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Nouvelles guêpes

<>• quo coulent les grands lioiiiiucs. — l.'épicicr l.acour. — l.a piopiiété littéraire. — Le loup et l'âne. — Pliilipiic do Géiard. — Une more à sa lille. — La pruderie de ce tempsci. — A M. le ministre de l'intérieur. — Circonstancos atténuantes admises en faveur des inventeurs. — Los infanticides et les avortements — Grétry, M. Auber, M. Adolphe Adam. — Il n'y a plus de savants. — Louis XVI et M. de Pezai. — Un empoisonneur et un assassin. — Le petit Poucet. — Où Ton prouve qu'on jouit d'une liberté snflisante.

— M. Paul Lacroix et un marchand de portraits tout faits.

— Un gendre et les Pompes funèbres. — Les dernières paroles de Franç'ois Arago. — L'éloge hostile. — M. de Mussel. — M. Nisard. — M. G Onslow. — Les prisons cellulaires. — 11 faut que la justice ail son cours. — Le prince San-G... et le roi de Xaples — MM. Gustave Planche, Victor Hugo, madame G. Sand. — M. l*onsard. — M Augier. — M. Leconte de Lisle. — Les congés des comédiens.

TVP. SIMON" RACON ET C^, RUE O'eRFURTII, 1.

-NOUVELLES ^v^ •?

ALPHONSi: KARU

IWUIS

JiLANCHARD, LIER AIRE-KDIT EUI

78, rue Riclielicu, 78

A \ C I K > N E M A I s 0 > Il E T Z K \.

Univb.û:,^^ -^

Il t'<l (Its organisations lelloment supérionres, (|iril somblf quo la naturf, on les créant, ait voulu donner des échantillons de ce qu'elle poufvait faire, si elle le voulait. Mais, en même temps, les gens qui pensent doivent savoir gré à la Providence d'nvoir été quelque peu chiche de ces homnT'S d'élite qu'elle ne nous montre que de loin en loiti . parce que la matière dont est pétrie la race humaine est

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une pâte faite avec un mélange égal de bêtise et d'esprit, de qualités et de défauts. — Représentezvous un boulanger auquel, pour faire deux cents pains, on aurait donné une certaine quantité de farine et de levain, un peu de sel et quelques œufs; ces quelques œufs ajoutés à la pâte ne pourront que rendre le pain fort agréable au goût, si le boulanger mêle équitablement le tout ensemble ; mais s'il lui plaît défaire deux ou trois douzaines de gâteaux, biscuits, brioclies, etc., il mettra tous les anifs dans les gâteaux avec ime part inégale de levain, et il vendra un pende farine pour se procurer du beurre.

— Les gâteaux faits, il faudra néanmoins compléter »'t fournir le nombre de pains convenu, cbaqne gâteau ne comptant que pour un pain. Le pain n'aura qiie peu de levain et pas du tout d'œufe, et on remplacera la farine donnée en écbange du beurre soit avec du son, soit avec de la sciine de bois, connue font pas mal de boulangers.

De même, pour faire un liomme supérieur, la nature est obligée de prendre sur le trésor d'intelligence (pi'elle devait diviser entre un grand nondjre.

— Assez fréquennnent elle fait cette opération sur une famille, — à peu près comme une soustraction,

— j'en emprimte un ipii vaut dix. La famille où il nait un grand bonune paye cet lionueur souvent en pro-

duisant à la suite une demi-douzaine d'hommes médiocres, un ou deux imbéciles, un ou deux gredins.

De plus, la Providence a une autre raison d'en agir ainsi, — sans compter ce que nous ne savons pas, — car Dieu s"est réservé la vérité et ne nous permet que des opinions. Cette autre raison, la voici :

Prenez une fleur de géranium rouge ; il semble que cette fleur est aussi rouge que possible, elle vous parait vêtue du rouge par excellence, du souverain rouge. — Eh bien! placez-la auprès d'une petite verveine, vous verrez graduelk-ment la fleur du géranium jiàlir et devenir orange. — Placez à son tour la fleur de la verveine sur une fleur de la lobélie cardinale, et la fleur de la verveine deviendra d'un rouge malade et terne. — On n'est ronge conmie on n'est grand qu'à côté de quelque chose qui soit moins rouge ou moins grand. Gulliver, géant chez les Lilliputiens, devient un iiain chez les géants.

Donc, quand la nature veut produire un irand homme qui fasse d* l'effet, et lorsqu'elle le destine à quelque corvée glorieuse ou quelque énorme coquinerie utile an nettoyage et au déblayage général, elle Tentoure d'un certain nombre de créatures

iaibles, timides, abjectes, — comme un escamoteur ou un charlatan a besoin cVêtic environné cFun cercle de badauds. Tous ceux qui se sont cotisés involontairement pour produire le grand homme au moyen de la soustraction sus-expliquée d'une plus ou moins grosse part de Tintclligence qui leur éUiit destinée, servent encore à sa grandeur par leur ineptie, leur lâcheté et leur petitesse; car de temps à autre une organisation supérieure vit et meurt inapeiçue faute de cet entourage, tandis qu'un génie de deuxième ou troisième orih'e, grâce aux circonstances et aux gens au milieu desquels il se trouve jeté, exerce une grande influence sur les destinées d'un pays, du monde, de l'humanité.

Ce que je viens de dire n'est pas ime théorie vague, cela me sert à expliquer un fait dont je puis garantir l'authenticité, et que je vais vous raconteitout à l'heure, si vous avez encore un peu de patience.

De même qu'il faut un cercle de jobards à un charlatan, une troupe d'instruments serviles à un grand politique, il faut ;i nn grand écrivain co'iune M. Cousin, par exemple, une assemblée de gens

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naïfs qui admirent tout ce qu'ils ne conijirennent pas, et tout ce qui les ennuie; à M. Sainte-Beuve un ramassis de lecteurs qui acceptent comme critique sérieuse les élucubrations d'un cerveau malade de la haine des supériorités ; — il faut à un épicier qui veut ^enrichir un certain nombre de pratiques chez lesquelles soient peu développés et le sens du goût et le système décimal, pour qu'elles ne le gênent pas dans les vols et les empoisonnements que la loi appelle encore vente à frnix poids et sophistication.

Voici maintenant mon histoire :

Le sieur Lacour, épicier, se fut monti-é un homme supérieur, n'importe où le hasard l'eût fait naître, — vrimus inter pares, — il est né épicier, eh bien '. il s'élève au-dessus des autres épiciers comme le chêne s'élève au milieu des bruyères, — humilesqve myricœ; — comme Taigle s'élève au-dessus des oiseaux que son appétit a destinés à un de se repas.

Le sieur Lacour, épicier donc, mais quel épicier! avait loué un caveau appartf^nant à un herboriste appelé Jeanne. On avait a<;sez longtemps débattu Ir n. 2

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prix de la location. M. Licour avait fini par céder en disant : « Au moins, pour cimenter nos bonnes relations, vous me donnerez votre pratique. — Volontiers, avait répondu le naïf herboriste. »

Une fois en possession du caveau, le sieur Lacour eut quelque regret de son marché ; le caveau était petit, le loyer était gros, mais un homme supérieur a au plus haut degré le mépris de la sagesse rétrospective. Il y a des gens qui passent la seconde moitié de leur vie à raisonner sur ce qu'ils auraient dû ne pas faire pendant la première, qui gémissent en marchant à reculons à propos des chutes qu'ils ont faites sur ce chemin qu'ils regardent d'un œil bumide, ce qui les empêche de voir les ornières et les trous de la route qu'ils ont encore à faire. L'épicier Lacour n'est pas un de ces gens-là, il cherche un moyen de rendre le caveau plus grand et de le payer moins cher ; — je dis un moyen, et je le dis avec intention ; les œuvres de la nature et celles des hommes de génie se distinguent par la sobriété, par la simphcité des moyens ; l'épicier Lacour chercha donc un moyen qui put lui rendre les deux services dont il avait besoin, — et pour les hommes forts qui ne sont pas entravés par de puérils préjugés, chercher, c'est avoir trouvé plus d'à moitié ; — dans tout bloc de marbre, il v a une statue, il s'aeit de

NOUVELLES GUÈl'ES. il

lii débarrasser de ce qu'il y a oe trop ; — à tout labyrinthe, il y a une issue, il s'agit d'avoir le fil d'Ariane ; — notre épicier avait le fil ; — pardon de ce jeu de mots, ô lecteurs! mais il est venu tout seul, il sort des entrailles du sujet, — peut-être l'effacerai-je avant de livrer ce feuillet à l'impression. Agrandir le caveau, c'était simple, cela ne demandait ni imagination ni esprit; M. Lesguillon l'aurait trouvé. L'épicier Lacour prit une pioche et une pelle, et il creusa son caveau de trois pieds. Le })reniier point était accomph, il n'y avait plus (ju'à porter dehors la terre jaune du caveau cpii, mise en tas, ne donnait pas plus de place qu'auparavant, — il fallait qu'on ne vît pas sortir cette terre; — il n'y avait pas moyen de la manger comme fit Arthémise des cendres do son mari; — l'épicier Lacour fit mieux, il résolut de la vendre à l'herboriste Jeanne, et alors les deux buts étaient atteints d'un seul coup et même dépassés : la terre retirée agrandissait le caveau, la même terre vendue à Jeanne diminuait d'abord le prix du loyer, — puis enfin le loyer diminuant à mesure que le caveau s'agrandissait, l'épicier Lacour arrivait bientôt à ne plus rien payer, puis enfin à gagner sur le loyer et à se faire un revenu du caveau que lui louait Jeanne. Mais comment aller dire à Jeanne : voulez -vous m'achetcr de

il NOUVELLES GUKPES,

lii terre jaune? Jeanne n'eu achèterait pas, ou s'il en prenait pour répandre sur le sol de sa boutitpie, il en prendrait fort peu, et ne la payerait pas cher.

Mais je vous ai dit que l'épicier Lacour était un homme fort ; — il se dit : Jeanne achète en gros ce ([u-il revend en détail. — Quelles sont les choses jaunes que Jeanne achète et vend?

Jeanne achète et vend de la farine de hn poui' l'aire des cataplasmes, et de la farine de moutarde pour faire des sinapismes. — Ces deux farines produisant des effets si contraires, sont toutes deux jaunes, — il s'agit donc de vendre la terre du caveau comme farine de lin et comme farine de moutarde, — et surtout de la vendre au prix de la farine de moutarde et de la farine de lin.

Et Lacour vendait à Jeanne son propre caveau en gros, leipiel Jeanne le revendait en détail à des malades qui, au lieu de cataplasmes émollients ou de sinapismes révulsifs, ne mettant que des cataplasmes et des sinapismes de caveau, souffraient connue des damnés ou crevaient comme des outres ; cependant, a répondu agréablement Lacour à ses juges : « Personne ne se plaignait; » je le crois, — surtout des derniers; mais ainsi que disent, le rudiment, au futur, d'un personnage resté inconnu, et les bourgeois, au prétérit, de l'empereur Napoléon,

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i< iiua t'iim perdet ambitio , » — « sou amljitiuii l'a perdu. » — L'épicier Lacour ne sut pas s'arrc. ter, il vendit du caveau à ses propres pratiques, il en vendit comme farine de lin et farine de moutarde ; — il est élémentaire de penser qu'il en vendit pour loul ce qu'on vend de jaune, la cassonade, le miel, etc. — D'ailleurs, c'est un procédé connu et tombé depuis longtemps dans le domaine public. De plus, il vendit du caveau à iaux poids ; — la plupart des gens ne s'aperçoivent pas ou ne s'inquiètent pas qu'on leur vende de mauvaises denrées, mais ils veulent, ils exigent leur poids, fut-ce du poison ; — de même que le Parisien juché sur Montmartre ou sur les buttes Saint-Chaumont , s'écrie : « Ouelle belle vue ! » appelant c belle vue » la vue de beaucoup de vilaines choses à la fois.

Il s"éleva des plaintes : le caveau n'était pas trèsémoUicut, il n'était pas non plus très-piquant ni très-sucré, selon le rôle qu'il avait à jouer. — Cela aurait passé, mais il fut trouvé léger; un commissaire fut averti, — trouva Lacour dans son caveau devenu caverne, tant il en avait vendu.

Par suite de quoi Lacour a comparu devant la pohce correctionnelle, — là. il a établi qu'il mêlait à la terre du caveau un peu de la denrée sous le nom de laquelle il la vendait, — c'était du caveau

r. NOUVELLES GUEPES.

sophistiqué ; — pour ce qui est tics Taux puids trouvés en sa possession, il a prétendu qu'il s'en servait pour ses mélanges. - Se tromjiait-il donc kii-niènie ?

Enfin, il a affirmé que, malgré ces mélanges, il ne pouvait encore donner les sus-prétextées denrées au même prix que plusieurs de ses confrères ; ce qui le porte à croire qu'ils mêlent à la terre du caveau quelque! autre matière moins précieuse, de la fausse terre de caveau, peut-être.

Malgré cette défense, le trilmnal a condanmé l'épicier Lacour à six mois de i)rison et cinquante francs d'amende.

Cette condamnation, plus sévère ijue les condain^ nations ne le sont d'habitude en semblables matières, prouve qu'il faudra bien en venir à ce (pie je demande depuis quinze ans. — « L'épicier (jui vole l'acheteur, est un voleur, comme l'acheteur ijui vole l'épicier; — son action s'appelle un vol et est punie connue telle. » On a fait bien des i»as depuis quinze ans, je crois (]ue mes bourdonnements y ont été pour quelque chose ; — si la mouche du coche avait été une guêpe, elle aurait activé la marche des chevaux.

NOUVELLES G L Kl' ES, 15

Il faudra bien aussi en arriver à dire que (< la propriété littéraire est une propriété. » On parle de prolonger le temps pendant lequel les enfants des écrivains dramatiques auront la jouissance du revenu des ouvrages de leur père. — H y a quinze ans que je demande une raison pour qu'il n'en soit pas de la propriété littéraire comme de la propriété de toute autre nature, et on ne m'en a pas encore donné. — Quelques-uns cependant, le menton dans leur cravate, disent : « Cela présente de grandes difficultés. » — Je prétends que non, — et d'ailleurs, il suffit que ce soit juste, c'est-à-dire de prouver que le contraire est une tyrannie et une confiscation ; — croyez-vous que la législation sur la propriété matérielle n'ait pas aussi présenté des difficultés, est-ce que le recueil des lois à ce sujet ne forme pas une immense bibliothèque? est-ce que les commentaires sur les lois tiendraient dans la cour du LomTB ? est-ce que Ton n'en fait pas encore tous les jours des lois et des commentaires ? est-ce que malgré ces lois et ces commentaires, il n'y a pas des bataillons de juges et des milliers d'avocats occupés à débrouiller, à embrouiller, à discuter les

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difficultés imprévues qui se présentent chaque jour ? Est-ce que le palais vit d'autre chose? Cependant on n'a pas cru pour cela devoir borner la propriété matérielle : s'il se présente des difficultés, on les surmonte, ou on les tourne, ou on les aplanit; — de pas en pas, il faudra bien y venir. Est-ce qu'il y a une législation sur la propriété des maisons, et une autre législation sur la propriété des prunes de reineclaude; ce sont pourtant des choses d'un usage bien différent; vous y arriverez. — Quelques-uns nous crient patience : — patience 1 mon ami, disait aussi un bon loup à l'àne qu'il mangeait.

On va donner, dit-on, à la famille de Philippe de Gérard, à titre d'indemnité, ce que les Guêpe^s ont demandé inutilement pour lui de son vivant, à titre de récompense nationale.

Pour beaucoup de femmes, les pratiques de la religion consistent en ceci : — Aller le dimanche montrer une nouvelle robe, et critiquer les robes des autres femmes.

NOUVELLES G l'ÊPES. H

Certes, il n'est pas une mère qui ne donne (VrsecUents avis à sa fille. — Mais je demande à tontes les mères de répondre à ceci : N'ont-elles pas plus souvent, avec plus d'insistance et d'opiniâtreté, conseillé à leui*s filles de se tenir droites qu'elles ne leur ont conseillé de marcher droit ?

Il ne faut pas prendre la pruderie au sérieux. — La pruderie a régné en France quelques années. — [)endant la vieillesse de Louis XIV. — C est lin temps d'arrêt que se permet le vice fatigué poiu' reprendre haleine; c'est, un carême que les coquettes vieillies et abandonnées imposent aux jeunes femmes. On est assez ombrageux aujourd'hui, on ne laisserait pas publier dix lignes de Rabelais , — on déchirerait plusieurs volumes de Voltaire, de Diderot, de Montaigne, etc, ; — cependant, ces livres sont dans toutes les bibliothèques. — Ce que vous admirez chez les morts, il serait bon de penser qu'ils n'ont pu le faire que de leur vivant. — Il sied bien, d'ailleurs, à une époque

comme la nôtre de faire la renchérie. — Connitet-elle sur ce qu'on ne pourrait écrire décemment ses hauts faits,. et espère-t-elle ainsi échappera l'histoire ?

II était question de donner à l'Académie fiançaise l'auteur de la Mctromanie; en ce tenq>s-là. l'Académie prenait des prétextes pour écarter cei tains hommes de talent; — aujourd'hui elle n'en a pas donné pour repousser Balzac , elle n'en donne pas pour laisser Alexandre Dumas à la porte. — Piron, présenté par quelques amis, était bruyamment repoussé par le plus grand nombre, à cause de ses poésies licencieuses. — Fontenelle, déjà trèssourd, appela Lachaussée, et lui dit : Pourquoi tout ce bruit ?

. — Il s'agit de Piron, dit Lachaussée, que quelques personnes voudraient faire entrer à 1" Académie.

— Eh bien?

— Eh bien, il y a cette ode, vous savez... Ta-t-il faite ? — ne l'a-til pas faite ?

— S'il l'a faite, dit Fontenelle, il faut bien le gronder; mais s'il ne l'a pas faite, il ne faut [las le recevoir

Je viens de lire dans tous les journaux : «M. le ministre de l'intérieur vient d'accorder une pension annuelle de cinq cents francs à madame veuve de Balzac, mère de l'homme de lettres. »

Je suis si décidé à ne pas me mêler de politique en ce temps-ci, que je ne sais pas même le nom des ministres, — mais comme je ne puis admettre que M. le ministre de rintérieur joigne au chagrin de ne pouvoir disposer d'une somme plus importante, le malheur de ne pas hien savoir que le nom de Balzac est une des gloires incontestahles de ce temps-ci, je suis persuadé que la rédaction de cette note ne doit être attribuée qu'aux mauvaises habitudes des employés subalternes, et la reproduction d'icelle qu'à la paresse des journaux.

D'abord, — accorder voulait dire encore en français, — quand j'ai quitté la France il y a quelques mois, — donner à quelqu'un qui a demandé; — or, si la mère de Balzac a dû demander une pension, il n'est pas permis de douter que M. le ministre de l'intérieur n'ait su mauvais gré à ses nombreuses occupations qui ont laissé demander ce qu'il aurait dû offrir, et encore plus ma'ivais gré aux scribes infé-

oo NOUVELLES GUEPES,

rieurs qui n'ont pas dissimulé cette fâcheuse circonstance dans une note inconvenante qu'il n'aura, s;ins doute, pas lue. Je suis Irès-convaincu que M. le ministre de l'intérieur a dû adresser à madame de Balzac une lettre conçue à peu j^/v-s en ces Icrmes :

« Madame, « Voire fils est mort dans toute la force de son o-énie, — le pavs joint aux regrets qu'inspire cette perle, la douleur de n'avoir pas en le temps de lui di'cerner des honneurs qui n'auraient rien ajouté à la gloire de Balzac, mais qui auraient prouvé à la postérité que ses contemporains avaient su l'apprécier ; permettez-moi de vous prier d'accepter une faible pension, dans laquelle vous voudrez bien ne voir (pi'un honunage annuel à la mémoire de votre nis, Je serai lier que vous me permettiez d'ètr l'intermédiaire entre vous et la reconnaissance de la France, etc. »

Il V a loin de là, certes, — à la pension de cinq cents francs accordée — à la mère de Balzac.

M. le ministre hors de cause, les mauvaises habitudes des subalternes étant prises en considération, il est permis de s'étonner de l'indifférence des journaux. Il est singulier de voir qu'un pays tpii drit sa

piééminence incontestable dans le monde à sa littérature, en ait si peu de souci.

Je dis incontestable, car la philosophie ne ratifie pas la gloire que le vulgaire accorde aux hommes qu'il appelle grands, parce qu'il les voit de loin élevés et juchés sur des monceaux de débris de cadavres, — et auxquels il tresse des couronnes de lauriers que je regrette toujours do voir perdus }»our les jambons.

Les hommes intelligents placés au pouvoir par kliasard de la naissance ou le tumulte des révolutions, ont su de tout temps que l'avenir appartient au génie, et qu'il est malsain pour un nom quelconque qui, bon gré, mal gré, restera dans l'hisloire, de se mettre mal dans les papiers des poètes. — Auguste avait deviné tout ce qu'il devrait à Horace et à Virgile; — Louis XIV s'occupait aussi de ces hérauts de l'avenir qui, seuls, peuvent faii'e ratifier à la postérité les surnoms éphémères que prodigue la llatterie des contemporains.

Et c'est en France que l'on conteste et que l'on marchande aux écrivains, — non pas la gloire, non pas les magnifiques récompenses et les honneurs honorables surtout pour ceux qui les décernent, — mais la projiricté de leurs œuvres; — c'est en France que l'on traite de paradoxe et de rêverie la

prétention de faire admettre que la plume d'Hugo vaut le rabot du menuisier du coin, — que yotre- Dame de Paris est une propriété, comme la planche qui vient d'être rabotée.

C'est en France qu'il est établi que les enfants des écrivains seuls n'héritent pas de leurs pères, — si ce n'est pendant un petit noml)re d'années que l'on chicane tous les jours. — C'est en France que l'on prend pour une plaisanterie risquée et exorbitante, cette loi que je propose depuis plus de (piinze aus : « La propriété littéraire est une propriété. »

C'est en France qu'on a osé attribuer à un roi, cette phrase, qu'il a falhi cependant écrire dans cette langue qui, selon Boileau,

Dans les mots hravc riionntHelé,

'( eqi.ii ut poetx alendi non saginamli : » — « Il « faut traiter les chevaux et les poètes de la mèjnc^ « manière : les nourrir, mais ne pas trop les rassa- « sier. »

C'est en France que les grands portes sont forcés d'adopter cette devise des cadrans solaires — Tout pour /('.s autres, rien pour soi. ~ ■ Miis non sihi.

Et (|uand on insiste sur cette question, on reçoit des reproches et des invectives. — On ne veut pas

que les écrivains se plaignent et se détendent, — en quoi on me parait ressembler aux Arabes ou aux Turcs, lesquels j'ai lu dans les mémoires du prince de Ligne, — qui leur fit longtemps la guerre, — avoir Thabitude de dire au ]>lessé, auquel ils veulent couper ta tète pour le dépouiller ensuite, un mot, quelijue chose comme : neboïsse, — qui veut dire : naie pas peur, — pour engager le patient à ne pas déranger et compromettre la certitude de leur coup de yatagan.

On hait si bien l'intelligence en France, — qu'on ne lui pardonne même pas lorsque ses travaux tendent au bien-être purement matériel ; la Grèce diessait des autels aux inventeurs. — Ici, de temps immémorial, on les condamne à une amende ; — sous prétexte de brevet, — on leur faisait payer autrefois quinze cents francs. — En 1848, on abaissa de quelques degrés la peine à laquelle ils avaient été condamnés de tout temps ; on leur permit de ne payer l'amende de quinze cents francs que par portions, c'est-à-dire cent francs par an ; — les circonstances atténuantes qui furent admises en faveui des inventeurs, le furent probablement sur les con-

■2i NOUVELLES GUÊPES.

sidcratioiis que voici : les inventeurs et leurs inventions sont une peste publique, connue tout ce ipii provient du génie ;• mais il est des degrés dans la culpahilité des inventeurs; —les uns font des inventions réelles, sérieuses, qui viennent saper par la base certains abus qui sont le patrimoine d'un certain nombre de gens; — ceux-là ne doivent pas écbapper à toute la rigueur de la loi. — Ils paveront les quinze cents francs connne devant; — seulement, comme le temps seul peut décider de l'utilité et de Tapplication possible de l'invention, il faut bien leur permettre de ne payer que cent francs jtar an pendant quinze ans; après quoi, sil'invention est réelle, profitable, elle sera confisqut'C sur eux et abandonnée aux gens qui ne sont pas coupables d'invention, — comme on distribue aux }tauvres des liospi(;es le gibier tué en temps probibé. Mais il est dbonnctes gens qui se calomnient eux-mêmes, qui s'accusent d'inventions dont ils sont complètement innocents ; — qui croient inventer des choses oubliées, — ou imaginent des choses inutiles — (^omme il ne faut qu'un peu de temps pour qu'ils se réveillent de leur songe ; comme un an ou deux doivent suffn e pour qu'on sache bien si l'invention est vraie et prolitable, s'il ne persévèrent pas ; s'il est bien étubli qu'en réalité ils n'ont rien inventé,

NOUVELLES G r Kl' ES. 25

OU que ce «jirils ont invonté ne [>eiit servir à rien, (.'h bien ! la loi adoucira ses rigueurs à leur égard ; elle usera d'indulgence, elle prendra en considcralion qu'ils n'ont commis qu'une apparence de crime social, et elle les tiendra quittes pour cent francs ou deux cents francs d'amende. — La [»eine devant être proportionnée à la faute.

Pour les écrivains, — naturellement c'est plus îrave, — on rase leur maison, et on jette du sel sur la place qu elle occupait, — et on confisque louis biens, comme on faisait autrefois aux traîtres et aux félons,

Un philosophe disait : « Une idée neuve est un coin qui doit entrer dans les têtes par le gros boni ;

— on' comprend ([ue l'on fasse tout pour éluder cette douloureuse opération, — surtout chez le vulgaire, dont on peut dire ce que Dieu disait à Moïse en parlant du peuple juif : « Je crois que ce peuple « a la tète dure. «

Ce[)endant, il est écrit dans la Bible, — Exode, 52,

— « Et Dieu vit que la lumière était bonne. »

Si les voleurs s'avisaient de faire des lois, ce qui n'est pas sans exemple, il y a tout à parier que les 11. k

•26 NOUVELLES GULl'ES.

premières seraient promulguées confro les lan ternes.

On se demande parfois [)ai' (juel aveuglement providentiel les assassins et les scélérats de tous genres commettent, dans l'exécution de leure forfaits, des fautes grossières (^u'un honnête bourgeois ne se pardonnerait pas d'avoir conmiises aux dominos. Ainsi, quand une femme veut se défaire de son mari ou un mari de sa femme, les journaux nous les montrent allant chez l'apothicaire , en lui demandant de la mort aux rats. — L'apothicaire hésite un moment, et on vend; puis, le plus impatient des deux époux en saupoudre le potage de son conjoint: — celui-ci trouve la soupe mauvaise, mais en mange cependant, pour qu'elle ne soit pas perdue; — on donne le reste à un chien, qui meurt aussitôt après l'avoir mangée; — le patient se plaint de douleurs d'estomac et meurt. — On fait Tautopsio de l'empoisonné, on le fait cuire au court bouillon, on trouve l'arsenic, et on guillutine renq)oisonneur.

De telle façon que, grâce à l'abolition du divorce, le mariage sera bientôt un sacrement, une associa-

tion entre deux personnes, par laquelle l'une meurt par l'arsenic et l'autre sur l'échafaud.

C'est toujours la représentation de la même tragédie, avec les mêmes personnages, les mêmes périjK'ties, le même dénoùment. — La seule variété que comporte ce genre, est que tantôt c'est un mari qui empoisonne sa femme, tantôt c'est une femme qui empoisonne son mari.

Mais à cet étonnement sur la maladresse des scélérats, criminels, assassins, empoisonneurs, etc., on se répond bientôt tristement qu'il y a autant et peutêtre plus d'inCnnitc de la part de la justice humaine que de la part des assassins ; — que Ton découvre des crimes mal faits, il est wâi, parce que peut-être on ne découvre pas .les autres, — ilont la Providence >'est rc'servé le jugement.

Il est une plaie sur laquelle il faut fixer les deux yeux ouverts, — en ce moment où on s'opiniàtre à nu'ttre en question l'existence des tours, dont une grande partie a déjà été fermée en France. Je veux parler de l'infanticide et de l'avortement. — >>on-5eulement les exemples de ces crimes déférés à la justice deviennent chaque jour plus communs, mais

38 NOUVELLES Gl'EPES.

encore il faut reconnaitre (jue ce n'est que le plus petit nombre qui est connu. — Ce n'est que lorsqu'un accident vient effrayer un voisinage, lorsqu'une fille, jeune et fraichehier, meurt subitement dans d'horribles douleurs aiijourdhui, que la voix publique avertit la justice. — Mais quand une de ces créatures, si singulièrement appelées sages-femmes, est amenée sur la sellette après un de ces terribles accidents, sait-on combien de fois elle a pratiqué son industrie avant de commettre la maladresse qui a éveillé Tattention de la justice? — La justice et le public ne connaissent que 1rs avorlements qui ne réussissent pas.

Il en est de même de l'infanticide. — Une lille, le plus souvent une servante, devient grosse ; le village entier s'en aperçoit. — Les autres femmes ne lui épargnent ni chagrin ni humiliation. — Elle nie sa grossesse, — mais on l'épie. — Sa maîtresse, qui est femme avant tout, et qui, en qualité de femnie, est jalouse, avec haine, de tout amour qui ne s'adresse pas à elle, fût-ce un amour qu'elle aurait dédaigné avec colère, sa maitresse l'interroge, non pour lui offrir des secours et du secret si le bruit pidjlic est fondé, mais pour l'humilier, pour la chas- N'r honteusement. — On sait le reste. La malheureuse lille, ne pouvant ni s'absenter, ni interrompre

NOUVELLES GlÈPES. 29

ses travaux, exécute son crime toujours de la même manière; puis on le découvre toujours par les mêmes moyens, qui ne changent jamais.

Mais supprimez deux ou trois circonstances amenées nécessairement par l'état de domesticité et le manque d'argent, et le crime ne serait pas découvert, — puisque c'est par ces circonstances qu'on le découvre ; — il est donc évident que ce nombre si effrayant d'infanticides déférés à la justice n'est (pi'nne très-petite partie de ceux (pii se commettnit.

Pour éviter l'infanticide et l'avortement, — il faudrait changer beaucoup de choses dans les mœurs et dans les usages; — il faudrait que ce fût le trompeur et non l'abusée sur qui tombât le déshonneur de l'abandon.

Il faudrait qu'une fdle abusée qui accepterait courageusement les devoirs nouveaux qu'une imprudence lui a fait assumer, qui se dévouerait à élever en travaillant la pauvre petite créature qu'elle mettrait au monde, et à qui elle devrait servir de père et de mère, — que cette fdle, dis-je, ne fut pas humihée, repoussée et chassée.

Il faudrait (^u'on ne permit pas aux hommes d'en, lever aux femmes toutes les professions lucratives, njèuie celles qui s'exercent au moyen de l'aiguille.

Si VOUS désespérez de parvenir à ce double résultat, il faut, non-seulement ne pas fermer les tours, mais rouvrir bien vite ceux qui sont fermés, mais en ouvrir d'autres, mais multiplier les garanties de mystère autour de cette cbrétienne institution ; — car personne n'oserait démentir cette proposition que j'ai formulée pour la première fois il y a quinze ans. — Partout où ces faux et féroces pliilanthropes ont réussi, soit à faire fermer les tours, soit à en ùter le mystère, il est arrivé « qu'on a mis beaucoup moins d'enfants dans les tours, mais beaucoup plus dans les latrines. »

Ce sera une bonté, entre les autres, pour ce pays et pour cette époque, que cetti,' (juestion ait été agitée, et surtout qu'elle l'ait été si longtemps; — ear je ne suppose pas un moment (prdle puisse être résolue contre les tours.

^)tyi

Quand je lis des éloges emphatiques à propos d'actions sans valeur et quelpiefois très-condaumahles, — quand j'examine ceux qui louent et ceux (jui sont loués, je me rappelle cet aveu de Voltaire : — Il avait annoncé une histoire de Russie, on lui reprochait de ne pas faire cela promptemcnt. « Etes-

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vuiis fou, répondit -il, — une histoire de Russie écrite par moi! Vami de Catherine le Grand ! Allons donc I lisez l'histoire de Lacomhe si vous voulez savoir quel(|ue chose, — lui, il n"a reçu ni médailles ni fourrures.

Un éloge n"a de valeur (pfautanl que le caractère de celui qui loue et de celui qui est loué persuade le lecteur que le premier aurait pu dire le contraire, et que le second l'aurait permis.

Deux hommes de talent sont tombés, selon moi, dans un condamnable excès; —M. Adam d'abord, et M, Auber ensuite, ont cru devoir f arranger les oiivraq-s de musiciens sur lesquels la postérité s'est prononcée, ce qu'elle n'a pas encore pu faire, — et tout le monde en est enchanté, — sur MM. AuJjer et Ad. Adam. — à propos desquels les applaudisse, menls des contemporains, quelque légitimes que je les trouve moi-même, ont besoin d'être ratifiés.

En effet, Grétry, par exemple, de son vivant, avait autant de réputation que M. Auber, — et cependant, aujourd'hui, M. Auber trouve que sa mu-

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