‹ Nouvelles heures de travailChapitre 1 sur 11 · SAN FRANCISCO · texte numérisé non relu

SAN FRANCISCO

LIBRAIKIE PAGSERKE

18, RUIf DK SEt^E, <8

î^cc:

Le monde n'est qu'un atelier de travail, et le rapport de Thooime à rhooime qu'un échange de ser-^ \ices.

Qui ne paye pas de sa personne en apportant à la communauté l'équivalent de ce qu'il reçoit, tait banqueroute à l'humanité.

Voici un écrivain assis à sa table, pour mettre le public dans la confidence d'une idée. Or^ pendant que la tête penchée sur le papier il jette sa parole au courant de la plume, que fait-il en réalité?

Il met la terre tout entière à contribution rien que pour tracer une ligne sur une page d'écriture, et il n*y a pas de latitude, sur l'immensité de la carte, où il n'ait des ouvriers inconnus enrôlés à son service.

Et d'abord, avant que sa parole puisse voler aux

quatre vents sur les feuilles imprimées, il faudra

qu'un travailleur les prépare, qu'un autre sème le chanvre, qu'un autre le file, qu'un autre le tisse, qu'un autre le ramasse à l'état de chiffon, qu'un autre le mette au pilon, le réduise en pâte, le verse sur le tamis, le sèche, le colle, le satine, jusqu'à ce qu'enfin, de métamorphose en métamorphose, le chanvre devienne une feuille de papier.

Mais l'écriture n'est que la confidence de l'esprit au regard ; pour rayonner au dehors elle a besoin d'un autre travail; elle demande l'assistance d'un autre assistant qui la recompose, lettre par lettre, sur un pupitre d'imprimerie, qui l'étende sur un châssis, qui la place sous un balancier, l'arrache humide du cylindre, la sèche, la plie, la mette sous bande, jusqu'à ce que, de main-d'œuvre en maind'œuvre, le manuscrit devienne un livre ou un journal.

Mais l'écrivain n'est pas un pur esprit qui vit de sa parole ; c'est aussi un corps et un corps d'autant plus exigeant qu'il appartient à la civilisation. Or, à l'heure môme où la tête dans sa main il dort au monde extérieur dans le magnétisme de sa pen^ sée, à côté de lui, le travailleur de l'aiguille devra le vêtir et, pour le vêtir, une avant-garde de travailleurs devra couper la laine, la carder, la tis* ser, la fouler, la teindre , la porter au marchand, du marchand au tailleur, du tailleur à l'établi, de l'établi à la couture , jusqu'à ce que , d'opération en opération, le ballot de laine devienne un habit.

Mais lé travail manuel ne travaille pas seulement à vêtir la pensée, il travaille encore à la loger et, pour la loger, il doit arracher la pierre du sol, TéleVer, assise par assise, il doit recouvrir la muraille de charpente, l'éclairer de fenêtres, la diviser par cellules, la décorer de meubles, la transmettre par conséquent du maçon au plâtrier, du plâtrier au menuisier, du menuisier au serrurier, du serrurier au fumiste, du fumiste au tapissier, du tapissier à l'ébéniste, jusqu'à ce que ce carré de maçonnerie, fermé, éclairé, décoré, meublé, devienne en quelque sorte un second habit de la pensée.

Mais le travail manuel n'a pas seulement à nour^ rir l'intelligence, il doit la chauffet, et pour la chauffer, il doit, à l'époque de l'hiver, pendant l'abdication du soleil, cotiper le bois des forêts ou descendre dans les galeries plutoniennes des houillères, en extraire, par fragments, les siècles réduits en chai*bon, les nlonter du fond du gouffre à la surface du sol, les charger, les charrier en wagons ou par les canaux, jusqu'à ce que le tison d'un monde évanoui passe de la mine au foyer et devienne, à l'heure de la neige, l'été en chambre de la pensée.

Mais le travail manuel a quelque chose de plus à faire pour l'intelligence, il doit encore la nourrir de pain sans doute, ce qui suppose un champ labouré, ensemencé, sarclé, moissonné, la moisson battue sur l'aire , vannée, vendue au marché, portée au moulin, transformée en farine, jusqu'à ce que de la glèbe à l'aire et de l'aire au four, le grain de blé

HEURES DE TilAVAIL.

devienne le pain sacré qu'on a mis depuis sur Tautel.

Mais ce n'est pas assez pour l'homme : il lui faut encore la chair de l'animal. Il ira chercher le troupeau dans la prairie, il l'amènera par longues caravanes à la porte des villes, il attachera le bœuf de labour à l'anneau de fer scellé dans la dalle, il frappera à la tête ce compagnon de travail, il le fouillera, les bras plongés jusqu'au coude dans ses entrailles, il le dépècera en morceaux, il le suspendra aux gibets des marchés, car la pensée humaine, pour conserver toute l'élasticité de son ressort, a besoin de consommer des hécatombes palpitantes dans le sang des abattoirs.

Mais la pensée humaine ne se repaît pas seulement de la chair des holocaustes, elle ne se contente pas de capitaliser les existences inférieures par tombereaux dans l'abîme insatiable de son existence, elle demande encore à la pourpre ardente de la vigne l'étincelle du cerveau, ce qui exige naturellement un sol défoncé, remué, bêché, puis le cep planté, échalassé, vendangé, et enfin la vendange, foulée, tirée, jetée en futaille au courant de la circulation, jusqu'à ce que la grappe, de laboratoire en laboratoire, devienne la coupe amicale que la main lève au ciel pour porter la santé du convive en témoignage de sympathie.

Mais le pain et le vin, qu'est-ce que cela? Il manquerait quelque chose à l'homme si la sève électrique du tropique ne venait de temps à autre pétiller sur son esprit, et y verser ce fluide particulier qu'on

pourrait appeler l'état de rinspiration. A l'œuvre donc ou plutôt à la voile ! et qu'un navire, chemin flottant, aille chercher derrière nos couchers de soleil, à des milliers de lieues, à travers les solitudes de la vague, et les bourasques, et les épidémies, le philtre distillé sous un ciel de feu, dans l'écorce du café, et prédestinée, dans je ne sais quel système d'harmonie préétablie, à donner une pulsation de plus à l'intelligence.

Ainsi , pendant que le brahmane de la plume , isolé entre les quatre murs de son cabinet, médite la rédemption du travailleur, il fait à son insu une épouvantable consommation de travail. Il est logé, vêtu, nourri, pétri, jusque dans la fibre la plus intime, de toutes les souffrances du manœuvre. Il n'y a pas une bouchée de ses repas qui n'ait été une corvée ; pas une goutte de ses veines qui n'ait été la contribution de plusieurs continents ; pas une molécule nutritive en lui, autour de lui, sur sa table, qui ne crie à chaque instant : Je suis le travail de la servitude manuelle, et quiconque me porte dans sa chair porte une voix de la servitude pour crier dans sa conscience.

Cependant la pensée n'a-t-elle prélevé que cette incalculable redevance de labeurs? Non. La Providence met l'intelligence à de plus hautes enchères ; elle veut que pour communiquer à un enfant le loisir somptuaire de la méditation, une généalogie d'ancêtres née de la glèbe du sillon, travaille pendant des âges d'histoire, brise la terre, remue la

neige, défie la canicule, verse des fleuves de vie sur l'éternel champ de bataille de la nature , mette chaque jour une parcelle impondérable de côté, compte les miettes à sa faim, accumule lentement dans les fatigues Topulence cachée de ses économies; qu*elle monnaye ses privations, pour former ainsi, obole par obole, sous ses pieds, là-bas , bien loin, dans la nuit future de la postérité, la rançon intellectuelle d'un petit-fils à naître à des siècles de distance.

Trente générations d'hommes ont ainsi été englouties dans les fondements d'une seule destinée ; et maintenant, quand nous passerons devant le front sanctifié par la réflexion, saluons avec respect les âges passés, car il y a sur ce front deux mille ans de sacrifices. Et la pensée n'a pas seulement exigé la coopération échelonnée, constante, patiente, rési-? gnée, de tous les aïeux qui l'ont libérée de la servitude par le capital, ou le rachat du travail présent par le travail antérieur ; elle exige encore le concours de tous les siècles pensants ; car, pour méditer, pour savoir, pour formuler la moindre vérité , il a fallu qu'une innombrable dynastie de penseurs inventât tour à tour, développât, perfectionnât, combinât la langue, l'alphabet, la grammaire, la philosophie, la science ; qu'elle amoncelât enfin des moissons de découvertes que nous consommons, que nous convertissons en notre propre substance ; si bien que l'humanité pensante, superposée en nous par couches de connaissances, revit tout entière et respire dans chacune de nos idées.

PHEFACB. /

Voilà le tarif de la pensée. Pour la créer, pour rasseoir au travail , il a fallu la collaboration successive des ancêtres qui , par la réversibilité de l'épargne sûr une tête bénie, lui ont conquis le sublime loisir de la méditation.

Cette pensée toutefois, ainsi libérée de Fétreinte des besoins, assistée, servie, protégée par le travail manuel des générations, n'a-t-elle souscrit aucun marcbé avec le travail? Ces multitudes ténébreuses, qui ont vécu, qui ont souffert, qui ont passé, ne lui ont^elles apporté le loisir au prix de tant de misères, que pour le loisir, et la possession des secrets de la vie, que pour la béatitude de cette possession?'

Nous repoussons une pareille injure à cette invincible législation de mutualité qui relie à travers les siècles et à travers les lieux, les hommes aux hommes et les morts aux vivant?. La pensée ne s'appartient pas à elle*méme, elle appartient au monde entier. Elle a tout reçu de lui ; elle lui doit, sous une autre forme, ce qu'elle a reçu ; et^ si elle oublie un jour ce contrat tacite qu'elle a signé d'avance avec ses millions de créanciers anciens ou actuels, connus ou disparus, qui depuis l'origine des choses l'ont nourrie, vêtue, chauffée, instruite, elle prévarique à sa destinée.

Quiconque a tiré un numéro passable à la loterie des existences, et trouvé dans son berceau un talisman contre la misère, doit dire, au contraire : Par cette faveuF qui m'a été faite, par ce sourire de Dieu tombé sur mon intelligence, je promets de me

mêler, dans la mesure de mes forces, à la parole de vie, de marcher courageusement derrière les éclaireurs de l'humanité, me corrigeant sans cesse par rétude, m'élevant sans cesse par l'aspiration , sentant tout ce qu'il est en moi de sentir, donnant tout ce qu'il est en moi de donner, pour qu'au jour où je prendrai congé, je puisse murmurer : Je n'ai pas volé ma part du festin .

Nous venons , quant à nous, remplir cette promesse. Car nous sentons que nous avons, nous aussi, notre dette à payer. Ce n'est pas de l'orgueil, cela : car nous savons trop bien qu'à notre époque, surtout, la parole n'est que le suffrage universel de la pensée, et que dans cet incommensurable scrutin de la publicité, chaque bulletin n'a de valeur que par la série des autres bulletins.

La pensée n'est qu'une immense gravitation où nous pesons tous, celui-ci du poids d'un grain de sable, celui-là du poids d'une montagne. Nous avons tous notre part de travail dans cette coopération universelle de l'esprit. Nous agissons tous les uns sur les autres, par la prédication ou par Texemple : un jour apôtres, un autre jour disciples. Il n'est pas un de nous qui n'ait son auditoire, ne fût-ce que d'un enfant.

C'est donc pour rembourser dans notre mesure tous les travaux faits pour nous de toutes parts que nous publions les Heures de travail.

Pendant plusieurs années nous avons tenu, d'abord dans un journal et ensuite dans un autre, l'état

civil de la littérature en France et de la philosophie, et, l'oreille inclinée au vent, nous avons soigneusement enregistré jour par jour tout ce que Paris, génie vivant de l'Europe, a dit ou pensé. On a reproché souvent à notre critique de n'être pas une critique, c'est-à-dire une analyse plus ou moins exacte d'un ouvrage, et une appréciation plus ou moins raisonnée de son mérite.

Nous avouons franchement notre tort à cet égard. Serviteur avant tout de l'idée de démocratie, nous ne voyons dans un livre , quel qu'il soit, qu'une nouvelle occasion de justifier cette idée et de traiter à notre tour, au point de vue de notre croyance, la question que l'auteur avait traitée. Nous avons cru mieux servir par là la cause sacrée du progrès. Avonsnous bien ou mal fait en faisant ains ? Ce n'est pas à nous de le dire, ce livre le dira.

Alexis de VocqveTllle.

Napoléon Yeodit un jour la Louisiane à rAmérique du Nord avec la même aisance qu'un négrier Tendait sa cargaison. La Louisiane ne comptait alors qu'une population modeste éparpillée sur une immense étendue. La Nouvelle-Orléans renfermait tout au plus dix mille habitants, d'autant plus besogneux qu'ils étaient administrés parla métropole.

Et cependant, à la première nouvelle du contrat de vente que le trafiquant du 18 brumaire venait de signer avec le cabinet de Washington, la colonie vendue jeta un cri de désespoir, non pas précisément parce que le traité la mettait sur le pied d'un troupeau à l'encan, mais parce qu'il la condamnait à la liberté.

Eh quoi! disait*elle, Bonaparte m'abandonne à

raoi-meme ; il me livre au régime du peuple américain ! Je ferai un État républicain de plus dans la République indéfinie des États-Unis! Plus d'intendants, plus de gendarmes, plus de commissaires, plus d'espions de police ! Il faudra que je me gouverne, que je m'administre, «que je me juge moi-même par un gouverneur élu, par un maire élu, par un juge élu ! Mais c'est la licence cela ; mais c'est l'émeute par semaine, c'est la guerre civile en permanence. Qui osera vendre désormais, qui osera produire, qui osera travailler , quand le pouvoir, tombé dans la rue et tiré de la rue au caprice du scrutin, flottera d'une main à l'autre, au vent de la multitude ?

Le pouvoir sera donc tout le monde et il ne sera personne. Il sera le hasard, moins que le hasard, car le hasard n'a pas de passion et le peuple a toujours, au contraire, la passion du désordre. Et de plus, comme il n'y aura aucune providence, c'est-à-dire aucune baïonnette pour obliger celui-ci à reconnaître ce que celui-là aura voté, le voisin égorgera le voisin, jusqu'à extinction de voisinage; l'honnête citoyen ne pourra plus mettre le pied sur le pavé, sans marcher dans le sang jusqu'à la cheville.

La République de Washington, il est vrai, pratiquait le self-govemement dans un calme et avec un ordre parfait ; mais le ciel a pétri le Yankee d'un autre limon que le Français. Il a fait l'un citoyen, l'autre sujet, l'un blanc, l'autre nègre en fait de liberté, et si par commisération il n'a pas écrit à l'encre, sur la figure du Français son certificat de ser-

vilude, il Ta signé au moins au fond de sa conscience. Pourquoi vouloir forcer la nature du Gaulois d'origine et lui imposer un autre droit que le droit de servir?

Ainsi pensait, ainsi disait la Louisiane au moment où elle entrait dans la famille de la République américaine ; loin d'accepter d'un cœur joyeux , cette bonne grâce de la fortune, elle suppliait humblement le président des États-Unis de vouloir bien la maintenir au régime du sabre tempéré par la bureaucratie et de la gouverner militairement pour son honneur comme pour son bonheur.

Quand on reçut à Washington la pétition de la Louisiane, on en sourit comme d'une extravagance. La Constitution américaine n'avait pas deux formes de gouvernement, l'un pour des hommes, l'autre pour des poltrons. Et en vertu de sa Constitution, le cabinet de Washington infligea la République à la Louisiane pour glorieuse punition.

La voilà donc libre cette Louisiane épouvantée d'avance de la liberté, la voilà maltresse de sa destinée, en dépit de la terreur d'elle-même ! Elle essaie un premier pas dans sa nouvelle route, comptant bien que le sol allait manquer sous son pied. Le sol ne croula pas pour cette fois ; elle avance encore en tremblant. Le sol portait toujours; la Louisiane croyait rêver ; et pourtant elle marchait; elle continua de marcher ; et, à la preuve du fait, elle finit par croire qu'un homme pouvait être Français et libre sans commettre un attentat contre la nature. Elle

14 UBUHES D£ TRAVAIL.

apprit à gérer la chose publique et à coonaltre son poiut d'attache avec Tintérét privé.

Il y a de cela soixante-dix ans à peine et dans cet intervalle la population de la Nouvelle-Orléans a monté de dix mille à trois cent mille âmes par la vertu féconde de la liberté ; ce n'était autrefois qu'une bourgade mal bâtie, mal pavée, aujourd'hui c'est une ville monumentale à la taille du Mississipi. Qu'on dise maintenant que pour porter la liberté il faut naître d'un autre père que d'un père français ! La France décidément manque d'aniour-propre, pour peu qu'elle osât pratiquer le «connais-toi toi-même,» elle aurait droit à plus de fierté.

L'Amérique est grande parce qu'elle est libre ; il n'y a pas d'autre explication de sa grandeur. Comment cette nation hors mesure a-t-elle fait la conquête de sa liberté et, par sa liberté, de sa puissance ? C'est là une histoire à redire pour la consolation du présent.

Le 22 décembre 1620, rappelons-nous cette date, car c'est la naissance d'un monde, une poignée de proscrits frétait une galiote en Hollande, et, après une rude traversée, abordait au cap Nord, en Amé* rique. D'où venaient-ils ? et qui étaient-ils? Ils étaient des Puritains chassés d'Angleterre par un ergoteur couronné du nom de Jacques I" et ils allaient chercher de l'autre côté de l'Atlantique le droit d'entendre la Bible à leur manière.

Voilà enfin la terre de leur rêve, ils tombent à genoux et en prennent possession par la prière ; et là^

en présence des uns des autreis et au nom du Dieu vivant penché sur leur tête, ils signent entre eux un projet de constitution. H n'y avait parmi eux ni législateurs ni savants; ils n'étaient tous, ou presque tous, que des artisans ou des fermiers, et cependant ils trouvèrent du premier coup, sans le savoir, la meilleure formule de gouvernement.

Calvin avait bien, dans le temps, fondé une république bourgeoise à Genève, mais cette miniature de démocratie, dépaysée au milieu de TEurope, devait rester à l'état de curiosité derrière le paravent du Jura. La Yépublique genevoise, complètement distincte des républiques italiennes, avait pu émigrer en Hollande, mais elle avait bientôt cédé la place à la dictature militaire de la maison d'Orange. Il lui avait fallu passer la mer pour trouver une terre où elle pût un jour déployer à son aise sa destinée.

A peine l'avant-garde de l'Europe en Amérique avait planté sa tente sur le sol américain qu'elle mit bravement la main à la besogne pour déblayer l'emplacement de sa nouvelle patrie ; elle attaque la forêt vierge à là hache, elle rompt à la pioche le sol brut ; œuvre longue, corvée âpre ; mais le Dieu de la Bible a créé l'Anglais tout exprès pour en faire un colon. L'Anglais a l'ambition de l'espace dès le ventre de sa mère, sans avoir un instant la crainte de la solitude ; dût-il aller au bout du monde, il emporte toujours avec lui la société et sa société c'est lui* même. Si le moi absolu existe quelque part, il réside dans le corps du Saxon. C'est l'homme de l'a parte

et du monologue par excellence. Le protestantisme d'ailleurs vient au secours de son isolement. Une religion en général exige au moins le concours de deux parties : le prêtre et le fidèle. Mais dans le protestantisme, prêtre et fidèle, c'est tout un; le dimanche arrive, le huguenot éteint son foyer, ferme sa porte, et quand il a lu sa Bible en silence devant une muraille, il a pleinement satisfait à la divinité. Ainsi, grâce à l'assistance combinée du caractère d'abord et du culte ensuite, l'émigration anglaise de la veille eut bientôt colonisé une première lisière. La colonie, représentant l'homme à son point de départ, reproduit, en abrégé toute l'histoire de la civilisation, et, comme la civilisation, elle compte trois périodes : la première, l'agriculture ; la seconde, l'industrie; la troisième, la cité. Voici Tordre démarche : on pari isolément chacun de son côté à la recherche d'une terre à labourer. On commence par défricher çà et là au- hasard de la découverte, et quand on a ainsi jeté de droite et de gauche un nombre de cultures suffisant pour former une clientèle aux industries de premières nécessités, les différents corps d'état, menuisiers, forgerons, maçons, tailleurs, viennent camper au milieu des fermes éparses et fonderie village .à leur point de jonction. Plus la ferme multiplie, plus le village multiplie de son côté, il provoque à son tour un nouveau centre de population , et la ville remplit à l'égard du village la fonction que le village lui-même exerce vis-à-vis de la ferme isolée; elle concentre en elle non-seulement

riodustrie, mais encore la puissance créatrice de l'industrie, c'est-à-dire la science, et ainsi la ferme appelant la commune, la commune appelant la cité, la civilisation submerge de proche en proche le désert et y distribue harmonieusement la population par ordre de hiérarchie.

Puis vînt un jour, un siècle après, où la colonie avait acquis Tampleur d'une nation. Alors elle brise avec la métropole, elle prend le titre de république, république fédérale au drapeau étoile, comme pour montrer au monde le véritable système de gravitation de la liberté. A chacun ce qui appartient à chacun^ à rindividu le moi, à la commune le clocher, à TÉtat la souveraineté, au pouvoir central enfin, ce qui est commun à tous les États.

Voilà la constitution américaine d'un mot, et Tauguste bon sens de Washington plane sur tout cela pour le mettre en mouvement. La nouvelle république forte désormais de toutes ses forces fait explosion dans l'espace, elle va sans cesse abattant la forêt devant elle, refoulant sans cesse la sauvagerie, déployant sans cesse à sa ceinture une nouvelle ligne de population, improvisant sans cesse un nouvel État et inscrivant d'une génération à rauti:e une étoile de plus à son drapeau; hier sa capitale résidait au centre, et maintenant elle recule à l'extrémité d'un territoire .

Nation haletante, toujours à la poursuite de l'immensité, l'Amérique a la fièvre de l'action. Ni repos

ni halte ; en avant ! elle sent qu'elle a la charge d'un

monde, et elle brusque le temps ; ou dirait qu'elle rit et qu'elle agît à la minute; quelque chose qu'elle fasse, elle le fait vite, sauf à le refaire plus tard et elle le fait en grand comme si son esprit avait un mètre au-delà de notre mesure. Quand la vie baisse chez un peuple, quand ce peuple tombe en décadence, tout y tend du même coup au rabougri, au minuscule; la Chine épuise en ce moment son génie d'invention à réduire l'animal à l'état de nain et l'arbre à l'état d'arbuste ; quand le Chinois rêve un cirque pour amuser son regard et un combat de bêtes féroces pour émouvoir son esprit, il met une soucoupe sur une table et il y fait battre deux grillons. En Amérique, au contraire, où la vie déborde, elle joue avec la matière comme avec l'étendue ; tout y tourne au grandiose, au cyclopéen. Un hôtel y a la dimension d'une cité d'un seul bloc et le bateau a vapeur d'un caravansérail flottant. Le corps de l'Américain lui-même eemble entrer dans le complot. On dit que le pionnier gagne, à chaque génération, un pouce de hauteur. Pourquoi n'en serait-il pas ainsi? N'est-il pas le Titan d'une autre Genèse ?

A quoi doit-il cela ? au travail, et au travail à corps perdu ; l'Amérique née du travail ^ grandie par le travail, en a plus que le culte, elle en a le fanatisme. Personne en Amérique n'a droit à l'oisiveté ; si riche qu'il soit, il faut exercer un état, ou bien on n'est qu'un lazzarone millionnaire, ni plus ni moins considéré qu'un mendiant ou un coureur de chemin ; on ne le salue pas, on ne le reçoit pas en famillci Tout

homme né d'une Américaine doit faire quelque chose, fût-ce banqueroute, mais qu'il fasse quelque chose pour payer sa dette à la communauté, quoi que ce soit, ce qu'il voudra ou ce qu'il pourra; car, en Amérique, il n'y a pas de sot métier, un bûcheron passe en sifflant le long d'une haie, où va-t-il, la hache sur l'épaule ? il va peut-être à la présidence. Il n'en sait rien, il songe seulement à changer de métier ; il veut être avocat, il le sera demain, et après cela sénateur, gouverneur, qui sait? Ce n'est pas l'état qui fait l'homme, c'est Thomme qui fait l'état. Un général croit encore monter en grade au sortir d'une victoire en ouvrant une boutique et en vendant de l'épitîerie. La gloire a changé de nature. Le héros n'est plus l'homme de guerre, c'est l'homme de travail. Voyez le soldat russe campé au pied du Caucase. Cela vit passif, inerte, rangé, aligné, taillé sur le même patron, couvert du même uniforme. Cela remue cependant, mais comme pressé par un î-essort, sur un signe, sur un ordre, sur un geste, sur un coup de baguette. Cela va machinalement chaque jour de la caserne à la parade, et retourne en cadence de la parade à la caserne» Cela sait tuer, cela sait mourir, voilà tout, parce que cela a une baïonnette au bout d'un fusil, et qu*une baïonnette en Russie doit servir à quelque Chose. Je conçois que ce soldat-la soit pressé de courir au combat, car au feu seulement, il commence à soupçonner en lui un être vivant. La mort est pour lui une distraction. Il meurt joyeusement, pour rompre la monotonie de l'existencci

Que reste-t-il toutefois de sou passage sur la terre après cette pluie de plomb que l'histoire appelle une bataille? Une odeur de cartouche brûlée et une poignée d'engrais pour une motte de sillon. Tout au plus, la famille du moissonneur, en voyant les blés plus épais à la place où il est tombé, saura peut-^tre encore l'année suivante qu'il a vécu. Mais quel service a-t-il rendu à la civilisation? quelle richesse a-t-il créée à l'humanité? quelle œuvre a-t-il emportée avec lui dans une autre existence ? quelle herbe plantée de sa main a-l-il laissée derrière lui sur le dernier sentier, pour rendre témoignage de son utilité au dernier enfant? Il a fourbi trois cent soixante fois par an la boucle de son ceinturon , et , en fin de compte, il a servi à conquérir un bout de rocher à l'empereur de Russie. Le jaguar blessé regagne à pas lents son buisson pour mourir. Il a été courageux, lui aussi, à une heure donnée. Du moment que ce genre de courage est un mérite, je réclame pour lui la priorité.

Le héros n'est plus là, il est sous la veste du pionnier qui traverse, la hache à la main, un chaos de verdure, qui sème la vie où était le néant, qui dépose la pensée où était le silence, qui plante la rose où était le poison, qui répand b semence où était la vipère, qui enrichit le monde en s'enrichissant le premier, qui multiplie le commerce de toute la part d'échange qu'il porte au marché, qui décuple le chiffre de sa population dans le rapide intervalle d'un berceau à un tombeau, qui travaille du lever au coucher du

jour, sans jamais laisser à la sueur de son front le temps de sécher, et qui, d'œuvre en œuvre enfin, élève rhomme à son maximum de puissance. Qui a fait ce miracle ? la liberté, cette force motrice de l'âme, qui provoque la volonté, et par la volonté Faction. L'homme libre est l'homme multiplié autant de fois qu'il a d'œuvres ouvertes à son regard. Il peut tout ce qu'il peut, et partout, et sans cesse, par son propre pouvoir; sa valeur personnelle est la mesure de sa destinée; il relève uniquement de Dieu et de son droit. Il est roi aussi, car un roi, à tgftit prendre, n'est que l'honune le plus libre du royaume, quand il n'en est pas toutefois le plus esclave.

Tour à tour travailleur, citoyen, agriculteur, actionnaire, électeur, élu, gouvernant, gouverné, juge, justiciable, prêtre et fidèle, l'Américain vit de plusieurs vies, qui toutes agissent et réagissent les une¥. sur les autres, comme des assises de métal dans la pile de Volta. Par la même raison que la vitesse engendre la vitesse, l'activité engendre l'activité. Le peuple le plus libre, par cela seul qu'il est le plus libre, est en même temps le peuple le plus vivant, et le plus vivant le plus riche, et le plus riche le plus intelligent, puisque la richesse est la vie traduite en production, et la vie traduite en production la vie dispensée de produire une seconde fois, par conséquent réservée par le loisir à l'intelligence. La philosophie peut donc affirmer hardiment cette loi de nature : l'aisance d'un peuple est en

raison directe de sa liberté, et sa pensée en raison directe de son aisance.

Mais le peuple américain, ce glorieux parvenu, accomplit en ce moment une oeuvre plus grande encore que la conquête d'un continent par la charrue. Il résout pour le monde entier, par s?i propre expérience, le problème tant de fois repris, tant de fois ajourné de la démocratie. Il donne h tout homme né de la commune patrie un droit égal à l'instruction, à la souveraineté. Il 4it à chacun : Tu penseras ce que tu voudras et tu le diras en toute sécurité au passant, pour le convertir si tu dis une vérité, pour en être converti si tu dis une erreur. Tu croiras ce que tu voudras, car Dieu a créé la conscience dans l'homme pour être son tabernacle vivant, et aucune main du dehors ne doit ouvrir ou fermer sans ton consentement la porte de ce tabernacle. J\x choisiras dans la foule qui tu voudras pour mettre en commun avec lui ton activité ou ta pensée, et obéir à cet inévitable besoin de sympathie que Dieu a déposé dans notre nature. Tu auras enfin toute liberté d'aller, de venir, d'adorer, de parler, de te réunir ou de t'associer à ton semblable.

Autrefois la beauté de la femme était un délit contre la société. La loi humaine condamnait alors la femme à sortir voilée. La liberté porte encore sur son front' le même anathème. Otons-Iui son voile pour la montrer dans toute sa splendeur. Le peuple américain a, dit cela au temps de Washington, et depuis lors il est le plus heureux du globe et le plus

convaincu de son bonheur. Il y a en Amérique, sans doute, comme ailleurs, Timpatience et la timidité de conyiction, mais dans ce flux et ce reflux d'opinions contraires, il n'y a pas un parti, pas un citoyen qui ne bénisse la constitution comme la providence écrite de son pays. Pourrait-on citer, dans l'histoire d'aucun peuple, une autre forme de gouvernement qui ait recueilli une semblable unanimité de suffrages ? La démocratie est donc la concorde, la liberté est donc la solution ; l'ordre est là, uniquement là, pourquoi persister à le chercher ailleurs?

Un jour quelqu'un, un gentilhomme, un magistrat de 1830, emporté par l'orage de juillet, eut la curiosité de passer l'Océan pour faire connaissance avec la démocratie. Au lieu de l'étudier seulement, un livre à la main, il voulait l'observer sur nature. Jeté brusquement au milieu de ce grand mystère de l'Amérique, il regarde, il écoute froidement, attentivement, et tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, l'inspire et le jette dans une sorte de terreur sacrée. Sa pensée, à la fois attirée et repoussée, désabusée du droit ancien, mais encore réfractaire au droit nouveau, semble éprouver le trouble d'une jeune fille à la veille d'un mariage de raison; elle voudrait bien aimer mais elle n'aime pas encore, et, en attendant, elle flotte entre la tentation et l'inquiétude. A la vue de l'Amérique, Alexis de Tocqueville n*pse pas d'abord être démocrate pour son compte, mais il sent que l'avenir appartient à la démocratie. Il en expose la raison avec une candeur

attristée ei en quelque sorte effrayée de la lumière. Il prend rAmérique sur le fait, iostitution par institution, et il lui révèle à elle-même son propre secret, et quand l'Amérique veut se voir au miroir, elle se regarde dans le livre de Tocqueville ; aussi a-t-il obtenu autant de succès à New-York qu'à Paris. Il n'y a pas un citoyen instruit des États-Unis qui n'en ait fait son bréviaire. Le lieutenant Bellot naviguait à travers les mers polaires, sur un navire commandé par un capitaine américain ; il voyait de temps à autre le sévère Yankee tirer mystérieusement un volum« de son armoire ; c'était l'ouvrage de Tocqueville, qu'il relisait sans cesse dans cet enfer de glace, à la lueur boréale de ce qui restait de soleil, comme pour contempler amoureusement le portrait de la patrie absente.

Et maintenant, par quel sarcasme de la destinée se fait-il que le peuple privilégié de la liberté, le premier qui ait revendiqué, au soleil, et conquis le droit de Thomme dans toute sa plénitude, soit précisément celui-là qui, mentant à lui-même, mentant à sa gloire, maintienne et soutienne l'esclavage avec le plus d'âpreté? Qu'est-ce à dire? une nation doit-elle toujours payer de quelque infirmité la rançon de sa grandeur. Quoi ! l'Amérique a toujours une parole de sympathie pour toutes les tentatives d'affranchissement dans le monde; quoi! elle offre toujours l'hospitalité à tous les proscrits de la liberté; quoi! toujours elle verse les fleurs à pleines mains sur leurs pas! et tenez, hier encore, lorsque l'Autriche, au

mépris du droit des gens, alla enlever sur la terre de Turquie un soldat de la Hongrie placé sous la protection des États-Unis, une corvette américaine vint réclamer le réfugié hongrois, menaçant de couler bas le brick autrichien, si dans la minute, montre en main, il ne rendait pas sa capture ! Aucune nation n'aurait fait cela pour venger le droit violé sur la tête d'un seul individu et cependant, c'est cette nation, libre et républicaine entre toutes, qui donne encore à l'Europe le scandale de l'escla* vage!

Cela ne peut pas durer, jamais la justice ne perdra définitivement son procès sur une terre de liberté. La liberté conquise suffit toujours à reprendre la liberté perdue. L'Amérique revomira donc un jour l'esclavage, nous en avons le ferme espoir. Déjà même on travaille de toutes parts à Tœuvre de l'émancipation. Et c'est là encore une supériorité de la forme de la démocratie sur toute autre forme de gouvernement. Ailleurs, en Russie par exemple, on met la servitude sous la protection d'une baïonnette, et tout est dit. Le silence est commandé, et nul désormais, sous peine de la Sibérie, n'a le droit de protester, et de soulever la grande insurrection morale de l'opinion.

L'Amérique du Sud a beau vouloir condamner au mutisme le parti abolitioniste : la liberté écrite dans la constitution l'emporte sur sa volonté, sur la loi même échappée à sa colère. Chaque jour elle subit, bon gré, malgré les ravages de la discussion contre le

26 HEUBES DE TBWAIL.

travail involontaire, John Brown vient de mourir; Harriett Stow vient d'écrire le roman de la cabane de l'oncle Tora, encore un jour, un an peut-être, et l'Amérique du Nord, prise h h fois d'attendrissement et de colère^ brisera le fouet à esclave dans la main du Aoi Coton

L'encre n'avait pas eu le temps de sécher sur cette derqière ligne, que l'événement avait déjà réalisé la prophétie. Le bûcheron Lincoln arrivait à la présidence. On sait le reste; et aujourd'hui, quand vient rbeure de la prière, le ciel, penché dans toute sa splendeur sur la terre américaine, n'entend plus monter le sanglot du nègre ni le juron du planteur ; le veut du soir ne lui porte plus que l'hymne de grâce et le parfum de la moisson.

Un MlMlonBalve répvblteatn.

Un Français, lequel ? n'importe, un principe n'a pas de nom, un républicain, pour tout dire, eut un jour ridée de convertir la Russie à la liberté. Il part pour Pétersbourg sur la foi de son rêve, et voici ce qu'il trouve là-bas à son arrivée :

D'abord un territoire disgracié de la nature, qui commence dans la tristesse pour finir plus tristement encore : au nord la mer Baltique, au sud la mer Noire et dans l'intervalle le steppe, c'est-à-dire l'évanouissement de la terre, le vide à perte de vue. Ici le marais, là, la bruyère, plus loin lepinada et quand ce n'est pas le pin c'est le bouleau, et quand ce n'est ni l'un ni Tautre c'est le tout ensemble. A peine çà et là un village ou plutôt un groupe de cahutes en

rondins, et, de temps à autre, une ville, si l'on peut appeler ainsi le village illimité. Le tout aussi bâti en bois et entrecoupé çà et là d'un palais pour le besoin de la variété, enfin, au milieu de tout cela un je ne sais quoi prolongé à l'infini entre deux fossés qui serait une route avec un peu de complaisance et qui, en attendant, n'est qu'une fondrière.

Le missionnaire trouva ensuite un climat à l'avenant ; le climat là-bas marche par bonds comme le despotisme; un soleil mécontent y apparaît à peine au mois de juin et débute par la canicule. Il balaie en une séance la neige attardée sur le sol et b/usque la végétation pour rattraper le temps perdu. La moisson germe, pousse, mûrit coup sur coup sans prendre le temps de la réflexion. La chaleur du tropique descend en contrebande sur le steppe, l'air flambe, l'herbe brûle, le troupeau haletant se met en rond, front contre front, et reçoit tête baissée l'avalanche de rayons. Puis le vent souffle du nord et fond sur la Russie en ligne droite, l'hiver arrive d'un coup comme un boulet de canon. Le Russe apprend qu'il a changé de saison en ouvrant sa fenêtre. Il s'était endormi en été et il se réveille au-dessous de zéro. La mer gèle , la neige tombe , une poussière de mort éteint la terre, et de temps à autre, la trombe glacée du métel balaie devant elle tout le bétail de la campagne. Vainement il essaie de résister à la charge du vent, le vent le fouette et le fait pirouetter sur lui-même jusqu'à ce qu'il l'ait jeté à la mer : aussi homme et animal ont adopté sur cette

terre colérique le même genre d'existence. Le Cosaque remise sous une cahute souterraine, absolument comme le surock moitié taupe, moitié blaireau.

Le peuple russe reproduit à la lettre, mot pour mot, ce climat brutal par esprit d'absolutisme, qui a retranché à point nommé de Tannée le printemps et l'automne, c'est-à-dire la ronde harmonieuse des saisons. Qu'est-ce qu'un Russe, à yrai dire? un civilisé? un barbare? L'un et l'autre à la fois, l'un a l'épiderme, l'autre en réalité, un Cosaque persévérant, qui porte la civilisation comme Pierre le Grand portait perruque. 11 y a quelque temps un coup de mer jeta sur la côte de .Sibérie un éléphant du déluge, conservé dans un bloc de glaçon. Le soleil parvint à fondre la glace dans un effort suprême et l'éléphant en sortit parfaitement intact, le corps velu comme un taureau. La Russie ressemble légèrement à ce revenant antédiluvien , on dirait toute la barbarie ancienne à l'état de conserve. On y rencontre côte à côte le patriarchat, le communisme, le servage, le mandarinat ; l'esprit cherche là quelque chose qui ressemble à une société, et il y aperçoit un pêlemêle de l'histoire : on dirait une pendule déréglée qui sonne dans son délire toutes les heures à la fois.

Voilà ce que trouva le missionnaire républicain lorsque, dans sa candeur, il alla prêcher la liberté en Russie. Le début promet, et la suite y fera honneur.

La législation russe semble inspirée du chaos. Pour mettre quelque peu d'ordre là-dedans^ le gouvernement a ordonné la confection d'un code dans le

plus bref délai. Il a même nommé une commission à cet effet, et la commission a régulièrement fonctionné, depuis lors, chaque jour de la semaine. Il y a quarante ans passés de cela, et elle fonctionne encore ; chemin faisant, elle a eu le temps de renouveler deux ou trois fois son personnel, et de renouvellement en renouvellement, le code impérial attend toujours son premier paragraphe. Il paraît qu'en Chine ' la même famille conspire contre le même empereur, pendant trois cents ans; Tempereur est mort depuis deux siècles, n'importe, la conspiration marche toujours. Le code russe pourrait bien être, à première vue, un complot chinois. Qu*on dise après cela que l'absolutisme est plus expéditif qu*une assemblée !

La justice rivalise avec la législation. Sait-on combien il y a de degrés de juridiction en Russie ? Onze degrés. Et pour combien de justiciables ? Pour sept cent mille seulement; car sur une population de soixante raillions d'âmes, la Russie compte à peine sept cent mille élus en possession de droits civils. Et cependant, le même procès jugé à Tinfini en premier, en second, en troisième, en quatrième appel, n'est pas encore définitivement jugé. Le pouvoir impérial peut toujours, de sa pleine autorité, réviser le jugement. L'empereur peut donc passer pour le grand juge ou plutôt le juge unique de la Russie. Les onze degrés de juridiction sont autant de gradins réglés par l'étiquette, pour monter jusqu'à sa per-* sonne.

La loi russe aime, comme la modestie» le mystère, et par cette raison elle repousse péremptoirement toute plaidoirie. Chaque partie plaide sur papier. L'avocat n'existe pas en Russie ; mais il y a toujours par-ci par-là quelque entremetteur officieux pour en remplir l'office et en toucher le salaire ; il suffit pour cela d'avoir l'oreille d'un juge ou une hypothèque sur sa reconnaissance. La chronique pourrait citer telle ou telle dame, parfaitement titrée d'ailleurs, qui plaide ainsi à bureau ouvert, et gagne, cela va sans dire, tous ses procès. Souvent môme le juge épargne au plaideur les frais d'un intermédiaire, et il lui dit charitablement sous le manteau de la cheminée : Ton affaire est bonne, mais avec un millier de roupies elle sera encore meilleure. Kt le plaideur donne le millier de roupies pour mettre la loi de son côté. L'empereur veut nous forcer à traiter avec le serf de nos domaines, disait dernièrement un boyard, mais que deviendra le malheureux en cas de procès sur l'exécution du contrat? Là où il donne un œuf, nous donnons un roupie.

Telle justice civile, telle justice criminelle : l'unité le veut ainsi. La peine de mort est abolie en Russie pour tous les crimes, excepté pour les crimes politiques. De sorte qu'un simple cri poussé contre la famille impériale, en état d'ivresse, est plus sévèrement puni, sous prétexte de lèse*majesté, que le par* ricide,par exemple, ce crime des crimes dans toutes les langues de la civilisation.

Le code russe continue donc à tuer politiquement,

sans affectionner, du reste, tel genre plutôt que tel autre supplice ; car pour avoir conspiré contre le souverain, on est indifféremment écartelé, pendu ou enterré vivant, au choix du tribunal. Le tribunal peut ainsi aggraver la peine à l'application ; car, mourir pour mourir, le condamné aimerait encore mieux, j'en suis convaincu, être précipité, une fois pour toutes, du haut de la potence que tiré à quatre quartiers.

Quant aux crimes qui entraînaient autrefois la peine capitale, le knout fait maintenant justice du coupable. Mais le knout est encore un châtiment arbitraire, prodigieusement susceptible de plus ou de moins dans la pratique. Entre un coup appliqué de cette façon-ci et un coup appliqué de cette façon-là, il y a de la marge pour le bourreau. Le bourreau a la main plus ou moins lourde, selon l'occasion; cela dépend uniquement du pour-boire. Une pièce glissée à propos adoucit la colère du fouet. Grâce à cette précaution, le condamné peut ainsi garder une portion de son épiderme. Le bourreau est donc en réalité un juge suprême en dernier ressort, qui augmente ou diminue à son gré le supplice. Il a même en certaine circonstance le droit de tuer le patient si cela lui convient. La loi russe a pour le gentilhomme une peine particulière qu'elle nomme la dégradation. La dégradation consiste à briser l'épée du coupable sur sa tête sans autre formule. Or^ le bourreau peut interpréter à volonté cette formule de deux façons : ou bien il brise au-dessus de la tête du

dégradé, ou bien on lui enfonce le crâne d'un coup de pommeau.

Mais le crime le plus sévèrement poursuivi en Russie est un crime inconnu ou du moins à peu près inconnu partout ailleurs; ce crime est le douck. Qu'est-ce que le douck? C'est quelque chose comme Tesprit libéral. Quiconque est accusé de douck, n'importe comment, n'importe sur quel indice , est jugé en' secret, condamné en secret, sans qu'il puisse savoir pendant l'élaboration de cette procédure anonyme à quelle heure et de quelle manière , il a été libéral. Il apprend son crime par sa condamnation, et lorsqu'il avise un moyen de défense, il est déjà parti pour la Sibérie. Il contera cela en route au gendarme, s'il a encore envie de parler.

Le censeur qui laisse passer par mégarde un article coupable de douck dans un journal est complice du délit et passible du châtiment que voici : la police l'invite à venir au bureau, et quand le malheureux arrive , elle le saisit , elle l'étend poliment à plat ventre âur un banc de sapin , et d'une main maternelle elle lui administre ce que le poëté Pouschkine, qui avait deux fois passé par cette épreuve, appelait la lettre de franchise moscovite. Le censeur est ordinairement un professeur d'université ; or, un professeur, si je ne me trompe, a rang de colonel dans la hiérarchie. Mais si le censeur reçoit sa lettre de franchise, l'auteur de l'article la reçoit aussi par la même occasion. La Russie pratique admirablement l'égalité devant le fouet. C'est là

34 HëUIUSS QE TElVàlL.

l'unique démoieratio è portée de ^oo îptelligâQce. Par la justice d'un pays on peut juger d'*f ance son administration. L'administration russe est, à proprement parler, l'organisation du pillage à quatorze degrés. En supprimant la liberté d'opinion, le gouver- Dement a supprimé du inêmjs coup l'iâsprit public ; ee que nous appelons considération est ehose parfaitement ineonnue sur les bords de la Neva ; le mandarin de Russie a'a donc, du premier au deruief jour de sa carrière, qu'un seul mobile i le gain; un seul but : Tavancement. Gagner et avancer le plus possible ; par conséquent, flatter sans cesse l'homme m le préjugé qui peut lui ménager à l'occa&iion un grade ou un bénéfice^ ^oilà, de la tête à la cheville, le foQctionnaire tout entier. Que lui importe le bien de l'État, le bien du service ? Il dort à tout autre considération qu'à son intérêt. Pour le réveiller de sa torpeur, le gouvernement lui prodigue à chaque minute un encouragemeot. Or, voyez où il en est arrivé de prodigalité en prodigalité : à créer une légère nomenclature de soixante-dix récompenses à l'usage des fonetionnaires publics.

Le chiffre est eî:act. En voici le détail :

Il y a d'abord douze degrés de courtisanerîe ; ^l y a ensuite dix titres honoraires, depuis le titre de Mon* :sieur jusqu'à celui d'Àltesse ; en&uite quatre titres de €our, tant civils que militaires ; ensuite trente espèces de décorations, depuis les croix jusqu'aux médailles; deux espèces de gratifications ou augmentations de traitement; cinq espèces de pensions ou rentes ppur

LE DESPOTISME Kîf BUÇlSlË. 35

djBs.ép(VïH§s^éterraJpées; deux esçièccs (Je itjpjt^tfops 9fi 4^ piajpf*;^}^; ^eux espèces ei^fin de talj^tipres, ç^r le^ )^|)9tières (^lles-fnémes sont^ en Russie, de;^ moyens de gouvernement. Total : soixante-dix récompense^. Il fa,u|t être soixante-dix fois stupji^je pour i^'^tTiS p^ ré.coin^.en$|é au moiqs une fgis dan$ sa carjdère.

ph bieç ! palgr/é jCjç déluge 4.6 primer, de gratifications^ de id^coratipps pour le$ filles, de décorations pjoijr les garçon?, le gojij.verneipient russe ,est le plus q^J seryj 4® rEjijrope. Il lest voléj volé en tout,vplé en pl^ef^ jour- ^1 en prend son p^rti. Ainsi gr^e à rjijipurip de }'admip|^tr^t^on, le pays est ruiné. ]St c,eci méri|$ atteu^j^ ; .car plus d'ii^dustrie» p\n^ dp bpdgjBt. La Crimé,e C^s^it autrie/p^s un commerce consjldérablp ^e maroquin ; mais avant de passer à f'état de cififs de Rfissip, f^s tfoi^pye^x k^ cb.èvre^ jdéyoi-^jpflltjle^ pousses de^ fprêtç. Pr^ pour pré^jerver les t^i^iSy ^'a,d.mipistf^Jtion ordpnifa une extermfpation général^ des troupiçayx, et y.oilà le coptimerce d.es c^i^$ a^anti pojur tojiijours.

Jusqj^tie-là l'bisjto^re n'a rien à redirp- I^^s bouc^ sont morts ; paix à leur mémoire. Mais les arbf.es sont debout, c'est une çon^pensat^on pt Tadministratjuon peut êtfe à tpifte force excuçé^e. youç le jcroyez? ^ mém^e jpur que Tado^pistration ordonnait le massacre de^ troupeaux, elle autorisait le déboisement d^s Çpf.êtg, de sorte qju'ap^ès aypir tué lescbèvres po.up s^iyfif les arbres, elle sacrifiait l,e3 arbres pour venger s^§ jijfpi^e }^ mprt des troupeaux, lorsque racjflai-

nistratioD met la main quelque part, elle tarit invariablement une richesse. Qu'il soit Russe ou qu'il soit Turc, un pacha en définitive est toujours un pacha.

Et maintenant, voyez là-bas, au dernier horizon.de l'Europe, cet homme plus qu'un homme, empereur et juge à la fois, planer, la tête ceinte d'une double couronne, dans sa majesté césarienne, comme dans une aurore boréale, sur un vide magnifique, au milieu d'un océan de baïonnettes. Il est tout, il est partout, du geste ou du regard ; il peut assurément, quand la colère lui monte au visage, juger, condamner, proscrire, exiler, emprisonner, tuer, saccager, brûler, semer la cendre, passer la charrue sur la ville prise d'assaut, promener d'une frontière à l'autre la flamme errante de son artillerie, faucher la jeunesse d'un pays comme l'herbe du sillon ; il peut, en un mot, répandre sur son passage toutes les douleurs que l'homme peut infliger à l'homme en un jour de malédiction; il peut tout cela, il peut tout, à l'exception toutefois de créer, sur le sol qu'il a sous les pieds, l'activité , la vie, la richesse, la pensée.

Il est plus moral, dit-on, que son propre peuple, ce qui lui donne encore droit à beaucoup de modestie en fait de moraUté ; plus juste, ou, si vous aimez mieux, plus affamé de justice, et cependant cet homme, chargé, écrasé de tous les pouvoirs du ciel et de la terre accumulés sur sa tête comme à plaisir, suspendu dans un nuage, perdu dans son apothéose.

immense enfin pour le mal, est impuissant pour, le bien par la nature même de cette autorité exceptionnelle, incommensurable, qui le sépare, qui Fisole du reste de l'humanité. Il peut vouloir une mesure de justice, mais il n'a que le pouvoir de la volonté. Lorsqu'il parle de justice, il parle au vent. Sa parole tombe morte à ses pieds, sans trouver une main pour la relever. Entre lui et son peuple le despotisme a mis la muraille vivante du fonctionnarisme, conjuration tacite qui intercepte sa pensée et la frappe de stérilité. Que voit-il? que sait-il? Tout au plus ce que sa cour, toujours groupée et toujours bourdonnante autour de lui, veut bien lui laisser voir et lui laisser entendre. Il est, à coup sûr, l'homme le plus ignorant et le plus trompé de la Russie, le sujet de ses sujets. Il a essayé de briser l'humanité en lui, et l'humanité a pris sa revanche.

La preuve de cette vérité jaillit à chaque page de l'histoire administrative de la Russie. Je ne sais plus quelle ville désirait un pont sur le Dnieper. Elle adresse à ce sujet une pétition à l'empereur. L'empereur approuve pleinement la pétition. Il demande un devis au corps des ponts et chaussées. L'administration présente modestement un devis de six millions. L'empereur recule au premier mot devant cette dépense. Un seigneur riverain, moins timide probablement que l'empereur, entreprend de construire à ses frais le pont trop coûteux pour la bourse de Sa Majesté. Il appelle à sou secours la science d'un inççénieur italien. L'ingénieur demande une somme de

cent mille ffancs pour l'opération. Voila sans Ùà\ïïè un pont b'àti.

Nullement. Le corps 8èè poiils et chauôsêéky opposé son veto. Le jpoiit au rabais fèsta sur \b papier, et le Dnieper cdule encore à rhëiire tju'il est coitime par le passé. A chaque instant le même fait reparaît soiis tltie forihe dû Sôùè une duttë. L'èmperëuf, paf exemple, ^^eut dvoir ilhe flotte conëtrdite en bdié àê chétiè pour fjlus de Sfaliaité, et il k iiûe flqttè de jiacôtille en bois de sapin. Il vêtit eiivd^er des iiiédlcâtiletits de boilnè qualitë à ses hôpitaux de CriiUée, et toujours lès rethëdeâ tbiident èii t*oute , tiû ûe ïàii boniment.

L'expëriëilfce satife feefesé renouvelée aboutit Sân^ cesse au mêrtié résultat. Àh ! la loi' dés choses hiiinaines à refusé à rabsbltiilsriié iiiêtné le droit d'accomplir le bien, de pélir que, térite pair ce bien, l'fesprit dé rhoinme ne tréblichât dads U Servitude. L'àbsbliitièthe est cbtnihe le mancëililliër, riëd tié vient à son dbBre que Idètérilité.

A distance et danë Id brume du ^dle, le {iéùpië tusse t)araît ùh fantôtile ; approchez du géant, vous trouvez un peuple informe, cotnpôsé de à\i peuples divers, Juifs, Allemands, Tartares, Cosaques, Grecs, Biilgâres , Polonais; et ique saià-je ëhcorë î enrégitiientés de vive force, disbi{Jlibés à côiips de plat de Sabre et totijoiirs réfràctaif-ès, toUjolits ftétnissants sous la discifiline. Je vdis bien là une ariiiéë, tiiaiâ je ùe vois pas là une nation. Car, au point de Vue de là jienséfe ihoderlie, qll'fest-ce tiu'une hdtioii ? $iribti ud^

LE DESPOTISME EN ittlJSSlE. 39

àdmîfàBlë organisation liattltelle^ vivante et eom-* patltè, cî'éée et développée par rbistdfrc, d'Idées, d» sebtifUctitë, de sdëiiees, dltidùstries $ âh rôUtëd; d6 ttëbtS) 8ë ëatiàbi,^ de villes,^ de eommunes, de baiï^ ^tiës, d'tiëitieâ, de gt^atiâés, dé petites, de it)o;fériÉied fértùtiëd, de iiioyetinés dttftdut, eftr le l^biftré de là Bdldi^gébiâie dànâ un État est totijourS le et^itéHntn de sa {ttoâpéHtéj bien pldâ énebre de sa liberté ; car là liberté éfet bôdf'geoisëd'oHèine. L'Angleterre estcela^ là France ëét ceia. Maië la Ruâslëi, (}u'est-elle m fêMêi '

tfh cadré flôltéiit, dû vide; de Pespacë; iinè population ëfilarsë, utie civiliààtidU t)oreuse, une nationtdité ébauchée, tlii billidil d'bomfhéè affranchis, le teste Serf, sâil§ (commerce^ sans ëïàs^e pàt bojiséqfaent tiéé du tl^avait; éWdnci|i6ë par lé travail, là seule éfflâueipàUail d{jproùvée de l'histôirfe, ëâilè liberté enfitl, et, ce tjdi est plUs triste ëhcbré, ëans |lossibilité, poUr lé moibeiit, dé liberté, ëàr la liberté, codime tbute chose àumbtlde, a ses {itécédents et ôfefe coîiditions d'existence. Le riibt péUt-être est parVèriU eti Russie, ttiais ridée y est encore igtioréé.

Aitisi le lilissîofaiiàirë té^JUblicairt va prêchant partdlit ia liberté tlàiife lé désert, et feciieille partout lé sôUritë pour JJrix de sbh déVbiiement, Là Russie a dû U^Ut ëtl bas ilhë dmbitidii plds sérieuse îqué là dighitë àë rlibnliiie élévë à sa ^Ihë haute exprëâèiofa. Lé iibblë kod^ë à mettre une ëroix de plus sur sd ^bi- IHbe. Le |)a;fëah asJJlhë à uii verre d'eau-dë-Vië de fjldspourlë dimanche. Cbabliri d'eux a une 4ëstiîiéç

40 HEURES DE TBAVAIL.

complète dans son esprit et poursuit infatigablement son chemin sans détourner un instant la tête pour écouter cet étranger venu de la terre des rêves assurément, car il parle de démocratie; et de déception en déception, le malheureux missionnaire en arrive à douter de Tabolition du servage. Il sait bien sans doute que pour donner la liberté à tout le bétail humain parqué sur les terres de Taristocratie, un mot de Tempereur suffirait à la rigueur. Mais on ne brise pas et on ne renoue pas d'un jour à l'autre avec un oukase le pacte séculaire de Thomme et du sillon . Le serf est affranchi. Un cri de joie sans doute retentit dans le ciel, car un grand progrès est accompli. Et après ? Cet homme libre de la veille, habitué à Tincurie et à la sécurité de l'esclavage sans épargne, sans spontanéité, trouvera-t-il sur son passage, en secouant la poussière delà glèbe, un autre instrument, un autre atelier de travail? Yoilà le problème terrible que le missionnaire républicain interroge avec tristesse, et après avoir vainement cherché une réponse, il reprend son bâton et retourne à Paris.

L'histoire de cette mission manquée est certainement l'œuvre d'un homme de cœur et de talent. La pensée y est souvent profonde, souvent aussi effleurée. On y sent à chaque page im esprit honnête, au courant de toutes les idées de notre génération. Il a voulu garder l'anonyme ; nous lui envoyons à tout hasard, dans l'espace, ce témoignage de sympathie comme à un ami inconnu. Nous recommandons particulièrement la lecture de son livre aux

hérétiques de la liberté. Ils verront là, pour l'édification de leur principe, le despotisme surpris en flagrant délit. Et cependant, le progrès ne saurait laisser la Russie en dehors de son atteinte ; il faudra bien qu'il mette un jour le pied sur cette terre encore à moitié plongée dans la barbarie ; mais il ne pourra la régénérer que par infusion de l'étranger, par une immigration de l'Europe. Catherine a déjà donné l'exemple de cette politique d'attraction en offrant l'hospitalité, aux colonies errantes des Mennonites ou frères Moraves chassés de leur patrie.

Lorsque le voyageur traverse les plaines des steppes, cimetières sans fin de la nature, oîi le vent passe sans frémir nulle part, si ce n'est sur l'herbe sèche, il voit par moment monter un bouquet d'arbres à l'horizon et jaillir au ciel du sein de cette oasis de verdure, la flèche élancée d'un campanile avec ses écailles miroitantes au soleil de briques vernies ; c'est un village de Mennonites. Il n'y a pas un habitant, ou plutôt un frère de ce village qui ne possède un cottage, coquettement tenu avec un enclos, un verger, uoe haie, une grille où flottent de longues bandelettes d'atragènes de Sibérie. Chacune de ces maisons respire le luxe honorable du bien-être qu'on appelle le confortable ; on y trouye partout comme en Flandre, le dressoir chargé d'étain reluisant, et souvent aussi dans un coin de la pièce d'honneur un piano d'Ërard avec la sonate de Beethoven ouverte sur le pupitre.

Et pourtant les Mennonites ne sont que des cultivateurs comme nos paysans, des paysans endimanchés

en tjuelqué soHe éjiH làbotlherit la lèrrè de léiit*s firôpres mains, mais toiiô savent lire et Wùè pratitjuefat tm triélier pour reinjilir pendant ThiVer l'interrëgilë deragriculture. Parmi eux, tii J)£lUVres,iii fiiendianté, iii déHn4uanté, hi toleuts; râiâancé j[{iiHout; ilfe Id doivètit au principe flë éblidërité, ilé 6nt résdlii àii fotid de là Ci^iifaée, lé problème de l'èxisleliliè collée^ tiTd combinée avec rèîiàteHfcè itidivldûèlle : gat-dé cohirhiine dli trdUpëgtu, bilandérie comttuiié, boulàîigerie gétiérale, fontaine uiiiverselle, inais ausfel Habitation privée, le cHez Soi Irividlaible, là tëillée autour de la iarhpë, et la lecture dé la Bible eii fafnille.

Le village associé, adlrémëht dit, ràsâociàtiën à là ^lace dtl ëëtvagë, voilà le vrai mot dé la Russie; iiiais pour accdtaplir cette réédlution, il iië suffit pas dé changer Tétat civil du peuplé, il faudrait encdi-ë éri changer l'efeprit. Le gouvernement donna un joiit dès révëi-bère^ à je ne sais plus Qu'elle ville ; toiis lësrévet*bërës étdieht dédrochés dans la nuit et eWportéâ par les habitants. La liiinière avait attiré les Voleiirs au lieu de les éloigiier. La même résolution selon l'état des tnœurs produit des résultats inverses ; la ténovàlion de là RUssie il'à de chance de succès que pat* la régéiiétàtioil intérieure de Tindividu. Mais lé cletgé RUsse tieUtiil rëiltbeprendrë éans là conburrfence des autréè tîlérgéé f Et le dzàr côriseniirà-t-il k déposer sa Jiapàdté b^iantine ël à réduire sa cdurohnS de moitié ?

La Rlissie à ]^û feire illUèibti lih instant par l'élala^fe de sa piiissàhcé. L'empereut Nicolas aflÈectalt, je

ne sais quelle suzeràitiété liiilîtaiire feur ùnè pahie de rËurôpe, lorsqu'un pHùcipicillè italien du bîeh allemand donnait une constitution libérale à son peuple, le tzar frappait du pied derrière le ridëàu, et la liberté rentrait Aàhi la cdulissë. îl dvait crii voir un jaut à roccidenl, îè côucHer de la liberté après le bëux Décembre. La nuit est venue, dit-il, voici l'heure de Macbeth, et il tira Fépée pour marcher sur Constantin nople. Quelle victoire cependant a-t-il gagnée contre la Turquie?

La Russie envoie une armée en Valachie; elle exhume du reliquaire de 18281e maréchal Paskewitz. Ce détritus de vainqueur tente un coup de main sur Silistrie ; et en artiste expert, il commence par agir sur le nioral du soldat. Le pope du régiment promène à la parade Timage de la Madone; le maréchal ajoute à la Madone une ration d'eau-de-vie, il pousse ensuite l'armée à l'assaut en faisant charger les derniers rangs par les premiers, pour donner à tous un supplément de courage.

Et l'armée russe lâche pied au siège de Silistrie. Il suffit ensuite d'une campagne de la France, d'accord avec l'Angleterre, pour en finir avec la Russie, et Nicolas, pris à son piège, meurt de rage en apprenant sa défaite ; c'est que pour faire un soldat, il faut un homme, et qu'on n'est pas un homme avec le despotisme. Un jour le pianiste Thalberg rencontre sur le le boulevard le violoncelliste Batta :

— Comment te portes-tu mon ami ?

Batta regarda derrière lui avant de répondre.

— Très-bien, répond-il à voix basse.

— Tu reviens de Russie répliqua aussitôt Thaïberg.

Et, en effet, Batta revenait de Russie.

Que serait-ce donc s'il y était resté, il n'aurait plus parlé du tout, il n'aurait pas même osé penser.

MàmMtvej.

Voilà le livre que notre génération attendait ; chacun de nous l'avait rêvé, M. Lanfrey vient de l'écrire. Il était temps de nettoyer Thistoire et de montrer le véritable Napoléon. Il n'a fallu rien moins que luimême pour nous guérir de Tidolàtrie. Il nous a fait sa confession jour par jour dans sa correspondance ; on peut maintenant chercher à la dénaturer en en retrenchant ]es lettres qui pourraient déshonorer sa mémoire, nous n'en avons pas moins le secret de sa politique.

La veuve du général Beauhamais disait un jour au poëte Lemiercier :

— Népomucène, venez à mon secours.

— Vous courez un danger ?

— On me propose un mari.

— Que vous nommez ?

— Vendémiaire.

C'est ainsi qu'on désignait alors Bonaparte.

— Épousez Vendémiaife, réplique vivement Lemercier en serrant le bras de Joséphine, ce, petit officier porte sur sa face le masque du destin.

Joséphine pencha la tête à l'oreille de Lemercier.

— Et que dira Barras ? ajouta-t-elle.

— Il enverra Bonaparte commander une armée.

Joséphine épousa en effet Vendémiaire et lui apporta l'armée d'Italie en dot, grâce à Barras.

Le brevet du DirecU)i^rJe çortait : Bonaparte, chef de bataillon d'artillerie, détaché en qualité de général.

La chose faite, Bonaparte alla rejoindre son autre ^euve, comme il appelait l'armée d'Italie.

— Je ne suis qu'un général d'espéjrance, dit-il au départ ; on m'a pris de confianee. Le m^de attend de moi quelque chose de grand ; il faut que je lui 4ienQe pttcole.

il avait jbi dan^ son génie, ii i^mptaii «ur le &u£jcès. En attejidant, voici le prjobième jqu'il av^ait à Tésoudre : il trouvait h son ^livée une trx)upe brave, agujerrie, exaltée par la victoire dje Léonato, mais affamée, mais déguenillée, mais acculée à la rivièr^ .du Ponent; il fallait la nourrir gur le territoire ennemi, la réorganiser, la discipliner eo mardiia^t et par conséquent entrer aussitôt m Piénao»t. Il y avait ensuite à tirer parti du Irajctionnemeot poli-

tique de Tll^lie, 4.ouoer I9 pai^ k l^el État, accorder la liberté à tel aut^e, méD^ger la neutralité du yoisin, autrement dit combattre, négocier, administrer, £air^ tour à tour au pas de charge et spus le feu des ^^Qops, le métier de soldat, de diplomate, d'homme d'État.

Bouaparte a su remplir son prograipme ; il corn- Qieu^e par la victoire, il supplée au uombre par la vit/esse, il défait epùp sur coup Tarrné^ piémoutaise, l'armée autrichieone ; il impose au roi de Sardaigne un arqriistice qu'il prononçait amnistie, dans son inexpérience du français. Il chasse successiyepoient Taigle ^utricl^ienne de la ligpe du P.ô, de la ligne de TÂdige ; jil traverse Milan, il ocjcupe Vérone. Wurmser relaye Beaulieu, Bonaparte bat Wurn^ser /comuie il ^vaijt battu Beaulieu. Alv^nzi vient reprendre U parjbie, il rejette AJvinzi dans le TF'^^ ^^ aprè$ ayjoir improvisé, chemin faisant, la République cisalpipe,il Hiarche sur Vienne et il dicte )a ^ah k TAutriche à uue étape de sa capitale.

Mais déjài l'awt^iticvn commence à débaucher le vainqueur. Au début de la campagne, lorsqu'il écrit au Directoire, ijl lui .dit : Votre armée, après 1^ victoire de Rivoli, c'est encore votre armée ; uiijiis laprès la prise de M^ntoue, il dépossède le Directoire et jil écrit : Mou a^mée.

Cett^ armée, en effet, était bien à lui, il l'avait remplie ie lui-même et identifiée à sa p^ersonne.

— Avec une épée au c;iHé, avait-il dit, on arrive à tout en leuips de révolution.

Le soir, au bivouac, entre un ordre du jour et une marche en avant, il lisait attentivement la vie de César.

Après le traité de Campo-Formio, il vient à Paris faire sa cour à l'opinion. Mais après le coup d'État militaire de fructidor, qu'il avait encouragé de son quartier-général, il y avait peut-être quelque inconvénient à montrer son épaulette au peuple de Paris. On aurait pu soupçonner en lui un nouveau Cromwel. Il laissa son uniforme de général à la barrière et revêtit simplement son habit de membre de l'Institut. Il cherchait à cacher le militaire sous le citoyen et à persuader au parti de la république, déjà effrayé du militarisme, qu'il mettait son titre de savant au-dessus du titre de vainqueur.

La paix de Campo-Formio cependant n'était pas la paix, ce n'était qu'une trêve ; l'Europe vaincue par la Révolution et irritée de sa défaite, ne pouvait poser les armes devant la République française que pour les reprendre au premier moment et pour venger l'humiliation des monarchies, battues par des plébéiens improvisés généraux aux refrains de la Marseillaise. Le Directoire le savait, Bonaparte le savait ; il fallait plus que jamais garder sous la main de la République toutes les forces de la République dans la prévision d'un retour offensif de la coalition.

Mais Bonaparte avait besoin d'un alibi pour rester seul en scène pendant cet intérim de la victoire, et il inventa l'exjpédition d'Egypte, celte diversion funeste qui faillit livrer à l'ennemi les portes de la pa-

trie. Le Directoire, de son côté» ayait intérêt à écarter Bonaparte qui commençait à intriguer contre lui à Paris, et il consentit à évacuer sur l'Afrique Télite de Tarmée, au moment où TÂDgleterre allait lancer contre nous les armées combinées de TAutriche et de la Russie.

Bonaparte mit à la voile pour aller conquérir un rêve dans le désert.

11 voulait amuser Timagination française avec une redite de Plutarque; n'était-ce pas en Egypte que César alla chercher le premier baiser de la fortune ? Mais Bonaparte ne rêvait pas pour le plaisir de rêver ; il voulait, disait-il, prendre l'Europe à revers, et ren* trer en France par ConstantinoplcHLl voulait même intéresser Mahomet à son entreprise , et il allait pieusement lui donner le salam dans les mosquées. Mais la bicoque de Saint-Jean-d'Acre lui ferme le chemin de son ambition. Il monte sur une frégate et il fuit son armée.

Et il la fuit en laissant derrière lui notre flotte brûlée à Aboukir, notre conquête d'un jour bloquée par une escadre anglaise, sans espoir de ravitaillement, prisonnière de guerre d'avance. Quand son premier devoir est de la sauver à tout prix, puisque c'est lui qui l'a menée là, et de partager jusqu'à la dernière heure sa bonne où sa mauvaise fortune, il la fuit.... et il laisse à Kléber la honte de signer une capitulation forcée, plus ou moins honorable, mais qu'importe à Bonaparte! ce n'est pas lui du moins qui l'aura signée.

C'est ainsi que Bonaparte arrive à Paris sans per<* mission. Si le Directoire avait fait son devoir, il l'aurait envoyé devant un conseil de guerre pour crime de désertion. Ce coup de vigueur eût épargné trois millions de têtes humaines. Mais loin de là, la majorité du Directoire aima mieux conspirer avec le général déserteur pour renverser la République.

Et un jour Thomme du destin, on n'osait pas en-» eore dire l'homme de la Providence, commet l'attentat du 18 brumaire, de compliciké avec Sieyès et avec Barras. Il chasse au pas de charge les représentants du peuple de l'orangerie de Sainl-Gloud, et, au milieu de l'opération, il tombe à moitié évanoui de frayeur dans les bras de ses grenadiers. Pendant ce temps-là une espèce de butor, devenu depuis mareeba) et duc d'on ne sait trop quoi, sans mettre un mot d*orthographe, criait à tue-tête : A l'eau, les avocats! ïl appelait avocats les représentants.

Le coup fait, Napoléon supprima la liberté de la presse, il retira la parole au pays, il expédia l'élite du parti républicain, la chaîne au cou, à l'He d'Oleron, pour rembarquer plus tard à la destination de Gayenne. Et la foule des courtisans du succès de mer : n a sauvé la nation ! Il l'a sauvée, et de quoi donc? Des brigands, disait Bonaparte, et il la sauvait par un acte de brigandage.

Une famille allait de Rome à Naples, et comme la route a mauvaise réputation, elle croit devoir prendre une escorte de dragons. Mais, à moitié chemin, l'est^orte arrête elle-même la voiture et pille les bagages.

FliSTOIRE DE NAPOLÉON. 51

Les Toyageurs protestent contre cet abtis de confiance. -— Vous devez au contraire/ vous trouver bien heureux, répond un dragon, car à une lieue d'ici, vous auriez sûrement rencontré les brigands. Voilà le As brumaire dans toute sa naïveté.

Bonaparte a réussi, et au moment même où il égorgeait la République, il prétendait qu*on avait voulu l'assassiner lui-même, et pour donner plus de crédit au mensonge, il accordait une pension à un grenadier qui avait écarté un pcPignard fantastique de sa poitrine. La nation, dit-on à sa décharge, a ratifié, sinon acclamé le 18 brumaire, comme si la nation elle-même pouvait avoir le droit de violer le droit bu de le laisser violer. Mais si le 18 brumaire eût échoué, si la légalité victorieuse eût envoyé le conspirateur â la plaine de Grenelle, avec ordre de le fusiller, comme il devait fusiller lui-même le conspirateur Mallet, il n'y aurait pas eu une municipalité en France qui n'eût envoyé au Directoire une adresse patriotique pour le féliciter d'avoir sauvé la patrie.

Enfin il a réussi... Il tient désormais la nation sous l'éperon de sa botte, et, le lendemain, son compère Sieyès méditait, le menton dans la main, cette profonde partie d'échecs qu'on appelle la constitution de Tan VIH, et qu'on pourrait appeler rhypocrisie constitutionnelle destinée à masquer l'absence de constitution. Mais Bonaparte ne trouva pas l'hypocrisie suffisamment rassurante pour son ambition, et il exigea une constitution simplifiée, qui le faisait, d'un seul mot, maître absolu du peuple français. Le reste

n'est que du remplissage, un coup de chapeau au cercueil de la Révolution : un coi*ps législatif qui ne parle pas, mais qui vote ; un tribunat, qui ne yole pas» mais qui parle; si peu toutefois qu'il parle, il parle encore trop et il ne parlera pas longtemps ; un sénat qui parle et qui yote, en apparence, mais uniquement pour dire comme Bonaparte dit, et pour voter tout ce que veut Bonaparte.

Après quoi le vainqueur du 18 brumaire remanie adroitement l'organisation administrative, judiciaire, financière du pays, il jette d'un coup cent mille places de prime à la cupidité de l'esprit de servilisme, il a ainsi le talent de cointéresser non-seulement cent mille fonctionnaires, mais encore autant de postulants à l'égolsme dévorant de son ambition. Ce n'était pas assez pour lui d'avoir fait de la France une caserne, il en fait une antichambre, il la réduit en quelque sorte à une immense domesticité, toujours prête à tendre la main à l'aumône du pouvoir, mais il commence par prendre sa part, et il la prend largement sous forme de liste civile. La France ne saurait payer trop cher son sauveur.

Pais, un matin, il entre aux Tuileries. Les murs du palais portaient encore la devise de la Révolution : Liberté, Égalité, Fraternité : «Otez-moi ces vilenies,)» dit-il en entrant. On gratta en effet ces vilenies glorieuses qui auraient pu offenser plus tard les regards pudiques des chambellans échappés du club des Jacobins et des dames d'honneur austères envolées des petits appartements de Barras, les uns et les autres

NISTOIBE DE NAPOLÉON. 53

prédestinés dans la pensée du parvenu de brumaire à décorer de leurs culottes courtes et de leurs robes à queue la cour impériale en perspective d'un pastiche de Charlemagne. La France» à partir de ce moment « n*est qu'une prison de cinq cents lieues , agrandie chaque jour par une nouvelle victoire, où Ton n'enten* dra plus désormais que le pas sonore du geôlier ; seul debout sur les ruines de la Révolution, il couve le monde de son long regard d'oiseau de proie... Que va* t-il faire? Lanfrey vous le dira avec toute la sévérité d'un justicier de l'histoire. La France a un maître maintenant, un Machiavel botté sans pitié comme sans conscience. — Ce n'est pas tout d'entrer ici, dit-il en prenant possession du palais vacant de la monarchie, il faut encore y rester. Il tourna autour de lui l'œil du lion pour compter du regard tout ce qu'il avait encore à dévorer avant de régner seul dans le désert.

L'armée du Rhin avait gardé l'héroïque austérité de Fleurus, elle portait encore au fond du cœur le culte de la République, elle pourrait peut*être bien refaire un jour le 18 brumaire en sens inverse, elle n'avait pas battu huit années de suite les armées de l'Allemagne pour opérer un déménagement de palais, et mettre un Bonaparte à la place d'un Bourbon.

Napoléon déporte l'armée du Rhin à Saint-Domin^ gue sous prétexte de conserver à la France une colonie qui venait précisément de repousser l'Angleterre pour demeurer française : et de crainte que la fièvre jaune ne manque au rendez-vous, le premier consul

54 HEURES DE TnWAIL.

aura soin de rétablir l'esclavage pour encourager les nègres à une guerre à mort, et, en effet, tuer ou mourir, voilà Talternative pour les affranchis de Saint-» Domingue, dans cette lugubre expédition. Et pour plus de dérision, à l'instant même où Bonaparte pré** tendait conserver une colonie à la métropole, il vendait la Louisiane aux États-Unis; le sol de Saint-- Domingue dévora Tarmée du Rhin. Le but de l'expédition était atteint ; mais comme il fallait avoir Fair d'avoir fait quelque chose, on attira Toussaint L'Ouverture dans un guet*apens et on l'envoya mourir d'une mort énigmatique au fond d'un cachot.

L'armée du Rhin a péri, mais son chef, Moreau, demeure à l'écart; que veut-il? que pense-t-il? homme désintéressé, homme dangereux. Il regarde, il sourit, doue il doit conspirer. Au fracas du consu-* lat, il oppose le spectacle de sa modestie. Ce contraste pourrait devenir un danger, il faut que Moreau meure ou qu'il disparaisse.

La police consulaire, représentée par l'agent pro* vocateurMéhée, entraine Moreau dans son filet et le compromet dans la conspiration de Pichegru, bien que Moreau n'eût pas conspiré contre le conspira^ teur du 18 brumaire. Bonaparte livre son rival de gloire à une commission judiciaire chargée, au mé-^ pris de la loi, de juger sans jury. Ce fantôme de tribunal hésite néanmoins à condamner Moreau ; il commence par l'acquitter dans une première délibération, et à l'instant Bonaparte lui expédie Real pour arracher aux juges une condamnation à mort de com*

HISTOIRB DB NAPOLBON. 53

plaisance, sous promesse toutefois que Bonaparte exempterait Moreau de la guillotine. Le fossé de Vin?* oeûnes devait dire bientôt comment Bonaparte faisait grâce à ses adversaires.

Le tribunal consentit par faiblesse à frapper Moreau d'une sentence ambiguôi qui n'était» à proprement parler, ni un acquittement ni une condamner tion» et aussitôt, et de son autorité priTéCi Bonaparte commue la peine de prison en décret de baniss&ment; il appelait cela faire grâce, et. Moreau partit pour TAmérique. Il méritait son destin; il avait trempé dans le crime de brumaire.

Oui, ce général républicain, ce citoyen à la téta d'une armée, digne de vivre dans la patrie de Was* hington, avait eu un jour la candeur d'écouter Bonaparte^ et Bonaparte Tavait envoyé comme un recors de maréchaussée arrêter le Directoire au palais du Luiembourg* Il avait reconnu depuis son erreur, il avait voulu la racheter.

Non, non, le vainqueur de Hobenlinden, le sau^ veut" de la France après la déroute de Novi, n'a plus qu'à partir et qu'à mourir^ et où ira*t-il mourir^ hé* las!... Qui a donné la main au 18 brumaire n'a plus droit au pardon ; on peUt l'estimer pour sa vie passée, ou ne saurait gémir sur l'expiation de son at** tetitat à la République.

Mais au moment de relever le trône, Bonaparte a encore une inquiétude : ce trône, remis à neuf, pour-* rait bien réveiller un souveuiri Or, le souvenir o toujours quelque chose de factieux; et, pour étoufper

d^ayance le complot de la mémoire et pour mettre rirréparable entre le passé et le présent, froidement^ méthodiquement, Bonaparte prémédite un acte qu*un Florentin du xvi' siècle aurait à coup sûr admiré sans oser peut-être le commettre.

Il y avait alors un jeune homme oublié de l'autre côté de la frontière. Il avait pu, dans le temps, faire la guerre à la République, mais depuis la paix il passait sa vie à chasser. Seulement, il chassait trop près de la frontière. Il ne songeait pas à un autre chasseur qui le guettait à Taffût : il avait Tinnocence de croire à Tinviolabilité d'un territoire qui n'a pas cent mille baïonnettes à son service pour protéger sa neutralité.

Or, une nuit que le duc d'Enghien dormait sur la foi des traités, un escadron de cavalerie enveloppe sa maison, le prend dans son lit, le jette dans une calèche et le conduit à Yincennes. Une fbis là, une commission militaire présidée par le général Hulin, Tinterroge de nuit, le condamne de nuit et, un quartd'heure après, toujours de nuit, la victime descendait, à la lueur d'une lanterne, dans un fossé du château... elle fait halte à côté d'un trou creusé d'avance.

Une compagnie d'infanterie l'attendait, le fusil chargé. Un officier, un muet, fait un signe de l'épée : la fusillade part dans l'ombre, le jeune Condé tombe la face en terre, le corps troué de vingt balles ; un fossoyeur le pousse encore tout chaud dans la fosse ouverte à son côté; une dernière pelletée de terre, et tout est dit, tout semble dit du moins. La nuit, en gé-

néral, a de la discrétion : on Tavait choisie pour garder le secret.

Ce jeune homme aimait ; au moment de mourir il tourna un dernier regard vers son escorte. — Y a-t-il ici, dit-il, un cœur français auquel on puisse confier un secret ; un lieutenant répondit à cet appel ; le prince lui remet un paquet et lui glisse un nom à Toreille ; cette parole était sacrée comme la confession d'un mourant. Le lieutenant la trahit et la police la publia dans les journaux à sa dévotion. Le bourreau trouvait encore le moyen de frapper sa victime à peine refroidie dans la personne qu'elle avait aimée.

Le lendemain, Bonaparte montait à Tempire. La raison d'État a le droit de tuer; Bonaparte du moins Ta prétendu, et il Ta redit cyniquement à Saint- Hélène, au moment où il avait le plus besoin de rentrer en grâce avec l'histoire. C'est assez pour nous, cet aveu nous suffit. Sang pour sang, a-t-il dit; c'est moi qui ai tué le duc d'Enghien. 11 faut avouer que Macbeth avait moins de^franchise.

Qu'un Corse aille attendre un autre Corse derrière une haie et l'abatte d'un coup de feu sous prétexte de vendetta, qui n'est, après tout, qu'une raison d'État en miniature, ce coquin-là, du moins, a le mérite d'une certaine audace : il sait bien qu'après l'assassinat il n'y a plus de terre qui puisse le porter. U a bravé la société tout entière, il a joué vie pour vie, il a donné sa tête en gage de la tête qu'il a frappée; il ne peut dormir sous aucun toit, sur aucun chevet; il faut qu'il fuie, qu'il erre sur la bruyère : plus de place

pour lui nulle part, le inonde l'a renié à jamais» Mais qu'un chef d'État, irresponsable par situation, dise aune douzaine de complices choieis par leur dé- Touement au pouvoir : Cet homme est de trop, il me gêne ; tuez-le» non par yous^mémes» non à coups de sabre, c'est un métier de boucher que je veui bien yous épargner, mais eo forme ^ mais en règle, par Ufl jugement aux flambeaux, dans une salle de caserne, sous le regard et avec le contre-seing de Murât ; allez, faites» on yoUs en tiendra compte ; et que le conseil de guerre le fasse avec la môme sûreté de conscience qu'il exécuterait une consigne, et que Thistoire impudique cherche à cet acte une circonstance atténuante I*..

Non, non; la morale ne permet pas une pareille indulgence. Murât a nommé la commissioii qui a fu** sillé le duc d'Enghien ; allons, Murât, ouvre ta poitrine, voilà ton tour d'être fUsillé : tu pourras à ce moment-là invoquer ton titre tout ttàis de roi ; le duô d'Enghien pouvait rappeler, de son côté, un titre plus ancien que ton parchemin de fils de cabaretier élevé par la Révolution à un commandement de cavalerie.

A peine Bonaparte eut-il coiffé le couronne impé« riale, qu'il voulut mettre Dieu de la partie ; il tenait à prouver au peuple français, élevé à l'école de Voltaire, que Dieu ne pouvait manquer de professer une estime particulière pour un officier de fortune déguisé en empereur. Bonaparte invite le pape à venii* le sacrer ; le pape ne pouvait refuser cette politesse à Tailteur du concordat ; il arrive à Paris au coup de son-

HISTOIRB DE NAPOLÉON. 59

nette impériale, et il répand l'huilt de l'Église sur la tête tragique du mari de Joséphine.

A la nouvelle de Texcursioix du saint*përe en Francoi Joseph de Maistre pousse du fond de la Russie un cri de fureur. --^ Je voudrais, dit-il, de tout mon cœur, que le malheureux pontife s'en allât à Sainte Domingue sacrer Dessalines et qu'il achevât de se dégrader jusqu'à n'être plus qu'un^ polichinelle sans conséquence. Joseph de Maistre manque de génè^ Fosité pour la politique du Vatican. Pie YII voulait faire la paix avec le succès; en passant l'éponge pontificale sur le front d'un hamme qu'il regardait comme usurpateur, le saint Père croyait sauver sa tiare.

Non» non, à ton tour encore, pauvre Barnabe Chiaramonti. Ah! tu voulais sauver ton pouvoir tem^O'^ re] ; tu ne sauveras pas même ta liberté. Un jour viendra OÙ l'homme couronné de ta propre main t'arra-** chera par escalade de ton palais et t'enverra sous escorte, de brigade en brigade dans une forteresse, et tu n'auras pas le droit de te plaindre de ta destinée. Qu'allais-tu faire à Paris, quand le sang du fossé de Yincennes fumait encore ? Fiat justicia ! ainsi va le monde; attendons encore un instant et nous verrons la justice prendre partout sa revanche de l'insolence du crime heureux.

Et pourtant il faut avoir de la pitié même pour Nâ'* poléon ; ce n'est pas tout à fait sa faute : il avait oottlmencé son éducation à l'armée. Or, l'art de la gtlerfê n'est que l'art de tromper l'ennemi et de le tuer: on ne saurait extraire un philosophe, encore moins un

philanthrope d'un militaire , pas plus qu'on ne saurait tirer une idylle d'une balle de fusil. A chacun son métier. Tuer n'est pas régner ; régner au contraire, c'est empêcher de tuer. Or, Napoléon avait appris à régner à l'armée, et il transporta son instruction du bivouac sur son trône d'occasion.

De ce moment il voit, chez quiconque ne pensait pas comme lui, non un adversaire dont on doit respecter l'opinion, mais un ennemi dont on doit écraser la résistance. Placé comme il Tétait et comme il devait l'être, à ce point de vue purement stratégique, il n'y a plus pour lui ni justice ni injustice; il y a la victoire ou bien il y a la défaite.

M""' de Staël a trop d'esprit pour admirer la beauté de l'empire : ennemi. Une causerie de salon ne peut être qu'une insurrection à main armée : sommation au préfet de police d'évacuer M°*" de Staël sur Genève.

M°*' Récamier a gémi dans l'intimité de son boudoir, on ne sait trop sur quoi, peut-être sur la mort du duc d'Enghien : ennemi ; lettre de cachet pour envoyer M"* Récamier pleurer poétiquement en Italie.

Un séminaire à l'audace de lire au réfectoire une homélie de son évêque désagréable à Sa Majesté : ennemi; décret de Sa Majesté pour incorporer d'office le séminaire dans un régiment; il servira la messe à coups de fusil sur le champ de bataille.

Le jury d'Anvers acquitte le conseil municipal accusé de malversation : ennemi; sénatus-consulte pour

casser le jugement et pour expédier juges et jugés devant une commission.

Un libraire allemand de Nuremberg a publié un livre allemand pour préserver TAllemagne de l'ambition de Bonaparte : ennemi, deux fois ennemi; ordre de fusiller le libraire Palm, convaincu du crime de patriotisme, et, sur le vu et approuvé de sept colonels» on le fusille à la minute.

Le conscrit hésite à faire de sa chair de la chair à canon^ comme disait Tempereur : réfractaire, on sait le sort qui l'attend ; mais le père du réfractaire, qui a le tort d'aimer son fils au point de ne pas le dénoncer à la gendarmerie : ennemi ; il ira en prison pour encourager son enfant à rejoindre le drapeau.

Le Journal des Débats n'a pas eu le talent de trouver de formules chinoises assez raffinées pour glorifier les abattoirs à ciel ouvert de la campagne d'Allemagne : ennemi ; Napoléon confisque le Journal des Débats et de la main à la main il en fait cadeau à trois ou quatre courtisans.

C'est qu'au fond Napoléon n'est qu'un spécialiste, qui ne sait faire que la guerre, qui ne voit en toute chose que la guerre, et qui ne traite la politique que comme une science de contremarche.

Veut-il relever la Bastille? Il demande à son conseil d'État un exposé de motifs ingénieux, rédigé tout exprès pour démontrer au peuple le plus spirituel de la terre que c'est en faveur de la liberté individuelle qu'on institue une douzaine de prisons d'État.

Yeut-il répudier Joséphine pour épouser une archi-

62 HKURES D£ TRAVAIL.

ductesse? Il envoie signifier son diforee au Sénat, par qui ? par le fils même de Joséphine : frappe ta mère, malheureux ! l'empereur Texige.

Yeut-il restaurer la noblesse? Il commence par décréter la cheyalerie de la Légion d'honneur ; mais en même temps il cherche d'avance à dérouter Topinion, et il oblige les nouveaux chevaliers à prêter serment de haine à la noblesse.

Et au même instant il ressuscite les titres passablement héraldiques de maréchal, puis de prince, puis de duc, puis de comte, puis de baron ; il a soin toutefois de sauter le titre de marquis par respect pour Molière.

Mais auparavant il prend la précaution de mettre la guerre en fief, et de donner à chaque feudataîre de son invention un sobriquet de victoire. On appelait cela la nouvelle noblesse, pour lui donner tout à la fois le mérite de Tancienneté et de la nouveauté.

Cette institution avait le double avantage de flatter, d'une part, la vanité des titulaires et, de l'autre, d'effacer les antécédents plus ou moins avouables de leur existence à Tépoque de la Révolution. Les uns et les autres cachaient ainsi leur popularité ou leur îùipopularité sous un nom d^emprunti

Pour l'ancienne noblesse^ l'empereur crut devoir user de parcimonie ; il ne lui restitua pas du premier coup la totalité de ses parchemins ; il les lui rendit un à un par une gradation savamment marquée, comme pour mettre le dévouement de Tancien réjgime à l'épreuve.

Prenez Tun après Tautre les almanachs du tempsi

HISTOIRK DE NAPOLÉON. 63

depuis le consulat jusqu'à Teinpire, et vous y verrez figurer, une première année, le citoyen Montmorency; la seconde année, Monsieur Montmorency ; la troisième année, monsieur de Montmorency; la qua* trième année, le vicomte de Montmorency.

Bonaparte ne voulait pas reconnaître de noblesse qui ne relevât de lui, qui ne reçut de lui son investiture. Gomme le Dieu de la Genèse, il faisait commencer lé temps à son règne et dater la création de son entrée aui Tuileries.

Mais quel que fût son rêve en arrière, Bonaparte sentait bien, aux moments lucides de son ambition, que son despotisme, émané de la guerre, ne pouvait reprendre que dans la guerre un abonnement à la durée.

Et il fait la guerre, et il la fait sans cesse, et il la fait à outrance, et il la fait à rAutriche, et il la fait à la Prusse, et il la fait à la Russie, et il la fait à VEspagne. Mais avait-il un but en }a faisant ? Il est permis d'en douter. Il tombe sur l'Europe à coups de foudre et il la met en pièces uniquement pour en semer au vent la poussière. Cet homme a le chaos dans la tête et l'enfer dans le cœur, a dit quel* qa*un.

Il semble qu*il n'ait voulu faire de l'Europe qu'une France hydropique, démesurément enflée, où il aurait seul régné par lui-même ou par des préfets de sa famille, intitulés rois en considération du sang de Bonaparte.

Notre métier, disait Bernadette^ est de placer, au

prix de notre sang, des couronnes sur la tête de Napoléon» de messieurs ses frères ou de mesdames ses sœurs, et d'en détacher quelques fleurons pour payer la commission.

Tout cela prouve peut-être que Napoléon était un bon chef de famille, du moins à l'étranger ; mais était-ce bien la peine de mettre la moitié du continent à feu et à sang pour que Joseph, pour que Louis, pour que Jérôme eussent la volupté de poser sur leur tête une couronne au lieu d'un chapeau à certains jours de cérémonie ?

La victoire, sans doute, est une belle chose, vue à distance ; mais sait-on bien de quoi elle est faite ? Elle est faite d'une curée de cadavres, et en telle abondance que Tair en est empuanti à deux lieues à la ronde pendant toute une saison.

Quant à nous, qui n'avons pas de frères à écouler sur aucun trône, nous sentons passer en nous un frisson infini de fibre en fibre, quand nous nous reportons en pensée au lendemain d'un champ de bataille, de ce glorieux pourrissoir de quarante mille hommes, qui se sont consciencieusement égorgés sans savoir pourquoi.

La fusillade a cessé à la nuit tombante ; une brise printanière a balayé la fumée de salpêtre et de l'extermination en règle de la veille, que reste-t-il après le coup savant qu'on appelle Austerlitz ?

Il reste des rangées d'hommes emportées en masse par des décharges d'artillerie, des ventres ouverts, des têtes brisées, des cervelles répandues, des bou-

ches dans la boue collées sur du sang caillé, et les chirurgiens ingénus enapressés à réparer avec le bistouri les cruautés de l'obus.

Tous ces débris humains pourtant aimaient, pensaient, sentaient, tous avaient une famille, une affection, une destinée en perspective. Ils ont cessé de

souffrir Ave imperator ! Mais ceux-là ont-ils cessé

de souffrir, qui comptaient les heures du retour de leurs fils et qui ne les compteront plus désormais ?

Enfin, de massacre en massacre. Napoléon, toujours poussé par le démon de la guerre, va chercher sa punition à Moscou. L'Europe ensanglantée , exaspérée de la folie d'un homme, déborde tout entière sur la France pour écraser dans sa capitale l'ennemi du genre humain. Napoléon essaye d'évoquer en vain l'âme héroïque de 92 qu'il avait tuée au 18 brumaire pour repousser l'invasion. La nation, excédée du régime impérial, regarde froidement tomber son despote. A la veille de partir pour Fontainebleau, il disait au comte d'Hauterive :

— Que fait donc la population de Paris ? L'ennemi est aux portes et elle ne prefad pas les armes pour le repousser !

— Que voulez-vous, sire, répondit le ministre, elle a gardé le souvenir de votre entrée. à Vienne, elle sait qu'alors le peuple viennois a pu manger, boire, vendre, jouer en toute sûreté comme d'habitude.

— Que n'ai-je brûlé Vienne? répliqua Napoléon en frappant du pied le parquet.

Une semaine après, un inconnu déguise en orficier

prussien et monté sur le siège de la voiture, par mesure de prudence, courait en chaise de poste sur la route de Lyon à Marseille ; c'était Nfi^^oléon, le maître de la veille, que la coalition victorieuse envoyait ironiquement régner sur un ilôt de la Méditerranée. Il en revenait au printemps suivant et repartait pour Sainte-Hélène en passant par Waterloo. Et derrière le sillage du navire qui l'emportait à l'horizon, il laissait le bilan que voici : notre commerce détruit, notre industrie paralysée, nos côtes bloquées, nos ports ensablés, nos colonies perdues, trois millions d*hommes exterminés^ nos frontières réduites à leur plus simple expression, et deux milliards de rançon à payer à l'Europe.

Décidément^ après avoir lu le dernier volume de Lanfrey sur l'empereur, on ne peut que répéter ce jugement de Lamartine : grand par l'action, petit par la pensée, nul par la vertu, voilà l'homme !

De Barante.

Béranger demandait àTalleyrand son opinion sur Sieyès et sur La Fayette.

Talleyrand recueillit un moment sa physionomie, et avec la lenteur solennelle du diplomate qui laisse tomber un oracle :

— Sieyès pensait, dit-il, et La Fayette rêvait.

La Fayette rêvait, parce que sans doute il aimait la liberté. Sieyès pensait, mais à quoi donc pensait-il? Cet homme abusa toujours du silence. Le mystère, voilà son génie.

A ce compte, Royer-CoUard tenait à la fois de Sieyès et de La Fayette ; il pensait comme Tun et rêvait comme l'autre; mais il rêvait en philosophe, c'est-à-dire qu'il donna toujours à son rêve la forme métaphysique d'une théorie «

Est-ce à dire cepeadaDi qu'on entende ici médire de la théorie? Ce serait, comme Ta remarqué lui-même Royer-Collard, afficher la prétention passablement orgueilleuse de ne pas savoir ce qu'on dit quand on parle, ni ce qu'on fait quand on agit.

La théorie, en effet, autrement dit la règle générale, est à la politique ce que Tarchitecture est à la maçonnerie et la morale à la conduite ; mais encore faut-il qu'elle repose sur la réalité; si elle la suppose au contraire, si au lieu de la laisser parler elle la fait parler, alors du rang de la théorie elle tombe à l'état d'hypothèse, c'est ce qui arrive parfois à Royer-Collard, malgré l'incontestable vigueur de son intelligence.

Sous le règne de Louis-Philippe, un orateur avait appelé Lamartine l'homme le plus éminent de la Chambre des députés. Le poète monta aussitôt à la tribune et, montrant de la main une place vide sur une banquette :

— C'est là, répondit-il que siège l'homme le plus éminent de cette assemblée.

— La Chambre applaudit à cette répartie assurément modeste du poète qui rejetait ainsi à la tête de Royer-Collard la couronne qu'un admirateur indiscret venait de lui lancer.

Qu'avait fait cependant Royer-Collard pour mériter cet éloge de Lamartine? Il avait à peine écrit quelques pages, il avait prononcé tout au plus une douzaine de discours ; mais il n'y avait pas une phrase

de lui qui ne fûl coulée en bronze ; il avait surtout le talent de frapper naonnaie. C'était, comme Danton, un Champenois de naissance; il avait quitté, comme lui, sa province pour aller chercher fortune à la barre du Parlement de Paris ; la révolution éclate, il Tacclame d'enthousiasme, il entre même à la Commune de Paris. Mais, après la journée du 10 août, il fait un retour sur lui-même, il reprend mélancoliquement le chemin de son village. 11 laisse passer l'orage à l'ombre de la charmille de son jardin. Mais après la réaction thermidorienne, le département de la Haute- Marne l'envoie siéger au conseil des Cinq-Cents; il y marque sa place à côté des conjurés du club de Clichy ; le coup d'iîtat de fructidor le rend quelque temps après à la vie privée; persécuté pour une opinion qu'il n'avait pas encore adoptée, il l'adopta, ditil lui-même, sous le coup de la persécution. Il entra en relation avec le parti royaliste, et appela, comme lui, dans le vent le retour de la royauté. Le 18 brumaire semblait devoir le ramener sur la scène politique, mais il ne vit dans le 18 brumaire qu'un fructidor retourné, qu'une émeute de corps-de garde, Royer-Collard resta donc à l'écart de la comédie consulaire aussi bien que de la tragédie impériale ; il continua dans Tombre son rôle de correspondant du comte de Provence. Il conspira par la poste en faveur de la légitimité. Quand le prétendant alla chercher un refuge en Angleterre, Royer-Collard en chercha un autre dans l'étude; il reprit le monologue de sa pensée jusqu'à ce que M. de

Fontanes l'appelât à une chaire de philosophie.

Arrêtons-nous ici un moment pour regarder, du haut de l'histoire, un spectacle curieux : le duel de la force et de l'idée.

Voici d'une part un homme qui a préféré un titre à un nom, comme l'a dit Paul Louis. Ce n'est plus le général Bonaparte, ce n'est qu'un empereur. Il a convaincu le monde, à coups de canon, de l'infaillibilité de son génie ; il ne touche plus à la terre , il ne fait plus partie de l'humanité ; c'est un élément, c'est un tourbillon de flamme et de fumée. L'Europe le regarde, avec épouvante, passer au milieu de son bruit de tambours et de décharges; il déchire la carte des peuples, il brouille toutes les frontières; des royaumes il fait des départements et des capitales il fait des préfectures. Du sein des populations humiliées et pourtant fanatisées d'une admiration malsaine, monte un nuage épais de flatterie : le dieu du bivouac, de plus en plus infatué de lui-même, en arrive à croire que l'on peut confisquer la vérité comme une province et enlever l'intelligence comme une redoute à la pointe de la baïonnette ; il supprime les journaux, il met les livres au pilon, il donne l'ordre à ses caporaux de çaisir ou de déporter les écrivains assez insolents pour lui refuser l'apothéose. Hors de son camp, roi du néant, il règne sur le silence, mais le silence l'inquiète. Il sent, il sait qu'il y a autour de lui, à côté de lui, une opinion muette, invisible, qui n'affronte pas la place publique et qui ne peut tomber

DrSGOURS DE ROYER-COLLARD. 71

SOUS la main de la police. La pensée, retranchée dans la tête des penseurs, veille et attend. Il couvre de son mépris ce qu'il ne peut atteindre par la force, et de ces mêmes lèvres, qui lancent la mort dans un ordre du jour, il laisse pleuvoir d'imbéciles railleries contre ce qu'il lui plaît d'appeler l'idéologie.

Et à côté de cet homme si fort en apparence , si faible en réalité, voici précisément un idéologue, à peu près inconnu, modestement assis dans une chaire de la Sorbonne, philosophe chargé d*enseigner la philosophie au nom d'un gouvernement qui la regardait comme une injure personnelle ; il rend à César dédain pour dédain, il sait que, méprisée ou non, la philosophie n'en représente pas moins la raison humaine à toute sa hauteur, et qu'elle défraye à elle seule la civilisation tout entière, car il n'y a pas une institution, une vérité au monde qui ne relève de la philosophie.

L'état des âmes, chez un peuple, dépend toujours de la philosophie régnante, et l'état des âmes influe toujours sur la marche des événements : Si la philosophie de Socrate, disait Barkeley dans son Traité d*his^ eût dominé de notre temps, nous n'aurions pas vu la cupidité prendre un empire si absolu sur l'esprit (Je l'homme, ni l'amour du bien public regardé, par une élite de roués, comme une généreuse extravagance.

En citant celte réflexion de Barkeley, Royer- Collard divulguait, à moitié voilée, la pensée de son

il HEURES DE TRAVAIL.

enseignement; il disait implicitement à son auditoire : Si aujourd'hui les âmes avilies rampent devant l'omnipotence du fait, du chiffre, du sabre, il faut chercher la raison de cette prostration universelle dans le système, actuellement en honneur, de philosophie. Quel est-il? C'est le système de Condillac amplifié, exagéré ou corrigé par Helvétius, Cabanis, Destutt de Tracy. C'est la doctrine de la sensation qui, en frappant sur l'organe, tourne immédiatement en idée. L'âme disparaît dans cette doctrine, elle ne représente plus que la collection de nos sensations. Le cerveau humain constitue ainsi une espèce de musée où nos idées, c'est-à-dire les portraits de tous les objets que nous avons vus, touchés, sentis pendent à la cloison cérébrale, par ordre de date, pour en sortir indéfiniment sous forme de pensée et pour reprendre ensuite leur place au premier appel de la volonté.

Telle est la doctrine que Royer-CoUard a combattue pendant deux années. Il ne reste plus de son cours qu'un petit nombre de pages recueillies par Jouffroy, et insérées à la suite des œuvres de Reid, le véritable initiateur de Royer-CoUard à la doctrine du spiritualisme, car Royer-Collard avait commencé par adopter le système de la sensation avec toutes ses entrées et sorties à l'état d'idées; disciple de Condillac avant la Révolution, il passa, après la Révolution, à l'école d'Edimbourg. Il n'a pas créé une nouvelle philosophie à proprement parler, mais il a su apporter à la psychologie écossaise une argumentation si énergique,

si concise, qu'elle restera dans la science sous la forme qu'il lui a donnée.

Royer-Collard n'avait pas un génie novateur; il n'avait pas su élever son esprit comme Descartes, Leibnitz, Spinosa ou Kant, à cette région supérieure qu'on pourrait appeler l'astronomie de la pensée ; il marchait plus près de terre ; il tenait avant tout à la philosophie pratique ; la philosophie transcendantale aurait effrayé sa raison. La nature lui avait départi un talent de polémiste, il avait besoin de combattre ce qu'il envisageait comme une erreur, pour trouver toute sa vigueur d'esprit. La lutte ranimait, lui inspirait cette indignation contenue, mais condensée, qui éclatait en ironie terrible contre son adversaire. Il déploie une argumentation impitoyable à Tégard de la philosophie de Condillac. Si sa réfutation de l'abbé sensualiste n'a pas la fureur dithyrambique de Joseph de Maistre, elle met cependant une cruauté patiente à constituer l'école de la sensation en flagrant délit d'absurdité. 11 tourne et il retourne sa victime en tous sens. On ne fait pas la part du scepticisme, dit-il en finissant, ce qui signifiait que l'on ne cantonne pas le scepticisme, ou, ce qui était la même chose pour lui, le matérialisme, et qu'il viole nécessairement la consigne pour faire invasion dans la société.

Ainsi, même dans sa chaire, il avait les regards tournés vers la politique. Il voulait réformer la philosophie, mais dans une intention sociale, pour restituer à la France sa dignité morale et à Tintelligence

74 HEURE<î DE TRAVAIL.

sa suprématie. Il voulait régénérer Tesprît public, et par l'esprit public le gouvernement ; la Restauration vint le surprendre au milieu de son enseignement. Il avait désiré la légitimité et l'avait prophétisée, et, lorsqu'elle reprit sa couronne, tombée avec la tête de Louis XVI, il trouvait en quelque sorte sa place marquée d'avance dans une Chambre élue sous le régime de la Charte de Saint-Ouen.

Au premier moment et sous l'impression sanglante du retour de l'île d'Elbe, il perdit le sang-froid du philosophe ; il eut le malheur de voter toutes les lois de vengeance qui ont déshonoré la seconde Restauration ; mais lorsqu'il vit le parti incorrigible de la Restauration tenter de rejeter violemment la France de l'autre côté de la Révolution, il comprit la nécessité de rentrer dans la liberté. Il approuva l'ordonnance du 5 septembre; il appuya le ministère Decazes; il fonda enfin l'école doctrinaire, destinée à opérer, sur le terrain de la métaphysique, la conciliation de la royauté, et de la Révolution.

Il entrait cependant beaucoup de timidité dans le libéralisme de Royer-Collard. La Terreur avait profondément troublé cette âme méditative et lui avait laissé une incorrigible méfiance de la liberté. Il ne lui fallait rien moins que le ministère Yillèle pour le jeter dans l'opposition. 11 portait une inimitié de longue date au président du conseil. Au commencement de la Restauration, M. de Villèle avait amèrement critiqué l'Université lorsque Royer-Collard en avait la direction, et qu'il prétendait exercer une

sorte de pontificat intellectuel sur la jeunesse, La lutte devaitâtre dramatique entre la politique de subterfuges, personnifiée en M. de Villèle, et la politique de principes, représentée par Royer-CoUard. L'éloquent philosophe avait un avantage à la tribune : il méprisait son adversaire; son indignation, fortement chargée, partait et frappait comme une balle dans la poitrine. Reproche-t-il au ministre son système de corruption? a Le ministre, dit-il, nous punit de ne pas savoir renoncer à notre estime. » Combat-il la loi hypocrite de la presse appelée la loi d'amour? a La loi, dit-il, veut élever l'homme à l'heureuse innocence dç la brute. » Accuse-t-il le ministre d'aspirer à la tyrannie? Pour la tyrannie, dit-il, il faut le prestige, c( et vous, homme faible et médiocre comme nous, vous ne nous surpassez qu'en témérité. » L'éloquence de Royer-CoUard grandissait par la contradiction. Dans le feu de la lutte, la vérité lui échappait comme une imprudence ; il a posé, le premier, dans la discussion de la loi sur le sacrilège, la théorie de la séparation de TÉglise et de l'État. Il alla même un jour jusqu'à laisser tomber de sa lèvre magistrale cette parole révolutionnaire : « Il n'y a pas de droit contre le droit, et quand une loi viole le droit, nul ne liii doit obéissance. »

Non que Royer-Collard ait jamais désiré ou ait même prévu la révolution de Juillet? Loin de là, il ne combattait avec tant d'âpreté le ministère Villèle, que pour arracher la monarchie à une politique de dé-? mence. Même à la veille de la catastrophe, il persis-

tait à croire h une résipiscence libérale de la monarchie et à une reconciliation de l'ancienne France avec là France nouvelle ; il paraissait ignorer qu'un gounement, quel qu'il soit, dépend toujours de son point de départ, et ne peut, une fois au pouvoir, que développer son origine.

Or, qu'est-ce que la Restauration, après la chute de l'enopire? C'était l'émigration de Coblentz qui rentrait en France à la queue de Tinvasion, elle ne s'appartient pas, elle appartient à Coblentz ; Coblentz tient la main de la monarchie et la contraint à signer une politique de vengeance. Il exige le sang de Ney et la restauration fusille Ney derrière un mur de jardin ; [il exige une loi de bannissement et la légitimité signe la liste de proscription. Il y eut un moment où Louis XVIII voulut fermer le livre de cette politique de colère, et revendiquer pour lui-même la liberté, de donner sinon la liberté, du moins un à-compte de liberté. Mais Coblentz ne le quittait pas de l'œil, il prit le roi par le bras et il le fit de nouveau marcher en arrière.

Il fallait à ce créancier exigeant de l'émigration un milliard d'indemnité, on le lui donna; ce n'était qu'une avance, il lui faillait encore le droit d'aînesse, c'était trop ; il attendra et en attendant il proposera la loi du sacrilège et la monarchie lui accordera la partie de plaisir d'un homme conduit à la guillotine, pour avoir manqué de respect à un ciboire. L'Espagne veut conquérir la liberté ; Coblentz ne l'entend pas ainsi, il expédie un généralissime idiot à Madrid pour réta-

blir le despotisme et Tarmée française, commandée parle duc d*Angoulême, al'honneur de rétablir l'inquisition en Espagne.

Enfin, la crise qui devait éclater éclate; il y avait entre la légitimité et la révolution incompatibilité de nature, Charles X avait juré la Charte, mais la Charte le gênait, elle ne l'empêchait pourtant pas de chasser, il la tenait pour une injure personnelle à sa naissance.

Et voici que tout à coup, dans une nuit de samedi au dimanche, en compagnie de sept à huit conspirateurs déguisés en ministres pour les besoins de Topération, Charles X trahit son serment. Que pouvait être un serment pour le fils aîné de l'église? Un roi de droit divin touche Dieu de si près qu'avec Dieu il peut toujours traiter à l'amiable; ce n'est après tout qu'un compte à régler en famille.

Et pourtant Charles X a prévu qu'un coup d'État pouvait bien émouvoir le peuple qui n'avait pas assez vieilli pour avoir perdu le souvenir de la prise de la Bastille. H appelle auprès de lui, au palais des Tuileries, le maréchal le plus endetté et le plus méprisé de son royaume ; et il lui confie le soin de mitrailler la population si elle a l'insolence de préférer la mort à la servitude. Après avoir ainsi donné cette paternelle consigne à Marmont, Charles X va tranquillement tirer le lapin à Rambouillet. Il croyait tout au plus à une échauffourée de ce qu'on appelait au pavillon Marsan la populace, et il voulait épargner à la sensibilité de son cœur royal le voisinage émouvant d'une foule sabrée par la cavalerie.

78 HEURES DE TKAVAIL.

Mais pendant que Charles X prenait joyeusement ses ébats à la chasse, le peuple de Paris enfonçait les boutiques d'armuriers, le maréchal Marmont exécutait fidèlement les instructions ; il répondait aux cris de a Vive la Charte ! » par des feux de peloton, il ordonnait des charges de lanciers sur les boulevards, et du fond d'un rez-de-chaussée des Tuileries, il lançait le massacre dans toutes les directions, en gémissant profondément sans doute, il le dit du moins, mais il faisait, ajouta~t-il, son devoir.

Son devoir ? le misérable 1 mais il avoue lui-même dans sa biographie que Charles X avait déchiré la constitution et qu'appelé à régner à ce titre, et à ce titre seulement, il avait ainsi lui-même signé sa propre déchéance ; il essaye de ramener à l'aide d'un crime, la nation française à l'ancien régime, au régime de l'arbitraire, au régime de l'esclavage, sinon du corps, du moins de la pensée. Le peuple n'a plus qu'à combattre, ou qu'à tomber dans l'ignominie, et quand il marche la poitrine au vent, pour défendre contre l'insurrection d'un coup d'État, plus que sa propriété, plus que sa vie, pour défendre sa liberté à la fois et sa dignité, Marmont déclare Paris en état de siège, il la traite en ville prise d'assaut et il déclare qu'il fait son devoir I Cartouche faisait peut-être aussi son devoir lorsqu'il pillait une di* ligence^

Un jour passe, puis un autre ; la fusillade continue^ la Garde donne toujours avec entrain, mais la Ligne commence à mollir. Charles X avait compté tout au

DISCOURS D£ ROYËR-COLLARD. 79

plus sur une émeute. Et déjà la révolution avait mis la main sur lui et le tenait au collet. Et il ne l'aperçoit pas encore et il ne la soupçonne pas même en perspective, il retourne au palais de Saint-Cloud le sourire sur la lèvre et il passe sa dernière journée de règne à jouer au boston ; le tocsin sonne, le sang coule , Paris brûle et pendant ce temps , ce joueur obtus perdait gravement^ une carte à la main, la couronne de sa dynastie.

De temps à autre cependant, la duchesse de Berry^ inquiète de tant d'apathie en pleine insurrection^ quittait la table du jeu pour aller regarder à la fenêtre le nuage de fumée qui couvrait Paris, et pour entendre le roulement lointain de la canonnade, elle promenait depuis quelque temps sa lorgnette sur cette longue ligne de vapeur flottante dans un soleil du midi, quand tout à coup elle jette un cri, et repassant la lorgnette au duc de Maillé.

— Voyez, dit-elle en pâlissant.

Le drapeau tricolore planait sur les tours de Notre- Dame ; Charles X, encore absorbé dans un coup de boston^ avait cessé de régner»

Le lendemain^ le paysan de Normandie occupé à faucher sa moisson voyait passer sur une grande route une voiture fermée, escortée d'un piquet d'infanterie» Cette voiture mystérieuse emportait à Cherbourg le dernier couronné de huit siècles de mo-^ narchie»

Charles X cependant, tout en roulant à petites jour-^ nées vers Texil» sous l'escorte de la révolution victo^

rieuse, ne pouvait consentir à croire qu'il ne régnait pas encore.

Il souriait finement.

On me rappelera bientôt, disait-il.

Et il cheminait lentement pour donner au repentir de la révolution le temps de le rejoindre.

Le duc d'Angoulême éprouva seul un mouvement d'émotion au moment de quitter la France à tout jamais.

— Mes pauvres chiens, disait-il avec attendrissement, que vont-ils devenir?

Et après ce mouvement de philanthropie pour sa meute, il tomba dans une profonde stupidité. Il ne sentait rien, il ne comprenait rien, il respirait, voilà tout et il regardait, mais il regardait de ce regard vide d'une âme absente.

A quelques jours de là. Marmont, tour à tour républicain, impérialiste, légitimiste, prêtait un quatrième serment de fidélité à la révolution qu'il mitraillaitla veille pour avoir le droit de toucher de la main, même de cette révolution, son traitement de maréchal, et il alla ensuite manger obscurément l'aumône de la pitié de juillet dans un garni de Venise.

Royer-CoUard avait provoqué sans le savoir, sans le vouloir, la révolution de Juillet, en portant à la légitimité l'adresse, ou plutôt la mise en demeure qui reçut pour réponse la violation de la Charte; mais après la révolution de Juillet il tomba dans la surprise, et de la surprise dans la colère. Il venait de voir l'illusion de la légitimité sacrée par lui de la plus

belle phrase sortie du moule de son cerveau à tout jamais évanouie avec la dernière fumée de la dernière barricade de la place de ]'Hôtel-de-Ville.(c Tout s'affaisse, tout s'obscurcit, » disait-il mélancoliquement quelque temps après, par cette illusion d'optique qui nous fait croire que le monde disparaît quand c'est notre vue qui s'éteint en réalité.

Tout semblait effectivement s'obscurcir et s'affaisser aux yeux de Royer-Collard, parce qu'il n'avait pas la foi, parce qu'il n'avait pas le sens du progrès, parce qu'à l'expansion irrésistible de la démocratie il voulait substituer une horlogerie constitutionnelle qui consistait à mettre toujours un contre-poids à côté d'un poids, à contrebalancer la royauté par la nation, et toutes les deux par l'aristocratie. A un peuple qui vit et qui par sa vie même a une destinée à poursuivre, il cherchait à imposer l'équilibre de la balance. Il appliquait la mécanique à l'âme de la France, sans voir qu'il retournait, par la politique, au matérialisme qu'il avait essayé de détrôner en philosophie.

Tenir tous les principes pour suspects et les détruire par leurs contraires, telle est la chimère que Royer-Collard a poursuivie. A l'imitation de Sieyès, il a élevé la transaction qui n'est que la trêve d'une vérité à la hauteur d'une solution. De là ses métamorphoses solennelles, de là ses plaidoyers toujours sincères et toujours contradictoires, tantôt contre, tantôt pour la démocratie. Et comme la réalité venait sans cesse déranger son système, il voulait faire à lui

seul l'équilibre dans la Constitution ; il passait alter-

nativement d'un plateau de la balance dans l'autre, étonné tour à tour et irrité de ne poutttit les retiiplîr tous les deux à la fois ; écoutëz4e parlei* ':

c< Tout monte, disait-il un jôUt", du partifeuliet au a général; la société a passé tdut entièbe dans son « gouvernement. Là, réside la souveraineté et point « ailleurs; la légitlttiité deS Bôlirbons est là légitla mité universelle. j>

Ainsi, à la place du drblt divib il tnettait le droit

philosophique, et là légitimité représentait la sdlivéraiiieté, en vertu dé râîiômë que tout ttiontë du particulier au général ; et pour donner plus de valent* à cet aphorisme, il conimëhçait pat poser eii ftiil tjûe la nation représentait le particulier, et qu'Uiie dynastie représentait le général.

Mais b'est la dynastie, au contraire, qlli représente le particulier, et la natiot) qui représente le général ; et c'est uiie conclusion contraire que RoyeNCoUard aurait dû tirer de sa formule, d'autatit plus que, poussée à sa dernière conséquence , sa doctrine aboutit au despotisme. Mdis écoutëé-le encoi^e protester contre là guerre d'Eàpagné :

« Ne dlrait^on pas que les gôuvetnemiéhlfe dht seuls m des droits naturels, et les peuplés des droits acc( qUisî NôUs croyons, àû coiilrairé, avoir des drbit* et que nous ne tenons qiie de la liÊttuïè ël de feoù « auteur. »

La légitimité des Bourbons n'est donc plus la légitimité universelle. Une révolution peut donc êtrCj elle aussi, à son tour utlë légitimité, la preraiète de

DISGOUtlS DE RdYER-COLLAJU). 83

tbùtes probablement. Le toilà donc dans l'autre plateau de la bcUâtilce, à côté de La Fayette ; et il monte él il descend aiiifei-j dans un perpétuel mouvement de basculëi dé ridée de monarchie à l'idée de démoci^tié,

C*eât tjû'âti lieu dé croire à l'Utiité de vie chez un peuple, il avait ia Superstition nianichéenne d'un bon ëi d'uii mauvais principe atl seih même de la société ; Ife mauvais principe^ pout» Rdyer-GoUârd, c'était le peuple; aussi cheriéhait-il éperdûment à le tenir éloigné du scrutin JJat* lé cens électoral, de la presse par le prix du jourtjàl ; t;ar le timbre n'était que la symétrie dti cens, dans la pensée de Rôyer-floUard, . Bien mieux eiicttre^ à TWde d'Une de ces formules cbltiplaisaiitéà qu'il savait toujours trouver au besoin, !1 avait fini par ëU^lbUtir le pfeUple tout entier dans la bôut^geoisie ; ^oué ^téteitë iqu'ils ne formaient iJU'un feeul ctJi^s^ et qu'ils ti'avaient qu'un même intérêt. Et cependant l'action politique concentrée dans la bburgëdisié tie irftfesUràit pad son esprit ; il épl*ouvait lé bésôlh, poUt sa tranquillité, de mettre la bourgeoifeië ëUte-ttlêmé soiis la tutelle d'une aristocratie. Lorsqu'on crut déVoir évdqiler enebre le fentômé d'une pairie daris lé pâldls du Luxembourg, Royer-GoUard parla pdur Iiel JJflncipé d'hérédité.

D'où venait chez lui cette tendresse rétrospective pour les Jîriviléges de naissance? De ses rancunes contré la AévolutioU et de ses souvenirs de. fructidor. « La démocratie^ disàit-il, est, dé sa nature, violente^ « guerfièréi banquerbUtière. » Et en parlant ainsi^

il croyait tenir le miroir devant la figure de la démocratie, et c'était l'image même de la monarchie que la glacé réfléchissait à son insu, car la monarchie n'a vécu que de violences, que de guerres et de banqueroutes. Publiciste attardé sur le chenain du passé, Royer-CoUard n'avait pas le coup d'œil du prophète : il ne savait pas lire l'avenir ; il lui coûtait de tourner la page du siècle; il semble qu'un mauvais génie lui ait infligé le supplice de ce damné de Virgile : « Il a cherché la lumière et il a gémi de la c< trouver. » Et encore l'avait-il trouvée en partie seulement, faute d'avoir suffisamment deviné le secret du xix" siècle, qui marche de toute la vitesse accumulée des autres siècles. Il n'avait pas su se, rendre compte à lui-même de la loi de l'humanité, car l'humanité a une loi, peut-être, et peut-être aussi, comme on l'a déjà dit, poursuit-elle une destinée. Laquelle? La question était-elle encore dans l'ombre? Non.

Royer-GoUard n'était pas venu au monde de la pensée la veille d'une vérité. Il faisait jour quand il prit la parole ; la Révolution avait déjà passé, laissant derrière elle la trace lumineuse de son esprit ; il suffisait de lire à sa clarté tout ce qu'elle n'avait pas dit encore, et ce que le progrès, ce révélateur au jour le jour, devait enseigner à notre génération; or, son enseignement nous apprend que la loi de l'histoire tend de plus en plus à une augmentation de vie dans l'humanité, de vie physique par plus de bien-être : de vie morale par plus de sympathie, de vieintellec-

tuelle par plus de connaissances ; or , la chose qui désigne tout cela d'un mot , c'est la démocratie ; Royer-CoUard a pu l'entrevoir, il ne sut pas la comprendre.

Aussi, après la révolution de Juillet, absent en quelque sorte de son siècle, il reprit le monologue taciturne de sa pensée ; immobile et la tête penchée sur sa poitrine, il regardait couler le flot des événements, comme un vieux pâtre assis au soleil couchant regarde couler à ses pieds les eaux d'un fleuve, sans savoir, sans songer à savoir vers quelle mer ignorée elles roulent ainsi. Et cependant, poussé par cette violence secrète qu'impose là vérité à l'intelligence, il tournait encore son regard vers l'horizon de la démocratie. Il prononça son dernier discours pour la liberté de la presse contre les lois de Septembre ; il passa ce jour-là sa dernière heure parlementaire en compagnie de l'opposition, mais il ne put retrouver la popularité des anciens jours ; il avaif abdiqué depuis longtemps la royauté de la tribune.

En résumé et pour conclure, il a fallu Napoléon pour susciter Royer-RoUard ; le ministère Villèle n'a été pour lui qu'une occasion ; il plaçait sa haine trop haut pour la prodiguer au premier venu. Son véritable ennemi , c'était l'empereur. Même après la chute de cet insensé, même en pleine Restauration, c'était le despotisme impérial qu'il poursuivait de toute la vigueur de sa parole vengeresse comme une Némésis de la liberté. Les deux adversaires sont morts, et cependant, vainqueur et vaincu, tous deux

étaient arrivés au même terme, à Tisoiemeut. Quel problème avait cherché à résoudre Napoléon en disant : lie peuple, c'est moi! et en dispensant le peuple de vivre et de penser autrement que de la vie et de la pensée de ce plagiaire da César?

ûp Napoléon ne savait pas ce qu'il promettait à le^ Fr^npe en l^engloutissant dans sa personne, ou bien il lui prom3ttait de résQudre le problème suivant : tout déplacer, tout remplacer, tout exterminer, tout dévorer; faire de Tiplurope, en un mot, un désert où, seul debout, il n'aurait vu défiler devant son regard que des ombres et entendu passer dans le vent que des murmures. Napoléon a pu atteindre à cette destinée, mais seulement à Tile de Sainte-Hélène. Lorsque, du haut de son rocher, il regardait les longues lignes des l^mes déferler à ses pieds et fondra en fumée, il régnait véritableipent comme il devait régner, dans le vide agité, sur un peu détruit et un peu d'écume. Il n'y avait, de ce qu'il avait cherché h ce qu'il avait obtenu, que la différence du continent européen à l'ilot de SainterHélène.

Royer-CoUard s'était fait , lui aussi, une autre Sainte-^Hélène à la Chambre des députés). Bu haut de son banc, il laissait passer, les bras croisés, tous les flux et reflux des discpssions; il entendait sans écouter, ou plutôt il n'écoutait que l'écho mourant de sa pensée, ^a dynastie d'Orléans ne lui semblait qu'une provocation à l'impossible : pour fonder un gouvernement durable, il fallait ramener la France à la Restauration . Mais il fiqit méme^par abandonner

DISGOUQâ DfB RQYEB-pp^^ARD. 87

cçi,\\^ idée comme uoe chimère, et désorm^^js étrange^: à tous Ip^ partis, ne désirant plus rien, ne regrettauf plu$ rien, stylite d'un parlement où sa présente, méfpe ^t£fit ))qe absei^qp, i\ ne yjvait p|u9, il surylvaif à pe|ne et il as^i^tait d'avance à la postéfité. jp!f q\x^n^ il acheva de mourir, malgré sa popularité d'uq f^ut^e temfl^» U ^'y «^* ^i e^^clamatipn ni douleur publique aptQur de son cercueil. Il avait déj^ quitté so^ époque ; il \^e f^s^t que rentrer une seponde (qI^ dans rbistoire.

Si K[apolépn et Royer-Collard ont fini l'u^^ pt l'autre df^ns Texil, Xnn dans TexU yolontairp, l'autre danç Vg^\ involqntaire , faut-il en acci^ser l'ingratitude du pejiple frf^EiC£)i$? Et pourquoi donc? Quelle reconqai$- ^Xioe leur devait-U? Ils qpt expié tous deux Iqw défiance de h Révplutiqn; ils doutaieuf dp leiu^ siècle, pt leur sièple les a punis de leur scepticisme. Royer-CoUard sentait instinctivement son impui^r sauce, ^nôpae dans toute la vigqeur de son génie s tt a eu dpux fois l'occasion de diriger la politique de son pays : au commencement de la Restauration et après la fléyplutiou de Juillet, le pouvoir yeuait Iq trpuver, il n'a pas osé le saisir.

ÛUpi qu'il en soit, il n'en a pas luoins contribué è fonder la U))prté en France -r la liberté r^streipte, à 1§ vérité -r pH l'écrire dans la première çou^titutiou d« ce mpu^^) d^^^ ^^ constitution yi^aute da l'intelligeuce ; il a porté la parole du parti libéral sQ^s la ^estauratiou, et il a eu, autant et plus que personup, l'éloquence de çon temps, oar un temfis

crée toujours un orateur à son image. A la Révolution il fallait l'éloquence orageuse de Mirabeau pour soulever le peuple du sol et le lancer dans l'action. L'époque refroidie de la Restauration réclamait une parole imposante, didactique, qui relevât et rassurât à la fois l'esprit public.

Ce fut le mérite de Royer-Collard. Il fit de la tribune la chaire du libéralisme, il ouvrit un cours de droit public constitutionnel, et partout où il portait son attention, il portait la lumière : liberté de la presse, séparation de l'Église et de l'État, indépendance de rélecteur, autonomie de la commune, extension du jury, quelque question qu'il ait posée, quand il pense bien, il a tout dit; après lui il n'y a plus qu'à' redire : il frappait la vérité d'un coup de balancier et is'était la monnaie de l'opinion.

Il avait le don de l'autorité ; sa parole commandait, et quand elle ne commandait pas, elle remuait. Il affectait le ton bref, le tour vif, quelquefois même le mouvement et l'imprévu de Pascal; il visait à l'économie du mot comme un autre vise à l'abondance; chez lui tout est muscle et nerf; jamais d'abandon ni de grâce : il aurait cru déroger en sacrifiant à la muse de Platon; non qu'il manque d'imagination ; loin de là ! il sait, au besoin, traduire sa pensée en image ; mais l'image lui échappe, il ne la recherche pas ; ce n'est, de sa part, qu'une coquetterie en passant à la langue de l'imagination.

Voilà Royer-Collard. Il avait réuni autour de lui, de son vivant, une petite famille qu'on appelait, dans

le temps, Técole doctrinaire ; mais, en réalité, il formait à lui seul l'école et il l'emporta avec lui dans son tombeau. Il n'aimait pas plus au fond ses voisins que ses adversaires. Il eût dit volontiers, comme Louis XIV : c< On vole ma gloire quand on peut en avoir en dehors de ma personne. » Et il exerçait volontiers aussi la vengeance de l'épigramme contre le talent qui avait le tort de trop retentir à son oreille. Il avait le génie du mot cruel; il abusa plus d'une fois de ce genre de supériorité. Il n'en tient pas moins une place à part dans l'histoire parlementaire de notre pays. Il aura été comme un de ces feux à éclipses posés en pleine mer, qui tournent aux quatre vents leur face éclairée, et qui tantôt jettent leur lumière à l'horizon et tantôt le laissent dans l'obscurité.

Garnier-Pag^èii.

Quand on lit ce livre on respire un autre air, pp fait mieux que vivre on revit, puisque le présent nous manque de parole, il faut bien nous réfugier dans le passé.

Le 24 février, Louis-Philippe régnait encore, et ce même jour, à midi, une voiture de place emportait un vieillard au galop; c'était le roi du matin qui fuyait devant une révolution.

Pendant ce temps-là, ce qui restait de la Chambre cherchai! à replacer la couronne tombée de la tête du vieillard sur la tête d'un enfant, mais, un instant après, Fenfant, essayé une minute pour la royauté, allait rejoindre son aïeul sur la route de Texil.

Pourquoi cette révolution, accomplie comme par mégarde, avait-elle renversé une dynastie entre un

lever et \xn cQycber de $oleil? liOuis-Philippe était-il un usuppatear? api^ ; iiu desipote? noa ; uq parjure? aciQ. C'était simplemei^t uq Bourbon d^ rechange, porté im pQuvoir par \xm insurreetion ; mais appelé à régner, en vertu de la souveraineté natippftlp, il avMt 4éâQigi^é de consulter la nation : il aurais dû, Qfl futrpe que pour 1^ fonp^^ interroger le suffrage u^iYergpl, et le suffr^g^ ^niver^el assuréiqaent eût v^î^ sa pQfflplaisaQce b^l)ituellQ à lui répondre : oui.

itla^g, malgré cet(e ^bsppcé de formalité, il ne re^ i))ait paa cepend^^pt spn origine, il n'|nsultait pas la réyplutioQ qui lui levait donné la couronne. Ji la glo* rifiait au contraire en toute circonstance par le marr bre et par l'airain, il lui puvrai^ 1^ Pantbépn et lui élpy.ait h colonne de la Bastille, il sortait de la révch lutioi), il acceptait la révolution modérément sans doute, mai^ enfin il Vaopeptait pampre une nécessité.

Homme de S9» P^r entraînement, soldat de Jemmapes ensuite, jeté p^r l'orsige à l'étranger et ramené par réfî-^nger en France, il regarda régner la Restauration avec un sourire de sceptipisme, il comprit que Ip temp^ ^es règpe^ est pi^ssé dans nptre pays. La Fr^utpe pput bien encore prendre la monarcliie à terme, mais j^ Tp^piratinn du bftil elle entend garder le drpit de Ini donner cpngé.

J^'histpripp Si^ïPqndi ^lla voir un jour I^ouisfr P^ilipgp au jPftlaisTRQyal, mm le ministère de VUt lèle; le prince, alors disgracié, l'attira dans Teipabrar ^^Yù d'une fenêtre :

— La royauté meurt, lui dit-il, ce ne sera pas la république qui la remplacera^ on aimera mieux essayer du pouvoir électif ou viager; le pouvoir n'appartient plus à l'hérédité, il appartient désormais à l'élection.

Voilà ce que disait Louis-Philippe à un républicain genevois, alors que duc d'Orléans il n'avait aucune raison plausible de prévoir que six ans après le prince de Polignac aurait l'imprudence de mettre la France au défi et que la France relèverait la provocation en envoyant Charles X méditer en Ecosse sur la meilleure manière de gouverner le peuple français.

Louis-Philippe régna donc par hasard, à l'improviste. Il aurait pu sans doute, comme un autre, faire de la fumé sur du sang, ce qu'on appelle, je crois, de la gloire en langage militaire. Il y avait alors en France un parti sabreur qui voulait reprendre à toute force la partie interrompue à Waterloo. La politique d'estaminet avait grisé jusqu'au libéralisme bâtard assez candide pour croire que la liberté pouvait vivre à la bouche du canon.

Certes, au lendemain de juillet, avec l'élasticité traditionnelle du budget et la fibre révolutionnaire du peuple, surprendre l'Europe, la battre en détail paraissait chose aisée, si aisée même que nous nous demandons comment le nouveau monarque a pu dédaigner les avances et repousser les coquetteries de la victoire.

Qu'en eût-il coûté à notre pays ? Deux milliards et

deux cent mille hommes peut-être; qu'est-ce que cela en définitive? quand on songe qu'à ce prix il aurait eu la satisfaction d'écrire une douzaine de noms allemands de plus sur les pierres de l'Arc-de- Triomphe? La royauté naissante aurait fait ainsi diversion au régime intérieur et appliqué par anticipation la théorie de ce sénateur qui prétendait hier encore qu'on doit toujours saigner un peaple à la suite d'une révolution.

Une fois ce coup de tonnerre frappé sur l'Europe, Louis-Philippe aurait eu désormais le droit de parler le chapeau sur la tète à la diplomatie et il aurait prouvé une fois de plus que la France pouvait mettre sur pied sept cent mille hommes, et que ces mêmes hommes, lancés au feu avec leur bravoure de terroir, pouvaient tuer dans une journée une quantité satis^ faisante de Prussiens. Ils les auraient tués; des curés auraient ensuite chanté un Te Deum^ puis Louis- Philippe aurait signé la paix le plus promptement possible, car la guerre a cela de bon qu'elle assombrit autant le vainqueur que le vaincu à la vue du charnier à ciel ouvert du champ de bataille.

Il aurait signé la paix, il ne l'aurait pas eue, car pour s'être donné le passe-temps d'une guerre d'amateur, sans excuse comme sans nécessité, il aurait passé pour un conspirateur contre le repos de l'Europe; les gouvernements auraient armé contre nous, en silence, d'un commun accord et Louis-Philippe aurait ainsi inauguré dans le monde, par une boutade militaire, un état encore inconnu dans l'histoire, qui

94 HEURES DÉ tRAVAlL.

ti'êtalt pas ^précisément le pied de pait, qui n'était pas non plus Ife pied dé gueiriBj làais quelque chbSe d'ambigu, be ttialaise ittquiët qu'bn pourrait a^ipelër le quatt-d'heuf ë d'âtteuté : le commetiéfe sur le cjUivive, rAUetûàghe l'artnë au bt*âs, et, à la première étincelle feut* cètt^ masâfe dé poudre^ Vexplbsibn de l'Europe.

MaiSi aU lieU de jouer atec le sàri^, Lotiis-Philippe aima mieux montrer au niondë Isl itiâjesté paisible d'une natidû libre dans l'exercice de sa liberté, il eut cependant le tort de poussél* la pa&sion de la paix jusqu'à là tiiiiidité. La Fraticë a là fierté flë son hiétoire; elle sait qu'elle à porté glorieUisèmèttt l'épêë, telle àimej devàiit l'étràtlgei-, à Ifei faire jdUër àii fdUrreàu. Mais on doit àjbuter à là déchàk^ge de la ttiétUbiré de Louis-Philippe, qU'il n'alla jamais fusiller le principe de là Révolution, soti jproprépriticipe, de l'autre côté dé iloti-e frontière; Il coUVrit la Belgique de iibtré àftiiéë, il étitreprit le siège d'AnVerS, il tëildit la main au Pbrtug^al, il arrêta l'Autriche & la citadelle d'Ancône, et, à aUtiuné épotJUë dé son hôgne, le drapeau tricolore n'a sUbi l'injure d'abiiter Finquisitioh.

Il a pti, &ans doUte, daris ilfa nloment clé défaîllatice, approuver' l'insurrection jésilitiqiié duSunderbUnd contt-é la Suisse, tuais aii fbild de Tàme, et eu disciple incorrigible dé Yoltairé, il professait une médiocre estime iiôur le parti clérical. Il ti'a jamais mis la déyotloû de la reine Marie-Amélie de moitié daus sa politique ; il n'a pas vendu au clergé l'esprit

LA RÉVDttJtlON DE FÉVRIER. 95

dû siècle, et n'a j^às posé Téteignoir sur Tintelligence dfe la jeunesse.

Il a pU croitiô un itlstant qu'il suffisait de proclanier l'état de siégé pour avbir Ife droit de livrer à un cbilseil de guerre la tête d'un citoyen, mais là CDur de cassation, alors opposante, déclara, qu'en vertu de la Charte, qu'en vertu dfe la loi, dans aucun cas, sous aucun prétexte, rnéùie d'émeute, tinFl-abçais ne pouvait relever de la juridiction militaire: Louis- Philip^ë respecta la justice, bourba la tété dévêtit la légalité;

Il a pd encore, dànS une Heure de troublé; infliger à lâptiesfee les lois de Septembre; Il i douté dte l'inhocénce de la discussibn ; il a supposé tjUe TerrëUr poùviait avoir raison dé la raison ; il à élevé la critique de la Charte à la hauteur d'un attentat * il h frappé utie brochure impéHàliôlé de là taéttlë pleine qu'une ifasutrection à bialh armée.

Mais, du moins sous son rè^he^ là pressé àVàit la garantie dû jury, j^robe et libre à la Vérité^ tt'ëst-âdire ni probe, hi libre, mais avec le jul^ le ï)ârqùèt devait ihettre uilè ceHainë modestie dans la pbUt'suite. Oh ne pouvait pas dire bonltne on l'a dît j^ltife tard : la presse t)arle trop, faisons la taire, et pour cela ëtilàssoriâ éontràvëtlUon sur contravention, délit sur délit pout intelligence à rintérieur ou pour fatfsse nouvelle.

Il a pu sans doute abuser des moyens dU pouvoir au jour des élections, il raecolait des consciences par les faveurs ; il cherchait à éteindre les oppositions à

coups de promesses, de promesses de places, d'écharpes, de routes, de canaux, de bureaux de tabac, de croix d'honneur ; il semblait avoir passé avec le corps électoral une sorte de marché tacite qui faussait l'élection.

Mais il n'a jamais voulu Tintimider, mais il n'a jamais vioknté le vote, mais il n'a jamais pris l'électeur au collet, il ne l'a jamais conduit au scrutin par la main du commissaire de police, du gardechampètre ou du gendarme. Il faisait profession de tolérance ou tout au moins d'indifférence pour l'opinion, il régnait d'ailleurs à ciel ouvert et avec lui on savait toujours sur quelle politique on pouvait compter. Ce n'était pas un monarque sournois qui avait une parole et une conduite opposée à cette parole •

Un jour cependant, il perdit patience ; il présenta à la Chambre une loi de déportation ; mais la Chambre repoussa cette nouveauté de supplice. Louis- Philippe obéit à la volonté de la majorité; il ne déporta jamais personne de son autorité privée par mesure de police, il ne chercha jamais à venger une tentative d'assassinat par la proscription d'un parti. Il avait gardé du ^iii* siècle une certaine dévotion pour la philanthropie. Il avait aboli virtuellement la peine de mort en matière politique et même en matière ordinaire, il marchanda toujours le compte du bourreau.

Il semblait, après cela, que Louis-Philippe avait le droit de croire qu'il avait fondé sa dynastie sur le

granit. Chaque année, au V janvier, la Chambre des pairs le disait, la Chambre des députés le répétait, le Corps diplomatique enchérissait sur le compliment, et il n'y avait pas un chambellan en titre, pas un général d'antichambre, pas un serviteur gagé sur la liste civile, qui ne jurât en toute occasion, de mourir à son service ou pour sa défense.

Et le roi , trompé par J'écho de son palais , ignorait l'état de l'esprit public. Il avait imperturbablement ce contentement de lui-même qui est le persifflage du destin. Il avait désarmé l'Europe, il avait conjuré l'émeute, il avait apprivoisé la bourgeoisie, il avait discipliné la majorité, il avait fortifié Paris, il avait allié sa dynastie à la dynastie de Naples, à la dynastie d'Espagne, à la dynastie du Brésil. Que pouvait-il désirer de plus pour le placement de sa famille? Un de ses fils avait la direction de l'Algérie, un autre de la marine, un autre de l'artillerie, son gendre régnait en Belgique, et par son gendre il vivait en coquetterie avec l'Angleterre.

Et lorsqu'il a tout préparé, tout dirigé, tout arrangé pour l'éternité, et partout réussi, partout défié la fortune, partout imposé la suprématie de sa politique par sa réputation d'habileté, voici que la révolution de Février vient le surprendre en pleine prospérité et lui signifier son congé, par la bouche de qui? Par la bouche de l'homme que lui, l'élève de M"^ de Genlis, regardait à coup sûr comme le plus impuissant rêveur, comme le plus innocent utopiste qui eût jamais battu la tribune du vent de sa parole,

par la bouche d'un poète^ et de quel poète? de Lamartine ! Et nunc erudimini ! Et il fuit un matin à Timproviste, à moitié du déjeuner, sans savoir comment, sans avoir le temps de tourner la tête en arrière, et sur sa trace le peuple vainqueur vient achever le repas dans Tassiette à moitié remplie du roi vaincu, et, ce qu'il y a de plus étrange, vaincu sans combat.

il y a bien pour le défendre une armée, mais les soldats restent Tarme au bras; une artillerie, mais les canons dorment sur leurs affûts ; une garde nationale, mais les citoyens mettent la crosse en Tair ou crient : Vive la réforme! une royauté enfin, mais elle a perdu le fil de sa pensée, ce qu'elle voulait une heure auparavant elle ne le veut plus une heure après, et, lasse de vouloir en sens contraire, elle vide la place et va on ne sait où, laissant la place libre à qui voudra l'occuper, et aussitôt une main inconnue écrit sur la porte des Tuileries : Hospice des invalides civils, croyant écrire l'histoire du présent et n'écrivant en réalité que l'histoire du passé.

Pourquoi Louis-Philippe est-il tombé? Il faut bien le dire pour la morale de l'histoire.

La France depuis 89 est une République qui a peur d'être ce qu'elle est et qui est toujours à la re^ cherche de quelqu'un qui la délivre d'elle-même pour son plus grand bonheur. A ce momenl-là, elle veut absolument un roi héréditaire de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, et en fin de compte elle n'a jamais eu qu'un président à vie qui léguait Texil

pour toute couronne à sa descendance. Comment expliquer cette contradiction, sinon que la France, démocratique de fait, royaliste par crainte, et toujours oscillante entre son tempérament et sa frayeur, veut bien la monarchie, mais sans monarchie en quelque sorte* elle désire que le roi règne autant que possible comme s'il ne régnait pas, et lui laisse ce que La Fayette appelait la meilleure république.

Louis-Philippe accepta d'abord la couronne à cette condition. Mais poussé par je ne sais quel ennemi intime, il crut devoir réagir contre le principe qui l'avait porté au pouvoir. Le peuple l'avait improvisé son représentant couronné sur une barricade, et au lieu de faire honneur à son origine en élargissant de plus en plus la liberté, il cherchait déplus en plus à la restreindre. Au milieu d'un peuple qui marche fatalement à la démocratie par la loi du progrès, il mit sa gloire à marquer un temps d'arrêt; il répondit à la voix de l'opposition libérale par une politique inflexible de résistance, et par sa résistance même il augmentait précisément la puissance de l'opposition.

C'est de concession en concession, disait-il souvent, que Louis XYI a fini par monter à l'échafaud. Quand un gouvernement constitutionnel en arrive là, il faut de deux choses l'une : bu que le pouvoir étouffe la liberté, ou que la liberté dévore le pouvoir.

On Ta déjà dit et on ne saurait trop le redire, l'origine d'un gouvervement dicte fatalement sa conduite. Qu'il le voylût ou non, qu'il le sut ou non, Louis-Philippe allait par une voie tracée d'avance à la

révolution de Février. Qui était-il en réalité? Un duc d'Orléans, fils de régicide et régicide lui-même de la légitimité. Le 9 août donna au monde le spectacle d'une royauté bicéphale, héréditaire par un visage, et par l'autre révolutionnaire. Cette royauté à double face, proclame et viole à la fois le principe d'héréditéy elle affirme et elle renie en même temps la souveraineté du peuple, elle flotte sur le vide entre deux principes.

Louis-Philippe probablement rêvait une monarchie constitutionnelle suffisamment libérale pour justifier un changement de dynastie et suffisamment réactionnaire pour frapper la souveraineté nationale d'impuissance ; mais le 9 août, son fantôme masqué impitoyable comme un destin, l'escorte pas à pas, et lui souffle à l'oreille : Règne pour moi puisque tu règnes par moi, moi le parti conservateur qui n'ai su rien conserver : ni le despotisme parce qu'il me ruine, ni la liberté parce qu'elle m'inquiète.

Et c'est ainsi que le 9 août règne à côté de Louis- Philippe, plus que Louis-Philippe peut-être, et qu'il le condamne à balloter delà révolution à la réaction, de la liberté à l'arbitraire. Que veut-il? que penset-il ? 11 marche devant lui sans voir ; le 9 août le conduit un bandeau sur les yeux.

Et alors le démon du 9 août partit d'un éclat de rire, comme le fatum chargé de venger la logique. Yingt-quatre heures après un vieillard traversait .la place de la Concorde en serrant un portefeuille sur sa poitrine; un instant après il entra précipitamment

dans un fiacre. Le roulement d'une voiture en fuite sur le quai de Billy emportait au galop tout ce qui restait du paradoxe monarchique de la révolution de Juillet. Le roi fugitif erra trois jours le long des grèves de Normandie, entre deux tempêtes : unetem-* pête du peuple qui le chassait de France ; une tempête de la mer qui le ramenait en France, comme pour exprimer une dernière fois Tindécision du pays entre la république et la monarchie. Un paquebot enfin parvint à le transférer en Angleterre par la même route que Charles X avait suivie dix-sept ans auparavant.

Et aujourd'hui quand nous retournons la tête vers le passé d'hier, ce n'est pas de la colère, c'est de la compassion que nous éprouvons pour les régimes tombés; régime de l'empire, régime du droit divin, régime d'expédient monarchique, tous régnaient avec l'illusion de leur durée, ils croyaient tenir la France à leurs pieds, et au fond, sujets de leurs propres sujets, ils obéissaient aveuglément à la logique implacable de leur origine.

Et ainsi ils allaient mystérieusement à l'insu d'euxmêmes, la tête couronnée, mais les mains Hées derrière le dos, comme les prisonniers d'une puissance supérieure à leur puissance, et ils allaient à l'abîme dans une sorte de somnambulisme; ibant obscuriper umbras, et ils disparaissent les uns après les autres dans la nuit de leur pensée; ils ne voyaient pas le siècle ; ils devaient tomber.

- Or, le 24 février, à quatre heures du soir, onze hommes de bonne volonté entraient à l'Flôtel-de-

102 HEURES DE TRAVAIL. i

Ville et y improvisent un gouvernement provisoire. Tous sans doute n'ont pas vécu de la même vie, le gentilhomme y siège à côté de l'ouvrier, comme pour donner l'exemple de la fusion des classes dans la démocratie. Mais, bourgeois, prolétaires, ils n'ont qu'un seul cœur, et ils proclament la république' sans condition. Le serment a quelque chose d'odieux comme l'ostracisme de la conscience, on le prête à un pouvoir, ce pouvoir tombe; or, de deux choses l'une, on le tient, ou bien on ne le tient pas; dans le premier cas, on reste exilé à l'intérieur, et dans le second, on a l'air de commettre un parjure. La république de Février supprime le serment politique, elle ouvre sa porte à deux battants. Qui que vous soyez, venez: vous pouvez entrer sans avoir besoin de jurer. Il y avait eu sous la première République un précédent tragique qui troublait encore l'imagination du pays; le gouvernement provisoire abolit la peine de mort en matière politique pour donner à la peur un témoignage inutile de politesse. Après avoir ainsi défini le caractère sympathique de la révolution, les onze décrètent le suffrage universel; ils remettent au peuple souverain l'exercice direct de sa souveraineté. Il ne suffit pas d'être souverain, il faut encore être libre, car un souverain qui ne serait libre que d'obéir ressemblerait de bien près à un esclave. Le Gouvernement provisoire rendit donc à la France toutes les libertés de 89 : la liberté de réunion, la liberté d'association, la liberté de conscience, la liberté de la presse, enfin, et pour mettre

LA RÉVOLUTION DE FKVBïER. 103

la dernière plus à Taise, il la délivra, malgré la pénurie du trésor, 'de l'entrave fiscale du timbre et du cautionnement. Pour la première fois dans ce siècle, la France avait enfin la parole,

Jamais pouvoir au monde n'eut Teffusion du cœur comme celui-là ; Theure le dévore, le pavé brûle son pied, le gouvernement sans armée ni police délibère à deux pas du feu, les pieds sur une poudrière, et il ne songe qu'à faire une bonne action ou qu'à dire une bonne parole; la contrainte par corps affligeait le Code, il ferme la maison de Clichy. La peine de l'exposition déshonore la place publique, il brise ce tréteau du cynisme, La punition corporelle avait survécu dans la marine, il abolit ce dernier vestige de bar* barie. La révolution de Juillet avait oublié d'affranchir l'esclavage , la révolution de Février répare l'omission de la monarchie. Qvii aura signé ce décret pourra passer, il n'aura pas tenu en vain sa minute de pouvoir.

Voilà ce qu'a fait le Gouvernement provisoire. Que celui qui a fait plus que lui lève la main ! Aussi, à la vue de cette république aimable, tout le monde voulait être républicain. C'était à qui porterait le premier son dévouement à l'Hôtel-de-YiUe ; la magistrature y venait en robe rouge protester de gon inviolable attachement, et un ministre de Louis-Philippe disait à un des Onze : J'ai jeté tout mon passé par dessus mon épaule et je n'ose plus retourner la tête pour le regarder.

La République rendait politesse pour politesse.

Vous êtes bien là, monsieur le procureur-général, restez à votre poste; et M. Dupin saluait et remerciait; on eut dit une pentecôte universelle de charité tombée du ciel dans un coup de tonnerre; la nouvelle République avait pour tous une parole de sympathie ! elle disait au rêve : Je t'écoute ; à la souffrance, espère, et le peuple encore répondait à son tour : Je mets trois mois de misère à ton service.

Au milieu de cette lune de miel de la révolution, Lamartine publiait son manifeste à l'Europe. Le parti batailleur demandait au Gouvernement provisoire une guerre générale de propagande ; il fallait aller proclamer la République tambour battant à travers l'Allemagne ; politique ingénieuse qui n'eût pas manqué de reformer contre la France la coalition de Pilniiz. La République aurait étourdiment rejeté les nations dans les bras de leurs gouvernements pour combattre ce qu'elles auraient appelé l'invasion étrangère. L'esprit de nationalité l'eût emporté sur l'esprit de liberté, comme on a pu le voir à la diète de Francfort. Et la République de Février étouffée de toutes parts dans un million de baïonnettes, eut donné à la France, comme don de joyeux avènement, la levée en masse, la banqueroute, la ruine, et tout cela pour avoir voulu inviter amicalement par des charges de cavalerie, les Allemands qui veulent réciter Allemands à devenir Français par imitation.

Le Gouvernement provisoire avait obéi à une meilleure inspiration. Ni propagande, ni conquête, disait-

il, paix aux peuples, quels qu'ils soient, mais sympathie et au besoio, assistance aux nationalités opprimées. Au contre-coup de ce programme, l'Europe tout entière fait explosion; en ménageant le patriotisme des peuples, le Gouvernement provisoire les avait retournés contre leurs souverains. Tous ou presque tous prennent exemple du 34 février, pour réclamer la liberté. Les rois pris de je ne sais quelle terreur sacrée, lèvent la main à leur tête pour retenir leur couronne, mais leur couronne flotte au vent ; ils abdiquent ou ils signent une constitution.

Chaque peuple porte dans sa révolution la physionomie de son caractère. La population sentimentale de Berlin aime tendrement la monarchie; elle croit lui devoir l'existence; aussi, est-ce respectueusement et chapeau bas qu'elle marche de barricades en barricades h l'assaut du palais. Lorsque Tinsurrection en eut forcé les grilles, Frédéric-Guillaume paraît à son balcon ; les combattants portent sous ses fenêtres les cadavres encore chauds, ils découvrent les poitrines trouées par les balles, et montrant du doigt les blessures, ils disent au roi :

— Là étaient des cœurs qui battaient pour toi, et maintenant ils ne battent plus.

Le roi partage leur attendrissement et leur adresse une touchante allocution.

— Oubliez, leur dit-il, le passé comme je veux l'oublier moi-même dans l'intérêt de l'Allemagne.

Il arbore ensuite la cocarde de l'unité allemande et monte à cheval pour passer la revue de l'émeute,

partout sur son passage, il donne des poignées dé mains aux étudiants.

— Mon cœur bat fort, dit41, à l'idée que ce soit ma capitale qui fasse preuve d'un esprit aussi puissant.

Les insurgés jettent en Tair leurs chapeaux, et crient : Vive Frédéric-Guillaume!

A Vienne, au contraire, ville sensuelle, amusée par le despotisme, le peuple ne songe au milieu de la fusillade, qu'à boire et qu'à manger. Il pille les boutiques de boulangers, il vide les caves du prince de Metternich; pendant que la jeunesse attaque l'arsenal, les femmes penchées à leurs fenêtres leur jettent des bouquets ; on eût cru assister à une scène de galanterie dans le sang et à l'odeur de la cartouche. ^

Mais pas plus à Vienne qu'à Berlin, le peuple ne songe à briser la monarchie, tout au plus cherche-t-il à chasser le ministre ; le prince de Metternich dépose son portefeuille el tout est dit; l'empereur continue de régner,

L'Italie musicienne, amoureuse, commence sa révolution à l'Opéra ou sur la place publique qui n'est qu'un opéra à la belle étoile : c'est au milieu des sérénades, des guirlandes, dans une atmosphère doucement agitée par les mouchoirs et les éventails des signorines, qu'elle procède à l'œuvre révolutionnaire de sa régénération ; ses insurrections ne sont que des promenades aux flambeaux, bannières déployées ; elle demande la liberté en chantant, jusqu'à ce qu'elle sache la conquérir eo combattant ; et

quand ce jour viendra pour elle, en yéritable artiste qui aime la nouveauté elle saura mourir.

On comprend qu'à la vue du conlre-coupde février sur l'Europe, M, Garnier^Pagès ait eu l'idée de met' tre la tête à la fenêtre pour regarder l'Europe avant d'aborder son histoire. C'est par l'effet qu'on juge une révolution comme on juge un coup de canon par sa portée. Garnier-Pagès a le droit de raconter tout cela ; il y a pris part, et il avait choisi à point nommé le poste du sacrifice. Il tenait la bourse de la République, bourse vide pour la minute ; il avait un milliard à payer comptant, où le trouver? dans l'impôt à volonté? La France n'a pas encore appris à vouloir. Dans l'emprunt forcé? Mais, à quoi eût servi de presser l'éponge; l'emprunt forcé n'eût rendu que la colère de la propriété contre la République,

Il y avait mieux à faire, et Garniar-Pagès le fit : la finance resserrant son crédit, il fonda le Comptoir d'escompte avec Pagnerre ; la panique du numéraire arrêtait le commerce, il décréta le cours forcé du billet de banque pour ramener l'argent à résipiscence par la concurrence du papier, La Banque, en reconnaissance du service rendu, lui avança la somme nécessaire pour servir la dette publique. Garnier-Pagès consolida ensuite la dette flottante, et il put enfin prendra une heure de sommeil, il avait sauvé le quartd'heure ; mais pour cette œuvre de salut, il avait dû mettre une surtaxe sur l'impôt foncier, et de ce mo» ment il n'y a pas d'injure qu'on ne lui jette h la face, une au moins par centime. Ce u'est pas payer

i08 HEURES DE TRAVAIL.

trop cher l'honneur d'avoir contribué à fonder la République.

Mais à quoi bon parler de la république ; elle n*est plus qu'une page tournée de l'histoire ; et cependant il a fallu qu'un lord anglais, le marquis de Normanby, vint à la dernière heure, porter le coup de grâce aux vaincus de Février ; il appelle la population qui a renversé la dynastie de Juillet, l'écume de la terre, et les hommes qui prirent sur leur tête de remplir l'intérim du pouvoir, Arago, Dupont de l'Eure, Lamartine, il les appelle des Démagogues ; les bornes de Londres elles-mêmes ont dû rire de cette bouffonnerie.

Si encore ce vieux fat avait dit cela douze ans plus tôt, on aurait pu admirer son courage , mais aujourd'hui où sont ces hommes qu'il dénonce à la risée de l'Europe? où sont-ils?... Les uns sont morts et les autres exilés ; ils errent ; ils souffrent ; entrés pauvres au pouvoir, et sortis plus pauvres encore, plusieurs d'entre eux n'ont pas même aujourd'hui une pierre où reposer la tête, un morceau de pain pour demain. Ils payent cruellement là chance qu'ils ont eue dans l'histoire de porter leur minute de pouvoir. N'est-ce donc pas assez du supplice? faut-il encore y ajouter l'outrage ?

Je savais bien que quelqu'un avait souffleté autrefois la figure de Charlotte Corday sur la planche même de la guillotine, toutefois, je n'avais pas entendu dire que ce fût un marquis.

^ Mais qu'importe l'outrage, c'est le pain des forts, la

révolution de Février brave l'injure. Quand ce peu de poussière qui est le présent sera tombé, il faudra bien lui rendre justice, elle n'aura pas passé en vain, quoiqu'on en dise, et il n'y a pas un esprit en France qui n'en ait plus ou moins reçu un reflet.

Il y a quelque temps, un vent de passage nous avait jeté sur une de ces plages rêveuses que le sort semble tenir en réserve aux esprits militants, pour reposer leur pensée. J'y avais rencontré un coreligionnaire politique de ma connaissance, et un soir nous cherchions, en face du double infini du ciel et de la mer, à nous rendre compte de la révolution de Février.

Le temps était doux, le flot calme ; le soleil déjà couché n'était plus qu'un nuage rougeâtre à l'horizon, quelque chose comme un incendie à moitié éteint. La nuit gagnait de minute en minute sur le crépuscule ; seulement au loin, en pleine mer, un phare immobile sur la vague changeante, comme un principe toujours debout, allumait la lampe au-dessus de recueil semé de débris, et montrait à un navire au large le chemin du retour.

11 me prit le bras à cette vue et le serrant avec force, il me dit à l'oreille : Tu cherches le sens de l'avenir; voilà ce que le ciel lui-même nous répond.

Romleu.

M. Romie'ii avait déjà aventuré une brochure pour démontrer la supériorité de la force sur la raison. Voici par quel effort d'imagination il cherchait à se persuader à lui-même sa théorie.

Dieu, dit-il, a donné la raison à l'homme, mais uniquement pour déraisonner. Ce qui fait de l'homme le monstre delà nature, en vertu de sa maladie particulière de cerveau.

Si l'humanité obéissait à la raison, elle n'aurait qu'à disparaître, mais la Providence a pitié d'elle et lui envoie la force pour la sauver de sa destruction.

Ainsi, quand une nation raisonne pour introduire le règne de la raison sous nom de liberté^ elle amène inévitablement à la suite le règne du sabre sous le

titre de César. La nature a donc créé le genre César, pour corriger la faute qu'elle avait faite elle-même en créant le genre philosophe.

Pour monter du sein de la foule au rang de César, il suffit de posséder la force, à un moment donné; Santerre la possède au faubourg Saint- Antoine ; ce n'est plus un brasseur, c'est un César; Bonaparte la possède à l'orangerie de Saint-Cloud, César; Rosas, à Buenos- Ayres, César; Soulouque la possède à Saint- Domingue, César ; le dernier en date, sacré de la veille par un évêque, au nom de Faustin.

Ce singe impérial trône gravement, à l'heure qu'il est, un cordon sur la poitrine, un cigare à la bouche, au milieu d'une cour de marquis issus de négresses. A côté de lui siège l'impératrice Faustine, autre Majesté crépue qui porte peut-être sur ses genoux un négrillon scrofuleux, l'espoir de sa dynastie. Pour mieux jouer à la souveraine, la négresse de Soulou' que a cru devoir entourer sa personne d'une douzaine de danseuses de bamboula, travesties en dames d'honneur.

Ainsi, il y a deux puissances dans le monde, l'une bienfaisante : la force; l'autre malfaisante : la raison* Mais, par une attention particulière du Seigneur, la force finit toujours par avoir raison de la raison.

Voilà toute la théorie de M. Romieu, si nous l'a** Tons bien comprise; mais, comme il a oublié de la confirmer par l'histoire, nous allons réparer cet oubli.

Il y a dix-huit cents ans, quelqu'un vint au monde

112 HEUHES DE TRAVAIL.

qui s'appelait le Verbe fait chair; le Verbe, c'est-àdire la raison. Celui-là avait médiocrement le respect de la force, quoiqu'il vécût du temps de César. 11 ne voulait pas même permettre de couper une oreille à un soldat. « Qui se servira de l'épée, disait-il, périra par l'épée. »

Mais il raisonnait volontiers avec les multitudes, et il leur disait en vérité d'étranges folies.

Il leur disait : l'homme est frère de l'homme sous tous les soleils, et le juif est frère du gentil. L'esclave est fils de Dieu aussi bien que le maître, et il a le même droit que le mattre à faire son salut.

Il mourut pour avoir dit cela, car César doit toujpurs crucifier l'idée ; mais, à peine était-il mort, que ses douze disciples prennent la résolution de soumettre à ridée chrétienne le royaume de César.

Un jour, un mendiant entrait à Rome, une besace sur l'épaule ; il venait modestement prendre possession du monde romain.

Assurément, ce mendiant est le plus grand fou qui ait jamais eu une raison. Une nation se croit prédestinée entre toutes les nations; elle a une origine divine, une mission divine, et, en vertu de celte foi écrite jusque dans la dernière fibre du dernier citoyen, elle a dompté le monde et reporté sa frontière en Asie.

Elle a d'innombrables armées essaimées dans toutes les provinces, des consuls, des proconsuls, des licteurs, des traditions, des aristocraties, des lois, des înœurs, des superstitions inextricablement enracinés

daûs les esprits, toutes les forces morales ou matérielles en un mot accumulées, comme à plaisir, pour repousser une révolution d'idées.

Et cependant c'est cette nation pétrie de siècles et de victoires que ce mendiant, ce témoin du Calvaire, vient défier, un bâton à la main, dans la toute-puissance de ses grandeurs et de ses conquêtes.

Jamais l'idée ne livra à la force une plus ridicule bataille. Qui gagna cependant la victoire? Si jamais M. Romieu estalléà Rome, il a pu voir un vieillard couvert de pierreries, dont plus d'une fois le descendant ignoré de quelque César vient baiser la semelle.

Ce vieillard est le mendiant qui entrait à Rome il y a dix-huit cents ans, la besace sur l'épaule. Il a souvent changé de nom depuis; il est toujours le même homme ; il est le représentant de l'idée, séditieuse à son origine, qui a détrôné la force dans la personne de César.

La lutte a recommencé dix siècles plus tard. L'idée se nommait Grégoire, la force se nommait Frédéric. Grégoire était pape, Frédéric était César.

César était le premier condottiere du moyen âge ; il possédait l'empire d'Allemagne et le royaume de Naples; il avait une armée sarrasine à son service, et le trésor le plus riche de l'Europe ; il tenait à sa solde tous les grands feudataires de l'Italie ; il tirait de la Souabe d'inépuisables recrues de chevaliers ; il bloquait toutes les côtes de la péninsule par la plus formidable escadre du moyen âge; il pendait, brûlait,

e](termmait, mutilait ses ennemis avec mille rafâoements de cruauté, au milieu des fantaisies d'un satrape, des singes, des bateleurs, des sultanes, d^s panthères, en improvisant et en ckantant des sonnets sur la guitare.

Voilà Frédéric. Qu'était Grégoire? un vieillard centenaire dont on pouvait compter les minutes ; c'était les yeux fixés sur la clepsydre, qu'il devait lutter. Il n'avait ni trésor, ni armée, il demeurait à Rome comme à l'auberge. ^ chaque instant, une sédition du quartier de la regola l'obligeait à faire sa valise et à fuir incognito à travers la campagne. Il n'avait d'autre forteresse que sa mule errante, qui trottait S£|[ns cesse par des sentiers écartés, d'Anagni à Pérouse, de Pérouse à Yiterbe. Il ne commandait d'autres soldats que ses moines mendiants, journaux ambulants qu'il expédiait gratis dans tous les États.

Entre ce vieillard fugitif et l'empereur d'Allemagne, entre la force qui était tout et IHdée qui n'était rien, la lutte ne pouvait être un instant douteuse. L-idée devait succomber, ne fût-ce que par pplitesse pçiup 1^ théorie de M. Remieu.

Et cependant César fut encore une fois vaineu. Il se sentit frappé au cœur par ce jugement de ropiniop^ qui se nommait au ipoyen âge l'anathème. Il mourut abandonné sur je ne sais quel grand chemin, entre un prâtre et un chevalier. En mourant, |1 fit un acte de contrition, e^ jeta un regard de mélancolie sur l'œuvre impossible qu'il avait tentée^

Plus tard enoere, la force et l'idée recommencèpent leur intermiBable querelle. L'idée se nommait Luther, la force se nommait le roi d'Espagne; elles vinrent se heurter dans un eoîn perdu de l'Europe.

L'idée eoeupe à peine une province de Flandre; elle possède quelques milices mal équipées, mal payées ; elle n^a pas de trésors, pas d'alliances en Europe, et cependant elle ose déôep César dans son palais de TEscurial.

Mais César règne sur l'univers ; le soleil ne se couche pas sur ses États. Ses armées sont les plus aguerries de l'Europe; ses généraux lei plus célèbres par leurs victoires. Aucune puissance maritime ne pourrait omettre à la mer autant de vaisseauiE. Le Nouveau-Monde verse dans ses coffres les Ûots d'or du Pérou. Il n'a qu% faire un geste pour abattre toute résistance.

Il Mi ce geste \ l'idée s^ns doute est vaincue ? Eh bien, non ! la Hollande est affranchie, )a liberté de conscience est victorieuse, par espièglerie assurément pour le système de M. Romieu.

Plus tard, enfin, la force et Tidée se donnèrent un nouveau rendez-vous. L'idée se nommait la Révolution, la foroe se nommait la Monarchie; César alors était Pitt, à moins çue ee ne fAt Cobourg.

Lidée enfermée dans un cercle de feu, avait peine à défendre la fWxntière de la nouvelle république; l'ennemi avait envahi le territoire; il avait pris Condé; Valenciennes avait capitulé; une armée espagnole avait franchi les Pyrénées; une armée

piémontaise descendait les Alpes; une armée vendéenne attaquait Nantes ; Toulon livrait son port à l'Angleterre; plus d'argent, ni de commerce, ni de crédit ; nos soldats marchaient pieds nus au combat, sous des généraux qui portaient hier encore des galons de sergent.

Assurément, la lutte de la force et de l'idée ne fut jamais plus disproportionnée sur aucun champ de bataille. Qui remportera cependant la victoire ? Cette fois-ci, je ne veux pas le dire, pour ne pas humilier la théorie de M. Romieu.

.11 y a un homme, non pas un homme, il y a un César, que M. Romieu place dans les étoiles, au-dessus de tous les Césars. Il faut avouer, en effet, que ce fut un grand homme, qui parvint à conquérir, au bout de cent batailles, six pieds de terre à Sainte- Hélène!

Eh bien ! savez-vous ce que disait ce dieu de la force dans une heure de franchise ? « Fontanes, ce tt que j'admire le plus dans le monde, c'est l'impuis- « sance de la force.» L'impuissance de la force! vous entendez. Vous faut-il encore un autre aveu de ce sinistre impuissant, qui ne peut que ravager le monde à coups de canon, sans parvenir à fonder une autre Europe dans un nuage de fumée?

L'invasion menaçait Paris. Napoléon avait dans les mains mille fois plus de ressources que la Convention pour repousser l'ennemi : il avait d'abord son génie, il avait son état-major de maréchaux, il avait son armée, fanatisée du souvenir de ses

LE SPECTRE ROUOE. 117

conquêtes, et cependant il doutait de la victoire.

La Sainte-Alliance poussait ses avant-postes jusqu'aux buttes Montmartre : Ah! disait-il mélancoliquement, si je voulais coiffer le bonnet rouge ! c'està-dire si je voulais coiffer l'idée, je sens que je battrais encore la coalition !

Il avait fini par reconnaître la supériorité de Tidée sur la force, lui qui avait vu ses meilleures troupes vaincues en Espagne par une idée, et il s'écriait involontairement : c( Fontanes, ce que j*admire le plus dans le monde, c'est l'impuissance de laTorce. »

Mais, force, idée, en vérité, je discute par complaisance ; car je ne comprends guère ces abstractions,* ces quantités algébriques du langage. Qu'est-ce que la force, qu'est-ce que l'idée ainsi séparées l'une de l'autre et opposées l'une à l'autre ? Oîi est la force qui ne soit plus ou moins une idée? Mais le sabre est une idée, mais le canon est une idée à l'origine, bien qu'ils n'en sachent rien assurément. La première bourre du coup de fusil tiré sut* la Bastille était une page arrachée du Contrat social. Et, d'un autre côté, où est l'idée qui ne soit aussi une force? Mais la légitimité est une force, mais la République est une force.

M. Romieu abuse des formules et aussi des antithèses. Après avoir dit : force et idée, il dira volontiers : autorité et liberté. Ce sont, pour lui, deux antinomies séparées de toute la distance de la terre au soleil. L'autorité doit tuer la liberté, comme la force doit tuer Tidée.

Mais qu'est-ce donc que l'autorité dans l'esprit de

M. Romieu? Est-ce l*épée au côté, est-ce Tépaulette, est-ce la paire de menottes» la ligne de iélégi'aphes, la rosette de la croix d'honneur? Non, tout (;ela n'est pas l'autorité) tout cela n'en est que le costume ; et Mé Romieu professe une trop profonde horreur du matérialisme pour confondre le moine avec l'habit.

L'autorité est plus sacrée dans son eësence; &lle est la vérité assise au pouvoir et acceptée par l'opi^ nion.

Toute idée qui prétend régner sur un peuple contre l'assentiment de ce peuple n'est pas l'autorité, c'est la tyrannie. Il n'y a donc de véritable autorité, du moins dans nos sociétés modernes, que l'autorité consacrée par Topinion. M. Romieu parait un instant l'avoir soupçonné, car il dit quelque part : <c Un prince cipe implique une condition absolue d'existence. « // faut qu'on y croie* »

Il faut qu'on y croie I Yoilà^ dans ce baiS-monde, le sacre de l'autorité, et, pour y croire^ il faut qu'une nation n'ait pas pris l'habitude de raisonner, c'est^^à* dire de déraisonner, dans le système de M. Romieu. Or, depuis que la France déraisonne, elle n'admet plus qu'un roi règne de droit divin.

Si donc l'autorité est la croyance volontairement acceptée par les esprits, comment la liberté peut-elle être contraire à l'autorité ?

Mais c'est la liberté môme qui a créé l'autorité, en lui donnant son adhésion. La notion d'autorité im*plique toujours la notion d'assentiment, la notion d'assentiment implique toujours la notion de liberté.

LE SPBCTBE ROUOE. 119

Uo joiir, Galilée dit î a La terre tourne. » Le pape lui répond : « La terre ne tourne pas. » Le pape a pour lui la force, mais Galilée a pour lui la raison. M. Romieii voudràit-il nous apprendre de quel côté était véritablement Tautorité? Il est chrétien, à ee qu'il dit, et savant, à ce qu'il troit ; itiais si-, de nos joursj on vendit à forcer les getiS de croire, sous peine de Testrapade^ que la terre dort profondément dans l'espace^ à qbi obéirait-il? Au pape du à Galilée? à la force ou à l'idée?

A ijuoi bon distuler plus longtemps? M. Rorbieu parle-t-il sérieusement? Se prend-il lui-même aii sérieux? Cârj enfin, s'il hé èroit tju'â la force, pourli|Udi a-t-il occupé sâ faisoti à écrire un livre qu'il ne peut adresser qu'à ma raison? Ma raison est cor^ rëmpde comme là sienne; il à fait un acte de folie en écrivâftt, et, en lui répondant, je le paye de sa monnaie : puisque la pensée est l'erreur et la force est la vérité, pourquoi m'envoyez son ouvrage? Que ne me tiraitr-il plutôt un coup dé pistolet!...

Mais le pistolet ne suffit pas à l'apôtre du césa- Hsme. Il lui faut le cËnon, dût-il venir de Russie, ajoùte-t-il finemetit: El pourquoi le canon? Pour mitrailler le parti du progrès ; car il regarde le progrèë

ddffime Uu meusouge, é% l'espérance^ cette vertu du

progrès, (îoitlme Une dépravation de la pensée. L'espétânce? Nous nous trompons^ il l'admet; mais seulement èous forme de loterie. Il a la générosité du désert : à défaut de la réalité, il donne le mii'age. Donc, soUs le règne de Gésar, le peuple àUra la

faculté de perdre son argent à la table de jeu de FÉtat.

Qu'un joyeux convive, dégrisé de sa gaieté, vienne affirmer, pour chasser l'ennui de l'âge mûr, la supériorité d'un coup de poing sur un raisonnement, et, par conséquent, d'un taureau sur M. Romieu, nous pouvons nous contenter de sourire et de renvoyer au Jardin des Plantes cette nouvelle théodicée du monde renversé, qui met la brute au-dessus de l'homme et la force au-dessus de l'intelligence.

Qu'un modeste bourgeois, racheté des étrivières de la noblesse par le sang de nos pères, ose appeler la féodalité la perfection idéale en fait de gouvernement ; la féodalité ! la barbarie semée en petits paquets sur tous les points du territoire ; la féodalité ! ce coupe-gorge à l'infini, sous le beau nom de baronnie ou de comté ; la féodalité ! la vie sauvage un peu mieux tatouée seulement sur les armoiries ; la féodalité ! ce métier de brigands par privilège, par droit de naissance, le vol à main armée sur les grands chemins, le pillage égayé de roturiers pendus, de femmes violées ! M. Romieu tenait-il bien son sérieux en parlant ainsi? Alors plaisantons, puisque aussi le temps présent porte à la plaisanterie.

Qu'un adorateur du sabre, sans avoir sabré autre chose que le bon sens, dise, dans une brochure, qu'une société purement militaire, soumise à l'omnipotence de la caserne, où l'on ne pense pas, où l'on ne discute pas, où l'on n'écrit pas, où l'on bâtonne, où l'on assomme, où l'on fusille pour tout jugement.

représente le paradis politique d'un peuple, nous n'avons qu'une réponse à faire à cette magnifique découverte : c'est que cette société parfaite existe de tout temps en .Asie. Qui retient M. Romieu? Que ne va-t-il jouir de son Éden dans l'Afghanistan. On n'y raisonne pas avec son adversaire, on lui coupe la tête et on l'emporte suspendue à l'arçon de la selle de son cheval ; que M. Romieu n'y cherche-t-il la paix de son âme, à l'ombre du sérail, et qu'il tâche d'en revenir intact.

Qu'un libéral blasé, improvisé préfet par la grâce de la révolution de Juillet, demande un refuge à la citadelle de Vincennes, et tombe à genoux devant cette forteresse comme devant la divinité symbolique de l'ordre, parce qu'elle peut servir au besoin de prison. M. Romieu va trop loin, il pouvait épargner à sa doctrine la moitié du chemin ; l'ordre n'est pas à Vincennes, il est au Père -Lâchai se. Là, en effet, ni pensée, ni parole, ni murmure, ni révolte. La lune, qui pour lui doit être supérieure au soleil, répand sur ce champ de mort sa pâle clarté , sans sentir autre chose que l'herbe frémir sous son rayon. Nous n'avons ici qu'à lever les épaules et qu'^à passer.

Mais que ce même homme, en haine de la révolution de Février qui l'a évincé de sa préfecture, dénonce au pays on ne sait quelle conspiration de pillage pour ameuter la propriété contre la République, alors on a le droit de perdre patience, et de le prendre par la tête pour la plonger dans le vomissement

122 HBURES DE THAVAIL.

de 6a parole^ Qu'il nie là iiaisoH) qu'il aie la philosophie^ qu'il nie le progrèls, le progi^s n'eà Gontinuera pas moins son chemin ; il n'y a Heh à dire à tout cela I matière à distussion^ tesite à bavardage; le Vent Tentetid, le Vent l'eitiporlè.

Mais lorsque l'auteur du Speetre ivuge^ passant de la théorie à là j^ratique^ donde le signal de la guerte Oivile^ alord il faut bifen le traiter en émeutier de sÈi^ lodi H lui platt de d^olàrer la sdciété placée entre deux Saint-Barthélémy, l'uiie du peuple^ l'autre de la bourgeoisie: Hàtet^yous^ dit-il à la ^éaotion^ de gagner le temps de vitesse^ de prendre l'aTanoë du sang verséb Youlez-Vous échapper au iâassacre, frappes les premiers, que craignez-vous? L'attaque, c'est là victoire 5 lé canon seul pedt régler notre société, dût-il venir de Russie. Tuea pour n'être pas tués, tuei pour n'être pas volés !

Se ^eut'^il qU'en Franée^ sôbs la seconde République française, un' homme puisse tomber assez bas devatît l'opinion publique, devant sa propre con- Bcience^ pour appeler du dehors, siir le sdl sacré de la patrie, les charges de cavalerie des cosaques et des pandours? M« Romieu est-il bien sûr d'avoir la fibi*ë assez rude pour résister à l'expérience de sa théorie? nti se vante-t-il pas d'ailleurs? n'a-t-il pas les nerfs ttop délicats pour respirer avec volupté l'odeur des habits de Haynau ou de tout autre assassin d'un peuple, en coâtuitie de maréchal?

Ah! sans doute, lorsque sous une république, libte comme l'Amérique du Nord, une faction attaque le

LB SPBGTRE BOUGE. 123

pouvoir à éoups de fusil^ le pôuYoii* doit tirer Tépée et doit marcher ^ur la téyolte, au nom de la majestueuse indivisibilité de la QâtioU^ Il fait eou devoir, il le fait avec tristesse^ dar les jours de guerre civile 60Dt partout tiiarqués d'une oroix noire sur les ehemine de l'histoiret Gependànti le pouvoir u'h pas le choix de l'action | provoqué et non provocateuri il doit lutter^ ét^ k lutte finies il bHêe son épée de douleur»

Mais cfue ce sdit au aôtn du pouvoir qu'on vienne sonner le tocsin coiltte la oonstitUtioU^ contre la République, cette forme suprême, cette forme unique de la souveraineté populaire exercée par le peuple rlui-mêm6< ah I ici nous vous arrétonsi £h quoi ! vous pouvez désireri vous pouvez supposer un instant qu'un pouvoir^ nommé en vertu de la constitution, le pi'emier serviteur d6 la constitution, investi par la constitution du commandement de la force armée pour là défendre^ pourrait tourner cette force armée, oonâée à son honneur^ contre la constitution qu'il a juré de maintenir, pour monter, sur une traînée de cadavres, au rang de César; mais ce serait un crime cela qui entraînerait à sa suile un long convoi de crimes, car lorsqu'on prend le pouvoir par la violence, il faut le garder par la terreur ; on commence par massacrer I on finit par proscrire <

La loi d'un pays ne serait-elle plus désormais qu'une fiction qui ne tire pas à conséquence^ une duègne ridicule qui ne parle de vertu que ptiroe qu'elle n'a plus l'occasion du vice» mais que personne

n'écoute, pas même rinnocence remise à sa ttftelle, car cette innocence-là ne demande pas mieux que d'écarter cette garde incommode pour courir les aventures. Qu'importe la loi au temps où nous vivons! La société n'est plus qu'une table de jeu toujours dressée où toutes les factions ont le droit de jouer le pouvoir sur un coup de dé sanglant. A toi aujourd'hui, à moi demain, le sort décidera.

Mais, dira-t-on, ce livre est un paradoxe... Pourquoi dès lors le réfuter? Un paradoxe tombe de luimême devant le bon sens public; une voix a crié anarchie et aussitôt une autre voix a répondu tyrannie. L'une vaut l'autre assurément. Mais paradoxe tant que vous voudrez, il n'en fait pas moins de jour en jour des ravages dans les rangs de ce qu'on appelle la haute, la bonne société ; qui de nous n'a eu occasion de voir, d'entendre de belles dames, des tricoteuses de salon, étalées aux regards des petits-maîtres de leur intimité, dans l'épanouissement de leurs dentelles et la coquetterie de leurs colères, applaudir, d'une main gantée, aux échappées de terrorisme de l'école de M. Romieu.

Nous les avions hautement répudiées leurs théories de sang, nous la jeune République de 48, qui n'avons voulu prendre de nos pères que leur sublime principe, et qui avons laissé leur faute ensevelie avec leur poussière au fond de leur tombeau. Nous les avions répudiées, et cependant la terreur flottait comme une ombre sur le front de notre dernière révolution ; ce souvenir pesait à la conscience publique comme la

fatalité de la tragédie antique, qui pleure sur la victime sans oser flétrir le sacrificateur. Le parti de la réaction vient de prendre aujourd'hui la terreur à son compte ; nous ne saurions trop l'en remercier, il nous débartasse de notre fardeau.

Mais quand la Convention décrétait la terreur, elle avait derrière elle une nation fanatisée, une population frémissante de sa première tentative de liberté odieusement menacée à l'extérieur et à l'intérieur, à Coblentz et en Vendée, et elle eût plutôt déchiré ses entrailles de ses propres mains que de laisser tomber cette liberté de la veille si héroïquement conquise; mai^ vous qui prétendez à l'héritage sinistre, mais désintéressé, du comité de salut public, quel principe avez-vous à défendre, quelle vérité avez- vous à sauver que vous invoquez la force, que vous sanctifiez la force et que vous faites appel au massacre, dût-il venir de Russie ?

Nous aimons le dix-neuvième siècle, nous nous sentons pétri jusqu'à la moelle de son puissant esprit de progrès; c'est à la fois un siècle prophète et un siècle pratique. Il a renouvelé la face du monde par la science, nous avons foi que l'année qui viendra, et nous appelons l'année la vie d'un homme, viendra les mains pleines de rançons de toute nature intellectuelles et physiques pour les ignorances, pour les misères des souffrants. Eh bien, dût-on nous accuser de faiblesse, nous n'hésitons pas à le déclarer, puisque la chance de la vie nous a fait contemporain de tant de grandes choses, nous ne voudrions pas

126 HBORBS J)B TRAVAIL.

quitter la scène sous le cûupi d'uQ o^ge au HuUeu d'une aurore.

Quand un navire traverse de nuit par un temps douteux la Méditerranée, le pilote^ à la barra, entend souvent un cri sinistre dans Féeunae du sillagf^, c'est la satanite eu Vhirondelle de VaMme, Apportert^eUe . un bon ou un mauvais présage ? Le matelot de quart réeoute toujours avee une ocurtaine inquiétude, mais qu'importe après tout cette voix de l-orage! ia marip porte au fond du cœur une prophétie plus sûre que. la prédiction de Toiseau de malbaur* le vefut p^ilt souffler oomme il lui plaira, le navire n'ee arrivera pas moins au port après la tourmente.

Ténot.

Il a fallu attendFe dix^sept ans poup que oa livre pût paraître ; il ne dit pas toute la vérité, saaa doute, rhistoire n'a pas eneope fepxis ses droits; mais il en dit assez pour que chacun puisse tirep la eenclusion.

LVuteuF ne disserte pas, il eipoae, ou pl\itôt il dresse procès-verbal : il fait à l'intelIigeBce du leo» teur la politesse de l-admeltre en ocmfidctnoe, et il lui abandonne le H^éritg de trouver la phrase inédite qu^il a laissée au fond de i^ pensée.

Donc, le 2 Décembre 1851, on a cru devoir sauver la France et on a exécuté un coup d-État. Sous quel prétexte, par quel procédé? Pour peu que vQus teniez à le savoir^ nous vous renvoyons à rhistoire de Mi Ténot.

Nous venons de la lire, cette histoire de deuil, et il nous semblait, en la lisant, que nous n'avons pas vécu depuis lors, que le temps n'a pas coulé pour nous, que c'était hier, que c'est aujourd'hui même, tant l'impression frémit encore dans notre esprit. Pour nous le monde moral a croulé ce jour-là ; nous sommes toujours au lendemain du 2 Décembre.

Il faisait à peine jour, quand un ami entra dans ma chambre à coucher, et ouvrant brusquement le rideau de la fenêtre :

— Lève-toi, me cria-t-il d'une voix émue.

— Qu'y a-t-ilî lui répondis-je.

— Le coup est fait.

— Quel coup veux-tu dire ?

— Le coup d'État.

— Allons donc! lui dis-je en me retournant sur mon oreiller.

— Cavaignac est arrêté, ajouta-t-il.

— Qui te l'a raconté?

— Son concierge.

La âgure du narrateur portait dans son émotion l'authenticité de l'événement.

Nous descendons ensemble dans la rue; il pouvait être huit heures du matin. Un groupe d'étudiants stationnait devant une affiche placardée au carrefour de rOdéon.

— Bien joué, dit un jeune homme.

Je le regardai et je reconnus le fils d'un représentant de la Montagne.

— Vous parlez sérieusement? lui dis-je.

Il me regarda à son tour d'un air de satisfaction :

— Voilà le coup de balai enfin donné.

— Oui, sans doute, mais à qui, en réalité?

— A cette odieuse Assemblée réactionnaire.

— Et aussi à la République.

— Que dites-vous là? Le suffrage universel eêt rétabli et la République est maintenue.

Mon ami me serra la main avec tristesse.

— Il n'y a rien à faire, me dit-il; la République n'a plus qu'à mourir.

Le jeune homme qui souriait ainsi au coup de balai dont M. Morny tenait le manche, appartenait de naissance au parti républicain et promettait une gloire de plus à la science.

A quelque temps de là, un arrêt de proscription le jetait sur les côtes d'Angleterre, bientôt après Texil éteignait sa puissante intelligence, et aujourd'hui on peut voir errer dans un jardin d'Ivry le spectre du jeune savant; de temps à autre il murmure un mot au vent et il laisse retomber sa tête sur sa poitrine ; il continue de vivre ; il a cessé de penser.

Le ciel était morne, le temps brumeui; à mesure que nous approchions des quartiers populeux l'agitation commençait à naître autour de nous, sourde encore et vague comme l'incertitude; le boutiquier entr'ouvrait pudiquement sa porte et la refermait aussitôt ; pas une patrouille d'ailleurs, aucun soldat ; on eût dit la troupe évanouie.

Seulement, à l'entrée de la rue de Richelieu,

nous vîmes déboucher du Carrousel une .escouade d'hommes en longs tabliers de cuisine Sipus le commandement 4\u'^ chirurgien-ju^ÎQjT. Un infirpaier marchait en tête, portât un guidon où ^ril)a^t cette inscription en blanc sur ujjç toile ftoire : « Ambulance du 2' bataillon. » J'ai oublié ^e chiffre du régiment. Un clairon ojuvrait J^ yparjche ep sqpnant une fanfare...

En voyant défiler Je sinistre cortège au son d'une musique joyeuse, j'eus comme uu pres$.eptiment de ce qui allait arj'ijrer, jet Jie mo.t de M™' |de Séyigné : On sent ici la chair fraîche ! jne revint ^pvolontairement à la mémoire.

La foule affluait déjà sur le boulevard j un escadron de cavalerie campait SjUr Ja place (Je la Madeleine ; ce fut la prenaière .troupe que ^'aperçus dans la mçitinée. Un nombreux rassemblement Tenveloppait de to.utejs pp^rts avec un bruit de marée montante j a,u-dessus de ce.tte houle de têtes agitées en sens contraire, on y.oyait surnager une chevelure ébouriffée ; un hoipme de haute taille^ à la voix forte, interpellait le commandant de l'escadron et criait en frappant sa poitriqe :

— Je ipe nomme La Rochejaquelein ; si parmi les officiers il y a un homme de cœur, qu'il vienne me Parler.

Je traversai la place de la Concorde et je parvins à pépétrer dans l'intérieur du palais Bourbop. Une soixantaine de députés occupaientla salle des séances et appelaient à grands qris son président; M. Des-*

mousseaux de Givré alla le chercher à son hôtel, il passa son écharpe au cou de M. Dupin et le lira en quelque sorte au fauteuil de la présidence.

Une compagnie d'infanterie entrait au même instant dans l'enceinte de l'Assemblée.

— Au nom de la loi, je vous somme de vous retirer, lui dit M. Dupin. Il parla encore une minute du temple de la loi, de la majesté de la loi, etc.; puis, sur un signe de l'officier, il redescendit de son fauteuil.

Ses collègues veulent l'obliger de remonter au poste d'honneur de Boissy-d'Anglas.

M. Dupin résiste, l'héroïsme TefFraie, il lance à la troupe un geste suppliant, et interpellant directement l'officier :

— Capitaine, dit-il, je vous prends à témoin de la violence que me font ces messieurs.

Par ces messieurs, il entendait ses collègues, les représentants outragés de la nation.

L'officier donne Tordre d'évacuer la salle, le tambour bat la charge, un député, le marquis de Talhouet, reçoit dans la mêlée un coup de baïonnette.

L'Assemblée législative, chassée du palais Bourbon par le colonel Espinasse, alla reprendre la délibération interrompue à la mairie au 'dixième arrondissement; elle décrète à l'unanimité la déchéance du président de la République; elle investit le général Oudinot du commandement de la force armée et le charge de l'exécution du décret. Berryer harangue

la foule par la fenêtre et l'appelle à la défense de la Constitution.

La foule Técoute dans une silencieuse immobilité. Un bataillon de chasseurs de Vincennes arrive au pas gymnastique et envahit la cour de la mairie ; un instant après Paris voyait passer la représentation nationale prisonnière de guerre entre deux rangs de soldats.

Le bataillon emmena les représentants à la caserne du quai d'Orsay ; ils restèrent jusqu'à la fin de la journée dans la cour de la caserne exposés aux intempéries d'un ciel humide de décembre. A la tombée de la nuit, des voitures cellulaires vinrent les prendre pour les conduire les uns à Vincennes, les autres au Mont-Yalérien.

Au même instant la Haute-Cour réunie d'urgence au Palais-de-Justice proclamait de son côté la déchéance du président ; mais à peine avait-elle commencé à délibérer, que la gendarmerie la chassait de son tribual et déchirait la page encore toute fraîche de iWêt qu'elle venait de rendre contre l'attentat à la Constitution.

Comme je revenais le long du quai d'Orsay, je rencontrai le représentant Pradier, catholique républicain, également dévoué à l'église et à la démocratie ; il arrivait de l'archevêché où il avait cru devoir soumettre un cas de conscience à Monseigneur Sibour. En présence du coup d'État, lui demanda-t-il, un député catholique avait-il le droit d'en appeler à l'insurrection ? — Non-seulement c'est un droit pour

VOUS, avait répondu Tarchevêque, mais c'est encore un devoir.

— Vous le voyez, dis-jeàmon ami, représentation, magistrature, clergé, tout le monde proteste à l'unanimité contre le coup d'État.

Il secoua la tête d'un air découragé.

— Attendez jusqu'à demain, répondit-il.

Mais le jour suivant ne devait être qu'un intermède ; toujours la même foule sur le boulevard, toujours la même agitation, mais nulle tentative d'insurrection à proprement parler, à peine çà et là une ébauche de barricade, aussitôt abandonnée que commencée ; les voitures circulaient, les omnibus roulaient, quand un escadron de cavalerie venait à passer la foule l'accueillait par le cri de vive la République.

Les députés républicains de l'assemblée avaient fait cependant une proclamation pour appeler le peuple aux armes et parcouraient les quartiers populeux des faubourgs, leur écharpe sur la poitrine ; ils cherchaient à travers la foule indifférente une occasion de venger la République et de mourir; l'un d'eux trouva celte occasion : c'était Alphonse Baudin; il défendait une barricade à l'entrée du faubourg Saint- Antoine. — C'est pour tes vingt-cinq francs, lui crie un ouvrier : — Tu vas voir comment on meurt pour vingtcinq francs, répond Baudin avec calme; il monte sur la barricade, une balle le frappe au front, et la troupe passe au pas de charge sur son cadavre.

Ce fut le lendemain qui décida du coup d'État. Il faisait encore un temps sombre, on eût dit un ciel de

drame ; on sentait flotter quelque chose dans l'air. J'avais passé une partie de la matinée à parcourir Paris, et bien que je n'eusse aperçu nulle part de résistance organisée, le flot montait d'heure en heure. On pouvait déjà pressentir la réponse du peuple au renversement delà Constitution.

Je vçnais de lire à la vérité une proclamation du général Saint-Arnaud, affichée sur les murs mêmes du Palais-de-Justice : « Tout individu, disait ce plâcard, pris défendant ou construisant une barricadé ou les armes à la main, sera fusillé. » J'avais eu, je l'avoue, l'ingénuité de penser que cette proclamation ne contenait qu'une menace : — On peut écrire cela, me disais-je, mais on n'oserait l'exécuter.

Je remontais la rue Montmartre, dans l'après-midi, lorsque tout à coup j'entendis à ma droite le roulement saccadé d'un immense feu de peloton, et je vis courir à ma rencontre un jeune homme sans chapeau, les cheveux épars :

— N'allez pas plus loin, me dit-il d'un air effaré, on massacre sur le boulevard.

Voici ce qui venait d'arriver. Un corps d'armée marchait sur la porte Saint-Denis; mais à l'extrémité du boulevard Poissonnière, il fait brusquement volteface et ouvre un feu continu sur toute la ligne, en rétrogradant au pas accéléré vers la Madeleine; il tire devant lui, à côté de lui, sur les trottoirs, aux fenêtres de tous les étages. Ce fut comme une trombe de flamme et une grêle de plomb qui balayait tout sur son passage ou le couchait sur le bitume.

Une Heure après on ne voyait plus sur le boulevard muet que des façades briblées de balles, que des vitres brisées, que des murailles éventrées par le canon, et des monceaux de corps étendus sur l'asphalte; L'iiii avait soH cigàte à là bouche, l'autre avait gardé son lorgnon sur dfa oeil fermé à tout jamais.

Le sang avait rempli toutes les cuvettes ménagées au pied des arbres du boulevard. On crut devoir laisser toute une journée les cadavres étalés aux regards; on rie les tratlsportd que le surlendemain au cimetière Montmartre, comme dans une rnorgue à ciel ouvert. Oti les recouvrit de tétre seulement jusqu'à là poitrine, et c'est dans ce ôhamp planté de têtes humaines fcbuvertes d'une boiie sanglante que les femmes et les jeunes filles allaient reconnaître le mari ou le frère qu'elles avaient perdu.

Combien périrent ainsi? Le gouvernement avoue modestendefat un chifEre de quatre cents victimes; mais il eût là générosité de payer aussitôt une indemnité aux propriétaires pour les vitres que les balles avaient brisées.

Il faut tout dire pourtant; la bourse monta; la banque à{)plaudit. Un banquier du boulevard Poissonbière kvàit mis la tête à la fenêtre au bruit de la fusillade, il crut remarquer un certain flottement dans la trouve; l'artillerie semblait hésiter, une batterie ijuittala cHauèsée, il pensa qu'elle faisait défection.

— Nous sommes perdus, dit-il, en frappant son front de désespoir.

Aii même instant un obiis tiré du trottoir en face

entre de plein fouet par la fenêtre, effleure sa figure et va renverser derrière lui un pan de muraille.

— Nous sommes sauvés, reprend-il avec une expression de bonheur.

Un autre habitant du quartier paya plus chèrement son mouvement de curiosité. Au moment même où il criait d'un quatrième : Vive la ligne ! une balle l'abattit sur son balcon. Le lendemain, l'abbé Receveur allait porter à sa veuve un compliment de condoléance ; il la trouva le mouchoir à la main au milieu de quatre enfants éplorés.

— Ah! monsieur l'abbé, lui dit-elle en sanglotant, nous sommes encore bien heureux dans notre malheur, car enfin nous y passions tous sans ce brave homme.

Et par ce brave homme elle désignait le président de la République.

Le lendemain, M. Dupin alla reprendre tranquillement son poste de procureur impérial à la Cour de cassation. Comme on marquait autour de lui quelque étonnement de sa précipitation à servir le nouveau régime, — que voulez-vous, répondit-il, on ne peut pourtant pas vivre de son revenu. Or, M. Dupin tirait deux cent mille livres de rentes de ses terres du Morvan.

La Haute-Cour, recrutée dans la Cour de cassation, continua de siéger comme auparavant en qualité de chambre de cassation, et de rendre la justice au nom de l'homme qu'elle avait mis hors la loi un jour auparavant ; et plus d'une fois elle put entendre l'apologie

de l'acte qu'elle avait flétri, prononcée en audience solennelle par M. Troplong.

Le marquis de La Rochejacquelein, après l'accès d'indignation qu'il avait éprouvé à la place de la Madeleine tomba tout à coup dans une longue syncope ; on n'entendit plus parler de lui de quelque temps, et quand il revint à l'existence sa figure rayonnait de je ne sais quelle satisfaction extatique, il allait désormais achever délicieusement son existence sur le velours du sénat.

A quelque temps de là, l'archevêque de Paris chantait un Te Deum à la gloire du coup de main exécuté sur le boulevard. Il y avait dans la cathédrale, ce jour-là, les généraux et les actrices qui faisaient d'habitude les délices de l'Elysée ; et ils purent voir, en échangeant un sourire, comment un évoque catholique peut tour à tour, d'un jour à l'autre, maudire et bénir le sang versé.

Le coup d'État du 2 Décembre devait avoir son contre-coup dans les départements, et c'est ce contrecoup que M. Ténot avait déjà raconté dans un premier volume. A la nouvelle qu'un prétendant mettait sa personne au-dessus de la Constitution, tout homme de courage, qui avait le cœur républicain, devait courir à la défense de la République. Mais la résistance départementale, surprise par l'attaque, décousue dans la défense, devait succomber; elle succomba. Elle n'en a pas moins laissé la protestation glorieuse, écrite dans son propre sang, du droit contre la violence.

Beaucoup moururent obscurément; maïs, par leur mort ignorée, du moins, ils oiit relevé l'honneur de leur opinion. M. Morny, improvisé ministre pour la circonstance, avait écrit aux préfets : « Tout ce qui résisté Hoit être fusillé, au iîom de la société en légitime défense. » Et un secrétaire général, du nom de î^onsàrd, aujourd'fcuî encore préfet, avait donné Tordre de fusiller iroîs payséiis (jùe la troupe venait île làîre prisonniers. La iroupê lès fusilla. Ce n'était pas assez : le secrétaire de préfectiire doniia Tordre d'en fusiller six autres. La troupe trouva que c'était trop, et lé futur pré^et dut se contenter dé trois cadavres.

Il était cependant réservé au département du Yar de fournir à l'histoire du coup d'État, en province, l'épisode le plus horrible de toute la éoUeCtiôï].

M. Pastoureau, préfet dé la mifaiiie, nommé par le coup d'État, marchait contre la ville d'Aups, à la tête de la colonne commandée par le colonel Ti^aùvers. Un peloton de cavalerie, envoyé en éclàireùr, rencontre un paysan à cheval; il l'arrête et rehanièrie; à ^ui? au chef de l'expédition, probableniërit. On fouille le prisonnier et on trouve siirliiî une dépêché du maire de son village au chef dé l'insurrection. Alors quelqu'un, intéressé sans doiile à garder la modestie de l'anonyme, lui pose sur la tempe la bouche de son pistolet,, et fait teu. Le paysan tombe dàiis son sailg et la colonne poursuit son chemih.

Le coup de pistolet ne l'avait ^as tué sdf le cbiip : la balle avait glissé sur l'os du crâne; peu A peu le

blessé, couché sur la route, revient de son évanouissèment; il se soulève, il se relève, il se glisse ou plutôt il se traîne, en chancelant, à la ferme voisine. Mais une proclamation du ministre assimile à Vinsurgé quiconque lui donnerait asile. Le fermier craint de gagner la contagion au contact de la victime; il court la dénoncer aii maire de la commune. Le maire, de son côté, écrit au préfet que le paysan assassiné sur la route (l'Aups avait l'insolence de survivre.

La gendarmerie reprend le malheureux échappé de la mort et le transporte à l'hôpital d'Aups, comme pour donner sa blessure à panser, mais, en réalité, pour le fusiller de nouveau. Et, en effet, on l'arrache à moitié mourant de son lit, on le traîne derrière le mur de l'hôpital; on eut toutefois la charité de lui envoyer un confesseur ; puis un gendarme lui cassa la tête à bout portant. L'infortuné mourut bravement, au dire d'un témoin. On fit ensuite un trou dans le cimetière, et l'herbe poussa en silence.

Le paysan exécuté deux fois portait le nom de Martin dit Bidouré. Pour repousser la solidarité du crime, M. Pastoureau a invoqué depuis un alibi ; malheureusement, le Moniteur donne un démenti formel au récit de M. t^astoureau.

Le 2 Décembre a vaîhcii; l'ordre règne à Varsovie. Il n'y a plus nulle part ni l'ombre, ni riiême la possibilité de résistance : ni presse qiii proteste, ni opposition qui gronde, rien, àbsolurhéht rien '4ùë le calme irréprochable et le silence parfait de l'état de

siège; on n'entend plus d'autre bruit, en France, autour du pouvoir, que la voix chinoise des harangues officielles. Tout semblait donc fini. Non, pas encore : il manque une apostille au coup d'État.

Voici un salon de préfecture, avec une table au milieu ; ils sont là trois autour d'un tapis : un général, un préfet, un procureur général; tous mariés, probablement, et pères de famille. Un instant auparavant, ils dînaient ensemble; ils ont porté, au dessert, la santé du chef de l'État, et le vin de Champagne ouvre le cœur aux confidences. Ils ont parlé avec effusion de leur fils à placer, de leur fille à marier, et, après cet échange de sympathie paternelle, ils ont passé dans la pièce à côté, pour procéder, en commun, au dépouillement d'un dossier mystérieux, étalé sous leurs regards.

Cette espèce de tribunal en chambre a devant lui une liasse volumineuse de listes chargées de noms propres, tous ignorés de ces trois juges de hasard. Il ^ leur faut extraire de ce monceau d'inconnus, et désigner d'eux-mêmes aux exécuteurs de la police, les élus de la proscription. Ils remuent, au hasard de l'inspiration, la matière justiciable; ils la tournent, ils la retournent sur le lit de torture : ils font trois lots d'hommes, et ils marquent chacun d'un numéro. Le premier lot partira pour l'exil à Cayenne, le second pour l'exil à l'étranger, le troisième pour l'exil à l'intérieur; et, après avoir terminé leur triage, ils causent, ils rient entre eux de la nouvelle du jour, avec la même tranquillité de conscience

que s'ils venaient de jouer une partie de bouillotte.

Et à la même heure et dans la même rue peutêtre, nous pouvons assister, du regard de la pensée, à une autre scène d'intérieur.

Un enfant dort dans son berceau ; la mère dort à son côté et tout en rêvant, elle le berce encore d'une main qui continue de veiller. Un homme assis devant le feu mourant, achève en ce moment sa journée de travail ; il regarde tour à tour la mère et l'enfant, la mère souriante' dans son sommeil, et l'enfant illuminé d'un reflet de lampe, comme d'un rayon de l'avenir, et dans sa fierté modeste de chef de famille, il songe qu'il fonde lui aussi une dynastie dans le temps, et qu'il vivra au-delà de lui-même dans un autre lui-même, né de son sang et marqué de son esprit.

Il y songe et son cœur monte, et il sait qu'il vaut déjà mieux rien que par cette idée. Il rendra à cette femme le bonheur qu'il en a reçu, il grandira par elle, comme elle grandit en lui par sa dignité de mère de famille ; il fera de son fils un travailleur qui ne relève que de lui-même et qui ne compte qu'avec sa conscience ; il y songe et précisément au milieu de son rêve, le triumvirat de la préfecture l'a pointé sur sa liste et l'a proposé pour l'exil. Le malheureux avait peut-être oublié en passant de saluer le commissaire de police.

Et voilà la pierre du foyer brisée, la famille ruinée, le père séparé de l'enfant, séparé de la femme, jeté loin d'elle, de l'autre côté do la mer et frappé de la

mprt la plus cruelle, de la mort vivante, de l'absence, Ce dût être up bâtard aui inventa le premier la peine de l'exil.

Quoi qu'il en soit, après le 2 Décembre, on vit la jgloire de la France conduite à la frontière par une escouade de police. Le Iffoniteur osa un jour signifier ^ Victor Hugo, à T^iers, à Edgar Quinet, à Bedeau, à Marc Dufraisse, à Esquiros, à Bancel, à Charras, à Pascal Dijiprat, qu'Us étaient de trop dans le pays qu'ils avaient illustré par leur talent ; on en parla un instant et la Bourse inonta encore.

On frappa ainsi vingt mille, trente mille citoyens, on n'en saura jamais le chiffre avec exactitude? et pour quel crime? pour le crime le plus honorable, le crime de fidélité ai la conviction jurée.

Il y a dix-sept ans de cela; le temps a tourné le feuillet; ietons ,un regard en arrière, cherchons les préparateurs, ,qu bien les héros du 2 Décembre, où sont-ils? que sont-ils devenus? qu'est devenu M. de Beaumont-Vassy ? il avait organisé contre la République ]e complot d'un pétitionnement pour la révision de la Constitution ; la victoire de Décembre le jeta dans un département voisin avec la qualification de commissaire extraordinaire; il rêvailt probablement quelque chose de mieux, mais il tomba rudement du haut de son rêve sur les bancs de la police correctionnelle*

Où est M. Romieu ? Ce farceur lugubre, après une jeunesse d'espiègleries, avait obtenu une place de préfet du caprice d'une révolution, ce qui lui inspira

L^ PEUX DÉG^^BB£. J143

pl]us X^^ ]i^p,ç yént,^\^ ^ydropho^ie contre upe Sjbcqp4/? révolutipp f^m l'avait écop4u^lt .de sa pré^^cture. D ^^yaif écrit, i^anç y ne ajfcjaque (J*.épî|[epsie mpr^le, Je pamphlet du ^peptre rouge, pour surepiter la poltronpierie de cette portion de la France spécialement adonnée à l'exercice de la frayeur. Ôp pejut redemander M. Romieu à l'écho; est-il mort? est-il Tivant? Nul ne le sait, mais si par hasard il erre dans une autre vie, et si Marat l'a rencontré sur son chemin, il aura détourné la tête avec pudeur.

OÙ est le général Saint- Arnaud?... Tout individu pris lef armes à la main^ sera fusillé. Il J'a dit e^t on l'a fait, le général Magnan l'affirme... Un jour on vit passer dans le vent glacé de la mer Noire up spectre à ^cheval; il conduisait, à moitié mort, /'armée française à l'hécatombe de Sébastopol, el, ayant de touchejr aux remparts de Sébastopol, il rentra ppur jamais dans la nuit, après ^voir reç\i l'absolution de la main d'un jésuite. L'histoire l'attejid encore auiourd'hui au passage. Sa famille a publié sa correspondance* Le voilà tout entier; il ne reste plus qu'à mouler son crâne et à le garder dans un musée de phrénologie .

Où est M. Morny? celui-là, sûrement, avait la permission de dire : me me adsum ! Il aimait la vie, et pour la prolonger indéfiniment il avait dans sa poche je ne sais quelle fiole de pharmacie anglaise ; mais voici qu'à l'improviste, un jour qu'il avait un bon mot à préparer pour la Chambre, un vaudeville à terminer, un tableau à acheter j une opération de bourse à liqui-

der, une suppliante à entretenir en particulier, et un conseil à donner à Tempire chancelant, il chancelle le premier sur lui-même et il meurt d'hémorragie, en rendant le sang par les narines et par les oreilles.

Longtemps après, ceux qui se souviennent, cherchaient le jour des morts une tombe au cimetière Montmartre ; personne d'entre eux n'en connaissait la place, et aucun gardien ne put l'indiquer; ils erraient ainsi depuis une matinée à la recherche d'une fosse, lorsqu'un vieil ouvrier leur montra un coin écarté du cimetière.

— La tombe que vous cherchez, doit être là, dit-il.

Et en effet ils y trouvèrent une pierre couverte de mousse, et envahie par les orties, et ils en écartèrent les herbes, et ils purent lire ce nom à moitié effacé : Alphonse Baudin.

Et ce jour-là cette tombe, jusqu'alors ignorée, éclata par le milieu et revomit le 2 Décembre.

vm

liasiartlne.

Florence a voté une statue à Machiavel, et Lamartine écrit en ce moment sa biographie.

Que peut-il y avoir de commun entre l'apologiste de Borgia et Thomme de Février? Si ce n'est que l'un et l'autre ont servi une république, et que l'un et l'autre l'ont vue tomber.

A tout prendre, Machiavel vaut mieux que sa réputation. Il y avait en lui un homme d'État et mieux qu'un homme d'État, un philosophe. 11 a créé une science nouvelle : la philosophie de l'histoire.

Raconter l'histoire matérielle en quelque sorte, l'histoire de la guerre ou de la diplomatie, n'exige qu'un talent de narrateur plus ou moins bien renseigné, ou d'un chroniqueur admis dans le secret

de la coulisse; mais raconter Ihistoire invisible, mais sous l'événement trouver l'âme de Tévénement, mais déterminer la cause par l'effet, mais démonter pièce à pièce le mécanisme d'un État, mais expliquer le mouvement occulte de chaque rouage, l'action de celui-ci sur celui-là, voilà le tour de force de l'esprit : Machiavel a su l'accomplir ; Montesquieu n'a fait que suivre son exemple.

Et pourtant il faut nommer Machiavel avec précaution. Aujourd'hui son nom sert d'injure. Lorsqu'on veut flétrir un crime en politique, on dit machiavélisme comme on dirait guet-apeus ou fourberie. C'est qu'il a commis le livre du Prince^ et que, poursuivi de génération en génération par le scandale de cette œuvre, on ne le connaît plus que par cette œuvre ; on ne le juge que dans cette débauche d'intelligence; on ne tient plus compte ni de sa correspondance, ni de son commentaire sur Tite-Live ; on ne se souvient de son génie, enfin, que pour en faire l'antechrist de la morale.

Puisque le nom de Machiavel revient à l'ordre du jour, nous demandons, à notre tour, la permission de le juger. Bien que le livre du Prince appartienne au passé par sa date, il appartient encore au présent par son influence.

Vous souvient-il, disait Louis XIV au duc de Vendôme, en lui montrant le parc de Versailles, qu'il y avait là autrefois un moulin? — Oui, sire, répondit le duc ; mais si le moulin n'y est plus, le vent y est encore. On en pourrait dire autant de Machiavel. Son

VIE DE MAGHIAYEL. 147

vent souffle toujours. Et, de notre temps même, on pourrait regarder Napoléon comme le moulin qu*il a fait tourner le plus longtemps.

Mais pour juger sainement Machiavel, il faut le replacer dans son milieu et faire la part de son temps sur le dérangement de sa pensée.

Il n'y a pas de capitale qui tienne sur la carte moins de place que Florence ; on en peut faire le tour à pied, en moins d'une heure, et cependant cette république de mille pas tenait, au moyen âge, la place d'honneur entre toutes les républiques de Tltatie; c'était à la fois l'université, l'académie, la filature et la banque de l'Europe. Non-seulement elle savait faire le drap et le commerce, mais encore elle savait tirer de son génie, comme la Minerve d'Athènes, l'art et la science. Dante y ressuscite la poésie, Brunelleschi la géométrie, Guy d'Arezzo la musique, Giotto la peinture; chaque fois qu'on voulait adinirer quelqu'un ou quelque chose, c'est à Florence qu'il fallait aller, et cependant elle passait pour la ville la plus orageuse de l'Italie. Son histoire, pendant quatre siècles, n'est qu'une guerre de rues, guerre de tous les jours; noirs contre blancs, gras contre maigres, Guelfes contre Gibelins. Le tocsin sonnait incessamment à la tour du beffroi, et, d'une émeute à l'autre, le sang avait à peine le temps de sécher sur le pavé. Tour à tour vainqueur ou vaincu, chaque parti passait et repassait sans cesse de la proscription au pouvoir et du pouvoir à la potence. Qui peut mieux le dire que la sombre architecture du temps en blocs bruts, avec

ses croix de fer et ses bouts, de chaîne flottants aux angles des palais?

Mais si l'agitation civile a uq inconvénient, elle a aussi un mérite; elle forme l'homme, elle trempe le caractère, et à la rude hygiène de ce perpétuel quivive de la république, le peuple de Florence puisa une recrudescence d'énergie ; il essuyait son épée après le combat, pour reprendre le cours de son travail de l'atelier, et il travaillait comme il avait combattu, avec bravoure. Et ainsi Florence, malgré une guerre civile à Tétat endémique, progressait indéfiniment en puissance et en richesse.

Mais voici qu'un marchand drapier, Laurent de Médicis, eut un jour la perfidie d'apprivoiser cette république remuante au dilettantisme d'un petit despotisme en douceur. Il la flatte dans son orgueil d'artiste et la prend par son amour de la parade. Il lui donne des fêtes, il lui bâtit* des palais; il lui amuse le regard de toute façon pour lui dérober l'image de sa servitude. Une apparence de prospérité semble donner raison à la tyrannie pateline de Médicis ; l'art jette sous son règne une dernière étincelle du génie mourant de Florence, et l'ame errante de la Grèce, après la prise de Constantinople, vient chercher un abri sous les pins de ses villas.

Au milieu de ce joyeux Décameron politique, le peuple mange, le peuple boit, devise d'amour, et bénit la main qui Ta soulagé de l'ennui de gérer l'État en personne. La république guerrière du moyen âge n'est plus qu'une grasse odalisque mollement

affaissée sur son lit de repos. Il n'y a plus là ni âme, ni volonté, ni muscle, ni ressort ; la voluptueuse endormie ne sait plus que passer une branche domyrthe sur sa lèvre, pour la jeter, en défi de servitude amoureuse, au premier maître venu.

Quand la liberté quitte un pays, elle emporte avec elle une partie de son existence. Florence tomba donc agréablement en décadence, au son de la romance et de la mandoline. La capitale virtuose de la Toscane, perd de jour en jour, non-seulement le talent de travailler, mais aussi l'habitude de penser : elle pourra encore produire un violoniste, mais elle ne produira plus unhomme ; il ne lui restera bientôt desagrandeur passée que l'académie chinoise de la Crusca, ou l'art de rimer un madrigal et de tourner un sonnet.

Ce fut à cette école d'un peuple châtré par le despotisme, que Machiavel fit sa première éducation, et qu'il perfectionna son génie de l'intrigue. Il avait pu rêver un instant, à côté de Savonarole, sur le banc de pierre de la JLogia, la résurrection d'une république à la Spartiate ; mais, quand il la vit aller en fumée sur le bûcher du tribun, il ne rêva plus, il réfléchit sérieusement, et, à partir de cette heure, il ne connut plus qu'une politique, la politique positive, comme on l'entendait à Florence. Il voulait parvenir à son tour : l'heure lui en donnait l'occasion. La famille Médicis avait perdu le pouvoir. Une république à temps faisait l'intérim. Machiavel concourut pour la place de secrétaire de la seigneurie : il l'enleva, de vive force, parla supériorité du talent. Il

150 HEUfiES Di& TRAVAIL

y étala tant de savoir-faire que la république le prit pour son homuie de confiance. Quand elle avait une difficulté au dehors, elle chargeait son secrétaire de la trancher ; quand César Borgia envahit laRomagne, elle lui envoya Machiavel en ambassade. Machiavel put ainsi approcher le curieux bandit, Tétudier à loisir et l'emporter ensuite, dans sa tête, à l'état de système.

César Borgia est bien le coquin le plus parfait de la chrétienté. Sa vie est une collection complète de tous les genres de scélératesses : duplicité, perfidie, cruauté, débauche; aucune vilenie ne manque au catalogue. Cet homme-là mérite la présidence au panthéon du crime, sans vouloir faire tort à personne.

Il faut avoir vu son portrait à la galerie Borghèse. Quel que soit le peintre, Léonard de Vinci ou un inconnu^ c'est un chef-d'œuvre ; c'est mieux qu'un portrait, c'est un caractère : le crime en habit de satin. L'homme a je ne sais quelle beauté diabolique : le front large, l'œil de plomb, la lèvre mince, le nez busqué .du vautour; sa main fine, effilée à la façon d'une lame, et posée sur le manche de son poignard, a toute la grâce de l'assassinat. Il porte le costume d'un seigneur de la Renaissance : le pourpoint noir, fermé sur la poitrine, comme le deuil de toute conscience.

Ce fils d'un pape et d'une courtisane couvait le crime en lui dès sa naissance» avant sa naissance. Son père le fait archevêque au sortir de l'enfance, et, bientôt

après, il le nomme cardinal; mais^ comme on ne peut pas mettre la pourpre sur l'épaule d'un bâtard, on lui fabrique un père légitime, à Taide d'un faux en écriture publique. Le nouveau cardinal trouva son génie humilié sous la soutane, d'autant plus que son frère atné, duc de Gandie, possédait une principauté. Que fallait-il à César pour devenir prince à son tour î Transférer sur sa tête le droit d'aînesse, et, par conséquent, supprimer le duc de Gandie.

Or, un soir que le duc et César avaient soupe chez leur mère, la Vanozza, ils montèrent à cheval pour rentrer, en compagnie, au Vatican. César revint seul au palais. Un batelier de garde dans son bateau, par un temps de clair de lune, avait vu descendre, au . bord du Tibre, un cavalier avec un cadavre en croupe ; le cavalier tourna la queue de son cheval du côté du fleuve : deux bravi de son escorte prirent le corps, rtm par les pieds, Tautre par les bras, et, après l'avoir balancé à deux reprises, ils le lancèrent au milieu du courant ; et le Tibre continua de couler.

Le pape pleura en secret la mort de son fils atné. Il n'eut pas besoin de chercher le nom du coupable, il le connaissait d'avance ; mais il voulut l'ignorer. Le lendemain. César Borgia, délivré de la soutane, portait le titre de duc de Yalentinois et de gonfalonier de l'Église. Et maintenant qu'il a une épée, il va gagner son nom de César.

Lucrèce Borgia, sa sœur, plus que sa sœur, venait d'épouser un bâtard du roi de Naples. Ce troisième mari d'une beauté périlleuse, avait hésité à cou-

sommer le mariage : il aimait mieux sa femme à distance. 11 vient à Rome, cependant, sur une invitation de la sirène du Vatican ; et à peine a-t-il mis le pied sur le seuil du palais, qu'il tombe frappé d'un coup de poignard.

C'était un concurrent à l'ambition de César. Il a l'impertinence de survivre à sa blessure. Borgia sourit de pitié. Ce qu'on ne fait pas le matin, on le fera le soir, dit-il; et le soir, en effet, il entre dans la chambre du blessé. Lucrèce essaie de le couvrir de son corps ; César la repousse du lit et il étrangle paisiblement son beau-frère.

Alexandre VI avait un homme précieux à son ser- . vice. Peroso semblait avoir une oreille partout, et il disait au pape tout ce qu'il avait entendu. Il parla trop de César, sans doute ; car le duc, le rencontrant un jour au Vatican, tire son poignard. Peroso fuit dans la chambre du pape et cherche un refuge dans sa poitrine. César le frappe dans les bras du saint père : le sang jaillit à la figure du vieillard. Alexandre essuya son visage, -et il n'en fut plus question.

Un autre jour, César fait dresser un cirque sur la place de Saint-Pierre, et il y fait jeter dix hommes nus comme des gladiateurs. H entre ensuite dans l'enceinte, sur un genêt d'Espagne, et, froidement, tranquillement, du haut de son cheval, il arquebuse Tune après l'autre ces dix pièces de gibier humain. A chaque balle qui touchait, Lucrèce, assise à un balcon du palais, applaudissait du mouchoir. Cette

VIE DE MAGHiAYEL. 153

fois, cependant, César ne tuait que poUr tuer ; il n'y avait aucun intérêt, ce n'était qu'une étude.

Il lui fallait cependant un royaume quelque part; à cet effet, il embaucha les meilleurs routiers de l'Italie. Ils étaient trois ou quatre pour le moment : Vitelli, Orsini, Gravina, Oliverotto, hommes de sac et de corde, mais d'une impartialité exemplaire dans l'exercice de leur état. Leur épée, toujours à l'encan, appartenait de fondation au plus offrant, et ils combattaient l'allié de la veille avec le même entrain qu'ils l'avaient servi.

César entreprend, à la tête de leurs bandes, la conquête de la Romagne. Il assiège d'abord Faenza. La place appartenait à Manfred ; César l'amène à composition et, lorsqu'il le tient, il l'égorgé. Il passe ensuite au siège de Camerino ; il l'enlëYe à l'escalade. Le seigneur de Camerino tombe en son .pouvoir : une heure après il avait vécu.

La fortune souriait à Bbrgia; mais il oubliait de partager avec ses lieutenants. Les quatre routiers font défection et laisseut le nouveau propriétaire de la Romagne morfondu au milieu de sa conquête. Il négocie avec eux, il leur promet une part du butin. On jure, de côté et d'autre, l'oubli du passé. César leur donne rendez-vous à Sinigaglia; il les reçoit lui-même à la porte de la ville, il les embrasse, il les caresse. A peine ont-ils mis le pied dans son palais, qu'il donne l'ordre de les garrotter : la nuit suivante, le bourreau passait le nœud coulant au cou de Yitelli et d^Oliverotlo. César garda les deux autres pour une

154 HEURES DE THAVAIL.

autre occasion ; mais ils ne perdirent rien pour attendre.

Enfin César possède la Romagne ; mais elle frémit sous sa domination;.. Il la donne à gouverner à un cœur de fer, à Ramiro d'Orco. Cet homme proscrit et tue, sans pitié, sur Tordre de César ; puis, quand il a dompté la Romagne par la terreur et pris sur sa tête l'horreur du sang versé, César crut devoir offrir un sacrifice au dieu vengeur.

Et un matin la population de Sinigaglia trouve au milieu de la place publique le corps d'un homme coupé en deux, étalé sur un tréteau avec un couteau à son côté. C'était le corps du boucher de la Romagne, de Ramiro d'Orco. César Borgia faisait ainsi coup double comme le remarque Machiavel. Il avait terrifié la Romagne par la main de Ramiro et par le supplice de son agent reconquis l'affection de la province. La haine au valet, au maître la reconnaissance.

Voilà le type que Machiavel avait sous la main lorsqu'il fit le livre du Prince ; mais comment a-t-il pu le faire? Comment lui, républicain d'origine, secrétaire d'une république, conspirateur contre la tyrannie de Lorenzo de Médicis, jeté dans une basse-fosse pour son amour de la liberté, a-t-il pu assez oublier et luimême et son passé pour rédiger ce bréviaire de la tyrannie et le dédier à qui? précisément à Lorenzo Médicis.

Serait-ce, comme on l'a dit à sa décharge, qu'il a voulu simplement tenir le miroir au crime et le forcer à reculer devant sa propre image? Mais

cette hypothèse rafBnée soutient difficilement l'examen. Pour faire une ironie en un volume il aurait fallu que Machiavel portât au fond du cœur une colère rentrée contre le crime, tandis qu*il le regardait simplement, jusque dans le secret de sa correspondance, comme un coup de partie.

Serait-ce alors, ainsi que je crois l'avoir lu quelque part, que, sur la fin de sa vie, après le retour de la famille Médicis, Machiavel, génie écrasé sous la force, ait conçu son livre comme une revanche de l'intelligence et une satisfaction d'amour-propre, en disant à mots couverts à la force victorieuse : Tji règnes, c'est bien; mais puissance purement empirique, tu règnes au hasard, sans avoir la notion de toi-même, encore moins la théorie. Eh bien! moi, je vais te révéler ton secret, t'enseigner ton métier, t' apprendre à' te connaître, à me connaître, et par la même occasion à proclamer ma supériorité. C'est encore ici une explication ; mais elle peut aller rejoindre la première hypothèse.

Rien de tout cela, voici la vérité ; Lorenzo rentre à Florence. Machiavel tombe du pouvoir; c'est un mécontent, c'est un homme dangereux; s'il ne conspire pas, son nom conspire pour lui; en tout cas il a trop d'esprit. On le jette en prison, on le met à la torture, finalement on le chasse de Florence et on rinterne au village de Casciano ; mais là encore on a Tœil sur lui, et au moindre mot, au moindre geste, il retournera pourrir au fond d'un cachot.

11 faut qu'il cherche à mériter l'oubli. Il prend la

Teste de paysan, il porte une paire de sabots, il passe la journée au cabaret à trinquer ou à faire la partie de tric-trac avec le muletier et le chaufournier du voisinage ; ce n'est pas chez lui esprit de débauche^ c'est un système de prudence, il a besoin de simuler la stupidité. On doit savoir faire le fou comme Brutus a-t-il dit quelque part.

Mais au sortir du cabaret il remonte, à la brune, dans son cabinet de travail; il rallume sa lampe, il secoue la poussière du jour et là, seul, bien seul, au milieu de quelques livres, les siens, ses vrais compagnons, les seuls cabaretiers de son esprit, il revêt un autre homme, il retrouve Machiavel. Il veille tête à tête avec l'antiquité. Il reprend la conversation avec Tite-Live, et il fait entendre à Tite-Live ce que l'autre avait oublié de comprendre.

Mais à ce moment-là une mauvaise pensée traverse son cerveau. Il a été secrétaire de la république, il a été ambassadeur; un homme n'est plus un homme dès qu'il n'est plus fonctionnaire. Le mieux^ dans ce cas, c'est de faire la paix avec le vainqueur, et Machiavel écrit le livre du Prince comme une demande en grâce ou une offre de service à Lorenzo de Mëdicis.

Le proscrit voulait donner au prescripteur un échantillon de son savoir-faire en même temps qu'un gage d'un dévouement à l'épreuve du scrupule ; il soupçonnait du fond de sa retraite qu'un Médicis avait la conscience large et il espérait gagner le cœur du maître en lui enseignant le secret de la tyrannie, et en même temps, comme pour remonter dans son

VIE DB MÀGHIAVBL. 157

estime, il disait à Médicis : Sois tyran, je te le permets, mais à la condition que tu affranchiras Tltalie. Il y a longtemps, comme on voit, que le patriotisme sert de masque à Tapostasie.

Mais quel que soit le motif qui a inspiré le pamphlet de Machiavel contre Thumanité, à quoi bon en demander compte à sa mémoire? il suffit de demander raison de sa théorie. Or, sa théorie, la voici sans périphrase : La force au service de la ruse et l'oppression justifiée par la rouerie.

Machiavel passe les hommes en revue et il les ' nomme Tun après l'autre parle nom de leur crime : toi tu es un assassin, toi tu es un voleur, toi un débauché, toi un parjure, et pour les mettre d'accord, il les pousse pêle-mêle et il les range sous le niveau du despotisme.

Le fait de l'homme ennemi de l'homme est-il bien prouvé? n'y a-t-il dans le monde que coupe-gorge et tour de passe-passe? n'y a-t-il pas encore sous le ciel du Christ quelque chose qui porte encore le nom de justice et de vertu? Eh bien, soit, j'accepte cette calomnie à la race humaine, et moi aussi j'ai à l'occasion mes accès de misanthropie, je consens pour un instant à éteindre ma conscience, à faire la nuit en moi, autour de moi, pour plaire à la doctrine de Machiavel.

Cela fût-il vrai, sa théorie n'en serait pas moins une chimère. N'y a-t-il donc dans la fourmilière humaine que des fourmis isolées, éparses comme des grains de poussière ; n'y a-t-il pas aussi entre les hommes

des rapports fixes, des liens forcés, supérieurs aux individus, puisqu'ils les unissent les uns aux autres et les maintiennent en société? or, ces liens, ces rapports sont forcément honnêtes, moraux, car les hommes ne sauraient s'associer pour s'égorger mutuellement; ils se fuieraient plutôt. Les brigands eux-mêmes ne forment cohésion entre eux qu'à la condition d'établir une justice distributive dans leur caverne.

Et l'on voudrait briser ces liens, faits de la main du Créateur? Mais ce serait déclarer la guerre à la force des choses et aux lois de la nature, et on appellerait de l'habileté cette, tentative contre l'impossible, de l'habileté si vous voulez, mais à la façon de ce fou d'Asie qui donnait le fouet à la mer pour la mettre à la raison. On ne dira donc pas à l'école de Machiavel qu'elle est immorale, elle ne ferait que sourire du reproche et le regarder comme un compliment, on lui jettera la seule injure sensible à son amour-propre : tu n*as pas réussi, tu ne peux pas réussir.

Qui le prouve mieux que le héros de Machiavel, son César Borgia ; César a tué, il règne ; il monte de cadavre en cadavre l'escalier du pouvoir. Mais son père le pape couvait de l'oeil un cardinal trop riche pour avoir le droit de vivre longtemps ; il l'invite un soir à souper, il lui verse un vin de son invention ; mais il a commis une erreur de bouteille, c'est lui qui boit l'acqua-toffana et qui meurt à la place de son convive.

Que fait César Borgia pendant ce temps-là? Il garde

le lit par raison de maladie. Quoi! il n'a pas su prévoir que son père s'empoisonnerait avec son propre poison, et il choisit, à point nommé, ce moment pour avoir la fièvre. Je le méprise, il ne sait pas son métier. Quand on se met au-dessus de la justice on n'a plus le droit de se mal porter et de se laisser prendre à l'improvisté par un accès de goutte ou de rhumatisme.

Il faut nommer un autre pape. César, en sa qualité de gonfalonîer de l'Église, a la garde du conclave, il peut peser sur l'élection de toiit le poids de la force armée et il intrigue pour élire... qui donc? le seul pape dangereuiL pour lui, le bilieux Julien de la Rovere. Il ignorait sans doute ce mot de Marc-Aurèle : <c On ne tue jamais son successeur. » Jules II donne l'ordre d'incarcérer César Borgia dans la citadelle d'Ostie. Quelque temps après, Machiavel écrivait à la Seigneurie de Florence ; « On dit que le duc a été jeté dans le Tibre ; je crois bien que si cela ne s'est pas fait encore, cela se fera. »

A coup sûr César avait mérité une place au fond du Tibre, et si le fleuve avait gardé sa proie d'un autre temps il y aurait rencontré le cadavre du duc de Gandie. Mais Jules II eut l'indulgence de remettre César Borgia à Gonzalve de Cordoue, qui Texpédia au roi d'Espagne. Plus tard une balle anonyme en débarrasse l'humanité. César tombe obscurément au coin d'un mur, et il meurt comme il avait vécu^ en aventurier de passage.

Ainsi finit le crime au pouvoir, et ne finît-il pas

ainsi qu'il n'en serait pas moiDS une sottise, car il est une révolte contre nature. Que l'homme de Florence admire tant qu'il voudra le meurtrier et le voleur, sous prétexte de ce qu'il nomme le succès. Tuer et voler, après tout, n'est que l'enfance de l'art, n'est que le fait de la barbarie, jugé à l'épreuve et condamné par l'eipérience. L'homme a commencé parla, et, réflexion faite, il a renoncé au métier. Car le crime rebondit toujours à la longue contre le criminel. La loi violée reprend sa revanche. On parle de crime heureux. Où a-t-on vu cela? Heureux un instant, oui, sans doute, mais après? Le succès en ce monde ne consiste pas à posséder le quart d'heure, mais bien à posséder le lendemain. Durer, voilà le succès, non une vie d'homme, qu'est-ce que cela? mais une vie d'institution. Et où donc et à quel soleil le crime est-il jamais entré en partage de la durée?

Qu'on prenne l'histoire page à page, qu'y trouvet-on à chaque ligne? la violence toujours plus ou moins punie de la peine du talion. Qu'elle jouisse de sa victoire d'une minute, si cela lui plaît, elle n'en jouira pas longtemps. La loi du monde outragée lui donne rendez-vous dans un an, dans quinze ans, peu importe. Le philosophe, habitué au calcul de la pensée pourrait dire, montre en main, Theure exacte où la réparation viendra.

Car elle viendra, tout le dit, le passé, le présent. La royauté a tué le protestantisme, elle périt par la philosophie ; la terreur croit sauver la France par le sang, elle tombe dans son propre sang une heure

après. Le Directoire demaûde son salut à Fructidor et reçoit le coup de crosse de Brumaire, la Restauration croit devoir reprendre la trace sanglante de la terreur, elle fusille, elle proscrit, et, proscrite à son tour, elle expire obscurément au fond d'une châtellenie d'Autriche.

On l'a déjà dit, on ne saurait trop le redire. Quand un homme monte au trône, ne fût-ce que sur un cadavre, cet homme est anathème, sacer esta! Là victime est tombée, elle est peut-être même oubliée, la terre a bu le sang versé, mais ce sang fermente dans l'ombre ; et tout à coup, un jour, le passant voit sortir du sol ouvert comme la flamme d'un volca,n, le spectre d'une nouvelle révolution.

CONFESSIONS d'UN RÉVOLUTIONNAIRE.

Proadhon.

Aurions-nous calomnié le citoyen Proudhon ? Puisque le citoyen Proudhon nous donne l'exemple, confessons-nous à notre tour, et, si nous avons péché à son égard, frappons-nous la poitrine.

Nous l'avouons en toute humilité, nous l'avions pris au premier abord pour un tapageur d'idées. Il nous semblait qu'il aimait à passer la nuit à la belle étoile pour casser les vitres et troubler le somnàeil des quartiers rangés de Paris.

Il prenait en conscience des privautés un peu trop cavalières avec la réputation que nous avions toujours tenue pour une honnête fille. Elle veut bien être épousée, mais elle ne veut pas être brutalisée, et lors même qu'elle cède, elle veut au moins avoir l'air de céder de bonne grâce et de donner ce qu'elle abandonne.

CONFESSIONS d'un révolutionnaibe. 163

On n'aime pas en général les systèmes qui portent le poing sur la hanche , le chapeau sur roreille ; sous prétexte de nous convertir, ils ont Tair de nous chercher querelle. Quand on les rencontre dans la rue, on tourne la tête ou bien on passe son chemin.

Nous avions pris au mot le citoyen Proudhon, nous nous étions trompés sur la foi de sa parole, et nous lui en faisons une fois de plus amende honorable. Non, il n*est pas, comme nous Tavions cru d'abord, un enfant gâté de la philosophie qui a tourné au mauvais garnement et qui a juré de faire mourir sa mère de chagrin.

Sans doute il lui a plu un jour de colleter la Pro* vidence pour la mettre à la porte de l'univers, et au premier moment nous nous disions : Cet homme échappe à notre mesure, nous ne saurions le nommer d'aucun nom du dictionnaire; il n'est ni vous, ni nous, ni personne, il est un esprit d'un autre monde, né on ne sait oîi, d'un baiser de la nuit et d'un démon. Les Ménades de la Franche-Comté l'ont ramassé un matin au pied d'un cep de vigne du Jura ; elle l'ont allaité d'une grappe écrasée sur sa lèvre, et l'ont enivré, dès son enfance, de l'ivresse de la raison ; et maintenant il promène, à la barbe des peuples, le rire le plus diabolique de la terre, le rire de la métaphysique.

On croirait en effet, à lire Proudhon pour la première fois, avoir en face de soi une copie de Mépbisto* phélès. On dirait le paroxysme d'une philosophie aux

abois qui, ne pouvant expliquer ni la Providence ni rhumanité, prend la Providence pour une mystification, et Thomme pour un accès de folle gaieté. Dieu est parti, lui seul sait pour quelle contrée. Au premier regard qu'il a voulu jeter sur la création, cette création lui a paru une si violente bouffonnerie, qu'il s'est sauvé en riant, et il court encore. Depuis lors le ciel est désert, et dans le vide des mondes, il n'y a plus à la place de Dieu qu'un éclat de rire.

Et cette doctrine de M. Proudhon, qui semblait faire de l'humanité une simple épigramme de la raillerie universelle, confondait de surprise toutes les notions de critique. Une semblable doctrine doit être signée d'un pied fourchu ; elle ne peut manquer d'exhaler à la lecture une odeur de soufre qui trahit son origine. On la flairait avec la physionomie tragique d'un chimiste expert à la recherche d'un parfum d'arsenic.

On cherchait dans sa mémoire quelque formule d'exorcisme pour échapper à l'obsession du tentateur. Et le jour, la nuit, on voyait sans cesse devant soi ce logogriphe en lunettes; on le regardait, il vous regardait, une flamme livide miroitait sur sa figure.

On attendait l'instant où il allait flamber comme une mofette et vous sauter au visage, dans.une bouffée de fumée, on suait toutes les sueurs du Golgotha, on lui criait : Qui es-tu, d'où viens-tu, que me veux-tu, comment te nommes-tu, ô fantôme, qui es là toujours debout? te nommes-tu scepticisme? te nommes-tu contradiction? te nommes-tu néant? te

CONFESSIONS d'un RÉVOLUTIONNAIRE. 165

nommes-tu démon? et l'impatience gagnait le patient. On lui eut "volontiers jeté son écritoire à la tête, comme Luther.

Eh bien ! nous nous trompions. Confiteor de nouveau. Proudhon n'est pas un bretteur d'idées, qui a besoin de se refaire la main dans un nouveau duel ; un virtuose d'escrime qui tue honnêtement son adversaire, uniquement pour lui enseigner un nouveau coup d'épée. Ce n'est pas non plus, comme nous le lisions dans les journaux de sacristie, et comme nous l'avons cru sur la foi de ces journaux, un évadé de l'enfer qui s'est laissé tomber par mégarde dans un bénitier et qui crie à faire crouler les voûtes de l'église.

Proudhon nous paraît simplement un homme d'esprit qui a inventé, à ses moments perdus, une méthode de philosophie assez comparable à la vapeur, pour abréger la distance de l'inconnu au connu, et pour gagner le temps de vitesse.

Supposons qu'à ses débuts Proudhon eût présenté au public un petit opuscule profondément élucubré, soigneusement élaboré, oîi il eût prouvé, dans toute la splendeur de sa raison, par les arguments les mieux choisis, et dans les phrases les plus polies, que la propriété était une institution à la fois immuable et progressive, qui devait durer éternellement, sans doute, mais qui devait aussi attirer sans cesse à elle un plus grand nombre d'élus, Proudhon aurait dit assurément une vérité.

Mais qui donc se serait retourné dans la foule pour

s'occuper d'un opuscule qui n'a qu'une vérité à raconter aux passants? Proudhon n'a pas voulu grossir d'une brochure de plus la dette flottante de l'oubli. Il a fait uu petit livre, où il a mis ces mots : La Propriété cest le vol. Autrement dit, il a tiré un coup de pistolet dans la rue.

Aussitôt tous les passants sont accourus, tous les bourgeois ont mis la tête à la fenêtre. Proudhon leur a flegmatiquement envoyé sa révérence et leur a dit sans broncher : Veuillez vous rappeler mon nom? c'est moi qui ai lâché ce coup à vos oreilles. Maintenant, bonnes gens, allez dormir.

Et le nom de Proudhon a volé de bouche en bouche en quelques instants. — As-tu entendu? disait l'un. — Oui, répondait le voisin. Cet homme prétend que la propriété est un vol, conséquemment que les propriétaires sont des voleurs. Mais je possède, dans un coin, une métairie, c'est donc une injure personnelle que Proudhon m'adresse dans la personne de ma luzerne. Et le nom de l'écrivain vola rapidement sur l'aile de l'anathème, à l'extrémité de l'Europe. Proudhon pouvait désormais tenter la publicité; il avait l'espérance de trouver des lecteurs. Il avait raccourci de je ne sais combien d'années le surnumérariat de la renommée.

Début engage comme noblesse. Si plus tard Proudhon avait dit : Dieu est Dieu ; c'est encore la meilleure définition ; mais il ne faut pas mettre Dieu partout, comme un dévot de YUniverSt qui ne veut jamais que les hommes aient le mérite de faire eux-mêmes leurs

CONFESSIONS d'uN RÉVOLUTIONNAIRE. 167

sottises. Ainsi M. Falloux vote TexpéditioD de Rome. Âh! bien oui, dit VUnivers^ qui a toujours un pied dans Fantichambre du ciel, c'est Dieu qui a conduit l'entreprise. Le général Vaillant canonne pendant un mois le bastion numéro huit, c'est encore Dieu qui a pointé le canon. Le président de la République française écrit une lettre au pape, c'est toujours Dieu qui a expédié la missive. Proudhon a donc raison de croire que la Divinité n'est pas une marionnette dont les abbés de Y Univers tiennent la ficelle.

Oui, dans les choses de l'histoire, il y a toujours deux parts à faire : une part à l'intervention divine, une part à la liberté humaine. Toutes les fois, en effet, que nous voyons une loi universelle, antérieure, ultérieure à toutes les modifications de société, entraîner événements et peuples dans son tourbillon aussi fatalement que la terre entraîne cités et montagnes dans sa rotation, oh! alors, arrêtons-nous avec respect : Dieu est là, nous ne pouvons violer la consigne.

Mais lorsque nous trouvons devant nous un cas particulier qui rentre plus ou moins dans les dix millions de combinaisons d'imprévu qu'une loi générale s'accorde à elle-même, pour être véritablement une loi générale ; un accident qui n'a pas plus sa raison d'être que tout autre accident, oh! alors, nous nous reconnaissons dans cet accident. Nous nous disons : l'homme est là! et nous nous insurgeons au besoin. Nous avons ainsi une mesure certaine pour faire le départ entre ces deux idées ; pour renvoyer à Dieu ce

qui est à Dieu, et à M. Giraud ce qui est à M. Giraud.

Si ProudhoQ avait exposé une semblable théorie, il aurait assurément démontré une vérité. Mais la vérité eût risqué de rester jusqu'au dernier exemplaire en magasin pour enrichir d'un nom de plus l'interminable catalogue des écrivains ignorés. Il eût marché, sur ses deux pieds, dans le grand chemin comme vous ou moi, qui avons l'ingénuité de marcher ainsi depuis l'âge de raison. Proudhon mit le doigt là, il eût une inspiration ; il annonça publiquement que nous nous étions trompés de bout jusqu'à présent, qu'il avait trouvé le vrai sens du corps humain, et que pour le montrer il allait voyager à l'avenir sur la tête. Et il écrivit cette théorie du monde renversé, sous cette belle formule : Dieu est Satan,

Et aussitôt quiconque savait lire s'est récrié d'horreur. — As-tu Yu, disait celui-ci, ce monstre qui se promène sens dessus dessous, la tête dans son soulier? — Oui, je Tai vu, répondait celui-là. —Lapidons-le à frais communs, car il doit être sorcier. Et alors Proudhon s'est redressé sur ses jambes, et leur a de nouveau tiré une révérence.

— Mes bons amis, leur a-t--il dit à mi-mot, vous pourriez bien avoir la berlue. Si vous aviez voulu faire attention à mes paroles, vous auriez vu que je ne pouvais marcher autrement que sur mes talons. Vous avez voulu me lapider, et je vous en remercie. Car on ne peut plus oublier aans ce bas monde un homme qu'on a voulu corriger à coups de pierre de ses erreurs. Je me nomme Pierre-Joseph Proudhon, et

CONFESSIONS d'uN RÉVOLUTIONNAIRE. 169

je suis bien aise de pouvoir compter «ur votre mémoire, car j'ai encore quelques sacs de vérités à vider. Comme je vous tiens pour de vrais enfants, j'ai inventé une nouvelle forme d'apologue. Seulement, au lieu de mettre ma vérité sous le nom des grosses bétes, je la mets sous le couvert des grosses paroles : La propriété est le vol : fable. Dieu est Satan : fable; courez à la morale.

Si Proudhon avait dit : L'intérêt de l'argent doit baisser par la crue progressive des richesses, pour mettre sans cesse à meilleur marché Tinstrument de rédemption dans les mains du travailleur, pour enrichir les pauvres par les riches, sans dépouiller les capitalistes d'un centime, réaliser l'égalité en haut dans l'aisance, et non en bas dans la misère, Proudhon eût dit, à coup sûr, une vérité ; mais il n'eût dit qu'une vérité on ne peut plus modeste, on ne peut plus vertueuse, digne en tout point du prix Mon thyon. Pour lui faire les plus petits honneurs de l'inoctavo, il aurait ruiné son éditeur en frais de papier. Ses démonstrations n'eussent trouvé de lecteurs que chez les commissionnaires qui lisent les enveloppes de paquets.

Proudhon n'a pas voulu avoir à se reprocher un pareil excès de candeur. Il a.montré au peuple une baguette et il a dit : Vous voyez cette baguette ! Eh bien ! avec cela je ferai jaillir à flots les sources du crédit* Je vais vous prêter gratuitement tout l'argent dont vous aurez besoin pour votre commerce; quand je dis l'argent, je veux dire le papier ; car j'ai la préten-

170 HEUAES DE TRAVAIL.

tion de donner une telle correction aux écus, qu'ils n'auront jamais l'impudence de revenir. Avant dix ans, je vous promets que l'on ne trouvera plus une pièce de cinq francs, qu'à force de recherches, dans les cabinets de numismatique. Vous pouvez prendre en toute assurance mon papier, car vous verrez la signature de Dieu à l'endos. Or, vous sentez que Dieu mon associé commercial ne peut pas manquer à sa signature.

Et alors le public s'est écrié : Il faut être athée à tous les degrés de l'athéisme, pour monter une commandite sous la raison sociale : le bon Dieu et compagnie! Mais ce monsieur Proudhon est un sacrilège à faire pleuvoir des cataractes du ciel, dix mille choléras sur la République! Qu'il soit donc maudit dans sa chair et dans son nom, dans son esprit et dans ses œuvres, dans sa banque et dans ses billets, dans ses disciples et dans ses articles, et que la malédiction reste sur les siens jusqu'à la troisième génération.

— Je vous remercie, a répondu Proudhon, d'avoir bien voulu me maudire. On n'oublie plus un homme qu'on a maudit, et j*ai encore besoin pour quelque temps de votre souvenir.

Récidive engage non moins que début. Si Proudhon avait dit encore : Sous un régime de démocratie, l'initiative gouvernementale doit surtout venir de la nation. L'opinion publique est l'unique souveraineté en action qui doit inspirer, diriger la politique, nommer et déplacer les magistrats. Il est évident que par la marche des temps et la diffusion des idées, les peu-

CONFESSIONS d'uN RÉVOLUTIONNAIRE. 171

pics tendent à être de plus en plus libres, de moins en moins gouvernés. Car les gouvernements, dans leur meilleure acception, ne sont que les tutelles des civilisations à Tétat de minorité. Il arrivera donc un jour où l'élection par en bas détrônera l'investiture par en haut dans tous les ordres de fonctions.

Si j'émettais, toutefois, cette proposition en termes aussi simples et aussi admissibles du vulgaire, je ne ferais que la théorie bien connue du self government ; je prêcherais la moitié d'une vérité. Mais puisque je n'ai pas jugé à propos de fatiguer les presses d'un éditeur pour une vérité tout entière, je n'irai pas, pour une simple moitié, courir le risque de parler dans le désert. Depuis le jour où Dieu a planté l'arbre de la connaissance, il a voulu qu'on n'en pût cueillir le fruit que dans le scandale. J'écrirai donc en tête de mon programme qu'il n'y a au monde qu'un bon gouvernement, et ce gouvernement, je le nommerai

YAnarchiêt avec ou sans trait d'union.

L'anarchie! l'avez- vous entendu? dira le parti rangé. Oui, je l'ai entendu, répondra tout autre journal conservateur. Et les cloisons de la société en ont craqué d'horreur. Alors toutes les voix plaintives du passé montent du fond du journalisme, et entonnent en chœur un immense Miserere. Et toutes proclament, en pleurant, les funérailles de la société. Oui, les temps prédits sont venus. Il s'est trouvé dans la génération de février un homme de vertige assez abandonné de la raison pour faire le système de l'anarchie. Cet homme a osé écrire qu'une nation ne doit

s'administer qu*à coups de désordre? Quand une semblable parole est lâchée, le inonde est perdu. C'est Téclipse de la raison humaine, et les bœufs des étables en ont poussé eux-mêmes des gémissements.

— Vous me trouvez anarchiste, a dit Proudhon, en saluant toujours poliment ses adversaires ; je vous remercie de l'attention. Vous avez ouvert à une figure de rhétorique, qui se nomme l'hyperbole, les colonnes de votre journal, que vous n'eussiez pas ouvertes à une idée. Je dois vous louer, en conscience, de votre hospitalité. Vous faites retentir mon nom par toutes les trompettes de votre publicité. Vous vous donnez ainsi la peine de réunir un auditoire d'avance pour tous mes écrits. En France, on n'a pas impunément du bon sens. Si je n'avais lancé dans la circulation que des mots contresignés parle bon sens, je serais peut-être réduit à mendier, à l'heure qu'il est, une paillasse à l'Hôtel-Dieu.

Mais il ne suffit pas d'avoir une idée et de la dire sans façon ; il faut encore la mettre en scène et prendre un air pédant. Il y avait autrefois, à Kœnisberg, un honnête vieillard, sou nom nous reviendra dans un instant, ce profond savant passait sa vie à rêver à sa fenêtre, en face d'un peuplier et à faire des bulles de savon qu'on appelle des catégories. Sa personne ellemême était une catégorie en action, il se levait à la même heure, il se promenait à la même heure, se couchait à la même heure et se remettait à la même heure à sa croisée pour chercher dans l'espace une nouvelle catégorie ; la chose, chez lui, avait si bien

CONFESSIONS d'un réyolutionnairb. 173

passé en habitude, que le jour où une main profane coupa le peuplier de son jardin, il faillit en perdre le fil de sa pensée.

J'ai emprunté à Kant, ajoute Proudhon, la recette de la catégorie, et aussitôt j'ai signifié à la foule que je possédais la pierre philosophale de la vérité. On ne me comprenait pas, je ne me comprenais pas moimême, mais on avait l'air de m'entendre de crainte de passer pour un petit esprit, et par amour-propre de lecteur on me décerna le titre de philosophe ; quand un philosophe parle au public il doit toujours le tenir en haleine ; je sautai de Kant à Hegel, et de la catégorie à l'antinomie : une, deux, thèse, antithèse^ voilà la balançoire ; après en avoir joué convenablement on termine la. séance par l'exercice de la synthèse. Je vous promets la synthèse... si je l'attrape; en attendant je cours après elle comme l'épagneul après l'hirondelle.

Et maintenant que je vous ai livré mon secret, je puis vous dire pourquoi j'ai chanté à la fin de mon volume un hymne à l'ironie. Je n*ai pu refouler en moi cette explosion lyrique du rire intérieur en songeant que le peuple le plus spirituel de la terre n'a jamais réussi à dévisager ses mystificateurs.

11 a passé par la mystification de Robespierre, par la mystification de Napoléon, par la mystification de la monarchie constitutionnelle, il passera encore par de nouvelles mystifications, sans jamais consentir à soupçonner qu'il est mystifié. J'avais cependant envie de proposer une énigme à mes contemporains, avec

promesse de récompense, et d'écrire sur ma porte ces mots cabalistiques : Qui ne me comprendra pas me servira, qui me comprendra me possédera.

Eh bien ! nous croyons, nous, avoir compris Proudhon ; nous écartons pour un instant toutes ses voies de fait contre notre intelligence. Ce n'est pas sa faute, c'est notre faute s'il a dû suspendre les lois de la logique pour prouver sa mission. Depuis le lendemain du déluge, nous demandons aui révélateurs des prodiges et des miracles. Eh bien! pour obéir à nos préjugés, ProudhoQ a changé la propriété en vol, et Dieu en diable ; reconnaissez-vous maintenant sa mission.

Si nous avons bien saisi le sens des Confessiotis d'un Révolutionnaire^ toutes les œuvres antérieures de Prôudhon n'ont été que des précautions oratoires, pour arriver à dire, en toute sûreté, le vrai mot de sa pensée. Nous n'en doutons plus en fermant ce volume : Prôudhon est un stratégiste habile qui gagne d'avance la victoire. Il a dirigé ses idées comme des corps d'armée; il a mis le doigt sur la carte et il a dit : A tel endroit et à telle heure, je battrai un ennemi que je puis seul mettre en déroute.

Mais pour cela j'irai planter mon drapeau si avant dans le socialisme, je descendrai si profondément dans le peuple, que personne au monde, sous peine de voir sa langue sécher, ne pourra m'accuser de défection. Quand j'aurai ainsi assuré ma base d'opérations, alors j'attaquerai.

J'attaquerai d'abord le socialisme incohérent, confus, contradictoire, aussi en désaccord avec lui-même

CONFESSIONS d'uN RÉVOLUTIONNAIRE. 175

qu'avec le sens commun. Et moi, socialiste à double charge, je forcerai au nom du socialisme toutes les écoles communiste, phalanstérienne, icarienne, de confesser leur impuissance à refaire la société avec des formules échappées de la tour de Babel. Yoilà ma première œuvre, et Dieu m'a donné pour l'accomplir dignement une logique impitoyable, qui saisit comme un croc toutes les erreurs, et une langue qui brûle comme un fer rouge toutes les épaules. Ce que je marque reste marqué.

Ce n'est pas tout; je veux encore chasser de la République» à coups d'étrivières, les dernières mascarades du terrorisme ; je veux déshonorer Finsurrection sous le régime du suffrage universel; je veux congédier les fusils de nos débats; je veux, enfin, que moi vivant, moi présent, il ne se lève plus dans la rue un seul pavé sans ma permission. Je nivellerai sous mon talon cette Montagne de 1848, qui n'est peut-être que la souris échappée de l'accouchement de l'autre montagne, et je renverrai à leur néant tous ces Robespierre d'occasion, tous ces Saint-Just de pacotille qui ne rê\ent que des sociétés organisées en barricades, pour y asseoir insolemment leur dictature.

Voilà mon œuvre. Et ce que le général Changarnier ne ferait jamais avec ses chasseurs de Yincennes, je le ferai, moi, avec des articles datés de ma prison; si le peuple venait à douter de ma parole, la Conciergerie inscrite au-dessous de ma signature, me servirait de caution.

Allez, monsieur Proudhon, jusqu'au bout de votre

destin. La propriété compte sur vous pour la venger, suivez la voix qui vous appelle à briser le droit brutal du passé ; dans une démocratie comme la nôtre il n'y a que l'urne qui ait le droit de dire qui a tort ou qui a raison. Si la République a mis sa robe nuptiale de veuve remariée ce n'est pas pour la traîner dans le sang, mais bien pour la promener au milieu des chantiers paisibles et des moissons fleuries; allez, homme prédestiné, notre pensée vous suit ainsi que notre reconnaissance. Un jour viendra que vous arracherez de votre propre main la page où vous avez Jancé l'anathème au Code civil ; alors vous aurez fait votre œuvre; vous pourrez partir, et dans trente ans, je souhaite que ce soit plus tard, les filles des conservateurs iront planter des rosiers sur votre tombeau.

ÉTUDES d'histoire.

C^nlzot*

M. Guîzot continue à lancer l'histoire d'Angleterre contre la République, et il cherche à prouver, par la biographie, que toute révolution retourne à son point de départ.

L'Angleterre, nous dit M. Guîzot, plus matinale que nous, en toute chose, a fait à peu près autrefois ce que nous faisons. Elle a détrôné une dynastie, elle a proclamé la République, elle a jeté le parti socialiste au pouvoir, sous le nom de niveleur, et après avoir expérimenté toutes les misères, toutes les folies, toutes les faiblesses, toutes les vanités de la démocratie, elle a repris un beau jour la royauté.

Car la royauté est la vie même de la société. Pas

de royauté, pas de société. La monarchie a toujours

existé, existera toujours, et lorsqu'elle disparaîtra, si

elle doit jamais disparaître, elle emportera avec elle la

civilisation. En un mot, M. Guizot décrète la perpétuité des rois en Europe, et, en première ligne, des Bourbons.

Les Bourbons, dit-il, ont fait à eux seuls la grandeur de la France, et l'ont placée à la tête de la civilisation. Henri IV, le premier de la maison, a été un grand roi, parce qu'il était de sa personne un homme de génie, et qu*il en a donné la preuve en signant redit de Nantes, après avoir changé de religion.

Louis XIII, le second de la maison, a été à son tour un grand roi, d'une autre manière; il n'avait personnellement aucune espèce de génie, mais Richelieu en avait pour deux au besoin, et Louis XIII a été grand, sinon par lui-même, du moins par procuration.

Louis XIV, le troisième de la lignée, a été un grand roi parce qu'il avait le fétichisme de lui-même et que, dieu plutôt que roi, il croyait avoir le droit de conduire la France, comme son collègue du ciel menait l'univers. Il déchira l'édit de Nantes, et trouva le moyen de grandir en détruisant ce qui avait fait la grandeur de son aïeul.

Louis XV, le quatrième de la dynastie, a été encore un grand roi, parce que, à l'inverse de son prédécesseur, il n'avait aucune idolâtrie pour sa personne et, en fait de gouvernement, aucune volonté. Il mettait la couronne sous l'oreiller et il dormait là-dessus. Grâce à cette passion du far niente^ son règne a été aussi glorieux que le règne précédent, précisément parce qu'il en était le démenti.

ÉTUDES D'uiSTOIfiB. 179

Ainsi il suffit qu'un roi soit roi, et que ce roi soit Bourbon, pour qu'à l'instant même il soit grand roi de toute nécessité, malgré lui, à travers tout, de fondation en quelque sorte, comme par un fait exprès et par un ordre de nature.

Henri lY est un homme d'État : grand roi; Louis XIII est à peine un oiseleur : grand roi; le pre-* mier donne l'édit de Nantes : grand roi ; Louis XIY le révoque : grand roi ; celui-ci a de l'initiative : grand roi; Louis XV n'en a aucune : grand roi; enfin on est grand roi de père en fils dans cette maison. Oo l'est de droit, on l'est de naissance, on l'est par le procédé contraire. Quelque chose que Ton fasse, on ne peut échapper à la grandeur. La grandeur, pour un Bourbon, est une fatalité. Elle le poursuit toujours, pai'tout, jusque derrière les portes secrètes du palais et dans les ombres pleines de soupirs du Parc aui Cerfs.

Quelmétiar que le métier de roi, pour avoir d'autorité, saDS plus de peine que cela; tout Tesprit et tout le génie du royaume !

Turenne remporte une victoire : aussitôt oo élève au roi un arc de triomphe : Ludovico mag^w. Mais le peupk, qui ne comprend pas quelle bataille LouisXIV a gagnée, appelle l'arche menteuse : Porte Saint- Denis.

Le prince de Condé, moitié force, moitié ruse, met la main sur la Franche-Comté : aussitôt on proclame le roi conquérant, et on lui élève une statue.

Molière écrit la comédie de Tartufe : immédiate-

ment Thistoire d'antichambre fait compliment au roi, non pas précisément pour avoir fait l'œuvre , mais pour avoir fait l'auteur.

Colbert invente, si Ton veut, un admirable système financier : désormais le roi 'en aura le mérite, non pour avoir trouvé le système, mais pour avoir deviné Colbert, sauf ensuite à indemniser le hasard, en devinant Desmarets.

Un roi, en un mot, pour peu qu'il soit Bourbon, est une espèce de dieu indou, qui passe continuellement dans la société par voie d'émanation, qui la forme tout entière de sa substance, qui tire cet homme-ci de son front, cet autre de son bras, ce troisième de je ne sais où, et ce quatrième d'une autre partie.

Cela peut avoir sa poésie au point de vue de la légende, mais au point de vue de l'histoire, cela nous représente simplement la partie de plaisir d'une imagination réduite aujourd'hui à courir après les ombres pour avoir perdu la trace des réalités.

Comment ! parce qu'un homme né en grande cérémonie, au bruit du canon, aura tenu un bâton, sous le titre glorieux de sceptre, parce qu'il aura mis son nom partout sur la pierre et sur l'airain, parce qu'il aura appelé royal tout ce qu'il touche, tout ce qu'il regarde, comme pour faire de toute chose autour de lui l'image multipliée de sa propre majesté, il aura, par cela même,. l'honneur des progrès que ce peuple aura laborieusement médités, accomplis dans une longue série d'années! Autant

ÉTUDES d'histoire. 181

vaudrait dire, en vérité, que la monarchie a créé de ses mains la richesse tout entière du pays, parce qu'elle met son effigie sur la monnaie.

Et nous aussi, sans doute, nous croyons à la perpétuité des rois sur la planète. Seulement, qui appelez-vous rois? Appelez- vous ainsi les hommes qui agissent sur notre destinée? nous acceptons volontiers la définition.

Ainsi, dans une tribu chasseresse, pour ne pas remonter plus haut, le chasseur qui connaît le mieux l'allure du gibier et qui sait le mieux le traquer, est de plein droit le souverain de la tribu ; il la commande; il la dirige; il la gouverne; il agit, en un mot, sur les autres chasseurs, parce qu'il sait mieux agir qu'eux pour trouver et saisir le dîner qui bondit encore à travers la prairie.

Ainsi encore, dans la vie pastorale, qui consiste surtout à piller, le pasteur qui sait le mieux organiser une expédition, surprendre une caravane, rançonner une cité, diriger une attaque, est encore par acclamation le souverain de -la tribu. Il règne, il ordonne, il décrète, il veut à la place des pasteurs parce qu'il sait mieux vouloir.

Le souverain est donc un instrument perfectionné d'action, investi de la puissance uniquement pour communiquer aux autres hommes une plus grande puissance. Aussi le premier roi était presque partout un inventeur. Cécrops était roi pour avoir trouvé l'olivier, Jason pour avoir trouvé la toison d'or, Triplolème pour avoir trouvé le

blé, et Minos pour avoir ^rédigé une législation.

Cela étant, vous pouvez encore appeler roi cet homme, quel qu'il soit, jeune ou vieux, aîné ou ca^ det, qui porte de père en fils une paire d'épaulettes, qui habite un palais, qui passe des revues, qui met sa figure sur les écus, qui dtne» qui marche, qui parle, qui vit d'après les règles d'une impitoyable liturgie, qui épouse le matin une princesse, et qui dit le soir en se couchant : je vais donner au monde un nouvel exemplaire de droit divin, qui souffle s^ lampe et dort là-dessus.

Celui-là peut prendre le nom de roi, et en apparence il règne par ses palais, par ses gardes, ses chambellans, ses carrosses; et cependant, depuis que le monde est monde, il n'y a jamais eu sous le soleil qu'un roi véritable, l'homme qui influe le plus sur notre destinée. Et ce roi-là est toujours l'homme de génie, car, seul, il dirige, il transforme, il développe et il commande notre existence.

L'histoire dit bien que tel prince du nom de Louis, qui porte je ne sais plus quel numéro, onze, douze, treize ou quatorze, a détruit la féodalité, rasé les donjons, émancipé les communes, soumis les petits brigands titrés qui pillaient les chemins et divisaient la France en mille petites Frances ornées de créneaux.

L'histoire en a menti. Voici la vérité.

Un homme, d'autres disent un moine, découvre un jour, en rêvant, une nouvelle espèce de poussière. Il met dans un pilon du soufre, du charbon et du salpêtre, et avec un grain de cela il trouve le moyen de

ÉTUDES d'histoire. 183

lancer en Tair des blocs de rocher. Depuis ce moment, cet inconnu, cet anonyme, ce roi, puisqu'il faut Tap* peler par son nom, commande toutes les armées, gagne toutes les batailles, refait tous les Ëtats, monte à l'assaut là où aucune échelle ne pouvait monter, frappe à toutes les hauteurs, atteinte traveiFs tous les précipices, et donne à la civilisation chrétienne la puissance sur toutes les autres civilisations. Il est le roi de son temps, il est le roi des rois, et à Theure qu'il est, il règne encore.

L'histoire nous dit qu'un Charles, premier, second» troisième ou quatrième du nom, a été un grand conquérant, parce qu'il est entré par la brèche dans cinq ou six villes, et qu'il a ajouté cinq ou six vallées à son royaume. Je ue veux médire d'aucun Charles, en France ou en Allemagne ; mais je dois déclarer que quiconque a pris n'importe quelle province, sous ce nom*là, est un bien médiocre conquérant auprès de certain aventurier qui n'avait pour toute puissance au monde qu'une planche et une idée.

Il passa la mer sur cette planche, sous la direction de cette idée, et il conquit en un seul jour à peu près la moitié de notre planète. Il nous donna d'un coup le coton, la cochenille, le sucre, le tabac^ l'acajou, la vanille, le campéche, le cacao, des populations, des trésors, des industries, des ports nouveaux, des flottes innombrables, qui naviguent sans cesse depuis ce temps-là, plus nombreuses que les hirondelles, d'une rive à l'autre de l'Atlantique.

Et, après une pareille conquête, on peut encore

appeler Charles-Quint un grand roi, parce que ses généraux ont pris sur la carte deux points imperceptibles qu'on appelle des capitales en Allemagne et en Italie. Mais le grand roi est Christophe Colomb. Il a fondé sur ses vieux jours la moitié de la monarchie universelle avec une pensée, et il en est perpétuellement le monarque, de génération en génération. Il revit, ou plutôt il vit toujours, et toujours souverain, à Boston, à Rio-Janeiro, à Marseille, à Londres, à Hambourg, à Barcelone. Il règne encore du fond des siècles sur les deux continents. Il n'est pas un vaisseau parti de nos côtes qui ne parte en son nom, en vertu d'un permis daté de quatre cents ans ; il n'est pas un ballot d'Amérique qui débarque sur notre terre, qui ne porte mystérieusement écrit quelque part le sceau royal de Colomb.

Car le signe de la véritable royauté est de trôner sur le temps et l'espace. Elle n'a pas de durée, pas de frontière. Elle ne craint ni les invasions, ni les défaites. Elle est éternelle et universelle comme Dieu, dont elle descend. Elle est véritablement une dynastie, dans un seul homme, du droit divin .

L'autre roi, le petit roi de convention, meurt et souvent tout entier. Qui pourrait, par exemple, conter la vie du dernier Christiern? Le roi est mort. Vive le roi! Et on est obligé de crier ainsi pour recoudre tant bien que mal cette éternité intermittente, continuellement déchirée par maladie ! Mais qui donc pourrait jamais crier : Colomb est mort. Vive Colomb ! Colomb

ÉTUDES d'histoire. 185

vivra éternellement, sans avoir besoin de tous ces vivats.

Le roi imaginaire peut bien, s'il s'appelle Âlexan* dre, faire une promenade armée du Bosphore sur Tindus; mais il passe; il ne retient aucune parcelle de territoire. Le vent est aussi savant: il a toujours conquis ainsi. Mais le génie, ce vrai roi, garde sa conquête. Tournez la tête du côté du couchant, vous verrez perpétuellement là-bas, à l'horizon, sur cette voile, passer et repasser l'ombre de Christophe Colomb.

L'histoire nous dit encore que tel roi quelque peu lettré, Jean, Louis ou François, a donné à une nation cette unité d'idées qui constitue exclusivement pour le penseur la notion de patrie. La patrie est la société des esprits : la société des corps forme le troupeau.

Mais ce n'est ni Jean, ni François, ni Louis, qui a réalisé cette unité, c'est un autre roi qui a trouvé le moyen de rendre la parole humaine présente au même instant et visible partout. Jusqu'alors un homme parlait ici ou là, et sa voix, lentement reportée sur le papier, circulait plus lentement encore parmi les populations. Les peuples n'avaient pas le temps de penser de la même façon. Une idée était à peine parvenue à la frontière, qu'elle était déjà remplacée, au point de départ, par une autre idée. Les âmes ne pouvaient jamais se mettre ainsi à l'unisson.

Mais un homme parla, quelque part, à Strasbourg, sentait le sang royal bouillonner dans ses veines. 11 découpa la parole par petits morceaux d'étain qui

portaient chacun une lettre en relief. Il créa Timprîmerie, c'est-à-dire la communion universelle des esprits. Il mit sur la lèvre de l'homme uoô puissance d'explosion mille fois plus terrible que le tonnerre. Un mot tombé d'une plume, au fond d'une cellule, retentit à la fois sur tous les continents, sur tous les espaces. Les esprits, jusqu'alors épars, purent échanger leurs idées à travers les distances. Toute vérité nouvelle étendit son auditoire à la largeur de l'immensité. De cette cause4*ie habituelle à cent lieues d'intervalle naquit la puissance nouvelle de l'opinion. L'opinion n'est que l'unité d'idées par le contact des esprits, que l'imprimerie tient désormais réunis soua sa main comme dans une seule assemblée.

Eh bien ! vous tous qui cherchez la monarchie là où elle n'est pas, où elle ne peut pas être, voyez autour de vous; il n'y a plus qu'un roi régnant, c'est Gutenberg. Il a détrôné successivement les autres rois, depuis le pape jusqu'à l'empereur. Il exerce seul en oe monde la souveraineté. En voulez-vous la preuve? La voici : le jour où vos petites monarchies sont vaincues, où vos petites dynasties sont proscrites, à que) allié, à quel roi des rois allez-vous demander secours? à Gutenberg. Vous fondez un journal.

Vous proclamez donc ainsi la souveraineté imprescriptible de ce premier souverain. Vous lui demandez son investiture pour vos contrefaçons de monarchie. Attaquez maintenant Sa Majesté, niez sa puissance, faites des lois de compression, je vous connais : vous êtes des émeutiers.

ÉTUDES d'histoire. 187

Vous maudissez, je le sais, ce gigantesque accroissement de \ie qui puise sans cesse dans la nature une force incommensurable pour une infatigable destinée. Vous regrettez que la voix humaine parle au-delà des horizons visibles pour le regard, à des siècles encore à naître qui, du fond de leurs limbes, l'entendent déjà. Plus l'homme se rapproche de Dieu par une participation de plus en plus grande à Tinfini, plus vous êtes tentés de le croire déchu. Vous jetez encore Tanathème à l'arbre de la science. Vous déplorez, par le moyen de l'imprimerie, l'invention de Timprimerie. Vous imitez l'exemple de Platon. Le sublime rêveur écrivit un jour contre l'écriture. Il trouvait que la parole notée détruisait en nous la mémoire. Il préferait une faculté aune découverte. Ëh bien! savezvous ce qu'a fait l'écriture pour punir Platon Telle nous a précieusement apporté son paradoxe.

Nous devons donc refaire dès aujourd'hui la langue de l'histoire, et ne plus dire : sous le règne de tel ou tel prénom qui appartient à telle ou telle dynastie, la France a fait ceci ou la France a fait cela; car il n'est pas possible souvent de moins régner que le prince régnant, si par régner on entend agir sur une nation.

Assurément, Louis XVI a été roi dans le sens de l'Almanach royal, il a épousé une archiduchesse, porté un cordon sur la poitrine, entendu la messe en musique, reçu une fiole d'huile sur la tète, distribué son profil sur cuivre à millions d'exemplaires, écouté* en bâillant les ambassadeurs. Il a été, en un mot, un

roi complet, moins les maîtresses^ cependant, et moins les bâtards.

Eh bien ! franchement, était-il, à la fin du siècle dernier, quelqu'un moins prédestiné à gouverner, c'est-à-dire à travailler un peuple, à le façonner, à le transformer, que ce bonhomme, je le dis sans ironie, brusque et mou, honnête et troublé par son confesseur, bon chrétien, père vertueux, et, qui sait peutêtre, excellent serrurier, si un préjugé de famille n'eût pas contrarié sa vocation. Il eût mangé paisiblement son morceau de pain, comme le jour où la royauté mourait aux Tuileries. Il n'eût pas porté devant l'Europe le poids d'une horrible tragédie. Il n'eût pas fait en voiture le chemin du Temple à la place de la Révolution. Il n'eût pas payé du plus inutile coup de couteau qui ait jamais été donné, en grand appareil, le funeste malentendu de sa destinée.

Le malheureux n'a été roi que pour mourir; mais, sous son règne, Parmentier a mille fois plus régné que lui, avec un coup de pioche dans la plaine de Grenelle. Il a donné la pomme de terre à notre pays ; il a dressé la table du pauvre jusque dans la dernière campagne ; il a chassé en partie la famine d'un sol si souvent affamé par la disette. Le règne de Parmentier est écrit, de sillon en sillon, d'un bout à l'autre du territoire. Chaque jour la figure de Louis XVI disparaît au creuset de la Monnaie ; la pomme de terre refleurit chaque année, et chaque année avec elle la gloire de Parmentier. Parmentier règne encore, il régnera toujours. Il ne craint ni révolution ni près-

ÉTUDES d'histoire. 189

cription pour sa dynastie, entrelacée au sol par d'impérissables racines.

Nous appelons à chaque instant le règne de Napoléon un grand règne, et à coup sûr aucun homme destiné à porter une couronne n'a plus cumulé sur sa tête toutes les idées de royauté. Il a été roi et empereur à la fois, pour épuiser en quelque sorte le vocabulaire de la puissance. S'il suffit pour régner de tirer des coups de canon, il a certes amplement régné, car personne, que je sache, ne peut se vanter d'avoir fait dans le monde autant de fumée.

A force de calculs, il a trouvé le moyen d'aller, avec cinq cent mille hommes, faire à Moscou une visite que l'empereur de Russie lui a rendue à Paris avec le même cortège. Mais il lui a fallu, pour faire ces quelques centaines de lieues, quinze ans de marches et de contre-marches ; encore a-t-il laissé derrière lui quatre millions d'hommes en chemin. Cette promenade militaire a coûté pour le moins à la France vingt milliards ; mais que reste-t-il aujourd'hui de tout cela? Des champs engraissés en Allemagne par le plus coûteux de tous les engrais, des villages brûlés en Champagne, des mots magnifiques : Wagram, Austerlitz, Marengo, Friedland, apostilles par un dernier mot : Waterloo ; des invalides, des jambes de bois, des croix d'honneur et des chansons.

Aucun roi, sans doute, n'a commandé plus d'armées que Napoléon, tué plus glorieusement et par des procédés plus abréviatifs, plus de milliers d'hommes à la fois, n'a donné aux prêtres plus de Te Deum

à chanter, et aux poètes plus de victoires à mettre en dithyrambes.

Et cependant il a pu rêver la souveraineté universelle, mais il ne l'a pas connue, et après avoir traversé l'Europe, il à fini douloureusement sur un rocher. Le souverain universel du dix-neuvième siècle était ailleurs ; c'était un pauvre Américain sans nom, sans titre, sans argent, que l'Institut de France, pardessus le marché, déclarait dûment atteint de folie. Tandis que la France admirait un fossoyeur à cheval qui avait le talent de faire partout des cimetières en un jour, à grand renfort de millions, le fou passait son temps à chauffer une marmite pour étudier l'effet de la vaporisation sur le couvercle.

ïl prétendait changer la face de la terre avec une goutte de vapeur. Jamais le monde, depuis qu'il est monde, n'avait entendu une pareille absurdité, ht fou laissa les savants écrire, tant qu'ils voulurent, les arguments les plus compétents et les plus décisife contre sa découverte, et quand ils eurent fini leur démonstration, il mit sa chaudière à bord d'un bateau, et le bateau marcha comtne viviant et animé par un esprit. Un autre fou mit la chaudière sur une voiture, et la voiture, prise de délire, haleta, souffla, partit et roula dans l'espace avec la vitesse de la tempête. Et la distance, ce jour-là, fut vaincue, et Thumanité fut renouvelée, et ce n'est pas seulement le verbe de l'homme, ce fut aussi son corps qui circula à la môme heure, dans la même journée, de borne en borne, à travers vingt frontières*

BTUDES d'histoire. 191

Fultou a refait les conditions de géographie. Il a mis la Russie sur le Rhin, à portée de notre influence. Avant cinquante ans, j'en préviens charitablement toutes les chaneelleries, la Russie sera française. Il a complètement révolutionné la diplomatie. Il a écrit pour les peuples un nouveau droit des gens, plus durable que le traité de Munster. 11 a imposé sa loi à tous les états de TEurope. Que disons-nous, de l'Europe ? de TÀmérique, de l'Asie, du monde entier. II règne maintenant partout.

Napoléon conduisait à peine une armée, Fulton a trouvé le moyen de transporter une nation. Aujourd'hui une nation va facilement rendre visite, en train de plaisir, à ses voisins. Voyez Londres en ce moment? Et vous pouvez parler après cela du règne de Napoléon, ce roi botté qui a fait quatre pas snr la planète et quelques ratures de sang à la carte de l'Allemagne ! Il faut plaindre votre ignorance, vous n'avez pas encore idée de la souveraineté.

Il est à regretter, qu'après cette leçon d'histoire, M. Guizot croie devoir faire la petite guerre d'allusion contre la démocratie. Il cherche à nous prouver que Ludlow, que Libume ont poursuivi toute leur vie une impossibilité sous le nom de république, et peu s'en faut qu'il ne bénisse Monck d'avoir rappelé la monarchie.

Or, qu'était-ce que Monck, de l'aveu même de M; Guizot? Un courage de louage, un condottiere de guerre civile, un pillard méthodique qui discipline le pillage^ qui tire Tépée sans une conviction capable

de racheter l'horreur du sang versé, qui tue à tour de rôle pour le compte de la liberté et pour le compte du despotisme uniquement, à prix d'argent. Voilà le héros de la restauration monarchique, qui, du fond de son ignominie, semble arracher à M. Guizot un sourire de complaisance .

Qu'importe! Nous n'avons pour le moment à donner raison ni à Fairfax, ni à Burnet, ni à Harrisson, ni à mistress Hutchison. Ils ont fait ce qu'ils ont fait, ils ont vécu comme ils ont vécu, paix à leur mémoire; et M. Guizot oserait-il affirmer, la main sur l'histoire, que, sans la tentative de république, l'Angleterre aurait réussi à conquérir définitivement la liberté en chassant une fois de plus la dynastie de Stuart. Et à qui alla-t-elle demander une dynastie de rechange? Précisément à la république de Hollande.

Nous ne tenons pas même à discuter si la monarchie n'est pas une chimère encore plus décriée que la république, à en juger, du moins, par toutes les têtes qui portent en ce moment une couronne. Ouvrez la fenêtre, regardez le continent ; montrez-nous un souverain, un seul qui mérite, je ne dirai pas l'admiration, mais seulement l'indulgence. Est-ce Nicolas? Cet homme fait horreur, quand on songe à la Pologne. Est-ce le roi Bomba? L'ombre de Tibère a dû plus d'une fois lui donner l'accolade. Les premiers républicains aujourd'hui, ce sont précisément les rois, qui, par la folie ou par la férocité de leur politique, imposent la république à l'Europe comme une nécessité.

ÉTUDES d'histoire. 193

Mais laissons de côté, pour le moment, cette question et regardons plus haut que la maison de Bourbon. M, Guizot redemande la royauté, nous l'avons; seulement, notre roi, à nous, c'est le génie; c'est lui, et lui seul, qui règne à la fois de droit divin et de droit populaire; cai' c'est Dieu qui le crée, et c'est le peuple qui le reconnaît. Nous aimons et nous bénissons sa souveraineté, parce qu'elle répand toujours la lumière et le bien-être, non sur ses sujets, mais sur ses égaux ; le génie ne. prend lé pouvoir, ou plutôt ne le reçoit de l'acclamation publique que pour le reverser en bienfaits sur la nation, et, qu'on le veuille ou non, il commande seul à notre esprit, il domine seul notre existence. Après la révolution de Février, nous avons vécu deux ans en république ; vivions-nous autrement que sous la monarchie?

En perdant successivement trois dynasties, la France n'a perdu ni une invention, ni une science, ni une industrie ; résignons-nous donc à obéir désormais au seul roi qui élève ici-bas l'humanité en grade et en bonheur. Habituons-nous à être heureux, sans murmurer contre la Providence qui nous envoie sans cesse le génie pour nous consoler d'un trône brûlé et d'un palais désert. Nous sommes, vous le voyez, aussi royaliste que M. Guizot; seulement, nous le sommes d'une autre manière. Qui de lui ou de nous a raison? Nous lui donnons rendez-vous pour vider la question au siècle prochain, et pour peu qu'il soit pressé, à l'heure qu'il voudra.

LA RENAISSA^LCE.

imii^^t.

Enfin voici la renaîasanoe, rhomme va donc tespirer. Il en était temps. Le moyen âge le tuait en détail^ il lui soutirait en douceur tout ce qui peut lui rappeler qu'il a un corps et un esprit.

Une théologie ascétique» en extase devant une tête de mort^ avait fait du roi de la création une espèce de cadavre, encore autorisé à travailler et à respirer, rien de plus; il n'avait pas le droit de sentir ou de penser. Ni science, ai industrie, la glèbe seulement, parce qu'il fallait bien que le moine remplit son es^ carcelle et que le brigandage organisé de la féodalité troutât quelque chose à piller.

L'Église avait mis l'humanité en pénitence : l'homme passait sur cette terre^ la nuit dans Tâme^ sans connaître autre chose de la vie que la douleur ou que la

LÀ RSKAISSÂNCE. 195

terreur. La pieuse malpropreté du cloître régnait dans la société tout entière, comme la toilette de la sainteté. Toutes les maladies contagieuses Tenaient fon* dre à la fois sur cette société croupie : la lèpre, la peste, le mal ardent, la danse Saint-Guy ; on eût dit la fin du monde sur le fumier.

Mais pendant ce long cauchemar de l'humanité le génie païen fermentait sous terre en Italie; et, un jour, îl remonta à la lumière du soleil. Le peu qui restait de l'homme en Europe, éprouva un soulagement profond à la vue du revenant. On le salua comme un autre sauveur, et, pour le voir, le tou* cher de plus près, on prend de toute part le chemin d'Italie. On y va de Flandre, d'Allemagne, d'Espagne, de Suisse ; la guerre sert d'entremetteuse à ce rendez-vous de la pensée. Le peuple français y arrive en chevalier, la lance sinr la cuisse ; il va chercher une motte de terre de Tautre côté des Alpes, et en rapporte la vita nuova de la renaissance.

Et c'est un pape, Léon X, élevé à la cour épicurienne de Laurent de Médicis, qui ouvre la marche ; comment, et pourquoi? si ce n'est par ce jeu d'esprit du progrès qui choisit à point nommé, pour outil de son œuvre, l'honïme qui doit y être le plus opposé par métier.

Lorsque le cardinal de Médicis sortit du conclave, à l'état de pape, sous le nom de Léon X, le peuple de Rome voulut donner convenablement la bienvenue au premier prince d'une maison régnante qui coiffait la tiare. La maison de Médicis régnait, à la vérité, de

fraîche date^ et plus d'un vieillard avait pu voir le fondateur de la dynastie vendre de la laine sur la place du marché. N'importe, un prince pape, Rome semblait revivre. A la cérémonie du couronnement, qu'on appelle la possesso, la population tout entière sema les rues de fenouil et pavoisa de drapeaux les façades des maisons.

Les millionnaires du temps élevèrent, devant leur palais, des arcs de triomphe ornés de statues vivantes de déesses et resplendissants d'inscriptions à la gloire du nouveau pontife.

Un médecin de Florence» Jacques Penni, nous a transmis quelques-unes de ces devises, qui témoignent des idées régnantes de la capitale de la chrétienté.

Le banquier du pape, le Siennois Chigi, celui-là même qui a élevé, au bord du Tibre, le palais de la Farnésine, écrivit en lettres d'or, sur l'arc de triomphe dressé à sa porte, un distique latin, dont voici le mot à mot :

« Vénus a régné. »

Vénus était le pape Borgia.

a Mars a régné. »

Mars était Jules IL

« Pallas règne maintenant. »

Pallas était naturellement Léon X, qui n'avait, jusqu'alors, donné d'autre preuve de sagesse que de prendre la fuite à la bataille de Ravenne.

Mais un orfèvre du voisinage, Antonio de San Marino, indigné de ce congé brutal donné par un traître à la première divinité de l'Olympe, mit à

Tétalage de sa boutique une statue de Vénus, ornée d'un vers latin qu'on peut ainsi traduire :

« Mars a régné, Pallas règne, Venus régnera toujours. »

Antonio de San Marino, croyait flatter Léon X, à coup sûr; mais \e pape donna, pour son compte, un démenti à la prophétie.^ Cependant, du haut de sa haquenée blanche, caparaçonnée d'or, il lisait sans sourciller toutes ces apothéoses de la galanterie.

Le nouveau pontife avait trente-sept ans le jour de son entrée en fonction. On peut le juger, du premier coup d'œil, sur son portrait du palais Pitti. A voir cette tête massive, couverte d'un bonnet de velours ; ces gros yeux myopes, à fleur de tête; ces joues flasques et retombantes ; cette main potelée, ornée de bagues, on soupçonne déjà en lui un arrière-neveu de Vitellius.

Léon X, au témoignage d'un anonyme contempo* rain, était un homme de taille élevée, la figure haute en couleur, purpureus vultus^ le cou court, le ventre rond, le corps obèse. Il y avait en lui une telle surabondance d'embonpoint, qu'au moindre mouvement, ne fût-ce que pour dire la messe, il fondait, il coulait, et que, pour arrêter cette hémorrhagie de sueur, il devait sans cesse éponger, avec son mouchoir, la rosée ruisselante de sa figure.

Voilà pour le physique ; quant au moral, c'était un prince de bonne humeur, un distributeur agréable de poignées de main et de poignées de sequins; c'était, 4e plus» un diplomate achevé, rompu à toutes

198 HEUBES DE TRAVAIL.

les tactiques de Tintrigue, mais avec une physionomie ouverte et souriante de bonhomie. Il ne quitta le sou* rire installé, à poste fixe, sur sa lèvre, que le jour oii il apprit que le cardinal Petrucci avait comploté d« Tempoisonner dans une médecine.

Le cardinal avait ensuite jugé prudent de passer la frontiè/e. Léon Xle rappela auprès de lui par une lettre de tendresse. Le cardinal avait peur de Tamitié du pape^ il refusa de quitter Florence. Léon X lui envoya un sauf-conduit pour désarmer sa défiance. Le cardinal doutait du sauf-Hsonduit, il refusa encore de partir. Léon X pria l'ambassadeur d'Espagne de vouloir bien contresigner un nouveau passe-port; le cardinal revint à Rome sur la signature de l'endosseur. Quand le pape le tint au Vatican, il donna l'ordre de l'étrangler.

Léon X aimait le plaisir de la chasse et de la table ; chaque fois qu'il pouvait dérober une journée au salut du monde, il chaussait une paire de bottes et il allait, à la villa Magliana, tirer le lièvre ou le lapin. te Saint-Père avait la cuisine la plus raffinée et la table la plus originale de l'Italie; on y servait, entre autres curiosités culinaires, des saucisses de paon imitées des anciens Romains. L'amphytrion aimait à égayer le repas de facéties d'un goût équivoque, et, à cet effet, il faisait collection de bouffons dans toutes les contrées de la péninsule, surtout des gloutons illustrés par leur talent à dévorer un pigeon rôti d'une seule bouchée, ou à engloutir une douzaine d'œufs sans reprendre haleine. On leur servait quel-

quefoî» des morceaux hérétiques de singe et de corbeau, dissimulés sous des sauces hypocrites, et il riait du courage malheureux que ses coûTives mettaient à lutter contre la rébcllîon de ces tiaûdes de contrebande.

Après les bouffons de la rue, venaient les bouffbîls de la poésie. Il y en eut deux surtout que Léon X semblait accabler de sa préféreiîce. L'un était un fou de cour appelé Tarchipoète Querno. Lorsqu'il avait improvisé une pièce de vers passable, Téchanson du pape lui donnait Un verre de vin eu récompense t mais lorsqu'il avait commis un attentât contre la prosodie, réchanson versait dans le verre une quantité d'eau proportionnelle au délit.

«Hélas! disait Un jour le poète au pape, dans un accèâ de mélancolie^ tu as marié Thétis à Bacchus ; mais je te prie de remarquer que la femme Remporté sur le mari. »

La i'éCompense et la punition variaient selon le temps et l'humeur du souverain pontife. Parfois, dans un élan d'enthousiasme, il faisait couronner Querno d'une feuille de chou ; parfois aussi, dans un accès de mécontentement, il le faisait bâtonner, au bout de la table, pour réchauffer Tinspiration de l'improvisateur.

Le second poète admis à l'intimité de Léon X portait le nom de Baraballo, et possédait en prébende Tabbaye de Gaëte. Le malheureux abbé croyait, de bonne foi, posséder le génie de Pétrarque. Lépn X Vetatretenait dans cette illusion, et, poui* compléter la

ressemblance, il engagea l'abbé à monter au Capitole. Baraballo accepta l'invitation. Or, précisément Vasco de Gama venait de découvrir le passage de l'Inde par le cap de Bonne-Espérance. Le roi de Portugal avait envoyé une ambassade au pape pour notifier la nouvelle, et, comme pièce justificative, il avait ajouté un éléphant à l'ambassadeur.

C'était le premier éléphant qui faisait apparition à Rome depuis l'évanouissement de l'empire romain. Il reçut, à son entrée, une ovation aussi éclatante que le pape lui-même, au jour de son couronnement. Léon X conseilla paternellement à Baraballo de partager l'enthousiasme populaire avec le nouveau triomphateur, et de monter au Capitole à dos d'éléphant. Le poète accepta encore ce triomphe en participation^ et, le jour de la fête de saint Côme et de saint Dainien, il partait du Vatican, une couronne sur la tête, dans un fauteuil d'or, au sommet du majestueux colosse*

L'éléphant croyait, dans son ingénuité, porter en triomphe un autre Vichnou. Il marchait avec toute la gravité orientale, au bruit des tambours et des trompettes. Lorsqu'il passa sous le balcon du pape, il fît halte et fléchit le genou. Sa Sainteté lui donna la bénédiction, et il reprit sa marche, au bruit des acclamations et des fanfares. Mais sitôt qu'il eut franchi le pont Saint-Ange, il reçut tout à coup, à bout portant, une volée de huées et de sifflets. Il agita d'abord avec fureur le double éventail de ses oreilles, pour chasser ces notes discordantes, et, comme elles redoublaient à chaque pas qu'il faisait, il prit le chari-

vari pour une personnalité, et, dans la colère de sa dignité outragée, il envoya, d'un revers de trompe, Tarchipoète Baraballo rouler dans le ruijsseau, la couronne la première.

Le pape trouva le dénoument si heureux, qu'il voulut en perpétuer la mémoire ; il chargea Raphaël d'en faire un dessin. C'est ce dessin qu'on voit encore aujourd'hui sculpté sur une porte du Vatican.

Léon X n'aimait pas seulement à rire, il savait aussi protéger l'art et surtout la musique ; il avait une belle voix de basse et il chantait volontiers au dessert. Sa Sainteté transforma un jour un violoniste en archevêque, uniquement pour le mérite de son coup d'archet.

Quelle que fut toutefois sa passion pour la musique , il lui préférait la poésie et peut-être même la philosophie. Élevé dans l'atmosphère académique du Poggio par un père philosophe, il garda toujours au fond du cœur une incorrigible tendresse pour le génie de l'antiquité. Aussi n'admettait-il dans son intimité que les païens posthumes de son temps, les pâles clairs de lune de la Grèce, comme Sannazar, comme Frascator, ou simplement les gentilshommes lettrés, les humanistes de profession.

Léon X les recrutait de toutes parts et dans toutes les cours de l'Italie. Il enleva, à la cour d'Urbin, le comte Baldasar Castiglione, l'auteur du CortegianOy poète, diplomate, capitaine, à l'œil doux et bleu, insinuant et caressant dont on peut voir le portrait au Louvre, de la main de Raphaël. Le pape nomma le

comte Castiglione son secrétaire ; il fit ensuite l'acquisition de Bembo.

Bembo passait pour Thumaniste le plus parfait de la renaissance ; c'était en outre un philosophe amoureux qui prêchait l'amour platonique en théorie, mais savait corriger au besoin la théorie par la pratique. On a retrouvé de notre temps, à la bibliothèque Am* broisienne, la blonde mèche de cheveux que Lucrèce Borgia lui envoya dans un billet et qu'un accès de pudeur autrichienne a dérobée aux regards du public.

Un jour, à la cour du duc d'Urbin, Bembo fit un sermon lyrique à la gloire de l'amour platonique, puis il resta longtemps plongé dans une vision exta^ tique, le regard levé au plafond.

— Prenez garde, messer Pietro, lut dit la spirituelle comtesse Pia Emilia, votre âme va quitter votre corps.

— Ce n'est pas le premier miracle que l'amour aurait accompli en moi, répondit Bembo.

Une fois cardinal, Bembo prit une courtisane pour maîtresse.

Le Saint-Pèré partageait ainsi ses heures de loisir entre ses chiens de chasse et ses académiciens ; il invitait quelquefois les savants à souper pour relayer les bouffons; au dessert il leur servait des ducats d'or sur des plats de velours, c'étaient leurs jetons de présence ; ils les gagnaient en traitant les questions les plus révolutionnaires de la philosophie. Pontânus disait à la table même du pontife, que le jour où le législateur avait inventé l'immortalité de l'âme, il avait

écouté la voix de Tinlérêt plutôt que de la vérité. Partout ailleurs qu'à la cour du pape le fagot aurait fait justice de ce blasphème.

Léon X avait autant d'indulgence pour le libertinage de la poésie que pour la hardiesse de la pensée. Lorsque TArioste alla au Vatican, le pape lui donna l'accolade; il ne lui donna toutefois que cette marque de faveur. Le poète avait mieux auguré de la munificence d'un Médicis ; il lui donna cependant encore autre chose, un bref qui frappait d'excommunication quiconque médirait du poème de l'Arioste; et pourtant ce fut le pape de la tolérance qui soumit l'imprimerie à la censure de l'Église et qui rédigea le premier catalogue de Y Index.

Mais entre tous les lettrés pensionnés sur sa cassette, il affectionnait d'une affection à part Diovisi da Bibbiena ; c'était aussi un enfant de Florence et son compagnon d'étude ; Léon X le décora de la barette et le logea auprès de lui, au-dessus de lui, au dernier étage du Vatican, Le nouveau cardinal y vécut en païen de l'école de Pétronne.

Il ne reste plus de son logement qu'une salle de bain ou plutôt un oratoire de l'amour, décoré par Raphaël. Le peintre y a représenté un poème complet de la beauté : Vénus naissantCy Vénus blessée^ Y Amour triomphant^ le Triomphe complet de VAmour^ le tout pour distraire un cardinal au bain, avant l'heure d'officier à l'autel. Aujourd'hui, un camérier, réduit à la portion congrue, occupe le logement du cardinal Bibbiena. Il a fait de la salle de bain, immortali-

séc par le génie de la peinture, une garde-robe et un jÇarde-manger.

Le cardinal Bibbiena avait cultivé dans sa jeunesse la poésie ; il avait rimé la première comédie de la renaissance, imitée de Plante, la Calaiidra. Que dire de la Calandra ? si ce n'est que le traducteur français a cru devoir passer plus d'une scène, parce qu'elle résistait à toute tentative honnête de traduction. Cependant, Léon X fit représenter aii Vatican la pièce intraduisible sans en retrancher un mot, pas même le dialogue de Samia et de Fessenio. Veut-on savoir en l'honneur de qui? en l'honneur d'Isabelle d'Esté, duchesse de Mantoue, et devant qui? devant la fleur de l'aristocratie romaine.

Il y aurait injustice toutefois à rejeter sur Léon X la responsabilité de cette longue partie de débauche. Rome avait toujours été cette ville de plaisir à outrance, que Pétrarque appelle quelque part la nouvelle Babylone. Cette orgie chronique tenait à la nature particulière de la population romaine, l'écume de toutes les populations de la chrétienté.

Il faut bien l'avouer, par ses fabuleuses recettes de la daterie, par ses annates, ses expectatives, ses dispenses, ses impositions de toute nature, prélevées sur la catholicité, la cour romaine attirait autour d'elle une population flottante de banquiers, de courtiers, de changeurs, d'agioteurs, qui accouraient à Rome, du nord et du midi, du levant et du couchant, comme à la Bourse en plein vent du monde entier.

Malgré ses ressourcés inépuisables, la papauté avait cependant le talent de contracter plus de dettes qu'elle n'avait' de revenus. Or, à cette époque enfantine en fait de crédit, elle avait imaginé ^ à défaut d'emprunts directs, un système d'emprunts indirects qui ne faisait qu'augmenter cette population cosmopolite.

Chaque fois que le trésor pontifical tombait en déficit, la papauté émettait un certain nombre d'offices qu'on achetait à prime ou à perte, selon l'âge du titulaire. Elle inventa aussi une infinité de places de fantaisie, qui n'avaient d'autre utilité que de servir de prétexte à une rente viagère, en échange d'un capital à fonds perdu : places de procureurs, places de notaires, places de protonotaires, places de connétables. Quand les noms débonnaires vinrent à manquer, on mit en circulation des places féroces de stradiotes, de jannissaires, de mamelucks. Ces Turcs romains n'étaient toutefois- que de paisibles rentiers inscrits au grand livre de la dette papale, sous la dénomination commune de chevaliers de Saint-Pierre.

Ces chevaliers de Saint-Pierre étaient naturellement plus ou moins des hommes célibataires ; car nous ne plaçons notre fortune à viager, dans ce monde, qu'autant que nous n'avons .pas d'enfants. Vivant au jour le jour, sans famille, et par conséquent sans pensée d'avenir, ils avaient hâte de jpuir, car ils savaient d'avance qu'ils engloutissaient tout ce qui devait rester d'eux-mêmes dans leur dernière

206 HËUHES m TfUVÂIIi.

minute I. Que • pouvaient^ls cramdra d'ailleurs: la trompette du jugement dernier? ils n'y croyaient pas, ou quand ils y croyaient par basard^ ils avaient soin de prendre une assurance contre Tenfer, en achetant une indulgence.

A cette nombreuse clientèle du pkisir, il faut ajouter la classe non moins nombreuse de la prélature — pourprée, mitrée^ titrée, chaperonnée^ éperonnée qui, depuis le simple abbé jusqu'au cardinal, esca* ladait, d'échelon en échelon, la hiérarchie de l'Église. Cette aristocratie de la tonsure abandonnait en général ta direction de ses abbayes ou de ses évéchés h des suffragants et à des coadjuteurs, pour dépenser les revenus des biens de l'Église dans les villas vo^ luptueuses de Rome, et sous le frais éventail des pins d'Italie.

Les chevaliers de Saint-Pierre et les prélats for* maknt une formidable corporation d'hommes célibataires qui amena natureUement à son tour, par esprit de symétrie, une classe ootrespondanto de femmes c^bataires ; un pap« du seizième siècle en fit le recensement sous son règne, et en inscrivit trente-cinq mille sur le livre d'or de ta beauté ; un autre pape les soumit à une capitatioa de six Jules par tête et par semaine* La cour pontificale accorda. la pereeptiion de ce droit en bénéfice. Lorsqu'un souverain pontife voulait récompenser un éveque, il lui donnait dix femmes, vingt femmes — à titre de prébende.

Ces Hétaïres de la renaissance étaient recherchées, quelquefois môme honorées comme les Hétaïres de

LA aSNAISSANCfi. 207

Goriuthe et d'Athènes. Alexandre YII les invitait aux orgies du Vatican. Tournons cette page d'histoire<

Impéria ressuseita un instai^t, sou$ Léon X, la puissance d'Aspasie; spirituelle, lettrée^ musicienne, poète, philosophe, elle habitait le palais le plus richentent meublé par le plus riche banquier de Rome, Augustin Chigi ; elle tenait table ouverte et donnait à souper à toute la poésie et. à toute la théologie du temps^ à Beroalde> à Bibbiena» à Sadolet, àBembo> etc. On frappa, de son vivant, une médaille en son honneur^ et lorsqu'elle mourut, on Tensevelit en l'église de Saint-Grégoire avec cette épitaphe : Ci-^glt la cour^' tisane Imperia. La fille d'Imperia^ plus belle encore que sa mère, tomba dans un guet-apens du cardinal Petrucci et en mourut de douleur*

Et pourtant c'est dans ce milieu voluptueux et autour de ce pape badin que gravite le mouvement ar« tistique, littéraire de la renaissance. Michel-Ange lance en Fair le Panthéon de Rome sur la lourde nef de Saint^Pierre, il traduit la Bible en marbre dans la statue de Moïse et, de plus en plus mélancolique comme à la fin d'un monde, il jette sur le mur de la chapelle Sixtine le terrible mémento du jugement dernier. Au même moment l'âme en fleur de Raphaël, tantôt chrétienne, tantôt païenne, plus païenne cependant que chrétienne, passe alternativement* du Paradis à l'Olympe, dé la Madone à Psyché, et quel que soit le sujet échappé à son génie, il semble avoir dit le dernier mot de la beauté. L'Arioste, né d'un

fabliau, suit à travers l'espace la folle muse de la fantaisie. Rabelais reprend sous uneautre forme la tactique de la plaisanterie et il apprend au monde la puissance de l'éclat de rire. Enfin, Machiavel, le front penché sur l'antiquité, au sortir du cabaret, découvre le premier renseignement caché de l'histoire.

Le monde marche, le monde pense, mais voici que tout à coup un moine indiscret interpelle le pape du fond de l'Allemagne et lui demande compte de l'Évangile; et Martin Luther entraîne une partie de l'Europe dans sa révolte contre le saint-siége. La papauté finit par comprendre qu'en protégeant la philosophie elle s'empoisonne comme Borgia avec son propre poison ; elle rentre alors dans son rôle de nature, elle réagit contre la liberté de penser.

Un pape flamand succède à Léon X ; il ne niiange que de la merluche et ne boit que de la bière de Louvain ; quelque temps après la .tiare tombe sur la tète d'un inquisiteur. Le bûcher répond au libre examen.

Il est trop tard ; la pâte a pris le levain ; l'humanité a contracté l'habitude de raisonner pendant qu'au nord de l'Europe la foule change de croyance et apprend à croire par elle-même en embrassant la Réforme, l'élite lettrée porte la curiosité plus loin que la Bible, et au-delà, au-dessus de la Bible jette un regard à la dérobée sur l'énigme de la destinée humaine.

Montaigne commence par déblayer le terrain en remettant tout en question, «que sais-je? » il fait de l'âme humaine une page blanche ou chacun pourra

désormais écrire ce qu'il voudra, et Bacon y écrit la seule vérité qui ait droit à Thospitalité de l'esprit, la vérité tirée de l'induction et confirmée par l'expérience.

L'imprimerie, à peine trouvée de la veille, multipliait à l'infini le pain de vie et le donnait en communioD au monde entier. Yenise, souvent en lutte avec Rome et à l'abri des coups de mains de la conquête, forme comme le camp retranché de la pensée et en fabrique les armes d« guerre pour les exporter au dehors. La révolution lancée par Gutenberg, dit Michelet, n'eut son complément qu'à Venise. Lorsque Aide quitta l'in-folio des savants et répandit l'in-octavo, père des petits formats, des livres et des pamphlets rapides, légions innombrables des esprits invisibles qui filèrent dans la nuit, créant sous les yeux même des tyrans, la circulation de la liberté.

Une fois, cependant, Venise viola l'hospitalité qu'elle offrait à quiconque parlait librement. Ce fut lorsqu'elle livra Jordano Bruno à l'inquisition romaine.

Jordano Bruno naquit à Noie à la fin du seizième siècle ; il passa son enfance à l'ombre du Vésuve, les pieds sur un volcan ; à peine avait-il atteint l'âge de raison qu'il entrait au couvent, moins pour faire son salut que pour étudier l'antiquité. Le feu qui couvait sous le sol semblait avoir passé dans les veines du jeune novice; il avait sous son capuchon la fièvre de l'infini, et à travers la fenêtre grillée de sa cellule son âme prenait son vol à travers l'immensité sur la phi-

losophie ailée de Platon. La règle du cloître lui pesait ; bientôt il jeta le froc et courut l'Europe.

Chevalier errant de la philosophie, il alla défier dans toutes les universités les plus rudes jouteurs de la dialectique, pour rompre une lance avec eux en rhonneur de Platon et du calendrier de Grégoire. Si Dieu te touche, disait-il en route, tu seras le feu ardent. Dieu le toucha, hélas, et la flamme ne fut que trop ardente! 11 descendit d'abord à Genève^ cette froide caserne du calvinisme 4)0us la gouttière des glaciers ; mais le bûcher mal éteint de Servet fumait encore, le novateur secoua la poussière de ses pieds et alla argumenter en Sorbonne. Aristole y régnait depuis le moyen âge et faisait partie intégrante de rorthodoxie. La ligue approchait, le tocsin sonnait déjà ; un ligueur pouvait bien payer un dilemme d'une arquebusade.

Jordano Bruno passa la Manche avec la prétention de démontrer à l'université d'Oxford la quadruple sphère, c'est-à-dire l'infinité de l'espace; mais les docteurs anglais, intrépides buveurs et solides bretteurs, venaient précisément de résoudre l'importante question de savoir si les hommes vivaient plus longtemps que les femmes, et après cet effort de génie ils croyaient avoir atteint l'extrême limite de l'esprit humain ; ils bafouèrent la cosmogonie du philosophe nolain. Quid nonne Autyciram navigas^ lui crièrentils, tu iUe philosophorum proloplastes. Dûment convaincu de folie, Jordano Bruno mit dans sa valise son brevet de protoplastc et repassa le détroit.

Celte fois il voulut essayer TAUemagne ; mais à Wittemberg il eut l'imprudence de faire l'éloge du diable et il dut lever le pied aussitôt; de Wittemberg, il émigra à Prague, de Prague à Helmstadt, de Helmstadt à Francfort, discourant, enseignant, discutant, argumentant, écrivant, toujours enthousiaste et tou-* jours malheureux dans sa propagande; il avait traversé toutes les universités de l'Europe et nulle part il n'avait pu faire école, et beau et jeune encore, il jeta un regard de tristesse en arrière, il murmurait avec une amertume empreinte de fatuité : il ne me reste plus d'autre infortune à essuyer que Tinfidélité d'une maîtresse.

Il sentit sa destinée finie, et remontant aux jours de sa première jeunesse il voulut revoir ses plaines de citronniers et de romarins. Il franchit les Alpes, et à peine avait-il touché le territoire de Venise, que la sérénissime république l'arrêta sur la demande du pape et le jeta au fond d'un cachot; le cardinal san Severino réclama l'extradition du moine échappé de son couvent; Jordano Bruno conduit à Home, la chaîne au cou, y fut jugé par l'Inquisition et condamné à la peine la plus douce, ut clementissime puniretur; l'arrêt disait même sans effusion de sang, citra sanguinis effusionem.

On ne versa pas, en effet, le sang du coupable ; on le brûla au champ de Flore et on jeta sa cendre dans le Tibre. Un chroniqueur, témoin du supplice, ajoute finement qu'il était allé dans le meilleur des mondes dont il avait rêvé l'existence.

Tout ce qui restait de Jordauo Bruno flottait dans l*air ou coulait dans le Tibre ; il semblait anéanti jusque dans sa dernière molécule, son nom était oublié, rhéritage de sa pensée jeté au vent, lorsqu'un juif du nom de Baruch, reprit au fond d'une chaumière ' hollandaise, en face d'une pipe et d'un pot de bière, le panthéisme lyrique du moine napolitain et le formula mathématiquement par axiomes de géométrie, et ensuite le lyrisme de Jordano et l'algèbre de Spinosa dormirent profondément du même sommeil jusqu'à ce qu'un Allemand, Schelling, réhabilita le martyr de la place de Flore et le précepteur de la théorie de l'infini ; au môme instant un autre professeur allemand consacrait dans sa chaire une boucle de cheveux au génie de Spinosa. Et cette mèche de cheveux représente aujourd'hui toute la philosophie de l'Allemagne.

Félix ClaTé.

C'était à la fin d'une soirée du mois de février ; nous venions de lire la vie de Pie IX, par Félix Clavé ; vie racontée par un légendaire plutôt que par un biographe, car M. Clavé a canonisé Pie IX par avancement d'hoirie ; il le décrit longuement de la tête à la cheville, et il le suit pas à pas dans son existence. Pas un détail de la personne du pape, pas un quart d'heure de sa journée qu'il ne passe en revue. La lèvre, le sourcil, le pied, la main, la carnation, la toilette, l'heure du lever, l'heure du repas, l'heure de la sieste, l'heure du coucher, il a tout glané, tout noté, tout conté, de peur sans doute de laisser évaporer un atome, un geste, un signe de Sa Sainteté.

Nous venions de fermer le volume, et en le repas-

sâDt de mémoire, il nous semblait que Tépidémie nous avait gagné, noils éprouvions, nous aussi, un sentiment de sympathie pour le nouveau pontife, nous avions l'illusion de croire, avec la jeunesse de notre temps, à ]a chimère d'un pape libéral et à la réconciliation de l'orthodoxie avec la loi du progrès.

L'aiguille de la pendule cheminait d'un pas insensible vers l'heure des rêves, vers l'heure de minuit ; le feu mourait, la lampe pâlissait, et dans cette ombre douteuse, éclairée d'un dernier rayon, il nous semblait voir le fantôme de Pie IX assis à notre côté, la main gauche sur un bras de son fauteuil, la main droite tendue, dans l'attitude mimique de la bénédiction.

Or, pendant que, tout entier à cette vision, nous en cherchions le sens au dix-neuvième siècle, il se fit un bruit au-dehors; quelque chose passait dans la rue. Il y eut comme un ébranlement, qui arracha une étincelle au tison à moitié éteint du foyer, et la lampe, piquée d'amour-propre, fit un efPort suprême pour jeter un soupir héroïque de clarté.

C'était d'abord, au loin, bien loin, un roulement sourd, continu, croissant comme le bruit de la marée ; une clameur confuse de vagues humaines passait dans l'atmosphère ; des coups de marteau retentissaient de porte en porte; des hommes entraient, des hommes sortaient à l'heure où personne ne sort, si ce n'est à la veille de Noël.

A celte première rumeur succéda un bruit de pinces sur les pavés et de planches qui résonnaient

SOUS la pioche ; et puis, tout à coup, comme à un signal donné, les cloches des églises se mirent à tinter. On eût dit les clochers de Paris secoués par un tremblement de terre; ils jetaient de tous les côtés des appels désespérés, et, du milieu des rafales de glas entrecoupées que le vent brisait aux angles des carrefours, on entendait monter le cri : Aux armes! avec une telle intonation de fureur qu'elle ne semblait pas sortir de poitrines humaines.

Nous avions ouvert un instant la fenêtre ; mais, dans le quartier que nous habitions alors, une tranquillité relative semblait régner : une patrouille de garde nationale traversait la rue, au pas rhythmé de Tordre public ; un reste d'illumination fumait çà et là aux vitres, en l'honneur de la chute du ministère de M. Guizot. Bientôt cette dernière protestation de l'opinion expira de croisée en croisée ; il ne restait plus, à une heure du matin, qu'une ligne de becs de gaz noyés dans le brouillard. Seulement, aux deux bouts de la rue, des spectres en blouse roulaient, sur la chaussée, les barriques vides d'un marchand de vin, et bâtissaient paisiblement des pyramides de pavés sur un soubassement de futailles.

Mais, au milieu de cet épisode, le murmure de tonnerre que nous avions entendu gronder dans le lointain, montait de minute en minute par plus fortes bouffées. Le bruit semblait toujours confus : c'était de la parole mêlée à du vent, mais le vent semblait l'étouffer; tout au plus pouvait-on distinguer le cri de : Vive la réforme ! interrompu de temps en temps

216 HEURES DE TBAVAIL.

par un couplet de la MarseiUaise, C'était la révolution de Février qui passait.

M. Odilon-Barrot l'avait préparée en buvant à la santé de la monarchie, et le peuple allait l'achever en marchant sur rHôtel-de-Yille. Le lendemain, la dynastie avait disparu, et elle emportait avec elleTarticle que nous avions déjà écrit, dans notre pensée, sur le livre de M. Clavé. Pouvions-nous refuser une parole d'approbation au pape, qui semblait devoir mettre sa calotte de satin sur la tête de la liberté !

Grégoire XYI venait de mourir. C'était un despote, disait-on ; la chose est possible; nous croyons cependant qu'on l'a surfait à cet égard. Il n'avait pas l'étoffe d'un despote ; il en avait encore moins la vocation : ce n'était qu'un moine, mais un moine dans toute la force du mot, au physique aussi bien qu'au moral. Avant de troquer le froc pour la pourpre, il avait fait, par sa pieuse nullité, Tédiôcation de son couvent.

Bon priseur, meilleur gourmet, il avait transporté sur le trône pontifical toutes les vertus du capuchon. La papauté n'était pour lui qu'une cellule un peu plus coquette, où il pouvait dormir dans un meilleur lit et prier sur un coussin. Quant à régner véritablement, il n'en eut jamais l'ambition, pas plus que la capacité. Il abandonna, sans regret, le royaume de saint Pierre au premier venu qui voulait bien avoir la bonté de le débarrasser du fardeau de la souveraineté. Comme son barbier l'approchait le plus près, c'était son barbier qui menait les États de l'Église

entre deux coups de rasoir. A la vérité, le cardinal Lambruschini, premier ministre pour la forme, partageait Tautorité par moitié avec la savonnette.

Quant à lui, il passait sa vie à dire des prières et à bénir des chapelets; il n'avait ni passion, ni sympathie, ou le peu qu'il en avait il le réservait à la race porcine. Il avait réuni une collection précieuse de porcs dans un coin de son jardin; il possédait les échantillons les plus rares de toutes les contrées; il les montrait avec orgueil à tous les souverains de passage. Il traitait ses favoris avec une touchante bonhomie ; chaque jour, après son dîner, il allait leur donner des témoignages de sa pontificale munificence : il leur distribuait les friandises de sa table avec une tolérance qui était également gracieuse pour les orthodoxes et pour les hérétiques , pour les naturels de Mayence et les citoyens du Tonquin.

Tout Italien qu'il était, il savait rendre justice à la France. Il préféra toujours le vin de Bourgogne à la petite tisane doucereuse d'Orvieto. Aussi, lorsque Louis-Philippe envoya le comte Rossi en ambassade extraordinaire à Rome, eut-il soin de glisser dans les instructions de son ambassadeur les meilleures années de nos vignobles. Le Saint-Père parut touché de cette attention délicate du monarque français, et nous ne doutons pas que le clos Yougeot diplomatique n'ait aplani plus d'une difficulté entre Neuilly et le Vatican .

Pendant ce temps-là^ le cardinal Lambruschini

emprisonnait, massacrait, pendait, à Gésène, à Forli, à Ancône, sur un signe de tête de l'Autriche, ou sur une note de la Russie, ou, sans injonction du dehors, de sa propre initiative ; et Grégoire, occupé une partie de la journée à prendre des merles au filet, autour des bassins de son palais, n'avait pas Tair de le savoir et ne le savait peut-être pas en réalité. Il avait trouvé la machine pontificale ainsi montée, et il la laissait fonctionner en toute sûreté de conscience.

Faut-il raconter ici le trait de cruauté qu'il aimait le plus à commettre? Il ouvrait volontiers à la foule, les jours de fête, ses parterres du Quirinal. Sitôt qu'il apercevait à travers les allées de lauriers les élégantes de Rome défiler en toilette de ville, en compagnie de monsignors eu bas de soie violets, il glissait un mot à l'oreille d'un jardinier, et aussitôt de toutes les fentes des pavés et de toutes les feuilles des massifs, une pluie fine venait à jaillir d'en haut, d'en bas, et sur la tête, et dans la poitrine, et sous la soutane, sous la robe, de chacun, de chacune, et le Saint- Père, caché au fond d'un bosquet, riait en lui-même de la déroute que jetait cette artillerie aquatique au milieu de la foule.

Il semblait donc qu'à sa mort il n'y avait plus qu'à nommer un autre pape un peu moins enfant peutêtre, mais que ce pape, quel qu'il fût, régnerait sans accident; l'Europe catholique ne patronnait aucune candidature au conclave; T Autriche,- seule, avait adopté le cardinal Lambruschini, et la France avait accepté le candidat de TAutriche. Depuis le commen-

cernent du siècle le cabinet autrichien avait sonné le couvre-feu de toutes les idées en Italie, mais la France faisait en ce moment cause commune avec la politique rétrograde de Metternich sur la question du Sonderbund. Il semblait donc que la tiare allait tomber, au premier coup de scrutin, sur la tête du cardinal-ministre.

Un jour, après avoir chanté la messe du Saint-Esprit à l'église Saint-Pierre, une longue procession de cardinaux, d'évêques, de moines, de prêtres, d'abbés réguliers et séculiers, de nobles, de bourgeois et de popolani défila lentement dans les rues de Rome et s'arrêta sur la place du Quirinal. La croix d'argent qui précédait le cortège s'enfonça sous la voûte du palais. L'avant-garde composée de cardinaux la suivit et la porte se ferma. Toutes les ouvertures, toutes les fenêtres du Quirinal furent aussitôt murées.

Le conclave était réuni : un orage éclata en ce moment sur Rome et l'enveloppa d'obscurité.

Le lendemain, des groupes de peuple épars sur la place, autour de ce palais sombre, aveugle, interrogeaient du regard la /umei^o ou la cheminée qui laisse évaporer la fumée des bulletins toutes les fois que le scrutin est annulé : seul indice qui trahit au-dehors le bouillonnement confus des ambitions, dans cette alchimie des conclaves.

Ce jour-là, une première colonne de fumée s'éleva au-dessus de la fumetta. Le pape n'était pas nommé. Le lendemain, la cheminée fuma encore ; le pape était toiqours sur le fourneau.

Ëofin, le troisième jour, la cheminée ne fuma plus, et le peuple entendit un premier coup de pioche dans la fenêtre murée du balcon, où le nouveau pape élu vient annoncer son élection à la ville et à Tunivers.

Déjà, avant le troisième scrutin, Lambruschini s'était montré inquiet.

— Qui sera pape? avait-il demandé au cardinal Micara.

— Si c'est le Diable qui fait l'élection, ce sera toi ou moi, répondit Micara ; si c'est le Saint-Esprit, ce sera MastaL

Quel était donc ce Maslal que le scrutin allait choi* sir entre tant de cardinaux? On savait vaguement qu'il avait été garde-noble, qu'il avait quitté le service à la suite d'une attaque d'épilepsie, qu'il avait pris la tonsure, fait la mission d'Amérique, gagné son évêché dans les pampas, et montré dans l'exercice de ses fonctions épiscopales beaucoup d'abnégation, de douceur, de tolérance, de charité.

Cela suffisait. Il fut éln.

Le lendemain de son élection, le pape s'est réveillé homme d'État par le cœur, ou do moins par la fermeté. Diplomate plus fin que la diplomatie, il a déconcerté la France, il a fatigué l'Autriche. Patriote italien, il a sonné du haut du Capitole le tocsin de l'agitation amoureuse dans toute l'Italie.

Il paraissait avoir la vertu de l'initiative ; il ne reculait pas devant les obstacles ; il sut répondre à toutes les difficultés par des traits d'esprit. Les cardinaux avaient opiné de vive voix avec lui, en faveur de l'amnistie.

et au moment du scrutin, ils avaient tous mis une boule noire dans Fume.

Le pape sourit, et prenant sa barrette de satin blanc sur sa tête il la posa sur lés boules.

— Je les fais blanches, dit-il.

Et il donna Tamnistie.

Mais l'amnistie n'est que la préface de la régénération de ritalie. Déjà Pie IX entrevoit du regard de la prophétie de grandes destinées pour la Péninsule. Il veut d'abord réconcilier les peuples et les gouvernements par des institutions libérales, qui soient entre eux des gages mutuels de confiance et lancer ensuite les peuples ainsi réconciliés contre rÂatriche.

Le voilà donc venu le pape prédit par Tabbé Gioberti, le guelfe couronné, il Primato comme l'appelait Tabbé ; il va chasser rAutriche, il va fonder Tltalie, ritalie une et diverse à la fois, monarchique et fédérative sous la présidence de la papauté, et Pie IX accepte ce rôle, et il y croit dans la lune de miel de son pontificat; il fait mieux qu'y croire, il le crie luimême par la fenêtre au peuple romain. Courage Saint- Père!

Il y a dans un cloître de Florence, près de l'église de Sainte-Marie-Nouvelle, une chapelle où les deux héritiers dû Giotto, Taddeo Gaddi, et Simonne Mennoni, ont écrit à la détrempe le poème épique du catholicisme à l'époque du moyen âge; une de ces fresques, qui occupe à elle seule toute une muraille, représente l'Église militante; le pape, assis sur un trône au sommet du tableau, tient à la main une

mappemonde ; de chaque côté de son trône, le roi de France et l'empereur d'Allemagne, debout, l'épée nue, semblent défendre respectueusement les droits de la papauté. Pie IX avait dû voir cette fresque en passant à Florence ; il tenta de la réaliser en Italie : courage, Saint-Père !

Or, une nuit d'hiver, une flamme mystérieuse courut le long de la chaîne des Apennins ; ce fut un éclair de deux cents lieues qui palpita inopinément sur le cœur d'une nation ; que pouvait écrire ce doigt de feu sur le ciel étoile de l'Italie? Il écrivait indépendance, et, pour la première fois, l'Italie espéra. Courage, Saint-Père !

Et, en effet, à quelque temps de là, après la révolution de Février, un frisson d'héroïsme passa ^ur toute la Péninsule. 11 n'y a plus ni princes, ni nobles, ni prêtres, ni bourgeois, ni paysans, ni Piémontais, ni Lombards, ni Toscans. Toutes les anciennes divisions, toutes les anciennes querelles tombent d'elles-mêmes au souffle de la révolution, pour faire place à une seule pensée, la pensée de la nationalité, à un seul peuple, le peuple italien. Courage, Saint- Père!

Le rappel bat dans tous les recoins de l'Italie, et l'Italie debout, de la Calabre à la Savoie, marche le fusil sur l'épaule, contre l'armée autrichienne retranchée dans le Tyrol. Le roi de Naples envoie, malgré sa sympathie cachée pour l'Autriche, une armée en Lombardie. Le grand-duc de Toscane fait taire le cri du sang dans ses veines et déploie, contre la dynas-

lie de Lorraine, ses régiments sur TAdige. Le pape enfin fait signifier au comte Pillersdorff, premier ministre du cabinet de Vienne, qu'il ait à évacuer l'Italie sans esprit de retour. Courage, Saint-Père !

Et voici que ce pape révolutionnaire lâche pied à rimproviste devant la révolution qu'il avait déchaînée le premier. Il a peur de la liberté, il a peur de lui-même, il lance l'encyclique du 26 avril ; l'Église a horreur du sang versé, dit-il, et il rappelle son armée au moment même où l'Autriche fait un retour offensif contre le Piémont, et il congédie le ministre Mammiani, ministre libéral^ à tout prendre, pour le remplacer par le comte Rossi.

Pie IX choisit, en pleine effervescence d'un mouvement national, l'homme le moins national de la Péninsule. Napolitain en Calabre, Suisse à Genève, Français à Paris, Toscan à la première assemblée de Florence, Romain enfin dans les salons du Vatican, le comte Rossi ne représentait aux yeux des Italiens qu'un nouveau genre de patrie, la patrie du traitement. Citoyen voyageur de tous les États, il servait indifféremment, au choix des circonstances, ou la république ou la monarchie ; républicain de passage à Genève, royaliste d'occasion à Paris.

Ce fut là le ministre que Pie IX appela auprès de lui à cette heure funèbre, à cette heure troublée de la défaite où l'imagination populaire voit flotter partout l'ombre de la trahison ; c'était dénoncer d'avance le comte Rossi à la fureur du parti révolutionnaire, comme un défi vivant à l'idée d'indépendance ; de son

côté le ministre ne fit aucune démarche pour désarmer la colère de la population romaine ; il affecta la physionomie impassible d'un conspirateur de l'absolutisme; il appela des troupes à Rome, et il provoqua ses ennemis du sourire.

C'était plus qu'une imprudence. L'infortuné l'a rachetée par la mort, et, sur la marche du palais de la chancellerie, il a reconquis les ménagements de l'histoire. Le lendemain, la population romaine proclamait la République, et le pape fuyait en habit bourgeois, dans le coupé d'une comtesse bavaroise, à Mola di Gaëte, et il attendit patiemment, à l'ombre des citronniers de la villa Cicéron, que le soufGle de la réaction le ramenât au poste qu'il venait de déserter.

Mais au moment où il déménage sourdement du Quirinal, il accorde aux Romains toutes leurs demandes de liberté. Il savait bien qu'il mettrait le lendemain sa parole en sûreté derrière la frontière. Mais en partant. Pie IX emportait avec lui le gouvernement constitutionnel qu'il avait ratifié* après l'assassinat du comte Rossi. Il nomma seulement, pour la forme, une commission executive de sept cardinaux, qui refusèrent l'un après l'autre le pouvoir.

Il n'y avait donc plus à Rome ni constitution, ni gouvernement ; le peuple romain envoyait une ambassade à Gaëte, pour inviter le pape à reprendre l'autorité qu'il tenait de la constitution. Le pape refusa de recevoir l'ambassade ; alors le peuple interrogea le suffrage universel, et le suffrage universel lui renvoya la République. Mais à peine la République

française, tombée en réaction, a-t-elle appris l'eiistence de la République romaine, qu'elle envoie une escadre à Civita-Yecchia pour la détruire.

Rome est investie, attaquée, assiégée, canonnée, bombardée, afiamée pendant un mois; elle résiste avec héroïsme. Mais le courage de nos soldats remporte ; Farmée française entre dans Rome, la réaction essuie son épée , la remet au fourreau , chasse la Constituante du Capitole, abolit la République et envoie à Pie IX les clefs de la capitale sur un plat, d'argent.

Le pape rentre au Vatican sur la brèche encore toute chaude de la porte Angelica ; il y rentre l'âme frémissante , la lèvre convulsive de Thumiliatiou infligée à sa tiare. Il ne rêve que de vengeance, il ne parle que de sévérité. Il a trouvé enfin un ministre : c'est le cardinal Antonelli. Il le lâche sur le peuple romain, et le cardinal fait convenablement la besogne de la papauté repentie.

Et, d'abord, le cardinal publie, sous le nom d'amnistie, une liste de proscription ; car, lorsque l'Église frappe, elle dit qu'elle pardonne, et lorsqu'elle tue, elle prétend qu'elle relâche. L'inquisition avait inscrit le mot de miséricorde sur la bannière qui précédait la victime au bûcher ; et, à partir de ce moment. Pie IX recule d'un saut jusqu'en plein moyen âge» Il excommunie son siècle, la science, la liberté, la dignité, et, à toute sollicitation de réforme, il secoue la tête et il répond : Nonpossumus,

A la bonne heure, Saint-Père ; à chacun son métier.

Au commencement de votre règne , . vous n'étiez encore que Mastaï ; vous n'aviez pas eu le temps de dépouiller l'homme, et vous, vous voilà pape maintenant, bien pape^ tout à fait pape ; un homme audessus de rhomme, qui n'a plus rien d'humain, par oonséquent. Vous ne vous appartenez plus : vous appartenez à cette puissance aveugle^ à cette fatalité qui vous tient par le bras et vous mène... oîi vous allez. Courage donc , Saint-Père ! le dix-neuvième siècle le veut ainsi.

Il faut que votre cour ecclésiastique donne un scandale au monde^ en enlevant l'enfant Mortara à sa famille. Un rapt d'enfant ! mais c'est un crime partout» partout puni par le Code pénal, et sévèrement puni, car il immole deux victimes à la fois : la mère et l'enfant. L'Europe aura beau jeter un cri d'horreur : Pie IX détournera la tête. Est-ce que le cœur brisé d'une mère peut compter pour un clergé célibataire f Est-ce que le fils d'un juif n'appartient pas, d'ailleurSy de plein droit à cette mère universelle intitulée l'Église? Est-ce qu'un juif lui-même n'est pas un monstre dans la nature, à moins que le pape, toutefois, n'ait besoin de puiser à la bourse du juif Rotschild? Courage, Saint-Père! vous faites bien dans votre donnée.

Mais voici que l'Italie emprunte l'épée de la France pour conquérir son indépendance;» et elle la reprend sans le pape, malgré le pape, qui appelait, au fond de son cœur, la bénédiction du Seigneur sur le drapeau de l'Autriche, ce même drapeau qu'à une autre époque

il avait voulu écoDduire de la Péainsule. L'Italie existe enfin/ elle existe de la Sicile au lac Majeur. Il ne reste plus qu'aine enclave, l'enclave du royaume pontifical, qui refuse d'entrer dans l'unité de la paUie. Mais la population, emprisonnée dans TÉtat de saint Pierre, demande à forcer les portes de sa prison. Pérouse donne l'exemple, et Pie IX, le doux Pie IX, qui avait l'horreur du sang, quand il fallait verser le sang autrichien, lance son armée suisse contre Pérouse, et son général^ Smith, exécute une tuerie pontificale contre la cité coupable du crime de patriotisme. Courage, Saint-Père ! Iç monde a besoin de savoir comment vous savez ramener paternellement une population indocile à la mansuétude de votre régime.

Mais la papauté a beau vouloir retenir ce royaume de saint Pierre» fondé par César Borgia; l'Italie libre l'enveloppe de toutes parts et le resserre de plus en plus. Alors la coterie papale, éperdue, appelle à son secours un général français, qui méritait mieux de la destinée. Elle livre bataille à Castelfidardo et la victoire ne lui laisse plus que Rome et sa banlieue, et il n'a fallu rien moins que le drapeau tricolore de la France, égaré à Rome, pour conserver au prêtre-roi un simulacre d'État. Et pourtant Pie IX ne semble rien voir, ne rien comprendre; il défie encore le destin. Courage, Saint-Père! le destin n'a pas encore dit son dernier mot à votre égard.

Et aujourd'hui Pie. IX convoque, à grands fracas, un concile pour proclamer son infaillibilité. Le

228 HBUBlES DB TRAVAIL.

moment nous parait admirablement choisi pour reconnaître rinfaillibilité de l'esprit versatile qui a, tour à tour, béni et maudit la liberté. L'infaillibilité, soit; nous ne demandons pas mieux que de Tentendre murmurer en langue morte par les morts du cléricalisme. Il vaut mieux concentrer le moyen âge dans une seule tête, pour en avoir plus vite raison.* Courage donc, Saint-Père, minor DeOy major homine! et après cela vous pourrez mourir d'un ulcère.

Et, après tout, qu'est-ce que le catholicisme aujourd'hui? c'^st le jésuitisme, mais le jésuitisme du dixneuvième siècle» celui-là même que l'abbé Gioberti a pris en flagrant délit et dénoncé à la chrétienté. Pie lî n'aura fait que servir de prête-nom au chef de l'institut. Il parait qu'il existe à Rome un ventilateur naturel sur la place du collège de Jésus.

— On trouve toujours du vent sur cette place, disait un jour le commandeur de Sillery à l'ambassadeur de Venise.

— Je vais vous en dire la raison, répliqua l'ambassadeur : le diable et le vent se promenaient un jour, dans les rues de Rome ; ils passèrent devant la maison des jésuites. Le diable dit au vent : attends-moi ici, j'ai un mot à dire là-dedans. Il entra au collège et n'en est plus sorti, et le vent l'attend toujours à la porte, ajouta l'ambassadeur.

Tl l'attend, oui, mais pour souffler de telle sorte avant peu de temps, qu'il n'y aura ni tiare ni cou-, ronne qui tienne sur la tête, et peut-être qu'un jour avant même la fin du siècle, on verra passer dans

quelque sentier perdu de la Sabine une espèce de moine mendiant, la besace sur Tépaule, et quand on demandera son nom au garde-champétre de la commune, il répondra : c'est aujourd'hui un homme inoffensif qui n'a que le tort de demander l'aumône au lieu de travailler.

Conclusion : Un pape ne saurait être libéral ; papauté et liberté, cela fait un mensonge.

Anatole de liafori^.

Voilà un beau livre, pensé noblement et fait comme il a été pensé. L'auteur ne serait pas des nôtres, que nous lui parlerions avec la même franchise; mais aussi, sans vouloir diminuer son mérite, quel magnifique sujet il avait à traiter !

Il y a sur cette impasse de mer qu'on appelle l'Adriatique, une ville à part dans le monde, et mieux qu'une ville, toute une gloire du passé. Trafiquée au commencement du siècle par Bonaparte, tour à tour autrichienne ou française, au caprice de la diplomatie, elle avait cessé de compter. Mais à la révolution de Février, soulevée tout à coup du tombeau par la secousse électrique de l'Europe, elle veut reprendre sa - place dans l'histoire. Sans autre force que son patriotisme, elle chasse la garnison autrichienne et

proclame son indépendance. Cette yille est Venise.

Et d'abord admirons ici l'ironie profonde de la Providence :

Il a plu un jour à la coalition armée contre Napoléon de démembrer l'Italie et d'en incorporer une partie à l'empire d'Autriche. Que la géographie, la race, la langue, la tradition, protestent ou non contre cette incorporation, peu importait à la Sainte-Alliance, n'avait-elle pas pour elle l'assentiment de la Trinité?

Et l'Autriche a occupé ce jour-là une partie de ritalie» et, pour la déshabituer de tout sentiment de nationalité, elle lui a mesuré la pensée et retiré la parole. L'Italie a baissé la tête et gardé le silence. Une nuit sans soufQe n'est pas plus tranquille que cela : on entendrait l'herbe frémir.

La Sainte-Alliance représentait la victoire de l'Orient sur rOccident ; tous les États à la suite de la violente poussée que leur avait donnée la Russie ont reflué du côté du couchant, la Russie sur la Pologne, la Prusse sur le Rhin, l'Autriche sur l'Italie; toute la masse d'efforts communs roulait vers la France, comme pour accumuler les barrières entre la Révolution et l'Europe. Donc à partir de 1815, TAutriche tenait la pointe de son épée sur la poitrine de l'Italie. Sitôt qu'une insurrection éclatait quelque part, elle envoyait une patrouille hongroise faire la police.

Le problème d'un peuple gouverné en langue étrangère, derrière le rideau, semblait enfin résolu au soleil de l'histoire. Résolu? Attendez cependant une minute, j'ai à parler à ce gouvernement.

j'ai à lui dire : As-tu bien rédigé ton traité avec l'avenir? As-tu bien marqué l'étroit sentier où ce peuple doit marcher?

Tu as garni d'artillerie la place de ce palais. Tu as sagement fait. J'approuve ta prudence, et bien que le comte de Pallfy ait lâché un jour ce propos :

— A quoi bon le canon avec le peuple italien? le bâton suffit.

Le canon vaut mieux que le bâton, sois-en certain .

Tu as décrété la censure. Tu as eu raison. Je t'approuve encore. La parole est communicative comme l'électricité. Lorsqu'elle passe dans l'air, l'âme humaine vibre partout à l'unisson. Dans un pays dénxonétisé par la conquête, on ne doit entendre que le son des cloches et que le pas des grenadiers.

Tu as livré au jésuitisme l'éducation de la jeunesse. Tu as merveilleusement choisi l'instituteur. J'admire ta prévoyance. L'obscurantisme a la main exercée à faire des eunuques de l'esprit. Il parviendra peutêtre, par de savants calculs, à décapiter l'homme — de sa pensée seulement, et à faire du monde entier quelque chose comme le Paraguay.

Tu as supprimé toute occasion de gloire en supprimant toute publicité. Tu as prouvé une fois de plus ta sagesse. Tu as mis ainsi l'imprévu dans ta dépendance. La gloire est une popularité, la popularité est une puissance, une puissance est une menace, et de la menace à l'événement, il n'y a souvent que la distance du hasard .

Tu as tout prévu pour la sécurité de ta domination au-delà du Tyrol. Tu peux dormir en paix sur ta conquête. Tu es maître de l'éternité. L'œuvre de ton génie est consommée. L'Italie, inscrite sur la carte de r Autriche, est dispensée désormais de croire à son existence.

Mais as-tu prévu l'élection de Pie IX au prochain conclave? As-tu songé à ce mot de Pio nono qui pourrait courir d'un bout à l'autre de l'Italie comme le mot d'ordre d'une révolution? Non, n'est-ce pas? tu ne t'attendais pas à trouver un jour ton danger sous la tiare. Tu as tout prévu, excepté ce que tu devais prévoir : tu as élevé forteresse sur forteresse contre la parole et contre l'idée. Tu as oublié de fermer l'atmosphère pour empêcher ce mot de Pto nono de pénétrer dans tes États.

As-tu prévu le chemin de fer de Venise à Milan? Un chemin de fer en pays conquis ! avec l'argent de ce pays ! mais cela suppose une compagnie d'actionnaires, mais une compagnie suppose un droit de réunion, mais cette réunion, partout ailleurs la chose la plus simple et la plus indifférente, sera immédiatement sur cette terre de soupirs une révolution préparatoire, une Convention à mots couverts. On viendra se reconnaître ici et se toucher le coude, de tous les horizons et de tous les vents de l'Italie. Cette assemblée de capitalistes sera, je n'en doute pas, une allégorie ingénieuse destinée à cacher une autre intention. Ésope ressuscitera autant de fois sous une forme différente qu'il aura à combattre l'oppression.

Tu veux marcher aussi au souffle de la vapeur. Tu veux avoir la part des progrès de Isi civilisation. Prends garde, la civilisation te réserve peut-être quelque perfidie.

As-tu prévu dans ta loi de censure la parole du barreau? Tu supprimes le journal, et tu permets à un journal vivant en quelque sorte, à l'avocat, d'aller partout où il y a un intérêt convoqué et une discussion ouverte porter dans chaque question le mot incident, tu me comprends, qui est tout le discours. Le mécontentement a l'oreille fine pour saisir au passage la moindre allusion. L'éloquence à mi-mot est l'éloquence la plus dangereuse à certains moments. Tu as laissé à quelqu'un la parole, et voici venir Manin. Un homme est désigné. Son nom est un cri de ralliement. Tu souris d'abord au seul bourdonnement de ce nom dans la multitude. Je tourne la page du Destin. Je souris à mon tour de ta confiance.

Il faut bien reconnaître que par elle-même la conquête est impuissante à régner. Elle soupire d'un amour adultère pour l'impossible ; elle croit tenir le peuple enlacé dans son embrassement ; elle ne tient qu'un manteau. La réalité lui échappe toujours. On occupe un pays et on appelle cela le gouverner. On a dans la main, en eflfet, l'épée et la clef du Spielberg; on veille, on surveille partout. Un souffle passe dans l'air, un mot, un nom, un refrain, le bruit d'une chute là-bas dans le lointain, de l'autre côté de la montagne; le pied d'une dynastie vient de glisser sur le pavé de Paris; on défiait le sort et on tombe le

défi sur la lèvre, sans qu'on puisse savoir ni pourquoi ni comment.

Quand un pouvoir a contre lui la volonté nationale, il est condamné à mourir, il est mort déjà. L'opinion va toujours se fortifiant de plus en plus contre lui, tandis qu'il va sans cesse s'affaiblissant de plus en plus par une invincible logique. L'opinion l'attend au premier moment de faiblesse ; alors elle le frappe, — par la main d'un ennemi sans doute? elle est plus habile dramaturge que cela, — par la main de Royer-CoUard quand il est Charles X, par la main de M. Thiers quand il est Louis-Philippe. £t puis, les gens courts d'idées viennent dire : La révolution a tué cette dynastie; et non, la dynastie était tuée depuis longtemps. La révolution a été tout au plus une dernière formalité destinée à constater le décès.

Enfin Venise avait proclamé son indépendance. Le drapeau tricolore flottait sur le Lido. Le comte Pallfy fuyait vers Trieste sur un bateau à vapeur. Il avait cependant une nombreuse artillerie à son service. Trouvait-il maintenant que le bâton suffisait avec l'Italie? La république était proclamée. Vive Saint- Marc ! L'Europe entendit ce cri, et le vent le porta de l'autre côté de l'Océan; Mais ce n'est pas tout de proclamer son indépendance, il faut encore savoir la défendre au besoin.

Venise met courageusement la main à l'œuvre; elle improvise une armée, une garde nationale, une flottille, une artillerie, un armement des côtes, et, ce

qui est plus difficile encore, un système d'impôts, elle prévoit toyt, elle pourvoit à tout avec un infatigable enthousiasme et un infatigable dévouement. Dans un temps d'admiration, elle trouve le moyen d'être admirée la première. Le pape la bénit; son patriarche, car dans ce pays un évoque est un patriarche, la bénit après le pape, et à la suite du patriarche, l'archevêque de Paris la bénit encore. Jamais, de mémoire d'hommes, république naissante n'eut à son baptême tant d'évêques à la fois. Je me trompe, j'oubliais le baptême de la dernière république française. Il y avait là pour le moins dix évêques.

Maintenant l'Autriche peut venir; elle trouvera Venise bénie deux fois, et, ce qui vaut bien autant, prête à combattre jusqu'à la dernière cartouche. L'Autriche viendra bientôt, hélas ! car, après avoir battu l'armée piémontaise, repris Milan, tout incendié et tout fusillé sur son passage, elle a hâte de rebrousser chemin sur le sol encore chaud et fumant de la Lombardie, pour aller frapper dans Venise la révolution italienne toujours debout. C'était tout au plus une affaire d'avant-garde. Une heure devait suffire à Radetzky pour remet! re en place la ville échappée la veille à la servitude. Radetzky le croyait, et, pour en être plus sûr, il le disait. Il avait compté sans l'esprit de liberté et sans un homme du nom de Manin.

L'Italie est vaincue. Venise est seule désormais. Elle tient la dernière, sur la patrie encore une fois dénationalisée, le drapeau de l'indépendance. Elle a

compris qu'elle fermait la marche de la révolution; elle a voulu que la révolution commencée par l'héroïsme finit par Fhérolsme, afin que dans le drame sublime qu'elle était appelée à jouer, le dénoûment fût à la hauteur du prologue. Et ainsi enveloppée du flot de TAdriatique, comme de son linceul, elle attendait l'heure de mourir, d'un cœur plus grand que sa destinée» comme une cause qui sait qu'elle est étemelle» et qui passe par-dessus le temps pour aller demander refuge à son éternité.

Nul secours, nui espoir de secours. La flotte napolitaine a paru un instant et disparu. La flotte sarde est venue la remplacer et a levé l'ancre aussitôt ; car il fallait que, dans son martyre, Venise connût jusqu'au plus cruel supplice^ le supplice du naufragé, le spectacle de la voile évanouie à l'horizon. Bien plus, la France entr'ouvre sur le front de la cité mourante un pli du drapeau tricolore, et, sous le pli même de ce drapeau, l'Autriche vient pointer son canon, comme pour mettre la France dans sa complicité. Une ville contre un empire ! la défaite est certaine. N'importe, Venise en a pris son parti : elle a promis de résister quand même; elle tiendra parole. Qui donc a dit que le monde moderne avait perdu l'esprit du sacrifice?

Il est vrai que Manin est là. Qu'est-ce donc que Manin? Un homme de la foule, un avocat tout au plus. Il est humble, il est pauvre, il est inconnu, condamné par sa naissance à la vie sévère du travail. La terre du bruit l'ignore, et il s'ignore lui-même le premier. Il rêve bien parfois à quelque chose de

238 HBURES DE TRAYAIL.

vague, comme le lointain ; mais son rêve meurt en silence avec la lampe allumée à son chevet. Un jour, cependant, il entend un appel mystérieux. Il reconnaît la voix du siècle vivant, il obéit à cette parole, et la force de Tinfini descend dans son esprit.

Il marche où l'appelle le destin. Le sol tremble à chaque pas sous son pied pour Tengloutir ; n'importe, il marche sur Tabîme. Il va, criant le long des rues la douleur de Venise ; partout où il y a une chance pour une protestation^ Manin est debout, la tête au vent, la main levée. On finit par surprendre le tribun; on le jette en prison. A quelque temps de là, une sourde rumeur passe sur la lagune : Venise demandait, par cinquante mille voix à la fois, la liberté du prisonnier. La révolution était consommée. A partir de ce moment, apôtre, soldat, orateur, dictateur, chargé de gouverner, d'approvisionner, d'exalter et contenir une population assiégée, Manin a pleinement suffi, pleinement satisfait à cette œuvre, à force de se multiplier et de se métamorphoser en autant de génies différents qu'il avait de tâches à remplir, et cela sans attenter à un droit^ sans violenter une conscience, sans flatter une passion, sans trahir une liberté. Homme de liberté sous le costume de la dictature, il a voulu, au jour de sa chute, retomber tout entier sur son principe. Mon principe est immortel, a-t-il dit, et il me relèvera. Voilà un homme, enfin.

Qu'avons-nous dit, un homme ? nous aurions dû dire un héros ; mais un héros comme nous les aimons, sans emphase et sans tapage, simple et modeste.

LA BÉPUBLIQUE DE TBNISE. 239

austère et bon, quelque chose comme Franklin et comme Washington, mais Washington et Franklin poétisés et réchauffés par la sympathie et par la flamme de l'Italie. Quand j'ai vu Manin, je n'envie le grand homme d'aucun parti, et, pour faire ici ma confession, j'avoue franchement qu'après avoir lu le livre de M. de Laforge, et y avoir étudié de près la figure de Manin dans sa majestueuse bonhomie, j'ai conçu meilleure opinion de l'humanité et repris confiance dans l'avenir. Non, l'idée qui a trempé un tel caractère pour en décorer l'histoire, n'est pas destinée à mourir. Aussi je relirai ce livre toutes les fois que, dans une heure de défaillance, je viendrai encore à douter.

Venise est bloquée de toutes parts et enveloppée d'un cercle de mitraille et de fumée. Autriche et Italie, ne pouvant se rejoindre sur la terre, se rejoignent dans le ciel, sur une arche de flamme, pour âe dire un dernier adieu. La mort va et vient de chaque côté, mais avec quelle différence ! Ici, on meurt pour vaincre et avec la certitude de vaincre ; ici, au contraire, on meurt avec la conviction de la défaite et uniquement pour immortaliser la défaite, et cependant pas un murmure, pas un découragement dans ce peuple héroïque, décidé à sombrer, jusqu'au dernier homme, sous le flot de l'Adriatique, son pavillon sur la poitrine.

Aucune poésie ne devait manquer à la ville martyre. La faim, la peste, l'incendie de la bombe, tous les fléaux de l'homme viennent la visiter à la fois. Ce

que te boulet épargne, le choléra le tue; car le choléra est en ce moment Tallié de l'Autriche. Le pain va manquer. On a encore du blé, il est vrai ; on n'a pas de moulin à farine. Le besoin rend industrieux. On transforme chaque locomotive du chemin de fer en moulin. Alors Venise est sauvée, pour un jour du moins, et ainsi de jour en jour, jusqu'au moment fatal marqué sur le cadran. Tant que le peuple aura un morceau de pain, il pourra tenir le fusil ; tant qu'il pourra tenir le fusil, il pourra vendre chèrement sa dernière heure de liberté.

Mais un homme a parlé de capitulation. Sa part forcée d'héroïsme commence à lui peser ; peut-être a-t-ir, lui aussi, le remords de la liberté. Peut-être trouve-t-il que, de temps à autre, un obus indiscret visite de trop près son palais. Quoi qu'il en soit, il demande seul à rentrer en grâce avec l'Autriche. Quel est cet homme? Celui-là même qui avait béni la révolution, le patriarche, ou, si vous aimez mieux, l'archevêque. Sa conduite, dans cette circonstance, nous remet en mémoire certain épisode de naufrage. Un navire espagnol échoua, un jour, sur nous ne savons plus quel banc d'Amérique. Il y avait à bord un évêque, et, comme l'équipage allait périr, ce saint homme plia le genou et fit, à haute voix, la prière que voici : De crainte de fatiguer votre miséricorde, Seigneur, je vous prie de me sauver tout seul du danger. Ne rions pas de la naïveté, car, au fond, la prière de cet évêque est la prière de chaque parti.

Mais, loin d'écouter ce vieillard effrayé d'être trop

LA RÉPUBLIQUE DB VENISE. 24l

courageux et trop illustré en commun, Maniu continua de résister tant qu'il y eut, humainement parlant, possibilité de résistance. Mais le jour où il n'eut plus un écu, et^ ce jour-là seulement, plus un sac de blé, plus une chargé de canon, alors il rendit yenise à l'Autriche et il prit le chemin de Texil.

On a pu le blâmer depuis d'avoir prolongé, sans nécessité, une lutte sans espérance. Nous le féliciterons, au contraire, d'avoir résisté pour résister. Il a prouvé ainsi au monde jusqu'où peut aller la force d'une idée. Il a donné le bon exemple. Il a enseigné à l'Italie à mourir. Un peuple qui sait mourir est déjà libre. La liberté de fait n'est plus pour lui qu'une question de temps ; et qu'est-ce qu'une question de temps aujourd'hui?

Elle est morte pourtant. Voyez plutôt. L'Autriche commande à Yenise, à Milan, à Bologne, à Florence, à Livourne. Que reste-t-il maintenant du vaste élan national qui avait soulevé l'Italie, de l'Adriatique à la Méditerranée? Ce qui reste du volcan après la dernière secousse : à peine un murmure oublié au fond du cratère.

Mais pour juger une idée, il ne faut pas prendre seulement un moment, mais la série entière des moments, saisir leur continuité à travers leur flux et leur reflux et par cette continuité préjuger l'intention de l'histoire.

Voilà soixante ans à peine que la question a été posée pour la première fois, par la révolution française, entre la royauté et la démocratie. Depuis lors,

te

elles ont constamment lutté Tune contre l'autre ; elles luttent encore. Ëh bien ! la main sur la conscience, laquelle des deux forces gagne toujours, laquelle perd toujours du terrain? Comparons.

Le lendemain du congrès de Pilnitz^ la France, la première debout, proclame le système de propagande et appelle les peuples à Tindépendance. Vainement elle bat le tambour et tire le canon sur la frontière. Qui accourt à son appel? qui répond à son signal? Pas une nation, pas une province. La Prusse est rangée atitour de son roi, rAutriche autour de son empereur, et toutes les deux nâarchent conire la révolution.

La révolution, longtemps victorieuse, perd enfin la bataille de Waterloo ; elle semble devoir disparaître du sol de l'Europe, Vous vous trompez. Elle couve sourdement en silence comme dans Tombre d'un sillon. En un jour elle éclate à l'improviste à Naples, à Madrid et à Turin. Mais le temps n'était pas encore venu : elle retourne à l'oubli sur un geste du congrès de Vérone,

Elle ressaisit la victoire en juillet 1830, et au contre-coup de son idée, la Belgique proclame son indépendance, la Suisse congédie du pouvoir son aristocratie, l'Espagne chasse don Carlos, le Portugal déchire le principe de droit divin, l'ItaUe frémit; mais son jour n'était pas encore venu .: elle tombe dans son sang devant les murs de Bologne.

La révolution de Février vient compléter la révolution de Juillet. La démocratie, limitée au voisinage

de la France et rangée autour de sa frontière, débordt aussitôt et rayonne à toute la circonférence de l'Europe ; elle entre coup sur coup à Munich, à Vienne, à Berlin, à Venise, à Milan. À la première nouvelle de février, Tempereur de Russie appelle ses aides de camp : A cheval, messieurs l et il publie un manifeste contre la démocratie. Il comptait encore sur Talliance de la Prusse et de 1* Autriche, et le iendeqiain il était dans le monde le seul représentant de la Sainte-Alliance.

Ainsi ridée de souveraineté nationale a toujours marché depuis soixante ans de progrès en progrès. Réduite d'abord à la France sur le continent, puis à la France et à la Belgique, puis à la Belgique et à l'Espagne, puis à TËspagne et au Portugal, elle a fini par envahir successivement la Prusse, TAUemagne, l'Autriche, l'Italie. Elle était une nation, elle sera bientôt l'Europe. Quand un peuple a réclamé une fois sa souveraineté, il la possède déjà : Ce n'est plus pour lui qu'une affaire d'occasion.

L'Italie a marqué dignement sa place dans cette œuvre de revendication. Nous avons douté un instant^ non pas de son courage^ mais de sa persévérance. Nous avons dit en un jour d'erreur : Elle a un tort de nature, elle est trop aisément heureuse, elle fléchit sous le poids des grâces de son climat.

Sur cette terre bénie où la végétation effeuille nonchalamment sa couronne de pampres et de fleurs dans deux mers à la fois, au milieu de cette atmosphère ardente ou chaque souffle est un parfum, chaque pa-

rôle une musique, la jouissance pénètre dans i*&me par trop de pores, Tébranle par trop de fibres, pour que rhomme ne soit pas tenté d'obéir à cette sollicitation de bonheur el de laisser qui voudra, gouvernement plus ou moins pondéré, consultatif ou représentatif, vivre pour elle, administrer pour elle, et la débarrasser de la fatigue du pouvoir.

L'Italie, dans ces derniers temps, a démenti cette prophétie et prouvé, une fois de plus, son aptitude à la liberté. Elle a improvisé, en quelques mois, toute une génération d*orateurs et d'hommes d'État. Le monde va nécessairement oîi va la gloire ; car la gloire est la colonne de feu toujours en marche vers la terre promise.

Politique d'optimiste, nous dira-t-on peut-être. Si par optimiste on entend l'homme toujours satisfait du spectacle du monde, pour épargner à son indifférence la peine de prendre un parti, nous repoussons le compliment; mais si, par optimiste, on désigne l'homme confiant dans la marche du progrès et convaincu de l'avènement de la démocratie, nous confessons volontiers notre optimisme. Nous pouvons laisser aller le monde, comme il va, car il marche selon nous, à merveille.

Et, en effet, tournez la tête. Qui donc gagne du terrain autour de nous? qui en perd? Est-ce le despotisme, est-ce la liberté ? Mais la liberté règne plus ou moins complètement, sans doute ; mais enfin elle règne en Belgique; elle règne en Hollande, elle règne en Suède, elle règne en Piémont, elle règne en Portugal,

elle régnera bientôt en Autriche : lorsqu'une nation a balbutié une fois le mot de liberté, elle ne peut plus en perdre le souvenir; elle règne enfin en Espagne : elle y avait bien sommeillé un instant sous la chaleur énervante du midi, mais la voilà réveillée maintenant, et il faudra que la reine marche au pas du peuple ou qu'elle reçoive du peuple un ordre de congé.

Il n'y a que la France ou la liberté semble avoir disparu, mais pour combien de temps? L'intervalle d'une saison.

Il y avait dans le parterre d'un jardinier un chèvrefeuille qui penchait de langueur le long de son poteau. La racine à moitié rongée envoyait une sève insuffisante à latigç de l'arbuste; il essayait bien encore de fleurir, mais la fleur tombait au premier souffle sur le gazon.

Le jardinier prit le parti de couper l'arbuste à fleur de terre, et il n'en resta plus qu'un tertre surmonté d'un poteau ; mais un jour à la place ou il avait péri sous la serpe, un bouillonnement de feuillage jaillit du sol comme une fontaine àe verdure. C'était l'arbuste ressucité avec une nouvelle puissance de vie et une nouvelle moisson de parfums; après avoir puisé une seconde jeunesse au sein de la terre, il venait l'étaler au soleil. Maintenant il embaume au loin l'atmosphère des effluves de ses çirandoles. Quand les âmes ont soif de liberté, n'ayons pas d'inquiétude, la liberté a mis le temps dans son complot; le monde marche toujours.

On lit cette espérance à chaque page de ce volume.

M. Anatole de Laforge avait le droit d'écrire cette histoire ; il a traversé la diplomatie ; il a vécu à Florence; il aime l'Italie d'un amour profond; il est compatriote de sa liberté ;il est Italien de sentiment; il est témoin de la première heure de la révolution ; il est ému encore en racontant le drame qu'il a vu, du moins en partie. Sa parole éminemment sympathique communique l'émotion au lecteur. Son histoire, écrite d'abord dans son cœur, a toute la piété de la tragédie.

Aussi la relirons-nous pour notre part toutes les fois que nous verrons passer un nuage à l'horizon de l'Italie ; l'histoire pathétique est en général l'histoire qu'on aime à relire. On veut retrouver, dans cette évocation d'un peuple, et surtout d'un peuple encore vivant, tout ce qu'on a aimé, soi-même, tout ce qu'on a senti. On le retrouve de la première à la dernière ligne dans le livre de M. de Laforge. L'historien, à notre avis, n'est véritablement historien qu'à la condition d'être poète, dans le sens général de Texpression. Il n'y a pas seulement sous le soleil la vérité de la raison : il y a encore la vérité du sentiment.

Et pourtant Tauteur dit quelque part qu'un poète ne saurait être un homme d'État. Et lui aussi il jette la pierre au poète, lui poète, le premier, car à chaque instant on le prendrait, si Ton voulait, en flagrant délit de poésie. Ce n'est pas bien, car le poète n'a pas le droit de crier a^ poète pour détourner le soupçon et apaiser un préjugé. Celui-là seul a en lui la taille d*uu homme d'Etat,

qui a en même temps rinspiration d*un poète.

Et par poète, on ne dit pas le versificateur : la définition serait trop misérable ; on comprend l'esprit vibrant de la passion humaine tout entière, l'esprit lyrique, l'esprit sympathique, l'esprit prophétique, l'esprit complet enfin, et porté par l'enthousiasme à sa suprême puissance.

Pour agir grandement, il faut sentir grandement d'abord. Tout grand acte ici-bas a commencé par être un grand sentiment. Or, qu'est-ce que le sentiment, sinon la poésie en action? Aussi, la supériorité de l'homme sur les autres hommes est juste en raison de la somme de poésie qu'il porte en lui, ou, si vous aimez mieux, de sympathie, ou, si vous aimez mieux, d'imagination, ou, si vous aimez mieux, d'aspiration, ou, si vous aimez mieux, d'exaltation, ou, si vous aimez mieux, d'inspiration, car tout cela, au fond, est la mêine chose sous un aspect différent. Alexandre était un poète, le Christ était un poète, Jeanne d'Arc était un poète. Napoléon lui-même, à ses bons moments, était un poète, ou du moins affligé d'un grain de poésie.

Voyons, entre nous, Dante valait bien le grancane; Milton valait bien Jacques; Canning valait bien George. Quant à moi, je l'avoue franchement, et si je me trompe, que cette parole retombe sur moi seul de tout le poids de son erreur, je n'estime en politique qu'un poète, c'est-à-dire un homme d'idée et de sentiment à la fois, de réflexion et d'imagination. Quoi! le poète connaît mieux que personne l'âme humaine,

? j8 heures de travail.

la nianie mieux que personne, la captive et la magnétise mieux que personne^ et par je ne sais quelle indignité native, quelle excommunication tacite, il n'aurait, politiquement pariant^ aucun droit d'intervenir dans les destinées de Thumanité ! Dites donc plutôt qu'on juge un homme en politique au timbre poétique qu'il rend à chaque coup de la vie sur son esprit. Si tu n'es pas poète ou homme de sentiment, tout cela est synonyme, que me veux-tu? Tu n'es pas une intelligence de calibre ; passe ton chemin.

Moi je suis un esprit positif, moi je suis l'homme du fait avant tout, et nullement l'homme du système ou l'homme de l'idée. Quand vous entendrez cela, sauvez-vous : vous avez devant vous un ennemi. J'ai fait vingt fois cette expérience dans m'a vie, et pour mon malheur elle m'a toujours réussi. Aussi^ lorsque quelqu'un me dit : Je suis l'homme du fait, — pour moi il est jugé. Qu'est-ce qu'un fait, deux faits, trois faits, quatre faits, mille faits, des faits à l'infini, tant que vous voudrez, sans le fait des faits qui les relie tous entre eux, c'est-à-dire sans l'idée? Le fait, en définitive, n'a de valeur que par l'idée qui le classe, qui le juge, qui le caractérise, qui le fait ce qu'il est pour notre esprit, qui le fait un fait, en un mot, comme nous le comprenons. Prenez garde du fait pris isolément comme d'une mauvaise rencontre. Le fait est le sarcasme brutal de la médiocrité contre le talent.

Nous marchions en sens inverse ; il lisait un journal^ je tenais à la main un volume^ il me regarda, je le regardai et nous allions passer notre chemin, lorsqu'un promeneur nous croisa et nous laissa l'un et l'autre en présence.

Il nous fallut bien nous arrêter et nous adresser la parole. Je l'avais connu à l'époque de la révolution de Juillet. Il approchait alors de la trentaine; mais avait-il bien un âge en réalité ? Personne n'aurait pu le lire sur sa figure.

La nature semblait l'avoir créé exprès pour rêver. Tout en lui tenait du rêve : son pas traînant, son mouvement de pendule en marchant, son corps flexible comme une baguette, sa figure efiEacée d'une régularité désespérante, sa joue encore en retard au

250 HEUBES DE TRAVAIL.

duvet de l'adolescence, et enfin sa prunelle bleue, vague, errante dans l'espace .

Commencé par une mère dévote et achevé au séminaire, il vivait encore du lait maternel en fait de croyance, et gardait profondément empreint jusque dans sa dernière fibre le pli de la soutane. La passion d'ailleurs de l'ogive, alors dans toute sa floraison, avait ravivé en lui l'esprit de son enfance ; et il croyait doublement au catholicisme, pour lui-même d'abord, et ensuite par le mérite de la cathédrale.

La révolution de Juillet portait à la témérité de pensée. Lajeunesse remettait intrépidement le monde sur le métier. Il partagea l'épidémie courante de régénération universelle par la vertu d'une formule. La République, longtemps refoulée dans l'impossible, rentrait dans le domaine du futur contingent. Il l'aima dès le début d'une tendresse féroce, jusqu'à prendre Saint-Just pour le type idéal, et, disait-il dans son enthousiasme,pourleCbrist de la Révolution. Il affecta même un instant, par esprit d'imitation, la phrase Spartiate et*lé)p&i|?4fe^tête du tribun sentencieux de la terreur. Mais grâce à Dieu, sa sympathie naturelle et, autant que ^ sa sympathie, sa physionomie persistante d'adolescence protestaient à l'unisson contre ce jacobinisme posthume ramassé, tout au plus comme objet de curiosité, dans l'antichambre du comité de salut public.

Bientôt un nouveau météore apparut à l'horizon ; et au culte de Saint-Just maintenu du droit de premier occupant, il^ssocia fraternellement le culte de

Saint-Simon. Il installa les deux divinités contraires' dans son esprit comme dans un panthéon, sans paraître remarquer une minute leur incompatibilité de nature, puisque Tune, en définitive, personnifiait le principe d'égalité, et l'autre le principe d'autorité; Tune la démocratie et Vautre la théocratie.

Peu à peu cependant Texaltation de Juillet tomba ; la République, sortie avant l'heure pour conquérir le pouvoir, glissa sur le pavé ; l'Église Saint-Simonîenne, dispersée par la police, prit sa volée, comme l'hirondelle, pour l'Afrique. Un souffle contraire passa sur la jeunesse et la jeunesse, pour un instant, afficha tout à coup la religion de l'intérêt bien entendu et la tenue du candidat à une prébende sur le budget.

Dans cette déroute et cette liquidation générale deç rêves d'une génération, il subit la fortune commune, et il abandonna au moment la part d'idées qu'un autre moment avait apportées à sa pensée. De la croyance contradictoire de la veille, il garda simplement la première mise de fonds du catholicisme. Mais comme par la nature entreprenante de son imagination» il avait besoin de racheter une intempérance d'idées par une autre exagération, il choisit, dans le royaume céleste de l'orthodoxie un coin mystérieux^ le parterre amoureux de Sainte-Thérèse , et il suivit à la trace, d'un pas haletant, le frémissement de la robe enflammée de la sainte, à travers les battements d'ailes des colombes du pur amour et les rosiers en éruption de fleurs du huitième paradis.

Sur le chemin de la vie béate, il rencontra une veuve sur le retour, Madeleine titrée, patronnesse d^une maison de refuge, muse ascétique d'un poème intitulée : Le lis de Marie. U entreprit avec elle, au fond d'un boudoir corrigé par un cœur couronné d'épines, un cours pratique de mysticisme. Mais cette pénitente dévote avait régné dans sa jeunesse; elle avait disposé du sourire d'un premier ministre, et malgré sa conversion, et sous le voile de la pénitence, elle couvait encore la passion de l'intrigue et de l'influence. D'une main délicate et avec la diplomatie féminine d'une douairière de sacristie, elle lança son disciple dans l'action souterraine de la société de Saint-Vincent de Paul, et l'enrégimenta dans le parti militant de l'Église* Au premier cri de guerre du Sunderbund, il tira l'épée, c'est-à-dire qu'il équipa un grenadier suisse sur sa cassette pour marcher au martyre, par procuration.

La révolution de Février le surprit dans une extase à deux au fond d'un oratoire parfumé d'ambre et d'eau bénite à la rose et au benjoin. La République dérangea d'abord la volupté intime de sa contemplation. Mais lorsqu'il vit le clergé aller à la file sur les places publiques inonder de ses bénédictions les arbres de la liberté, il sentit remonter en lui comme une réminiscence de jeunesse. Il retourna son esprit d'un tour de main, et retrouvant au revers de la page l'ancienne glose républicaine, il rétablit le texte eiïacé dans sa primitive splendeur, et l'illustra pour la forme d'une légère enluminure de néo-christia-

nisme, appelé dans la langue du temps socialisme de rÉvangile.

- La contagion d'ailleurs de ces minutes enflammées 4e Février lui avait monté à la tête, jusqu'à lui faire illusion sur sa nouvelle métamorphose. Pour avoir, dans le temps, joué avec les souvenirs de Saint-Just, il croyait avoir, dans cette première période, un droit acquis à la résurrection de la République ; il oubliait, à vrai dire, la seconde période, mais avec tant d'ingénuité, qu'il devait mettre, qu'il mettait sûrement à cet oubli une certaine sincérité d'imagination. Il supposait de bonne foi avoir toujours pensé sourdement, à mots couverts^ ce qu'il pensait maintenant. La révolution de Février avait tout au plus rendu à sa conviction le service de la restituer à elle-même en dégageant le culte tacite caché, enseveli dans un recoin de sa conscience.

La République, dans un moment d'effusion, avait d'abord tourné là tête aux quatre vents, et envoyé sa bénédiction à tous points de rhorizon; de sorte que tous les partis pouvaient dire, à tour de rôle : la révolution, c'est moi, et l'aimer de toute la ferveur de l'égoïsme.

Bientôt l'heure des malentendus sonna; Février posait au monde^ d'un coup de foudre, un nouveau problème. Pour l'affronter sans trouble, il fallait un cœur quatre fois ferme sur lui-même, trempé à un autre air qu'au souffle énervant du mysticisme. La hardiesse de l'avenir lui manqua au premier murmure du tonnerre. La frayeur du présent le précipita

dans la réaction ; il repassa de l'autre côté de la révolution de Février.

Sur le soir de la République^ il émigra discrètement à Rome, pour chercher à sa source, disait-il, la foi du charbonnier, mais, en réalité, pour jeter la transition de l'absence, entre la conversion d'hier et la conversion de demain. 11 y pratiqua intimement un abbé am{^bie, moitié Français, moitié Romain, théologien d'alcôve, chargé de conduire mollement à guérison de l'un et de l'autre côté de la frontière toutes les consciences malades ou convalescentes de l'aristocratie.

Sur la recommandation, et par l'entremise de ce maître indulgent et consommé dans l'art de la pénitence, il épousa une héritière de bonne maison, élevée au couvent de la Trinité-du-Mont, et préparée dès l'enfance à un mari de choix dans la solitude et dans la langueur d'une cellule. Immédiatement après son mariage, il changea de nom, ou plutôt il ajouta à son nom de famille un supplément de bon goût, qui lui donna dans le monde une physionomie approximative de gentilhomme.

Propriétaire désormais, par contrat de mariage, d'une terre autrefois seigneuriale, il crut devoir témoigner à sa nouvelle situation la reconnaissance de penser comme son château. Il alla donc conjugalement à Venise, la ville sépulcre, croulant pierre à pierre dans la lagune, recevoir l'investiture du principe de légitimité. A dater de ce moment, il mena une existence à la fois édifiante et somptueuse,

équitablement répartie entre le confessionnal et l'Opéra.

Il habitait à Paris un hôtel gothique, gothiquement meublé, ou» pour mieux dire, encombré, de la cave au grenier^ de bahuts, de dressoirs, d'escabeaux, de crucifix, de bénitiers, de diptyques et de triptyques. Il mangeait, il priait^ il refait, il méditait à la vue des portraits, sous les longues figures et les écailles de fer appendues aux murs des anciens chevaliers qu'il appelait maintenant ses aïeux, du même droit que Napoléon, à l'arrivée de Marie-Louise, disait à ses courtisans, en leur montrant le portrait de Louis XYI : Mon oncle. Messieurs.

Il avait, en un mot, partout dressé, partout répandu le passé autour de lui, sous forme de pots cassés, de ferrailles rouillées, de chênes vermoulus^ de toiles moisies, comme pour laisser uniquement la parole aux spectres du moyen âge dans sa maison^ et en aspirer du regard, en quelque sorte, l'âme errante sur toutes les pierres, tous les morceaux de bois et tous les clous de tapisserie.

C'était la première fois que je le rencontrais depuis sa dernière métamorphose; il trahit d'abord un

léger embarras. Nous avions vécu ensemble; il voyait

en moi un témoin.

J'avais, en effet, éprouvé pour lui, dans le temps, une certaine attraction . Il avait la première vertu du siècle : la curiosité de l'idée. Il chercha de bonne foi d'abord la vérité ; mais, trop mobile pour la retetenir, il l'effleura seuletioent en passant, jusqu'au

jour OÙ, fatigué du perpétuel démenti, du perpétuel mouvement d'aller et de retour de sa pensée, il posa définitivement la tête sur Toreiller commode de la croyance convenue. Ce jour-là, il songea uniquement à tirer de la vie humaine le meilleur parti, au point de vue pratique, et renvoya au siècle à venir le soin de compléter l'explication de notre destinée; mais, comme il avait appris avec le temps à payer d'assurance, il crut devoir prendre l'offensive. £t après le salut de rigueur.

— Que lisez- vous là, dit-il.

Je lui montrai le volume.

— On aurait du couper le poing à l'auteur, dit-il,

— Quel crime a-t-il donc commis ?

— Il a nié la divinité de Jésus.

— Eh bien, niez à votre touf le livre de M. Renan.

— Il n'en aura pas moins porté un coup à la religion. Or, il faut une religion au peuple, n'importe laquelle, pourvu que ce soit une religion; vous avez essayé de fonder la liberté en France sur la philosophie ou plutôt sur l'incrédulité. Eh bien, voilà votre châtiment.

Et il me montrait du doigt le palais des Tuileries*.

— Vous ne voulez plus du Christ^ ajouta-t-il, vous aurez César*

— Je ne vois pas la relation.

— La relation la voici : si le prolétaire n*a plus peur de l'enfer, il manquera de respect à la propriété,

VIB DB JÉSUS. 257

puisque dans ce moude il n'y a plus qu'à jouir si nous n'ayons plus la chance d'un monde meilleur ; eh bien, à chacun son tour ici-bas, recommençons le tirage? Or, comme je ne vois pas que le système communiste ait la chance de convertir celui qui possède, ne fût-ce qu'un sillon, à entrer en partage avec celui qui ne possède que son travail, il faudra bien que César vienne trancher la question. Adieu. Je vous quitte ; j'ai donné rendez-vous à mon directeur de conscience.

Voilà donc, me disais-je en moi-même, ce que le pharisaïsme veut faire de l'Évangile, le gendarme moral en quelque sorte de la propriété. C'est la banque qui va aujourd'hui à la messe pour sauver non son âme^ elle a bien une àme vraiment, mais pour sauver le dernier dividende du coupon.

A part cette raison d'intérêt, comment le livre de M. Renan a-t-il soulevé tant de colères que Tévêque de Marseille a cru devoir faire sonner le glas, d'heure en heure, comme si le monde allait mourir?

Est-ce que chacun de nous n'a pas le droit de croire ce qu'il croit et de le dire en vertu de la liberté de conscience? Pourquoi donc M. Renan ne dirait-il pas que Jésus n'est qu'un homme, mais un homme au-dessus de Thomme, si c'est là son opinion personnelle ?

Il fait tort, dit-on, à la croyance du voisin... Tort en quoi? Qui force le voisin à croire M. Renan sur parole? M. Renan lui met-il le pistolet sur la

258 HEURES DE TBAVAIL.

gorge et lui crie-t-il : Dis que Jésus est ua homme ou je te tue !

Nous pourrions nous respecter, ce me semble, chaque fois que nous parlons de religion ; si nous en parlons, c'est que nous y attachons de Timportance, et si nous y attachons de Fimportance, c'est que nous avons encore de la candeur.

Quand nous voulons bien prendre la peine de songer à une chose aussi peu cotée à la Bourse que la vie future, nous faisons preuve, à coup sûr, d'abnégation, et nous devons y mettre de la franchise. Qu'avons-nous à gagner à la recherche de l'infini ? Pas même un ruban à la boutonnière.

Si donc un idéologue, comme ou dit finement dans le monde sans idée, pense que la notion de Dieu sert à quelque chose, et que sans cette notion, cette vie ne vaut pas un coup d'œil, cet homme, quel qu'il soit, aime sûrement la vérité pour elle-même, et il ne l'aurait pas trouvée qu'il n'en aurait pas moins le mérite de-l'avoir cherchée.

C'était là le mérite de M. Renan. Il a, lui aussi, la maladie de l'inconnu; au lieu de boire avec la foule l'eau trouble du Nil, il remonte à la source du fleuve sacré. Il pouvait, sans doute, comme un autre, avoir l'air de croire ce qu'il ne croit pas et mentir par réticence ; mais il aime mieux regarder en haut, il pense que ce temps-ci est peu de chose et il cherche au-delà.

Il avait un moment tâté son chemin; peut-être aimait-il un peu trop le passé. A force de concentrer

son esprit sur Tarchéologie humaine, il avait fini par le désintéresser du présent. Il laissait même parfois tomber sur le peuple le sourire sceptique du grand seigneur de la pensée.

Mais, aujourd'hui, il comprend que le salut en toute chose, c'est le peuple, encore naïf sans doute, mais ouvert à Tavenip. Lorsqu'il a eu foi au peuple, il a senti en lui une force de plus et une recrudescence de fierté. Aussi, le jour où un ministre a voulu le blesser tout en versant le baume sur la blessure, il a montré qu'il y avait un homme qui savait rester debout.

Je me sens d'autant plus à l'aise pour parler ainsi de H. Renan, que je ne partage pas son opinion sur le compte de Jésus. Autant et plus que personne, nous le tenons pour homme de talent; il n'y a d'écrivain que le philosophe doublé d'un poète. M. Renan est l'un et l'autre à la fois : érudition, grâce, imagination, finesse d'analyse, il a tous les secrets de la parole.

Il ressuscite le Christ et le replace dans son paysage; il ne le raconte pas, il le montre; le Christ est là, on le voit marcher, doux et rêveur, le long du lac de Tibériade. On le suit pas à pas dans sa promenade évangélique au milieu de la nature en fête, pour saluer la bienvenue du Messie. On sent, en lisant M. Renan, qu'il a respiré l'âme de la Judée.

La critique lui reproche, à la vérité, de mettre de la coquetterie dans son livre, et de travestir l'Évangile en roman ; il a donné à son livre la poésie de l'idylle pour plaire à la femme qui aime la verdure.

il faut bien parler la langue de son temps pour en être compris.

Il n'y a rien à faire avec F homme du monde, parce qu'il ne veut rien entendre ; il craint toujours qu'une idée ne dérange l'extase de sa digestion.

Avec la femme, au contraire, il y a de la ressource, car, depuis Eve, elle a la curiosité de l'idée; elle aime à porter la main à l'arbre de la science et après tout il vaut mieux pour elle qu'elle lise la Vie de Jésus qu'un roman de boulevard.

Et maintenant qu'est-ce que Jésus? Il faut que sur ce problème, le premier de notre temps, chacun ait le courage de faire sa confession.

Jésus n'est qu'un Dieu et ne peut être qu'un Dieu, et chaque fois qu'on voudra en faire un homme, on n'en fera avec tout le talent imaginable qu'un personnage de fantaisie.

Il n'y a d'autre histoire de Jésus que l'Évangile ; mais qu'est-ce que l'Évangile? Un livre fait après coup pour démontrer la mission divine du fils de Marie.

Or, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, l'Évangile forme un tout indissoluble. Il peut varier dans le détail d'évangéliste à évangéliste, mais il respire d'un bout à l'autre une parfaite unité d'intentiouc

Ce n'est pas un homme que l'Évangile montre, il le cache, au contraire; c'est un médiateur divin, et il accumule sur sa tête les signes de la divinité, nous voulons dire les miracles.

Que devra donc faire M. Renan pour restituer Jésus

à rbumanité? il devra faire un travail inverse, dégager l'homme caché sous le personnage, écarter la partie miraculeuse^de l'Évangile, écarter par conséquent l'Évangile lui-même, puisque l'Évangile n'est que le certificat de l'apothéose de Jésus.

Où est son critérium pour un semblable travail ? Voici un texte, en voilà un autre, de quel droit admettre celui-ci et rejeter celui-là? 11 ne faudrait rien moins que le don de seconde vue, pour distintin guer la réalité de la fiction, dans la trame d'un même récit : la robe du Christ n'avait pas de couture.

Mathieu contredit Jean et Jean contredit Mathieu. M. Renan doit sacrifier l'un ou l'autre, sous peine de concilier l'inconciliable ; mais il a besoin d'emprunter à Mathieu le sermon sur la Montagne , et à Jean le drame de la Passion, et alors il supposera que Mathieu avait à point nommé la mémoire des mots et n'avait pas la mémoire des faits, tandis que Jean avait une mnémonique organisée en sens contraire : il retenait les événements mais il oubliait les paroles.

On permet à Cuvier de reconstruire un être évanoui avec un fragment d'os, car on peut avoir confiance en un os, car un os c'est le fait lui-même pris en flagrant délit ; aucun manipulateur interposé n'a pu en modifier la forme dans le casier souterrain du déluge.

Mais quand M. Renan essaye, dans sa paléontologie religieuse, de reconstituer la personne réelle de

Jésus, et qu'il reoherche pour cela le fait authentique enfoui sous l'alluvion légendaire de TÉvangile, il rencontre entre le fait et lui le teinte même de TÉvangile qui a transfiguré Tévénement pour l'approprier à la divinité du Messie.

Il appelle donc en témoignage un témoin qui dépose continuellement contre sa donnée. Jésus natt miraculeusement, il vit miraculeusement, il meurt miraculeusement, il ressuscite miraculeusement, et séparer Jésus du mirs^cle qui l'escorte partout, ce n'est pas le restituer à lui-même, c'est Tanéantir tout entier.

Jésus n'est qu'un homme, dit-il ; eh bien, soit, j'accepte l'hypothèse pour un instant. Mais cet homme, fils de charpentier et charpentier lui-même, a produit le plus grand fait de l'histoire, il a produit le christianisme. Donc, pour proportionner la cause à l'effet, M. Renan devra proclamer Jésus le plus grand homme de l'univers.

Le plus grand, pourquoi? Le plus grand ne peut être que l'homme qui représente l'humanité dans toutes ses grandeurs réunies, et toutes portées à leur suprême puissance. Or, Jésus, simple mortel, manque précisément de la première grandeur de l'homme : de la puissance, du génie. Il n'a marqué son passage sur la terre, de l'aveu même de M. Renan, p^r la découverte d'aucune science ni d'aucune philosophie.

Mais si ce n'est pas un grand homme d'intelligence comme Pythagore ou Platon, il pourra être du moins

un grand homme de sentiment; il aura aimé. Voyons l'idéal de l'amour.

L'homme complet, c'est-à-dire organisé pour la destinée complète de l'homme, doit aimer la famille ; or Jésus a-t-il jamais professé le culte du foyer? a-t-il jamais sougé à payer, comme disait la théogonie Indoue, la dette de l'ancêtre? Voilà donc toute une portion du cœur humain à retrancher de l'humanité de Jésus,

L'homme complet doit aimer sa patrie et faire preuve de citoyen, car il ne vit pas dans ce monde à rétat d'hirondelle ; il habite à poste fixe un coin de terre précis ; il fait partie d'une communauté poli- 'tique ; il en reçoit protection et il lui doit dévouement en échange. Jésus aimait-il sa patrie? Loin de là ; il en acceptait la servitude.

Jésus aimait l'humanité, je le reconnais; mais aimer l'humanité en bloc, sans tenir compte de la famille ni de la patrie ; mais brûler d'une passion métaphysique pour le rêve, d'ailleurs respectable, de fraternité universelle, est-ce bien là ce qui constitue le plus grand homme de sentiment que la terre ait jamais porté?

Si le Christ Dieu est un Christ méconnu au point de vue de M. Renan, le Christ homme est un Christ tellement diminué que ce n'est plus qu'un visionnaire qui pousse le fanatisme jusqu'à mourir pour une utopie.

L'homme complet doit aimer le travail ; c'est par le travail, en effet, qu'il est un homme et non pas

264 HBURES DE TRAVAIL.

un ruminant, qu'il se nourrit lui-même et qu'il ne reste pas à la charge de la nature.

Le travail, c'est-à-dire le mouvement réglé par rintelligence et approprié par l'intelligence aux différents besoins de l'homme, fait l'homme ce qu'il est, et fera de plus en plus ce qu'il doit être, le lieutenant sur la terre de la divinité.

Mais Jésus a méconnu toute sa vie la loi du travail ; il peut avoir embrassé l'état de charpentier, il l'a pris seulement pour l'étiquette; il ne manie, en réalité, ni la hache ni la scie; il aime mieux rêver à l'ombre des figuiers et raconter des paraboles aux passants.

Il aime mieux vivre à l'aumône, et de qui? faut-il le dire? de plus d'une pécheresse qui a gagné son argent en conscience, mais était-ce pour le partager avec le chaste Nazaréen? et, à cet égard, M. Renan, croit devoir émettre une théorie de la mendicité pieuse qui mérite de sa part, un nouvel examen.

Mais si Jésus n'aime pas le travail, il aime encore moins la propriété qui n'est autre chose que l'épargne, c'esl-à-dire l'accumulation du travail. Il n'a aucune notion du tien et du mien, le communisme lui parait l'état de nature et la pauvreté la perfection de la vertu.

Ce n'est pas tout ; M, Renan cencontre le miracle à chaque verset de l'Évangile ; or, le miracle le place dans cette alternative : ou de le regarder simplement comme un fait apocryphe, et de ce moment l'Évangile n'est plus qu'un conte oriental, et tout livre fondé

sur la vérité de l'Évangile tombe du même coup à Tétai de fiction, ou bien de regarder le miracle comme un fait réel en lui-même^ mais comme un acte d'escamotage; que penser alors de l'escamoteur? * M. Renan dit, à la vérité, que chaque siècle a sa morale. Du temps de Jésus, on ne pouvait jouer le rôle de prophète qu'à la condition de justifier son mandat par le miracle. Jésus a du faire une concession aux préjugés régnants, sous peine de renoncer à la prophétie. 11 a dû guérir, exorciser, ressusciter, changer l'eau en vin, etc., en tout bien, tout honneur, d'ailleurs, uniquement pour montrer le passeport de sa mission.

Mais si Jésus ne croyait pas aux miracles qu'il faisait uniquement pour tromper la galerie, quelle comédie jouait-il donc vis-à-vis de lui-même et de sa conscience? Quoi! il prêchait la vérité à la terre, et il la mettait sous le patronage du mensonge! il procédait par des jongleries de thaumaturge à la régénération morale de l'humanité !

Ce n'est pas sa faute, ajoute M. Renan, c'est la faute de l'humanité elle-même ; l'humanité veut être trompée pour son plus grand bien, et c'est là un service qu'on ne peut lui refuser, à l'occasion, sans pécher par excès de scrupule. S'il n'en a coûté qu'un tour de passe-passe pour renouveler le monde, le monde aurait mauvaise grâce à venir épiloguer sur ce qui n'a été, en définitive, qu'une nécessité dé situation .

Soit! Mais Jésus n'est plus le moraliste suprême

266 HEUBES DE TRAVAIL.

qui apporté à rhomme le type achevé de la vertu; ce n'est plus qu* un politique habile qui spécule sur la sottise de l'espèce humaine; conduis-toi de façon, disait Eant, que chacune de tes actions devienne une règle de conduite. Si on ne peut pas en dire autant de Jésus, à tous les moments de son existence, de quel droit M. Renan en fait-il un idéal qui dépasse la mesure de l'humanité?

Yoilà pourtant où la théorie du Christ homme le conduit fatalement par la pente irrésistible de la logique ; elle le contraint toujours à placer le Christ trop haut ou trop bas ; trop haut pour expliquer la révolution religieuse du christianistde, trop bas pour concilier l'humanité de Jésus avec la légende de l'Évangile. 11 a beau solliciter le texte doucement, comme il le dit; le texte meurt sous sa main, ou résiste à l'interprétation.

Donc^ Jésus n'est ni un homme, ni un grand homme, c'est simplement un Dieu, et quoi qu'on dise et qu'on fasse, on ne pourra pas tirer autre chose de l'Évangile.

Mais qu'est-ce que Dieu? Je frémis, disait Voltaire, car ce que je vais dire ressemble à un système. Je frémis aussi à mon tour ; mais après tout, il faut avoir l'intrépidité de sa pensée au risque de tomber dans i]me redite.

Un ancien a écrit quelque part : Veux-tu vivre deux fois, revois ce que tu as vu ; veux-tu penser deux fois, reprendrai-je à mon tour, redis ce que tu as déjà dit ailleurs.

L'homme a besoin de Dieu, puisqu'on trouve Dieu sous une forme ou sous une autre, en tout temps et en tout pays. Dieu en effet est le dernier terme de l'esprit humain ! Sitôt que l'esprit cesse de comprendre, il dit : Dieu ; et c'est cet inexplicable qui explique l'univers.

Mais nul ici-bas lîe peut comprendre Dieu, car Dieu est le tout» et pour embrasser le tout il faudrait une âme à sa mesure. Comprendre c'est égaler, a4-on dit avec raison.

On ne peut donc saisir Dieu que peu à peu et toujours à travers le monde ; or, selon que nous vivons bien ou mal avec le monde, qu'il nous commande ou que nous lui commandons, la divinité prend un aspect différent à notre regard.

Voici rhomme par exemple, au lendemain delà Genèse, sur la terre encore chaude du dernier cataclysme ; le mal tient la première place dans son existence ; la douleur pénètre en lui par tous les pores ; alors il imagine un Dieu mécontent, indisposé contre l'humanité, et, pour désarmer sa colère, il lui apporte de temps à autre une victime.

Mais à mesure que, par la loi du progrès, l'homme prend sa revanche de la nature, il prend aussi meilleure opinion de la divinité, et il la représente sous que forme plus sympathique à notre destinée. Yichnou par exemple remplace Brahma, et Jéhovah détfône Moloch.

La civilisation reprend ensuite sa marche en avant, et par conséquent elle met plus d'intervalle entre

l'idéal divin qu'elle a conçu à son point de départ, et l'idéal nouveau qu'elle entrevoit déjà devant elle dans la brume de l'horizon.

Alors le Dieu ancien ne lui suffît plus ; il lui faut un nouveau Dieu, un nouvel avatar, c'est-à-dire une nouvelle incarnation de la divinité. C'est ainsi que, de dieux en dieux, l'homme monte sans cesse à Dieu, comme par l'échelle de Jacob, et qu'il en approche sans cesse sans pouvoir l'atteindre.

Voilà l'explication de Jésus : le Christ arrive au moment précis où le monde avait besoin de changer de religion. On n'avait plus confiance à Jupiter ni à son entourage. La théogonie voluptueuse de l'Olympe mourait de mépris. La philosophie avait remplacé le polythéisme dans l'esprit de quiconque tenait à honneur de penser.

La philosophie avait reconnu l'unité divine; Dieu est un ou il n'est pas, il ne saurait être multiple, ni bisexuel^ ni mâle, ni femelle. La Judée avait eu à la vérité l'initiative de cette conception, mais elle en avait voulu garder le monopole ; elle avait fait de Jéhovah un dieu juif, exclusivement juif, qui devait sécher sur place, faute d'un droit de sortie.

Le monde attendait quelque chose, le Dieu inconnu, mais lequel et sous quelle forme? évidemment ce devait être un Dieu-un et un Dieu-homme à la fois : un Qieu-un pour satisfaire à la croyance philosophique de l'unité divine, un Dieu-homme pour complaire à l'imagination païenne du temps, qui ne pouvait comprendre la divinité que sous une figure humaine.

Jésus sera tout cela, il sera plus encore. L'humaaité souffrait; après avoir confisqué le monde, l'empire romain allait disparaître. Le césarisme pourrissait sur son fumier, et de temps à autre il soulevait sa tête idiote pour frapper quiconque troublait son sommeil.

Or, il n'y a pas de plus grand trouble pour le repos de César que le murmure de la pensée. Il fallait donc à ce moment la religion tragique d'un Dieu crucifié qui enseignât plutôt à mourir qu'à vivre et posât l'idéal de la résignation portée jusqu'au martyre. C'est cet idéal que l'Évangile a réalisé dans la personne de Jésus.

Je ne sais pas et je ne m'inquiète pas de savoir si sous ce nom de Jésus, il y a un juif quelconque qui voulait réformer le judaïsme, et parlait du royaume de Dieu à un groupe d'initiés. Ce juif-là sans doute aurait pu avoir une douzaine d'amis, peut-être même un millier d'auditeurs, lorsqu'il prêchait en Galilée, mais il n'aurait jamais foiidé une religion, ni révolutionné l'univers.

Pour qu'il pût agir sur l'homme et le transformer de fond en comble, il devait avoir quelque chose audelà et au-dessus de l'homme, et c'est précisément ce quelque chose, ce caractère surhumain que Jésus revêt, après sa descente au sépulcre, dans l'imagination attendrie de la primitive Église.

Tout ce que l'âme humaine, exaltée par la persécution et enivrée de souffrance, peut avoir en elle de pieux et de pathétique, elle le répand en parfums

270 pBURBS DE TRA.VAIL.

amers sur le drame du Golgotha, et le Christ sort rayonnant de cette incubation mystérieuse, comme le derniermotdel'àme humaine, à un moment donné.

C'est un Dieu, cela ; car qu'est-ce qu'un Dieu sinon le type le plus parfait de l'être que l'homme puisse concevoir; car, ainsi qu'on l'a dit ailleurs, chaque fois que l'humanité monte à ce sommet suprême de rame, elle fait jonction avec Tidée divine et elle rapporte un Dieu de cette entrevue. Mais elle ne le crée pas de toute pièce et d'une seule idée, elle prend pour point de départ un fait naturel ou un fait historique, ou un homme. L'âme humaine se donne rendez-vous sur ce premier embryon divin et accumule sur lui toutes ses richesses d'adoration et de poésie.

L'homme promu à l'état de divinité dépouille l'homme de plus en plus, jusqu'à ce qu'il disparaisse enfin tout entier dans la céleste transfiguration de la légende; de ce moment, ce n'est plus l'homme, c'est le personnage qui a seul le droit de passer pour réel^ car c'est lui qui a réellement agi sur l'humanité et c'est en lui que Thumanité a vécu.

Quand bien même la critique en arriverait à enlever exactement, à une virgule près, lalluvion légendaire qui recouvre Jésus et qui forme le Christ, on n'aurait pas retrouvé pour cela le véritable fondateur du christianisme. S'il n'y avait eu à l'origine que le fils d'un charpentier aimable de caractère et suave de parole, cet homme n'aurait jamais renversé le paganisme et nommé une nouvelle religion.

C'est le Jésus après coup, le Jésus divin, dhinisé par Tenthousiasme de la première Église, c'est celuilà et rien que celui-là qui a converti l'antiquité en parlant à son imagination par la légende. L'homme ne meurt pas pour un homme pétri du même limon que lui, parce que cet autre a devisé sagement dans le temps sur le mérite de la vertu. On ne meurt et on ne brave la torture que pour le mystère, pour le je ne sais quoi qui flotte entre ciel et terre et donne à l'homme meilleure opinion de lui-même en dépassant l'humanité.

C'est là le Christ ; son nom devient sous le césarisme, le ralliement de quiconque souffre et de quiconque espère. Vienne maintenant l'heure de Tépreuve, voici le cirque béant; le tigre attend, le plomb coule, la poix brûle, il n'y aura pas un fils ou une fille du Christ qui ne marche résolument comme le Christ lui-même à la première gloire de ce monde, à la mort pour une idée.

Du moment que Jésus n'est plus un homme, qu'il est un Dieu ou ce qui est la même chose un idéal divin, l'Évangile n'e$t plus une énigme, qui exige l'explication d'un commentaire, c'est un poème religieux parfaitement clair, complètement logique, du premier au dernier verset. Quelle difficulté pourrait-il offrir désormais à l'esprit?

Serait-ce le miracle? mais quand on met en scène un être surhumain, il faut bien lui accorder une puissance surhumaine, puisque c'est à ce signe-là seulement qu'il peut démontrer la transcendance de

sa nature. La foule d'ailleurs a une inclinatioD naturelle au merveilleux, elle sent plus qu'elle ne pense, et pour la convaincre il faut parler à son imagination; l'imagination populaire même n'attend pas qu'on lui parle, elle parle d'elle-même, elle crée d'elle-même la légende avec d'autant plus de sincérité qu'une légende est l'inspiration de tout le monde et n'est l'œuvre de personne.

Serait-ce le mépris de la richesse? Mais puisque Jésus venait régénérer un monde pourri de luxure il devait réagir contre la richesse, car la fortune a toujours quelque raison de trouver le monde bon comme il est et de craindre qu'il ne devienne meilleur. Le christianisme devait donc faire bon marché de tout ce qui pouvait retenir l'homme à l'existence.

Serait-ce la négation du travail? Mais Jésus ne vient pas enseigner à l'homme à vivre de la vie de l'homme sur cette terre; il vient, au contraire, l'arracher à la vie au jour le jour, pour le rappeler au sentiment de l'éternité. Il fallait bien mettre l'humanité à la diète, à cette époque d'orgie, pour en finir avec les repus de l'empire romain.

Serait-ce la glorification de l'aumône? Mais, pour convertir l'univers, le christianisme allait mener une existence nomade ; il devait errer, au hasard, de ville en ville ; prélever ses repas sur le fonds commun ; frapper à la première porte venue ; tendre même, au besoin, la main au passant. Quel scrupule pouvait-il avoir de ce vagabondage apostolique et de ce commu-

nisme ambulant? Est-ce que partout où il passait il ne portait pas la rançon de Thumanité !

A ce point de vue, TÉvangile a raison d'être ce qu'il est, comme le soleil a raison d*étre le soleil, c'est-à-dire un incendie céleste, pour que les rayons, brûlants à leur source, conservent dans leur trajet à travers les espaces, assez de chaleur pour réchauffer notre planète» L'homme ne vivrait pas sans doute dans le soleil, mais il ne vit que des effluves du soleil ; il ne vivrait pas non plus de l'Évangile pratiqué à la lettre, mais il puisera aux rayons émanés de son foyer une nouvelle chaleur d'existence.

Le christianisme a régénéré l'homme intérieur et placé Dieu dans la conscience; c'est là son mérite devant l'histoire. Aussi, lorsqu'un jour, sur la montagne, au lever du matin, les onze, encore vibrants de la parole du Maître, se donnèrent le baiser de paix et se dispersèrent aux quatre vents, ils firent la plus grande chose que la terre des hommes eût jamais vue : ils prouvèrent, pour la première fois, la supériorité d'un mendiant sur César.

lie IPérm TeAtmra.

Le Père Yentara prétend qu'il y a, dans le monde, deux espèces de raison. Deux espèees? c'est peuU être beaucoup ; mais soit, pour abréger : la raison du Père Ventura et la raison du philosophe; soit encore. Naturellement, l'une est la vérité et Tautre est Terreur. On peut le dire, à charge de revanche. Mais le révérend Père ajoute que le philosophe est un sot, un niais, un imposteur, un charlatan, un comédien, un menteur, un voleur et, finalement, un blagueur; le mot y est renouvelé, à la vérité, d'un article de Proudhon.

Ëh bien! là, entre nous, mon Père, la main sur la conscience, cette manière de parler, n'est-ce pas, est tout simplement une manière abréviative de prouver que la philosophie a tort et que le Père Ventura a

raison? C'est une preuve, par anticipation, qui dispense de toute autre preuve et ménage agréablement le temps de Tauditoire ; car, lorsque vous avez dit à un penseur : Tu es un sol ! vous lui avez signifié son congé; s'il n*est pas un sot jusqu'au bout, il mettra son titre dans sa poche et il battra en rétraitCé Que pourrait-il en effet répondre , en sa qualité bien connue, qui ne fût d'avance une sottise?

Tu es un sot ! Quand on le dit d'une certaine façon, en robe de moine, du haut d'une chaire, cela tranche de suite la question. Nous prenons à notre compte, nous l'avouons en toute humilité, une partie du compliment. Que voulez-vous? on est quelque peu philosophe, et si on ne l'était pas déjà, on le deviendrait, pour prendre l'injure en patience.

Et pourtant nous voudrions ici, une fois en passant, puisque le Père Ventura nous en donne l'occasion, débattre avec lui la question de la philosophie. Nous la débattrons, s'il veut bien le permettre, de bonne amitié. On peut différer d'opinion, mais on sait vivre après tout, et parce qu'on n'a pas la même opinion que le prochain, en matière de psychologie, ce n'est pas une raison pour lui manquer de respect. Nous ne parlerons jamais, entre nous, de charité, j'en fais d'avance le serment ; le mot porte malheur, il attire l'invective. Depuis que je lis le journal le plus confit de charité, par métier, je me défie énormément de cette vertu. Elle est toujours, pour moi, la précaution oratoire d'une impertinence. Nous nous contenterons simplement de la politesse; ce n'est qu'une vertu

276 HËUR£S UB TOAVAIL.

mondaine, il est vrai; profane, il est vrai encore; mais elle est plus facilement comprise, et, à ce qu'il parait, plus facileo^nt pratiquée.

Le Père Ventura recommence sur nouveaux frais le procès de la raison. Oîi est-elle? qu'est-eUe? dit-il fièrement.: chose mobile, variable, individuelle et contradictoire d'individu à individu; elle va, elle vient, elle avance, elle recule, elle trébuche à chaque pas, elle tombe à chaque problème, elle flotte tour à tour de l'erreur à la vérité et de la vérité à Terreur, elle passe du. matérialisme au spiritualisme et repasse de l'idéalisme au. panthéisme ; un jour elle pleure avec Heraclite, un autre jour elle rit avec Démocrite, ou rêve avec Platon, ou siffle avec Diogène, ou chante avec Ëpicure, pu tourbillonne avec Descartes; tantôt elle élimine Dieu de la création, tantôt elle l'éparpillé dans l'univers ; tantôt elle cherche le secret du monde sur un fourneau d'alchimiste, tantôt elle cherche à lire l'avenir dans une étoile, et change continuellement de chimère et retourne à la chimère abandonnée, pour la ressusciter sous une autre forme ou sous une autre dénomination ; si bien que, chaque matin, à son lever, l'homme pourrait demander : De quelle rêverie ancienne ou nouvelle aurai-je aujourd'hui Toreille bercée?

Jacques a sa raison, et en vertu de sa raison, il proclame le dogme que voilà ; mais Pierre a sa raison aussi, et en vertu du même droit, il affirme justement le contraire. L'un dit oui, l'autre dit non : où est la vérité? Chez l'un et l'autre à la fois? Il y aurait con-

GONFÉREi\CES. 277

tradiction : la vérité ne saurait donc être la vérité qu'à la condition d'être une et universelle. Mais la raison étant essentiellement individuelle, comment peut-elle embrasser l'universalité? essentiellement diverse, comment peut-elle contenir l'unité? Donc la raison doit donner sa démission et recevoir, pour prix de sa docilité, la vérité toute faite en cadeau.

Voilà l'argument dans toute sa nudité, tl a quelques années de service, comme vous le voyez.

Néanmoins, nous devons avouer que le Père Ventura l'a rajeuni de tout le charme de son accent italien. La vérité, dites-vous, est universelle. Nous sommes volontiers de cet avis. Mais prenez garde, mon Père, de vous blesser, car, en cherchant on pourrait peut-être trouver quelque chose qui n'est pas universel au Vatican. Là, toutefois n'est pas la question.

La philosophie ne trouve à ce raisonnement qu'un léger défaut, c'est que la raison humaine, prise en elle-même n'est ni individuelle ni diverse, comme le Père Ventura veut bien le dire ou plutôt le redire. Qu'est-ce qui fait, par exemple, qu'une science, n'importe laquelle, est partout la même science, sinon que la raison humaine est partout la même raison? Bon gré, malgré, Pascal pense en géométrie comme Descartes, et Newton en astronomie comme Galilée. Le Père Ventura aura peut-être entendu parler de cette preuve instantanée que la philosophie appelle l'évidence. Or, qu'est-ce que l'évidence, à vrai dire, sinon une vérité d'avance tellement intime et conforme à la raison, qu'aussitôt proclamée, elle est

partout acclamée, et cela irrésistiblement, d'un bout à l'autre de Thumanité, sans discussion, ni possibilité de controverse ?

L'évidence traverse comme la foudre le monde entier de la pensée et l'inonde de sa clarté. Au contrecoup de l'axiome, l'esprit humain vibre involontairement à l'unisson, parce que dans ce cri direct de la raison humaine, chacun a reconnu le cri de sa propre raison. Or, je le demande au Père Ventura lui-même : cette indomptable sympathie de Tintelligence dans une vérité à priori, à travers le temps et l'espace, serait-elle possible si l'intelligence humaine n'était partout frappée au même type, revêtue de la même nature, indépendante du lieu et de l'homme, impersonnelle enfin et universelle, pour dire toute notre pensée? L'universalité de l'impression reçue, au choc de l'évidence, prouve l'universalité de la raison, de même que l'universalité de la secousse, électrique prouve l'omniprésence de l'électricité.

Il y a donc, au fond de l'âme une partie commune, indivise, en dehors et au-dessus de chaque homme en particulier. Cette partie-là constitue seule, philosophiquement parlant, la raison.

La raison, ce n'est ni toi ni moi, c'est tout le monde, c'est plus encore, comme nous verrons. Nul ne la contient et ne l'absorbe tout entière. Toujours plus vaste que le plus vaste génie, elle marche d'un pas impassible, comme la nécessité. Aucun bruit terrestre ne peut la détourner de son chemin. Elle dit un mot au passant, et à peine envolé de sa lèvre, le

mot est un destin. On dit que l'homme croit ce qu'il veut. Où a-t-on vu cela? L'homme croit invinciblement ce que veut la raison.

Le Père Ventura semble croire que le premier venu, pour peu qu'il ait la parole en partage, fait à son gré la vérité ou Terreur. Qu'il essaie donc un instant, pour joindre la preuve à l'affirmation, de remonter n'importe quel courant d'idées, de réfuter n'importe quelle vérité acquise de la science. Eût-il le don du miracle, il ne ferait pas ce miracle-là, car pour détruire cette croyance générale, et par là même identique à la nature de la raison, il devrait commencer par détruire la raison la première, et supprimer l'humanité. Or, la mère de l'homme en possession d'un pareil secret, n'a pas encore accouché à notre connaissance.

Eh ! mon Dieu ! si la langue humaine avait cette puissance^llimitée dé conversion pour le bien comme pour le mal que le révérend Père lui attribue à tout propos, le monde vivrait continuellement balloté d'illusion en illusion. Il serait mort depuis longtemps. L'erreur, à la longue, aurait 'fini par le tuer mo,raleraent parlant ; car il n'y a pas de jour qui ne produise sa petite chimère, et ne la souffie sous forme de prédication à l'oreille de l'humanité. Si l'humanité acceptait sur parole tout ce qu'on lui dit pour la convertir, elle n'aurait plus le temps de changer d'opinion ; mais loin de là ; lorsqu'on revient sur les traces du passé on trouve partout l'histoire jonchée de débris d'idées qui ont eu toutes la prétention de

conquérir l'esprit humain. Mais la raison a passé majestueusement sur cette litière d'erreurs, sans daigner même se baisser pouf les regarder. Et, après avoir passé, elle secoue ses pieds, et, une heure plus loin, elle a déjà oublié la poussière qu'elle a foulée. Le monde est ainsi fait : l'homme propose et la raison dispose ; et, si nous en croyons le livre vivant du progrès, elle dispose toujours avec une parfaite sagesse. Fille est donc, en réalité, une puissance une, unique, générale, partout la même, partout constituée au même caractère, partout soustraite au caprice de l'individu, involontaire, inviolable, immortelle, in- . faillible et spule infaillible pourrait-on ajouter. La vérité n'est pas pour elle une croyance facultative, une compagne résignée qu'elle peut, à sa fantaisie, appeler, éloigner, rappeler et renvoyer encore. Lorsque la vérité et la raison se sont une fois rencontrées, elles se précipitent, à première vue, dan« les bras Tune de l'autre, pour ne plus se quitter. La raison étend son manteau d'immortalité sur cette fille de son adoption, et c'en est fait pour toujours. Vainement vous tenteriez de lui arracher cette hôtesse sacrée. Elle trouvera, tout à coup, pour la défendre, une force inconnue. Elle affrontera mille fois, s'il le faut, la douleur du martyre. Le martyre ! vous entendez, le miracle de la raison, le suicide pour l'idée, l'héroïsme de la conviction. Et lorsque, par une défaillance de volonté, en face du supplice, elle vient à renier, dans un jour d'angoisse, son dogme intérieur, elle entend éternellement au fond de sa cons-

CONFÉREIfCES. 281

cience la voix gémissante de la foi trompée protester contre cette apostasie. Tant il est vrai que Terreur lui est odieuse, lui est antipathique par nature. La raison peut, sans doute la laisser entrer de contrebande, h son insu, non pas parce qu'elle est Terreur, mais parce qu'elle est Tignorée ; et à peine Ta-t-elle reconnue, qu'elle la rejette aussitôt. L'erreur, dit-on, a une puissance de propagande. Qu'un professeur de mensonge ose donc encore écrire sur la porte : Ici on enseigne la fausseté, et il me dira le lendemain le nombre de ses auditeurs.

Dieu a donné la raison à l'homme, être social, et il Ta faite universelle pour découvrir universellement toute vérité nécessaire à la société. La raison est donc la part de Dieu dans Thomme; à genoux ! elle est la place qu'il s'est réservée à notre banquet, son point de contact avec nous, sa présence en nous, car il est présent à notre âme par la raison, comme l'ouvrier est présent à son œuvre par son génie. Toutes les fois que Thomme vient à penser, il pense réellement en Dieu, de compte à demi avec Dieu, puisqu'il pense en vertu de la constitution que Dieu a imposée à la raison, et de la route qu'il lui a tracée. La raison est donc une révélation vivante que Thomme porte en lui, de toute éternité, pour diriger sa destinée.

Il y aurait donc une grave imprudence à vouloir la congédier de Thumanité, pour lui substituer je ne sais quel fantôme sous le nom de supernaturalisme. Si la philosophie du découragement en arrivait jamais à opposer le supernaturel au naturel, savez-vous

282 HEURBS DE TRAVAIL.

ce qu'elle ferait en dernière analyse? Elle mettrait Dieu en contradiction avec lui-même, elle lui dirait : Tu as donné la raison à Thomme, Seigneur, pour comprendre la vérité, et en même temps tu lui as donné une vérité impossible à comprendre; et toi qui as partout mesuré Taile du moucheron à la résistance de l'atmosphère, partotit proportionné Tacte à la faculté, tu as brisé pour Thomme cette loi d*har* monie, tu lui as donné à résoudre.un problème insoluble, à choisir entre cette doctrine, qui est la parole, et 1» raison qui est la parole aussi. Voilà deui routes; où ira-t*il? Chacun, je le crains bien, ira de son côté. Celui qui aura pris parti pour la raison aura du moins cet avantage, que pour le convaincre d'erreur, il faudra encore invoquer la raison ; car on a beau décréter la raison d'indignité, elle est, en dernière analyse, la seule audience où Ton vienne plaider à notre soleil. Il y a quelque chose de plaisant à voir le supernaturalisme comparaître devant la raison, et lui dire à sa barre : Tu es juge, c'est vrai, du moins pour le moment; mais juge que tu n'es pas le juge, car, par toi-même, tu es incapable de proclamer aucune vérité, excepté une cependant, précisément celle-là, que tu es incapable; tu as le droit d'être une fois, mais uniquement pour cesser d'être. Nous te laissons la main libre une minute, mais entendonsnous bien, libre pour te suicider. Nous te couronnons reine du monde pour te donner l'occasion d'abdiquer. Abdique donc, je t'en conjure; parais pour disparaître, interviens pour t'abstenir, et, si l'on

CONFÉBENGBS. 283

l'appelle, réponds que tu n'y es pas, afin qu'au son de ta propre voix, le passant sache bien que tu n'y es pas, en effet. Ments enfin à toi-aiéme, nous t'en aurons une obligation infinie. En vérité, la raison a l'ironie cruelle pour venger son injure. Lorsque par hasard elle rencontre le supernaturalisme, elle le force à raisonner du matin au soir, pour prouver quoi? L'inutilité de la raison. Le malheureux ne voit donc pas que, plus il raisonne, plus il proclame le raisonnement, la seule mesure possible de la vérité. La raison est corrompue, dites-vous? Vous vous trompez, elle est rachetée. Vous n'avez donc pas lu TÉvangile? L'Évangile est venu prabablement effacer le péché originel.

£t à ce sujet, nous devons relever ici une parole du Père Ventura : il dit quelque part, avec son intrépidité habituelle de parole : la croyance que l'homme a commencé par l'état sauvage est une ignoble fable où il n'y a que de la poésie, de la niaiserie, de la bêtise, de l'absurdité. On ne saurait mettre assurément la poésie en meilleure compagnie. Mais dites-nous, mon Père, comme nous croyons quelque peu à l'ignoble fable, non pas précisément telle que vous la formulez, mais enfin telle que nous comprenons, ne pourriezvous nous faire un rabais, et nous passer tout cela à meilleur marché? car peut-être il n'y a entre vous et Qous que la différence du moment. Vous dites :

« Le.jour où Adam a été créé, il a dû se trouver « parfait dans toutes ses parties^ et par rapport au <x corps, de sorte qu'il pût tout de suite devenir père,

fit et par rapport à l'esprit, de sorte qu'il pût tout de « suite enseigner en sa qualité d'instituteur de tout « le genre humain. »

Nous ne voyons, pour notre part, à cette façon de parler aucune objection, du moins pour le moment. Nous acceptons volontiers qu'Adam n'a pas perdu son temps, et qu'à peine sur ses jambes^ il a songé h nous autres tous. Nous croirions manquer de respect à notre premier aïeul si nous pensions autrement. Nous vous croyons sur parole, d'autant plus que vous mettez votre doctrine sous la protection du mystère. Or, quand on ferme la porte à la raison, la raison en prend aisément son parti : elle passe.

Adam avait donc trente ans le jour de sa naissance, et en arrivant, il apportait sa grammaire, sa prosodie, sa géométrie, son arithmétique, son astronomie, sa chimie, sa physique, son architecture, sa peinture, sa musique, sa sculpture, sa mécanique, son industrie, toutes faites d'avance dans sa cervelle ; il n'avait qu'à parler pour savoir, et sa parole faisait elle-même l'éducation de sa pensée. Il était du premier coup Phidias, Euclide, Platon, Virgile, Keppler, Mozart, Michel-Ange, Raphaël, Lavoisier, Fulton. tout ensemble^ en un- seul homme porté à la suprême puissance. Il avait en lui tout le génie accumulé de l'humanité, et le meilleur emploi qu'il en a trouvé pour le moment a été de le perdre aussitôt. Ce n'était vraiment pas la peine, vous en conviendrez, d'avoir tant d'esprit en naissant pour en faire un pareil usage.

r.ONFÉRENGKS. 285

N'importe, nous vous accordons qu'Adam avaii la science infuse au débotté de la création. Vous nous accorderez bien en retour qu'Adam, en y comprenant Eve par-dessus le marché, ne pouvait constituer à lui tout seul un état social; car un état social, généralement, suppose une société. Mais puisque notre premier père avait perdu par mégarde sa science, dès le second jour, dans une allée du paradis, nous devons croire de part et d'autre que la race née de son péché, par conséquent née dans Tignorance, a dû commencer par Tétat sauvage et tirer lentement du sol, à force de sueur et de travail, le monde tout entier de la civilisation, depuis la charrue jusqu'à la vapeur. La philosophie du père Ventura et la philosophie moderne ne diffèrent donc que d'un degré de plus ou de moins. Mettons Adam de côté, elles sont d'accord. La différence ne méritait pas, de sa part, tant .de colère.

Mais le révérend Père ne peut garder son sangfroid avec la philosophie. Le nom seul de philosophie lui monte au cerveau, et après cela, le mot est lâché. Il traite la philosophie, que c'est vraiment pitié; il la tourne, il la retourne, il la brutalise, il la soufflette, il la fouette, il la dépouille, et lorsqu'il a déchargé sur elle tout son petit vocabulaire, il lui reproche de n'avoir rien inventé, pas même ses erreurs, de peur qu'elle n'ait par hasard un mérite d'invention. Mais si la philosophie n'a rien inventé, pourquoi la frappez-vous? Adressez-vous à l'inventeur. Et ce reproche ne suffit pas encore. Le Père Ventura l'ac*

•use en outre de commettre, d'inspirer, de dicter le crime, le vice, le mensonge; et enfin, qui le croirait? de persécuter TÉglise. Regardez-nous sans rire, et dites-nous Theure du xii® siècle où la philosophie a persécuté la religion. Quand vous nous aurez dit cette heure-là, confidence pour confidence, nous vous dirons une autre heure, encore voisine de nous, où TÉglise brûlait l'hérésie.

Mais qu'a donc fait la philosophie pour faire ainsi bouillonner le Père Ventura? Elle produit, dites* vous tout le mal. Vous voulez dire sans doute qu'elle le détruit. L'histoire est là pour nous juger; appelons-là en témoignage. Elle prononcera entre le parti de la lumière et le parti de l'obscurité. Elle dira qui des deux a le plus mérité, depuis trois siècles, de reconnaissance.

Il* y a trois cents ans, la loi appelait certains hommes des sorciers, parce, qu'elle les supposait pétris de démons. Elle les envoyait gravement devant le juge pour ce crime de son invention, et le juge, avec la même gravité, envoyait les malheureux à la potence. C'était là un mal probablement, car en tuant des sorciers uniquement pour crime de sorcellerie, la loi assassinait par ignorance. Qui a déchiré cette page du code pénal? La philosophie, en prouvant d'abord que le corps humain ne pouvait tenir garnison de démons, ni voyager dans les airs sur un manche à balai.

Il y a trois cents ans, et moins encore, la justice interrogeait ainsi l'accusé : Elle retendait les jambes

tlONFÉRENCES. 287

écartées sur un chevalet ; elle lui passait autour du poignet un garrot; elle lui sciait la chair avec un tour de corde ; elle lui brisait les os à coups de maillet, et, s'il persistait à garder le silence, elle le brûlait, elle le noyait, elle lui infligeait tous les commence^ ments de mort par le feu, par l'asphyxie, jusqu'à ce qu'il eût parlé. Or, la torture était, à votre avis sans doute, une monstruosité; car, pour échapper à la douleur, l'accusé avouait souvent le crime qu'il n'avait pas commis, et il mourait sur la seule preuve de son aveu. Qui a efPacé cette iniquité de la législation? Encore la philosophie.

A la fin du siècle dernier, il y avait encore en France un reste de servage. C'était là de toute évidence un attentat à l'humanité ; car, nul homme icibas n'a le droit de posséder un autre homme, de l'attacher au sol comme à un piquet, de lui ôter à perpétuité le droit d'aller, de venir, d'hériter, de prendre femme au-dehors, de chercher où il lui plaît et comme il lui plait sa destinée. Qui a effacé du sol français le dernier vestige de la servitude? La philosophie, par la main de Voltaire.

La féodalité avait découvert au temps passé ce principe de finance, que le menu peuple devait seul payer l'impôt. En vertu de ce principe, le paysan portait à peu près toute la charge de l'État, et pour alléger le fardeau, la loi lui imposait etncore l'obligation de la corvée. Toutes les fois qu'il y avait un chemin à faire ou à réparer, le peuple travailleur faisait ou réparait le chemin. C'était là une véritable tyrannie, car si la

288 HKURfiS DE TBAVAIL.

route servait à transporter les denrées du paysan, elle servait aussi à transporter les récoltes du seigneur. Le seigneur devait donc y contribuer, comme le paysan. Eh bien! qui a supprimé U corvée, malgré Tarrêt du parlement qui livra au bourreau la première demande d'abolition? L'histoire a déjà répondu : la philosophie, dans la personne de Turgot.

Autrefois, à une génération seulement en arrière, il n'y avait au point de vue de droit nobiliaire qu'un fils par famille, quel que fût d'ailleurs le nombre des enfants': 'rainé possédait tout, accaparait tout, lenom et la fortune. Le reste était un hors-d'œuvre, un encombrement de maison bon à écouler et à disperser dans les régiments ou dans les couvents. Le cadet avait droit tout au plus à une bribe de patrimoine, à l'épée ou au petit collet. C'était là un crime contre nature; car le père doit aimer ses enfants sans avoir besoin de consulter leur acte de naissance, et il soit leur transmettre une égale part d'héritage : léguer l'opulence à celui-ci et la misère à celui-là, c'est punir à sa mort le putné/de sou tour de naissance. Eh bien, qui a rectifié ce paradoxe de législation? Encore la philosophie.

Cherchez autour de vous un bien de quelque nature que ce soit, un progrès de l'esprit, et vous verrez toujours que c'est la philospphie, et la philosophie seule, qui l'a préparé, inspiré, imposé, accompli, d'heure en heure, avec un infatigable dévouement à l'humanité. Partout où il y a un principe nouveau reconnu, un

droit écrit, c'est la philosophie qui a tenu la plume et formulé la première la vérité. On peut donc dire avec justice que le peuple français est grand, libre, heureux, moral, en raison de la somme de philosophie qui a passé dans son esprit; car toute la place que prend la philosophie dans une nation, elle la prend sur l'ignorance, sur l'oppression, sur le vice, sur l'erreur.

La philosophie a payé cher, nous en convenons^ le bien qu'elle a fait au monde. Le monde, sauvé par elle, l'apersécutée bien des fois. Nous la voyonsvenirdufond des âges, insultée et pâle entre deux rangs de bûchers. La robe déchirée de plus de coups que la robe de César, elle avance la main sur son flanc, en laissant derrière elle une longue traînée de sang; mais elle marche toujours d'un pas ferme, la tête au ciel, car elle sait qu'elle a là-haut le seul témoin qui puisse la comprendre.

Vous pouvez encore la calomnier et chercher sur son corps une place, s*il y en a une, pour une nouvelle blessure. Dites toujours, puisque vous aimez la bouffonnerie, que la philosophie inspire tous les vols de cours d'assises et tend toujours les deux mains à tous les meurtriers. Mais permettez. Est-ce qu'on vole moins par hasard sur les grands chemins de Rome que sur les grands chemins de Paris? Est-ce qu'on assassine moins par hasard en Calabre qu'en Lorraine? Seulement, nous devons l'avouer, le voleur en Italie met toujours chapeau bas devant la Madone, et l'assassin fait toujours le signe de croix sur le

290 HEITUES DE TRAVAIL.

manche de son couteau. Vous parlez de sang versé ! Voulez-vous de part et d'autre compter les crijmes?

Non, comptons plutôt les mérites.

Or voici, en résumé, les états de service de la philosophie.

Elle a substitué la méthode à la scolastique, la chimie à l'alchimie, l'astronomie à Tastrologie.

Elle a découvert la rotation de la terre, la gravitation, la pesanteur de l'air et reculé à l'infini la borne de l'espace.

Elle a chassé le démon de l'atmosphère, délivré la sorcellerie du bûcher, régénéré la médecine, Tanatomie, la physique, développé la mathématique, l'algèbre, la géométrie.

Elle a créé la géologie, la botanique, la physiologie, la géographie, la minéralogie, la paléontologie.

Elle a inventé le télescope, le télégraphe, le ballon, le chemin de fer, le gaz, le bateau à vapeur.

Elle a proclamé l'égalité civile, l'égalité politique, le droit des gens, la liberté de conscience.

Elle a attendri la pénalité, brisé la torture, déshonoré l'inquisition, affranchi le servage, ennobli le travail, glorifié le mérite, multiplié l'instruction, centuplé la richesse, provoqué enfin la révolution anglaise, la révolution américaine, la révolution française et même la révolution italienne dans ces derniers temps; vous devez en savoir quelque chose. Pour insulter encore la liberté de pensée, trouvez donc derrière nous trois siècles mieux remplis. Quant à moi, je n'ose retourner la tête du côté du moyen âge.

GONFBRENGBS. 291

Je sens le froid de Tombre me gagner. A vous la nuit, à nous la lumière !

Tenez, mon Père, laissez-nous vous parler à cœur ouvert. Nous vivons, vous et nous, dans un temps où la force, égarée de main en main, flotte incessamment d'un parti à un autre parti. Prenez garde, moine Républicain, le défi porte malheur. Et de quel droit, d'ailleurs, accuseriez-vous notre conviction de folie ou d'immoralité? Êtes- vous un homme comme nous, ou bien êtes-vous un Messie? En vous entendant je me crois libéré à mon tour de l'obligation de modestie. Je me relève sous l'injustice de toute la hauteur de ma croyance, et vous montrant les signes des temps, je vous dis, avec la sereine indulgence d'une idée qui a la parole de l'avenir : ne nous jetons pas à tout propos la pierre du scandale. Ne nous nommons pas toujours parle nom de nos défauts. Ne nous renvoyons pas sans cesse l'anathème d'une rive à l'autre de la pensée. La vérité est affable de sa nature. Mettons dans notre parole un reflet de son sourire. Si nous ne pouvons nous convertir les uns les autres, ne nous jugeons pas du moins avec aigreur; nous sommes mal placés pour nous rendre justice. Prêchons la liberté, nous en avons tous besoin. Le siècle nous entend, il nous jugera; en attendant, faisons-nous concurrence de bonne intention; aimons-nous dans le bien, qui est notre fonds commun. Vous dites que le bien n'est pas en nous, pas même à l'état de désir. Je vous plains de cette pensée, car le Dieu qui sonde notre cœur vous la comptera comme une injustice. Ah! si les

nuits du moindre d'entre nous pouvaient parler et vous redire seulement la moitié de nos rêves, vous verriez combien la solitude de notre cellule vous a trompé sur notre croyance et sur la vôtre probablement aussi. Nous aimons à supposer que vous valez mieux que votre parole.

THÉORIE DE l'HOMME.

Henri Cros.

Nous ayons lu ce livre et nous avons regardé la date ; il est bien d'hier et de plus écrit par un homme de ce temps, et mieux encore^ par un homme de talent. Si Fauteur eût vécu au siècle dernier, comme c'était sa vocation, il y aurait sûrement passé pour un philosophe.

Malheureusement il vient après coup remettre en honneur la doctrine de la sensation ; et avec la meilleure volonté du monde, nous devons lui dire, pour l'acquit de notre conscience : Vous avez soupe ce soir chez M"" Geoffrin; vous arrivez trop tard, l'heure a marché, et la philosophie aussi; pressez le pas si vous tenez à la rejoindre ; car au train dont elle va, elle a dû faire du chemin.

Néanmoins, ce livre a toat l'intérêt d'une dernière, et pourquoi ne dirions-nous pas d'une éclatante pro-

testation en faveur d'une doctrine malheureusement trahie par le destin? A ce titre, il mérite de notre part une minute d'attention. Il est le dernier coup de canon d'une bataille perdue : nous devons lui tirer notre chapeau.

Certes, nous respectons la science de M. Cros, et surtout sa parfaite sincérités Nous le tenons, sur la foi de son livre, pour un laborieux, pour un austère disciple de la pensée. Toutefois, nous regardons sa philosophie comme une provocation à notre adresse. On dirait qu'il l'a écrite à notre intention, tant elle nous frappe en pleine poitrine. Néanmoins, mettons la main sur la blessure et parlons-lui de bonne amitié. La critique doit cette politesse au mérite toutes les fois qu'elle le trouve sur son passage.

M. Cros a édité de nouveau sous sa responsabilité la doctrine que voici :

L'idée est la même chose que la sensation : sentir, c'est penser.

La raison est la même chose que la parole ; parier, c'est raisonner.

La volonté est la même chose que le désir : vouloir, c'est obéir à une tentation.

La morale est la même chose que l'intérêt de chacun : suivre son penchant, c'est pratiquer la vertu.

La souveraineté est la même chose que la force : gouverner un pays, c'est lui tenir l'épée sur la poitrine.

La loi enfin est la même chose que l'habitude convertie en décret et transcrite, pour plus de mémoire^

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sur le papier, — et tout cela dit, écrit couramment, de bonne foi, en toute loyauté, sans hésitation, sans apparence d'hésitation> avec une élégance même. et une puissance de style à faire la fortune d'un nom dans un autre ordre d'idées : voilà en bloc le système. Nous allons le reprendre en détail.

La sensation est la même chose que Tidée ! Qu estce à dire? Que Tidée vient à Fhomme du dehors au dedans, en ce sens qu'une idée flotte, par exemple, dans chaque rayon de soleil, et une fois entrée dans le regard, laisse là le rayon de soleil comme on laisse son manteau à la porte de la maison, pour pénétrer seule dans le labyrinthe du cerveau et en sortir aussitôt sous forme de parole?

Ce n'est pas là de toute évidence la théorie de l'école de la sensation, car si nous étions plongés dans le monde comme dans un bain de pensée, si en ouvrant l'œil ou l'oreille, nous absorbions, bon gré, mal gré, la pensée, ou plutôt si Télectricité, la chaleur, la lumière, le son, étaient à tour de rôle une intelligence déguisée chargée de penser pour nous^ à notre insu, en nous laissant l'honneur de croire que nous pensons de notre propre fonds, par notre seule vertu, il est clair alors que la mesure de notre œil et de notre oreille serait la mesure de notre intelligence et de notre science, et comme, nous avons tous à peu près la même organisation, nous aurions tous à peu près le même génie. Nous respirerions les idées comme nous respirons, sur la grève, les brises de passage.

Mais M. Gros a-t-il bien réfléchi à la contradiction de son système?

Pour que la sensation devienne une idée, il faut, de toute nécessité, qu'après avoir pénétré par le couloir de la vue ou de l'ouïe jusqu'à l'antichambre du cerveau, elle trouve là quelqu'un, un hôte, un inconnu, un portier, si vous voulez, pour la recevoir, la déshabiller de son fluide nerveux, la travaillera son creuset et la transformer en idée. Or, s'il y a sous la voûte du crâne humain un ouvrier anonyme capable de changer en idée une étincelle d'électricité ou de lumière, il est bien capable en conscience de créer directement ridée.

Du moment que la doctrine de la sensation admet à un degré quelconque l'intervention d'un tiers mystérieux qu'elle n'ose pas nommer et quç nous nommons, nous, l'esprit, elle est perdue, le pied lui a glissé, elle tombe dans le spiritualisme, elle avoue que l'idée est une action de l'esprit. L'esprit existe donc, puisque là même où on essaie de le nier, on a besoin de son concours, et si on accorde qu'il agit en commun avec la sensation, qui sait? il pourra peutêtre bien plus tard agir en particulier de sa propre initiative.

Maintenant est-il vrai de dire que parole et raison c'est tout un, pour le philosophe? Nous le croirions volontiers si nous pouvions croire à une langue révélée et à une grammaire naturelle flottante en quelque sorte sur la lèvre de chacun. Mais la parole, M. Gros l'admet le premier, est une création de l'es-

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prit humain, et la preuve, c'est qu'elle est aussi diverse qu'il y a de peuples épars sur la mappemonde. Or, une création est un acte, et un acte incapable de se produire lui même a toujours besoin d'une faculté pour le produire. La faculté préexiste donc à l'acte et lui survit pour le reprendre et le développer au besoin. On ne peut donc pas plus confondre la parole et la raison qu'on ne peut confondre l'acte et la faculté. L'acte est instantané, la faculté est permanente; l'acte est fini, la faculté est indéfinie; l'acte est passif, la faculté est active ; l'acte reste toujours ce qu'il était en naissant; la faculté, au contraire, crée toujours et progresse en créant toujours, comme l'histoire le montre à chaque étape de l'humanité.

Si la parole n'est pas la raison, la volonté n'est pas davantage le désir. La volonté, à coup sûr, ne veut pas sans une raison de vouloir, et si M. Gros appelait désir toute raison de vouloir, il aurait dit une vérité, peut-être inutile, enfin une vérité. Seulement le mot aurait été mal choisi. Mais M. Cros entend par désir tout genre de séduction exercé sur notre cerveau, de sorte que la volonté serait une manière de détente lâchée de minute en minute par une sensation.

Il n'en est pas ainsi. L'homme veut souvent ce qu'il ne désire pas, la' mort par exemple, dans certaine circonstance donnée. 11 veut même sans désir, il veut contre son désir; il veut en faisant choix d'un désir particulier entre raille désirs, et lorsqu'il cède à une sollicitation, il veut y céder à son heure et dans sa force, tant il sent que la volonté est dans sa destinée

une reine impérieuse qui doit toujours garder son droit de commandement. Aussi le jour où par malheur il obéit sans mesure et sans réserve à un penchant et à un appétit, ce jour-là il éprouve comme une douleur imprévue, comme la diminution de sa dignité. Il a manqué à la première vertu de Thomme, puisqu'elle est l'origine de toutes les autres vertus. Il a un remords.

Est-il vrai, après cela, que l'intérêt de chacun constitue sa morale? Si le sensualisme veut simplement dire par ce mot d'intérêt, fort peu intéressant à notre avis, que toutes les fois que l'homme agit, même pour le plus grand bien de l'humanité, il ne peut pas à toute force se désintéresser complètement de son action, nous comprendrions encore ce raisonnement, bien qu'il nous parût porter à faux sur une mauvaise expression. Mais de ce qu'un homme ne peut être absent de lui-même en faisant une action vertueuse, il ne s'ensuit pas qu'il doive uniquement songer à lui-même pour faire cette action.

L'intérêt n'est nullement l'agent provocateur de la vertu. La vertu parle de plus haut. Dieu merci. Quel intérêt peut avoir un homme à mourir pour la justice? la gloire qu'il trouvera dans le martyre? Mais pour cela il faut croire à l'immortalité de l'âme et par conséquent à l'âme la première. Le nom qu'il léguera à ses enfants, comme dit M. Gros? Mais s'il n'a pas d'enfants, le sacrifice sera donc perdu? L'intérêt est si peu le régulateur de la morale que presque toujours une action désintéressée implique une idée de

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vertu. Ou'est-ce donc que le dévouement? Le sacrifice d'un intérêt; l'héroïsme ? encore le sacrifice d'un intérêt. Plus rhomme entasse à ses pieds d'intérêts immolés les uns sur les autres, comme autant de gradins sacrés, plus il dresse sur un piédestal élevé rimage de sa renommée.

De là à dire que la souveraineté est la force organisée, il n'y avait qu'un pas, et M. Gros Ta franchi. Car sensation, intérêt, désir, force, tout cela se tient par le lien de fer d'une inflexible logique ; tout cela au fond est plus ou moins la matière en fonction. Nous n'accuserons pas le dernier disciple de Condillac d'avoir pris sa métaphysique ou plutôt sa dynamique de la souverainté dans la poche d'habit de M. Romieu. Il avait écrit son livre longtemps avant le pamphlet du prophète du coup d'État de décembre. Mais pour avoir la priorité de la doctrine, il n'en a pas moins émis une doctrine, légèrement suspecte de paradoxe. La force ! encore la force ! Entendrons«nous éternellement sonner à notre oreille cette expression de malheur? La force est pour nous comme une obsession, comme l'ombre acharnée aux pas d'Oreste : elle nous jette dans une sorte de fureur sacrée.

N'approchez pas, vous qui parlez toujours de la force et jamais de la justice, ou nous allons chercher nos pistolets. Force contre force, c'est le droit de nature.

La souveraineté est la force organisée ! Si cette définition est vraie du gouvernement, quelle définition vous restera-t-il pour Tarmée, à moins de déclarer

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par-dessus le marché que gouvernement et armée c'est un seul et même mot, et que gouverner c'est distribuer dans la société des coups de plats de sabre, ou, pour varier, des coups de fusil? Mais qui dit force organisée dit organisation, qui dit organisation dit idée chargée de présider l'organisation. Or, Tidée qui a organisé la force comme moyen a-t-elle pu l'organiser convenablement sans la proportionner à l'œuvre qu'elle doit remplir? L'idée a donc fait la part et la place de la force au soleil. Elle lui semble donc supérieure, puisqu'elle lui fixe son but et sa limite. La souveraineté n'est donc pas la force, elle est l'idée. Mais force, idée, pourquoi séparer ces deux choses inséparables par nature? Est-ce qu'une force n'est pas, comme nous l'avons déjà dit, une idée? Est-ce que la poudre n'est pas une idée, et h bombe aussi? et la fusée à la.congrève aussi? et la stratégie aussi? et la charge de cavalerie aussi? Idée, monsieur, que tout cela, idée, et quelque chose que vous fassiez pour vous passer de l'idée, vous la retrouverez toujours à votre droite pour réclanier la préséance.

A vrai dire, toute l'erreur de cette philosophie consiste dans une perpétuelle interversion. Nous avons connu un enfant qui, par une logique à l'envers, changeait invariablement tous les termes de rapport. Ainsi, il disait plus pour dire moins, haut pour dire bas, long pour dire court, devant pour dire derrière. Le système de la sensation parle comme cet enfant. Ainsi, l'acte pour lui est avant la faculté, l'effet avant la cause, le désir avant la volonté, la force avant

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ridée. Il procède toujours du phénomène à l'esprit, du dehors au dedans. Il fait rhomme à coups de sensation comme le sculpteur fait la statue à coups de marteau. Il ne voit pas que Fhomme existe au centre dans ce qu'il nomme son moi, et que son être tout entier est le rayonnemeat de ce moi dans l'espace. En un mot, sa doctrine est tout simplement une doctrine à l'envers, comme l'image réfléchie dans la prunelle. Retournez-la et vous ayez la vérité.

La théorie de la sensation, après tout, est une philosophie honteuse qui reste à la porte par excès de timidité. Elle fera bien le tour de la maison pour en compter chaque fenêtre, mais elle n'osera jamais entrer. Entrez donc. L'âme habite là-dedans, et cette maîtresse de maison ne saurait effrayer; d'autant plus que le monde lui-même va vous manquer et que vous n'ayez pas d'autre abri. Car, chose étrange ! après avoir déclaré que l'âme était la sensation perpétuelle, et le monde par conséquent chargé de lui fournir la sensation, le télégraphe naturel de la pensée, yoici que tout à coup . le sensualisme nie l'existence du monde et brise ainsi le télégraphe. De sorte que la sensation, ou son homonyme, l'idée, n'est plus que l'ombre d'une ombre, une haleine mourante du néant. Au dernier moment, Fauteur se retourne contre son système, et s'évade avec lui dans l'idéalisme.

Et il ne nie pas seulement la réalité du monde, il nie encore la réalité du temps et de l'espace. 11 em-

prunte même à Gondillac une singulière comparaison pour prouver qu^en marchant sur un cadran l'aiguilte y marque une perpétuelle chimère, qu'il n'y a icibas ni avant et après, qu'avant et après, tout cela n'est, en définitive, qu'un même moment. Supposons, dit Gondillac, que la terre soit grosse comme une noisette et peuplée d'hommes à l'avenant. Il est évident que, pour ces fourmis humaines à l'état microscopique, l'heure sera microscopique aussi, et qu'une seconde, par exemple, sera un siècle de durée. Hé ! qu'importe, répondrons-nous à Gondillac, que les instants soient plus précipités sur votre terre noisette! En seront-ils moins des instants, et pour être séparés par des intervalles plus ténus que sur la terre de notre connaissance, en seront-ils moins séparés par des intervalles, les uns avant, les autres après : Le sensualisme cherche encore à démontrer, par le même raisonnement, l'inanité de l'espace. Nous lui répondrons à notre tour par le même argument.

Et qu'on ne croie pas qu'une discussion sur l'étendue et sur la durée soit une puérilité d'esprit à propos d'une abstraction. Car la double idée de durée et d'étendue est indispensable à l'intelligence et à la conduite de notre destinée. Plus cette idée entre dans chaque préoccupation et dans chaque action de notre vie, plus notre vie est grande et sainte devant l'humanité. Qu*est-ce que la gloire en effet comparée à une simple démarche de notre existence? sinon une plus grande participation à l'immensité et à l'éter-

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