THÉORIE DE LHOMME
nité. La gloire, comme la vertu d'ailleurs, cette autre gloire dans l'ordre moral, n'a-t-elle pas pour caractère essentiel de pouvoir rayonner indéfiniment dans le temps et dans l'espace ? Elle est universelle ou elle n*est pas, elle est perpétuelle où elle est moins encore. Une philosophie sans universalité et sans perpétuité retire à la gloire toute espèce de sanction. Nous la répudions au nom du génie. La philosophie coùime nous la comprenons sera toujours la muse rêveuse couronnée d'étoiles et le regard plongé dans l'infini.
Il serait temps d'en finir avec la phsychologie comme l'entend le sensualisme. Le philosophe n'a plus à rechercher aujourd'hui Torigine de nos idées et encore moins la nature de nos facultés. Cette recherche est une illusion, car le phsychologue opère sur l'homme abstrait comme s'il était immuable, tandis que l'homme est un ôtre historique toujours changeant par le fait du progrès. Il faut donc l'étudier dans l'histoire, lui montrant sa destinée au passé, on lui enseignera sa destinée pour le présent.
Or, que dit le passé? Que l'homme évolue sans cesse de la matière à l'esprit, qu'il dépouille l'homme de plus en plus pour revêtir l'ange en langage de poésie. Il possède d'abord une propriété toute matérielle, le champ avec son mobilier vivant, le troupeau, puis vient l'industrie qui implique l'intervention de la science, puis le commerce, autre application de la pensée, par la propriété mystique du coupon d'action, puis enfin la propriété purement intellec-
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tuelle dataient; donc victoire incessante de Tesprit sur la matière.
Même progrès pour l'industrie. A Torigine, l'homme emploie la force du bœuf ou du cheval ; il prend celui-là pour portefaix, celui-ci pour moteur ; plus tard, il remplace le moteur vivant par le vent ou par le courant. Enfin, un autre jour il enrôle la vapeur à son service, et il lance, à travers l'espace, l'estafette enflammée de l'électricité; l'industrie, de plus en plus éthérée, donne aussi à sa manière une démonstration de spiritualisme.
Le commerce suit TexemplcHle l'industrie. L'homme débute par l'échange matériel du produit en nature, puis il passe avec le temps à l'échange des produits fabriqués, c'est-à-dire allégés d'une certaine somme de matière ; il arrive ensuite à l'échange par la monnaie, c'est-à-dire à la matière réduite à la plus simple expression : de la monnaie métallique, il conclut à la monnaie impondérable du papier; le commerce fait donc incessamment, lui aussi, profession de spiritualisme.
L'architecture obéit à la même inspiration; elle commence à bâtir par blocs bruts de marbre ou de granit; mais, à la longue, la colonnade harmonieuse où joue la lumière, remplace la muraille massive du Cyclope; à une civilisation de là, le christianisme jette dans le ciel une architecture aérienne portée sur le vide pour une contrefaçon du miracle ; mais déjà notre siècle tend à écarter la pierre infiniment trop matérielle pour lui substituer l'impalpable cloi-
THÉORIE DE l'HOMME. 305
son du Terre comme dans le palais de cristal. Là aussi le spiritualisme a gagué son procès.
Faut-il après cela parler de la législation? Est-il rien de plus matériel que le code patriarcal de Moïse. Dent pour dent, œil pour œil, peine de mort pour le moindre délit. Mais le christianisme succède au mosalsme; il transforme la peine matérielle en peine intellectuelle ; il substitue la pénitence au supplice. Et à la suite et au-delà de TÉvangile, l'àme va de plus en plus au secours du corps; elle abolit d'abord la torture, puis la marque, puis le carcan; aujourd'hui, si on Técoutait, elle abolirait la peine de mort elle-même, comme une réminiscence arriérée de la loi du talion . La prison pénitentiaire a remplacé la chiourme. Or qu'est-ce que la pénitence ? la rançon du corps par le mérite de Tesprit : le spiritualisme encore^ toujours le spiritualisme.
Que dire de Tamour? qu'était l'amour à l'origine f un accouplement. L'homme bat la femme pour annoncer qu'il Taime et il la bat après l'avoir aimée ; il l'achète ensuite, il la bat moins de crainte de perdre son argent. Il finit par l'aimer pour sa beauté^ et quelque temps après pour sa conversation ; alors la femme passe de l'état de meuble à l'état de poésie. L'union de l'àme a remplacé ce qui n'était auparavant qu'une réunion ; pas même cela, une rencontre. L'esprit est-il une fois de plus l'esprit, le conquérant du progrès?
Et la gloire, enfin? La gloire, au temps de l'Iliade, c'est la force; du ciUte de la force, l'humanité par-
vient au culte de la ruse, c'est-à-dire de la force corrigée par rinteliigence. De TUiade à l'Odyssée, Ulysse remplace Achille. La ruse est déjà l'idée, elle finit par céder la place à l'idée elle-même sans mélange. Alors la gloire remonte de Nemrod à Moïse, d'Ajax à Solon ; vienne maintenant Platon, vienne le Christ, et l'âme humaine lui décernera d'elle-même la première couronne.
On entend un bruit de voitures; les tambours battent aux champs, les clairons sonnent, lessabres sortent du fourreau et brisent en éclairs les rayons du soleil; c'est le roi régnant^ tantôt celui-ci, tantôt celui-là, mais toujours un roi qui va faire une promenade. La foule détourne la tête et regarde passer en ce moment, qui donc? Un vieillard en redingote, un homme de génie seul, à pied, avec son ombre pour escorte. Le progrès consiste donc à dégager sans cesse de la matière une plus grande quantité de pensée; et pourquoi non? Est-ce que la pensée n'est pas seule la faculté du progrès, et, en progressant, est-ce qu'elle peut progresser autrement que dans sa nature?
Puisque l'humanité tout entière prêche le spiritualisme, nous ne saurions nous compromettre en le prêchant à notre tour. Enivrons la jeunesse du breuvage sacré pour lui faire une âme à la taille de l'avenir. Le travail sera grand à en juger par le rêve du siècle ; or le rêve d'un siècle est un oracle.
A l'œuvre donc et sursum corda! Le temps approche où chacun de nous aura plus ou moins à faire
THÉORIE DE l'hOMME. 307
œuvre de virilité; le vent commence à souffler et il soufflera si fort qu'il faudra être trois fois ferme sur soi-même pour rester debout. La peur, dans ce monde, est toujours la voix de la matière. Un jour Turenne sentit pour la première fois son corps trembler au feu; mais marchant aussitôt sur le canon, il lui dit :
— Vieille carcasse, je te mènerai si loin que je finirai par te mettre à la raison . •
liouls Teulllot.
Voici un petit ouvrage écrit contre les libres pen seurs, c'est-à-dire, par ordre de matières : les écrivains, les journalistes, les femmes auteurs, les avocats-généraux, les hommes d'État, les préfets, les législateurs, les gens de palais, les gens d'industrie, les gens de négoce, les gens enfin de drap fin et d'éducation officielle qu'on appelle bourgeois.
L'affiche, comme on le voit, promet un riche spectacle. Nous allons voir processionnellement défiler devant nous les vices, les mœurs, les iniquités, les prétentions de la bourgeoisie, d abord, et ensuite de l'université, car l'université n'est que la bourgeoisie passée au raffinage.
M. Veuillot, toutefois, rédige VUnivers, journal religieux, et sa qualité de catholique, à ce qu'il 'dit.
lui impose des devoirs, et il croirait manquer à la charité en « chargeant un seul portrait. »
Après avoir ainsi fait le signe de croix sur sa plume, M. Veuillot ouvre la campagne contre les libres penseurs. Il commence par le bataillon des écrivains, et dans ce bataillon par le poète.
Le poète, à l'entendre, est un moineau lascif, poltron, colère, courtisan, « il faut qu'on le caresse et qu'on l'empififre. » Ai-je en vue Cottin? ajoute M. Veuillot, non, mais Molière.
Aussi pourquoi Molière a-t-il fait le Tartufe? Voilà le compte du poète réglé, et comme le poète nous paraît passablement opulent sur l'article des faiblesses humaines, nous espérons qu'il aura payé pour toutes les académies. Eh bien! non. Il y a dans le giron de rinstitut un libre penseur encore plus dépravé que le moineau lascif acharné sur sa pâtée.
« Que Platon me le pardonne, reprend M. Veuilcc lot, le poète est un innocent et un sage à côté du « philosophe... Nous comptons que sur cinquante « hommes de lettres, il y en a trente-quatre de plus « ou moins timbrés, et quinze tout à fait fous; ces « quinze sont philosophes. »
La statistique à première vue doit donner le frisson à tous les malheureux qui, comme nous, ont mis la main à l'écritoire, car elle nous condamne sans remission au coup de marteau. Mais, à seconde vue, on finit par apercevoir une toute petite porte de derrière, légèrement entrebâillée pour laisser échapper un de nous des Petites-Maisons. Quinze et trente-quatre
3iO HEURES DE TRAVAIL.
font quaraDte-neuf en bonne arithmétique. Donc, sur la cinquantaine, il y a un écrivain sensé. La catégorie des philosophes est au complet : quinze philosophes, quinze fous. Je n'ai rien à voir de ce côté. Mais dans la catégorie des hommes plus ou moins timbrés, il y a une place réservée au sens commun. Je la prends modestement avec l'agrément de M. Veuillot, d'autant plus qu'il m'a remis son livre, avec prière de lui en dire mon avis, et qu'un écrivain sensé ne va pas demander conseil à Charenton.
Eh bien ! je me trompais. Ce trente-cinquième littérateur innommé, le seul équilibré, sur cinquante, ce n'est pas, malgré l'opinion très-naturelle que je peux avoir de la pondération de mes facultés, l'humble critique de ce volume. Car, à quelques feuillets de distance, hélas! je m'aperçois que ce malheureux trente-cinquième, cet indispensable complément de quinze fous et de trente-quatre timbrés, c'est. . . — Vous ne le devineriez jamais. — M. Dupanloup, peutêtre? Vous n'y êtes pas; M. Cousin, peut-être? Vous n'y êtes pas ; M. Guizot? Non ; c'est tout uniment un navet.
Mais un navet de bonne qualité, comme vous allez en juger. « Le pays de Freneuse qui m'a vu nattre, tt dit M. Veuillot, produit des navets d'une chair saine « et d'un goût exquis. »
Mais en même temps il a soin de remarquer que partout ailleurs une culture homicide obtient, à force d'engrais^ des navets hydropiques qui déshonorent leur confrère de Freneuse. « Paris, ajoqte-t-il fine-
LES LIBRES PENSEURS. 31 d
ment, produit beaucoup d'écrivains que je compare à ces navets. »
La morale de la fable est facile à tirer. Ce bienheureux trente-cinquième tant cherché est le Navet de Preneuse. C'est le Navet du pays de M. Veuillot ; c'est M. Veuillot en personne. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Seulement puisque la place est prise, nous retenons la vacance au premier trentecinquième disponible.
Cette explication une fois donnée, M. Veuillot cite Navet à son tribunal. Navet de Paris bien entendu, et non pas Navet de Preneuse. Or, voulez- vous connaître le principal crime de Navet? C'est d'être philosophe? direz-vous. Assurément; c'est là son crime ancien toujours sous-entendu ; mais son crime actuel, c'est d'avoir eu, entre deux dissertations de métaphysique, une légère pointe de commisération pour les malheurs d'Abélard.
c( Navet, écrit M. Veuillot, nous dit aussi son mot « sur Abélard. Savez-vous ce qu'il lui reproche? de « n'être pas assez amoureux. Navet veut qu'on brûle. « S'il eût vécu du temps d'Abélard, Navet, comme « un beau petit comte Ory, etc. »
Or, voici maintenant comment Navet de Preneuse, répond à Navet de Paris, c'est-à-dire comment M. Veuillot répond à M. de Rémusat; il commence par approuver ce qu'il appelle la « destitution » d'Abélard. A la place de l'oncle Fulbert il en aurait fait autant ou à peu près, car, en se tâtant, la main lui démange à la vue d'une écolière amoureuse.
3\'2 HEURKS DE TRAVAIL.
« Je ne dis pas qu'un nerf de bœuf n'aurait pu « suffire. Comment, pendarde, tu deviens la fable du a quartier, et quand ce poltron qui nous couvre de « honte se résigne à t'épouser, tu refuses! Tu veux « rester dans la fornication et dans le concubinage. « Tu veux faire des bâtards... Je prendrai une trique a et je te rouerai ! »
Vraiment, nous craignonsque Navet de Preneuse, à force de ^e tâter, ait quelque peu oublié son Évangile. Car l'Évangile ne nous recommande nulle part, j'imagine, de pousser jusqu'au deuxième degré, en ligne collatérale, le redressement de Tincontinence. Prendre une trique, ce n'est pas précisément tendre la joue au soufflet; et venger la morale à coups de rasoir, ce n'est pas traduire fidèlement la parabole de la femme adultère : a Que le premier d'entre vous qui est sans péché, ». dit certain verset. Eh! mon Dieu ! si la théorie de M. Veuillot était rigoureusement appliquée, qui sait si Preneuse lui-même n'aurait pas des Navets condamnés à la destitution?
Mais, nous nous hàtous de le dire, pour rassurer M. Veuillot, nous ne trouvons pas qu'il ait offensé l'Évangile. Nous ne prenons pa«, il ne prend pas luimême au sérieux sa démangeaison rétrospective contre Héloïse. Il y a des gens, nous le savons, qui ne peuvent s'habituer à ces façons de parler. Nous ne partageons pas leur sévérité. Les paroles ne sont pas toujours les pensées Elles simulent l'emportement peut-être, mais c'est im emportement de convention.
Nous autres écrivains d'une époque troublée, qui cherchons humblement, péniblement la vérité, en passant, hélas ! sur des ponts d'erreurs, nous recevons, chaque jour, de notre conscience, de trop cruelles leçons.de modestie, pour jeter dédaigneusement du haut de notre infaillibilité la pierre à nos voisins. Nous avons au contraire, pour eux, une secrète indulgence. Nous payons cette detre à notre faiblesse. La colère n'est jamais bien réelle dans les écrits. Comment voulez-vous qu'un homme d'esprit, et M. Veuillot est spirituel à l'occasion, un homme pieux, et M. Veuillot est uniquement occupé de son salut, puisse trouver, sur ses exercices de piété, le temps de dépenser tant de colère?
Nous pouvons vous dire le secret de ces intempérances de style, qui ne révoltent nullement notre pruderie. Les écrivains sont nombreux : l'oreille du public est distraite. Il faut donc rudoyer l'attention de la foule pour obtenir son regard. Je ne sais plus à la suite de quelle naissance ou de quelle victoire il y eut, sons le règne de Louis XIY, baise-main général à Versailles. Les courtisans arrivaient à la file, met* tant le genou en terre, baisaient et passaient, pendant que le roi continuait négligemment sa conversation, et que son regard flottait sur cette cohue brodée, sans daigner remarquer personne. Mais lorsque ce fut le tour de l'ambassadeur d'Espagne, celui-ci saisit le pouce du monarque et le mordit jusqu'au sang; le roi poussa un cri. — Q\xe voulez-vous, sire, dit le courtisan en inclinant le front jusqu'au parquet^ si
je n'avais pas un peu appuyé la dent, Votre Majesté ne m'eût pas remarqué. »Le Gascon de Madrid n'avait mordu que pour flatter.
C'est ainsi que je m'explique le style de M. Veuillot : il mord le doigt de Sa Majesté. Il n'insulté ici que pour flatter ailleurs. Mais j'écarte la morsure et je vais droit à l'intention. Je me dis : Ce style est le scandale de Tépithète, corrigé par un bon motif. On en prend ce qu'on en veut et on jette le reste ; c'est au lecteur à faire le triage.
Ainsi Navet de Preneuse et Navet de Paris; disons simplement qu'on pourrait également faire, avec l'un et l'autre, un bon potage, et même le partager de bonne amitié. Une dévote en colère disait à sa voisine : Je te jetterai ma marmite à la tête. — Qu'as-tu dans ta marmite? répondit l'autre. — Un excellent chapon. — Eh bien, mangeons-le ensemble. Voilà le conseil que donnait Voltaire.
Ainsi Jean-Jacques Rousseau, à en croire M. Veuillot, est un coquin plein d'enflure. Effaçons plein d'enflure, retirons le coquin, et il restera ce qui doit rester, un homme de génie.
Ainsi, quand M. Veuillot appelle madame de Staël un dragon, le Grand Turc, un homme impudent, etc. Effaçons encore dragon, Grand-Turc et homme impudent^ car il est impossible que MM. de Broglie fils aient deux grands-pères du côté maternel.
Ainsi, quand M. Veuillot rencontrant des pourceaux dans les ruines de l'abbaye de Maubuisson, s'écrie : « vieille abbaye ! le premier pourceau qui
LES LIBfiES PENSEURS. 315
t'a souillée, c'est Henri IV, roi de France et de Navarre. »
Nous supprimons le pourceau, et nous mettons à la place : vert galant, et : Vive Henri IV ! vive ce diable à quatre ! suivi de tous les couplets, comme au beau temps de notre enfance.
Ainsi, quand M. Veuillot reproche à la reine d'Espagne de courir les rues de Madrid^ non plus en amazone, mais en cocher, et de porter la couronne catholique comme un chapeau de vivandière, etc.
Nous réduisons ce passage de moitié ; il faut respecter une reine qui a envoyé deux régiments à Pie IX ; Isabelle ne saurait être la vivandière de l'armée papale.
Ainsi^ quand M. Veuillot dit à je ne sais plus qui : Nonmœchaberis^ et qui lui conseille le mariage comme un désinfectant.
Article encore à réduire. Non mœchaberis est sans doute un excellent précepte; mais nous ne saurions croire que tant d'honnêtes pères de famille, à commencer par M. Veuillot, se soient mariés uniquement pour se désinfecter.
Ainsi, enfin, quand M. Veuillot représente Byron comme un monstre hideux, bouc, singe, porc et serpent à la fois.
Nous effaçons toujours ; car nous ne saurions croire que l'illustre poète portât toute une ménagerie dans sa personne.
Vous voyez que nous finissons par trouver notre compte à force d'effacer; mais arrivons au second
316 HEUBES DE TRAVAIL.
chapitre des libres penseurs. Après les écrivains viennent ]es journalistes. Par cette loi de composition, qui veut que Tintérét aille toujours croissant, le journaliste renchérit sur le moineau lascif et le navet de Paris. Le journaliste est une poule... mouillée peut-être? Non ; mais une poule dans le plus déplorable moment, une poule couveuse.
ce Les naturalistes, dit M. Veuillot, prétendent que « la poule ne couve ses œufs avec tant de sollicitude « que pour se soulager d*une certaine démangeaison « qui lui vient au moment de la ponte. Le gredin, « c'est-à-dire le journaliste, est incessamment tour- « mente de cette démangeaison-là ; il en veut à la <c beauté, au rang, à l'esprit, au courage, à la vertu, « au talent, à la renommée, à la force, à l'honneur, à « tout ce qu'il n'a pas et qu'il n'aura jamais. »
Ce portrait du journaliste est peut-être sévère ; si le journaliste, je veux dire le gredin^ en veut à la beauté, au rang, à Vesprit, au courage, à la vertu, au talent^ à la renommée, etc., il n'est pas un écrivain qui ne coure le danger de passer au poulailler pour y subir le traitement de sa démangeaison ; .car, enfin, si Héloïse avait eu de la beauté, si M"' de Staël avait eu de l'esprit, si la reine d'Espagne avait eu un rang, si Molière avait eu du talent, si Byron avait eu de la renommée, M. Veuillot lui-même, malgré sa qualité de catholique, serait peutrêtre, à l'heure qu'il est, condamné aussi à couver.
Passons au chapitre des femmes auteurs. Que sontelles pour M. Veuillot? Des bacchantes de Tesprit, qui
ne savent que décliner le verbe aimer. Où sont les maris et que font-ils de leur canne? demande-t-il avec sollicitude.
La canne du moins est un progrès sur la trique* Arrivons au chapitre des tartufes. Ici M. Veuillot laisse un moment reposer la littérature.
Les tartufes ne sont pas précisément écrivains. Ils portent le bonnet carré. Ils sont avocats généraux de cours d*assises. Ils font des tournées électorales en patache, ce qui les expose à essuyer amicalement le front des patachons et, de plus, à leurs moments perdus, ils poursuivent devant le jury la prose de M. Veuillot. Ne croyez pas que M. Veuillot soit pour cela un partisan de la liberté illimitée de discussion.
Il a toujours opiné, au contraire, pour la muselière de la parole ; mais il a besoin d*écouler un arriéré de mauvaise humeur sur la façon dont le parquet de Louis-Philippe pratiquait son métier.
Nous nous arrêtons; car aussi bien on ne peut pousser les citations jusqu'au jugement dernier. Nous laisseroDs de côté le chapitre du public, des gens qui ne pensent point, et la correspondance de Jeanne et de Céline ; car nous n'avons pas les mains assez bénies pour cueillir ces sortes de fleurettes.
En résumant nos impressions de lecture, nous ne comprenons pas la petite ébuUition de colère que ce volume provoque chez certains philosophes. Il n'y a point là matière à nous fâcher. Nous avouons même que, dans notre perpétuel voyage de livre en livre, nous nous résignons volontiers à ces sortes de ren-
contres. Cela rompt la monotonie du cheoiin. Au milieu des figures affadies, blafardes de la littérature, nous sommes bien aise de trouver quelques-uns de ces héros de l'excentricité, de ces aventuriers du journalisme, qui tirent assez de leur propre fonds pour mépriser la liberté de pensée, assez de confiance dans leur parole pour donner des étrivières au siècle tout eotier.
Quand nous voyons successivement passer par la main de M. Yeuillot, et Dieu sait si c'est une main qui démange, Tétat-major de la pensée en France, il faut évidemment qu'il soit quelqu'un ; il a de l'esprit à sa façon, un esprit grivois. Il a surtout un langage fortement aromatisé d'un fumet de haut goût, qui doit réjouir l'estomac délabré des vieux célibataires.
Sa phrase est galamment troussée, son épithète luronne. Si l'on veut bien, comme nous, se précautionner d'avance contre ses démangeaisons^ et ne jamais prendre au pied de la lettre ses critiques, on peut, pour une fois, se débaucher agréablement avec son ouvrage, véritable pique-nique provençal, assaisonné d'ail, de vinaigre, de poivre, de piment et de contes à l'avenant, racontés au dessert par le plaisant de la compagnie. On peut trouver la soirée très-originale, même au milieu des plats cassés, à la condition cependant de ne plus recommencer le lendemain; car on finirait par trouver la cuisine trop épicée pour en faire son ordinaire.
Est-ce là cependant M. Veuillot tout entier? N'estil qu'un Arétin de sacristie? Ce serait lui faire injus*
LfiS LIBRES PENSEURS. 319
tice que de le prétendre; il est quelque chose de mieux : il est un pouvoir dans l'Église. Veut-on savoir pourquoi? Parce qu'il a su la venger à la fois et la flatter ; la venger en restaurant Tinquisition, non pas l'inquisition du bûcher, qui le pourrait? mais l'inquisition de l'injure, et la flatter en abondant dans le sens de la haine du parti clérical contre le progrès de l'esprit humain.
L'Église, au moyen âge, régnait sans partage sur le monde de la pensée, et, en souvenir de sa grandeur évanouie, elle rêve encore un retour au passé. Le temps de son omnipotence intellectuelle lui paraît toujours l'idéal de l'humanité, et tout ce qu'on a fait depuis lors est un contre-sens d'histoire ou un manque de respect à sa personne. M. Veuillot a saisi au vol le sentiment dominant de l'Église^ et il le sert à corps perdu.
Philosophie, science, industrie, découverte, quoi que ce soit qui ait pris vie dans ce monde depuis la Réforme, contre l'Église ou en dehors de l'Église, il lui applique un nesdo vos absolu, et il lui jette l'anathème. De Maistre avait dit : l'ignorance vient de Dieu, la science vient de l'homme. M. Veuillot en conclut qu'il vaut mieux ignorer que savoir. Donc, guerre à la science, surtout la science appliquée à l'industrie.
Le dix-neuvième siècle dit-il locomotive? M. Veuillot répond diligence, et encore la diligence a trop d'esprit; il retombe à la charrette. Mais la charrette manque de naïveté; il redescend à l'âne du patriar-
che, et, n'était le respect humain, il voyagerait sur un baudet ; il porterait aussi une peau de mouton, car le drap d*Elbeuf cache une invention, et il marcherait comme un moine déchaux, car le cuir verni représente une opération de chimie.
Non -seulement il repousse la science dans sou application à Tindustrie, mais encore dans son affiliation à Tagriculture. Un insensé, a-t-il écrit quelque part» a osé dire que, pour avoir une bonne récolte, il vaut mieux drainer que prier. M. Yeuillot proteste avec énergie contre une semblable hérésie agricole. Si jamais il achète une ferme eu Normandie, il ne manquera pas, à coup sûr, de labourer sa terre avec un chapelet, et de la fumer avec un oremus.
Quand on n'a pas de goût pour la science, on en a pour le miracle. Aussi M. Yeuillot voit des miracles partout, il en fabrique même au besoin dans son journal. Un esprit naïf croyait-il avoir vu une image de la madone remuer les yeux ? miracle ! Et M. Yeuillot quêtait pour la madone. Une aventurière venaitelle à mystifier son curé avec une goutte de sang dans un coin de sacristie? miracle ! dût le miracle finir ensuite en police correctionnelle. Un petit vacher avait-il aperçu, dans la montagne, quelque chose qui ressemblait à une femme en chapeau pointu? miracle, toujours miracle! et on mettait le miracle en bouteille pour le vendre à la chrétienté.
Cette façon de défendre TÉglise plut à Rome, et M.' Yeuillot en reçut la bénédiction par la poste, une pancarte en latin avec la traduction en regard pour
épargner à M. Véuillot la dépense d'un traducteur. A partir de ce moment, ce n'est plus un insulteur à tant la ligne, un théologien amateur ; c'est le défenseur de la foi, c'est Tévêque du dehors. Il le prend de haut avec l'épiscopat, de si haut même que l'archevêque de Paris en éprouva un accès de colère* M. Véuillot n'en continua pas moins de donner le mot au clergé.
L'archevêque Sibour, blessé de cette tentative d'usurpation, frappe d'interdit le journal de M. Véuillot; mais M. Véuillot répond fièrement : Je vais le dire au pape ; et il partit pour Rome; un prélat l'accompagnait pour lui servir de second. M, Véuillot plaida lui-même son procès ; il le gagna ; il devait le gagner, Rome pouvait-elle, en effet, condamner un homme plus papiste que le pape, toujours prêt à écrire et à signer, pour peu qu'on l'en prie, que le pape est tout, qu'il peut tout, même changer la constitu- ^ tion d'un pays et délier du serment de fidélité au pouvoir?
Voilà pourtant ce que la Fortune, cette cabaretière du coin, a fait du fils d'un cabaretier qui a eu l'habileté de mettre la langue du cabaret au service de l'Église.
Il y a eu un homme qui se nommait Lamennais, Rome Ta rejeté; un homme qui se nommait Gioberti. Rome l'a renié; un homme qui se nommait Rosnimi, Rome l'a écarté; un homme qui se nommait Montalembert, Rome l'a désavoué ; un homme qui se nommait Lacordaire, Rome l'a découragé; un homme qui
se nommait le Père Hyacinthe, Rome Ta excommunié ; mais il y avait à côté d'eux un homme qui se nommait Yeuillot.
Et Rome l'adopte, et Rome Tacclame, et Rome le glorifie, et Rome le béatifie de son vivant, et Rome le fait communier de la main du pape, et Rome prend un soin particulier de son nœud de cravatte en le décorant d'une épingle de diamant, et quand la métropole du moyen âge croule sur elle-même et crie au secours... que fait M. Yeuillot, sou préféré, son dernier Père de l'Église, que fait-il à cette heure sournoise de l'Europe qui semble annoncer à je ne sais quel nuage bas et à quel frisson sourd que le monde va changer de place encore une fois... Ce qu'il fait? Il allume sa petite lanterne à la tombée de la nuit et il va, le corps en deux, Toeil sur le pavé, fureter sous la borne ou piquer de son croc l'épave du ruisseau pour la porter à son nez et en déguster le fumet, et tout cela pour prouver la supériorité du parfum de Rome sur Vodeur de Paris.
Et cet homme a la prétention de parler au nom de Dieu et de porter Dieu dans la main, parce que le pape l'appelle son très-cher fils chaque fois qu'il lâche une polissonnerie !. ..
Le grand-père de Mirabeau était un pieux militaire, exact sur la discipline. Il commandait un régiment dans l'armée de M. de Vendôme et tenait garnison à Mantoue. Quelques-uns de ses soldats avaient déserté et s'étaient réfugiés dans une église. Ils y vivaient sous la protection du droit d'asile et profitaient de
leur inviolabilité pour, marauder dans le voisinage. Le marquis réclama ses déserteurs, mais le curé italien refusa de les livrer. Le colonel n'était pas homme à subir un refus; il fit avancer son régiment et ouvrir Féglise par une compagnie de sapeurs. Mais à peine la porte était-elle tombée, qu'il vit paraître, sur le péristyle, le curé, portant le Saint- Sacrement. Il ne pouvait plus entrer sans s'exposer à renverser le corps du Sauveur. Il prit le meilleur parti : il appela l'aumônier de son régiment.
— Ote-moi le bon Dieu des mains de ce drôIe-là, dit-il.
L'aumônier obéit et le marquis put faire désormais, en toute liberté, la police de la garnison.
«Vean lieynaiid«
Il faudrait en finir pourtant avec l'équivoque, et dire une bonne fois ce que Ton a sur la conscience.
La France, non, c'est trop dire, une partie de la France a, en ce moment, une singulière maladie : elle a peur de croire et, quand elle croit, de le dire hautement. La croyance et la parole font vie à part; nous ne savons par quelle raison, si ce n'est qu'une conviction peut gêner pour monter à l'échelle.
Voici un jeune homme fraîchement décoré ; c'est un philosophe, il le dit du moins, parce qu'après tout ce titre-là prouve qu'on a lu le Timée et mis un certain intervalle entre son âme et Tâme du vulgaire. Il est donc philosophe et, en cette qualité, il rira volontiers de l'Immaculée Conception ; il poussera môme le rire plus loin, si la compagnie est sûre et la porte fermée.
Mais, pour peu qu'il ait à dire sa pensée à ciel ouvert, ob ! alors il prendra un air composé, il baissera la paupière et il dira pudiquement : Je suis chrétien. Il ne dira pas : Je suis catholique. Le mot est trop cru, et d'ailleurs la place est prise par M. Yeuillot. Catholique! cela engage; mais chrétien, Taveu n'est pas compromettant, chacun en prendra ce qu'il voudra. Qui n'est pas, en effet, plus ou moins chrétien ?
Certes, nous respectons le dévot sincère qui, après une vie orageuse, le plus souvent, remet son âme à son curé, avec la docilité d'une servante; qui jeûne, qui veille, qui prie, qui mortifié sa chair et fait son salut, humblement^ modestement, à la façon de l'Évangile, sans mettre le public dans la confidence de sa sainteté.
Soyez dévot, rien de mieux ; ou, si vous n'en avez pas le courage, soyez philosophe : le métier est encore permis. Mais, de grâce, soyez l'un ou l'autre, pour qu^on sache du moins où vous trouver. Mener de front les deux croyances, ce n'est pas les avoir toutes les deux, c'est mentir à toutes les deux à la fois. En vous voyant sans cesse jurer un jour par Descartes, un autre jour par la Sorbonne, un jour par Bossuet, un autre par Voltaire, on est vraiment tenté de vous demander : Quel jour avez-vous la prétention de dire la vérité î
Passe encore qu'à la suite d'une révolution, quelque Turcaret effaré tourne tout à coup de Voltaire à Loyola, on connaît le secret de sa conversion ; sa
parole ne trompe que celui qui veut bien être trompé. Mais quand un écrivain, voltairien au fond, clabaude contre la liberté de penser, on éprouve, malgré soi^ un sentiment de tristesse. On ne sait plus avec qui et contre qui on est, en ce moment de lutte à mort entre le moyen âge et le présent. — Tu m'as parlé, je crois ; mais qui es tu, ami ou ennemi? Ote donc ton masque^ malheureux ! La philosophie n'est pas une partie de carnaval.
En ce temps-ci, nous le savons,* la franchise est mal venue ; elle est considérée comme une impolitesse par quiconque tient à garder l'incognito en fait de croyance. Avoir une conviction est un crime public, surtout lorsque cette conviction nie ouvertement ce que l'on est convenu de croire, ou plutôt d'accepter sur parole. Le doute aime le silence. Il ne pardonne pas qu'on lui montre qu'il doute, car cette révélation brutale le forcerait peut-être à sortir de son repos et à prendre un parti.
Quand un homme a dit : Je suis un esprit religieux, sans expliquer autrement quelle est au juste sa religion, il croit avoir tout dit, et il met, en sûreté de conscience, la tête sur l'oreiller. Il ne va pas à la messe^ cela est vrai ; niais sa femme y va pour lui, et comme il l'a épousée sous le régime de la communauté, cette messe-là lui sufût. L'important,*^d'ailleurs, n'est pas de croire précisément à la religion officielle, mais de paraître y croire, pour donner au peuple le bon exemple. Nous connaissons tel dévot qui attend que le socialisme ait disparu pour redevenir athée.
Quant à nous^ nous ne nous payons pas d'une croyance à si bon marché, sur le premier problème de la destinée. Nous avons besoin de croire et de savoir exactement ce que nous croyons, pour mettre, à chaque heure du jour, notre vie en harmonie avec notre conviction, et non-seulement nous avons besoin de croire, mais encore de proclamer la tête levée ce que nous croyons, et d'appeler tous les esprits de bonne volonté à l'hospitalité de notre pensée. Nous disons ce que nous sommes et nous le signons.
Nous sommes comme Jean Reynaud, notre maître, et nous nous en faisons gloire, un fils du libre examen. Nous croyons, avec lui, que la raison humaine, c'est-à-dire la raison prise dans sa généralité^ est seule compétente ici-bas pour faire la vérité, et n'aurait-elle pas mission de la faire, elle n'en aurait pas moins seule toute-puissance pour la juger. Or, juger une chose vraie, c'est la constituel* vraie en réalité. Que serait effectivement une vérité repoussée par l'esprit humain? Niée partout, elle serait comme si elle n'était pas ; elle ne serait pas, par conséquent.
Nous croyons que l'homme est un être religieux, uniquement parce qu'il est un être raisonnable; si, entre tous les autres commensaux de la planète, il parle de Dieu, de mort, de résurrection, de ^ce, de vertu, de peine, de récompense, c'est qu'il a de plus qu'eux la raison, et que la raison a posé la question.
Otez-lui la raison, et l'idée de Dieu disparaît. L'homme naît, mange, dort et passe, sans éprouver un instant le besoin de mettre une pierre sur une
autre pierre, et d'y donner rendez-vous, en esprit, à l'hôte infini de Timmeûsité.
Nous croyons que la raison est une inspiration divine, une pensée détachée de Dieu, une révélation vivante, une bible intérieure, chargée de toute éternité d'enseigner à Thoaime ce qu'il doit savoir pour accomplir dignement sa consigne. La raison est l'oeuvre de Dieu, probablement, et, de toutes les œuvres passées au compte de Dieu, avec plus ou moins d'authenticité, celle-là est encore la plus authentique, à notre avis. Quand la divinité a fait de l'esprit humain son miroir sur la terre, elle l'a fait sans doute assez éclatant pour pouvoir y regarder son image.
Nous croyons que la révélation divine est perpétuelle dans l'humanité. Dieu agit selon sa nature, et, sa nature étant infinie, il agit infiniment; le faire parler aujourd'hui et le faire taire demain, c'est le réduire à notre j^roportion, c'est le rendre fini. Partout où il met la main, son action revêt le caractère de la permanence. Dans la langue encore bornée de la science religieuse^ nous appelons cette permanence loi de la nature. Mais quelle que soit la notion, complète ou incomplète, que nous ayons actuellement des lois de la nature, nous pouvons cependant affirmer que Dieu n'a de rapport direct qu'avec ces lois et n'influe sur le reste de la création que par leur intermédiaire.
Nous croyons que la raison humaine est perfectible, car révélation permanente et raison perfectible forment la symétrie d'une même idée. La raison, en
effet, est perfectible, précisément pour donner à la révélation permanente une eccasion perpétuelle d'agir. La révélation, indéfiniment développée par le développement indéfini de la raison, dégage donc de plus «n plus ridéal divin du mystérieux inconnu où il repose, pour en dérouler au regard la sévère magnificence, et ainsi, de siècle en siècle, le Dieu vivant laisse tomber une plus grande part de lui-même dans notre connaissance.
Nous croyons que la science de Dieu n'est pas une science à part, exclusive à un peuple ou à une tribu de Lévi. La science de Dieu au contraire est la propriété commune de l'humanité et de tout homme dans l'humanité. Nul n'a le droit de dire : Je suis plus près du ciel que toi; car pour avoir ce droit, il devrait avoir auparavant une autre espèce de raison. Quiconque porte au front un rayon d'intelligence a reçu de son intelligence même la mission de travailler au développement religieux de l'homme sous toutes les formes de la pensée, car la religion est l'œuvré de la science entière, car, vérité des autres vérités, elle est Tunité suprême de la science. Il y a autant de théologie dans la découverte de Newton que dans toute la Somme de saint Thomas.
Voilà notre croyance, la croyance de Jean Reynaud, et de quiconque porte la tête fière et pense librement sous le soleil. Nous la posons hardiment sur la plus haute tour, pour que tout le monde puisse la voir de toute la circonférence de l'horizon, et la bénir ou l'insulter selon le tempérament de son intelligence.
3S0 HBUBBS D£ TRAVAIL.
Loin de fuir nos adversaires, nous les bravons. Entre eux et nous, il n*y a pas compromis possible; ils ont dit leur dernier mot, et je les en remercie. Leur dernier mot est le retour pur et simple au moyen âge» avec une nouvelle édition corrigée du code de Tin* quisition.
Eh bien, soit! puisque la chouette a de nouveau crié et donné le signal du combat de la nuit et de la lumière, nous acceptons le défi. Voici venir les bourreaux de ridée à visage découvert; nous les aimons mieux ainsi que sous la livrée de la liberté. Et, en vérité, quand, reportant nos regards sur Théroïsme de nos pères et leur dévouement à défendre la liberté de conscience, nous pensons que nous sommes aujour* d^hui leurs héritiers, nous nous applaudissons de cette bonne fortune, comme d'une participation rétrospective à la gloire qu'ils ont largement semée sur leur nom à travers l'histoire.
L'heure est donc venue de reprendre partout l'offensive. Quant à nous, soldats du dernier ou du premier rang, peu importe, nous avons rejeté bien loin derrière nous le gage de paix; le ramassera qui voudra. Nous combattrons jusqu'à extinction^ non pas pour reprendre dans les veines des éternels ennemis de la raison le sang de nos pères qu'ils ont versé, en toute occasion, avec tant de générosité ; Dieu nous en préserve! La vengeance du sang ne nous tente pas; nous sommes plus cruels que cela, nous voulons simplement les couvrir de leurs propres idées afin qu'en les voyant passer chacun les reconnaisse, et dise :
Les voilà ! Entre eux et nous la discussion suffit pour nous faire justice.
Et ils le sentent bien, car ils veulent étouffer à tout prix la liberté de pensée, et mettre sans cesse devant leurs doctrines des prisons ou des gibets. Mais si les doctrines ont besoin d*étre défendues par la gendarmerie, elles ne se défendent donc pas d'eUesmêmes par leur propre certitude? Il leur faut le silence à eux, et franchement, avec leur ordre d'idées, nous concevons leur modestie. Ils consentiraient bien à lutter, mais avec des adversaires enchaînés d'avance ; nous, au contraire, nous demandons le champ clos au grand jour, le duel à armes égales, et nous leur laissons ensuite le choix du terrain et du soleil. Le jour où ils ont appelé la force à protéger leur idée^ ils ont cessé d'y croire les premiers, ou du moins ils ont affirmé d'avance leur défaite.
Mais ce n'est pas assez de convaincre le moyen âge d'absurdité, et d'en finir avec ce monstre intellectuel né, dans une forêt druidique, du baiser de la nuit et d'un barbare : il faut encore remplacer dans les âmes la superstition par la vérité. On ne détruit bien que ce qu'on remplace, disait quelqu'un.
L'œuvre de Voltaire est terminée. Ce Titan du dix-huitième siècle a nettoyé la planète et préparé la place d'une autre colonie d'idées. Il appartient à notre génération d'y mettre la charrue et d'y bâtir la nouvelle cité. L'âme raffinée de l'homme lettré peut se contenter de nier à la rigueur, parce que nier c'est faire acte de puissance pour l'esprit humain,
c'est comparer, rejeter, argumenter, décider, et que cela Voccupe et le satisfait suffisamment. Mais la foule, naïve et courte de lecture, a besoin de croire, et pour croire, de trouver sur son chemin une croyance affirmée dans le monde de l'intelligence.
La démocratie a payé chèrement sa nonchalance pour ridée religieuse. Elle a laissé cette part sacrée de l'âme en otage dans la main de l'ennemi, et l'âme, déchirée en deux par la démocratie et par la religion, est morte à la fois à la religion et à la démocratie. L'homme n'est pas seulement sur la terre pour voter, pour payer l'impôt et monter la garde à la porte de la mairie : il y est aussi, et surtout, pour préparer son immortalité, pour regarder le ciel et faire provision de vertu . 11 y a quelque chose de plus haut que la destinée du citoyen dans cette étroite sphère qu'on appelle la patrie : il y a la destinée de l'homme dans la sphère immense de cette vie-ci et cette autre vie cachée et entr'ouverte à notre regard ; aussi toute âme bien née à besoin d'être satisfaite à la fois dans ces deux ordres de sentiments.
La démocratie américaine a réussi parce que la religion et la démocratie vivaient d'accord au fond de chaque pensée. Notre temps commence à soupçonner cette yérité. Car dans la France libérale, à l'heure qu'il est, il y a pour la question religieuse une attention sévère qui n'est pas sans doute encore la croyance, mais qui en est la prophétie, et plus que la promesse^ une entrée en matière. L*ârae étouffe dans l'air vicié du moment; elle demande, en regardant l'horizon :
N'y a-t-il rien au-delà? Le livre de Ciel et Terre répond à la question en recherchant la destinée de Tbomme dans rinfini.
Ces pauvres ignorants du moyen ftge avaient décidé dans leur infaillibilité, que la terre résidait au centre du monde et que le soleil marchait à sa suite pour lui tenir le flambeau. Ils étaient tellement pris de cette idée, que le plus infaillible de tous voulut un jour brûler Galilée, pour avoir dit que le soleil occupait, au contraire, le centre de notre tourbillon et que la terre lui faisait cortège.
En vertu de cette astronomie, singulièrement abrégée, ils avaient imaginé que le ciel était une arche, d'un seul tenant, ornée çà et là d'étoiles pour le plaisir des yeux, et sur le tablier de cette arche, ils avaient placé le paradis et tout le mobilier mystique du paradis : les anges, les archanges, les trônes, les séraphins, les saints, les docteurs, les béats et les patriarches.
A les entendre, notre monde était un caveau muré voûté, avec deux lampes au plafond, la lune et le soleil, où l'homme devait faire pénitence et gémir jusqu'au moment de monter au premier étage. Malheureusement pour les savants en capuchon qui faisaient l'immensité à l'image de leur cellule, le premier télescope braqué sur le ciel en a dispersé la voûte si loin dans l'espace, que, depuis lors, aucun théologien n'a pu encore en retrouver les morceaux.
Ainsi, plus de limite, plus de frontière pour le regard du corps ou le regard de la pensée. Aussi avant
que Tun ou Tautre peuvent porter, ils heurteront toujours un monde en vue, et, derrière ce monde, un autre monde en réserve. L'immensité est bien véritablement cette urne incommensurable aux flancs toujours en fuite de la théogonie indoue.
Et pourtant ces astres ^ vieux ne sont oomme nous, que des passants ; ils naissent, ils meurent, de Ion* gévité il est vrai ; telle étoile brille à peine qui flambait autrefois, telle autre parait à l*improviste à Thorizon et vient demander un nom à Thumanité; et toute cette poussière étoilée dont chaque grain est séparé de l'autre par mille siècles de marche, forme cependant au point de vue de Tinfini, un bloc aussi serré qu'un morceau de granit. La distance de la terre n'a plus que la valeur d'une imperceptible porosité entre deux atomes. Il semble que l'esprit n'ait plus qu'à donner sa démission sous l'accablante terreur de cette pensée.
Eh bien, non; il y puise au contraire la conscience de sa grandeur. Puisqu'il comprend l'infini il a donc quelque chose de' plus que le fini. Que peut lui faire après cela cette fourmilière du monde où k petite fourmi humaine traîne pompeusement ce brin d'herbe ou de paille qu'elle intitule gloire ou fortune ?
Après avoir donné la théorie de l'infini, non de l'infini abstrait d'Aristote, mais de l'infini peuplé de Keppler, Jean Reynaud dresse Tacte de naissance et raconte l'histoire de notre planète.
Il faut avouer que la condition de notre globe.
CIBL ET TERRE. 335
comparé aux autres globes eu circulation, est d'une insigne modestie. La terre a commencé par être une bouffée de \apeur; de vapeur, elle a passé à Tétat de flamme; de Tétatde flamme, à Tétat de granit; de Fétat de granit, àTétat d*océan; de Tétat d'océan, à Tétat de calcaire; de Tétat de calcaire, à l'état de bourbier; après quoi à l'état de végétation; et la création terrestre est finie : la voilà.
La voilà telle qu'elle est aujourd'hui, avec toutes ses faunes et toutes ses flores répandues à profusion, comme autant d'arabesques vivantes, sur la page encore fraîche de la dernière genèse. Mais cette terre si riche et si parée est cependant une masse aveugle et inconnue à elle-même. Il lui manquait un regard et une intelligence : un regard pour voir l'immensité, une intelligence pour le comprendre.
L'homme lui a donné tout cela; mais l'homme n'a pas su du premier coup tout ce qu'il lui importe de savoir. Jeté dans une nature progressive et soumis lui-même à la condition du progrès, il découvre peu à peu, et il épèle, en quelque sorte, mot à mot la vérité. A chaque pas qu'il fait en connaissance, il gagne autant de terrain en religion, car4a religion n'est autre chose que l'hosannah de la science.
Mais à peine Jean Reynaud a-t-il mis la terre à sa place dans le grand Cosmos, à peine l'a-t-ii pesée sur sa main de géomètre, à peine a-t-il raconté sa genèse en profond géologue, avec une telle magnificence de langue que l'on croirait entendre le hiérophante de la nature ; à peine enfin a-t-il marqué sur les divers
cootineots de la planète les étapes successives de la civilisatioD, qu'abandonnant tout à coup Thomme à son œuvre sublunaire et franchissant l'histoire d*un bond, il repousse la terre du pied et prend son élan dans rimmortalité.
Et, en effet, pour bien vivre sur cette terre, il faut regarder plus haut que cette terre et lire la loi infinie de notre être, écrite en lettres d'or sur l'Évangile flamboyant de l'immensité. Jean Reynaud a parfaitement compris que telle notion nous avons du monde, telle notion nous avons de notre immortalité. Quand le monde nous semble immuable et fermé, nous nous figurons, par je ne sais quelle mystérieuse analogie> une immortalité à huis clos, en quelque sorte, et sans mouvement. Le paradis, dans ce cas, est plutôt un dépôt qu'un champ d'activité. Les élus y revivent comme s'ils avaient puisé dans ]a tombe une passion invincible pour le repos. Ce sont à peine des morts debout.
Mais lorsque la science a renversé toutes les cloisons de l'espace, et qu'elle a échelonné indéfiniment des mondes derrière les mondes, l'âme humaine, de toute évidence, doit prendre une autre idée de son immortalité, en face de cette mer sans rive, de ce flux et de ce reflux de siècles et de soleils. A peine a-t-elle connu l'ampleur incommensurable de l'univers, que, loin d'être écrasée de la terrible grandeur de cette révélation, elle se redresse de toute la hauteur de sa na* ture divine, et qu'elle se précipite d'étoile en étoile. A moi le temps, à moi l'espace I Des tourbillons et encore
des tourbillons. Elle n'en a jamais assez ; elle s^élance toujours pour s'élever toujours plus haut en connaissance et en amour.
Jean Reynaud a conclu de l'état de la science à un nouveau dogme de l'immortalité. Du moment, en effet, que l'homme est lié à l'univers, qu'il est avec lui en rapport de destinée, il est, par cela même, sollicité à élargir le champ de sa destinée dans la proportion où il développe en lui la science de l'univers. Le livre de Ciel et Terre a donc rendu service à notre génération^ en mettant la croyance à la vie future d'accord avec le développement de l'esprit humain. Il aura ainsi renouvelé cette croyance et habitué la jeunesse éclairée de notre temps, à compter dans sa vie avec l'éternité.
Et que l'on ne croie pas que cette idée d'éternité soit une invention arbitraire de la philosophie, sans utilité pratique dans la rapide minute que nous avons à passer sur notre planète. Loin de là : la véritable morale consiste à vivre perpétuellement en présence et dans la préoccupation de cette idée.
Plus l'homme met de pensées à long terme dans ses actions, et plus il entre dans le sens de l'impérissable; plus, au contraire, il dissipe sa vie au vent du hasard et plus il tombe dans l'abîme du passager. L'âme est le temps, le corps est le quart d'heure, et c'est l'âme qui fait l'homme.
Après avoir rendu à Tàme tous ses champs de course, Jean Reynaud croit devoir vider les cachots de l'enfer. Que faites-vous là sur vos lisons? Vous
croyez avoir mérite, par vos vices, une éternité aussi, une espèce particulière d* éternité, comme s'il pouvait y avoir deux espèces d'éternité, comme si Tétetnité n^était pas la part du Dieu vivant. Sortez de cette sentine et allez laver vos souillures aux courants de la vie infinie. Rachetez-vous, et, pour tous racheter, rentrez dans les lois du progrès. Partez donc, les mondes vous sont rouverts, et revenez corrrigés de vos iniquités passées.
Le livre de J. Reynaud, nôus en àVonS la conviction, réconciliera plus d^une àme fatiguée d'ellemême, avec Tespèrance d^un monde meilleur. Où peut, à cette condition, consentir encore à devenir immortel. Aujourd'hui d'ailleurs, plus que janiais, nous avons besoin de cette espérance. Le présent sans elle serait un, spectacle trop affligeant poui* le penseur. Mais, avec l'immortalité devant lui, il brave la fortune. L'huknanité a beau faire des effbrld inouïs pour avoir le droit d'être méprisée, on peut encore l'aimer, f'rappez, homme d'un instant ; mais vous et moi nous sommes immortels. Une minute encore et je suis vengé.
<ïusque-là, Jean Reynaud â emporté nolïe esprit dans l'irrésistible attraction dô sa parole. Ilnoufe sein-* blait^ en le lisant, qu'il avait dit le mot de notre propre pensée; Mais» par entraînement de symétrie ^ il a voulu associer à sa théorie de la vie future une autre théorie de la préexistence. Il a cru que la logique l'obligeait à Confesser que si l'homme vivait après sa mort, il vivait avant sa naissance, et, sur
CIEL ET ÎËllRE. 339
cette donnée, il a nettement posé en fait que chacun de nous avait déjà vécu ailleurs. Où et comment? N'importe. Il a vécu.
Certes, nous n*avons aucune raison de nier la préexistence ; nous n*en avons non plus aucune de TafErmer. Elle est une hypothèse, voilà tout; une magnifique témérité. Jusqu'à plus ample renseignement, elle restera dans la philosophie comme un article à térifier. Comment pourrais-je admettre une existence antérieure au-delà de ma mère, quand moi, le prin-^ cipal intéressé, qui suis censé me continuer moimême, je n'ai aucun souvenir de mon premier début? Cette existence à priori est donc, pour moi, comme si elle n'avait pas été, et eût-elle été réellement, j'aurais encore le droit de la contester, puisque je n'en ai aucune conscience.
Mais, pour un point de doctrine plus ou moins chanceux^ nous n'en admirons pas moins ce gênéï«ux esprit, plein de choses divines. Nous le remer* dons même de son livre comme d'un service personnel. Dans un temps où la consolation nous manquait de toutes parts, il nous a donné meilleure opinion de nous-mêmes, et il a versé en nous la force de l'immuable.
Jean Reynaud a Fâme du sage, et il la tient en paix. Nous autf^s, hommes de combat, nous en avons parfois l'emportement. Mais lui) fort de sa foi intérieure, n'a jamais ni impatience ^ ni colère de parole. On sent, en le lii^ant, qu'il a fait passer «son bagage de l'autre côté de cette vie, et qu'il Ta tnis à l'abri des coups de
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main du hasard. Il marche donc parmi nous avec un calme inaltérable qui pourrait paraître le dédain de la terre, s*il n'était Vamour serein de la vérité.
— Fuis le monde passager, disait un moine inconnu, et cherche le monde éternel.
Jean Reynaud a légèrement corrigé cette devise.
— Cherche Fidéal éternel, a-t-il dit, à travers ce monde de passage.
Le style de ce livre a toute la majesté de la contemplation. Il en a aussi la lente prosodie. On dirait le son prolongé d'une pensée immense. Que dironsnous encore qui puisse rendre l'impression pénétrante que nous avons reçue de cette œuvre essentiellement religieuse dans chaque fibre de notre intelligence?
La nuit est venue. Le ciel est déployé tout entier sur notre tête dans toute la magnificence sévère de ses mondes et de ses mystères. Le vent est tombé avec les derniers rayons de soleil. A peine un léger souffle flotte encore dans les pampres et les fleurs, comme si la terre, endormie dans la volupté de l'infini, respirait aux étoiles. L'ombre a effacé la terre sous nos pieds; il n'en reste plus qu'un vain spectre. Le silence est posé comme un doigt d'en haut sur l'humanité.
Dans cet évanouissement de la nature visible, le regard monte de lui-même vers les lueurs sans fin de ces routes sans terme suspendues dans l'espace, et l'âme, rendue à toute la pureté de son essence divine, prend possession d'avance de ces brillantes étapes de sa destinée; car elle sait, quoi qu'on dise ou qu'on
fasse^ que ces mondes lui apparliennent de toute éternité, qu'elle a sur eux puissance et action, puisqu'elle les désire et qu'elle les comprend.
Voilà le livre de Jean Reynaud.
Quand l'esprit est monté à de pareilles hauteurs, que les hommes et que les événements paraissent petits !
«iules ^liuon*
Ce livre arrive à propos pour rappeler aux distraits du moment qu'il y a encore quelque part un juif errant qui porte le nom de devoir.
Quand Nicole eut publié son Traité de morale^ la marquise de Sévigné criait à tout venant : Avez-vous lu le livre de Nicole? il faut le prendre en bouillon.
Nous dirons aussi \olon tiers à notre tour, avez-vous lu le livre du Devoir? et nous conseillerions de le prendre, comme on voudra, contre la maladie du temps présent.
Maladie volante sans doute et à Fépiderme, mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a déchet aujourd'hui en fait de moralité .
Qu'est-ce que la conviction pour tel ou tel libéral déconfit? Une honnête femme qui n'en est encore
qu'à son cinquième amant, et qui proteste toujours, d une lèvre souriante» de son inviolable Jîdélité au dernier tenant
El la littérature? Si vous avez un fils caporal, n^ laissez pas traîner sur la table le roman du jour; car il pourrait bien y trouver quelque chose de nouveau qui dérouterait la cantinière du régiment.
Et le théâtre ? On Ta dit, ce n'est plus même la débauché de Tesprit, ce n'est que la débauche du re^ gard; on y va pour savoir ce qu'un dessus de genou moulé dans un tricot peut renfermer de poésie.
Et la mode? Une manière ingénieuse de dire à la galerie que la robe n'est que Vhyprocrisie du corps et qu'une poitrine irréprochable a le droit d'y mettre plus de franchise.
Un puissant quelconque donne un bal masqué h l'un ou l'autre faubourg : pas une femme en renom, blasonnée, diamantée, qui n'accoure au rendez -vous a l'état le plus voisin de nature,
11 faut croire que la femme à la mode a sous enveloppe plus d'une beauté impatiente dont trop de monde ignore l'ei^istence, et, par esprit de philanthropie, elle en fait confidence au public.
Qui connaît la baronne? Baronne d'un lieu quelconque; mais est-oe bien une baronne? Baronne ou non, c'est une personne pieuse; le matin elle quête à l'église çt le soir elle va entendre sous la tonnelle une sainte Cécile de cabaret.
Voilà pour la femme du monde. Quant à son fils plus ou moins gentilhomme, la vie courte et bonne.
voilà sa devise, et à trente ans il meurt de phthysie entre une écuyère et une duchesse.
Pour peu qu'un orphelin titré hérite de deux mil- UonS) il commence par en manger au moins un sur deux dans la première année de sa majorité. A quoi donc et avec qui? La question regarde le conseil de famille.
Il y a en ce moment aux Champs-Elysées un hôtel fermé dont on ne parle qu'à vbix basse ; le maître est en fuite ; que s'est-il passé là? il faudrait trouver un mot arabe pour le dire; ce qu'il y a de certain, c'est que la clientèle du lieu appartenait à la finance.
Et après tout^ pourquoi ne pas se distraire comme on peut, puisqu'en fait de passe-temps on n'a pas la permission du genre sérieux. Amusons-nous donc! d'abord à table et ensuite n'importe où, pour cuver son vin ou son cœur, si le cœur n'est pas de trop dans la partie.
Quelque autre FalstafT donnera exemple. FalstafT est maintenant journaliste; il a changé sa dague pour la plume , il a vendu son petit savoir-faire argent comptant au dernier enchérisseur et il a dit ensuite en lui-même : voilà un acheteur bien attrappé ! car au fond tout bourgeois qu'il est, il sait rendre justice à sa médiocrité d'esprit.
La presse pourrait tenir tête à tout cela, mais la presse qu'est-elle? et quand elle serait, que pourraitelle ? Il y a sans doute çà et là un journaliste digne de son état, le premier de tous quand on sait le remplir; mais ce n'est qu'une tentative de révolte contre
rimpossible, avertissement^ suspension, suppression; parte bien ou tais-toi!
Le livre du Devoir ose pourtant parler. Que dis-je, parler? il ose crier aux uns et aux autres prenez garde, vous croyez être des sujets de César, mais vous pourriez bien être des hommes, ce qui est encore en certains pays un titre assez bien porté.
Veuillez vous interroger de grâce, et si vous cherchez en conscience, vous finirez par trouver en vous un coin perdu qui correspond à une chose maintenant oubliée, autrefois connue dans le monde sous le nom de devoir.
•Mais qu'est-ce que le devoir? Jules Simon a Tobligeance de nous l'expliquer, et il en a le droit plus que personne', car il a dans le temps appris la philosophie; il Ta même enseignée avec assez de talent d'abord, et ensuite de courage pour prendre la parole au nom de Platon.
Il n'y a qu'un devoir sans doute, par la même raison qu'il n'y a qu'une morale; mais le devoir a autant de formes que nous avons de modes d'existence. Le livre de Jules Simon prend la peine de classer toutes les variétés du devoir pour nous aider k nous tirer d'embarras ; on doit mettre de l'ordre même dans la vertu.
Le premier devoir de Thomme c'est de se bien porter ; puisque l'âme est condamnée à vivre avec un corps, le mieux pour elle, c'est de faire bon ménage. Le corps, à l'occasion, est un enfant mutin qui aime l'école buissonnière, et l'âme, de temps à autre, a
besoin de le corriger, de le relever du péché de pa- .resse ; mais à tout péché miséricorde : quand le corps a sa part, il donne carte blanche à l'esprit.
Donc, hygiène réglée, rien dé trop ni de moins, de l'exercice et pas d'abus ; voilà le premier devoir de rhomme envers ces cinq pieds et quelques pouces d'os et de chair qui constituent la taille ordinaire d'un citoyen.
L'homme doit encore se soigner; si la santé est un avantage, la propreté est une dignité, Qiogène a tort avec son haillon ; la saleté n'est pas une vertu, ce n'est qu'une coquetterie à rebours. Qui que tu sois, prends de ton piédestal ambulant le même soin que d*un autel ; le moi humain n'est^il pas aussi un tabernacle, le tabernacle du Dieu vivant?
L'homme doit ensuite s'instruire; qu'est-ce que l'esprit qui ne sait ni lire ni écrire? A peine un em* bryon d'esprit : il ne peut faire la conversation avec aucun autre homme âgé de quatre mille ans ou éloigné de quatre mille lieues. C'est un sourd-mueti passé un certain temps et une certaine distance.
Une éducation n'est pas complète si le cœur ne va au^si à l'école, pour apprendra U seule chose de sa compétence, c'est-à-dire à aimer, à aimer tout oe qui est bon, tout ce qui est beau pour l'œil ou pour l'oreille. MéSons-nous de l'homme qui n'admire pas un soleil couchanti ou n'écoute pas avec volupté un andante de Mozart.
Après cela, ce que l'homme a de mieux à faire, c'est de travailler, n'importe comment, de la tête ou
de la maiû, pour payer sa dette à la société. Un millionnaire au repos n*est qu'un lazzarpne bien \étu, qui tient à honneur de prouver au monde sa profonde inutilité. Le travail a d'ailleurs le mérite de débar* rasser Vhomme de lui-même une partie de la journée.
On ne vit pas toutefois ici-bas en cellule ; on vit, avec les vivants, de trois ou quatre vies concen^ triques, ici ou là, à le toucher, au-dehors, plus loin, et, en dernière analyse, à Tinâni : vie à deux, vie à plusieurs^ vie en tous, vie en Dieu, pour clore le catalogue.
La vie à deux, c'est la famille; la famille, c'est Téducation de la femme par l'homme, de l'homme par la femme et de tous les deux par l'enfant ; c'est la grâce corrigée par la force, c'est la force tempérée par la tendresse ; c'est la provocation à l'accomplissement du devoir^ car chacun de nous a, dans sa compagne, une seconde conscience qui le punit d'une larme ou le récompense d'un sourire.
La famille est donc la moitié de la morale, et, pour un mot de plus, je dirais la morale tout entière. Honte au célibataire 1 il lui manque une vertu, n'im* porte laquelle ; si ce n'est pas celle-là, c'est une autre, mais toujours upe vertu. J'ai bien réfléchi avant d'écrire cette parole^ et^ après mûre réflexion, je la maintiens.
Comment ! tu as un cœur, ou du moins la place, et par le cœur tu vis sur le commun : tu manges à la gamelle en fait d'aàiour, tu n'as personne autour
de toi à aimer, à aider, à toute heure et à toute minute; tu n'as aucune occasion de dévouement à fonds perdu ; ne fût-ce que pour faire l'apprentissage de ce métier de dévouement, le plus difficile, à coup sûr, mais aussi le plus glorieux de l'humanité; tu es seul, tu es ton centre, ton but à toi-même» et tu veux que je te donne mon estime ! Marie-toi d'abord; autrement, passe ton chemin.
J'ai tellement foi dans la famille, que si le monde est sauvé, il le sera parles mérites du foyer; donnezmoi une seule vertu privée, je vais en tirer mille vertus publiques, disait un philosophe. Partout où règne le culte de la famille, on n'a plus à craindre ni loi de colère, ni loi de vengeance. La cruauté est toujours célibataire. Le jour où Danton entre en ménage, il a horreur de la guillotine.
Si jamais, à la requête d'un disciple de De Maistre, l'inquisition voulait illuminer la place Louis XY de la flamme de son bûcher, je lui passerais encore le fagot, à une condition cependant : c'est que l'inquisiteur prendrait femme à la mairie ; à son èixième enfant, il comprendrait peut-être le prix de la vie humaine, et il y regarderait à deux fois avant de griller un autre père de famille.
La famille^ d'ailleurs^ constitue à chacun de nous une sorte de royauté', et le fait chef de dynastie. L'homme naît et meurt, et s'il n'y avait eu que lui sur la terre, la comédie humaine serait finie dépuis longtemps; mais il y a la reine, il y a la femme, et, grâce à elle, l'humanité poursuit son cours et réalise ici-bas
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Vimmortalité de Tespëce : le père revit dans son enfant et dans Tenfant de son enfant^ et ainsi de suite, à rinfiniy il recule sa limite d'âge jusqu au dernier quantième du calendrier humain.
Voyez-vous là-bas, devant vous, au revers de la colline, cette vieille maison sombre comme l'ombre du temps, toujours debout? le seuil de la porte a usé pour le moins le pied de quatre générations. Entrez, le soleil est couché^ la nappe est levée, le sarment flambe à toute volée dans Tâtre, et réveille mille esprits jaseurs au fond de la marmite de fonte suspendue à la crémaillère.
Le cercle est formé autour du foyer, celui-ci est le père, un digne homme, on peut lui donner la main en toute sûreté de conscience, cet autre est l'oncle, le médecin du village, un savant lettré ; cet enfant est l'enfant de la maison; approche mon garçon, si Dieu te prête vie, Tu Marcellus eris^ c'est-à-dire un bon citoyen. Cette femme à côté, c'est la tante Berthe, figure inclinée sous le poids de son rêve, le doigt sur l'oreille commue si elle écoutait sa pensée ; cette dernière, assise dans l'angle de la cheminée, c'est la femme bénie entre toutes, c'est la mère de^ famille. Penchée en ce moment sur son rouet, elle file sa quenouille.
Eh bien ! il se passe là, au fond de cette chambre séculaire, entre ce petit groupe de vies, quelque chose de plus grand qu'à Austerlitz. Car ce père que voilà, ce médecin homme de bien, cette femme rêveuse, cette autre ménagère, Marthe et Marie de l'Évangile
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sont réunies à cette heure pour instruire cet enfant» pour lui apprendre à aimer par la meilleure méthode » en Taimant.
Celui-là qui élève ainsi un enfant, bâtit en réalité un temple vivant au Seigtieur ; car le Seigaeur n*habite pas la pierre de l'église ; il habite l'âme, parce que l'âme est sa nature et quil est là, lui aussi, en famille. Aussi lorsqu'un autre Pilate, ou son comparse Calphe, firappe quelqu'un dans son âme^ il commet un sacrilège*, il frappe une fois de plus le Dieu vivant.
Après la famille, la patrie ; c*est Tordre. La patrie n'est à vrai dire que la famille en grand, la famille multipliée au chiffre d'une nation. Il y a des tesprits purement domestiques qui ne veulent pas sortir de leur maison. A quoi bon, disent-ils, nous mêlef du ménage de l'État? oU trouvera bien assez d'hommes de bonne volonté résignés à nous soulager du soin de veiller à l'administration du pays; chacun pour soi, chacun chez soi, sauve qui peut! Gagnons de l'argent*
■ C'est là une mauvaise raison, et plus mauvaise enicore en pays de suffrage univereel; un gouvernement saps doute ne nous touche pas d'aussi près que notre couvée. Est-ce un motif, cependant, pour nous désintéresser de sa conduite? Mais loin de là, par égolsmebien entendu de famille, nous devrions avoir toujours l'œil sur lui, car 11 a pouvoir sur tout ce que nous avons de cher au soleil; sur notre pensée, puisqu'il peut la réduire au silence ; sur notre fils^ puisqu'il
peut l'envoyer en Cochinchine ; sur notre épargne, puisquMl peut l'absorber d'un eoup de piston de la pompe aspirante de Timpôt.
Le devoir ne saurait admettre ce commode : (|ue mHmporte ! Tout homme de cœur doit appartenir à un parti, dire ce quHl veut pour son pays, ce qu'il croit le bien public, et au jour de l'action faire acte de présence, et si par hasard il a reçu en partage le don de la parole, qu'il parle, qu*il écrive, qu'il entretienne autour de lui le feu sacré. Si une législation ir* ritée refoule la parole sur sa lèvre ; alors comme alors, qu'il aille en prison, qu'il porte même s'il le faut son poing sur le billot, et qu'avec son moignon sanglant il écrive sur le mur le dernier mot de sa conscience.
Mais la patrie, qu'est-ce en définitive ?lJn cercle danô un autre cercle, qui n*est*rièn moins que l'humanité. L'homme doit partout quelque chose à l'homme, ne fut-ce que par similitude dévisage. A la distance où il est de ses concitoyens du monde^ îl n\ pas toujours l'occasion de remplir son devoir à leur égard ; mais Ce devoir n'en existe pas moins, et chaque fois qu'on trouve l'étranger sur sa route, on fera bien de le traiter en ami; S'il ne Test pas encore, il le sera peut-être demain, par untg raison ou par une autre^ ne fut-ce que par échange de travail.
Il n'est rien de tel que le commerce pour mettre les peuples sur le pied d'amitié. Car chacun d'eui^ par une attention gracieuse de climat, a besoin des produits de son voisin ; quand on échange des poignées d'écus^ on à une propension naturelle àéchan-
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ger d'autres poignées et même à marier les fils d'un continent avec les filles d'un autre, quand elles ont une dot sortable et une beauté assaisonnées du mérite de la nouveauté.
Aussi, avec le temps, une frontière ne sera plus une ligne de feu où le tonnerre gronde ; ce ne sera que la démarcation morale d'hommes de même langue, qui ont besoin de se limiter pour se reconnaître dans le grand tout humain. La guerre, Dieu du ciel! à qui, à quoi sert-elle, si ce n'est à César et au maintien du césai'isme? La belle œuvre, vraiment, et vraiment digne d'un siècle qui a inventé coup sur coup la vapeur, la télégraphie , que de lancer une armée contre une autre, à travers les champs de blé, et de lui crier : Feu! en français ou en allemand; plus tu auras tué, plus tu ^uras de gloire, et nous écrirons ensuite sur une porte-cochère en forme d'arc dé triomphe, qui n'ouvre sur rien et ne mène à rien, le nom d'un village incendié par les obus, et nous appellerons cela une victoire.
Décidément, le massacre en masse tombe dans le ridicule ; à force de raffiner sur le moyen de massacrer, on en arrive à résoudre le problème savant du chien qui veut mordre sa queue et tourne sur luimême à rinfini. Voici, par exemple, la guerre sur mer; c'est, à coup sûr, la mieux inventée ; là, rien de perdu : ce que la poudre épargne, la mer le prend; foudroyé ou noyé, c'est Talternative. Eh bien! en ce moment, que fait-on, d'un bout du monde civilisé ù Taulre ? Ou cherche un vaisseau cuirassé qui résiste
au boulet, et à peine l'a-t-on trouvé qu'on trouve un boulet qui perce la cuirasse» Le tout à un prix qui ferait vivre un département pendant une année.
Est-ce tout? Non, Reste encore quelqu'un, car il y a un idéal divin quelque part; sinon, à qui nous adresser pour protester contre l'injustice de la justice humaine quand un souverain brutal nous coupe la tête pour avoir douté de sou génie? Il faut donc croire à ce qu'on nomme Dieu comme à un juge eu appel. Mais que veut-il de nous? Que voulons-nous de lui? La réponse, de l'aveu môme de Jules Simon, ofire quelque difficulté pour le philosophe .
Quand on professe une religion, rien de mieux ; on fait et on dit ce que commande son Église ; on prie même à la mécanique, comme le boudhiste, et on adore un Dieu quelconque en tournant une manivelle. Mais lorsqu'on ne professe que la philosophie, et qu'on n'a qu'un culte de cabinet, la question change de face ; il faut bien qu'on monte soi-même à l'autel.
Pour y prier? Oui, sans doute. Mais comment? A l'unique fin de demander à Dieu de la pluie pour son blé, quand le vigneron réclame du soleil pour sa vigne, de peur de voir la vendange couler. Mais ce n'est là que de la mendicité pieuse, une autre manière de tendre la main à l'aumône. La pluie saura bien tomber à son heure, sans que l'homme aille faire antichambre à la porte de la synagogue. Dieu agit selon sa nature ; or, sa nature étant infinie, il agit
infiniment, sans temps d'arrêt. L'appeler par voie de
supplique à interrompre son action , c*est le mettre en contradiction avec lui-même, c'est le rendre fini.
Prier, pour le philosophe, c'est chercher la vérité, c'est mettre son âme d'accord avec l'âme universelle répandue dans l'univers, c'est pénétrer le mystère de l'être par la science et en exécuter la consigne par la vertu. Quand Platon pense, il prie; quand Keppler sonde le ciel, il prie ; quand Washington fonde un peuple, il prie ; l'ouvrier lui-même prie quand il travaille ; toute grande pensée, toute grande découverte, toute grande action et, simplement, toute bonne action est, à proprement parler, une prière, une entrevue avec la divinité.
Et maintenant passe tout ce qui passe, que le vent souffle à son gré du couchant ou du levant, quand on a prié ainsi, c'est-à-dire élevé son esprit au niveau de l'esprit universel, on à fait un pacte avec l'absolu, on a pris un gage sur l'étei^nité. Car je crois à Timmortalité ; j'y croirai encore après ma mort, et, à vrai dire, la mort n'a rien d'effrayant : ce n'est que le délassement du tombeau, un entr'acte et rien de plus; le rideau se relève et la pièce recommence.
Que ce soit dans Saturne ou dans Jupiter, peu importe, pourvu qu'elle recommence. Quand la terre nous a dit tout ce qu'elle avait à nous dire, on trouve bon de prendre un nouveau point de départ, et d'aller en un endroit honnête, où l'on n'entende plus vanter le crime heureux. Voilà notre foi, la foi de Jules Simon et de quiconque porte une conscience
qui n'est à tout prendre que la divinité pour l'individu.
Pourquoi prier cependant, comme Tentend Jules Simon, comme nous Tentendons nous-même, c'està-dire méditer? Pourquoi ! Nous %llons l'avouer en toute franchise. Il fut un temps sans doute où nous aurions soqri à Tidée d'une homélie sur la prière. Nous avions la main trop profane pour toucher à un pareil sujet ; mais aujourd'hui nous éprouvons le besoin de rattacher notre intelligence à quelque chose de plus haut que le présent.
Quand l'homme sent la terre manquer sous son pied, il lève la tête pour ressaisir une autre patrie. La vie est menteuse, elle est capricieuse comme la courtisane. Elle donne sans savoir pourquoi, et reprend par la même raison ce qu'elle a donné. Si donc nous voulons échapper à sa mobilité et à sa perfidie, nous devons vivre en intimité constante avec l'immuable. A ce prix, nous pourrons vaincre la douleur et braver la fortune.
Il était poète ; il pouvait l'être. Sa muse le regardait en souriant, il y avait en lui une promesse ! Un tour d'aiguille de plus sur le cadran, et la promesse aurait été tenue ; il aurait pris place dans l'histoire de la poésie. Mais une nuit, las de lutter et de souffrir, il regarde du haut d'un pont tournoyer l'eau livide du fleuve, éclairée de sinistres reflets.
La vague gémissante sembla l'attirer comme une voix de délivrance. Le brouillard était épais, le quai était désert; il céda à l'attraction funèbre. Ce fut à
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peine un bruit sourd et ensuite un léger remous, et le fleuve continua de couler.
Aurait-il donc dérobé ainsi à Thumanité sa part de génie^ et Taurait-il enfouie comme un receleur au fond du tombeau, s'il avait pris l'habitude de poser chaque jour devant lui le problème de sa destinée et de prendre Dieu à témoin.
Il était savant, il était peintre^ artiste, qui vous Voudrez, car hélas ! on trouverait partout un exemple à citer. Il avait mis sa valeur personnelle hors de page à force de travail. Mais voici que tout à coup un revers de fortune vient l'atteindre ; l'année suivante aurait sans doute réparé l'injure de ce coup de vent du hasard.
Mais le désespoir Ta tenté : il a oublié que le calcul de la sagesse consiste uniquement à sacrifier la minute actuelle à l'heure suivante. Il a chargé froidement son revolver, et, un instant après, le voisin accouru au bruit de l'explosion relevait ce qui tout à rheure était un génie et ce qui maintenant n'est plus qu'un cadavre.
Il arrive parfois un moment où notre âme frappée à rimproviste d'un grand coup est pleine d'écroulements. Notre regard troublé ne voit plus les choses de la vie qu'à travers un nuage. Le bien, le mal, tout est mort ou va mourir. Nous croyons assister comme à une maladie de la nature.
Le soleil nous étonne d'oser encore reparaître dans la joie de l'aurore. La paisible palpitation de l'étoile sur l'ombre du crépuscule nous semble une ironie.
Le rouage du monde est brisé, la magnificence du ciel devrait être aussi éteinte depuis longtemps.
Eh bien^ dans cette défaillance et dans cette langueur de r&me affaissée en quelque sorte et écrasée sur elle-même, que deviendrions-nous si nous n'allions chercher à la source de tout une vie nouvelle pour traverser l'épreuve et retrouver Ja terre promise? La prière ou plutôt la méditation est l'art de dompter la mort sous toutes ses formes, car nous mourons à chaque instant. J'ai médité; l'infini est entré en moi, et maintenant, fort de la force des forces, je me relève de toute ma hauteur. J'ai cent coudées de plus que le destin. Le ciel croulerait, je le porterais.
Et après cela vienne l'adversité, l'injure, la misère, l'injustice; j'ouvre ma fenêtre et je regarde passer tout cela avec une stolque indifiTérence. J'ai fréquenté Dieu à toute heure de ma journée; j'ai mis ma vie assez haut pour que désormais aucune écume d'ici-bas ne puisse l'atteindre. Voilà l'utilité de la grâce, c'est-à-dire de la philosophie intérieure en contemplation de la Divinité. Qui ne comprend pas l'utilité de la prière ainsi expliquée, se juge par cela même et se classe, qu'il le sache ou non, à un degré inférieur de l'humanité. 11 flotte au gré de l'événement, il appartient à qui veut le ramasser. Il fait partie du bagage.
11 n'y a plus d'esclaves, dit- on, dans notre vieille Europe. 11 n'y a plus d'esclaves? on a raison, en ce sens qu'il n'y a plus de corps humains que l'on vend
et que l'on achète au marché. Mais il y a encore des esprits esclaves que Ton met et, chose plus horrible ! qui se mettent eux-mêmes chaque jour à Tencan. Ils ont des maîtres ; ces maîtres les ont payés et les mènent comme du bétail. Hélas! les malheureux n'avaient pas fait la part de Dieu dans leur intelligence : ils ne savaient pas prier.
Lorsqu'on demandait au philosophe Chrysippe quel était son métier, il répondait :
— Faiseur de filets.
— Comment de filets?
— Oui, de filets de paroles.
— Et pourquoi faire ?
— Pour prendre ces poissons qu'on appelle des hommes*
Personne, de notre temps, n'a eu plus que Jules Simon le talent de Chrysippe.