‹ Nouvelles heures de travailChapitre 9 sur 11 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

le flot tumultueux de la foule roulait vers le Palais- Royal. Je le suivis. La place était enveloppée.de toutes parts d'uD cercle de barricades. Une compagnie de la ligue occupait le poste du Chàteau-d'Ëau et couvrait les abords du Carrousel. Rangée le long de la balustrade du perron, l'arme au pied, elle attendait en silence l'ordre du destin.

L'insurrection, de son côté, immobile et repliée derrière le péristyle du palais, poussait par moment le cri de : Vive la Réforme ! Une sorte de trêve tacite régnait entre le peuple et la troupe, et la place déserte semblait une terre neutre que personne n'avait le droit de franchir ; un coup de fusil partit on ne sait d'où, ni comment. La ligne riposta par une décharge.

A la première détonation de la fusillade, un homme courut au milieu de la place, et. agitant un mouchoir blanc au-dessus de sa tête :

— Ne tirez pas, criait-il, vous êtes frères de la même mère, cette guerre est une guerre impie.

La fusiUade continuait et il courait toujours vers le poste du château.

Au moment où il touchait l'escalier du perron, je le vis tourner sur lui-même et chanceler. Il saisit la balustrade du poste et il tomba le genou en terre, le front collé contre le mur du soubassement. Il plongea la main dans sa poitrine et il parut écrire avec le flot encore brûlant de sa blessure sur la pierre du perron.

Une heure après le feu cessait et le peuple relevait le blessé. Deux ouvriers le chargèrent sur leurs épau-

HBURES DE TRAVAIL.

les pour le transporter à rambulance. Chacun ôta respectueusement son chapeau, par un mouvement spontané, pour saluer ce quelque chose de plus que rhomme, l'homme sacré par la mort et investi désormais de la terrible majesté du mystère. Lorsque le cortège passa près de moi je regardai le martyr inconnu de la conciliation tombé sous Terreur d'une balle, et je crus reconnaître, à travers la pâleur de l'agonie, l'apôtre de la Chartreuse. Je pleurai sur cette belle âme frappée pour avoir voulu arrêter l'effusion du sang, et partie, avant d'avoir dit son mot, pour une meilleure patrie.

Aujourd'hui, je ne pleure plus sa mort, je l'envie plutôt ; qui de nous après avoir vu ce qu'il a vu depuis n'a pas dit en lui-même : J'ai trop vécu?

J'allai voir la place où il tomba; il avait écrit avec son sang : Je meurs pour. . . à partir de la dernière lettre une raie rouge descendait jusqu'au pavé. Le doigt avait glissé sur la pierre, il n'avait pas eu le temps d'achever son épitaphe et de dire qu'il mourait pour la République.

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