‹ Nouvelles guêpes (volume 2)Chapitre 2 sur 2 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

— Non , madame, c'est la mesure de madame Mai^bois même ; je me trompe fort si ces souliers n'ont pas été faits pour elle... Oui, précisément, voilà sa marque. . .

— Alors, elle n'a pas pu les mettre.

— Au contraire, madame, elle les a trouvés trop larges.

• — C'est un peu hardi... Eh bien, que faitesvous ?

— Je serre ces souliers, que madame trouve trop étroits, et j'en cherche d'autres.

— Attendez du moins que je les aie essayés...

— Caroline, je les crois un peu justes, ma chère. . .

— C'est ce qui vous trompe, ma chère. (Elle retire un peu les doigts du pied et montre que les souhers sont trop longs. ) Comme la vue trompe !.. c'est justement là mon affaire...

— Ma chère, comme vous êtes rouge ! les larmes vous en viennent aux yeux.

— C'est de me baisser... Je croyais que madame Marbois avait le pied plus petit. Tenez, mon pied danse dedans.

— l)emnr:dpz-en de plus étroits, alors, ma chère.

— iNon, Pour courir sur le sable, le matin, il faut être chaussée un peu large.

— Qu'avez-voiis, ma chère ? vous paraissez souffrante.

— Moi! pas le moins du monde... C'est bien large ; mais je mettrai des bas de laine... C'est trèsordonné contre Thumidité de ces plages. Je les garde. Cherchez-m'en deux autres paires pareilles.

— Je vais les envoyer à madame,

— Décidément, chère Agathe, vous êtes préoccupée ou vous souffrez.

— A vous dire vrai, chère Caroline, je viens de me rappeler que j'ai à écrire une lettre que j'avais entièrement oubliée en causant avec vous.

— Je vous quitte cette fois ; écrivez votre lettre.

— Adieu donc, méchante, puisque vous ne voulez pas rester.

Caroline est à peine dans Tanticbambre qu'Agathe ote précipitamment ses souhers et respire largement, connne une personne soulagée d'une grande douleur. Elle a sonné sa femme de chambre.

— Arolise, lui dit-elle, — quand ce cordonnier va envoyer deux paires de souliers, vous les refuserez et vous lui rendrez ceux-ci , ils sont trop mal cousus.

On sonne. — C'est le cordonnier, c'est aussi Caroline, qui a oublié son éventail.

Agathe se dépêche de remettre ses souliers. —

Pardonnez-moi, dit-elle, j'allais essayer ces souliers avec des bas de laine.

Arolise rentre et cherche.

— Que cherchez- vous, Arohse?

— Madame, c'est le cordonnier, et je cherche.. .

— Vous n'avez rien à chercher ici.

— Pardon, madame : il apporte les deux autres paires, et madame m'avait dit...

— De les prendre et de les payer toutes les trois : il n'y avait pas besoin de me déranger pour cela.

(Jomme Carohne va sortir, il entre au salon un ami du mari d'Agathe : il dîne chez elle.

Agathe va profiter du départ de Carohne, qui traverse le salon, pour s'en aller bien vite quitter ses souliers, qui la font horriblement souffrir ; mais, à peine le nouveau venu a-t-il salué ces dames, qu'il leur annonce qu'il a une ravissante histoire à leur faire de madame de***. Carohne se rassied ; le mari d'Agathe arrive à son tour, et dit à Caroline :

— La charmante surprise ! Vous êtes des nôtres ?

— Des vôtres ! est-ce qu'il y a quelque chose ?

— Mais oui ! est-ce qu'Agathe ne vous a pas dit que nous allons ce soir... en débauche au théâtre du Palais-Royal? on dit que c'est à mourir de rire.

— Je n'avais pas osé en parler à Carohne, elle est un peu collet monté.

— Oh ! ma chère, vous faisiez donc bien peu d'attention à M. de Mai^iudière, que vous ne vous êtes pas aperçue qu'il est nioii il y a deux ans, et que je n'ai depuis ce temps-là pas manqué les occasions de me consoler; mais je n'aurais pu accepter, je dîne chez ma mère.

— Écrivez un mot, je vais l'envoyer.

— Monsieur Pemin, vous me séduisez ; j'écris. Agathe va soiiir du salon, lorsqu'on annonce que

le diner est servi.

M. Pernin offre le bras à madame de Maraudière ; Agathe dit :

— Restez encore un moment au salon .

— Vous achèverez de vous habiller après diner, dit le mari.

— Non, non, Agathe va sans doute ùter des souliers neufs qui la gênent un peu.

— Qui, moi ? ces souliers-là ! de vrais petits bateaux que j'ai achetés pour courir le matin sur la plage de Tromillel ma foi, non; je les aurais changés si nous avions été dans le monde, parce qu'on ne veut pas être ridicule; mais, au théâtre, il importe peu d'être si bien chaussée, et puis, j'avoue que mes autres chaussures sont bien plus étroites que celle-ci, et je m'y sens si à mon aise, que je vais les garder.

Agathe garde les souliers. Elle trouve le diner exécrable, et se propose de chasser le cuisinier. Au théâtre elle déclare les pièces nullement plaisantes : les acteurs les plus gais sont intitulés des farceurs ennuyeux; le public qui rit excite ses sarcasmes. Elle est rude avec son mari. Elle se fâche avec Fami de son mari, et ne le regarde pas une seule fois de la soirée. Puis le lendemain elle dit à madame Marbois que le mari de Caroline est mort de chagrin.

Un fumeur me prie de dénoncer les progrès de la fraude qui consiste à augmenter le poids du tabac en lui faisant absorber une certaine quantité d'eau.

Cette fraude est très-ancienne, mais il paraît qu'elle prend des proportions extrêmes : on a vendu d'abord le tabac frais, puis on Ta vendu humide; aujourd'hui on le vend mouillé. Si on continue, il faudra le vendre en bocal, comme les cerises à Teaude-vie.

Le fumeur, mon correspondant, prétend qu'il a vu ses cigarettes éteindre les allumettes au lieu de s'allumer, et passer par les phases suivantes avant de brûler au moyen d'une bougie :

NOUVELLES GEÊPES. 1\

Le papier qui entoure la cigarette, mouillé par le tabac, commence par sécher; la cigarette devient tiède, puis elle bout ; Feau s'évapore, le tabac reste, se sèche, et finit par s'allumer après qu'il a perdu à la fois son humidité, son arôme et sa saveur.

Cette détérioration pourra ne pas toucher beaucoup les personnes qui n'aiment ni cette saveur ni cet arôme; mais, si la régie ne surveille pas un peu à ce sujet l'armée de ses débitants, les fumeurs, ne trouvant plus au tabac que le goût et l'odeur du foin, ou fuiiieradu foin, qui est beaucoup moins cher, ou on ne fumera plus du tout.

On me communique l'extrait d'un jugement rendu dans une ville d'Italie ou d'ailleurs, que je ne désigne pas, non plus que le nom du coupable, jusqu'à ce qu'on m'ait envoyé la pièce revêtue des formes authentiques.

« Attendu que le sieur *** recueillait dans son lajjoratoire tous les bestiaux morts ou malades qui lui étaient amenés ;

« Qu'après avoir soumis leurs chairs à certaines préparations pharmaceutiques, il les livrait au commerce et les envoyait aux colonies ;

72 JN'OL'VELLES GCÊPES.

« Attendu qu'à une époque antérieure le docteur ***, chargé de vi.^iter cet établissement de salaisons, avait constate comme aujounrhui l'odeur méphitique qu'exhalaient les salles où se faisaient les préparations ;

« Attendu que diverses traces de maladies se faisaient reconnaître sur les chiens, telles que des ecchymoses, des stases de sang intermusculaires, des tubercules, des rougeurs et autres signes d'inflammation qui ne se trouvent que sur des animaux morts de maladie;

« Attendu que quinze cents kilogrammes de ces viandes viciées et corrompues ont du être enfouies devant *** lui-même;

« Attendu, etc», etc.

« Condamne le sieur *** en dix jour^ d'emprisonnement, » etc.

Ça n'est pas cher.

Si certains industriels continuent, il faudra rétablir la chambre ardente comme celle qui condannia la Brinvilliers et la Voisin, ces célèbres empoisonneuses.

NOCVELLES GUEPES.

Il s'est fait à Paris une exécution; — on en avait [)U lire l'annonce à l'avance clans les journaux : — un malheureux marchand de jouels d'enfants a vu son magasin saisi et vendu par les huissiers.

Ah ! s'il y avait encore des enfimts, quel triste spectacle ç'aui*ait été pour eux que de voir leurs amis appréhendés par les recors et vendus u au lieu ordinaire des ventes ! »

A qui vont échoir ces beaux chevaux à roulettes? Et ces corps d'armée de soldats de plomb, qui les mènera désormais à la victoire?

Et les jolies poupées!

Des huissiers touchent leuis charmes gonflés de son ! ô profanation ! Us chiffonnent leurs belles robes î ô crime ! Mais que fait cela à ces belles petites demoiselles de sept ans qui dédaignent depuis longtemps déjà ce touchant et premier amour maternel pour les poupurds de carton ! — Ne sont-elles pas à elles-mêmes leurs propres poupées? Elles seraient jalouses dts belles robes de leurs lilles aux yeux d email. — Et puis, jouer à la poupt'e, drs fdles de sept ;ins ! AH us donc' ban p nr des enfants ! Mais

des petites demoiselles de sept ans que Ton mène aux Tuileries en robes de soie, — de petites demoiselles qui ne songent qu'à se faire remarquer par les beaux messieurs et qui leur adressent des regards encourageants ! — je ne parle pas de jeunes messieurs de sept ou huit ans au col rabattu, à la veste ronde; — non, je parle de vrais messiem^s, avec de vrais lorgnons collés sur l'œil, avec de vrais cols de chemise empesés et soutenant les oreiUes ; de M^ais messieurs à Tair froid, de vrais messieurs à Tair anglais.

On peut vendre des poupées « au lieu ordinaire des ventes, » les petites demoiselles ne s"y opposent pas.

Et les petits messieurs ne feront-ils rien pour les sabres de fer-blanc, pour les chevaux de carton, pour les casques de papier doré, pour les tambours et les trompettes?

Pas davantage. On élève les garçons dans cette idée odieuse jetée par un ministre déchu aux oreilles avides d'une population normande : « Enrichissez vous ! »

Les tambours, les sabres, les clairons! ça empêche de s'entendre sous les voûtes de la Bourse. Les petits garçons ne rêvent plus d'être lanciers polonais ou hussards ; ils rêvent d'être agents de change.

xNOUVELLES GUÊPES. 75

agioteurs, bou^^icoteurs. Ils rêvent, non plus de gloire et de lauriers métaphoriques sur leur tête, mais d'argent et de foin dans leurs bottes.

La Gaz-ettedes rri/?«^«rt7/cr raconte l'histoire d'un petit bonhomme d'une dizaine d'années, je crois, qui avait volé à plusieurs reprises de l'argent dans son école.

Que croyez-vous qu'il avait tait de cet argent?

Vous croyez peut-être qu'il avait acheté des billes en stuc, en marbre ou même en agate?

Ou bien un sabot avec son fouet en véritable peau d'anguille?

Ou une de ces balles en gomme élastique, objet, pour notre généiation, de désirs quelquefois si longs et si souvent trompés ?

Ou une toupie en buis avec sa corde de fouet terminée par un bouton ?

Rien de tout cela.

Notre jeune homme avait acheté trois de ces petites croix d'argent dont on orne le samedi dans, les écoles la boutomiière des élèves qui ont obtenu les premières places.

N'était-ce pas tout à fait au-dessus de son âge? Messieurs... effaçons les noms : nous ne bourdonnons pas ici dans nos petites ruches jaunes, mais dans une maison respectable et soUtaire; mes-

sieurs. . . des hommes sages , des hommes de cinquante ans, des hommes à cheveux gris, n'ont pas fait mieux lorsque récemment ils achetaient à ce prince de la septième chambre des décorations de fantaisie, — des ordres cocasses dont ils ornaient leurs jjoutonnières, — des rubans lilas, des rubans puce, des ru bans couleur cheveux-de-la-reine, des rubans couleur caca-dauphin, couleur tabac-d'Espagne, couleur de souris effrayée, — que Ton vit tout à coup émailler comme une floraison printanière un si grand nombre d'habits, dont la seconde boutonnière de gauche s'était jusque-là contentée du mensonger œillet ro jge, qui fait croire à dix pas que vous êtes officier de la Légion d'honneur, et fait voir à trois pas que vous êtes un sot.

Le petit bonhomme était dans les vraies idées du jour : on aime encore et toujours les titres et les décorations, parce que ce signe ^ fait bien à la suite du nom dans les prospectus où l'on demande des actionnaires. Mais payer une décoration d'un bras, d'une jambe, de trente ans de fiitigues et de danger-, comme tant de braves soldats, d'une vie entière de travaux et de veilles mortelles, comme tant d'artistes et d'écrivains distingués, allons donc !

Je ne puis donc exciter la pitié de MM. les petits garçons et de mesdemoiselles les petites fdles sur

cette triste aventure d'un pauATe marchand de jouets d'enfants victime du progrès qui supprime Tenfance , et ruiné après avoir passé toute sa vie à leur faire des bonheurs de bois, des amis de carton, qu'il devait voir dédaignés par ceux auxquels il les destinait et appréhendés par les huissiers.

Qui donc s'afflige avec moi ?

Nodier est mort; il aurait bien compris, lui, ce qu'il y a de lamentahlo dans cet événement.

Mais il y a encore Janin, qui aime Pierrot et a écrit son histoire.

Il y a Victor Uugu, qui racontait, il y a vingt ans, le soir, à ses petits enfants, cette si belle histoire de Polichinelle qui durait toujours, et dont la suite se remettait inexorablement au lendemain, et qui a précédé le roman en feuilletons.

Il y a encore Gatayes, avec lequel j'ai joué dans notre enfance de si beaux drames pour lesquels nous préparions des sabres de bois dont la poignée était recouverte de papier d'or, et la lame frottée de mine de plomb. C'était tout ce qu'on préparait pour les représentations du soir. On abandonnait le reste aux chances de l'improvisation. C'est nous qui inventâmes la suppression des entr'actes, les changements à vue, parce que nos frères cadets, spectateurs

7j8 .NOUVELLES GUÊPES.

malgré eux de nos chefs-d'œuvre, se sauvaient et s'allaient cacher pendant les entr'actes.

Et ainsi à tous ceux qui ont été enfants comme nous, à tous ceux qui se souviennent des primevères de la vie,

Salut:

Il n'y a plus d'enfants, donc il ne faut plus de joujoux pour les enfants; — les ex-enfants veulent jouer avec les joujoux de l'âge mùr, ils veulent s'enrichir à tout prix, ils veulent tromper, fourber, rapiner comme de grandes personnes ; — il leur faut des jeux de cartes, — il leur faut des coupons d'actions, — il leur faut des atTaires.

Et cependant, comme on leur fait des joujoux bien plus beaux et surtout bien plus chers que ceux qu on nous faisait autrefois, — on sent qu'ils sont blases. Nous, nous ajoutions par la conscience, par la joie, par l'entrain, tout ce qui manquait à nos joujoux grossiers, comme on fait un bon repas avec la faim et la soif.

Mais c'est fini ! Fabricants de joujoux, amis dévoués des enfimts, votre commerce est perdu, vous aurez beau imaginer, perfectionner... vous serez saisis et vendus par les huissiers « en la salle ordinaire des ventes, »

Les enfants veulent des billets de loteries plus

NOUVELLES GLÈPES. 70

OU moins autorisées; les enfants veulent ties promesses d'actions; les enfants veulent du yord, ou de la Vieille-Montagne, ou des Qiiatre-Cunaux. Les petits garçons veulent de l'argent, les petites filles veulent de belles robes... pour elles-mêmes.

Mais qu'il a dû être déplorable de voirColombine enlevée, non plus par Arlequin, mais pai^ un recors ! Colombine j)assant de mains en mains de vieux l»rocanteiirs qui ont dû friper sa robe de gaze rose !

Et Polichinelle!

J'avoue que Polichinelle m'étonne; Pohchinelle, accoutumé à battre le commissaire et à rosser le guet, comme un roué de la Régence; Polichinelle s'est laissé prendie, plier en deux, serrer dans des boites, puis déplier et mettre en vente par les satellites de ^hui^sier; Polichinelle n'a pas fait entendre son redoutable brrrr ; Pohchinelle n'a pas saisi son bâton tant de fois victorieux ; Pohchinelle a subi de pareils traitements ! Ah î le rtuige de son nez a dû monter ju>qu'à son front dé>honoré ! Polichinelle, qui n'avait cédé qu'au diable!

Polichinelle a suivi les roi> de bien près!

Si Polichinelle s'en va, les portiers arrivent. — On sait l'autorité despotique qu'ils avaient seuls conservée au milieu de la ruine des droits féodaux. — Dime et sou pour livre; droit de jambage sur le bois des locataires ; droit de prélibation sur leurs journaux; droit, sinon de haute et basse justice, du moins droit de justice du haut en bas des maisons,

— Eux seuls pouvaient encore déclarer un homme infâme, effacer son écusson et le déshonorer. — Pour eux seuls subsistait la confiscation à l'endroit des cartes de visite, des journaux, etc., adressés aux locataires qui avaient forfait. — Ils rendaient des ordonnances de couvre-feu, avec amendes à leur profit contre les retardataires. Pour les portiers seuls 89 est non avenu.

Eh bien, ils ne sont pas encore contents. — Mais, comme dit M. Lhomond dans son rudiment, son ambition perdra cet homme, sua eiimperdidit ambilio.

Je crois que leur ambition aveugle le.-; portiers.

— Jupiter voudrait-il les perdre? Quos vult perdere Jupiter demeniat. — Ils veulent descendre

NOUVELLES GL'ÊPES. 81

dans Tarèrie commune, ils veulent ne plus être despotes, ils consentent une charte, ils se font constitutionnels ; — ils font ce que font les femmes qui descendent dans la rue, armées de toutes pièces : — ils prétendent à la considération, aux égai\ls, aux succès de salon.

Voici ce qu'on lit dans un des derniers numéros du Journal des Petites- Affiches :

« N° 6455. Un homme et mie femme ayant été concierges désirent se replacer. Ayant des meuhles propres, ils désirent une loge convenable, » (Textuel.)

Pourquoi ont-ils quitté la profession de concierge et veulent-ils la reprendre? Il y a là certainement l'histoire d'une grandeur passagère et d'une décadence rapide.

Qu'ont-ils fait dans cet intervalle où sans doute ils ont acquis les meubles qu'avec une orgueilleuse modestie ils appellent des meubles propres?

Qu'entendent -ils par une loge convenable? Où s'arrêtera cette prétention nouvelle? Ne verrons ^ nous pas bientôt d'autres annonces ainsi conçues :

« Un tel et sa femme désirent une place de concierge. Comme ils ont des relations dans le monde et reçoivent le samedi, ils voudraient un salon un peu vaste. »

vm. ii

« Un tel et sa femme désirent une place de concierge; madame voudrait une salie de bain. »

(f Un tel et sa femme désirent une place de concierge; il leur faudrait une remise et une écurie pour deux clievaux. »

« Un tel et sa fennne désirent une place de concierge. Le mari s'occupe de littérature, et sa femme brode. Il serait à désirer que le propriétaire pût faire leur ménage. »

Le 19 janvier 1833 est mort un charmant musicien, Fauteur du Pré aux Clercs, Zampa, etc. — Ces jours derniers, — à Paris, dans une maison donnant d'un côté sur la cour du Harlay et de l'autre rue de la Ferronnerie, — au Palais de Justice en un mot, s'est, en plein jour, en audience publique, agitée la question de savoir si les belles partitions d'Hérold, Zampa et le Pré aux Clercs, appartenaient à la veuve d'Hérold et à ses enfants ou à M. Schœnenbergef, — qui ne les avait ni achetées ni acquises à aucun titre, mais les avait fait graver et les vendait à son propre bénéfice, parce que tel était son bon plaisir.

Dans une cause analogue, il y a quelques années,

NOUVELLES GIÊPES. 8?5

l'avocat récita de longues phrases, et soutint plusieurs heures durant que les ouvrages en litige étaient tout aussi bien la propriété de l'éditeur que la propriété de la veuve et de ses enfants. — Nous no pûmes le quereller à ce sujet, parce que ce n'était peut-être pas son opinion. Il était possible qu il eût au contraire des idées fort libérales et fort sensées sur la propriété des œuvres de l'esprit, et peutêtre il aurait mieux aimé que le hasard lui eût donné à défendre ceux qu'il attaquait, et à soutenir la cause contraire à celle qu'il plaidait.

Mais revenons au procès en question.

M. Pinard, substitut du procureur impérial, a pensé très-sensément que la musique du Pré aux Clercs et de Zampa appartenait plutôt à Uérold, qui l'avait composée, qu'à M. Schœnenberger, qui l'avait fait graver, — du moins pour un temps.

Le tribunal correctionnel, septième chambre, a été de l'avis de M. Pinard, et M Schœnenberger a été condamné à vingt-cinq francs d'amende, à quatre cents francs de dommages-intérêts, et à la confiscation des exemplaires contrefaits.

Je reconnais avec empressement que M. Pinard et les niagistrats composant la septième chambre ont fait en cette circonstance tout ce que l'état -actuel de la législation leur permettait de faire pour le génie

et pour le bon sens. Le tribunal, dans les considérants de son jugement, a parlé des droits que possède la propriété des œuvres de l'esprit « au respect de tous et à la protection de la justice. »

Mais le tribunal et M. Pinard ont été obligés de rappeler les singulières restrictions que la législation actuelle, qui est cependant un progrès notable, met encore à la propriété des œuvres de Tesprit.

Ainsi, en 1777, un écrivain avait composé un li^Te, ou un musicien un air; il fallait, comme un trouveui^ de trésor, qu'il demandât au roi la permission de l'avoir trouvé et de s'en servir à son profit. Si le roi le lui permettait, c>st-à-dire s'il obtenait un « privilège », il était dit qu'il aurait pendant un temps déterminé le droit exclusif de l'imprimer, graver et faire vendre à son bénéfice, — nonobstant clameur d'avocat adverse.

En 1789, Fauteur ne publie plus en vertu « d'un privilège accordé », mais d'un droit que la loi lui reconnaît.

En 1810, la loi consacre le droit de l'auteur reconnu en 1789 et 1793, mais elle lui impose des restrictions en faveur du domaine public.

Enfin, la loi de 1844 reconnaît aux auteurs un droit que leurs héritiers exercent pendant vingt ans après leur mort.

>OLVELLES Gl'Èl'ES. 85

C'est contre cet état de choses que je ne ces?e depuis quinze ans et que je ne cesserai pas, tant que j'aurai une plume et des doigts capables de la remuer, de provoquer les sentiments de justice et de bon sens des législateurs.

Si madame llérold était morte avant son mari ou en même temps que lui, la législation actuelle aurait donné raison à M. Schœnenberger : c'est lui qui, aujourd'hui, hériterait d'Hérold au détrhnent des enfants d'Hérold.

Il pourrait vendre à son profit Zampa et le Pré aujj Clercs y et, si un des enfants d'Ilérold sjavisait un soir de prendre dans la boutique de M. Schœnenberger un exemplaire des œuvres de son père et de l'emporter, la loi ne l'en tiendrait pas quitte pour vingt-cinq francs d'amende. Il irait parfaitement en prison. C'est-à-dire qu'il arrive un jour où M. Schœnenberger ou tout autre est propriétaire plus sérieux et plus protégé des œuvres d'Hérold que ne l'a jamais été Hérold lui-même, car M. Schœnenberger pourra léguer alors à ses entants les exemplaires qu'il possédera de Zampa et du Pré aux Clercs; ceux-ci les légueront à lem^s enfants, et ainsi de suite, éternellement.

Tandis qu'Hérold n'a pu laisser Zampa et le Pré aux Clercs à ses enfiuits que pour vingt ans.

Il n'y a pas un des boulons qui ferment la devanture de la boutique de M. Schœnenberger qui ne soit une propriété plus sérieuse, plus réelle, plus protégée parla loi que Zampa et le Pré aux Clercs, deux œuvres immortelles dues au génie d'IIérold. Sans doute, en pareil cas, l'organe de la loi, laquelle est respectable en tant que loi, doit rappeler, même malgré lui, les intentions du législateur, « et Tintérêt public, qui exige que, tôt ou tard, l'œuvre littéraire ou musicale tombe dans le domaine de tous. »

Mais il serait aussi fort agréable dans Fintérêt public que les maisons et les terres de M. Schœnenberger, s'il a des maisons et des terres, tombassent tôt ou tard dans le domaine de tous. Cependant, si « l'intérêt public » s'avisait de vouloir « l'exiger » , l'intérêt privé, protégé par la loi, rirait au nez de l'intérêt public.

Comment se fait-il que les idées qui germent et s'épanouissent sous la toque de l'organe de la loi tomberont dans « le domaine de tous » et que cette toque n'y tombera jamais?

D'où vient cette prééminence de la propriété matérielle? Comment! les auteurs, les inventeurs de tout genre, tous les ouvriers de la pensée et de l'intelligence, sont des parias hors la loi ! des ilotes qui

.NOUVELLES GLÊPES. 87

iluivent travailler au protit des autres ! des esclaves qui ne peuvent laisser d'héritage, qui ne possèdent et ne peuvent donner que l'usufruit de leurs œu^Tes, la plus réelle sans contredit des propriétés ! qui ne sont que fermiers et locataires de leur génie, dont leurs entants sont expropriés sans indemnité vingt un? après leur mort!

Pourquoi cette indittérence de la loi contre l'auteur et l'inventeiu- ? — L'auteur ne peut laisser que pendant vingt ans ses œmTcs à ses enfants ; — Tinventeur, sous le nom de brevet, est forcé de payer une sorte d'amende pour être possesseur de son invention, et ce, pendant un temps illimité; — il faut qu'il achète son invention, ou plutôt il ne peut que la louer, cai^ elle appartient à tous, il ne peut ainsi en être que le locataire et le fermier, et encore à condition d'en payer le loyer.

Dieu, qui

Aux petits (les oiseaux a iloaué la pàtiuc

n'a pas pris le même sain des enfants des musiciens, ces oiseaux divins, et, quand leur àme s'envole pour se mêler aux célestes concerts, leure petits peuvent se nourrir du mouron et du séneçon répandus avec tant de profusion dans les champs.

Il faut que la loi prenne un des deux partis que voici pour être conséquente :

Ou qu il soit défendu et rendu impossible aux écrivains, musiciens, inventeurs et autres ouvriers de la pensée, de mettre au monde des créatures pauvres et déshéritées d'avance, en un mot, qu'il ne soit pas permis de faire des héritiers à ceux à qui il n'est pas permis de faire un héritage ;

Ou bien que, puisque les œuvres de ces hommes appartiennent à tous et tombent dans le domaine pubhc, — leurs enfants aussi tombent dans le domaine public et soient nourris par TÉtat aux frais de tous ;

A moins qu'on n'en vienne tout simplement à ceci : « La propriété littéraire est une pi^opriété. »

Je suis assez honnête pour fournir à mes adversaires, dont plusieurs sont de mes amis, un argument contre moi.

La République de 1848 conservera l'insigne honneur d'avoir aboli la peine de mort sous forme légale en matière politique.

.NOLVELLES GUEPES. 89

Il a été question d'effacer entièrement la peine lie mort du Code pénal.

J'ai été d'un avis contraire, tout en aimant un peu mieux qu'auparavant ceux contre lesquels je soutenais mon avis, et en leur serrant la main plus aflectueusement que de coutiune. C'est, je crois, ime erreur; mais c'est une belle, une grande, une noble erreur. Les progrès de la raison et de la philosophie ont effacé la peine de mort sur bien des feuillets de nos codes : on n'est plus pimi de mort pour le braonnage, ni pour le sacrilège, ni pour l'émission de la fausse monnaie: mais on est encore puni de mort quand on a donné la mort, et cela encore M311S le bon plaisir du jury, qui uso de son droit de iàce assez largement pom^ que. il y a une quinzaine d'années, on put compter dans les bagnes de France quatorze parricides auxquels l'omnipotence du jury avait fait g^^w de la vie.

J'ai dit à ce sujet et je dis encore : « Que l'on ' abolisse la peine de mort, je le désire de tout mon cœur, mais que messieurs les assassins commencent. »

Bien entendu que ceci est mon opinion persou - Ri -lie et n'engage en rien celle d' autrui.

Cn des arguments que l'un fait valoir pour la cunj^jivation de la peine de mort est l'exemple que le

supplice d'un coupable peut donner à ceux qui sont sur le point de le devenir .

Je ne me suis jamais servi de cet argument ; je dirai peut-être pourquoi quelque autre jour.

Voici l'argument en question contre cet argument.

J'étais il y a quelque temps dans un pays où l'on pend.

Un matin, de jjonne heure, on pendit un homme qui avait assassiné une vieille femme pour lui pren- ■ dre deux poules qu'elle portait dans son panier.

Voici le résultat de l'exemple donné au peuple par ce supplice :

Un grand nombre d'ouvriers et d'ouvrières, ayant perdu le commencement de leur journée pour assister à ce spectacle instructif, ont passé le reste dans les cabarets et à la promenade.

Le lendemain, les bureaux de loterie, — la loterie ne subsiste plus que dans les pays où l'on pend, — les bureaux de loterie étaient assiégés ; hommes et femmes venaient prendre des billets.

Si vous voulez savoir la raison de cette affluence, la voici :

On attache aux pendus une foule d'idées superstitieuses; on est allé jusqu'à prétendre que la mort, sous cette forme, n'était pas précisément désagréa*

ble. De notre temps, deux exemples célèbres ont ]>rouvé que celte croyance était assez forte pour qu'on voulût on faire l'épreuve personnelle.

On sait quel prix on attache à posséder un morceau de la corde d"un pendu.

C'est un joli revenu pour les bourreaux dans les pays oi^i Ton pend.

D'autant qu'on peut vendre à fausse mesure de la fausse corde de pendu.

Dernièrement, un ami d'Alexandre Dumas qui a fait une grande fortune dans un pays lointain, et qui attribue modestement cette grande fortune à un morceau de la corde d'un pendu dont il est possessem% a pensé un moment à partager sa fortune avec son ami ; mais, après de mures réflexions, il a changé d'idée. — Pourquoi lui donner mesquinement la moitié de ma fortune, quand je puis lui donner une fortune égale à la mienne? s'est dit cet ami. — Et il lui a envoyé la moitié de sa corde de pendu.

Revenons à la raison de l'affluence des joueurs dans les bureaux de la loterie.

Il s'agissait de réaliser diverses combinaisons ayant toutes rapport au supplicié de la veille.

C'était à la fois grotesque et féroce.

— Je mets 22, 15 et 5, disait une femme; 22 c'est Tnge du pendu; 13, la date du jour; 5, rheure à laquelle il a été exécuté.

— Je mets, disait une autre, 22 pour la même raison que vous, mais j'ajoute 07, qui est Tàge de la '• victime, et 2, le nombre des poules.

— Moi, 15, 19 et 10. Il a commis son crime le 10 du mois d'août, il a été condamné le 19 sep tembre, et il est exécuté le 15 octobre.

— Moi, 22, à cause de son âge et aussi parce que ce chiffre représente au loto les deux cocottes.

Puis un bruit se répandit : un des carabiniers qui l'ont conduit au supplice a fait une belle fortune. Le condamné, pour lequel il avait été très-complaisant, lui a dit à l'oreille, avant de mourir, trois numéros qu'il avait rêvés. On sait combien sont bons des numéi^os rêvés par un condamné à mort.

Ma foi, non, madame, je ne prendrai pas sur moi la responsabilité de votre proposition.

Il ne me manquerait plus que cela !

Parce que je veux quebiuefois persuader aux femmes de rester femmes, c'est-à-dire de conserver leur empire ;

Parce que je les avertis des affublements ridicules sous lesquels ell«^s laissent cacher leurs grâces naturelles par des femmes qui n'ont à cacher que quelques difformités, et signent collectivement leurs arrêts du pseudonyme « on ; »

[On porte des robes empesées, des jupons goudronnés, des jupons à musique, qui donnent aux femmes de telles proportions, qu'il n'y a plus moyen de reconnaître les femmes bien faites.

On attache à ces robes quarante mètres de chiffons, de haillons, sous le nom de volants, — haillons toujours fripés, qu'il faut sans cesse remettre en place avec le geste hideux d'un singe qui se gratte.

On a prononcé, il faut obéir à On.) Parce que je veux que les temmes restent adorables, parce que je ne veux pas qu'elles redeviennent de simples femelles au lieu de rester des femmes, c'est-à-dire des êtres qui, selon nos ancêtres les fiaulois, tenaient la place intermédiaire entre les mortels et les dieux ;

Parce que j'aime les femmes, et veux pouvoir leaimer toujours ;

Dieu sait que de reproches je reçois de celles, hélas ! bien nombreuses, qui ne se croient aimées que des hommes qui leur disent des bêtises et leur conseillent des sottises !

Et vous voulez, madame, que je prenne sur moi la proposition que voici :

« Les théâtres en France sont trop éclairés ou du moms mal éclairés ; le lustre aveugle les spectateurs, donne la migraine et expose une femme à être laide pendant toute la soirée. J'ai le l)onheur d'avoir toujours auprès de moi le seul homme pour lequel je veux être jolie ; peu m'importe que les autres spectateurs ne me voient pas et ne braquent pas^ sur moi leurs impertinentes lorgnettes.

« D'ailleurs, la représentation théâtrale gagnerait beaucoup à ce que la salle tut peu éclairée, et que tous les artifices de la lumière fussent réservés pour la scène. On obtiendrait ainsi pour les décors des eifets qui rivaliseraient avec le Diorama. «

Ah çà! madame, d'où venez-vous et où allezvous ?

Quoi! sous prétexte qu'un homme vous aime passionnément et que vous l'aimez vous-même, vous prétendez que vous ne voulez être admirée, adorée, regardée que par lui! Vous vous figurez qu'on va

^0l' SELLES GUÊPES. 95

au théâtre pourvoir les décors, pour écouter la musique, pour admirer les beaux vers !

Que l'on va au spectacle pour voir le spectacle I

Non. On va au spectacle pour être vue et pour être le spectacle.

Si l'on a l'air de r.,'cliercher les théâtres oîi les meilleures pièces sont jouées par les meilleurs acteurs, ce n'est pas qu'on se soucie beaucoup de ces conditions, c'est qu'on pense qu'il va là plus de spectateurs pour la tigure et les robes que l'on y compte livrer à l'aduiiration. Les pièces et les acteurs sont un prétexte.

Jouez et chantez les chefs-d'œuvre de la poésie et de la musique, et répandez le bruit que, grâce au mauvais goût de l'époque, vos salles sont désertes, qu'il y pousse de l'herbe, et qu'on va être forcé de les louer pour y mener paître des chèvres, vous n'aurez personne.

Dites au contraire : « Telle pièce est absurde, les acteurs qui la repré. entent n'ont aucun talent; mais la foule, par un caprice étrange, envahit le théâtre tous les soirs; on a renvoyé hier quinze cents personnes. »

Et ce qui n'était pas vrai hier le sera après-demain : on finira par renvoyer quinze cents peronnes.

ye NOUVELLES GUÊPES.

Non, madame H... J..., votre jolie petite écrituic irrégulière et votre papier rose ne me jetteront pa< dans un tel danger. Je ne fais pas la proposition de diminuer la lumière de la salle et d'augmenter celle de la scène.

Vous auriez plus de succès peut-être en demandant autre chose. Aux loges d'avant-scènes on a adopté des stores qui se lèvent pour préserver les yeux de la lumière violente de la rampe. Pourquoi aux autres loges n'adopterait-on pas des stores placés en haut qui se baisseraient pour vous défendre contre la lumière du lustre?

^ti^Tt^

"■yrîwersltas BIBLIOTHECA

nS»S

La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance

The Libr

University o

Date Du

Page 1