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partie inférie re, semblaie attendre le passage du prêtre

Le vieux Thanasi, en passant avait raconté que le lépreux se mourait, et la nouvelle s'était aussitôt répand

Le curé sa paroissiens.

— Bonjou Jean; bonjou*,

\A.VLXâ.M.\J

Thano . ^-^ - r.^ •• :^^ ,>

— Votre bénédiction,pappas !

Ils auraient entamé volontiers une longue conversation; mais le pappas se hâtait. Il arriva, tout en nage, devant Téglise, ouvrit la porte, entra dans le temple tout frais, prit pieusement sur l'autel le vase sacré et son livre de prières, les enveloppa avec son étole ; il

mit le tout dans un carré de toile noire et sortit.

11 fermait à peine les portes de l'église qu'il entendit la voix du vieux Thanasi, pressant sa monture qui paraissait peu disposée à courir par cette chaleur.

Le prêtre alla au-devant de lui, caressa l'animal, l'enfourcha après avoir fixé le précieux paquet dans son sein, et l'on se mit en marche.

Le vieux paysan suivait à pied.

Le nombre de portes ouvertes s'était augmenté, et les villageois pieux, sachant quels objets sacrés le prêtre portait sous sa robe, faisaient le signe de la croix sur son passage.

Au seuil de sa maison, devant laquelle il devait repasser, sa femme l'attendait. Il sourit, voulut dire un mot, mais les paroles ne venaient pas à ses lèvres. Elle, non plus, ne dit rien ; il sourit encore une fois, fit un signe de tête à sa femme qui s'efforça de sourire, elle aussi, et, frappant le cou de l'âne avec la corde qui lui servait de bride, il s'éloigna accompagné par le vieillard. Le sourire de la femme s'éteignit ; de son pouce, elle essuya une larme prête à tomber.

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La route descendait à travers les champs et les vignes qui prolongeaient le village, puis elle remontait en traversant un épais bois d'oliviers jusqu'au sommet de la colline en face , où deux moulins à vent attendaient un souffle d'air pour ébranler leurs ailes immobiles. De là s'étendait un plateau en pente, terminé du côté méridional de Tîle par des rochers à pic. Le chemin était rude et mal entretenu, mais le vieux Thanasi et son âne paraissaient accoutumés aux cailloux qui Tencombraient. Des deux côtés, des murailles basses de pierres sans ciment longeaient des vignobles. A mesure qu'on avançait, aux vignobles succédaient des champs déjà moissonnés.

Au delà de l'étendue cultivée, à gauche, le plateau, se redressant, formait une suite de collines couvertes de broussailles, tandis qu'à droite il inclinait graduellement vers le rivage. Plus loin s'étendaient les flots bleus de la mer Egée mouchetée par les montagnes éloignées des autres îles.

Le spectacle était vraiment superbe, mais le prêtre ne le regardait pas. Il n'avait devant les yeux que la hideuse figure du lépreux.

Lorsque sous un soleil ardent, sur une route difficile, on suit le pas d'une bête robuste, on n'est guère porté à

la conversation, même si Ton est plus jeune que Thanasi. Aussi le vieillard restait silencieux. Cependant le prêtre finit par entendre sa respiration haletante ; tirant la corde vers sa poitrine, il arrêta Tône. Le paysan, pressant le pas, vint le rejoindre.

— Quy a-t-il, pappas? Pourquoi vous arrêtez-vous.

— Je vais descendre, mon brave. Tu monteras, et nous changerons quand je serai fatigué.

— Gomment ? Moi, monter à àne et vous laisser marcher à pied!

— Tu es fatigué, mon vieux.

— Moi, fatigué ? Je suis encore de force, soyez tran-

LE PAPPAS NARKISSOS. 203

quille! A-t-on jamais vu un prêtre, portant les saints sacrements, suivre à pied son agoyate (1) assis sur sa monture? Allons!

Il n'y avait pas matière à plus longue discussion, d'autant moins que l'animal, obéissant à la pression morale de la voix du vieillard, accentuée par un vigoureux coup de poing sur sa croupe, avait repris vivement sa marche. Mais le prêtre ralentit son allure pour permettre au vieillard de le suivre plus aisément.

— Le trouverons-nous encore vivant? Qu'en pensestu?

— Qui sait ? Il était bien bas !

— Quand tu l'as quitté, comment était-il?

^ — Eh! mon Dieu! comme un homme qui se meurt.

C'était là précisément ce que voulait savoir le prêtre : comment est un homme lorsqu'il se meurt? La réponse du vieillard ne lui apprenait rien. Il aurait voulu se faire décrire le spectacle qu'il redoutait avant de l'avoir vu. Peut-être espérait-il se familiariser ainsi avec l'horreur instinctive qu'il ressentait depuis son enfance. Dans son âme se combattaient le sentiment lâche de la peur et le sentiment noble du devoir. L'indifférence avec laquelle le vieillard parlait de l'agonie , l'empressement qu'il mettait à retourner auprès du lépreux mourant, augmentaient la honte secrète que le prêtre avait de son manque de courage.

— Pourquoi donc es-tu venu avec moi? Est-ce pour me tenir compagnie?

— Oui; mais c'est surtout pour assister le lépreux à

(1) Conducteur de bêtes de somme.

Qoo^Qi

ses derniers moments. Vous, pappas, vous allez lui donner les sacrements, puis, vous vous en retournerez; moi, je resterai. Le pauvre homme a passé toute sa vie seul et délaissé; il est juste qu'il ait au moins un chrétien près de lui à ses derniers moments.

Le prêtre sentit sa gorge se serrer.

— Tu es vraiment un bon chrétien, mon vieux Thanasi; mais ce devoir, c'est le mien, et je le ferai; c'est moi qui lui fermerai les yeux.

Le vieillard ne répondit pas et tous deux continuèrent leur chemin en silence.

La route n'était plus bordée de murs ; elle passait à travers des buissons de myrtes sauvages et d'arbousiers, descendant vers la falaise abrupte. Bientôt elle fit un coude à gauche, en contournant une colline dénudée, et le prêtre vit tout à coup, de loin, le cèdre solitaire qui ombrageait la cabane du lépreux.

Il y avait quinze ans, à l'ombre de ce même cèdre, il avait vu le malheureux, dont la vie tout entière s'était écoulée dans cet endroit écarté, seul, abandonné, loin de toute société humaine, voyant chaque jour le soleil se lever et se coucher sans apporter aucun changement dans sa triste existence, portant le poids d'un malheur héréditaire dont il n'était pas responsable, vivant sans espérance, sans consolation, sans but.

Orphelin de père et mère, pauvre, sans soutien, il avait été atteint, tout jeune encore, de cette maladie hideuse. Les habitants de son village l'avaient contraint à s'isoler et forcé de prendre la place d'un autre lépreux mort dans cette même cabane, quelques années auparavant, s'engageant à lui fournir des vêtements et du pain. La charge que

la ai

nasi, qui avait quelques morceaux de terre situés au delà de la chaumière du lépreux, avait accepté la mission de lui apporter, chaque semaine, sa proAdsion de pain ; mais la chanté du paysan ne s'était pas arrêtée là. Il aidait l'anachorète involontaire à cultiver son petit jardin, il lui raccommodait ses outils, il lui procurait des graines, il lui donnait des conseils. Le plus grand de ses bienfaits était sa présence môme. Il s'entretenait, pardessus le mur du jardin, avec le malheureux, car il s'était familiarisé par une longue habitude avec le terrible mal, et le lépreux l'attendait, comptant les jours et les heures qui le séparaient de sa prochaine visite.

Le vieux Thanasi était le seul lien qui le rattachât au reste du monde. Aucun autre être vivant n'osait s'approcher de lui. Parfois, quelque paysan, passant par là, lui adressait de loin la parole et peut-être même posait sur un rocher, bien en vue, son obole; mais personne n'aurait osé venir le regarder de près. Ainsi sa vie s'était

écoulée, et les longues journées solitaires avaient passé ainsi les unes après les autres.

Le jardin, qui entourait sa chaumière, était clos d une haie qu'il avait plantée lui-même et dans laquelle il s'était plu à entremêler des myrtes, des lauriers-roses et des cytises. En face de la mer, la haie s'entr'ouvrait ; deux pierres marquaient l'entrée.

Que de fois, assis sur ces pierres, devant l'immensité de la mer crétoise, il avait vu les vagues se briser avec fureur sur le rocher ou bien expirer en murmurant à ses pieds ! Que de fois, regardant de loin les blanches ailes des barques, il avait envié le sort des matelots qui, sains et robustes, luttaient contre les éléments et voyageaient de rivage en rivage jusqu'au moment où ils revenaient chez eux, dans le sein d'une famille aimée, tandis que lui, attaché sur son rocher désert, il n'attendait, triste et solitaire, que la mort!

LE PAPPAS NARKISSOS. 207

C'est là, à l'entrée du jardin, que descendit le pappas Narkissos.

Le vieux Thanasi attacha avec la corde les deux jambes de devant de l'âne, limitant ainsi la liberté qu'il lui donnait, et passant devant le prêtre, il entra dans le petit enclos bien cultivé qui entourait la chaumière. Il fit quelques pas, puis se retourna.

— Asseyez-vous un moment sur cette pierre, mon pappas, dit-il, je vais voir comment est ce malheureux.

Le prêtre s'arrêta. Il tira de sa robe le précieux paquet, défit les cordons, posa avec précaution l'étole ainsi que son contenu sur la pierre, mit son bonnet à côté et, la tête nue, les bras croisés sur la poitrine, debout, attendit le vieillard.

11 était très pâle. Malgré lui, un désir ardent, une pensée coupable s'étaient emparés de son esprit : « Si le lépreux pouvait être déjà mort! Si le vieux Thanasi pouvait venir dire qu'il ne reste plus qu'à l'ensevelir ! » Il essaya de repousser cette mauvaise pensée ; il implora le secours

d'en haut; il fit le signe de la croix et, tirant de Tétole son bréviaire, il se mit à lire les belles prières du service des morts. Ses yeux voyaient les mots, mais son esprit était à la chaumière. « Pourquoi Thanasi tarde-t-il tant ? »

Il se dirigea vers la porte de la cabane; mais, au milieu du chemin, il s'arrêta, hésitant. Il aurait voulu appeler le vieillard, mais il eut peur d'élever la voix.

Enfin, Thanasi sortit. Le prêtre lui jeta un regard interrogateur.

— Il était assoupi; j'ai eu du mal à le réveiller; c'est à peine si l'on entend sa voix. Ses yeux éteints se sont ranimés quand je lui ai dit que vous étiez là. Entrez, mon pappas; allez lui donner les derniers sacrements.

Le prêtre retourna vers l'entrée de l'enclos, revêtit son étole, prit pieusement dans ses mains le saint-sacrement et marcha d'un pas ferme vers la chaumière. Sa pâleur seule trahissait le combat intérieur qui se livrait dans son âme.

Comme il arrivait près de la porte, le vieillard, qui le suivait, lui toucha respectueusement la robe; le prêtre, un pied sur le seuil, tourna la tête; ses longs cheveux flottaient sur son cou.

— Pappas, lui dit-il, ne touchez pas au linge qui lui couvre le visage; c'est lui-même qui me l'a fait mettre, pour que vous ne le voyiez pas.

— C'est bien, dit le prêtre gravement; ne viens pas avant que je ne t'appelle.

Et il entra dans la chaumière.

LE PAPPAS NARKISSOS. 209

Le vieux Thanasi alla s'asseoir à Tentrée et attendit. Il attendit longtemps, étonné de ne pas voir sortir le prêtre ou de ne pas s'entendre appeler. Il avait envie d'aller voir; mais le ton dont le pappas lui avait recommandé de ne pas entrer était tel qu'il n'osait désobéir. Il attendait donc patiemment, regardant la mer bleue, ridée légèrement par la brise qui se levait. Le soleil commençait à décliner; les alouettes, s'élevant droit dans le ciel, remplissaient l'air de leur chant; la nature était calme et tranquille, tandis que le lépreux se mourait dans sa cabane.

Tout à coup, le vieillard entendit un bruit éloigné de pas et il vit la femme du prêtre qui se dirigeait vers la chaumière.

Il se leva et alla à sa rencontre.

— Quelle idée avez-vous eue. Madame, de faire toute cette route à pied?

— Je croyais vous rencontrer à mi-chemin, ditelle, et peu à peu, je suis arrivée jusqu'ici. Où est le pappas?

— Il est là dedans avec le lépreux.

— Le lépreux est-il encore vivant, ou bien est-il mort?

— Je n'en sais rien.

— Va voir.

— Le pappas me l'a défendu.

La femme se tut ; puis elle reprit avec quelque inquiétude :

— La nuit va nous surprendre ici.

— Qu'importe? Il y a de la lune. Mais vous, pourquoi donc êtes-vous venue?

— J'ai apporté son manteau.

Et elle montra, soigneusement plié sur son bras le manteau des dimanches du pappas Narkissos.

— Pourquoi faire ? Il a déjà un manteau et il ne fait pas froid.

— Il en aura peut-être besoin, dit la femme.

Après quelques moments de réflexion le vieux Thanasi reprit :

— Est-ce que vous avez peur de remporter Tautre manteau ?

— Que sais-je?

En disant ces paroles, ils arrivèrent à l'entrée de Tenclos.

— Asseyez-vous là. Vous devez être lasse.

— Non, reprit-elle, je ne suis pas fatiguée.

Puis, après un moment de silence :

— Si j'entrais? dit-elle.

— Comme vous voudrez ; mais le pappas ne sera peutêtre pas content.

Elle s'assit sur la pierre. A chaque instant elle tournait les yeux du côté de la chaumière ; son anxiété était visible.

Le vieux paysan eut pitié d'elle. Peut-être aussi partageait-il son inquiétude.

— Calmez-vous, lui dit-il. Je vais aller tout doucement voir ce qui se passe.

LE PAPPAS NARKISSOS. 211

Il s'avança lentement vers la cabane, tendant Toreille à chaque pas. Aucun bruit ne venait jusqu'à lui. Arrivé à la porte, il s'arrêta. Le prêtre murmurait quelque chose.

A peine Thanasi pouvait-il distinguer le son de sa voix. Il pencha la tête dans l'intérieur. Il ne pouvait voir le visage du mourant, que lui cachaient les épaules du prêtre. A genoux sur le sol, la tête penchée, il récitait une prière. Le linge blanc dont Thanasi avait couvert le vi-

sage du lépreux était par terre , aux pieds du moribond.

Le vieux paysan se retira tout doucement et retourna sans bruit dans le jardin. La femme du prôtre, immobile, avait suivi du regard tous ses mouvements.

— Qu'as-tu vu? lui demanda-t-elle ?

— Rien.

A ce moment, le prêtre sortit de la chaumière et, à pas lents, traversa le jardin. Il n'avait plus son manteau. Dans ses mains élevées, il portait le livre et le vase sacrés. Il s'avançait, la tête droite, le regard serein, tandis que le vent agitait ses cheveux épars. Il paraissait transfiguré.

Il s'approcha du vieillard et de sa femme, n'exprimant aucun étonnement de la voir là. Ni l'un ni l'autre n'avait bougé pour aller à sa rencontre. Ils ne lui adressèrent point de questions; ils attendaient qu'il parlât.

— Il est mort, dit le prêtre.

La femme et le vieillard firent le signe de la croix.

— Demain matin, nous viendrons l'ensevelir, ajoutat-il.

Sa voix avait un ton grave et solennel que sa femme ne lui connaissait pas. Elle écoutait, et les larmes lui montaient aux yeux. Elle sentait que cette épreuve avait à jamais fortifié l'âme de son mari.

— Faut-il que je reste ici passer la nuit? demanda le vieux Thanasi.

— Reste, si tu veux. Je viendrai demain de bonne heure.

Et voyant sa femme qui lui tendait le manteau :

LE PAPPAS NARKISSOS. 213

— Tu as bien fait de me l'apporter, dit le pappas. J'ai mis l'autre sur le mort, pour le couvrir.

Et, marchant côte à côte, le prêtre et sa femme retournèrent à leur maison.

Bien des années ont passé depuis ce temps! J'étais très jeune et je voyageais seul, pour la première fois. J'allais en France en passant par l'Italie.

A cette époque, les voyages étaient plus difficiles, plus coûteux et, en môme temps, plus longs qu'ils ne sont aujourd'hui. Les bateaux à vapeur ne marchaient pas avec la même rapidité, ils n'étaient pas aussi nombreux que maintenant, mais ils s'arrêtaient d'un port à l'autre, donnant ainsi aux passagers le temps de visiter les villes, à la condition, bien entendu, que leur passe-port fût en règle et que la libre-pratique eût été admise. Les chemins de fer, supprimant les distances, ne reliaient point encore les villes entre elles. Les voyageurs, transportés sans hâte, par terre comme par mer, avaient ainsi tout le temps de respirer, de se reposer et de satisfaire leur curiosité. Et comme on voyage avec curiosité, lorsqu'on est jeune et

qu'on voit pour la première fois un monde inconnu et nouveau! Comme tout alors provoque l'étonnement et excite Timagination. Oh! la jeunesse! la jeunesse! Comme elle embellit tout, tant qu'elle dure, mais comme elle dure peu!

Vingt-quatre heures d'escale à Naples, et nous partions pour Civita-Vecchia.

Après avoir vu le plus possible des curiosités de la ville, je retournai au bateau avant qu'il ne levât l'ancre. Le pont était couvert de monde, et ce ne fut pas sans peine que je pus retrouver parmi la foule pressée ceux de mes compagnons de voyage qui étaient restés à bord. Le signal du départ n'avait pas encore été donné , de sorte que je ne pouvais distinguer parmi tout ce monde ceux qui allaient s'ajouter au nombre de nos passagers de ceux qui étaient venus pour leur dire adieu. Mais, à mesure que Theure avançait, les embrassades , les séparations et les départs successifs éclaircissaient les rangs. Les marchands de coraux, dépeignes, délivres, de bijoux, mettant en ordre leur éventaire et leurs boîtes, commençaient à descendre dans les embarcations. Les matelots se mirent en mouvement, tirant les cordages, fermant les cales, et au brouhaha général vint s'ajouter le sifflement de la vapeur annonçant le départ.

Cependant, à peine revenu à bord du bateau, au milieu de l'animation et de la confusion qui régnaient encore, j'avais remarqué, dans le coin le plus calme de l'arrière, trois personnes assises, deux femmes et un homme, qui paraissaient avoir pris possession, depuis quelque temps déjû, de cette partie du pont.

Des deux femmes, Tune, jeune, très jeune, étendue sur une chaise longue en paille, avec des coussins accumulés qui soutenaient son corps et sa tête, suivait d'un œil languissant le mouvement qui se faisait autour d'elle. L'autre, avancée en âge, était assise derrière elle sur le banc qui faisait le tour du pont. Sur un tabouret bas, un

vieillard, qu'à sa tournure on re-

taire, tenait un livre qu'il ne lisait pas, et suivait, avec une attention constante , chaque mouvement de la jeune fille à laquelle, parfois, il adressait la parole à voix basse.

Évidemment, c'était un père avec sa fille malade, et, c'était une vieille bonne qui lui tenait lieu de mère et qui la soignait.

Les impressions de la jeunesse sont vraiment inef-

façables. Certaines figures restent à jamais gravées dans notre mémoire. Des événements qui, depuis de longues années, se sont déroulés devant nos yeux, sont toujours présents à notre imagination, et leur souvenir se réveille soudain, inopinément, sans que nous sachions ni pourquoi ni comment!

Cette jeune fille, c'est à peine si je l'ai entrevue; c'est à peine si j'ai entendu le faible son de sa voix; je ne sais pas son nom, je ne connais même pas son pays; sa présence a, durant quelques heures seulement, jeté une ombre de tristesse sur mon âme, et pourtant je ne Tai jamais oubliée ; je ne l'oublierai jamais !

Elle était blonde, très blonde; on devinait, au premier abord, que c'était une fille du Nord. De ce que j'ai entendu dire plus tard, à son sujet, sur le bateau, je me suis formé l'idée qu'elle était Polonaise, mais je n'ai là-dessus aucun renseignement certain. Ses traits étaient réguliers, l'expression en était très douce. Elle était maigre, pâle et sans forces. Ses grands yeux bleus paraissaient encore plus grands à cause de la pâleur et de la maigreur de son visage et son regard se reposait, languissamment, sur tout ce qu'il fixait, avec une mélancolie inexprimable.

Dès que je la vis, je me sentis ému; je me souvins d'êtres chéris; je me rappelai ma famille, mon pays. Ce visage, pâle et charmant, obscurcit tout à coup la gaité des impressions de mon premier voyage à l'étranger. Son triste regard pénétra mon âme de douleur.

Je m'assis sur le banc, du côté opposé, tout à fait à l'arrière, pour n'être vu ni d'elle ni de son vieux père, et je ne regardai plus qu'elle.

Le médecin du bord vint interrompre ma rêverie en m' adressant gaiement la parole pour me demander si je m'étais bien amusé à Naples.

C'était un homme excellent, ce docteur; il aimait à faire des plaisanteries et, par sa vivacité, contribuait à créer des rapports amicaux entre les passagers. Il m'avait pris sous sa protection dès le commencement de mon voyage et il était pour moi comme un vieil ami de famille. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, et à cette période de ma vie, je considérais comme des vieillards ceux qui avaient cinquante ans. Toutefois, son enjouement empêchait un peu le respect qu'aurait dû faire naître la différence d'âge qui existait entre nous. Au contraire, nous étions promptement devenus comme des camarades.

Le médecin se mit près de moi pour continuer la conversation et vit alors, pour la première fois, les étrangers qui se trouvaient en face de nous. La malade attira son attention. Il la regarda pendant quelque temps en silence. Sa verve fut subitement arrêtée I

— Qu'a-t-elle donc? lui demandai-je.

— Ne voyez-vous pas que la pauvre enfant est phtisique ?

— Il se leva, se rapprocha du groupe et adressa la parole au vieillard ; puis, prenant un tabouret, il s'assit^ et ses larges épaules me cachèrent la figure de la malade.

Phtisique ! Je savais ce que c'est que la phtisie ! Je me souvins immédiatement d'un jeune professeur de notre collège, maigre, pâle, avec des taches rouges sur ses joues creuses, venant à la classe difficilement, faisant

péniblement sa leçon, et s'arrôtant souvent pour tousser; puis le professeur ne vint plus ; ses leçons furent interrompues; nous apprîmes qu'il gardait le lit, et quelques semaines plus tard, tous ses élèves suivirent son convoi.

Je n'avais pas vu d'autres victimes de cette terrible maladie, mais je savais que les phtisiques sont condamnés, et, les yeux fixés sur le dos du médecin, je révoyais, par la pensée, ce convoi funèbre et mon pauvre professeur porté en terre par quatre de ses élèves, choisis parmi les plus grands, sur son cercueil couvert de fleurs!

Cependant on leva Tancre. Les roues tournèrent en battant bruyamment l'eau, et le bateau se mit en marche. Je me levai alors et, m'appuyant sur le rouleau de cordages, derrière le gouvernail, je regardai la ville splendide dont nous nous éloignions.

L'immense étendue de rivage qu'elle couvre avec ses maisons, ses palais, ses églises, étincelait sous les rayons du soleil couchant. La zone des collines verdoyantes tout autour augmentait, par l'opposition de ses vertes couleurs, l'éclat de la grande cité napolitaine. A droite, le Vésuve, élevant avec fierté ses flancs rugueux, noircissait au-dessus de lui le ciel bleu et étendait en nuage la colonne de son éternelle fumée.

Lorsque le bateau sortit du port et que la fraîcheur de la brise commença à devenir plus sensible, la vieille domestique ajouta, avec un soin touchant, des couvertures sur les pieds et les épaules de la jeune fille assise et presque couchée. Le temps était superbe, bien que, du côté du couchant, l'horizon assombri semblât présager que le calme ne devait pas durer; mais la menace de

seules , les aeux roues , Dattant ~ ^^

Teau, marquaient, derrière lui, sa

route d'une double ligne d'écumes successives.

Oh ! comme j'aurais désiré me rapprocher de la malade, lui adresser quelques paroles de sympathie, étendre la couverture sur le bout de son petit pied que je voyais, de loin, découvert; soutenir son coussin, lorsqu'elle tournait la tête vers la terre qui s'éloignait, pour regarder le sommet du volcan couronné de fumée ! Le tabouret, sur lequel le médecin venait de s'asseoir, était vide auprès d'elle, mais je n'osai pas m'approchcr.

L'heure passait; le soleil allait disparaître et l'air fraîchissait sensiblement. La bonne se leva, se pencha vers la jeune fille et lui murmura quelques mots avec un air d'humble tendresse. La malade tourna vers elle, lentement son regard. Elle ne parlait point, mais l'expression de seâ yeux disait : « Laisse-moi ici ; je veux voir encore la mer, le ciel et le soleil couchant! » Mais son père,

posant affectueusement la main sur sa main, lui parla, et Taccent de sa voix était celui de la prière.

La jeune fille se souleva péniblement, en faisant un effort, mais elle ne put se lever toute seule. Le vieillard

et la domestique la soutinrent de chaque côté et aidèrent ses pas chancelants sur le pont.

Tandis qu'elle se levait , un gant tomba des plis de sa robe.

Ah ! pourquoi ne Tai-je pas gardé? Je me penchai, je le ramassai , et , m'avançant, je le remis à la bonne. La malade me vit, et, penchant gracieusement la tête, avec un doux sourire sur ses lèvres pâlies, me remercia en italien, puis se mit à tousser.

Je me retirai, tout troublé.

La fatigue que lui causèrent les quelques pas qu'elle fit, suspendue en quelque sorte au bras de son père , cette toux sèche et profonde , prouvaient , plus que sa pâleur

même, le degré de sa faiblesse. Son mal était avancé, très avancé. En vain son pauvre père Tavait-il amenée de son pays du Nord pour recouvrer la santé sous le soleil du Midi, la vie abandonnait peu à peu ce corps gracieux. Mais pourquoi quittaient-ils Naples, se dirigeant vers le Nord?

Est-ce que le vieillard, ayant perdu tout espoir, voulait ramener sa fille, encore vivante, dans les bras d'une mère qui l'attendait avec angoisse, à leur foyer lointain? Ou bien, voulait-il voir mourir son enfant là où sa mère était morte, et Tensevelir auprès d'elle, dans la tombe où lui aussi voulait reposer?

Le soleil disparut, perçant de ses derniers rayons les nuages qui devenaient de plus en plus compacts. La brise, qui tantôt n'était que fraîche, se changea en souffles saccadés d'un vent violent. La soirée prenait une mauvaise tournure, et les passagers, prévoyant une aggravation du roulis qui déjà commençait à se faire sentir, se retiraient, les uns après les autres, dans leurs cabines.

— Nous allons danser, ce soir! disaient les matelots. Leur prédiction était confirmée par les préparatifs de l'équipage sur le pont, et, sous le pont, par ceux des garçons qui assuraient par des cordes les meubles du salon.

— Nous allons danser ce soir !

Je restai sur le pont, regardant la tempête s'approcher. Le bruit des vagues qui se brisaient, le sifflement sinistre du vent ne parvenaient pas à détacher mon esprit de la jeune fille inconnue. Comment va-t-elle? Souffre-t-elle ? Aura-t-elle assez de forces pour résister aux mouvements du bateau, quand le roulis sera augmenté par la violence de l'orage qui arrive sur nous ?

Tous les passagers étaient rentrés dans leurs cabines. A l'exception des lourdes bottes des matelots sur les

planches du pont, on n'entendait aucun autre bruit humain au milieu du mugissement sinistre du vent et de la mer.

La nuit devint noire; les nuages envahirent le ciel tout entier; on ne voyait pas une étoile. Seule, Técume phosphorescente des vagues déchaînées scintillait dans Tobscurité. La violence du vent augmentait, et le navire, secoué, roulait d'un côté et d'autre, ou plongeait et remontait au sommet des vagues.

Appuyé contre l'entrée du salon, me garantissant du mieux que je pouvais du vent et de l'écume des flots, à chaque secousse violente je me demandais comment la pauvre jeune fille pourrait, de ses mains débiles, assurer son corps exténué ainsi ballotté dans son lit. Je me demandais comment elle pourrait passer les longues heures de cette nuit terrible, et à mes pensées se mêlait le douloureux souvenir du convoi de mon pauvre maître mort.

Enfin, les vagues, passant par-dessus le pont, m'obligèrent à descendre au salon.

L'unique lampe qui l'éclairait, suspendue entre les parois mouvantes, montrait jusqu'à quel point le roulis était fort. Les portes des cabines tout autour étaient fermées. On entendait des gémissements et des soupirs sortir de toutes parts. Je ne pouvais me décider à entrer dans ma chambre, ayant remarqué que j'avais pris à Naples, comme compagnon de voyage, un gros Italien avec lequel je ne me souciais pas de lier connaissance, surtout en pareilles circonstances. Je m'assis sur le banc qui fait le tour de la table. J'appuyai mes bras sur la table, ma tête sur mes bras, et je sentis le sommeil descendre sur mes paupières fatiguées.

Je ne sais si j'étais assoupi ou éveillé, lorsque j'entendis s'ouvrir, tout à coup, la porte de la cabine en face de moi. Je levai la tête. Le père de la jeune fille, tirant violemment le rideau rouge derrière la porte, pâle, terrifié, tournait les yeux vers la chambre de service.

— Puis-je vous être utile ? lui demandai-je. Que voulezvous?

— Le médecin ! Ma fille ! . . .

Je montai, en courant, sur le pont. La cabine du docteur était près de la machine. Le vent souillait avec furie; Técume des vagues retombait comme une pluie battante ; c'est avec peine que je pus arriver jusqu'à la porte. Je frappai à coups redoublés.

— Qui est là ?

— Une malade vous demande.

— Ah! je sais qui. Entrez.

Et il ouvrit la porte.

11 ne s'était pas déshabillé. Il jeta sur ses épaules son manteau, prit, sur son bureau, une boîte contenant des remèdes, et nous sortîmes. Je l'accompagnai jusqu'à la porte de la cabine. Le vieillard ouvrit dès qu'il nous entendit. Il saisit le médecin par le bras, l'entraîna dans la chambre et referma la porte.

Je m'assis et j'attendis. J'attendis longtemps. Le bateau roulait sans cesse ; la mer grondait en se brisant contre ses flancs. Au milieu du bruit de la tempête, on entendait le son régulier de la machine qui luttait contre les éléments déchaînés. Mais, de la cabine il ne sortait aucun bruit.

— Que devient-elle ? Que devient-elle ?

Et je pressais mes mains avec angoisse.

Pourquoi mon âme tout entière était-elle attachée à cette jeune fille? Qu'y avait-il de commun entre elle et moi? Pourquoi mes yeux troublés se fixaient-ils sur rimage absente de sa figure pâle? Pourquoi la douleur me serrait-elle la gorge ?

Oh! comme j'aurais voulu que la tourmente s'apaisât! Je sentais qu'à ce moment, j'aurais tout donné pour quelques instants de calme, mais les vagues en fureur battaient toujours le navire dont le mouvement ne discontinuait pas ! Et l'heure s'écoulait sans que je pusse savoir ce qui se passait derrière la légère cloison qui me séparait de sa couche, sans que j'entendisse sortir de là le moindre bruit; je n'entendais même plus sa faible toux, et je tendais l'oreille avec l'espoir de l'entendre encore. Le silence était profond dans le salon. Les passagers étaient couchés ou endormis. Seulement là, en face de moi, je savais qu'il n'y avait ni calme ni sommeil. Cependant, là aussi, régnait un silence profond.

Enfin! la porte s'ouvre, et je vois la vieille bonne, le visage tout inondé de larmes, tirant le rideau pour laisser passer le médecin, qui avait les sourcils froncés et le visage sombre.

Je ne lui adressai pas une question; je ne lui dis pas un mot; j'avais compris que tout était fini!

— Comment ! Vous êtes encore ici ! me dit-il à voix basse, et il m'entraîna dans sa cabine.

A midi, nous entrâmes dans le port de Civita-Vecchia.

Je ne descendis pas; je restai à bord du navire.

Vers le soir, le père, tenant dans ses bras le corps inanimé de sa fille, comme une mère porte un enfant endormi, descendit Téchelle du bateau. Un long voile blanc couvrait la morte, Tenveloppaut de la tête jusqu'aux pieds.

Le vieillard ne pleurait pas, mais l'expression de son visage marquait une douleur profonde.

Le médecin et la vieille femme étouffant ses sanglots, le suivaient.

Sur le pont, les rares témoins de ce poignant cortège, suivirent des yeux la barque funéraire, jusqu'à ce qu'elle fût cachée, près du quai, par les autres navires à l'ancre dans le port.

Pendant Tautomne de l'année 18..., je fis un voyage dans les îles de la mer Egée. Je venais d'être gravement malade et les médecins avaient pensé qu'un changement complet d'air et de genre de vie était le meilleur moyen de rétablir mes forces épuisées. Pour moi, depuis longtemps, je désirais visiter les Cyclades, de sorte que jamais ordonnance ne me fut plus agréable.

Ma mère, qui ne pouvait m'accompagner ainsi qu'elle l'aurait voulu, insista pour que j'eusse auprès de moi une personne de confiance. J'aurais préféré voyager seul, mais je ne voulais ni lui désobéir ni la mécontenter. Il fut donc décidé que je ferais cette excursion en compagnie de mon cousin, Nico Maimas. Nico n'était mon aîné que de deux ans et il ne m'inspirait assurément aucun sentiment de respect. Sa qualité dominante était une ardeur à se sacrifier, avec un dévouement sans bornes, à ceux qu'il aimait. C'est pour cela que ma mère avait pensé à me le donner comme compagnon de route. A cet effet, elle avait obtenu

pour lui un congé de deux mois, du négociant chez lequel il était employé. Dieu sait quelles instructions particulières, en mère prévoyante, elle avait données pour moi h mon mentor !

Me conformant à un autre de ses désirs, je lui avais promis de rester dans les limites de l'itinéraire suivi par la Société de navigation à vapeur et de ne visiter que les îles où ses bateaux s'arrêtaient, sans jamais confier ma précieuse existence aux petits voiliers de nos iles, à ceux qu'on appelle chez nous : « barques à noyer les chiens ». Cette promesse m'obligeait d'avance à séjourner une semaine entière dans chacune des îles où je m'arrêtais, pour attendre l'arrivée du bateau suivant. Les communications, à cette époque, n'étaient pas plus fréquentes. Il n'y avait môme pas longtemps que le service des Cyclades se faisait seulement tous les quinze jours, de sorte que le fait de n'être obligé à rester qu'une semaine dans chaque île, était déjà un avantage relativement considérable. D'ailleurs, le temps n'avait pas, ou, du moins, ne paraissait pas avoir, alors, autant de valeur qu'il en a aujourd'hui.

Les choses ainsi réglées nous partîmes, Nico et moi, et nous visitâmes successivement plusieurs îles. L'accueil hospitalier des habitants, les beautés de la nature, et souvent des excursions aux ruines de l'antiquité ou aux monuments du moyen âge, contribuaient à nous faire trouver la semaine consacrée à chaque île beaucoup plus courte que je ne me l'étais imaginé, en traçant notre itinéraire.

La sixième semaine après notre départ, vers le milieu d'octobre, nous arrivâmes à l'île où se passa ce que je me propose de raconter.

Par respect pour des personnes qui sont encore vivantes, je tairai le nom de cette île. Ses habitants, si mon récit arrive jusqu'à eux, n'auront pas de peine à reconnaître, sous des noms supposés, les personnes et les lieux dont je parle; mais, de toute façon, le secret restera, pour ainsi dire, dans un cercle de famille. Quant aux autres, ils peuvent, si cela leur plaît, croire que mon récit est de pure imagination.

N'ayant, Nico et moi, aucune relation dans cette île, nous avions demandé, avant notre départ, une lettre de recommandation à un de nos anciens maîtres, professeur au gymnase, qui était originaire de cette île, mais qui n'y était pas retourné depuis sa jeunesse. Le professeur accueillit notre demande avec empressement et s'assit devant nous pour écrire, sur-le-champ, la lettre que nous lui demandions.

— Je vais vous recommander, me dit-il, à M. Mélétis ; c'est un homme qui considère comme son droit et son devoir d'offrir l'hospitalité à tous ceux qui visitent notre île, et il serait offensé si je vous adressais à un autre. — C'est un excellent homme, ajouta-t-il, mais comme il y a longtemps que je ne l'ai vu !

En disant ces mots, le professeur se mit à écrire. Mais tout d'un coup, il s'arrêta. La plume en l'air, il semblait que sa mémoire lui rappelait un souvenir lointain qu'il avait, pour un moment, oublié. Il fixait les yeux sur moi, mais on voyait bien que sa pensée était ailleurs.

— A quoi pensez-vous. Monsieur le professeur? lui demandai-je.

— Je pense, mon ami, que, depuis que j'ai vu M. Mélétis, il lui est arrivé quelque chose... Sa fille...

Le professeur n'acheva pas sa phrase.

— Nous ne sommes pas si dangereux, M. Maimas et moi, répliquai-je avec un sourire modeste.

— Il ne s'agit pas de cela, répondit sérieusement le professeur, sans s'expliquer davantage.

— Et pourtant, ajouta-t-il, après un moment de silence, il s'est passé tant d'années depuis!... Enfin! s'il ne peut pas vous recevoir chez lui, il saura bien vous loger ailleurs.

Et il acheva la lettre de recommandation.

Je la pris de sa main, en lui exprimant ma reconnaissance, sans attacher grande importance à ses hésitations, d'autant plus que, dès le collège, il m'avait laissé l'impres-

sion d'un homme trop méticuleux. Je mis la lettre dans mon portefeuille, et je ne pensai plus ni à Mélétis, ni à sa fille, jusqu'au jour où nous montâmes à bord du bateau qui devait nous conduire dans cette île.

Le soleil était déjà couché lorsque nous nous arrêtâmes au milieu d'un golfe en forme de croissant. Je suppose que lorsque le soleil éclaire les collines qui entourent ce golfe et la vallée qui est au milieu, la vue en doit être agréable et gaie; mais, à cette heure, les lignes abruptes des hauteurs de chaque côté, hauteurs que l'obscurité croissante grandissait encore, et les ombres mystérieuses qui paraissaient prolonger indéfiniment la vallée en face de nous, nous firent une impression toute différente de celle que nous avaient laissée les autres îles que nous venions de visiter. Nico surtout en fut désagréablement impressionné. La gaîté qu'il n'avait pas cessé de montrer jusqu'à ce moment, tomba tout à coup.

— Cet endroit est lugubre, dit-il.

C'était vraiment lugubre. Le golfe s'ouvrait du côté de l'Orient. A droite, c'est-à-dire vers le sud, les rochers abrupts finissaient brusquement, plongeant à pic dans la mer. Ce cap sombre inspirait la terreur. En voyant ses flancs noirs, je pensais involontairement aux nombreux navires qui avaient dû venir se briser là, aux vies qui s'étaient éteintes dans les eaux que son ombre obscurcissait.

Du côté opposé, vers le nord, les collines descendaient à la mer d'une façon moins sauvage, et, tout au bout, elles

se roc au

encore distinguer, éclairés

par les dernières lueurs du couchant, les murs des maisons. C'était là que se trouvait la capitale de Tîle, le Château (to Ra<jTpov). Au-dessous du Château, sur le rivage, deux ou trois modestes constructions constituaient la Scala^ qui servait de port à la ville.

C'est là qu'on nous débarqua. Nous fîmes prix avec un agoyate (guide), pour nous transporter au Château avec notre bagage.

La nuit était tout à fait venue. La route se fit au milieu d'une obscurité complète. D'abord, le chemin était assez bon, mais à mesure que nous nous éloignions du rivage, la montée devenait de plus en plus raide; nos mulets, suivis de l'agoyate, qui, de temps en temps, les excitait de la voix, avaient le pied sûr et ne bronchaient pas. Il n'y avait assurément aucun danger, et pourtant, la difficulté du chemin, les ténèbres épaisses qui nous enveloppaient, les rochers que nous voyions tout à coup s'élever devant

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nous à chaque tournant de la route, la solitude, le silence, tout cela réuni nous serrait le cœur. Pendant tout ce trajet, Nico et moi, nous n'échangeâmes pas une parole. On n'entendait que le bruit des fers de nos montures et les rares éclats de voix de Tagoyate qui, eux non plus , n'avaient rien de gai.

A la fin, nous arrivâmes au Château.

Ces châteaux ont été construits, comme Ton sait, sur des sommets inaccessibles, dans le temps où les habitants des îles étaient exposés aux attaques des pirates, et parfois môme à celles des gens qui étaient censés faire la chasse aux pirates. C'étaient de véritables forteresses. Il n'y avait pas de murailles extérieures, mais les maisons qui les entouraient, attachées les unes aux autres, formaient un véritable rempart circulaire, interrompu seulement, à un ou deux endroits fermés, par des portes. Aujourd'hui ces portes n'existent plus, comme, heureusement, le besoin de tant de précaution ne se fait plus sentir. Par ces portes ouvertes, ces châteaux commencent déjà à se \âder; les habitants en descendent et vont se grouper ailleurs, dans des endroits plus vastes et plus commodes, du côté du rivage. Encore quelques générations, et ces forteresses ne seront plus que des ruines du moyen âge! Alors la capitale de l'île, vers laquelle nous montions, cette nuit, avec tant de peine et sous des impressions si lugubres, se trouvera là où est maintenant située la Scala.

Dès que nous fûmes entrés dans les rues étroites dû Château, l'agoyate, prenant les devants, saisit le premier des mulets par la corde qui lui servait de bride, et, après quelques pas, il s'arrêta devant une grande maison à la porte de laquelle il frappa lourdement.

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Partout, le silence et robscurité, dans la rue comme derrière les fenêtres fermées des maisons environnantes.

Nous mîmes pied à terre. La lettre de recommandation à la main, j'attendais, devant la porte fermée, à côté de l'agoyate, et je pensais que c'était, de notre part, une grave indiscrétion de troubler, à cette heure, le repos de personnes que nous ne connaissions nullement et qui ne nous attendaient pas. Mais que faire? D'hôtel, il n'y en avait pas. Avant de commencer la montée, j'avais exprimé l'avis de passer la nuit dans le café de la Scala; mais l'agoyate s'était récrié : — « Comment donc ! mais que dirait M. Mélétis? » — 11 est vrai que je ne croyais pas la route aussi longue. Et puis, Nico avait insisté pour aller au Château, prétendant qu'il avait besoin de dormir dans un lit convenable, tandis qu'en réalité il ne pensait qu'aux recommandations que ma mère lui avait faites à mon sujet. De toutes façons, il nous fallait bien demander l'hospitalité quelque part, et, partout, nous eussions causé le même dérangement sans avoir l'excuse d'une lettre de recommandation. Nous étions donc forcément obligés de déranger M. Mélétis, en mettant de côté tout scrupule.

A la fin, j'entendis des pas dans la cour; la lourde porte de la maison s'ouvrit et je vis paraître une vieille servante qui tenait à la main une petite lampe, à l'aide de laquelle elle éclaira le visage de l'agoyate et le mien. Nico se tenait à l'écart, tâtant, dans l'obscurité, sur le dos des mulets, pour s'assurer si tous nos effets étaient bien à leur place.

La vieille femme, élevant la lampe, nous regardait avec des yeux étonnés.

NOUVELLES GUECQIES. .*U

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— Il VOUS est venu des étrangers, dit Tagoyate prévenant sa question.

— Veuillez, je vous prie, lui dis-je à mon tour, remettre cette lettre à M. Mélétis. Nous ne voulons point le déranger, ce soir. Ce brave homme, — et je montrai Tagoyate, — nous trouvera quelque endroit pour passer la nuit.

La vieille femme sans rien dire, prit la lettre et, posant la lampe par terre, dans la cour, elle se dirigea du côté de Tescalier.

— Entrez, dit Tagoyate, certain d'avance delà réception qui nous attendait; et il retourna vers ses mulets, près de Nico qui continuait ses recherches dans l'obscurité.

Je n'entrai point, voulant une autre invitation que celle de mon guide. Je n'attendis pas longtemps; l'escalier cria sous des pas pressés; M. Mélétis, suivi de la vieille servante, descendait pour nous recevoir.

— Soyez le bienvenu, me dit-il en me tendant hospitalièrement la main.

Je lui exprimai timidement l'intention d'aller coucher dans un café, en m'excusant de l'heure indue à laquelle nous nous présentions; mais lui, sans même me répondre, sortit de la porte, à la recherche de l'agoyate.

— Qui est là? demanda-t-il sans voir personne.

— C'est moi, Monsieur.

— C'est toi, Georges? dit M. Mélétis, reconnaissant l'agoyate à la voix. — Appelle donc Pandéli pour t'aider à monter le bagage.

Et il se mit à crier :

— Pandéli! Pandéli!

— Quel est cet autre, là-bas? demanda-t-il, en entrevoyant la forme de Nico, dans robscurité.

Évidemment, M. Mélétis n'avait pas lu la lettre de recommandation du professeur et ne s'attendait pas à recevoir un second hôte ; mais il ne laissa paraître aucune surprise, lorsque, au lieu de l'agoyate, je répondis à sa question :

— C'est mon cousin, M. M aimas.

Nico, cessant à la fin ses recherches, s'approcha et salua le vieillard, qui, sans distinguer ses traits, lui serra la main en lui répétant ses souhaits empressés de bienvenue.

Cependant, la porte d'un petit bâtiment à côté de la maison s'était ouverte ; un jeune paysan, à moitié endormi, vint prêter son aide à l'agoyate.

— Montez, Messieurs, nous dit notre hôte, après avoir donné ses ordres à Pandéli; montez, je vous en prie.

Et, nous précédant, il entra dans la vaste cour au fond de laquelle, sur le premier degré de l'escalier, se tenait une femme, une lampe à la main.

— Sa fille, sans doute, pensai-je.

Je ne tardai pas à voir que je m'étais trompé. La lumière incertaine de la lampe, au milieu de cette grande cour obscure, et la forme svelte de la femme justifiaient mon erreur.

— C'est ma sœur, nous dit M. Mélétis. — Sophie, donne-moi la lampe.

Et, l'ayant prise, il commença à monter les degrés, tandis que M"* Sophie nous tendait les mains et nous souhaitait la bienvenue.

Nous insistâmes, tous les deux, pour que M"® Sophie

passât la première, et nous la suivîmes. Par malheur, Nico, qui venait le dernier, trébucha sur la première marche de Tescalier et tomba. Il se releva tout de suite, avant môme que M. Mélétis eût eu le temps de tourner la lampe de notre côté. Cette chute n'avait aucune importance, mais je savais combien Nico était superstitieux et en rapprochant cet accident de ses premières impressions au moment de notre arrivée dans le golfe lugubre et de son silence pendant tout le temps de la montée, je pensais que mon cousin ne devait pas être content.

Arrivés au premier, nous traversâmes, marchant Tun après l'autre à la file, une longue salle remplie de vieux meubles, et nous entrâmes dans un salon obscur dont un sopha à la turque occupait les trois côtés.

— Asseyez-vous, Messieurs, nous dit notre hôte, en posant la lampe sur une table à côté de la porte, tandis que M""" Sophie, se tenant debout, entre nous et la lumière, s'excusait d'avance de la frugalité du souper qu'elle allait nous faire apprêter à la hâte. J'eus peine à la convaincre que, venant de dîner à bord du bateau, nous n'avions, pour le moment, besoin que de sommeil.

M"^" Sophie se retira et nous restâmes, tous les trois, assis sur le sopha. On voyait bien que M. Mélétis avait envie de dormir; nous aussi, nous étions extrêmement fatigués, de sorte que la conversation traînait en longueur. Malgré cela, le vieillard nous demandait des nouvelles de la santé et de la famille du professeur, s'informait de notre voyage, et je répondais de mon mieux à ses questions. Nico ne soufflait mot; il n'était pas en train. Cependant, au dehors, dans la grande salle, on entendait les pas lourds de Pandéli et les pantouffles traînantes de M'"^ Sophie.

On montait notre bagage; on transportait des meubles; on enfonçait des clous dans le mur; la maison était sens dessus dessous à cause de nous. Mais aucun bruit ne trahissait la présence de la fille de notre hôte.

La conversation entre M. Mélétis et moi allait tomber tout à fait, quand la vieille servante vint faire diversion en apportant un grand plateau avec du glyco, du café, des pâtisseries, des amandes et des figues. M°*® Sophie n'aurait pu se résigner à ce que nous fussions restés jusqu'au lendemain sans rien prendre. Pour ma part, je ne me montrai pas entêté, mais Nico ne voulut toucher à rien et resta dans son coin.

Quelques minutes après, madame Sophie rentra.

— Si vous voulez vous coucher, nous dit-elle, votre chambre est prête. Vous passerez une mauvaise nuit, mais veuillez m'excuser; nous chercherons à vous installer mieux demain.

— Je vous garantis. Madame, lui répondis-je, que nous dormirons à merveille.

Et, la prévenant, je pris la lampe sur la table et je la suivis. Nico venait derrière moi; M. Mélétis fermait la marche.

La chambre dans laquelle nous avait conduits M™* Sophie, malgré les changements qu'on venait d'y apporter, paraissait, à première vue, être la chambre à coucher d'une jeune fille. Il me serait difficile d'expliquer pourquoi, mais je compris immédiatement qu'on nous avait donné la chambre de la fille de M. Mélétis. Il va sans dire que je n'osai faire la moindre allusion à ce sujet devant le père et la tante.

De chaque côté de la fenêtre il y avait un lit ; à droite, un lit de fer tout simple, mais qui gardait comme un parfum virginal; à gauche, on avait dressé, sur des tréteaux, un second lit. On voyait qu'on venait de le faire pour la circonstance aux traces qu'avait laissées sur le mur la commode qu'on avait reculée.

— Comment allez-vous vous partager les lits ? dit en souriant le vieillard, tandis que sa sœur jetait un dernier coup d'œil pour voir si rien ne manquait.

— Nous allons tirer au sort, répondis-je en riant. Du reste, tous les deux sont excellents, et je vous garantis que nous ne nous querellerons pas pour cela, Nico et jnoi.

A peine avais-je prononcé le nom de mon cousin que M""' Sophie se tourna tout d'un coup vers lui.

Nico était à côté de moi, et la lampe que je tenais à la

main lui éclairait le visage en plein. Depuis notre arrivée, il était toujours resté dans l'ombre et M™" Sophie voyait ses traits pour la première fois.

Sa figure changea dès qu'elle le regarda ; elle fut épouvantée ; c'était l'image même de la terreur. Les bras tendus, les doigts écartés, les lèvres entr 'ouvertes, la bouche muette, les yeux fixés sur le visage de Nico, elle chancela, fit quelques pas en arrière, et s'assit ou plutôt tomba sur une chaise.

J'eus peur; la lampe faillit m'échapper.

M. Mélétis courut vers sa sœur et lui saisit la main.

— Qu'y a-t-il, Sophie? Qu'avez-vous?

Elle ne répondit pas. Elle était encore sous le coup de la terreur.

M. Mélétis, suivant la direction de son regard, se tourna vers Nico qu'il voyait aussi pour la première fois en pleine lumière. Les traits du vieillard n'exprimèrent pas la même émotion que ceux de sa sœur, mais lui aussi regardait Nico avec un étonnement visible.

Je me retournai également de son côté.

Mon pauvre cousin avait l'air d'un homme qui ne sait que penser ni que dire. La situation était fort désagréable pour lui. Ces trois paires d'yeux fixés sur son visage, au milieu de ce silence de mort, le troublèrent, l'effrayèrent et le mirent en colère.

— Me direz-vous enfin ce que tout cela signifie ? s'écria-t-il.

Ce cri d'impatience de Nico eut un effet salutaire. Sa voix dissipa ou parut dissiper l'impression sous le coup de laquelle était restée la sœur de M. Mélétis. Elle poussa un profond soupir, ses mains retombèrent sur ses genoux,

le sang remonta à ses joues, mais elle ne pouvait encore prononcer un seul mot.

M. Mélétis prit la parole à sa place.

— Excusez ma sœur, je vous en prie, et excusez-moi aussi, pour cette inconvenante manifestation de notre étonnement. Mais M. Maimas ressemble d'une façon si extraordinaire à un jeune homme qui... que... que nous n'avons pas vu depuis de longues années, de sorte que ma sœur... Je suis tout à fait confus, Messieurs... — Sophie, que vont penser ces messieurs? Dites-leur au moins bonsoir.

M"*' Sophie se leva, fit un effort pour balbutier quelques mots d'excuses, nous souhaita la bonne nuit, sans pourtant nous donner la main, et sortit de la chambre. M. Mélétis resta encore quelques moments avec nous, en s'efforçant de dissiper la mauvaise impression qu'avait produite sur Nico la stupeur de sa sœur; mais, bien que Nico, de son côté, fit son possible pour répondre avec toute la courtoisie voulue, le vieillard comprit que ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était de laisser la chose s'effacer d'ellemême, et sans chercher à prolonger l'entretien, il nous souhaita une bonne nuit et nous laissa seuls.

Pendant qu'il ouvrait la porte pour sortir, j'entrevis, dans l'autre chambre, le bout de la robe de M"® Sophie. Elle attendait son frère. Je me hâtai de refermer la porte pour que Nico ne la vît pas. — Pourquoi? je ne pourrais le dire. Mais Nico avait aussi vu la robe, et, courant sur la pointe du pied, il se baissa et colla son œil au trou de la serrure. Je fus choqué de cette indiscrétion et je m'efforçai de l'entraîner dans la chambre; mais il se tenait solide comme un roc. Je n'osai élever la voix pour lui

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parlaient à voix basse. Je l'avoue, à ma honte, pour moi aussi la curiosité l'emporta sur la bonne éducation, et je fis ce que je voulais empêcher mon cousin de faire. J'appliquai mon oreille aux fentes de la porte.

— Surtout qu'Hélène ne le voie pas! disait M"* Sophie, tout bas. Pour l'amour de Dieu, qu'elle ne le voie pas ! Elle en mourrait !

— Silence! disait M. Mélétis.

— C'est lui , c'est lui-même en personne ; on dirait un revenant !

— Silence ! répéta le vieillard.

Et ils se retirèrent, tous les deux.

Nico se releva. Il était tout rouge.

— L'as-tu entendue ? dit-il ; elle me prend pour un revenant.

Et il voulut rire, mais son rire forcé était effrayant.

— Calme-toi, mon cher; ce n'est pas cela qu'elle a dit, — mais... ajoutai-je, fâché contre lui et encore plus contre moi-même, à cause de mon indiscrétion, — si elle a dit cela, elle a bien fait; cela t'apprendra, une autre fois, à écouter aux portes.

L'heure n'était pas propice pour des leçons de morale. Nico, d'un ton sec, me dit :

— 11 faut partir d'ici; il faut partir au plus vite !

— C'est bien. Partir à Tinstant, c'est impossible ; passons la nuit et nous verrons demain. Couche-toi maintenant.

— Me coucher! Est-ce que je puis dormir!

J'eus toutes les peines du monde à le décider, sinon à dormir, au moins à se déshabiller et à se coucher; et, pour lui donner le bon exemple, je commençai à me dés-

habiller moi-même. Mais alors surgit une nouvelle question :

— Dans quel lit me coucherai-je?

Je voulais lui faire prendre le lit de fer, car je craignais que les planches de l'autre lit ne se missent à bouger sur leurs tréteaux, pendant la nuit, et qu'ainsi une nouvelle cause de trouble fût donnée à son système nerveux, déjà assez surexcité. Mais il n'y voulut consentir à aucun prix. C'était moi, qui, en ma qualité de convalescent, devais prendre le meilleur lit. — Et que dirait ma mère? — Enfin, je devais lui obéir, puisqu'il était l'aîné !

Je cédai, pour abréger la discussion, après l'avoir toutefois prolongée assez longtemps afin de donner une nouvelle direction à ses pensées. Je me flattais d'y avoir réussi, et, en le voyant ôter son habit, je commençais à espérer que nous allions enfin dormir, lorsque, poussé par je ne sais quel sentiment, il interrompit tout à coup sa toilette de nuit, et, après avoir fermé la porte à clef, il se mit à examiner minutieusement tout ce qui se trouvait dans la chambre. Il alla jusqu'à relever les draps pour s'assurer que personne n'était caché sous nos lits. Après avoir regardé ce qui était sur le plancher, il se mit à passer l'inspection de ce qui était sur les murs. Je suivais ses mouvements en silence, souriant de la persistance de son inquiétude.

Au-dessus de son lit, du côté de la tête, étaient suspendues trois saintes images : la Vierge, au milieu, et, des deux côtés, saint Nicolas et l'archange Michel; audessous des images était attachée au mur, par quatre clous, une bande de tapisserie faite à la main, qui paraissait avoir été mise là en l'honneur des saintes images.

A cela il n'y avait rien d'extraordinaire ; cependant Nico examinait cette tapisserie avec une minutieuse attention. La petite lampe dans une main, de l'autre il soulevait la tapisserie là où elle n'était pas fixée par les clous , pour voir ce qu'il y avait derrière. Tout à coup, il approche la lumière du mur et se penche pour mieux voir; puis, sans dire un mot, il cherche à détacher un des clous d'en bas.

— Qu'est-ce que tu fais là? lui dis-je, en m'approchant. Le clou était profondément enfoncé dans le mur.

— Qu'est ce que cela, Nico? Il ne suffit donc pas que nous écoutions aux portes, nous allons maintenant crocheter les murailles.

Nico ne répondait pas; il continuait son petit travail.

Le clou, cédant à la secousse imprimée par ses doigts, s'ébranla peu à peu et finit par sortir du mur et de la tapisserie.

Nico, à genoux sur son lit, souleva d'une main l'étoffe, et de l'autre, éclaira le mur.

Au-dessous, il y avait un dessin.

Je confesse qu'après ce qui venait de se passer tout à l'heure, sous l'impression de la terreur et des paroles de M"* Sophie, ainsi que du mystère que j'entrevoyais relativement à la jeune fille inconnue dont nous occupions la chambre, à cette heure de la nuit, au milieu du profond silence qui régnait dans la vieille maison, à la lumière vacillante de la lampe qui tremblait dans la main de Nico, je confesse que je ne regardai pas avec une froide indifférence le dessin qui absorbait l'attention de mon cousin, toujours à genoux sur son lit.

Dans un encadrement formé de petites croix et de tôtes de mort, se rattachant successivement les unes aux

autres en forme de chaîne, le dessin représentait un petit édifice, comme sont nos chapelles de campagne; mais ce n'était pas une simple chapelle, c'était un monument funéraire. Sur les deux battants de la porte, sous deux croix, on voyait comme deux colonnes d'inscriptions; mais, à cause de l'exiguïté des dimensions, le peintre, ne pouvant reproduire les lettres, s'était borné à en indiquer l'apparence. De chaque côté de la porte, sur la façade du monument, étaient dessinées deux croix plus grandes, une de chaque côté, et, au bas de chaque croix, deux ossements entrecroisés. Sous les ossements, une tête de mort, et sous chaque tête de mort, une lettre capitale, à gauche une M, à droite une N.

Le dessin n'était pas artistique; il avait été tracé à l'encre sur la muraille polie à cet endroit, par une main qui ne semblait pas fort habile; mais l'absence même d'art augmentait l'effet, surtout dans la représentation des deux têtes de mort. Les ouvertures inégales de l'orbite des yeux avaient une horreur surnaturelle ; les mâchoires décharnées s'entr' ouvraient de telle façon que ces bouches sans lèvres semblaient rire d'un rire satanique ; et tout autour, les petites têtes de mort, entre les croix, regardaient, elles aussi, avec leurs yeux vides, et riaient avec leurs bouches décharnées; l'image était vraiment faite pour inspirer des pensées sinistres.

Nico ne pouvait en détacher ses yeux. Moi aussi, j'avais peine à maîtriser mon trouble.

— Laisse donc cela, lui dis-je; nous avons assez admiré cet objet d'art.

Et je retirai de ses doigts le pan de la tapisserie qui, en retombant, cacha le lugubre dessin.

Nico descendit de son lit et s'assit dessus. Il était tout pâle. Je pris, de sa main tremblante, la lampe et je la posai sur la table. Je voulais lui parler pour le calmer, mais je ne savais que lui dire ; je ramassai machinalement le clou qui était tombé sur son lit, et je tâchai de le remettre en place. Cela m'occupa quelques moments.

— Voilà qui est fait! Maintenant tout est en ordre; personne ne verra demain que nous avons passé la nuit à chercher à découvrir des secrets de famille.

— Quelle idée de m'avoir amené ici! dit Nico. Dès le moment de notre arrivée dans ce port de malheur, j'ai eu le pressentiment que nous n'aurions que des désagréments. Partons!

— C'est entendu, Nico; nous partirons demain.

— Demain ? Et comment ?

— Nous trouverons une barque quelconque à la Scala. Tout s'arrangera.

— Une barque ? Et tu oublies ce que tu as promis à ta mère !

— Que faire alors ?

— Aller demander l'hospitalité ailleurs ; il doit y avoir d'autres villages dans l'île.

— Cela n'est pas possible, Nico. Ce serait faire un affront à M. Mélétis qui nous a reçus avec tant d'empressement et de bonté!

Nous continuâmes pendant quelque temps à discuter là-dessus. Nico reconnaissait bien qu'il était inconvenant d'offenser gratuitement M. Mélétis, mais, à aucun prix, il ne consentait à rester encore une semaine tout entière dans cette maison. Je ne faisais nulle objection, pour

des raisons que je crus inutile de communiquer à mon cousin. Sans connaître le mystère qui se cachait sous le toit de M. Mélétis, tout ce que j'avais vu et entendu me prouvait suffisamment que notre visite ne devait pas être agréable à notre hôte, et que, tout spécialement, la présence de Nico pouvait être un danger pour sa fille. 11 nous fallait donc partir au plus tôt, bien moins à cause des craintes superstitieuses de mon cousin que pour M"** Hélène. Seulement, comment partir? En y réfléchissant, je trouvai le moyen.

Le bateau à vapeur qui nous avait amenés devait revenir de sa tournée, le surlendemain au soir; il est vrai que le prendre, c'était retourner dans Tîle que nous venions de quitter, ce matin même. Toutefois, de là, nous pouvions reprendre, la semaine suivante, l'itinéraire que nous nous étions tracé. Nos amis seraient sans doute étonnés de notre retour inattendu, mais cela m'était indifférent. Nous pouvions bien trouver un prétexte pour le justifier, sans compromettre la réputation d'hospitalité de M. Mélétis ou le bon renom de sa maison. L'essentiel, disais-je à Nico, c'est que dans cette autre île, il n'y avait ni revenants, ni femmes nerveuses, ni têtes de mort, ni croix sur les murailles, et que notre séjour dans la maison de M. Mélétis se trouvait réduit à une seule nuit encore.

Nico, comprenant qu'il n'en pouvait être autrement, accepta mon projet, mais en protestant qu'il ne resterait pas une heure de plus, et que si je changeais d'avis, il partirait tout seul. Je savais bien qu'il ne disait cela que pour m'effrayer et qu'il ne se serait certainement séparé de moi, sous aucun prétexte. Je l'assurai que j'é-

tais bien décidé et que nous partirions, sans faute le surlendemain.

— Et maintenant, Nico, dormons !

— Et comment veux-tu que je dorme avec ces têtes de mort au-dessus de mon lit ?

— Fais comme tu voudras ; mais, moi je veux dormir. J'achevai de me déshabiller et je me couchai dans le lit

de fer que je trouvai très moelleux, tandis que Nico se jetait, tout habillé, sur son lit, bien décidé à ne pas éteindre la lampe et à attendre ainsi le lever du jour.

Je n'ai pas l'habitude de dormir quand il y a de la lumière dans ma chambre, mais j'avoue que ce n'était pas cela qui empêchait le sommeil de fermer mes paupières. J'étais préoccupé de la fille de M. Mélétis. Je ne pensais qu'à elle.

Pourquoi donc serait-elle en danger de mourir, si elle voyait Nico? Pourquoi cette image de saint Nicolas dans sa chambre ? Pourquoi cette lettre N sous la croix et la tète de mort? Mon imagination s'ingéniait à créer le roman qui se cachait sous la stupeur de M"* Sophie, les paroles de son frère, et ce dessin, caché par la tapisserie, mais je ne pouvais arriver à une conclusion qui satisfît ma curiosité.

— Il me faut cependant éclaircir ce mystère, me disaisje. Mais comment?

Je faisais mille plans pour tirer cette affaire au clair. La vieille servante, Tagoyate, Pandéli, apparaissaient devant mes yeux comme des fantômes; je leur posais habilement des questions insidieuses; je les prenais dans mes filets; ils me répondaient, ils trahissaient le secret de leur maître; mais ce qu'ils me disaient n'avait ni sens ni suite. J'étais en pleine confusion d'idées, je tombais de sommeil. J'essayai de calmer mon imagination, en

me disant que j'avais devant moi, encore deux journées et une nuit; que, dans cet intervalle, il se présenterait bien une occasion de découvrir la vérité; et, fermant les yeux, je pris la résolution de m'endormir.

Cependant le sommeil ne venait pas. Il ne venait pas, car, par malheur, et comme si ce n'était pas assez de tout ce qui s'était passé, un vent violent s'éleva subitement. Il mugissait furieusement autour des murs; il sifflait en secouant les volets fermés; parfois, il me semblait que mon lit et toute la maison en étaient ébranlés. J'avais pitié du pauvre Nico, en pensant à l'impression que devait lui causer le bruit de cette tempête. Je le voyais, à travers mes paupières entr 'ouvertes, étendu sur son lit, les mains croisées derrière la tête, et les yeux, grands ouverts, fixés sur le plafond. Deux ou trois fois, il m'adressa la parole, tout bas, pour me demander si je dormais. Je ne répondais pas, car je n'avais aucune envie de renouer la conversation. Du reste, qu'aurais-je pu lui dire ? Et puis, je sentais le besoin de me reposer. Je finis par m'endormir. .

Je ne sais depuis combien de temps j'étais assoupi, lorsque, tout à coup, je me sentis secoué par une main froide, lourdement posée sur mon épaule. Effrayé, j'ouvris les yeux et je me mis sur mon séant. Nico était debout devant moi, un doigt sur les lèvres.

— Silence, me dit-il tout bas; il se passe ici quelque chose d'extraordinaire. Ecoute!

En effet, j'entendis des pas et des voix basses .dans la salle à côté. Je sautai à bas de mon lit, et je courus du côté de la porte.

Dans les mauvaises actions, malheureusement, ce

n'est que le premier pas qui coûte. Il y a quelques heures à peine, je m'irritais contre mon cousin, parce qu'il espionnait M. Mélétis et sa sœur; maintenant, c'était à mon tour d'appliquer mes yeux au trou de la serrure, sans môme penser que je transgressais ainsi les lois de la plus simple convenance.

La salle était éclairée par les premiers rayons du jour, tandis que, dans notre chambre close, la lampe qui brûlait gardait encore l'obscurité de la nuit. M. Mélétis, en robe de chambre et en bonnet de nuit, traversait la salle pour rentrer dans son appartement, et, au bout de la salle, sur les derniers degrés de l'escalier, deux femmes descendaient. Par derrière, je reconnus M™* Sophie; l'autre personne me sembla être une femme jeune; toutes les deux avaient des robes noires; ce n'étaient certes ni des fantômes ni des esprits. J'entendis leurs pas s'éloigner; puis, un moment après, la porte de la maison se referma avec bruit.

Lorsque je me retournai, je vis Nico, debout, au milieu de la chambre, faisant le signe de la croix.

Lui aussi, il avait fini par s'endormir, mais son sommeil inquiet avait été brusquement interrompu par le mouvement qui s'était fait dans la maison. Il n'avait pas eu le temps de se reconnaître, lorsque, encore sous le coup des impressions de la nuit, il était venu me réveiller, tout effrayé. Cette fois je pouvais sans feinte, me moquer de ses inquiétudes, d'autant mieux que le jour était venu.

J'éteignis la lampe et j'ouvris la fenêtre pour laisser entrer l'air du matin et les joyeux rayons du soleil levant.

Le vent était tombé et le ciel était pur.

La vue que Ton avait de la fenêtre était vraiment superbe. La maison était une de celles qui formaient l'enceinte extérieure du Château. Dominant la vallée, elle était en face du promontoire élevé qui , hier soir , à la lueur du crépuscule, nous avait fait une impression si désagréable. Actuellement, vu d'en haut et éclairé par le soleil, il n'avait plus cet aspect lugubre. Cependant, il y avait toujours quelque chose de sauvage et d'effrayant dans la ligne abrupte qu'il dessinait sur l'horizon, en plongeant d'une telle hauteur dans la mer. Au sommet brillait, sous les rayons du soleil, comme un point blanc, un tout petit édifice, sans doute une petite chapelle.

Le spectacle que j'avais devant moi était splendide dans sa variété; la vallée cultivée en bas finissait, en se rétrécissant, dans des bois d'olivier. A droite, au pied des rochers sur lesquels le Château était bâti, étaient les rares constructions de la Scala. La vue s'étendait et se reposait sur mille détails charmants, mais mes yeux se reportaient toujours sur le cap en face, attirés par cet immense rocher à pic.

Au delà du cap s'étendaient les eaux bleues de la mer Egée, et, tout au loin, à travers le brouillard du matin, on apercevait, bleuâtres sussi, les sommets des montagnes des autres îles.

Le bruit joyeux des cloches d'une église voisine détourna mon attention du magnifique panorama que je contemplais.

Il me rappela que c'était dimanche.

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Lorsque nous sortîmes de notre chambre, après avoir fait notre toilette tout à loisir, nous trouvâmes dans la salle M. Mélétis occupé à prendre son café. Il nous souhaita le bonjour avec une politesse dans laquelle on n'aurait pu trouver aucune trace des émotions de la veille. Frappant dans ses mains, il appela : Marie! Marie!

La vieille servante nous apporta le café.

— Comment se porte M"** Sophie ?demandai-je.

— Elle va très bien, je vous remercie, répondit M. Mélétis, et la preuve, c'est qu'elle est sortie ce matin, de très bonne heure, avec ma fille. Elles sont allées, toute les deux, passer leur dimanche au couvent des sœurs.

Ce départ de la tante et de la nièce avait évidemment été combiné pour que M"° Hélène ne vît pas Nico. La chose avait été arrangée ainsi pour aujourd'hui ; qu'allaiton imaginer encore pour demain ?

— Ainsi donc, repris-je un peu désappointé, nous n'aurons pas l'honneur et le plaisir de voir mademoiselle votre fille.

— Certainement si ; elle reviendra dans la soirée ; elle m'a prié d'excuser auprès de vous son absence. Elle vous dira elle- même ses regrets, ce soir.

Ce soir!

Eh bien! attendons jusqu'à ce soir.

Après avoir pris notre café , nous allâmes à l'église où les marguilliers vinrent nous recevoir avec tous les honneurs réservés aux étrangers, nous offrant, selon la coutume, de grajiids cierges, sur des plateaux d'argent sur lesquels nous nous empressâmes de déposer notre offrande pour « ^ huile de t église » .

Après l'office, la matinée se passa en visites. M. Mélétis nous conduisit chez toutes les autorités et chez toutes les personnes marquantes de l'île.

L'accomplissement de ce devoir m'avait beaucoup amusé dans les autres îles que nous avions parcourues; j'avais eu ainsi l'occasion d'y faire de nombreuses connaissances qui n'avaient pas peu contribué à rendre notre séjour très agréable. Ici, au contraire, je ne trouvai aucun plaisir àces corvées obligatoires. Mon esprit était ailleurs, et notre résolution de partir le lendemain me rendait tout à fait indifférent à ces relations d'un jour. De plus, l'insomnie de la nuit passée ajoutait à ma mauvaise disposition. Nico, de son côté, ne paraissait pas plus en train. Mais nous ne pouvions éviter ces conséquences d'une hospitalité si cordialement offerte, et nous rendîmes visite successivement à Véparque (sous-préfet), au despote (évoque), au démarque (maire), au receveur des finances, à l'ancien député, à la femme du député actuel et à tous les personnages importants de l'île.

Etait-ce par un pur effet du hasard que M. le sous-préfet nous invita gracieusement à souper et à passer la soirée chez lui, ce même jour?

Etait-elle bien sincère la protestation de M. Mélétis, qui voulait à toute force nous garder chez lui et ne céda que

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devant les instances réitérées du sous-préfet qui l'obligea môme à nous accompagner?

A midi, on nous servit, chez M. Mélétis, un copieux repas auquel prirent part quelques-unes des personnes que nous avions visitées dans la matinée. 11 n'y avait absolument que des hommes. Marie et Pandéli servaient avec un empressement dont Texcès témoignait que pareille fête n'arrivait pas souvent.

Notre hôte présidait le repas avec dignité , comme un homme accoutumé à accomplir tous les devoirs de l'hospitalité.

C'était un homme, en tout, digne et solennel. Sa tenue, ses façons, le ton de sa voix, jusqu'à son costume, et aussi la manière d'être des autres habitants à son égard, tout démontrait sa noble origine. C'était un vrai représentant de l'aristocratie de nos îles. La tradition vénitienne qui s'y est conservée, et les rapports non interrompus avec l'étranger, grâce aux communications maritimes, ont produit dans ces îles des mœurs et des coutumes qui ne se retrouvent pas sur le continent. Maintenant, tout cela s'efface peu à peu. La pratique des mœurs constitutionnelles, et aussi la vie de l'Université, amènent un mélange des classes et un nivellement qui tendent à détruire de plus en plus les inégalités, bonnes ou mauvaises, du temps passé.

M. Mélétis paraissait avoir une soixantaine d'années. Il était maigre, d'une taille moyenne que faisaient paraître plus grande la raideur de son maintien et son cou droit qu'enveloppait de plis nombreux et serrés une haute cravate blanche; il avait les lèvres et le menton rasés. Sa tenue était d'accord avec son expression sé-

rieuse, avec le ton grave de sa voix, avec sa parole lente et mesurée. Je ne l'ai pas vu rire; en revanche, il souriait souvent ; mais on voyait que ce sourire n'était pas un signe de gaîté, mais plutôt une 1 tude de courtoisie. Ses yeux restaiei tristes quand ses lèvres souriaient.

Pendant le repas, la conversation, comme cela était naturel, roula sur les choses deTîle. Nico, qui heureusement, paraissait ne plus penser aux événements de la veille, demandait des renseignements à son voisin ; les autres convives prenaient part à la conversation, chacun ajoutant à la liste des curiosités qu'il nous fallait voir, et tous, à la fois, exaltant, par patriotisme local, rimportance des édifices et des sites qu'ils nous signalaient.

— Tout cela est beau et mérite assurément d'être vu, dis-je, mais malheureusement nous ne pourrons pas tout voir, car nous devons partir demain.

Je crois ne pas m'étre trompé, en remarquant un éclair de satisfaction dans le regard que M. Mélétis tourna tout à coup de mon côté, tandis qu'il manifestait, le plus naturellement du monde, son étonnement et ses regrets.

— Demain, s'écria-t-il , c'est impossible! Nous ne vous laisserons pas partir !

Tous les convives appuyèrent chaleureusement la protestation de notre hôte.

Nico et moi, nous exprimions nos regrets de ne pouvoir

prolonger notre séjonr, tout en promettant de revenir prochainement. On n'eut pas Tair de considérer notre résolution comme définitive, et, de notre côté, nous ne crûmes pas devoir insister davantage.

Cependant, on arrêta, pour le lendemain, le plan d'une excursion sous la conduite d'un jeune neveu de M. Mélétis, M. Spiraki, qui assuma, spontanément et avec empressement, Toffice de cicérone.

Le repas se prolongea assez longtemps. Il était à peine terminé et nous venions de passer dans la grande salle pour prendre le café, lorsque recommencèrent les contrevisites que nous rendaient les personnes que nous étions allés voir, le matin. L'évêque, le sous-préfet, le receveur des finances, l'ancien député, le maire, le juge de paix, tous les notables de l'île vinrent l'un après l'autre. L'après-midi se passa ainsi. Cependant Nico et moi, nous sentions le besoin de sortir, de prendre l'air, de respirer, de marcher. M. Mélétis le comprit, et vers le coucher du soleil, il proposa à tous ses amis qui remplissaient encore la salle, de nous montrer les ruines d'un ancien monument qui se trouvait à une demi-heure de distance. Nous sortîmes donc tous ensemble. Notre promenade, vu le grand nombre de personnes qui y prenaient part, ressemblait assez à l'excursion officielle d'un congrès scientifique. Nous aurions assurément préféré être libres et seuls. Mais l'hospitalité impose des devoirs à celui qui la reçoit comme à celui qui la donne. Du reste, la promenade était charmante, la soirée splendide, la vue magnifique et l'air vivifiant. Les ruines aussi étaient intéressantes, quoique, autant que je puisse me le rappeler, les explications archéologiques de M. l'Instituteur, qui faisait également

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