ÉPILOGUE
Cette première entrevue m'avait donné le désir de pénétrer plus avant dans Fintimité de notre studieuK' voisin de mansarde. J'attendais impatiemment la' soirée du lendemain pour aller renouer notre eonver^ sation.
— Vous voyez, lui dis-je en entrant, que j'ai pris au sérieui notre promesse d'amitié, et pour vous prouver que je tiens à en abréger les préliminaires, Je viens vous demander la révélation du terrible secret qui a tant épouvanté l'imagination de Marcel.
— Le secret? dit-il en souriant, l'expression a infiniment trop de solennité. Je n'ai à vous faire aucune confidence. Vous m'avez demandé hier pourquoi je vivais refoulé sur moi-même au fond de cette Chartreuse, je puis vous le dire franchement à vous homme d'étude, sans provoquer votre sourire. Je me suis enfermé ici pour me refaire une croyance.
Comme personne en ce monde ne pense en dehors de son époque, c'est-à-dire en dehors de l'atmosphère générale d'idées, j'ai commencé par écouter la grande école anonyme de la société, et je l'ai trouvée divisée, sceptique, indifférente et casuiste par indifférence, disant oui et agissant comme si elle avait dit non,' parlant et vivant en un mot en sens contraire. '
J'éprouvai d'abord dans cette atiai*chie du monde moral un premier moment d'indécision, d'incrédulité, non pas systématiquement et de propos délibéré, mais par mollesse ou paresse d'esprit. Je ne donnai pas, j'abandonnai seulement mon âme au vent de doute qui soufflait sur ma génération.
Bientôt je sentis à je ne sais quel abattement et quel deuil intérieur que le doute est le suicide de Tintelligence. Je voulus échapper à cette mort de TAme, la seule mort véritable; je fis un retour sévère sur moi-même, et une nuit, une nuit d'hiver, cette date pour moi est sacrée, je pris ma tête à deux mains, et les deux coudes sur mes genoux devant les tisons éteints de mon foyer, je méditai, je veillai^ invoquant dans Fombre et appelant comme du fond du tombeau ma résurrection.
Le dieu de la bonne volonté bénit sans doute ma prière, car je vis flotter devant le regard de mon esprit comme une prévision vague et une lueur douteuse de la foi que je cherchais. J'entendis une voix qui me criait : Lève-toi, et marche. J'ai obéi à celte voix; j'ai marché, j'ai voyagé, parcouru les universités de l'Allemagne, les ruines de l'Italie, interrogé tous les souffles de l'air, tous les échos des chaires de philosophie, et, après ce long pèlerinage de la pensée, je suis venu déposer le bâton de voyageur dans cette capitale de la science. L'intuition encore vague du premier moment, vérifiée à l'épreuve de l'étude, avait revêtu dans mon esprit la forme d'une croyance. Cette croyance, je la résume d'un mot : l'homme roi dans l'État et prêtre dans la famille...
L'année suivante dispersa la colonie de l'hôtel de la Chartreuse , chacun de nous alla tenter la destinée.
Or longtemps après, c'était le 24 février au matin,