‹ Nouvelles guêpes (volume 2)Chapitre 1 sur 2 · GUÊPES · texte numérisé non relu

GUÊPES

A une ivprést'iitatioii du Théàtie- Italien on a été un peu distrait par la réapjiaiition d'un couple dont le départ avait fait dans le monde parisien une sorte de scandale.

M...., après trois mois de m;iiiage, avait ^uliitenient enlevé sa femme et avait été s'enfermer avec elle dans un petit château qu'il possède enTouraine. — Il avouait franchement, au départ, qu'il était amoureux de sa feanne, et qu'il allait cacher son ▼m. 1

bonheur comme les violettes se cachent sous l'herb-. Les prophéties n'avaient pas manqué.

— Voilà, disait-on, des gens qui, au lieu d'étendre sagement des confitures sur de longues tartines de j)ain, vont avaler le pot entier à pleines cuillerées et n'auront plus que du pain sec.

Voilà des gens qui éventrent leurbonhcurcDimne la poule aux œufs d'or.

Voilà des gens qui, au heu de vivre de leur revenu, mangent lei r capital.

Voilà des gens qui traitent le boidieui' conune imc drogue amère : ils Tavalent d'un trait, sans ligoûter, etc., etc.

Le monde ne pardonne pas volontiers que Ton soit heureux et que Ton se passe de lui.

— Ah ! ah ! disait-on l'autre soir, — voi( i les tourtereaux rentrés dans la volière; voici nos gens guéris et essoulllés. Et les lorgnettes se braquèrent à plusieurs reprises, fornjidablo batterie, sur la loge où ils étaient seuls. — Ils avaient l'air fort heureux d'être ensemble. On vit la fennne se retournera certains passages de la musique et plonger ses regards dans ceux de son mari, — pour prendre ou donner le la d'une extase qu'elle voulait partager avic lui. — On crut voir un instant qu'ils se serraient clandestinement la main. — Valse célest'c t émouvante que

Celle de deux cœurs qui se laissent emporter par une belle musique !

Quelque-^ femmes cuv.jyèieiit quelques hommes visiter les revenants, pour voir un peu ce que cela voulait dire. Les plus s niables, les anciens amis <le M..., risquèrent une question :

— Eulin vous voilà revenus à Paris?

— Nous? pas du tout; nous sommes à l'auberge; nous sommes venus pour quatre jours, pour entcnclie de la musique, empoitei- des rosiers nouveaux |tnur notre jardin et des camellias pour notre serre.

— fcinlin, vous veri*a-l-on un i>eu?

— Oui, à rOpéra, aux Italiens.

Et on letournait dans les loges dire :

— (ja ne va pas mieux.

Voici la vérité sur ce ca s iwtraordi nu in', comme «lisi'ut les médecins.

Il y avait alors près dun an (|ue M... avait épousé une jeune personne riche, jolie, bien élevée, et qui n'avait reyu que d'excellents txiinples dans une fannlb' où la chasteté drs femnas et l'honneur des iinnnnes sont précieuscintiit conservés comme une \Vi itable noblesse héréditaiie. Ce maiiage avait été ai rangé par des parents et des amis; les deux époux s'étaient peu vus avant le mariage, mais tous deux

possédaient les avantages et les qualités les plus pi'opres à faire naitre l'amour.

Cependant, au bout de quelques mois, M... s"ajjerçut que sa fenmie ne Taimait pas ; — il fit une enquête pour savoir si quelque amour antérieur n'avait pas envahi l'imagination de la jeune fille ; — le résultat de son enquête fut très- satisfaisant pour son cœur, mais nullement pour sa curiosité ; — avant son arrivée dans la maison de son beau-père, jamais madame M... n'avait vu que de vieux parents, M... était le seul homme jeune auquel il eût jamais été permis de lui adresser la parole.

— Ce n'est pas dans le passé qu'il faut chercher, se dit Ernest ; regardons autour de nous. Ce serait un peu bien prompt après deux mois de mariage.

11 regarda avec les verres grossissants de la jalousie, il tendit et essaya toutes les souricières conseillées par Balzac ; il ne découvrit rien.

— Cependant, dit- il, elle ne m'aime pas. Elle se plaît à être seule ; quand je rentre, je la dérange ; elle rêve et est distraite en ma présence. A chaque instant, je surprends ce que, dans le langage un peu populaire, ou appelle si justement des absences. Si je 1-ii parle, sou esprit se fait attendre et vient répondre, ahuri et essoufflé, comme une servante en^ dormie qui entend sonner et vient du troisième

étage ouvrir la porte cochère. Si mes affaires, mes relations me retiennent delnus, elle ne parait ni inquiète ni chagrine ; elle n'aime ni le monde, ni le théâtre, ni la promenade; elle reste chez elle, rêve, lit, fait de la musique, et coud; — fausse occupati( ii hypocrite qui permet à l'esprit des femmes de s'ahsenter et d'aller courir la prétentaine, tandis qu'elh s ont Tair d'ètiv vertueusement au sein de leur moiiagi', (jù il n'y a en réalité qu'un corps engourdi, — à la façon des prisonniers qui s'évadent et laissent dans leur lit leur traversin coiffé de nuit, pour jouer leur rôle et tromper 1* geôlier pendant quelques heures. — Pour son mari, une fenjrne (jui coud est aussi absente cpie si, à califourchon sur un manche à balai, elle s'était en allée baiser l'ergot d' messire Satanas, — La main est là (|ui ourle n'im|)orte quoi, mais l'esprit est parti au sabbat.

Elle ne m'aime pas, se répétait Ernest ; cependant elle s'occupe de sa toilette autant qu'une autre femme , mais autant quand elle reste chez elle que (piand elle sort ou va dans le monde.

— Qui donc vient ici ?

11 recommença ses observations, il tendit de nouveau ses souricières; il ne vit rien, il n'attrapa rien.

Il prit un parti violent ; il dit à sa femme : — M.i chère Cécile, j'ai le projet d'aller passer quelques viii 2

iO NOUVELLES GUEPES.

mois dans un petit château que nous avons en Touraine et que vous n'avez jamais vu.

— Quand partons-nous? dit-elle froidement.

— Demain.

— C'est prompt, mais cela ne fait rien.

Elle sonna sa femme de chambre et lui donna les ordres nécessaires pour le départ. Ernest remarqua que les caisses seraient nombreuses : — Ma chère, dit-il, je crois charitable de vous avertir que notre petit château est fort isolé et que nous courongrand risque de n'y pas voir un chat. A moins que vous n'aimiez la toilette aussi innocemment que l'aiment un colibri ou une rose, vous pourriez voudispenser d'emporter autant de munitions de gueire.

Cécile ne répondit pas, et ne changea rien à se.ordres. Ernest lui emprunta sous un frivole prétexte son écritoire. 11 n'avait pas le sien, ou il n'y avait pas d'encre dedans; — elle le lui donna sans observation.

— Ah çà 1 (lie n'a donc à annoncer son départ à personne... du moins par écrit?... Il faut voir qui viendra aujourd'hui.

Il ne vint personne.

On partit le lendemain, et on arriva une douzaine d'heures après. Cécile fut ravie du château, où l'on reconnaissait l'architecture du quatorzième et du

•{uinzièine siècle. — Elle s'y arrangea un logement dans le style du château. Le printemps vint ; — Ernest vit s'épanouir danN le cœur, dans l'esprit, dan> les regard'^;, dans la voix de sa femme, toutes les riantes, belles et embaumées fleurs du printemp-, en même temps que les primevères et les violettes sur la terre. — .Mais ces fleui's,elle ne songeait nullement à lui en faire un bouquet; elle semblait ;iu eoiitraire vouloir les lui dérober.

Elle ne m'aime pas! — Mais elle aime! se dit-il • ne tre. — Mais qui? C'est un absent, puisque nous ne voyou; personne. — Et elle n'est pa> impatienUM ri le n'éirit pas! elle ne reçoit pas de lettres! — Je m'y perds. — C'est un rc'hfci que cette femme-là ' — Oh ! je le devinerai.

In jour, il la trouva qui lisait au bord d'un étmg, à Inndtre d'un saule ; — elle avait une toilette iVaî- (bi-et coquette, mais appropriée au >tyle du château i't de l'ameublement du logis qu'elle s'était fait; — elle paraissait émui'; — son visage étiil éclairé il'une douce flamme intérieure, comme nue lampe d'albâtre suspendue aux lambris.

Ernest ne voulut rien dire ; -- mais, tout en causant, il prit négligenunent le livie et le feuilleta, pensant y trouver autre clioe que des pages imprimées. — Rien. — Était-ot donc quelque roman in-

<2 NOUVELLES GL'LPES.

cendiaire? — Non : — c'était Thistoire tic France; il le jeta avec dépit.

Une autre fois, — rentrant également sar.s être attendu, — il Tentendit au piano. — 11 s'avança jus([ue sous la fenêtre et écouta ce qu'elle chantait. D'abord :

Partant pour la Syrie, de la reine Ilortense; puis :

Jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera!

— Quel feu ! dit-il en entrant ; — il y a de quoi rompre l'alliance anglaise, si on vous entendait.

— Al) ! dit-elle, je ne puis sans émotion penser au temps où les Anglais ont occupé la France.

Ernest se recueillit.

— Avons-nous, se dit-il, quelque soldat parmi nos amis? — elle me parle avec mépris des autres professions; — ou quelque dijtlomate, partisan suranné de l'alliance russe? Ce serait un indice, car en politique une femme adopte sans examen les opinions et les convictions de son amant.

Il chercha et ne trouva pas.

A quelque temps de V.i, Ernest et sa femme fu-

rent parrains d'un enfant qui était surveiui à un do leurs fermiers. C'était une iiile, et les feniiiers priaient qu'en lui donnât le nom de la dame.

— Non, dit-elle, je n'aime pas mon nom.

— Quel nom lui donnerez- vous? demanda Eimst, le mien?

— Ernestine? Non, Jeanne.

— Très-mauvais ( hoix, ma chère Cécile ; ce nom, qui est fort distingué pour nous autres, gens du monde, paraîtra vulgaire à des paysans, qui aimeraient bii'ii mieux quelque chose de long et de diflicil»' à prononcer : Cymodocée . Calypso. Eucluiis.

— Je tiens au nom de Jeaime.

— Bizarre idée I (ioinptez-vous en faire une non- Telle héroïne?

— L'ironie me par.iît ici mal placée, Jeanne a ;iuvé la France.

— Agnès Sorel aussi l'a sauvée... à sa manier»* :

Cn-ntille A{:nt"'<î, plu* d'honiumlu m«^rilps, o\c.

ApiH'lons la p-tite : Agnès. Pour les paysans, Jeanne est le nom «l'une chèvre. Ça feia très-mauvais .'ff.'t

— Je ne tiens pas à être marraine.

a .NOUVELLES GUEPES.

— J'ai promis ; ça serait tout à fait désobligeant. L'enfant fut nommée Jeanne.

Une nuit, Cécile rêva haut. Évidemment, dans son rêve, un homme était à ses genoux, et elle ne lerepoussait pas. Ernest, la respiration haletante, le cœur battant par secousses, écouta avec celte anxiété fiévi^euse de la jalousie qui fait qu'on croit trouver une volupté à savoir ; elle allait peut-être prononcer un nom . . .

— Oui... murmura-t-elle... ensemble... c'est le clairon... mort aux Anglais!

Et elle se réveilla en sursaut.

Un jour que Cécile était sortie, Ernest se décida à une grande expédition : il fouilla sans sciupule dans tons ses tiroirs, dans ses tables à ouvrage, dans ses boites à gants et de bijoux. — Il troiivn nu portrait.

— Ah! dit-il, enfin! — 11 rassembla ses souvenirs, il rappela les bizarreries qui l'avaient étonné dans la conduite, dans les discours de sa femme : tout s'appliquait parfaitement au portrait. — Allons, dit-il, je connais l'ennemi, au moins on peut se^défendre. — Le rébus est deviné; c'est bien; je n'userai plus mon temps et mes forces contre des moulins à vent, ou à agiter un grand sabre dans la nuit.

NOCV ELLES GLEPES. 15

Du jour où il avait fait son importante découveito, Ernest changea complètement d'attitude à regard de sa femme : — il s"absentn, — fut rêveur en sa présence, — passa de l(»ngues heures enfenné dans son cabinet. — Un jour, il laissa tomber de sa poche un brouillon chiffonné; Cécile le trouva, le développa et vit... des vei's.

Ces vers étaient évidemment adressés à une fennue. Us étaient encure imparfaits, pleins de ratures, — ces mouches qui vont bien aux Muse , comme disait je ne sais plus quel jésuite éiudit.

0 daine de lje;iuk'

A incs vers lu devras tmi iiiiinorlu'.ilc.

Sous tun aimable jou;:

Oh! ((lie j'aime les eliauips. ô liaiilo Tourainc! Patrie où juil le jour ma I elle souveraine !

il n'y avait pas à en douter, ces vers n'étaient pas faits pour Cécile, qui était née à Paris. Elle avait une rivale, elle était trompée, ht fidélité est une vertu dont on veut bien se dispenser, mais dont on dispense difficilement les auties. — Cécile s'énmt; elle s'aperçut que son mari était un homme qu'on pouvait aimer.

Un jour elle le vit qui lisait une lettre, qu'il replia précipitauinient et cacha assez maladroitement à son arriv/'e.

Une autre fois, elle le vit contempler nn portiait -enfermé dans un écrin de maroquin bleu, avec tant l'oubli qu'il ne Tentendit pas venir et ne put fjrmcr récrin si vite qu'elle n'eut le temps de voir que c'était un portrait de femme.

Un jour on parlait des naissances illégitimes. Ernest se montra sévère.

— Tous ces gens-là, dit-il, entrent dans la vie en ennemis.

— Beaucoup cependant, dit Cécile, ont été de grands hommes.

Et elle lit facilement une assez lungue liste des enfants plus ou moins abandonnés qui ont laissé un nom célèbre.

— Vous oubhez le bâtard d'Orléans, dit ErUL-st, le beau Dunois.

— Eh bien, n'est-ce pas un nom dont la France s'honore? n'est-ce pas lui qui a chassé les Anglais de la Normandie et de la Guyenne?

— Oui ; mais sa conspiration contre son souverain !

— Oui ; mais comme il a noblement expié sa faute

passagère au siège d'Uonfleur et au siège de Dieppe !

— Il n'en a pas moins forfait à Thonneur en entiMut dans cette conspiration contre Charles VII et en y entraînant le Dauphin Louis XI.

— Charles VII, s'écria Cécile, avait eu des torts à son égard.

— Ehl d'où diable le savez-voiis? dt mamla Ern.^st.

Cécile ne répondit pas, mais elle fut de très- mauvaise hume-ir tout le jour. Le soir, elle dit à son mari :

— Jai à causer avec vous.

— Je vous écoute.

— Eh bien, je ne prétends pas que l'amour que vous avez juré que je vous inspirais soit étcTnel ; j'ai toujours pensé qu'il se changerait tôt ou tard en une sinct;re amitié ; cependant je vous avouerai que je suis un peu surprise que vous vous soyez si fort hâté de me donner une rivale.

Ernest répondit très-maladroit'-mcnt :

— Qui? moi? Vous vous trompez... des apparents...

— Ne jouez pas ce rôle-là. Un aveu franc et sincère aura plus de noblesse. Je sais tout... Cette lettre, que vous li<;iez l'autre join- et que vous avez si

iS NOUVELLES GUEPES,

vite cachée, ce portrait dans un écrin bleu, ces vers dans lesquels vous dépeignez laborieusement votre flamme à une femme que vous appelez dame de beauté... Ne m'interrompez pas pour me faire un mensonge vulgaire et me dire que ces vers sont pour moi. Je sais le contraire.

. . 0 liante Touraine!

Pntrie où prit le jour ma belle souveraine!

La rue du Bac n'est pas en Touraine.

— Eh bien, Cécile, je vais vous tout avouer.

— A la honne heure, dit Cécile, j'aime mieux cela,

Elle était pâle et tremblante. Ernest continua ainsi :

— Ma mye, mon ferme propos estoit, quand ie vous ay congneue, d'estre honnestement fidel pour tousiours à vostre chiere et muliebre beaulté, et de vivre avecques vous en estroite union; mais sans estre suspectionneux, i'ay veu que io n'auoys point l'heur de vous complaire et d'estre aymé de vous ; adoncques i'ay deu chercher adventure ailleurs. Ne soyez donc point trop aspre à pugnir.

— Mais que me dites- vous là?

— le parle le languaige le mieulx approprié à noslre situation.

— Ne plaisantez pas. Voulez-vous me inontier le poitrait ?

— Le voici.

— Elle est jolie I

— Je le crois bien !

— Et la lettre?

— Tenez... elle m'a coûté cent écus.

— Oli! fi!... il y a de l'argent!...

— Jj parle de la lettre, (|ue j'ai achetée à nn juif.

— Quelle écriture et qu-l ^tyle 1 je n'y ci»mi»ivnds lien.

— Il lau Irait faire à la lettre ce cpie le |»eintrc a lait au porti.iit.

— Quoi?

— Voyez.

Et Ern'st m mtra un autre portiait.

— C'est la même ligure en costume de b.il nia>qué.

— Du tout, c'est dans l'autre [lortiait (|u'elle est déguisée.

— Cessez ce badinage.

— Je ne badine pas... La trouvez-vous jolie?

— Très -jolie!

— Joignez à la beauté un CNprit ravissant, un ca'ur d'or !

20 iNODVELLES GUÊPES.

— Ah! épargnez-moi cet éloge 1... gnrdez cehi pour vos vers.

— Enfin, c'est une femme accomplie : elle n"a qu un défaut.

— Vous m'étonnez 1

— Vous voyez que Tamour ne m'aveugle pas.

— Vous Tairaez donc ?

— Oui, certes.

— A votre aise !.. Et quel est ce défaut?

— Elle est morte en 1 i50.

— Quoi !

— La lettre et le ptrlrait sont... d'Agnès Sorel.

— Vous aimez Agnès Sorel ?

— Vous aimez bien le beau Dunois, vous ! Ernest se retira, laissant sa femme livrée à ses ré-

ilexions. Ces réflexions furent bonnes; elle pleura d'abord, puis finit par rire.

Et c'est alors seulement que conmienga leur lune de miel, que les hal)itués du Théâtre-Italien s'étaient scandalisés de vou^ encore dans son pk-in.

llle ego qui quondam...

J'ai autrefois signalé dans les Guêpes un peu plus d'une dizaine de grosses fautes de français ensei-

NOUVELLES GUÊPES. -Jl

gnces à la jeunesse avec privilège de rUnivei>ité. par MM. .Noël et Chapsnl.

On trouve dans presque toutes les grammaires. — je dis presque, parce qu'il y en a sans doute que je n'ai pas lui's, — la règle que voici :

« Un sub>tantif est masculin quand on peut le faire précéder de le ou un ; il est féminin quand on l»eut y joindre la ou une. »

C'est juste connue si l'on disait : Un homme est homme parce quil porte un pantalon, et une femme est fennne parce qu'elle a une jupe.

Ou demandait à un bambm alsacien devant un de nos correspondants : « A quoi reconnait-on le genre des substantifs? » Il répondit s^ins hésiter par la rè- ^le ci-dessus énoncée.

On lui demanda un exemple ; il répondit imperturbablement :

« Soleil est féminin, parce qu'on dit : lu soleil ; hme est inascuhn, car on dit : le lune. »

M. A. Caroii, rénovateur et piatiquant le caloridynamique, a guéii tant de monde du choléra, qu'il se croit obligé de publier son procédé. C'est simple, facile, peu coûteux, et, si M. A. Caron a

guéri du choléra tous ceux qui n'en sont pas morts, il faut avouer que les autres niéJecins ont bien cherché midi à quatorze heures. Voici le procédé triomphant de M. Caron.

Vous prenez un verre d'eau légèrement acidulé % vous le posez sur une table, vous le couvrez de voire main ouverte, vous restez dans cette position pendant cinq minutes avec la volonté ferme et soutenue de guérir du choléra ceux qui boiront le contenu du verre ; puis vous faites avaler la chose au malade jusqu'à la dernière goutte.

M. Caron est, selon toute apparence, destiné à réhubiliter son nom, un peu compromis par un autre (Jaron, bateher funèbre, ([uia, pendant des siè- (;b's entiers, passé les gens des rives de la vie aux rives de Tenfer. M. A. Caron (on ignore le lirénom de l'ancien) veut faire repasser sur ce bord du Coeyte tous ceux que son aïeul a déposés sur l'autre.

Pailla majora canamas.

Il s'agit d'un sujet, grave au fond, futile en apparence, auquel le calendrier redonne tout le mérite de Tà-propos.

Eh là-bas ! mon cher Léon, le souvient-il encore (lu cainaval? Il me semble bien que nous avons assisté à la fin du carnaval en Franre.

A moins que, sur ce point coimne sur tant d'autres, il ne nous arrive déjà ce qui est arriv.» à ceux qui nous ont précédés.

On blâme la frisure quanJ on n'a plus de cheveux, et on médit des pommes quand on n'a plus de dent^.

Le carnaval du temps de notre jeunesse étiit-il réellement une chose très-amusante en elle-même, ou le plaisir que nous y trouvions venait-il seulement de notre jeunesse?

Age heureux, riche et puissant, où les fruits iU'> haies et l'amour de la première venue ont tant de saveur; où l'on fait de si bons dîners avec les coteli'ttfS à la sauce du charcutier du coin ; où l'on écrit tant de vers, où l'on éprouve de si n(d)les et (le si généreux sentiments p(»ur des créatures qui n'en lompreiment pas un mot, — grâce à l'appétit de re>t(>mac et à l'appétit du i ivur, grâce à la jeunesse !

En tout cas, si nou> nous sommes amusés du

carnaval, nous avons eu parfaitement raison de nou> amuser.

J'espère que toi et moi nous éviterons de faire un crime à nos successeurs des plaisirs qui nous échappent: j'espère surtout que nous ne deviendrons jamais assez bêtes pour nous faire un crime à nousmêmes de les avoir goûtés.

Si je me sentais disposé à accusir la génération qui nous suit de légèreté, de frivolité, d'amour de> plaisirs et surtout d'amour de l'amour, je me mordrais soigneusement les lèvres pour emprisonner ina langue, et je reconnaîtrais tristement :

El cet âge envieux où naît rauslt-rité, Où l'on fait la sagesse avec rinfirniilé.

et le radotage, cette ileur jaune qui tleurit sur les ruines, comme la giroilée. Mais quand j'ai à reprochei' à la jeunesse de n'être pas assez jeune et de n'av()ir pas rc trop sans lequel on n'a pas assez plus tard.

Anio in iuloleicente quod resecari possit,

je n'ai plus la même défiance de moi-même. Peutêtre cependant est-ce le radotage sous une autre

forme, le radotage de Nestor et celui d'Évandre, le radotage déguisé, le radotage en domino et ;ivoc un faux nez. Cela nous ramène au carnaval.

Autrefois les gouvernements faisaient une sottise : ils s'attribuaient tout ce qui arrivait de bien à leur jieuple, soit par hasard, soit malgré eux.

Ils exigeaient do la reconnaissance à cause de la Itluie et à cause du soleil. Si les épis jaunes et biurds tombaient sous la faucille, si la vigne se cliargeait de pampres et de grappes, les gouverneiiients de ce temps-là le publiaient avec emphase, <t les plus modestes baissaient les yeux.

(j'était un mensonge, mais ce nVst pas là l'inconvénient. Le mensonge n'est mauvais pour celui qui b; fait que quand on ne le croit pas, et les gouverîiements, auxquels on ne pouvait répondre tout haut, croyaient toujours qu'on les croyait.

L'inconvénient était que, lorsqu'il ne pleuvait pas ou lorsqu'il pleuvait à contre-temps, btrsque les coteaux ou les plaines restaient infertiles, on accusait les gouvernements et l'on s'en prenait à eux.

lnju^ti(■e criante, si ce n'avait été une juste leprésaille.

Alors les gouvernements étaient obligés, pour parer à cet inconvénient, d'avoir des gens à eux qui soutenaient toujours, envers et contre tous, qu'il

pleuvait quand il fallait de la pluie, — et plaidaient, le parapluie à la main, qu'il faisait le plus beau soleil du monde, quand il fallait du soleil.

Les gouvernements de ce temps-là avaient une autre imprudence lorsque vers l'époque de carnaval il faisait une belle gelée et quelques pâles rayons de soleil, — lorsqu'il plaisait à beaucQup de leurs sujets de se peindre le visage en rouge ou en bleu, et de s'enivrer du plaisir que l'on goûte à entendre les hoides de gamins crier à lo chienlit quand on est sur que Ton est la cause et le but de ces cris; — les gouvernements de ce temps-là annonçaient que c'était un signe de grande prospérité et s'en enorgueillissaient. De là à payer des gens pour se déguiser et d'autres pour crier à la chienlit, il n'y avait qu'un pas, et les chroniqueurs prétendent que, sous cerlains gouvernements, à certaines époques, on servait sur les boulevards de Paris de la félicité publique sophistiquée et à faux poids.

En remontant un peu, on sait que la grande Catherine, visitant ses États, trouvait de temps en temps dans des endroits où les historiens, les géographes et les statisticiens ne connaissaient que des déserts ou des bourgades misérables, — de beaux petits hameaux tout neufs, peints et vernissés avec des troupes de paysans joufllus et hien vêtus qui

dansaient joyeusement comme des paysans d'upéraconuque .

A l'aspect de l'impératrice, ils se prosternaient sans se relever jusqu'à ce que sa voiture eût disparu.

Puis en grande hâte, par les soins de Potemkin. on ramassait, on démontait, on repliait proprement les maisons, on emballait les paysans, et par de> chemins de traverse on allait, à quelques lieues plus loin, remontf-T, reconstruire et replanter le hameau devant lequel les mêmes paysans recommençaient à danseï" et à se prosterner.

Ce qui fit que Catherine le GrAiid, comme l'appelait Voltaire, rtentra chez elle aussi enchantée que surprise de la jirospérité de ses Etats et du l)itnheur de ses sujets.

En remontant encore un peu, on se rappelle Shahabaam qui dit à ses sujets : « Or çà, que tout le monde s'anuise; ceux qui ne ^amuseront pas ser(»nt empalés. »

Par une pente invincible, tout despotisujc arrive à Shjhabiiam.

Si l'on voit aujourd'hui beaucoup moins de masques dans les rues de Paris, ce n'est pas que l'on se déguise moins, c'est, en second lieu, que trente bals masques ouvrent toutes les nuits leurs gueules à deux battants.

Cependant, malgi'é la multitude de gens qui se déguisent, il n'en est pas moins vrai que le carnaval n'existe plus, et cela, parce qu il n'a plus aucune raison d'être.

Ces nombreux bals déguisés où les hommes ne mettent pas de masques et où les femmes ont les leurs dans leur poche ne sont que des bals parés, où tout le monde adopte un seul et même déguisement, où chacun se déguise en quelqu'un de riche. Le carnaval a sa raison d'être lorsque les rangs, les ca4es, les professions, sont fixés etchstingués par le costume.

On comprend les saturnales des Romains. Les esclaves se déguisaient en maîtres et les maîtres en esclaves, parce que les esclaves et les maîtres savaient bien qu'ils reprendraient le lendemain leur véritable figure.

Ou comprend le petit bourgeois se déguisant le mardi-gras en marquis, lorsque le petit bourgeois savait qu'il n'avait aucun autre moyen de devenir marquis ni aucun autre jour pour l'être.

On comprend l'artisan s'affublant d'un costume de chevalier, lorsqu'il n'était permis qu'à la noblesse d'aspirer à être officier dans Y armée du roi. On comprend la grisette se costumant en duchesse, lorsqu'elle savait positivement qu'elle ne

pouvait être faite duchesse que par elle-mêuie, et pour viiij:t-quatre heures.

On comprend l'ouvrier se dég:uisant en prince à tunique ahricot, avec des crevés hleu-de-ciel, lorsqu'il était condamné à porter le reste de l'année sa vcsle de travail.

Mais aujourd'hui, des causes diverses ayant produit de bons et de mauvais résultats, t^ut cela e>.t changé.

Le petit bourgeois, i"enq>lové à 1,500 l'r., s-e (\iiuui>e toute la vie en marquis, — il s'habille comme lui au moins une fois par semaine.

On a vu de notie tempj. des é[»iciers et des étuvistes devenir, sinon marquis, du moins comtes et barons.

Les costumes de chevaliers et de guerriers à casques dorés sont abandonnés depuis qu'une grande partie de nos illustrations militaires de l'autre révolution et de l'autre empire sont sorties deï» bouti- ([Ues d'artisans, et depuis surtout que les bourgeois s'habillent en garde national.

Pourquoi une grisette ou une comédienne se déguiserait-elle en duchesse au annaval ? — Un peu de patience, un peu d'adresse, un peu de notoriété au bal Mabille, et elle épousera peut-être un vrai duc. — Ces alliances ne sont pas lares aujourd'hui.

— D'ailleurs elle s'habille déjà comme les grandes dames.

L'ouvrier, comme l'employé à 1,500 fr., met des bottes vernies et un paletot de drap fin ; il se déguise en prince d'aujourd'hui, en prince vivant, cinquante-deux fois par an ; qu'a-t-il besoin de se déguiser une fois en prince de fantaisie, en prince de contes de fées en prince d;' pendule?

Giàce à « l'égalité » de dépenses qui règne aujourd'hui, tout 11' monde est sans cesse déguisé, carnaval coûteux, dangereux, laborieux, très-sérieux et très-triste.

Le masque n'existe de droit que lorscjuc b's mœurs renferment chacun dans sa sphère, connue l'apologue ne vit que sous les gouvernements absolus. M. Vienneta le tort d'écrire encore des fabbs, mais M. Behnontet a le bon sens de ne pas en faire : il peut tout dire, et il en use largement. Le masque aurait pu subsister encore au bal de l'Opéra. Le bal de l'Ojiéra était pour nous le carnaval, car nous n'avons ni l'un ni l'autre pris jamais aucune part aux danses frénétiques, aux plaisirs épileptiques du jardin Mabille ou du Chàteau-Rouge. J'avouerai même que je n'ai jamais vu ni l'un ni l'autre de ces deux jardins de délices. Mais je crois bien avoir rencontré leui'S initiés et lem's habi-

tués au bal de l'Opéra la dornière fois que j'y suis allé.

Sans CL-tle invasion, le bal de l'Opéra aurait été nn asile éternel pour le masque.

Mais c.'tte invasion a tué le bal d'^ l'Opéra. Développons quelque peu ci^s de ix propositions :

La première est que Ir bal de l'Opéra, sans linvasion des habitiiésdeMabilli' et du Chàteau-Ro-.ig.'. aurait été un asile éternel pour le masque.

Si les convlitions sociales se sont fort mêlées, le- (onditions humaines n'ont pas changé : la situation de la femme vis-à-vis de l'hounne est toujours 1» irême. C'est pour la monotonie et l'ennui de cette situation que le bal de rO|>éra offrait des saturnaKs, — c'est-à-dire que la fenmie, «lans la vie, doit attendre qu'on l'invite à l'amour, comme, dans ]o salon, elle attend qu'on l'invite à la danse

La fennne, qui ne i>eul choisir qu'entre ceux qui l'ont préalablement choisie;

Qui ne peut éti.** choisie »|ue parmi le petit nombre qui >c trouve dans un certain cercle; — bi fennne, ce jour-là, abandonnait son rôle, masquait son vi&ige pour pouvitir démasquer son esprit et son c<fur; choisissait avant détre choisie, choisiss;ut hors du circle de ses relations, et parlait une bonne fois à lauiiue abattue.

Car les femmes seules se déguisaient, les hommes ne pouvaient que se parer et devaient attendre à cause du masque des femmes, comme ailleurs les femmes, à cause de l'usage, qu'on les choisit du moins pour causer.

Cette interversion des rôles avait également son côté piquant pour les hommes, en ce que leur vanité y était chatouillée d'une manière nouvelle et à des endroits d ordinaire inchatouillés.

Certes, il se glissait bien par- ci par-là quelques })hrynés; mais, comme les hommes savaient qu'ils avaient beaucoup de chances de rencontrer des femmes du monde, au risque d'offenser les phrynés, ils restaient dans les limites d'une familiarité polie et respectueuse.

La morale officielle a dérangé tout cela il y a déj;"i une quinzaine d'années.

Celte morale, qui a pour unique procédé de boucher les égouts, sans se préoccuper des sources ni des ruisseaux, a dans son dt)ssit r, entre autres mesures, d'avoir défendu aux phrynés de paraître en toilettes bizarres dans certains endroits fixes.

Alors nous avons vu naître la iorette, que l'on rencontre partout habillée comme les jdus honnêtes femmes du monde. •

^OlN tLLtS GlEl'ES. 55

Los t'enjiiies du inonde auraient pu vainciv ; et, }M>ur cela, il fallait ne pas lutter.

Il fallait afficher la simplicité, du moins dans la lue et dans les endroits publics.

Les lorettes n'ont pas le moyen d'être simples : le luxe est leur livrée.

Mais les femmes du monde ont voulu lutter de luxe ; elles qui ne peuvent ruiner qu'un honnne, elles ont prétendu lutter de robes chères avec des rivales (jui ruinent tout le monde.

Elles ont voulu nietlie la ceinture dorée, de sorte t|ue les loietles se déguisant en fenunes du monde, (le par la morale oiticielle, et les femmes du monde se déguisant en btretles, de par leur propre volonté, il est fort diflicile de s'y reconnaître.

Les lorettes, auxquelles les femmes du mond*» ont voulu disputer la rue en s'y montrant en jupes magniliques. se sont vengées en portant la guerre sur les frontières de leurs ennemies et un peu au dolà.

Elb's ont (.'uvahi les théàties, k-s promenade? ; files ont pris possession du bal (!e l'Opéra. Là, elles ont tout renversé. Leur premier soin, une fois en- Iréis, a été d'oter leur masque. Leur visage démas. que, elles ont démasqué leurs épaules; elles ne cachent plus que leurs masques. H serait plus franc

que l'administration les reçût en dépôt ou bureau des cannes.

On ne peut rester masquée : on n'aurait qu'à fairi' illusion et à être prises pour des femmes comme il faut par quelqu s l)éjaunes qui n'oseraient pas offriiun souper.

Quelques dominos émaillent encore le bal, — quelques masques s'opiniàtrent comme le coucou obstiné de la rue Saint-Denis. — Mais on croit généralement que celles qui sont masquées ont une figure plus laide que leurs masques ; — que celles qui sont vêtues sont maigres ou difformes.

On prétend, il est vrai, que sous deux ou trois de ces dominos se cachent des femmes du monde, — mais c'est un quine auquel personne ne met, — et, comme il est convenu qu'il faut obéir aux majorités, on aime mieux choquer un peu une femme du monde par hasard égarée là, que d'ennuyer mille k>rettcs et de paraître accessoirement un nigaud. — Aussi le langage et les manières achèveront de choquer les fenmics du monde qui vont encore à l'Opéra, — si tant est qu'il y en aille encore.

De telle sorte, mon bon Léon, que nous pouvons nous persuader ceci :

Que ce plaisir de notre jeunesse s'est évanoui derrière nous, au moment où nous le quittions.

NOUVELLES GUÊPES. r,.",

Comme dans le beau conte de Gracieuse et Percinel, quand Gracieuse sort du palais de cristal où elle a refusé d'épouser le beau page vert, elle voit le magnifique palais s'écrouler derrière elle, « et se briser en mille miettes. »

J'avais commencé cette lettre avec 1" intention de te parl'r du carnaval de >'ice. Ce sera pour une autre foi <.

Plusieurs journaux ont rapporté le> r.iis après les autres, et avec la confiance qui n'appartient qu'aux ciseaux, l'histoire d'une jeune fille de Magny, département de Seine-et-Marne, qui a été mordue par M une vipère noire à collier, del'espèc^ vénéneuse. )> (]ette histoire révèle à la fois deux espèces de vipères inconnues jusqu'ici.

I/une est la vipère sans venin, dont il faut con- 'lure l'existence, de la constatation même que celle en questi<Mi est de l'espèce (jui a du venin.

L'autre est une vipère arborescente, une vipère zoophyte, qui participe à la fois de l'animal et du végétal, et dont l'exisl. nce ressort évidemment de l'épitiiète de vénéneuse, qui ne s'est jamais appliquée qu'aux végétaux. Il est évident ([ue si on avait en-

tendu parler de la vipère commune ou de toute antre vipère connue, on aurait dit « venimeuse. »

On m'avait accusé d'inventer les ingrédients que certains marchands de chicorée faisaient manger à leurs concitoyens. Voici un arrêté de la préfecture de police qui vient me réhabiliter. On y parle de la néce>sité de mettre un terme à ce brigandage malsain, et on donne, des choses peu alimentaires qui entrent dans la composition de cette denrée, un petit catalogue qui ressemble beaucoup à celui que j'ai dressé,. il va déjà longtemps, pou*' Tédification dos lecteurs des Guêpes. On y voit Ç]g\\rovVorre rouge, que l'on m'avait fort reproché.

Le sport, qui e>t, en France, d'introduction récente, y est compris d'une manière étroite. Le sport français ne renferme guère que les courses de chevaux, un peu de chasse et quelque peu de canoterie par les très-jeunes gens.

Le sport, en Angleterre, comprend tous les exercices, en y ajoutant quelques branches de curio-

site : réquitation, la natation, les armes, la paume, la Luxe, la marine, la chasse, la pêche, la marche, la gymnastique, les courses de chevaux, les combats de coqs, les combats entre chiens, et de chiens contre des rats, etc., etc.

Le jeune duc de Brabant vient, disent les journaux belges, de greffer sur le sport une nouvelle branche dans laquelle il a obtenu déjà de remarquables succ(3S : il se li\Te à l'éducation raisonnée des serins de Canarie et au perfectionnement de la race.

Les plus bi^aux serins connus jusqu'ici étaient les serins hollandais. L'ambition du jeune prince est de doter sa patrie d'une race belge provenant de croisements scientitiquement étudiés 1 1 soigneusement exécutés.

Ne souriez pas. (^eùt été jadis un grand ])"nheur pour l'humanité et pour la civilisation si les princes n'avaient jamais eu que de pareilles ambitions, et si c'était de l'éducation raisonnée des serins et canaris que la Fontjiine aurait pu dire :

l'.e sont là joux de piinre;

Mais non,

... Qiian<l on tue un liomme, on est infùme; L'orateur du parquet à tue-lt'-tc réclame

Votre tête, et l'obtient, et la foule applaudit.

Mais tuez les manants, et brûlez les chaumières,

Si votre nom de loin comme un glas retentit,

Et si vous décimez des nations entières,

Sur votre piédestal tout formé de ses os,

Le peuple applaudira ; — pour quelques tabatières.

I es rimeurs vous mettront au nombre des héros.

Oui, les poëtes ont eu beaucoup à se reprocher d'avoir encouragé les conquérants.

Mais la lumière se fait, le conquérant n'est plus possible ; on soupçonnait déjà que c'était un personnage odieux, on commence à savoir qu'il est en même temps ridicule.

Et, si quelque chose peut consoler un peu du sang de tant de l)raves gens anglais, russes et français qui meurent en Crimée, parce qu'il a plu au czar de convoiter Constantinople, c'est qu'on espère que c'est le commencement de la dernière guerre.

« Qu'on soit moins catholique , et chrétien un peu phi s. ))

Je vais vous conter ce qui vient de se passer à Kovare, ville des Etats sardes à jamais célèbre par

NOUVELLES GlEPES. S9

la bataille qu'y perdit Charles-Albert, de glorieii»e mémoire, contre les Autrichiens et Rad 'tzki , le '25 mars 1849.

Vn Vaudois était mort, et on l'avait enl rré dans le cimetière de la ville avec le concours de< aut •rites locales.

Il est lion de dire ici ce que c'est que les Vau- •!ois, que nou< allons voir tout à l'heure traiter par certains ministres d'une religion de paix et de clémence beaucoup plus mal que des assassiîis et des parricides.

Les Vaudois, c'est le nom d'une secte fondée par Pierre de Vaux, à Lyon, au douzième siècle ; les Vaudois prétendaient réformer les mœurs du cl i::é et ramener les temps de la primitive Église. « Du icïte, » dit un écrivain qui se pique de leligiou, M. Bouillet, « ils n'admettaient point les eiivurs des AlbiL'e.tis, et leurs mœurs étaient très-pures, ce qui leur valut le nom de Cathares (du grec kataroi, purs). ->

« ^^a secte des Vaudois, per^écutée par le f-r et par le feu, » dit encore M. Douillet, « se gros>it beaucoup jusqu'à la croisade contre les Albigeois, qui les réduisit à un petit nombre. »

Les naïfs se demanderont peut-être comment la croisade contre les Albigeois réduisit à un j»etit

nombre les Vaiidois, qui c ne partageaient pas leurs erreurs. »

Nous répondrons aux naïfs :

1° Lors du sac de Béziers, en 1209, les croisés massacrèrent soixante mille hommes sous le nom d'Albigeois, parmi lesquels, disent les chroniques, il se trouva passablement de bons catholiques, à cause de la précipitation.

2° Que la Fontaine a fait une faJjle où on lit divers procédés au moyen desquels on trouve des torts aux gens dont on veut se défaire :

Tu la Uouljles, reprit celte bctc cruelle, etc.

Les Vaudois furent donc massacrés avec les Albigeois, « dont ils ne partagaient pas les erreurs. »

Les erreurs des Albigeois étaient les erreurs des Manichéens. Les erreurs des Manichéens, pour lesquelles on massacra en une fois soixante mille Albigeois qui les partagaient, dont ]>eut-être dix mille Vaudois « qui ne les partageaient pas, » consistaient en ceci : qu'ils attribuaient la création à deux principes, l'un essentiellement bon, qui est Dieu, Tesprit et la lumière; Fautre essentiellement mauvais, qui est le diable, la matière et les ténèbres.

Cela posé, il paraît un peu rude d'avoir massacré

-NOUVELLES GUEPES. H

st^ixante mille Albigeois en 1209 et le ivste eu J 211». p;irce qu'ils partagaient les erreurs des Manichéens, et cravoir »( réduit à un petit nombre » les Vaudoi- ' qui ne les partageaient pas, » qui avaient dc< mœurs très-pures et voulaient réformer celles au clergé.

J"ai dû rappeler ces cliose.^, parce que ces (questions malgré quelpies tentatives impui>santes et malheureuses, intéiesscnt si peu les esprits aujouid hiii, que ces persécutions paraissent aussi incrova- Id.'S qu'odieuses, et que peu de persoums en ont gai'dé les causes dans leur mémoire.

Les Vaudois massacrés « avec les Albigeois, dont ils ne partiigaient pas les erieuis, et réduits à un pL'tit nombre, » se réfugièrent dans les montagnes de la Provenez et du Piémont.

On fit justice de ceux de France en les mass'acraiil à Merindol et à Cabrière, en 1515.

Ce massacre fut conduit par Meynier, bji on d'Ojipcde, premier président du [)arlement d'Aix, « qui» disent les historiens, s'acquitta de ce rôle avec i;i dernière fureur, ravagea, incendia, égorgea, et lit de tout le district un désert.

*< François \' lui montra de la froideur, mais ne le punit pas. »

En 1550, sous llem i 11, d'Oppède fut accusé de-

42 INObVELLES GUÊPES.

vant le parlement de Paris, mais il fut aLt|uitté et

retourna présider le parlement d'Aix. Mais,

Saus trop croire aux cadis, je crois à la justice ; Sans trop croire aux imans, je crois au Dieu propice Qui s'est logé très-haut, et qui ne nous permet Que des opinions, gardant pour lui le vrai ; Qui laisse l'homme faire une apparente route, Tourner, piétiner avec un vain fracas, filais dans un cercle élroil, et ne nous permet pas De détruire un brin dherbe, et de perdre une goutte De l'immense Océan, de ce ciel vert d"eu bas. II met les choses haut qu'il ne veut pas brisées. Chaque siècle, peut-être, abaissant son regard, Pour réparer un peu, si nos billevesées Ont par un cas fortuit amené quelque écirt, 11 l'ait, grand horloger, l'avance ou le retaid. Dans les projets de l'homme et ses folles visées, l.a Providence a dû se garder une part; C'est ce que le vulgaire appelle le hasard.

Dieu iracquitta pas d'Oppède, le massacreur des Vaudois, plus quil n'acquitta, vingt-quatre ans plus tard, Charles IX, le massacreur des huguenots. Tous deux moururent de la même maladie.

Les Vaudois de France massacrés, ceux du Piémont turent à leur tour les objets des mêmes violences, et s'enfuirent en Suisse jusquVn 1689, oii on leur permit de rentrer en Piémont, où on en

compte de quinze à vingt mille qui y vivent tranquillement sous la protection égale et paternelle de Tautorité civile.

Or les crimes des Vaudois et la façon dont on les leur a fait expier étant bien rappelés à la mémoire, il semble que Ton aurait pu leur pardonner.

Il n'en est pas ainsi.

Un Vaudois donc ayant été enterré à Novare, monseigneur Filippo, évêque de cette ville, a émis la lettre que voici, et que jVmprunte à VArmonia. journal catholique :

CIRClLAinF, DE L'ÉVÈorE DE NOVARF. AUX CDRKS Dr DIOCJ^^SE.

« .Novarc, 6 novembre 18ol.

« Très-révérend monsieur, « \]n événement bien douloureux a eu lieu ces jours derniers dans notre ville. Un malheureux Vaudois est mort, et, à Tinsu de l'autorité ecclé-iasti - (|i;e, on a voulu Tensevelir dans le cimetière catholique. A peine j'en fus informé, j'ai adressé naturellement mes réclamations à qui de droit ; mais, n'ayant pu obtenir que le cadavre fût exhume, conformément à ce que prescrivent avec raison les

M NOUVELLES GUEPES.

lois très-importantes de l'Église, il a été au moins ordonné que cette langue de terre exécrée par Venterrement de Vhérétique fût totalement séparée du cimetière catholique pa?^ une muraille. Le cimetière sera ensuite réconcilié et purifié selon les prescriptions des sacrés canons.

« Ce fait nous rappelle, vous le voyez bien, quo^' cherche tous les moyens d'attaquer notre Très- Sainte Religion, et que nous devons , par conséquent, redoubler de zèle, afin que l'ennemi ne parvienne à semer la zizanie au milieu du froment choisi, ce qui, par Tintercession de la Sainte Vierge, n'arrivera pas, nous l'espérons.

« Je suis avec considération, .

(( Yntro très-affectionné

(( Y G. FiLippo, évêque. »

Si j'étais un savant de profession, je voudrais calculer au moins approximativement à quelle montagne et à quel fleuve équivaudraient le monceau de cadavres entassés et les tlots de sang versés dans les guerres de religion.

Il serait triste et singulier de constater que ces guerres, à peu près ignorées des païens entre eux,

ont été faites bien mal à propos, au nom d'une religion dont le fondateur avait pour principe fdndamental : « Aimez-vous les uns les autres. »

Puisqu'il est avéré que les hommes sont assez bètes pour se croire le droit et le pouvoir de protéger Dieu, pour se figurer que l'Etre suprême a pour éternelle préoccupation d'écoutiT aux portes et de savoir ce que les hommes pensent et disent (le lui ;

Puisqu'ils étaient devenus assez féroces pour répandre sous ce prétexte des flots de sang humain,

Il serait à la fois d'un»» religion bien entendue, d'une bonne moiale et d'une saine politique . d'adorer Dieu d'une manière plus noble et plus élevée ; d'élargir l'Église, qui, faite pour « réunir, » ne doit pas diviser cruellement les humains ;

Et surtout d'éviter de faire renaître ces discussions puériles, ces logomachies ardentes, ces rébus ilkistréii d'échafaud«;, de bûchers, de potences et de chevalets, ce que ne paraissent pas comprendre assez les docteurs qui se sont réunis à Rome pour discuter l'immaculée conception de la Vierge,

C'est-à-dire pour déclarer article de foi que Sîiiiite Anne a conçu sainte Marie sans péché.

Quand on voit un évèque essayer de faire déterrer \\\\ Vaudois dont nous avons expliqué le crime, que

fera-t-on de ceux qui n accepteraient pas le nouvel article de foi?

Ces enfantillages terribles ne sont bons qu'à engendrer et à ra^•iver des haines.

Heureusement qu'on peut espérer qu'ils tomberont sous l'indifférence et le ridicule.

Le genre de piété qui massacrait les Albigeois et les Vaudois, qui faisait la Saint-Barthélémy , qui créait Tinquisition, qui établissait les bûchers, n'est plus de notre temps et n'existe plus.

Cette piété-là est aussi morte que le paganisme, et laisse des souvenirs plus tristes.

Ce qu'on va discuter à Rome aurait juste le même intérêt que de savoir si Saturne mangeait ses enfants crus ou cuits ; mais l'exemple de l'évêque de Novare montre à quelles choses ces puérilités peuvent servir de prétexte.

Le Christ condamnait à l'avance et les guerres de religion et les persécutions , lui qui, protégé par saint Pierre contre ceux qui allaient le crucifier, blâma sévèrement une blessure légère faite pour sa défense, et dit : « Celui qui frappera avec l'cpée périra par l'épée. »

Que penserait-il des montagnes d'honunes massacrés, non pas pour le préserver d"ètre crucifié, mais pour les punir de ne pas admettre telle ou telle

.\0L\ tLLES GLEI'ES. 47

façon de parler de lui, pour dire eu grec que le Christ éiaii omoïoiisios , quand il plaisait aux plus forts de le dire oniousios, car c'est là la terrible diphtiiongue dont parle Boileau dans sa satire de V Équivoque?

11 est à remarquer que la guerre- la plus dangeleuse que Ton puisse et que Ton ait toujouis pu faire aux mauvais prèlres, contre le^quels on a tant de peine à défendre la religion, est toujours de les juger d'après le texte des Écritures et d'après les paroles de Jésus-lilirist.

Celui qui écrit ces lignes a louipuplu^ dune lance contre l'impiété bête et systématique, et dans les pensées qui occupent en ce moment encore son i spiit en les écrivant , on trouverait facilement celle-ci :

« Ne vous rendez donc pas impossibles à défendre. »

Les religions n'ont pas été faites par les hommes dans lintérét de Dieu, mais par Dieu dans l'intérêt des hommes, pour les réunir , les consoler et les soutenir.

Rien que dans les divers récits de la Passion faite par les quatre évangéhstes, il y a plus de divergence et de diversité mille fois qu'il n'y en a entre les sectes qui se sont entre-déchirées.

Le maire de la ville deTarbes a éiiii< dernièrement un arrêté (jui prohibe dans toute la ville les jeux de cartes et les jeux de hasard. Cet arrêté, longuement motivé, énumère quelques-unes des conséquences de la funeste passion du jeu. Nous ne pouvons qu'approuver les sentiments que montre le maire de ïarbes, nous pensons comme lui qu'il serait fort à désirer qu'on vit disparaître cet absurde amusement (]ui con>i te à se dépouiller les uns les autres.

Mais, comme corollaire à cette prohibition, je voudrais voir un encouragement à d'autres divertisse* ments.

Car enfln, il faut qu'ttn s'anmsc.

Pourquoi ne pas"donner, dans les communes, des encouragements aux jeux d'adresse et aux exercices : à la natation, à la course, à Téquitation, au tir au fusil, à la gymnastique, à la musique? Pourquoi ne pas donner des prix à certaines époques? Ce serait un progrès qui contribuerait l)eauc<»up àTéducalion physique et morale.

Une loi française très-ancienne et qui, je cruis, n'est pas abrogée, protégeait singuHèrement les jeux d'adresse et les exercices; — elle porte «jue

NOUVELLblS GUÊPES. 49

toute gageure ne donne à celui qui la gagne aucun recours en justice, excepté lorsqu'il s'agit d'éqiiitation, d'exercices et de jeux d'adresse.

Eu fait d'exercices, on n'encourage guère que les courses de chevaux ; — mon opinion n'est pas que c'est la meilleure manière possible, mais je ne discuterai pas la chose aujourd'hui. — Il ne suffit pas d'avoir des chevaux, il faut aussi avoir des hommes, — ou du moins il ne faut pas rendre les chevaux trop supt'rieurs aux homnjes.

— Et la belle Fanny?

— C'est juste, parlons de la belle Fanny, du peintre D... et du romancier "*.

— Monsieur, dit madame Fanny à *", connaissez- VO'.ÎS **"?

— Oui, n. a. lame.

— Ah! tant mieux; vous ne paraissez pas être d'accord avecD... rt-lativeint nt à sa figure; je suis curieuse de voir si vous avrz la même opinion de ses

ouvrages. D... prétend qu'il faut se donner bien de garde de prêter aux auteurs les sentiments qu'ils montrent dans leurs ouvrages. 11 prétend même que le meilleur moyen de ne pas se tromper est de leur en supposer de tout contraires. « Anacréon, dit-il, était un buveur d'eau, Sénèque écrivait Téloge de la pauvreté sur une table d'or. » Il m'a cité dix poètes dont les Iris si belles, si vertueuses, si pures, si nobles, étaient en réalité d'épaisses inaritornes et de vulgaires servantes qu'ils avaient chez e;:x pour tout faire.

Il m'a dit entre autres que Trois-Étoiles, mon poëte préféré, n'aimait que les beautés faciles et n'avait de dévotion que... comment a-t il dit cela?... Je n'ai pas compris, mais je vais retrouver les mots. Non, j'aime mieux ne pas me les rappeler, je vois à sa figure que ce doit être quelque sottise.

— La tète un peu penchée à gauche, m alame.

— Madame, soyez certaine d'une chose, c'est que D... vous a complètement trompée. J'ignore les raisons...

— Ah ! parbleu ! s'écria D. ., je vais vous les dire, mes raisons. Il faut mettre ma position dans son véritable jour. Elle n'est que ridicule, et, si je ne disais pas la vérité, elle paraîtrait odieuse... Madame, j'ai besoin de votre indulgence; vous n'exigerez pas

i[ue je garde Tair d'un envieux f|uan(l je ne suis que jaloux.

— C'est bien tin connue nuance.

— Aussi vais-je m'expliquer, si vous nie [troniettez do ne pas vous fâcher... Je suis très-amoureux... (Tiine personue que vous connaissez... Je craignais que votre entliousiasme pour*" no la gagnât, et... j'étais jaloux liypothétiquement de Ur. Trois Étoiles est i:n très-bon cœur, et je l'aime de toutes mes r irces. Ses livres sont Texpressii^n fidèle de sa pjiisée. De plus, il est beau comme l'Apollon du B Ivédère ; n'est-ce pas, Eugène?... aucune femme n'a jamais pu le voir sans l'aimer. C'est de plus un modèle de lovauté,ile fiancbise, de dévouement et de c^nst.mce en amour, c'est...

— Ah I cette fois c'est jdus pertide que l'» nde! dit Eugène avec un mouvement marqué d'inqialience; tu mêles et tu enchevéties des éloges que Trois-Étoiles accepterait., et que j'accepte pour lui, et en même temps d'autres appréciations qui paraissent ironiques à force d'exagération.

— Mais, enfin, monsieur, dit madame Fanny, qielle est votre opinion sur ***?

— Madame, je vous tleniande la permission de vous le présenter quelqu'un do ces jours, vous jugerez par vous-même.

— J'en suis enchantée, monsieur.

— Il n est pas à Paris en ce nio)i:eiit, il voyage ; mais, aussitôt son retour, j'en serai averti, je tienieure dans la même maison ; mais ne croyez d'avance ni aux éloges ni aux critiques de D... ; j'aimerais mieux, pour lui, vous voir accepter les critiquî s. Vous ne m'écoutez pas, madame !

— Non... c'est vrai; je vous en demande pardon.. CVst qu'il me vient une idée folle .. Ètesvuus Irès-lié avec M. **'?

— Pourquoi cette question, madame?

— Ah! c'est que, pour faire ce que je désire, il faudrait que vous eussiez avec lui une grande intimité...

— Parlez, madame.

— Loin que Tahsence de *'* me contrarie, j'en suis charmée, du moins pour le mom< nt. On dit t|u'il a un jardin et un cahinet curieux; je voudrais, lui absent, voir ses lleurs et sa maison, j'en tirerais toutes sortes d'inductions... Pouvez-vous me proculer ce plaisir?

— Oui, madame.

— D... vous amènera chez moi, et nous irons... Pouvez-vous demain?

— Certainement, madame.

Le lendemain, D... et le faux Eugène conduisi-

;\OLVKl.LES GIÊPKS. 55

rcnt la Lelle Fanny cliez '**. Je ne réponJiais pas que le jurdiii et la maison fussent bien à lïtat naif d'un jardin cl dune maison surpris et non jtiévem;s.

Elle regarda tout avic euriusité et intérêt; elle lit des questions. Trois-Étoiles. qui la trouvait tliarmante, lui parla avee verve sur certains siijels avec élo(|uence sur cerliiius autres.

Il retourna lavoir quelquefois... Elle lui demandait avec empressement quand *** reviendrait ; elle se faisait lire par lui des passages des livres de ***, et ils anivaient insensiblement à passer de longues ii'urcs ensemlde,

Triiis-Étoilos, qui d'abord n'avait pas eu l'inten- Imn de jtrolonger la situation, n'os;nt plus dévoiler la vérité.

11 voulait étr-j aimé pour lui-même.

(!'esl quelque cliose qui se dit souvent et que je ne comprends pas très-bien.

Qu'est-ce qu'on appelle soi-même ?

Certains musiciens exécutants ont imaginé depui^ ({uelques années une nouvelle forme de « dignité. »> Du jour où des Hongrois voyant M. Lislz jouer si Itien du piano qu'il est évident que s« s doigts n'ont jamais pu s'occuper d'autre cbose, du jour que les Uongrois lui ont donné un sabre, les jeunes pianis-

U -NOUVELLES GLEPES.

tes ont sui-tout eu la prétention de n'ètic pas pianistes, ils ont pris des airs mélancoliques, désabusés, ils se sont déclarés offensés quand on les a, dans le monde, priés déjouer du piano. « Jouer du piano ! se sont écriés ces virtuoses, pour qui nous prend-on ? Ce n'est donc pas pour nous-mêmes (pfon nous in^^te, nous voulons qu'on invite Thomme et non le pianiste, nous voulons être invités pour nous • mêmes. »

On en a pris quelques-uns au mot cl on ne les a plus invités.

Ce serait quelque chose de bien récréatif qu'ime société où tout le monde aurait les mêmes prétentions que ces messieurs. Je me représente Janin, Desnoyers, Dumas, Méry, disant : « Pour qui nous prend-on? On veut nous faire causer! Nous voulons être recherchés pour nous-mêmes ; nous voulons qu'on invite l'homme et non l'écrivain. Nous ne parlerons pas. »

Un brave capitaine s'offenserait également si on lui demandait quelques détails sur une campagne où il s'est illustré; il dirait : « Ah çà! c'est donc le soldat, ce n'est donc pas l'homme qu'on a prié de venir ici 1 »

Bientôt une belle femme dirait à son tour : « Mais je crois vramient que c'est pour ma figure, et non

NOIVELLES GLÊPES. 35

pour moi-même que Ton me foit fête dans cette maison I »

Je crois que messieurs ks pianistes sont dans l'erreur.

Cette erreur, ce sentiment un peu bête, empoisonnait le bonheur de Trois-Étoiles.

Los envieux ont bien tort de s'agiter vt de devenir si jaunes.

Ils peuvent s'en rapporter aux heureux du soin de cesser de l'être.

Fanny aimait Eugène et admii-ait Trois-Etoile-. Quand elle ne pouvait entendre Eugène lui parler d'amour, elle lisait ce que Trois-Etoiles en disait à la mer, aux nuages, aux tleurs.

Il eût rendu Fanny bien heureuse en lui disant : '« Je suis Eugène et Ïrois-Étoiles. )> Mais non, il souffrait de ne pas être aimé pour lui-même.

Idiot:

Qu'était-ce donc que *< lui-même? »

(]< tt*' fantiisie chez certaines personnels, d'être aimé pour soi-même, ressemble à celle qu'aurait une rose qui dirait : « Je voudrais être cueilhe pour moi-même, pai* un aveugle privé d'odorat qui me choisiiait sans se préoccu|)«'r de mon coloris ni de mes parfums. »

Mais je continue :

36 iNOUVELLES GUEPES.

Il vint un moment où Eugène comprit qu'il avait un rival, mais que ce rival était le romancier Trois- É toiles.

Le dénoùment était facile : Eugène n'avait qu'à dire : « Je suis Trois-Étoiles. »

Mais, par une aberration de l'esprit, il se divisa lui-même en deux personnes ; il devint jaloux de Trois-Etoiles.

En effet, Eugène, c'était lui-même, avec ses yeux, sa voix, sa pensée.

Trois-Étoiles, pour Fanny, c'était un autre; — c'était, si elle l'aimait, la moimlre des infidélités, mais c'était une infidélité.

Quelquefois, dans leurs longues conversations, Eugène se laissait aller à émettre poétiquement ses pensées et ses impressions, et la belle Fanny lui disait : « Trois-Étoiles a dit cela avant vous ; » et elle récitait quatre vers.

Eugèn? se disait : « Si elle aimait ma personne, elle ne penserait plus à ***, qui pour elle est un autre que moi. Si je lui disais : « Je suis ***, » et qu'elle répondît ensuite aux sentiments qn'ell;^ m'inspire, je devrais son amour à la vanité, je ne serais pas aimé pour moi-même. »

Un jour, il lui demande : — Comment vous figurez-vous ***?

NOIVLLLlS GUEPES. .-.7

— D'après la lithographie de D..., répondit -elle, tt aussi d'après certaines apparences; j'avais cru d'abord qu'il vous ressemblait; mais, puisqu'il n'en l'st rien, voici conunent je nie le figure.

Et elle fit une description qui, tout en ayant de> rapports avec ***, à cause du souvenir de la lithographie , différait de lui sur quelques points , et malheureusement sur ces points qui sont comme reiulroit que l'on sent faible et qu'on veut cacher. Ainsi *** avait les cheveux d'un châtain douteux, et une barbe peu fournie. La belle Fanny prêtait à son poëte des cheveux noirs et luie barbe épaisse ; eUe se le représentait plus grand qu'Eugène d'au moins deux pouce>.

— Evidemment file ne m'aime pas, se dit-il, et. quand elle saura que je suis ***, je ne serai (|u'un fi-peu-près de son rêve.

Il vint cej)enilaiit un jour où il voulut en liiiir. Il lui dit :

« Trois-Ét«»iles est arrivé; demain je vous mènerai voir son jardin. Je viendrai vous prendre à midi. »

Le lendemain, dès huit lieure> du matin, il reçut une lettre de Fanny :

V Mon ami, lui disait-elle, j'ai peu dormi et j*ai beaucoup pensé celte nuit. Nous n'irons pas chez ***. vm. 8

Venez plutôt passer avec moi le temps que nous aurait pris cette visite. »

Eugène tressaillit. « Ah! dit-il, elle m'aime; elle ne pense plus à ***. »

Cependant il prit une p'ume et Ini écrivit ce simple mot :

« Pourquoi? »

Une heure après elle répondit :

« Pourquoi? je vais vous le dire. Vous m'aimez, vous me l'avez dit par vos regards, par votre silence, par votre voix, sans me le dire encore par vos paroles. Je crois que je vous aime aussi. Pourquoi verrais-je ***, qni, je l'avoue, a fort occupé mon nnagination? Q\n sait si cette rencontre ne serait pas mauvaise pour nous deux? N'en parlons jilus et venez tantôt. »

— Elle ne m'aime pas ! s'écrie Eugène, elle considère celui qu'elle prend pour un autre que moi comme supérieur à moi qu'elle conna't, à moi dans le cœur et l'esprit duquel elle pénètrj lihrement depuis un mois et plus. Elle se contente d'un à-peuprè.s ; elle n'ose me comparer à "*. Ah 1 cette femme est comme les autres ! elle ne m'aimerait pas pour l'espritel le talent que j'ai, mais))Our l'esprit et le talent qu'on me trouve. Elle me ménage; elle n'est pas ambitieuse, elle se contentera de moi. Elle renonce

>0L\ ELLES GLÈFEb. 59

comme à un rêve à s'occuper d'un autre. Cet autre est bien moi en réalité, mais elle l'ijniore. Elle est modeste, elle ne se croit pas digne de ***, mais elle <e juge assez bonne pour moi ; elle ne m'aime pa> ]iour moi-même.

Il partit })Our la Suis>e. Heureusement qu'il n*était encure qu'au bas de son escalier lor>qu'il reçut une autre lettre :

« Mon ami, disait Fauny, il est temps de finir la comédie que nous jouons tous les deux depuis bix semaines. D... et vous avez voulu vous moquer de moi, je me suis mo«iuée de vous, ^'ous sommes quittes. Si je prolongeais la situation, ce serait dépa>sei' la peine du talion, à laquelle je vous avais condamné. Du premier moment où je vous ai rencontré chez D..., j'ai su qu.' vous étiez "*. Venez me demander paidon. »

Trois- Etoiles y alla, mais en se demandant :

Suis-je aimé pour moi-même? »

Les anciens droits féodaux, bri>és j»ar la Révolution de 89, ont été soigneusement ramassés, recollés, remis à neuf, et ont passé par parcelles dans les mains de certains industriel?.

60 ISOLVELLES GUÊPES.

Les Auvergnats se sont déclarés maîtres et seigneurs de l'eau et du feu.

Vous ne pouvez avoir d'eau et de charbon qu'en vous adressant à un Auvergnat, qui vous les vend et qui fait un bénéfice dessus. La Seine est aux Auvergnats.

Un Parisien qui voudrait vendre de l'eau à ses concitoyens et se faire des rev^-nus au moyen de la Seine, risquerait de se faire un mauvais parti.

Il est fort question de rendre libre le commerce de la boucherie; il est singuher, en ettet, que tout le monde puisse s'établir épicier, chapelier, lampiste, et que l'état de i>oucher soit le privilège de quelques-uns.

Voici, en ce gemv , un singulier exemple de tyramiie :

Un capitaine retraité, chevalier de Saint-Louis et de la Légion d'honneur, habite nue commune du département de la Marne.

Madame ***, dans l'exercice de ses fonctions de bonne ménagère, eut quelques différends avec le seul boucher de la commune, qui compte cependant , plus de quinze cents habitants.

M. H..., le boucher autocrate, porta un jugement par lequel il supprimait la viande au capitaine et à

.NOUVELLES GUEPES. <:i

su famille, et les condamnait à faire maigre à piT-

pctuité.

Depuis ce jour il a constamment et opiniàtréuii nt

lefusc de livrer la moindre parcelle de viande pour

la maison du c;ipitaine ***.

Celui-ci s'est adressé au maire, au juge de pais,

au commissaire de police du canton ; ses démarch'^^

n'ont eu aucun ré<ultat, et le jugement du boucher

n eu son plein el entier effet.

Le capitaine a été forcé depuis plus de quinze

mois d'envoyer chercher de la viande à deux lieues

«le là. Quand le mauvais temps ou quelque incident empêche de faire cette commission de quatre lieues, on se pa>se de viande, on fait maigre.

Le boucher, du reste, n'a qu'à se louer d'avoir donné cet exemple sévère ; sa puissance s'est établie sur des bases plus larges; sa viande est toujours suffisamment bonne, suiïisamment parée. Si l'on fonnule quelque plainte, c'est en cachette, à voix basse, en prenant toutes les précautions pour ([u'il n'en sache rien.

Si une femme se plaint, son mari la gourmande t't lui dit : « Veux-tu qu'il nous arrive comme au capitaine *" ? veux-tu que nous n'ayons plus jamais de viande, nous qui ne pouvons pas l'envoyer chercher à deux lieues d'ici ? »

Il est probable que les autres marchcinds de cette commune, le boulanger et répicier, voyant les heureux résultats de l'exemple donné par le boucher, vont l'imiter, et alors ce ne sera plus à faire u-aigre, mais à jeûner, qu3 seront condamnées les pratiques indociles, récalcitrantes et raisonneuses.

Je crois cependant que les divers magistrats auxquels le capitaine s'est adressé n'ont pas compris l 'ur puissance. — La loi ou l'arrêté qui oblige ks boulangers à être approvisioimés doit logiqiîenient s'appliquer aux bouchers, et le capitaine fera bien, non pas pour lui, qui en a pris son parti, mais dans l'intérêt de ses voisins pauvres, défaire parvenir sa réclamation à une autorité moins subalterne. Les représentants de l'autorité doivent hvrer la justice à tous, comme le boucher leur doit livrer sa viande,

— Pourquoi vous en allez-vous déjà, lua chère Caroline ?

— C'est parce que je vous gène.

— Quelle supposition I

— On a sonné, et votre femme de chambre est venue vous parler à Toreille... Ne me répondez pas,

NOUVELLES GUÊPtS. 63

ne faites pas semblant de me retenir, ou je ferai semblant d'être attendue.

— Ah!... c'est un prétexte.. Bien... Si vous êtes attendue, adieu.

— Moi? pas le moins du monde'.

— Alors, restez... Tenez, je vais vous dire ce que c'est... c'est un cordonnier que j'ai fait demander... c'est le cordonnier de madame Marbois.

— Et pourquoi le cordonnier de madame Marbois?... est-ce que vous quittez le nôtre?

— Oh! non... mais je veux emporter à Trou ville une provision de souUers tout faits, des souliers dont chaque paire durera une promenade sur le sable. — Le Fiôtre est cher, et d'ailleurs ne fait que les chaussures commandées. Je ne pourrais attendre qu'il m'en fit six ou sept paires qut.' je \oux emj)orter.

— Eh bien, faites entrer.

— Ce serait bien familier.

— Faites-le entrer, ou je m'en viiis.

LE conDOXMER. — Madame m'a fait commander de lui apporter des souliers.

AGATHE. — Oui, des snuheis très-larges, trop larges ; — d'ailleurs j'ai la haine des souliers étroits. Ainsi, si vous voulez avon' ma pratique, ne me chaussez pas étroit... j'ai les pieds très-délicats... je ne

suis pas comme madame Marbois, qui peut se serrer impunément les pieds avec une rigueur devant laquelle eût reculé le tourmenteur lorsqu'il appliquait un criminel à la torture des brodequins.

LE coHDONisiER. — Je ne connaissais pas le pied de madame, je crains bien de n'avoir rien apporté d'assez petit. . . Mais je suis à deux pas de chez moi ; si madame veut me le permettre, je vais sauter jusqu'à ma boutique... et... j'espère trouver ce qu'il faut à madame.

AGATHE. — Quelle manie ont certaines femmes de se mettre à la torture!... Cette pamTe madame Marbois, je l'ai vue pâlir en dansant, tant ses souliers la faisaient souffrir.

CAROLi:sE. — Et la taille donc 1... on prétend que sa femme de chambre ne peut pas la lacer, et que c'est son cocher qui remplit cet agréable emploi.

Caroline fait une longue inspiration et tire en avant sa basque, ce qui lui donne l'air d'être très au large dans ses vêtements.

AGATHE. — Je suis allée au théâtre avec elle il y a quelque temps; je suis allée la prendre; eh bien, de la rue de Grenelle à l'Opéra, elle n'a pu mettre qu'un gant ; elle a mis le second dans la loge, tant elle s'obstine à introduire ses mains dans des gants plus petits qu'elles.

LE CORDONMER. — Madame, voici ce que j'ai de plus petit, mais je crains bien que ce ne soit encore trop grand pour madame ; il taudra que j'en tasse : nous ne fabriquons pas d'avance des chaussures pour des pieds exceptionnels : nous risquerions de les garder dans nos magasins.

— Je TOUS ai dit que je veux des souliers trop larges.

— J'ai bien compris,, madame. Si madame voulait être chaussée juste, je lui aurais dit tout de suite que je n'ai rien pour elle.

— Ah 1 quelle horreur î

— C'est large, madame.

— Je vous demande des souhers larges, mais pas des bateaux. Otez-moi bien vite cela; je ne pourrais pas faire trois pas sans les perdre.

— Et ceux-ci , madame ?

— Ceux-ci ?... encore trop larges. Je veux être à mon aise dans des souliers, mais cependant je ne peux pa«; mettre des souliers faits pour madame Sirach.

— Ah ! madame, madame Sirach ne mettrait pas son orteil dans les souliers qui sont trop larges pour madame... Et ceux-ci?

— Vous êtes dans Texcès contraire... Ce sont des souliers de poupée que vous me montrez là.

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