles d'urbanité, de conversation, et, dès la première adolescence, des gants, une badine, un frac, les pieds en dehors, et des manières conformes; plus tard.... rien. A quinze ans, mon cousin Ernest était un homme fait, parfait, un homme modèle, faisant la joie de sa mère, et la joie aussi de quelques camarades rieurs et dégourdis, dont ma tante trouvait le ton détestable. Aujourd'hui mon cousin Ernest, toujours

unique et posthume, est en outre un célibataire rangé, propret, qui élève des œillets, qui arrose des tulipes, et qui va chaque jour à la ville, à huit heures en été, à midi en hiver, pour retirer la gazette après lecture, et pour échanger, chez la Joueuse de livres, le tome premier du roman que lit ma tante contre le tome deuxième. Si les chemins sont humides, il porte des socques; s'ils sont poudreux, il chausse ses souliers de peau jaune; si la pluie tombe ou si le baromètre est menaçant, il prend place dans l'omnibus. Sans l'omnibus, il n'aurait îamais eu de duel.

Chose bizarre! je suis militaire de mon métier, assez vif démon naturel, très-chatouilleux sur le point d'honneur, et je n'ai pas encore eu mon duel. Mon cousin Ernest passe sa vie au milieu des bonnes vieilles dames; il ne fréquente ni les salons ni les lieux publics ; il est débonnaire, il est unique, il est posthume.... et le destin a voulu qu'il eût son affaire d'honneur. C'est qu'au fond les habitudes sont pour mon cousin Ernest ce que sont pour d'autres les passions, etle droit d'être en route à huit heures, quand il a pris l'omnibus de huit heures, ce qu'est pour d'autres mauvaises têtes le droit imprescriptible d'entonner la Marseillaise ou de fumer au nez d'une comtesse. Or, un jour, au moment où mon cousin prend place dans l'omnibus de huit heures, il se trouve que, sur la prière d'un jeune étranger, le conducteur vient de consentir à retarder le départ de quelques minutes, pour donner à la dame qu'attend cet étranger le temps d'arriver. Ceci attriste mon cousin, qui entrevoit dès lors un grand trouble apporté dans toute l'économie de sa journée. Le quart sonne; ceci aigrit mon cousin, qui songe que cette dame va être la cause d'une série continue d'irrégularités ricochant les unes sur les autres, et aboutissant à

déplacer l'heure de son dîner, l'heure de son café, l'heure de sa sieste.... Aux vingt-cinq minutes, il n'y tient plus, et se prend à grommeler : a Au diable la demoiselle? » Aussitôt le jeune étranger lui donne son adresse, lui demande la sienne, et tout se trouve arrangé pour lelendemain à huit heures, àhuit heures précises, ajoute l'étranger. Ce jour-là, mon cousin se fit attendre. Il apportait des excuses, on n'en voulut pas. Alors, honnêtes témoins et bons parents, nous fîmes le reste, et l'honneur fut satisfait.

Je reviens à la visite que je fis à matante Sara, l'automne dernier. Introduit dans le jardinet, je la trouvai établie dans le pavillon chinois, et faisant une lecture à quelques bonnes dames du voisinage. Il fallait que le sujet en fût touchant, car je trouvai toute cette société dans l'attendrissement, hormis pourtant mon cousin Ernest, qui, toujours unique et posthume, fumait un cigare, nonchalamment assis sur un banc rustique, à l'ombre d'un acacia pommelé. Après avoir salué tout ce monde et embrassé ma tante, je priai ces dames de ne pas interrompre leur lecture à cause de moi, et j'allai m'asseoir et fumer aussi sur le banc rustique, à l'ombre de l'acacia pommelé. Matante lisait exactement comme lit une mère tendre qui fut institutrice dans sa jeunesse, avec une emphase didactique, d'après les principes raisonnés, et selon toutes les règles de l'épellation la plus strictement régulière, en sorte que c'était un charme de l'entendre. Après avoir replacé ses lunettes sur son nez, elle continua sa lecture :

« Cette jeune fille était une de ces blanches

figures de femme qu'entoure comme d'un voile crépusculaire une bleuâtre auréole d'intimes tristesses. Condamnée par le sort à subir l'autorité d'un père incapable de comprendre les mystérieuses aspirations d'une

âme qui cherche à combler les gouffres de son cœur et à compléter la réalisation de son être, elle se consumait en douleurs secrètes et en Sanglots étouffés. C'est que cette plante, créée pour fleurir sur le radieux penchant des Apennins, avait dû germer au milieu des pentes froides de l'Helvétie, en sorte que, sur le point de s'épanouir en éclatante corolle, le vent glacé des hauteurs la forçait de s'emprisonner dans l'ingrate enveloppe de son pâle calice. »

« Cousin, quelle est donc cette plante? demandai-ji au célibataire posthume qui fumait à mes côtés.

— C'est.... c'est une délicieuse création de femme. (Mon cousin était dressé à répéter les expressions choisies de sa mère.)

— Et ce livre, quel est-il?

— Une impression de voyage.

— Pas gaie?

— Non.

— Triste?

— Très-fort. »

Et mon cousin, de qui ces questions, bien plus que les sanglots étouffés de la blanche figure de femme, troublaient la quiétude, se remit à fumer d'un air qui signifiait que, sans vouloir s'engager à écouter, il m'engageait néanmoins à le laisser tranquille.

« Aussi, tandis qu'elle cherchait en vain parmi

les êtres positifs dont elle était entourée, celui qui devait ouvrir et peupler de son amour le palais désert de son cœur, son père (Cousin I quel est ce père? — C'est le sien), organisation vulgaire, et l'un de ces hommes dont la vie se dépense tout entière en mercantiles opérations (Un négociant, pas vrai?-— Oui), son père, au lieu de proposer à sa tendresse quelqu'un de ces nobles exilés qu'au jour de ses convulsions la volcanique Italie

a lancés au delà des Alpes (Giani? Mazzini? — J'ignore), quelqu'une de ces natures riches et embrasées, telles qu'en produit encore Naples ou la ville aux gondoles (Venise.... Hein? — Hum!), avait jeté les yeux sur un jeune Suisse aux formes massives, aux joues pleines et fraîches, à la chevelure blonde, symbole blafard d'une âme terne et sans bouillonnement. Ainsi, la pâle fleur, sans cesse agitée par les vents glacés, au lieu de rencontrer dans les fleurs ses compagnes un élastique support, allait battre du front au flanc brut de ces deux blocs de granit qui la tuaient en voulant l'abriter. »

Ici ma tante, qui fut institutrice dans sa jeunesse, ne put s'empêcher de faire remarquer combien ce livre était délicieusement écrit. Elle trouvait à ce style d'infinies nuances qui répondaient aux mille harmonies d'une âme sensible, ot elle insistait particulièrement sur ce retour imprévu d'une comparaison qui jetait tant de lumière sur la situation décolorée de l'héroïne. Les vieilles dames, tout en partageant entièrement cette opinion, témoignaient d'ailleurs le dédain le plus marqué pour ces deux pauvres blocs de granit, et l'une d'elles épousait avec une exaltation si prononcée les douleurs de cette femme incomprise, que je me pris à conjecturer qu'elle-même avait eu beaucoup à souffrir de l'indifférence stupide d'un sexe sans discernement.

« Est-elle mariée, cette dame? demandai-je tout bas

mon cousin.

— Non. »

Pour moi, bien que je fusse à mille lieues de me douter encore que cette plante étiolée était ma fraîche compagne d'Aoste, et ce bloc, l'aubergiste de Gham- Déry, je m'intéressais vivement à une lecture qui, sans altérer le moins du monde la quiétude de mon bon cousin, ébranlait à ce point la sentimentalité de ces

dames, et provoquait de leur part des remarques non moins délicieuses que le style qui en était l'objet.

« Lorsque je les rencontrai, poursuivit ma tante en continuant sa lecture, ils cheminaient du côté des plain es de l'Italie, dans le fol espoir que les haleines les plus douces d'un climat embaumé arrêteraient les ravages de cette destinée déçue. Mais moi, de qui l'âme comprenait cette âme, je voyais la vierge s'acheminant comme par une allée de cyprèsvers sa fosse déjàcreusée, et le poids d'une immense douleur pesait sur mon âme affaissée. Auprès d'elle, son blond fiancé promenait à la lumière des cieux l'ampleur massive de ses formes, dont aucun embrasement intérieur ne venait colorer la fade fraîcheur ni tordre et saccader les mouvements prosaïques : une épaisse stupidité de cœur recouvrait cet homme comme une armure de plomb, et l'approche même d'une effroyable avalanche (ici j'écoutai à deux oreilles) ne suffisait pas à lui inspirer les égoïstes alarmes de la frayeur la plus vulgaire,

« Cependant la nuit approchait, les noires dentelures des cimes semblaient mordre les nuages du soir, et les gorges du Saint-Bernard absorber, immenses gueules, les dernières lueurs du couchant. L'avalanche était là, béante , insondable , pâle comme un linceul, avide comme une tombe ! Tout à coup une blanche apparition s'élance, tournoie et s'abîme dans le gouffre.... C'est Emma! (Emmal... m'écriai-je en moi-même.) Plus prompt que l'éclair, je m'y jette sur sa trace, je roule, je bondis, je plonge de vide en vide, cherchant à devancer la mort qui roule à ma poursuite, et vainqueur dans cette lutte funèbre, j'arrive auprès de la vierge pâlissante et glacée.... Elle avait voulu trouvei dans ce gouffre la fin de ses tourments! Alors je lui laissai voir que moi, l'étranger, que moi, l'inconnu,

j'avais deviné sa pensée. Comprise enfin, pour la seule fois peut-être, ses paupières s'ouvrirent pour laisser briller la flamme du ravissement, et le sourire radieux, ineffable, accourut sur les violettes (!!) de ses lèvres. En même temps arrivaient les molosses (!!!) de Fhospice, chargés de cordiaux, aboyant le secours et la délivrance. Du haut de la chaussée on nous tendit un câble, les pères vinrent à notre rencontre, je remis aux hommes du ciel la victime du monde, et, après la leur avoir remise, je m'éloignai à pas désespérés ! »

Je partis d'un grand éclat de rire.... Les dames se levèrent indignées, mon cousin regarda sa mère, ma tante me regarda, je regardai tout ce monde en larmes, et n'étant plus maître alors de réprimer une hilarité que ce spectacle même portait à son comble, je pris le parti de saluer la compagnie et de prendre congé, en m'excusant d'avoir causé un si grand scandale.

Tout en regagnant mon hôtel, je me ressouvins de ce gros monsieur qui disait :

Épitaphe ! tout est épitaphe !

LA PEUR

LA PEUR

Aux portes de la ville de Genève, l'Arve, torrent qui descend des glaciers de la Savoie, vient unir ses eaux fangeuses aux ondes limpides du Rhône. Les deux fleuves cheminent longtemps sans confondre leurs eaux; en sorte que c'est un spectacle curieux pour ceux qui n'y sont pas accoutumés, que de voir couler parallèlement dans un même lit une onde bourbeuse et des flots d'azur.

La langue de terre qui sépare ces deux rivières, près du pont où elles se réunissent, forme un petit delta dont la base, large de quelques centaines de pas seulement, est occupée par le cimetière de la ville. Derrière ce lieu sont des jardins plantés de divers légumes, et arrosés au moyen de grandes roues qui élèvent les eaux du Rhône et qui les distribuent dans une multitude de rigoles qui s'ento-croisent. Quelques cultivateurs habitent seuls cette étroite plaine qui termine un bois de saules, puis une grève stérile. C'est à l'extrémité de cette grève que les deux rivières se réunissent et courent s'encaisser entre des rochers vermoulus qui bornent l'horizon.

Quoique voisin d'une ville populeuse, ce lieu présente un aspect mélancolique qui en écarte la foule. A la vérité, quelquefois une bande joyeuse d'écoliers parcourt les rives du fleuve, et, séduite par cet attrait de liberté qu'offrent les lieux déserts, vient camper sur la grève dont j'ai parlé; mais plus souvent on n'y rencontre que quelques promeneurs isolés, et plutôt de ceux qui aiment à se soustraire aux regards et à rêver avec eux-mêmes. Il n'est pas rare que des malheureux, fatigués de vivre, y soient venus chercher la mort dans les flots.

J'avais environ sept ans lorsque je parcourus ce petit pays pour la première fois, tenant par la main mon aïeul. Nous marchions sous l'ombrage de grands hêtres, dans les rameaux desquels il me montrait, du bout de sa canne, les petits oiseaux qui sautaient de branche en branche.

« Ils jouent, lui disais-je.

— Non, mon enfant, ils vont par la plaine d'alentour chercher de la nourriture pour leurs petits, et ils la leur apportent, et puis repartent pour recommencer.

— Où sont-ils, les petits oiseaux?

— Ils sont dans leurs nids, que nous ne voyons pas.

— Pourquoi ne les voyons-nous pas?... » Pendant que je faisais ces questions enfantines, nous

avions atteint l'extrémité de cette allée d'arbres que termine un gros portail en maçonnerie. Par la porte qui se trouvait entr'ouverte, on apercevait au delà quelques cyprès et des saules pleureurs ; mais dans le fron^ ton ou portail était incrustée une grande inscription en lettres noires sur un marbre blanc. Cet objet, singulier

LA PEUR

pour un enfant, me frappa. « Qu'est-ce? dis-je à mon grand-père.

— Lis toi-même, me dit-il.

— Non, repris-je, lisez, grand-père, car il y avait dans l'impression que j'avais reçue quelque chose qui me rendait craintif.

— C'est la porte du cimetière, me dit-il, l'endroit où Ton porte les morts. Cette inscription est un passage de la Bible :

HEUREUX CEUX QUI MEURENT AU SEIGNEUR ; ILS SE REPOSENT DE LEURS TRAVAUX, ET LEURS OEUVRES LES SUIVENT.

Cela veut dire, mon enfant....

— Mais où est-ce qu'on les porte? dis-je en l'interrompant .

— On les porte dans la terre.

— Pourquoi, grand-père ? Leur fait-on du mal?

— Non, mon enfant, les morts ne sentent plus rien dans ce monde -ci. »

Nous dépassâmes le portail, et je ne fis plus de questions. De temps en temps je retournais la tête du côté de la pierre blanche, rattachant à cet objet toutes sortes d'idées sinistres sur les morts, sur les sépulcres, et sur les hommes en manteau noir que j'avais souvent rencontrés dans les rues, portant des bières couvertes d'un linceul.

Mais le soleil brillait et je tenais la main de mon aïeul; ces impressions s'affaiblirent devant d'autres, et, quand nous eûmes atteint les bords du Rhône, la vue de l'eau, et surtout celle d'un homme qui péchait, attirèrent toute mon attention.

Les eaux étant basses, cet homme, chaussé de grandes bottes en cuir, s'était avancé au milieu du courant, « Voyez, grand-père, il est dans l'eau 1

— C'est un homme qui prend du poisson; attendons an moment, tu le verras bouger dès qu'il sentira quelque chose au bout du fil. »

Nous restâmes ainsi à le regarder; mais l'homme ne bougeait point. Peu à peu je me pressais contre mon aïeul et je serrais sa main avec plus de force, car l'immobilité du pêcheur commençait à me paraître étrange. Ses yeux fixés sur le bout du fil, ce fil qui plongeait mystérieusement sous l'eau, le silence de cette scène, toutes ces choses agissaient sur ma frêle imagination, déjà ébranlée par la vue de l'inscription en lettres noires. A la fin, par une illusion bien ordinaire, mais nouvelle pour moi, le pêcheur me parut descendre la rivière, et le bord opposé se mouvoir en remontant le courant. Alors je tirai mon grand-père par la main, et nous poursuivîmes notre promenade.

Nous longeâmes la rive sous les saules qui ombragent le sentier. Ils sont vermoulus, percés de pourriture; une mousse vive rajeunit leur base, tandis que de leur tête décrépite s'échappent de flexibles branches qui s'abaissent sur le fleuve. Nous avions à notre droite le Rhône, à gauche les jardins dont j'ai parlé. La roue qui élève l'eau dans de petites auges, d'où elle retombe dans une rigole , m'intéressa beaucoup ; néanmoins, dans la disposition où j'étais, j'aimais mieux n'être pas seul à contempler l'immense machine tournante ; d'ailleurs le pêcheur était toujours là-bas, immobile. Enfin nous le perdîmes de vue, et nous arrivâmes à la grève qui termine la langue de terre. Mon grand-père me fit remarquer dans le gravier une foule de pierres plates et rondes, et m'apprit à les faire voler sur la surface de

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l'eau, en sorte que j'avais complètement oublié le portail, le pêcheur et la roue.

Il y avait sur le rivage une petite anse remplie d'une eau claire et peu profonde. Mon grand-père m'invita à m'y baigner, et m'ayant ôté mes vêtements, il me fit entrer dans l'eau. Lui-même s'assit au bord, et, appuyant son menton sur le pommeau d'or de sa vieille canne, il me regardait jouer. Je vins à porter mes regards sur sa figure vénérable, et je ne sais pourquoi c'est sous cette image qu'il est resté depuis empreint dans mon souvenir.

Nous fîmes le tour de la pointe pour longer au retour la rive de l'Arve. La sécurité était revenue, et le bain m'avait mis en train. Je jouais avec mon grandpère, le tirant par le pan de son habit, jusqu'à ce que lui, se retournant subitement, feignit de me poursuivre en grossissant sa voix. Quand nous atteignîmes le bois de saules, il se mit à se cacher derrière les arbres, et moi à le chercher avec un plaisir mêlé d'émotion, me livrant à une joie éclatante lorsque j'avais trouvé sa cache, ou seulement lorsqu'il était trahi par le bout de sa canne ou de son chapeau.

Un moment je perdis sa trace, et, le cherchant d'arbre en arbre, je m'enfonçai dans le bois sans le retrouver. J'appelai, il ne répondait point. Alors, précipitant ma course et me dirigeant du côté où le taillis me semblait le moins sombre, je manquai le sentier, et je me trouvai sur le rivage, en face d'un objet dont la vue me remplit d'horreur.

C'était la carcasse d'un cheval gisant sur le sable. L'orbite profonde des yeux, le trou des naseaux, la mâchoire décharnée, ouverte comme par un bâillement infernal et présentant un hideux râtelier, me firent une impression si soudaine et si forte, que je m'écriai de

toute rua force: «Grand-père! oh! grand-père.... » Mon grand-père parut ; je me jetai contre lui, et je l'entraînai loin de ce lieu d'effroi.

Le soir, quand on me fit coucher, j'étais fort inquiet, agité, redoutant le moment où Ton me laisserait seul. J'obtins que la porte de la chambre, qui donnait sur celle où mes parents étaient à souper, demeurerai^ entrouverte, et le sommeil me délivra bientôt de mes terreurs.

L'année suivante, mon aïeul mourut. Sa disparition ne me frappant par aucune image sensible, j'en fus moins touché que de la douleur de mon père, dont rabattement et la tristesse me faisaient pleurer. On m'habilla de noir, on entoura mon chapeau d'un crêpe, et, quand vint le jour des funérailles, je dus suivre le cercueil avec les hommes de ma famille, tous comme moi revêtus de longs manteaux noirs.

Au sortir de la maison, je n'osai pas demander à mon père où l'on allait; car, outre que mon chagrin me rendait timide, j'étais moins familier avec lui que je ne l'avais été avec mon aïeul : c'est le cas ordinaire des enfants. J'avais oublié ce que ce dernier m'avait dit des morts et de la terre où on les porte, en sorte que je m'acheminais plutôt curieux qu'inquiet; et, lorsque j'eus entendu derrière moi mes grands parents qui s'entretenaient de choses indifférentes tout en saluant les passants, la cérémonie cessa tout à fait de me paraître lugubre.

A la porte de la ville, le factionnaire présenta les armes, et les soldats du poste se mirent en ligne pour faire de même. Je ne savais pas que ce fût pour nous, mais j'y trouvais une distraction très-agréable. Néan-

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moins un des soldats, que je considérais de toute mon attention à cause de sa figure martiale, se mit à sourire en me regardant; je crus qu'il riait de mon accoutrement, en sorte que je rougis, et je continuai à rougir toutes les fois que les regards des passants s'arrêtaient sur moi.

Pendant que j'étais distrait par ces choses et par mille autres riens qui s'offraient à ma vue, je ne m'étais pas aperçu de la direction qu'avait prise le convoi. Tout à coup, me retrouvant sous l'allée de hêtres, en face du gros portail, les impressions de Tannée précédente se représentèrent à mon imagination, et je ne doutais plus que je ne fusse acteur dans une de ces scènes de mort et de sépulcres, dont le mystère lugubre m'avait souvent causé tant de troubles.

Dès ce moment ma pensée se reporta sur mon grandpère, que je savais être dans le cercueil; je compris qu'on le portait dans la terre, comme il m'avait dit qu'on pratiquait à l'égard des morts, et dans l'impuissance où j'étais encore de me figurer un cadavre, je me le représentais couché tout vivant dans l'étroite bière, et j'attendais avec anxiété de voir ce qu'on allait lui faire. Quoiqu'un peu de curiosité se mêlât à la crainte que j'éprouvais, j'espérais bien que tout se passerait à distance et que l'on ne franchirait pas le portail. Mais il en fut autrement

Je n'avais jamais vu de cimetière, et, comme je m'étais représenté ce lieu funèbre sous un aspect effrayant, je fus assez rassuré lorsqu'étant entré j'aperçus des arbres, des fleurs et les rayons d'un beau soleil qui doraient la surface d'une grande prairie. Aussitôt des images plus douces s'offrirent à mon esprit, entre autres celle de mon grand-père, tel qu'il m'était apparu l'année précédente au bord de la petite anse. Je me le

figurai habitant cette prairie et s'y reposant au soleil, comme c'était sa coutume aux beaux jours d'août ou de juillet. Je venais d'être si agité, que par une réaction naturelle, la paix et le calme renaissaient rapidement dans mon cœur.

Toutefois diverses choses me causaient encore quelque inquiétude. Nous dépassions de temps en temps des pierres avec des inscriptions et de petits enclos entourés de balustres noires. Près de l'un d'eux, j'avais remarqué de loin une femme dans une attitude de recueillement. Je m'attendais à ce qu'elle tournerait la tête pour nous voir passer; mais penchée sur l'enclos, elle n'en détourna point ses regards , et un sanglot étouffé, qui me parut venir du côté où elle était agenouillée, me jeta dans une agitation extrême. En effet la voyant immobile, je me figurai bientôt que le sanglot partait de dessous l'herbe qui était dans l'enclos, l'image du mort gémissant sous le poids de la terre me glaça d'épouvante.

Pendant que j'étais ainsi ébranlé, j'aperçus en avant du convoi deux hommes qui paraissaient nous attendre. A mesure que nous approchions, leur figure hâlée, leurs traits rudes, leur air silencieux, me faisaient une impression plus sinistre; mais lorsque, arrivé près d'eux, le cercueil s'arrêta, et que j'eus vu des pelles, des pioches et un grand trou dans la terre, mes yeux se troublèrent et je sentis mes jambes chanceler sous moi. Ces hommes affreux prirent le cercueil par les deux bouts, ils le déposèrent dans le trou, et, saisissant leurs pelles, ils firent rouler dessus la terre amoncelée sur les bords de la fosse. Au bruit retentissant des cailloux et des os qui tombaient sur le bois, mon imagination mêlait des sanglots, des cris, des gémissements; et, quand le bruit devint plus sourd, je

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croyais entendre les râlements étouffés de mon grandpère.

Quelques instants après , nous étions de retour au logis. Mon père se livra à une violente douleur, et je m'y associai, persuadé qu'il pleurait sur le supplice de mon pauvre grand-père oppressé sous la terre.

Il faut que je sois né peureux. Ces impressions sont demeurées ineffaçables, et prêtes à se réveiller dans la nuit et la solitude, toutes les fois du moins que l'absence d'une pensée, d'un sentiment ou d'un but précis leur ouvrait un libre accès dans mon âme. Mais je reprends le récit des circonstances qui, à peu d'années de là, me livrèrent à des émotions bien plus fortes encore.

C'était aux premiers jours de mon adolescence. Comme il arrive quelquefois à cet âge, l'amour, dans toute la vivacité de ses premières atteintes, s'était emparé de mon jeune cœur. Tout entier à mes chères pensées, sans cesse préoccupé de douces chimères, j'étais devenu rêveur, taciturne, inappliqué. Aussi mon père s'en chagrinait, et mon régent affirmait que je n'avais aucune aptitude pour les langues mortes.

Amour d'adolescent, ai-je dit. En effet, je brûlais pour une personne qui aurait pu à la rigueur être ma mère, et c'est pourquoi j'avais soin de cacher à tous les regards ma secrète flamme, que le mystère entretenai vive et pure, tandis que la moquerie l'eût éteinte.

La dame de mes pensées était une belle personne qui habitait la même maison que nons. Elle venait souvent chez mes parents, et, grâce à mon âge, j'allais librement chez elle. A mesure que je m'éprenais davantage, je trouvais des prétextes pour m'y rendre plus souvent, pour y rester plus longtemps; à la fin j'y passais mes journées. Debout à ses côtés pendant qu'elle travaillait à quelque ouvrage d'aiguille, faute d'oser soupirer, je

jasais, je tenais son écheveau, ou je courais après son peloton s'il venait à rouler sur le plancher. Que si quelque soin domestique l'appelait à sortir de la chambre, je profitais des instants pour baiser avec transport les objets qu'elle avait touchés, je passais mes mains dans ses gants, et, pour que le chapeau qui avait pressé ses cheveux pressât aussi les miens, me voilà affublé d'un chapeau de femme., ayant horriblement peur d'être surpris, et rougissant de ma rougeur même.

Hélas 1 une si belle passion devait être malheureuse. Par une plaisanterie que je prenais au sérieux, cette demoiselle m'appelait son petit mari. Ce titre était mon privilège, je ne le partageais avec aucun autre, et cela seul suffisait pour me le rendre infiniment cher. Un soir, beau et pimpant, je montais chez la dame de mes pensées, qui m'avait elle-même convié, pour ce soir-là, à une réunion de famille. J'entrai glorieux dans le salon; l'assemblée était nombreuse. Par une préférence délicieuse, qui offensa gravement plusieurs grands parents, je n'eus de saluts et de civilités que pour ma belle voisine, à qui je consacrai toute l'amabilité et les agréments dont je pouvais disposer, lorsqu'un grand jeune homme qu'on venait d'introduire, après m'avoir hautement déplu en détournant de moi l'attention de ma souveraine, se prit à me dire : « Ah çà, vous êtes le petit mari; moi, je vais être le grand.... J'espère que nous vivrons bien ensemble. »

Tout le monde se mit à rire, surtout lorsqu'on m'eut vu retirer avec humeur ma main qu'il avait prise, et lui lancer un regard de tigre. A ce rire, le dépit, la honte et le trouble n;e suffoquant, je sortis brusquement.

Je n'osai pas rentrer tout de suite chez mon père, et d'ailleurs je n'avais qu'une envie, celle de me livrer loin de tout regard à la douleur que je ressentais. Dès

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que je fus seul et dans la campagne, mes larmes eôulèrent.

J'étais ridicule, et pourtant bien à plaindre. Sans doute ma passion était sans but, sans espoir, même à mes propres yeux; mais, tout innocente et précoce qu'elle fût, elle était pure, sincère, pleine de fraîcheur et de séve, et depuis quelque temps elle formait ma vie. Je savais bien qu'il me fallait quitter le collège avant de songer au mariage : aussi je n'y songeais point; mais qu'un autre épousât celle à qui j'avais avec délices consacré mon servage, c'était bien pour lors le plus fatal événement qui pût détruire ma félicité.

En proie au regret, au dépit et à d'autres passions jalouses et colères, je n'avais remarqué ni l'heure avancée, ni la direction que prenaient mes pas vers des lieux qu'en d'autres temps je n'eusse point choisis pour une promenade nocturne; mais je fus ramené à moi-même comme par un coup de foudre, lorsque, l'horloge s'étant mise à sonner, je crus avoir compté douze coups,... Les portes de la ville m'étaient fermées depuis une heure.

J'espérais m'être trompé, et je courais déjà de toute ma force, lorsque la cloche lointaine d'un village se fit entendre; je comptai avec une horrible anxiété neuf, dix, onze coups.... le douzième vint m'achever. Rien n'est inexorable comme une horloge.

J'avoue qu'en cet instant j'oubliais mes amours, mais ce ne fut point pour retrouver le repos, car la pensée de l'angoisse où allait être plongée ma famille vint me livrer au plus affreux tourment. Us me croiraient perdu, mort, et, dans ma simplicité, j'allais jusqu'à craind re

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qu'ils ne liassent ma disparition au récit qu'on ne manquerait pas de leur faire chez nos voisins, de ma honte, de mon désespoir et de ma brusque sortie.

Mais où croit-on que m'avaient porté mes pas? sous les saules; dans le sentier, à cette place d'où, six années auparavant, j'avais considéré le pêcheur. C'est là que je sanglotais, sans savoir quel parti prendre. Néanmoins mon esprit, tout entier au milieu de ma famille, n'était point encore dominé par la peur; et d'ailleurs, au travers de mes larmes, je voyais briller à l'autre rive une lumière qui me tenait compagnie sans que je m'en doutasse.

Cette lumière, en s'éteignant bientôt après, me donna le premier sentiment de ma solitude. Au moment où elle disparut, je retins machinalement mes sanglots, et je retrouvai le silence et la nuit. En regardant autour de moi dans l'ombre, j'entrevis des formes que l'éclat de la petite lumière avait d'abord éclipsées, et, pendant que je me livrais à cet examen, les larmes tarissaient tout à fait à mes paupières.

Je ne tardai pas à oublier aussi ma famille, et bien malgré moi, car je faisais tous mes efforts pour y retenir ma pensée, qui commençait à errer avec crainte dans l'ombre d'alentour. Comme je prévis que chaque instant allait ajouter aux terreurs dont j'étais menacé, je m'étendis tout doucement sous la haie qui me séparait des jardins, bien décidé à m'endormir.

L'idée était bonne, mais l'exécution difficile. A la vérité, mes yeux étaient clos; mais ma tête veillait plus qu'en plein jour, et mes oreilles bien ouvertes me transmettaient, avec les moindres bruits, les images ef-

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frayantes qui écartaient toujours plus le sommeil de mes paupières. Aussi, voyant l'inutilité de mes eflorts, j'inventai des expédients pour dérober mon esprit aux visions, en le fixant sur quelque chose. Je me donnai la tâche de compter jusqu'à cent, jusqu'à deux cents, jus qu'à mille; mais mes lèvres seules se chargeaient de la besogne, et mon esprit les laissait faire.

J'en étais au nombre deux cent quatre-vingt-dix-neuf, lorsque j'entendis à deux pas de moi un frémissement dans le feuillage; je précipitai mon compte avec plus de vitesse encore, afin de dépasser le plus promptement possible certaines idées de couleuvres froides et de crapauds à yeux fixes, vers lesquelles mon esprit inclinait évidemment. Mon émotion ne fit qu'en redoubler, et ce frémissement ne tarda pas à revêtir des figures si étranges, si fâcheuses, qu'à la fin il me devint avantageux de rebrousser, même vers les couleuvres. « Après tout, me disais-je, les couleuvres n'ont rien de si abominable, elles sont innocentes les couleuvres, et surtout.... (oh! que cette idée me vint à propos!) si ce n'est qu'un lézard. * Ici le frémissement se fit entendre de nouveau et de plus près ; je me crus happé, avalé, broyé, en sorte que, m'étant levé en sursaut, je franchis la haie, si épouvanté du bruit et du mouvement quo je faisais, que je sentais à peine la pointe des épines qui déchiraient ma peau.

Quand je fus de l'autre côté, j'éprouvai un grand soulagement. Je me trouvai au milieu des laitues, des choux, des rigoles; tout autres choses qui, en merap-

pelant le travail de l'homme, diminuaient d'autant le sentiment de ma solitude. Je me souviens que j'essayai de prolonger le mieux que je ressentais, en me représentant les détails de la culture, auxquels j'avais assisté souvent à cette place même : les hommes bêchant au soleil, les femmes cueillant des légumes, les enfants arrachant les mauvaises herbes, toute une idylle enfin. Seulement j'évitais de songer aux arrosements, crainte de songer en même temps à la grande roue, qui dans ce moment ne gesticulait pas bien loin de moi.

Et puis, j'étais sous la voûte du ciel, qui seule, durant la nuit, n'inspire point de frayeur. J'avais autour de moi de l'espace et quelque clarté. S'il vient, pensais-je, je le verrai venir.

— S'il vient! Attendiez-vous quelqu'un?

— Sans aucun doute.

— Et qui?

— Celui qu'on attend quand on a peur. ?

Et vous n'eûtes-vous jamais peur? Le soir, autour de l'église, à l'écho de vos pas : la nuit, au plancher qui craque ; en vous couchant, lorsqu'un genou sur le lit vous n'osiez retirer l'autre pied, crainte que, de dessous une main.... Prenez la lumière, regardez bien : rien, personne. Posez la lumière, ne regardez plus : il y est de nouveau. C'est de celui-là que je parle.

Je restai donc immobile au milieu de cette plaine ; mais déjà l'idée de l'espace que j'avais autour de moi, après m' avoir soulagé, commençait à influer sur mon esprit d'une manière fâcheuse, non pas tant en avant, où rien ne pouvait échapper à mes regards, mais derrière, de côté, et partout où ils ne plongeaient pas; car,

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quand on le sent venir, c'est toujours du côté où l'on ne regarde pas. Je me tournais donc souvent, et subitement, comme pour le surprendre; puis je me retournais bien vite, pour ne pas laisser l'autre côté sans surveillance. Ces mouvements bizarres me faisaient peur à moi-même ; je croisais les bras, et je commençais à me promener en ligne droite, au grand détriment des choux et des laitues, car pour un empire je n'aurais dévié vers le bocage et les sentiers.

Encore moins aurais-je dévié vers l'autre côté de cette petite plaine ; car c'était là que dans mon enfance, j'avais vu, étendu sur la grève.... Aussi, bien que du coin de l'œil je donnasse une attention particulière à ce côté de l'espace, j'évitais d'y regarder en face, et surtout de me rendre compte des motifs qui m^n tenaient éloigné.

Mais cet effort même tournait contre moi. En repoussant le monstre, je lui donnais delà prise; en voulant l'écarter de ma pensée, je l'y amenais.... déjà il en forçait l'entrée. C'était un affreux assemblage d'os et de dents, un œil sans regard, une bête toute de côtes et de vertèbres qui se mouvaient et craquaient, en trottant vers moi. Et j'en étais à lutter de très-près, lorsque, par l'effet du chemin que j'avais fait, les immenses bras de la grande roue réapparurent tout à coup, à quelques pas, tournoyant mystérieusement dans l'ombre. J'eus le temps de pressentir quel affreux rapprochement allait s'opérer ; aussi recueillant tout ce qui me restait de sang-froid, je rebroussai doucement, etje me mis à siffler d'un air dégagé. Quand un homme qui a peur en est à siffler, l'on peut compter qu'il est extraordinairement bas.

Je n'eus pas plutôt rebroussé, que le rapprochement se fît de la roue et du monstre aux vertèbres. Je l'entendis galoper, je sentis son haleine et le crus sur mon dos. Je voulus tenir ferme et ralentir ma marche, comme pour lui imposer; mais cet effort étant audessus de mes forces, je hâtai le pas, je courus, je volai jusqu'au pied d'un mur qui me barrait le chemin. Là je me retournai haletant.

Un mur, c'est quelque chose en pareil cas. D'abord, c'est un mur : chose blanche, compacte, sans mystère, chose qui change en réalité palpable l'espace indéfini, peuplé d'apparences, domaine des fantômes ; ensuite je pouvais m'appuyer contre, et de là voir venir. C'est ce que je fis.

En me retournant, je n'avais vu que l'ombre et le vide ; mais la bête n'en vivait pas moins dans mon imagination, et je la supposais prête à fondre sur moi de tous les points dont la nuit ou les objets me voilaient la vue. C'est ce qui fut cause que mes terreurs commençaient déjà à se porter sur le revers du mur auquel j'étais adossé, lorsque à un bruit que je crus être parti de ce côté, elles s'y concentrèrent toutes.

C'était un bruit semblable à celui que font entendre les chouettes ; nul doute que ce ne fût la bête.... Je la sentais, je la voyais grimper de l'autre côté du mur, et insérant les os de ses doigts entre les jointures des pierres; en sorte que, les regards enchaînés au sommet de la muraille, je m'attendais de seconde en seconde à voir sa tête s'avancer lentement, et les deux orbites fixer sur moi leur regard immobile et cave.

Cette situation devenant intolérable, l'angoisse me

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poussa à sa rencontre. J'aimais mieux encore l'aller trouver que de l'attendre fasciné et palpitant. Je m'aidai donc des rameaux de quelques pêchers adossés à la muraille, et je grimpai ainsi jusqu'au sommet, que j'enfourchai.

Point de bec 1 quoique je m'y attendisse parfaitement, j'eus tout le plaisir de la surprise. Les peureux prêtent l'oreille à deux voix qui se contredisent, celle de la peur et celle du sens commun, en sorte qu'écoutant tantôt Tune, tantôt l'autre, ou toutes les deux en même temps, ils sont sujets aux plus étranges inconséquences.

Au lieu de la bête, je voyais une plaine entourée de murailles, plus loin des arbres, et au delà, la ville, dominée par la grosse tour de Saint-Pierre.

La vue de la ville me lit plaisir ; mais il n'y avait pas une lumière aux maisons, et la tour de Saint-Pierre ne me présentait rien de bien rassurant, lorsque le carillon de l'horloge se fit entendre....

Toutes mes terreurs s'envolèrent subitement. Ce son si connu me transporta comme en plein jour, et l'idée que d'autres écoutaient avec moi me fit perdre tout à fait le sentiment de mon isolement. Je redevins calme, brave, hardi,... mais pour fort peu de temps. Le carillon se tut, l'horloge sonna deux heures, et toute la nature, qui m'avait semblé écouter le carillon avec moi, me parut de nouveau reporter toute son attention sur moi, perché là-haut sur ma muraille. Je me faisais petit, je m'effaçais, je me couchais de tout mon long sur cette crête étroite : impossible d'échapper aux regards. Les choux, les choux eux-mêmes, plantés en longues files, me semblaient des têtes alignées, des bouches ricanantes, des milliers d'yeux fixés sur ma personne. Je préférai donc redescendre, et à cause de la grande roue, je descendis sur le revers opposé de la muraille.

J'avais fait quelques pas avec assez de bonheur, lorsque je vins à me heurter contre un objet que mes yeux n'avaient pu distinguer de la noirceur de l'ombre. Au choc subit je poussai un cri, croyant que c'était la bête elle-même ; mais lorsque, revenu de cette première impression, j'eus touché des balustres noirs, une sueur froide parcourut tout mon corps. J'étais dans le cimetière !

A cette soudaine idée, mille visions effrayantes s'élevèrent devant moi, jaillissant comme du sein d'une lueur bleuâtre qui leur prêtait une pâleur sépulcrale. C'étaient des spectres vermoulus, des crânes , des os, une femme noire, d'affreux fossoyeurs.... Mais la plus horrible de toutes, celle qui finit par éclipser les autres, c'était celle de mon grand-père à moitié caché sous la terre. Ces traits défigurés présentaient des os creusés, des orbites vides ; sa bouche dépouillée de dents semblait étouffer sa plainte, et de ses bras décharnés il écartait avec effort une poussière immonde.

Hors de moi, je marchais rapidement, comme pour m'éloigner de ces pensées en même temps que des balustres noirs; mais, à mesure que je marchais, le spectre sortait de sa fosse ; il tournait ses orbites sur la plaine, il m'avait reconnu; déjà il allongeait sur ma trace son pas sourd et mystérieux, et, comme si à chaque seconde il eût été sur le point de m' atteindre, mon cœur battait avec violence. Tout à coup mon chapeau tombe, et je sens sa main froide et dure s'appesantir sur ma tête.... « Grand-père I oh! non, grandpère 1 » m'écriai-je en fuyant de toute la vitesse que me permettait le délire de la plus affreuse terreur.

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C'étaient les branches inférieures d'un saule, contre lesquelles ma tête était venue se heurter.

Au mouvement de ma fuite, au bruit de mes pas, surgissaient mille autres spectres, et j'en sentais déjà une armée à ma poursuite, lorsque, ayant franchi enfin le portail, je continuai de courir jusqu'aux portes de la ville. « Qui vive ? » cria la sentinelle.

A cette voix d'homme, adieu fantômes, spectres, monstres, couleuvres. « Ami! » répondis-je d'un accen presque passionné. Une heure après, j'étais rendu à ma famille.

Cette crise me fit grand bien. J'oubliai mes amours et je retrouvai mon chapeau.

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