partie du cortège, m'aient paru un peu fantaisistes
Nous revînmes très tard. M. Mélétis, à chaque instant, regardait sa montre.
Lorsque nous fûmes près du Château, il exprima la crainte que M"* la sous-préfète ne fût inquiète et il nous proposa de nous rendre directement à la sous-préfecture. Naturellement, nous n'avions, Nico et moi, aucune objection à faire à cette proposition, bien que le but de M. Mélétis ne m'eût point échappé. Il voulait nous éloigner de chez lui, et je compris que, pour aujourd'hui du moins, il me fallait renoncer à tout espoir d'éclaicir le mystère.
Mais demain me restait !
Ce qui achevait de piquer ma curiosité, c'était le silence général au sujet de la fille de M. Mélétis. Ni dans nos visites, ni pendant le repas, ni plus tard, chez M. le sous-préfet, personne n'avait demandé des nouvelles de M"** Hélène. On aurait dit qu'il y avait une entente générale pour n'en point parler.
M™** la sous-préfète, que nous n'avions pas vue à notre visite du matin, nous reçut avec beaucoup d'empressement et d'amabilité. Elle ne se défendit pas trop des éloges anticipés que les autres invités lui firent au sujet de son habileté à confectionner le pâté aux poules, où elle excellait, en sa qualité de Rouméliote. Le souper était excellent ; le pâté aux poules justifia complètement la réputation de M™"^ la sous-préfète ; les toasts répétés à la santé de chacun des invités et des absents, qui ne furent pas oubliés, ne finissaient pas ; la conversation était animée ; le souper se prolongea jusque fort avant dans la nuit.
Enfin, M. Mélétis pensa qu'il était temps de donner le signal du départ.
M. Spiraki promit de venir nous réveiller de bonne heure, le lendemain, pour Texcursion projetée.
Ce fut encore la vieille Marie qui nous ouvrit la porte. M"** Sophie ne parut pas, M"* Hélène encore moins. En réponse à une question de M. Mélétis qui faisait semblant de s'étonner de leur absence, Marie lui dit que ces dames s'étaient couchées.
Pour notre part, je crois que nous eussions dormi, cette nuit, même si tous les démons de Tîle étaient venus faire leur sabbat dans notre chambre, tant nous étions fatigués. Nico, qui avait retrouvé son courage dans notre résolution de partir le lendemain, se déshabilla à la hâte et se mit dans les draps de son lit. Quelques instants après, nous dormions tous les deux d'un profond sommeil.
Le lendemain, M. Spiraki vint avant le jour. Il dut frapper assez longtemps à notre porte avant de réussir à nous éveiller. Nous lui dîmes que nous serions bientôt prêts. Il ne nous avait pas prévenus qu'il viendrait de si bon matin. Je ne puis dissimuler, que, réveillé ainsi en sursaut, avant Fheure, je l'envoyai à tous les diables, et je n'oserais pas affirmer que je ne lui donnai pas pour compagnon de route la personne respectable de M. Mélétis, car j'étais convaincu que c'était encore lui qui avait combiné cette excursion. Mais je n'étais pas d'humeur à me soumettre ainsi, bonnement, à ses machinations. Moi aussi j'avais fait, dès la veille, mon plan pour déjouer le sien. Il est bien entendu que je n'en avais pas soufflé mot à mon cousin.
— Nico, lui dis-je, tandis que celui-ci faisait sa toilette tout en me reprochant ma paresse ; je ne me sens pas à mon aise, ce matin; j'aime mieux rester me reposer. Va donc tout seul avec M. Spiraki.
Il ne m'était pas difficile, après les deux repas copieux et prolongés de la veille, de prétexter un malaise tout naturel ; le difficile était de persuader à Nico de me laisser seul. Durant tout notre voyage, il ne m'avait pas quitté d'une minute. Il aurait cru manquer à sa promesse envers
ma mère en cessant, pour un instant, de veiller sur moi. Et j'allais lui demander de me laisser seul, aujourd'hui! Et où cela? Dans cette maison hantée par les fantômes ?
J'avais cependant fini parle décider, lorsque M. Spiraki revint demander si nous étions prêts. Nico lui ouvrit la porte et le fit entrer ainsi que M. Mélétis. Tous les deux furent étonnés de me trouver encore au lit. Notre hôte, surtout eut peine à dissimuler sa contrariété sous sa politesse accoutumée. En apprenant que j'étais indisposé, il ne put s'empêcher de froncer le sourcil. Il eut l'air cependant de se préoccuper de ma santé ; mais il ne me trompa point; je connaissais la cause de son désappointement. Pour le tranquilliser, je me hâtai d'ajouter que Nico irait tout seul avec M. Spiraki, visiter les curiosités de l'île. Un sourire froid du vieillard dissimula à peine sa secrète satisfaction.
— Au moins vous ne partirez pas ce soir? me dit-
— Je regrette beaucoup de ne pouvoir répondre à votre désir, mais il faut absolument que nous partions.
M. Mélétis recommença ses protestations de la veille, mais, voyant que notre résolution était bien arrêtée, il renouvela l'expression de ses regrets, en nous faisant promettre que nous reviendrions une autre fois.
Je ne fis aucune difficulté d'acquiescer à sa demande, tandis que Nico continuait à garder un silence significatif.
Cependant, M. Spiraki pressait mon cousin de se dépêcher. Tous deux prenaient congé de nous lorsque M. Mélétis, en s'adressant à son neveu, lui dit :
m d< ce
venir ici, au Château, par le même chemin? Il serait plus simple pour vous de descendre à la Scala^ où nous irions vous retrouver. Au lieu de souper ici, en hâte, j'enverrai le souper là-bas, au café, et nous pourrons manger tout à notre aise, sans crainte de manquer le bateau.
J'admirai, à part moi, cette nouvelle combinaison de M. Mélétis.
Nico demanda alors à M. Spiraki à quelle heure environ ils arriveraient à la Scala. Celui-ci, reprenant les détails du programme de la journée, calcula le temps qu'il fallait pour aller d'une étape à l'autre, et il assura qu'on serait rendu au port avant le coucher du soleil.
— De quel côté, demandai-je, à mon tour, comptezvous arriver à la Scala ?
M. Spiraki, étendant la main du côté de la fenêtre ouverte, répondit :
— Par le cap qui est là, en face; le chemin n'est
pas facile, mais la descente se fait en peu de temps.
— Et combien de temps faut-il d'ici jusque-là, en faisant le tour par les hauteurs?
— Une heure, à peu près.
— C'est bien. Si, dans l'après-midi, je me sens un peu mieux, j'irai au-devant de vous jusque-là. A cinq heures, pas plus tard. Le premier arrivé attendra l'autre.
— C'est entendu, ditNico.
— Comment s'appelle ce cap, pour le cas où je perdrais mon chemin? demandai -je.
— Je vous donnerai un guide, si vous persistez dans votre intention d'aller jusque-là, répondit M. Mélétis.
— Merci, car je désire beaucoup voir le panorama, de ce point élevé.
— De là, on voit le monde tout entier dit M. Spiraki.
— Comment s'appelle cet endroit? lui demandai-je encore.
M. Spiraki me parut hésiter un moment, il tourna ses yeux du côté de M. Mélétis, puis il répondit :
— Le cap des Deux-Frères.
— Alors, à cinq heures, reprit Nico.
Tous les deux nous serrèrent la main, et, quelques instants après, j'entendais les pas des mulets retentir sur le pavé de la rue étroite.
M. Mélétis m'engagea à rester couché tant que je le voudrais, et me dit que, lorsque je serais levé, je le trouverais dans la salle, où il allait lire les journaux.
Je ne me pressai point.
Je trouvai M. Mélétis lisant les journaux d'Athènes que notre bateau avait apportés Tavant-veille. Après les compliments d'usage, lorsque je l'eus assuré que mon indisposition n'avait aucune importance, il me demanda si je voulais faire une petite promenade jusqu'à l'heure du dîner.
— N'aurai-je pas l'honneur de saluer ces dames auparavant? demandai-je.
— Certainement, si vous le désirez.
Et il se leva.
Je me levai aussi.
— Permettez-moi, ajouta-t-il, d'aller voir si elles sont dans leur chambre.
Je restai seul.
Enfin! J'avais réussi! J'allais donc la voir cette demoiselle Hélène ! Mon habileté avait eu raison des ruses de son père. J'attendais le retour de celui-ci, tout content de moi et tout joyeux de mon succès.
Je n'attendis pas longtemps.
— Venez, me dit M. Mélétis, en rentrant dans la salle. Seulement, ajouta-t-il en m'arrêtant sur le seuil, je vous prie de ne point prononcer devant ma fille le nom de votre cousin.
Avant d'ouvrir la porte de la chambre où il allait me faire entrer, il s'arrêta encore :
— Ma fille parle très peu... Vous verrez...
11 s'arrêta, en hésitant, comme s'il avait voulu m'en dire davantage; mais, sans rien ajouter, il ouvrit la porte.
— Passez, Monsieur.
Nous entrâmes.
M"* Sophie, interrompant son ouvrage, se leva et me tendit la main en s'informant de ma santé avec beaucoup d'intérêt.
Je ne sais ce que je répondis; mes yeux étaient fixés sur la jeune personne vers laquelle M. Mélétis s'avançait.
Elle était assise près de la fenêtre, un livre ouvert sur ses genoux. M. Mélétis penchant la tête vers elle, lui dit quelques mots, tout bas, puis, se retournant de mon côté : — Ma fille, me dit-il.
Je m'approchai et la saluai respectueusement.
La jeune fille s'était levée aussi, mais lentement; elle me tendit, lentement, la main, comme si chaque mouvement lui eût coûté un effort, et ses lèvres laissèrent tomber, lentement, ces mots : Soyez le bienvenu ! » C'est à peine si on entendait le son de sa voix.
La profonde impression que me fit sa beauté était-elle due, en partie au moins, à la mélancolie indicible qu'exprimaient ses traits et chacun de ses mouvements?
Sa robe de deuil, toute simple, faisait ressortir l'élégance de sa taille élevée. Elle était grande; ses épaules tombant de l'attache de son cou flexible, comme celles d'une statue antique, donnaient à sa personne une grâce
et, en même temps, une souplesse qui étaient en contradiction avec la lenteur de ses mouvements.
Elle avait la tête couverte d'un fichu noir négligemment noué sous le menton, qui encadrait, comme d'un voile de deuil, un visage ovale, d'un ton mat. Ses traits étaient d'une régularité parfaite. Le regard calme de ses grands yeux noirs à travers des cils longs et serrés, ses lèvres pâles et sans sourire, tout cela donnait à son visage une expression de douleur intense, mais d'une douleur renfermée en elle-même, qui ne cherche pas de consolations et qui n'en. pourrait pas trouver, d'une douleur enfin avec laquelle on vit et avec laquelle on meurt.
Sa vue m'impressionna comme celle d'un tableau religieux ou d'une chaste statue. Elle inspirait la sympathie et imposait le respect. Tout en elle semblait dire : a Je ne suis plus de ce monde. »
M"* Sophie prit la parole, en passant, avec beaucoup de vivacité, d'un sujet à l'autre. M. Mélétis l'aidait de son mieux, tout en mesurant ses paroles, selon son habitude. De mon côté, je m'efforçais de ne pas laisser tomber la conversation; mais il me serait impossible de dire de quoi nous avons parlé.
M"® Hélène ne prononça pas une seule parole, ni à ce moment, ni pendant le dîner, ni après, jusqu'à l'instant
OÙ, SOUS prétexte d'aller préparer nos effets, je pris congé de ces dames, en leur faisant mes adieux.
Avait-elle suivi la conversation? Je ne saurais le dire. Ce que je sais, c'est que je m'enfermai dans ma chambre, tout triste, ayant toujours devant moi l'image de cette belle jeune fille pâle.
J'avais honte maintenant de ma sotte curiosité! De quel droit avais-je voulu pénétrer le chagrin caché de cette famille si digne de respect ? Pourquoi avais-je voulu connaître son secret ? Le sentiment de l'inconvenance de ma conduite se traduisait en colère contre mon professeur qui nous avait laissés venir troubler, par notre présence, le calme de cette maison en deuil. De quelle sollicitude, de quelle affection M. Mélétis et sa sœur n'entouraient-ils pas l'existence de cette pauvre jeune fille, tandis que nous, ou plutôt, moi seul, — car enfin qu'avait fait Nico ? — moi seul, au lieu de respecter ce mystère, je m'étais mis à écouter aux portes et à combiner un plan pour découvrir des choses qui, en sonmie, ne me regardaient pas. J'étais irrité contre moimême. Je marchais de long en large dans ma chambre, maudissant mon indiscrétion.
J'ouvris la fenêtre pour essayer de changer le cours de mes pensées en regardant la verte vallée et la mer toute bleue. La vue du cap qui se dressait en face de moi me rappela que c'était là que je devais aller retrouver Nico et M. Spiraki. — Voilà le moyen de chasser la mélancolie qui m'oppressait ! La promenade serait pour moi une diversion agréable, et puis, j'avais hâte de quitter cette maison où je sentais que ma présence, même sans Nico, devait être importune.
Je me pressai donc de faire mes préparatifs de départ et je sortis de ma chambre, à la recherche de M. Mélétis qui eut la bonté de se charger du soin d'expédier nos bagages directement à /a /Sca/a. Malgré toutes mes instances pour qu'il ne se dérangeât pas, il voulut, à toute force venir, de son côté, à la S cala, pour nous offrir à souper et assister à notre embarquement. Il chercha même à me détourner de mon projet, afin que nous pussions descendre ensemble ; mais, devant mon intention arrêtée de faire cette promenade, il insista pour qu'au moins je n'allasse pas à pied jusque-là, dans la crainte d'une trop grande fatigue pour moi. Je ne cédai pas davantage sur ce point. Cependant je ne pus empêcher le vieillard hospitalier de donner à Pandéli l'ordre de m'accompagner avec un mulet, pour le cas où je me sentirais fatigué.
La route suivait la crête des hauteurs qui, entourant la vallée, partaient du Château pour aboutir au cap, en face, et formaient le golfe de la Scala. Pendant tout le trajet, j'avais à mes pieds, à ma gauche, la vallée fertile et, au delà, la mer. A droite, je voyais les hauts plateaux de l'île descendre graduellement vers le rivage, couverts de vignes et de champs moissonnés. Les maisons de deux villages et un monastère apparaissaient à quelque distance, au loin. L'air frais et calme de la mer, le parfum des lentisques sauvages qui bordaient la route, la circulation du sang activée par la marche, tout tendait à me ranimer. Je marchais vite et je jouissais pleinement du plaisir de cette belle promenade. Les impressions tristes de cette journée, sans s'effacer entièrement, pesaient de moins en moins sur mon esprit.
Pandéli suivait, à quelque distance, en traînant son mulet.
Lorsque nous fûmes près du cap, la route, facile jusque-là, se changea brusquement en sentier de plus en plus raide et escarpé. Ce sentier inclinait à droite pour contourner le rocher au sommet duquel il conduisait. A un point, il bifurquait; une partie descendait, par une pente rapide vers la vallée, du côté de la Scala, l'autre montait en suivant, de tout près, les bords du précipice.
Qoo^Qi
Là, le rocher était à pic. Je voyais la mer écumer à mes pieds, et j'entendais le bruit de Teau frappant contre le rocher.
Pandéli s'approcha pour me proposer de monter sur sa bête; mais je refusai, plus sûr de mes pieds que de ceux de son mulet. Je montais haletant, ce qui me rappela que j'étais encore en convalescence. A chaque pas, j'espérais arriver au sommet et voir paraître le petit monument que j'avais aperçu, de notre fenêtre, mais je ne voyais encore ni sommet ni monument, et j'avançais de plus en plus péniblement. Enfin, le sommet m'apparut, et, en même temps, à ma grande satisfaction, je vis, à quelques pas de là, Nico et M. Spiraki qui, montés du côté opposé, étaient devant la petite chapelle. Ils ne nous voyaient pas et ne nous avaient même pas entendus venir. Le vent du sud, dont les flancs du rocher nous avaient protégés jusqu'alors, soufflait à cet endroit avec violence et sans obstacle. Je voulus les appeler, mais ma voix ne sortait pas de^ ma poitrine oppressée.
Mon cousin était devant la petite chapelle. Que regardait-il donc avec tant d'attention?
M. Spiraki nous tournait le dos.
Nous étions arrivés tout à fait près de lui, lorsque, entendant enfin nos pas, il se retourna et vint à notre rencontre. Nico tourna la tête, lui aussi, mais sans se déranger, et me fit silencieusement signe de la main de venir près de lui.
Je m'approchai. Je compris alors la cause de son attention. Le dessin que nous avions vu sur le mur de notre chambre était la reproduction fidèle de cette chapelle. Des deux côtés de la porte, sur les murs blanchis.
peintes en noir deux grandes croix ; sous chaque [eux ossements entre-croisés, sous les ossements, î de mort, et sous les tôtes de mort, deux lettres !S : une M à droite, une N à gauche ; il ne mania chapelle que son encadrement de petites croix êtes de mort. L'inscription sur les battants de la îffacée par la pluie et le vent, n'était plus lisible, i donc l'explication du mystère I Je pouvais, en lent connaître la vérité, mais je n'osais articuler tion qui me venait aux lèvres, 'est-ce pas vraiment curieux? médit Nico, tout bas. linai la tète en silence.
e moment, le plus ému des deux n'était assuréas Nico. En face du monument funéraire dont ^ions vu le dessin reproduit sur le mur de notre e, ses craintes superstitieuses s'étaient dissia curiosité seule s'était éveillée, tandis que d'aunsées occupaient mon esprit, à coup, sans aucun préambule, il s'adressa brusità M. Spiraki.
(ue s'est-il donc passé ici?
ipiraki fit semblant de ne pas avoir entendu la n, et ne répondit rien, nant la raison de son silence, je lui dis :
lie aimait donc bien ce pauvre Nico?
►piraki me regarda avec étonnement.
lomment savez-vous? dit-il.
s un signe de la main qui signifiait : ce Je sais sufiît. »
ih\ Messieurs, reprit M. Spiraki, ce que je puis ire, c'est que Nico l'aimait passionnément ; mais,
il renfermait son amour dans son cœur. Ni M. Mélétis ni son propre père ne connurent jamais son secret, quoique Nico fût toujours là, auprès d'eux. Il n'a jamais quitté notre île, tandis que son frère était allé faire ses études à l'étranger. N'est-il pas naturel qu'elle aussi l'aimât, ce jeune homme qu'elle connaissait depuis son enfance, dont elle devait avoir senti l'adoration muette. Les vieillards ne comprennent pas ces choses! Leurs pères avaient d'autres projets. Celui dont les deux fils sont là voulait, selon la coutume, marier d'abord l'aîné, Micho; M. Mélétis croyait assurer le bonheur de sa fille, en choisissant le savant, le médecin...
M. Spiraki s'interrompit; son visage, si gai d'ordinaire, s'était assombri; des souvenirs douloureux oppressaient son âme et il semblait la soulager en nous en parlant, car il croyait que je savais tout.
Il reprit :
— C'est ici même, sur ce rocher, qu'eut lieu l'affreux combat! — « Ni moi, ni lui, » avait dit Nico, lorsqu'il apprit la décision de son père, quelques jours à peine après le retour de Micho, qui était revenu avec son diplôme. Les fiançailles devaient se faire le soir même. Nico avait couru de chez son père chez M. Mélétis. Impossible de leur faire entendre raison à l'un ni à l'autre. Dieu seul sait quelles paroles de colère ont été échangées en ce moment ! Dieu sait comment les deux vieillards irrités surexcitèrent le jeune homme par leurs reproches! Le malheureux était hors de lui. — oc Ni moi, ni lui! » — avait-il dit; et il était sorti en courant... Mais pourquoi vous répéter cette triste histoire, Messieurs, puisque vous la connaissez?
— Personne ne l'a suivi? demandai-je.
— Eh ! qui aurait pu se douter de ce qui allait arriver? Personne même ne l'aurait jamais su si, par hasard, derrière Nico, n'était monté ici, seul témoin de cet affreux drame, Pandéli, que voilà.
Nous nous tournâmes, tous les trois, vers Pandéli qui, assis par terre, à quelques pas, regardait vaguement la mer, tandis que son mulet cherchait sa pâture, au milieu des ronces et des épines, dans le petit espace triangulaire qui séparait la chapelle du bord à pic du précipice. Pandéli tenait la corde, de peur que son mulet ne s'approchât trop du bord.
M. Spiraki continua :
— Micho était allé, dès le matin, dans un champ qui appartenait à son père, ici, tout près du cap ; nous l'avons traversé tout à l'heure avec M. Maimas. C'est là que son frère est venu le trouver. Quelle explication voulait-il avoir avec lui?... Malheureusement, c'est ici, qu'ils se rencontrèrent. Pandéli, qui venait derrière Nico, ne pouvait encore apercevoir son frère ; il vit seulement Nico s'arrêter brusquement au bout de la montée, tirer son poignard de sa ceinture et le jeter dans la mer. A mesure que Pandéli s'approchait, il entendait les éclats de voix des deux frères. Ils étaient en colère!... Puis, tout à coup, plus rien!... Lorsque Pandéli fut arrivé en haut et qu'il put voir ce qui se passait, il n'était plus temps de les séparer. Etroitement enlacés, ils luttaient, là, sur ce petit espace triangulaire; ils étaient tout au bord du précipice ; ils tombèrent, tous les deux ensemble, et Pandéli n'entendit qu'un seul bruit, lorsqu'ils furent engloutis dans les flots...
— M. Spiraki, cria Pandéli, sans se lever, je vois la fumée du bateau.
— Il n'est pas encore l'heure !
— Le vent le pousse par ici, reprit Pandéli.
M. Spiraki, se faisant une longue vue de ses deux mains, regardait l'horizon où nos yeux, mal exercés, ne distinguaient rien encore.
— En effet, dit-il, et, se tournant vers nous : Messieurs, nous n'avons que le temps de descendre à la Scala^ si vous voulez souper avant que le bateau arrive. Dépéchons-nous, s'il vous plaît.
— Allons ! dit Nico, et il suivit Pandéli qui s'était déjà mis en marche en traînant son mulet.
Je jetai un dernier regard sur la petite chapelle et je me dirigeai, avec M. Spiraki, vers la descente.
— M. Spiraki, demandai-je, quelle espèce d'homme était ce pauvre Nico?
— Que voulez- vous dire ?
— Était-il blond ou brun ? Auquel de nous ressemblaitil ? A mon cousin ou à moi ?
— Plutôt à votre cousin.
Nous étions précisément arrivés au sommet du plateau.
— Faites attention, ici, dit M. Spiraki en passant le premier. La descente, au commencement, est difficile; plus bas, il n'y a plus de da^nger; si on tombe, au moins, on ne tombe pas dans la mer.
L'endroit était vraiment périlleux et il me semblait l'être encore davantage maintenant. Heureusement la descente s'opéra sans accident.
Le soleil était tout à fait couché, lorsque nous arrivâmes à la Scala,
Qoo^Qi
M. Mélétis nous attendait. D'en bas, on ne voyait pas encore la fumée du bateau, caché par le promontoire, et on ne savait pas qu'il devait arriver avant l'heure ; cependant le souper était tout prêt ; on ne tarda pas à le servir dans le petit café.
Nous ne disions pas grand'chose. Nous étions pressés, et, d'ailleurs, le mouvement dans le café et au dehors était une cause perpétuelle de distraction. Les insulaires qui s'apprêtaient à partir et ceux qui attendaient les arrivants, entraient, sortaient, parlaient, criaient, préparaient leurs bagages, les chargeaient dans les petites barques de la Scala^ en somme le tohu-bohu était tel que nous n'aurions pu causer avec M. Mélétis, même si nous y avions été disposés.
Le souper fini, nous sortîmes.
Mon cousin et M. Spiraki se dirigèrent vers la barque pour voir si tous nos effets y étaient bien déposés. M. Mélétis et moi, nous marchions le long du rivage. M. Mélétis avait l'air préoccupé; il semblait vouloir me dire quelque chose. En effet, après quelques moments de silence, il s'arrêta, et de sa voix lente et mesurée, il me dit :
— Je vous dois une explication, Monsieur, je vous la
Qoo^^
dois d'autant plus que je comprends que c'est par délicatesse que vous avancez votre départ, et je suis au regret de la façon dont je vous ai reçu chez moi.
— M. Mélétis, m'écriai-je, nous vous sommes très reconnaissants de votre bon accueil. C'est moi, au contraire, qui dois vous demander pardon de l'embarras et du trouble que nous avons mis dans votre maison. Mais, ni mon cousin ni moi , ne pouvions nous douter de ce que nous savons maintenant.
M. Mélétis se retourna vers moi; je continuai sans paraître remarquer son étonnement.
— La faute n'en est pas à nous, elle est à notre professeur qui nous a recommandés à vous, sans rien nous dire.
— Ce n'est la faute de personne, pas plus la sienne que la vôtre. Il y a longtemps que votre professeur a quitté notre île, et il ne saurait connaître les détails de notre triste existence. Il est vrai que ma maison n'est plus ouverte, comme autrefois; il y a bien des années que j'ai perdu l'habitude de recevoir mes amis; mais, le soir où vous êtes venus frapper à ma porte, j'en ai ressenti une véritable joie ; ma première pensée a été que votre présence pourrait contribuer à apporter un changement salutaire dans l'état de ma pauvre fille. Malheureusement, l'impression que fit sur ma sœur la ressemblance de votre cousin avec ce malheureux jeune homme...
Le vieillard s'arrêta.
— Je suis profondément affligé, dis-je, de cette fâcheuse coïncidence.
— D'autant plus que cette ressemblance n'était pas si frappante, reprit M. Mélétis; mais le même nom, les souvenirs réveillés soudain dans cette chambre, furent comme
un coup de foudre pour ma sœur. Je ne vous cache pas, qu'à ce moment-là, moi aussi, je partageais son émotion; plus tard, j'ai voulu raisonner avec elle ; mais peut-on raisonner ses impressions? Pouvions-nous être sûrs d'avance que la vue de votre cousin ne ferait pas le même effet sur ma fille ? Et les médecins nous ont dit que la moindre frayeur, la moindre émotion pourraient avoir pour elle des conséquences funestes. Vous l'avez vue aujourd'hui,
calme et tranquille ; mais, ce calme, il y a quelques mois à peine que nous l'avons obtenu, après bien des années de souffrances. Vous comprenez, Monsieur... notre seul espoir, maintenant, c'est que ce calme la ramènera peu à peu à la santé. Nous vivons, ma sœur et moi, dans cette espérance et nous tremblons à l'idée que quelque événement imprévu vienne la détruire... Voilà l'explication que je tenais à vous donner, Monsieur.
La voix du vieillard était tremblante.
Je serrai sa main en silence.
A ce moment retentit le sifflement aigu du bateau à vapeur qui contournait le promontoire. Au milieu de l'obscurité croissante, ses longs mâts et sa cheminée noire s'avançaient sur l'eau, comme des fantômes.
Pandéli, courant vers nous, nous appelait de loin :
— Il est temps, Messieurs.
Nous retournâmes du côté de la barque qui n'attendait plus que moi. M. Spiraki y avait déjà pris place, voulant à toute force nous accompagner jusqu'au bateau.
Nous prîmes congé de M. Mélétis avec une émotion profonde et sincère.
— N'oubliez pas, nous dit-il, que vous m'avez promis de revenir.
— Je vous promets de revenir avec joie, et tout exprès, lorsque vous me ferez savoir le rétablissement complet de la santé qui vous est si chère !
Depuis, je n'ai plus reçu de ses nouvelles.